XILUCILE A CHARLOTTE.

A Tarzin.

Que tu es heureuse, Charlotte, de pouvoir t'amuser de tout! Tu ris, tu chantes, tu folâtres, rien ne t'afflige; et il ne faut souvent qu'un rien pour me faire pleurer.

Hier, je passai bien mal mon temps; tu pus t'en apercevoir; mais ce que tu ne sais pas, c'est qu'après que tu fus partie, je le passai plus mal encore. De toute la nuit je ne pus fermer l'œil, tant mon âme est agitée: je ne sais quand le calme s'y rétablira.

Ne remarquas-tu pas comment toutes ces femmes avaient cherché à paraître jolies? Mais comme si ce n'était pas assez pour des coquettes de se montrer dans tout l'éclat d'une parure éblouissante, elles avaient eu grand soin de ne pas trop couvrir leurs charmes et de mettre en jeu mille petits artifices innocents, ainsi qu'elles les appellent.

Parmi ces beautés pudiques qui se prodiguaient de la sorte, il y avait une brune à grands yeux bleus, d'une figure assez intéressante, et qui aurait même des grâces, si elle ne les gâtait à force d'affectation.

Pris-tu garde comme elle s'écoutait avec complaisance, se souriait à elle-même, s'admirait avec volupté et ne cessait de s'applaudir de ses charmes. Elle ne m'avait pas l'air non plus d'être fort cruelle. Quelle mollesse dans sa contenance! Quelle liberté dans ses propos! Quelle volupté dans ses regards!

Tous les cavaliers s'empressèrent à l'envi de lui faire la cour; et c'était un plaisir de la voir au milieu de ses adorateurs leur distribuer de petites faveurs. A l'un un sourire furtif; à l'autre un petit coup d'éventail; à celui-ci un mot à l'oreille; à celui-là un léger serrement de main. Que te dirai-je? C'est un parfait modèle de coquetterie. Personne ne trompe son monde avec tant d'adresse et de grâce.

Pourrais-tu le croire? Gustave lui-même but à la coupe de cette enchanteresse et me laissa pour elle.

Quand elle fut partie, il revint à moi et voulut réparer dans le particulier l'affront qu'il m'avait fait en public. Je le reçus d'un air froid et réservé. Interdit, il balbutia quelques mots mêlés d'excuses et de reproches; mais je me levai sans l'écouter et le plantai là.

Voici la première fois, Charlotte, que mon cœur connaît les craintes de la jalousie.

Tandis que j'étais seule à rêver dans un coin, un jeune cavalier de la compagnie qui paraissait peu se plaire aux contes scandaleux de cette coquette, essaya, je pense, de me tirer de ma rêverie.

«Vous avez sans doute, me dit-il en m'abordant, l'art de charmer le temps, puisque vous ne daignez prendre aucune part à la conservation.»«—Le temps me pèse peu, lui répondis-je; on m'a appris dès mon enfance l'art de le trouver court.»

«Vous avez sans doute, me dit-il en m'abordant, l'art de charmer le temps, puisque vous ne daignez prendre aucune part à la conservation.»

«—Le temps me pèse peu, lui répondis-je; on m'a appris dès mon enfance l'art de le trouver court.»

Il se prévalut de cette réponse pour enfiler mon éloge; il me dit mille choses obligeantes et ne quitta ses fades louanges que pour me fatiguer par ses attentions.

Enchantée toutefois que l'occasion se présentât de mortifier Gustave, je les reçus avec moins de répugnance, que je ne l'eusse fait en toute autre rencontre. Je feignis même de l'écouter avec complaisance; mais je craignais que Gustave ne pénétrât le motif secret du plaisir que j'affectai de prendre.

Hélas! me serais-je jamais attendue d'avoir un jour à me venger ainsi de lui? C'en est fait, je ne l'estime plus. Par quelle fatalité faut-il que je l'aime encore? Mon cœur se révolte contre ma raison. Je voudrais l'oublier, et malgré moi je soupire.

Peut-être entreprendra-t-il de se plaindre à son tour? Tandis que le jeune homme qui était auprès de moi me tenait un propos flatteur, je vins à jeter les yeux sur Gustave, et je le vis faire quelque agacerie à ma rivale. Il ne me fut pas possible de résister aux émotions qui s'élevaient dans mon cœur: bientôt je sentis mon visage tout en feu; je baissai la tête pour cacher ma rougeur.

Mon voisin ne douta pas qu'il ne fût l'objet de cet embarras, il se retira d'un air triomphant; et aujourd'hui j'en ai reçu une déclaration d'amour.

Je ne sais comment faire pour me raccommoder avec Gustave; mais je sais bien que je voudrais que cela fût déjà fait.

De Varsovie, le 16 juin 1769.


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