XIVGUSTAVE A SIGISMOND.

A Pinsk.

Cinq jours s'étaient passés, lorsque mon émissaire m'apprit qu'il venait d'apercevoir trois cavaliers postés dans le petit bois derrière le palais du comte Sobieski; et à quelque distance, un carrosse attelé de quatre chevaux.

Cette nouvelle ne me laissa plus de doutes sur le malheur que je redoutais.

A l'instant je monte à cheval avec deux de mes gens, et nous allons à l'endroit indiqué. Nous les aperçûmes de loin, qui se promenaient dans le bois: mais pour les joindre plus sûrement, nous fîmes un détour, et nous mesurâmes notre marche de manière à les rencontrer sans qu'ils pussent l'éviter.

Nous n'en étions qu'à quelques pas, lorsque je reconnus mon rival.

A son aspect, je sentis ma colère s'enflammer: je m'avançai vers lui, et lui demandai avec aigreur ce qu'il faisait dans ces lieux. Il me répondit d'un ton moqueur en m'apostrophant de noms injurieux, et mit à l'instant le sabre à la main.

—Ce n'est qu'à toi que j'en veux, lui répliquai-je, et notre différent se décidera entre nous tout-à-l'heure: tes gens et les miens demeureront spectateurs.

—Ce n'est qu'à toi que j'en veux, lui répliquai-je, et notre différent se décidera entre nous tout-à-l'heure: tes gens et les miens demeureront spectateurs.

Puis, tout-à-coup, fondant sur lui, je le blesse au bras droit, et le désarme: il tombe de cheval en demandant quartier.

Le sang coulait à gros bouillons de la blessure, j'y apposai moi-même un bandage, tout en lui reprochant sa perfidie. L'état de faiblesse où il se trouvait me fit craindre qu'il ne fût blessé mortellement. Je versai sur sa face un flacon d'eau de senteur.

Quand ses forces furent un peu ranimées, il entr'ouvrit les yeux, souleva sa tête, et me dit d'un ton mourant:

«J'ai peut-être quelques torts avec vous, et j'en suis bien puni, mais pourrais-je être à blâmer d'aimer ce qui est si aimable? Allez, je ne me reproche pas d'avoir voulu vous enlever votre maîtresse; mais de n'avoir su toucher son cœur.»

«J'ai peut-être quelques torts avec vous, et j'en suis bien puni, mais pourrais-je être à blâmer d'aimer ce qui est si aimable? Allez, je ne me reproche pas d'avoir voulu vous enlever votre maîtresse; mais de n'avoir su toucher son cœur.»

En même temps, il fit tirer une lettre de sa poche, qu'il me présenta.

Je l'ouvris, reconnus la main de Lucile, et lus ces paroles:

«Je vous remercie, Monsieur, de l'honneur que vous me faites en m'offrant votre main; je ne puis l'accepter, un autre possède mon cœur. Ce soir votre bracelet vous sera remis par une personne de confiance.»

«Je vous remercie, Monsieur, de l'honneur que vous me faites en m'offrant votre main; je ne puis l'accepter, un autre possède mon cœur. Ce soir votre bracelet vous sera remis par une personne de confiance.»

Je ne pouvais détacher mes yeux de dessus ce papier, je le relus plusieurs fois, et chaque fois il jetait mon âme dans une étrange agitation. Mille sentiments contraires semblaient la partager. Je sentis, il est vrai, la jalousie s'éteindre dans mon cœur; mais ce n'était que pour le sentir déchiré de remords. L'idée de mes procédés envers Lucile me pénétrait de douleur et je n'osais penser à l'état où j'avais réduit cet infortuné rival.

Tandis que j'étais en proie à ces affligeantes pensées, son bandage se dérangea, il perdit beaucoup de sang, et ses yeux se couvrirent une seconde fois des ombres de la mort.

—Il expire! s'écria celui de ses gens qui était à lui soutenir la tête.

—Il expire! s'écria celui de ses gens qui était à lui soutenir la tête.

Arraché par ce cri à mes sombres rêveries, j'abaisse la vue sur ce corps pâle et immobile: Je le crus sans vie. Dans l'excès de ma douleur, je me jetai sur lui.

Je ne sais ce que je devins alors, mais je me suis réveillé dans mon appartement. Peu après on est venu m'apprendre que la blessure du nonce de Mazovie (c'est le titre de mon rival) n'était pas dangereuse. Cette nouvelle m'a un peu tranquillisé.

A présent mon agitation est moins cruelle; mais je ne puis me défendre d'une noire mélancolie, et tu penses bien quel peut en être l'objet.

Tu t'impatientes sans doute du récit de mes infortunes.

Il me semble te voir jeter ma lettre sur ta table, en levant les épaules, et t'entendre dire d'un ton de pitié: Pourquoi me remplir la tête de ses folies et de ses plaintes? Que ne fait-il comme moi.

Patience, cher Panin. Il y a temps pour tout. Avant de prendre congé de l'amour, il t'a fait passer plus d'un mauvais moment. Tu étais bien aise alors de verser tes chagrins dans le sein d'un ami. Ne trouve donc pas mauvais que je fasse de même.

De Varsovie, le 27 juin 1769.


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