A Pinsk.
L'amour naît dans un instant, et toujours sans peine: mais qu'il en coûte pour le conserver!
Rien n'est si délicat. Sensible à l'excès, une bagatelle l'offense, la réserve le blesse, la défiance le révolte, et les plus légères atteintes lui deviennent mortelles. Voilà les peintures que nous en font les poètes. Peintures trop vraies pour mon malheur.
Je me vantais un jour de n'en connaître que les douceurs et d'avoir seul cueilli la rose sous l'épine: que les temps ont changé!
Lucile continue à prendre avec moi un air de froideur qui m'afflige, elle évite de se trouver sur mes pas, et lorsque je veux saisir le moment d'un tête-à-tête, à l'instant elle s'approche de sa mère sous divers prétextes.
Ces procédés me font naître quelques soupçons. Serait-elle éprise de cet inconnu? Il est jeune, aimable et d'une figure séduisante. J'ai suivi Lucile de près; et chaque épreuve redouble mon inquiétude.
Hier je voulais absolument m'aboucher avec elle. Ne la trouvant point dans sa chambre, je passai dans son cabinet de toilette; elle n'y était pas non plus: mais je vis sur sa table une lettre et un bracelet à portrait.
Je m'approche: quelle fut ma surprise, lorsqu'à ce portrait je reconnus mon rival! Je ne pus résister à la tentation d'ouvrir la lettre, quelque bas que me parût ce procédé; je la parcourus en tremblant: elle était conçue en ces termes:
«Qu'ils sont doux, mademoiselle, les moments qu'on passe auprès de vous; et que l'heureux mortel qui a su toucher votre cœur sait mal en profiter!»Peut-on admirer les grâces, la beauté, l'esprit, la vertu, sans désirer s'attacher votre personne? Au cas que votre cœur ne fût pas engagé sans retour, le mien oserait vous promettre l'amour le plus tendre.»Si je puis me flatter de quelque espoir, le prince Toninski mon parent fera les démarches nécessaires auprès du comte votre père. C'est à lui que vous aurez la bonté d'adresser votre réponse, que j'attends avec l'impatience de l'amant le plus sincère et le plus passionné.»Le bracelet que vous trouverez inclus, vous dira de qui vient ce billet.»
«Qu'ils sont doux, mademoiselle, les moments qu'on passe auprès de vous; et que l'heureux mortel qui a su toucher votre cœur sait mal en profiter!
»Peut-on admirer les grâces, la beauté, l'esprit, la vertu, sans désirer s'attacher votre personne? Au cas que votre cœur ne fût pas engagé sans retour, le mien oserait vous promettre l'amour le plus tendre.
»Si je puis me flatter de quelque espoir, le prince Toninski mon parent fera les démarches nécessaires auprès du comte votre père. C'est à lui que vous aurez la bonté d'adresser votre réponse, que j'attends avec l'impatience de l'amant le plus sincère et le plus passionné.
»Le bracelet que vous trouverez inclus, vous dira de qui vient ce billet.»
Je ne pouvais en achever la lecture; je sentais mon cœur se flétrir, mon sang se glacer dans mes veines, et mes genoux se dérober sous moi.
Dès que je fus un peu revenu de ma consternation:
Il y a sûrement ici du mystère, m'écriai-je. C'est une trame que Lucile me cache. Lucile infidèle! O ciel! Lucile, l'innocence même, la candeur, l'ingénuité. Non, non, cela n'est pas possible… et cependant cela n'est que trop assuré; autrement, pourquoi ce silence? Qui pourrait l'avoir déterminée à me cacher ce qui se passe? Peut-être est-elle piquée encore? Ah, que ne puis-je le croire!… Mais si ce n'était que pique, les soumissions que je lui ai faites l'eussent désarmée; elle n'eût pu tenir si longtemps contre mes soupirs et mes regrets. A la vue des marques de mon repentir, elle eût pris pitié de moi, et m'eût rendu son amour. Mais non: depuis qu'elle a vu ce nouveau venu, elle m'évite, elle refuse de m'entendre, elle me rebute et s'efforce de me congédier. Hélas! je le vois trop: elle voudrait m'éloigner pour se livrer en liberté à celui qu'elle me préfère. Ah! je suis trahi, je n'en puis douter.
Emporté par mon ressentiment, j'éclatais en plaintes amères, et je cherchais à voir ma dissimulée maîtresse pour l'accabler de reproches avant de lui dire adieu.
En descendant l'escalier, je trouvai sa femme de chambre.
«Où est Lucile?«—A se promener dans le jardin avec la comtesse.»
«Où est Lucile?
«—A se promener dans le jardin avec la comtesse.»
J'y courus.
Chemin faisant, la réflexion vint à mon secours.
Pourquoi tant de précipitation? me suis-je dit. Peut-être je m'alarme d'une chimère. Voyons du moins si elle est coupable; car s'il arrivait qu'elle fût innocente, comment réparer jamais l'injure que je lui aurais faite?
Dans cet instant, je l'aperçus.
Elle ne se douta pas de ce qui s'était passé. Je m'avance à sa rencontre et l'aborde en dissimulant mon chagrin. Elle me témoigne plus de froideur que jamais.
«C'en est fait, disais-je en moi-même, elle a tourné vers mon rival ses vœux, et ne veut plus écouter les miens.»
«C'en est fait, disais-je en moi-même, elle a tourné vers mon rival ses vœux, et ne veut plus écouter les miens.»
Mon premier mouvement, si nous avions été seuls, aurait été d'éclater, je n'osais cependant le faire en présence de sa mère, qui venait de nous joindre.
Lucile, de son côté, s'efforçait de dissimuler, elle m'adressait souvent la parole et voulait paraître gaie; mais son regard était vague, des sourires forcés venaient se placer sur ses lèvres, et son enjouement était affecté. Je n'étais pas dupe de ce retour de bon accueil.
«La perfide, me disais-je tout bas, veut prévenir une explication en présence de sa mère; elle craint les éclats d'une rupture, elle tremble que je ne lui reproche sa perfidie.»
«La perfide, me disais-je tout bas, veut prévenir une explication en présence de sa mère; elle craint les éclats d'une rupture, elle tremble que je ne lui reproche sa perfidie.»
Je ne savais quel parti prendre. Une multitude de pensées affligeantes se présentaient à mon esprit. Mes craintes ne me paraissaient que trop bien fondées. Je ne doutais plus que Lucile n'aimât ce jeune homme. Je ne pouvais me l'ôter de l'idée, je me le représentais toujours comme un rival dangereux prêt à détruire mon bonheur; et dans la chaleur de la passion, je formai le projet de l'immoler à mon amour, et de venir ensuite expirer aux yeux de mon infidèle.
Après avoir fait deux ou trois tours de jardin, je prétextai quelque affaire et me retirai bien résolu de ne pas laisser jouir mon rival de son triomphe. A mon arrivée chez moi, j'ai donné ordre à l'un de mes gens d'épier tous ceux qui iraient chez le comte.
S'il m'a enlevé le cœur de Lucile, du moins ne mourrai-je point sans vengeance.
Je connais ton humeur, Panin; si tu ne me plains pas, garde-toi d'insulter à mon infortune par des plaisanteries hors de saison, ou bien nous sommes brouillés sans retour.
De Varsovie, le 19 juin 1769.