XIIISIGISMOND A GUSTAVE.

A Varsovie.

Je viens de recevoir ta lettre du 19 de ce mois.

«Ah! ah! m'écriais-je en la parcourant, le voilà enfin qui a bu dans la coupe amère. Le pauvre garçon!»

«Ah! ah! m'écriais-je en la parcourant, le voilà enfin qui a bu dans la coupe amère. Le pauvre garçon!»

Cher Potowski, malgré tes menaces je ne puis m'empêcher de t'en féliciter.

Lucile serait-elle donc lasse de son Gustave? Sur ma parole, elle en trouvera difficilement un autre aussi bien partagé du côté de la figure; et à coup sûr elle n'en trouvera point qui l'aime d'aussi bonne foi. Mais elle a peut-être envie du titre de princesse; et que ne sacrifie pas une femme à sa vanité!

Rien n'est plus faible, plus léger, plus vain que l'amour des belles; ce n'est tout au plus qu'un goût passager; l'ivresse qui en fait le charme, elles ne la connaissent point. Au charmant délire de deux cœurs qui s'aiment, elles préfèrent le plaisir de faire des conquêtes, et jamais on ne peut leur ôter ce fond de coquetterie que la nature leur inspire presqu'en naissant.

Que tu connais peu les femmes! Le croiras-tu? Il en est qui s'amusent à allumer les désirs de leurs adorateurs, pour le plaisir cruel de rire de leur tourment. D'autres font métier de se jouer du malheureux qui les adore, et d'accorder leurs faveurs au galant adroit qui affecte le plus de les mépriser. D'autres, plus perfides encore, flattent nos désirs et ne nous promettent que des douceurs, tant qu'elles se bercent de l'espoir de nous captiver, mais une fois assurées de l'amant, elles trompent cruellement l'époux. Enfin elles sont toutes également volages; leurs yeux se promènent sans cesse sur de nouveaux objets, et leur cœur est toujours prêt à se fixer sur celui qui flatte le plus leur ambition.

Ne va pas te fâcher, Potowski, si je te dis ce que je pense, des procédés de ta Lucile. Je sais qu'elle est séduisante avec son air d'ingénuité; on s'y laisserait prendre aisément. Mais elle a le cœur tout aussi susceptible qu'une autre. Eh! crois-tu bonnement que la nature ait dû faire un miracle en ta faveur?

Combien de fois je me suis diverti de ta simplicité lorsque tu t'extasiais sur son amour! Ce n'était que pour tes beaux yeux qu'elle se parait; elle ne cherchait à paraître aimable que pour te plaire; son petit cœur ne palpitait que pour toi; et tu en étais bien sûr, car elle te l'avait juré si souvent.

Hé bien! qu'en dis-tu? Pauvre dupe! Oui, consume-toi à présent auprès d'elle; fais-lui bien des soumissions, pousse bien des soupirs, verse bien des larmes, éclate bien en reproches, si cela peut te soulager. Mais prends garde qu'à force d'être triste, inquiet, jaloux, tu ne l'excèdes, et ne l'obliges enfin à prendre le parti de te congédier nettement, si toutefois tu ne l'es pas déjà.

Le début de ta lettre m'a frappé; mais je n'ai pu m'empêcher de rire en voyant la finale.

Se couper la gorge pour une femme! Cela est un peu violent; quoiqu'on se la coupe souvent à moins. Ami, je te conseille de remettre la partie à une autre fois et de prendre ton parti en galant homme.

Ton amante est jolie, j'en conviens; mais si tu l'as perdue, tu en seras quitte pour en chercher une autre. Est-il dit qu'il faille toujours aimer la même?

Que tu es encore enfant! Je voudrais bien une fois te voir un peu plus raisonnable.

De Pinsk, le 25 juin 1769.


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