XVGUSTAVE A SIGISMOND.

A Pinsk.

Tu as pris plaisir sans doute à alarmer mon amour, et à me tenir sur les épines. Si ta lettre fût venue plutôt, elle m'eût fait une terrible peur: mais tu ne jouiras pas de ta méchanceté.

Comme je m'abusai sur le compte de Lucile!

Ce que je prenais pour intrigue n'était que ressentiment, que dépit simulé. Humiliée de mes attentions pour cette coquette, son âme sensible s'est trouvée exposée aux premières atteintes de la jalousie et sa délicatesse blessée ne lui a pas permis de chercher aucune explication, ni même de me laisser entrevoir son chagrin.

Après ce qui s'était passé, je brûlais d'envie de voir Lucile; et cependant j'avais peine à m'y rendre. J'aurais fort souhaité que quelqu'un m'eût épargné l'embarras d'une explication avec elle.

Tandis que j'étais ainsi en suspens, la raison prit enfin le dessus.

—Quoi donc, me suis-je dit, la mauvaise honte m'arrête? Je n'ai pas craint d'affliger Lucile si mal à propos, craindrai-je d'adoucir le coup cruel que je lui ai porté? Ah! quand l'amour n'attendrait pas de moi cette démarche, je la dois à la justice.»

—Quoi donc, me suis-je dit, la mauvaise honte m'arrête? Je n'ai pas craint d'affliger Lucile si mal à propos, craindrai-je d'adoucir le coup cruel que je lui ai porté? Ah! quand l'amour n'attendrait pas de moi cette démarche, je la dois à la justice.»

Honteux de ma faute, et pénétré de regret, je me rends chez le comte Sobieski. Ils avaient déjà eu vent de mon affaire.

Je me fais annoncer.

A peine étais-je au haut de l'escalier, que la porte s'ouvre, mon cœur palpite: Lucile paraît.

Je n'osai lever ni les yeux ni la voix. Cependant elle s'avance et se jette à mon cou. Je reçois ses embrassements d'un air confus. Étonnée que je répondisse si mal à sa tendresse, elle recule quelques pas, son cœur est prêt à éclater, ses yeux se remplissent de larmes, elles roulent comme des perles sur ses belles joues qu'elles embellissent encore.

—D'où vient cet air sombre, Potowski, me dit-elle en sanglottant. Après une si longue absence es-tu fâché de me revoir? Que t'ai-je fait? Tu détournes les yeux…»

—D'où vient cet air sombre, Potowski, me dit-elle en sanglottant. Après une si longue absence es-tu fâché de me revoir? Que t'ai-je fait? Tu détournes les yeux…»

Tout ce que les grâces éplorées ont d'attendrissant était peint sur son visage.

Comme je continuai à garder le silence, elle se laissa aller sur un sopha, et se mit à pleurer amèrement. Mon cœur ne put soutenir cette dernière atteinte. Je courus à elle.

—Viens, chère âme de ma vie, lui dis-je, en la pressant contre mon sein, laisse-moi essuyer tes larmes.»

—Viens, chère âme de ma vie, lui dis-je, en la pressant contre mon sein, laisse-moi essuyer tes larmes.»

Lorsque mon cœur fut soulagé par les pleurs.

«C'est moi, chère Lucile, repris-je, qui suis indigne de ta tendresse; et c'est le sentiment de ma faute qui a si longtemps retenu les démonstrations de ma joie. Pourras-tu me pardonner?»

«C'est moi, chère Lucile, repris-je, qui suis indigne de ta tendresse; et c'est le sentiment de ma faute qui a si longtemps retenu les démonstrations de ma joie. Pourras-tu me pardonner?»

Elle leva sur moi ses beaux yeux mouillés de larmes, et me tendit sa main que je pressais longtemps contre mes lèvres.

Comme je poussais un profond soupir.

«Ah, Gustave! pourquoi avoir ainsi exposé votre vie pour des riens?»—Des riens, Lucile, quoi! appelles-tu des riens de me voir enlever ton cœur?—Quelle illusion!—Du moins m'as-tu donné sujet de le croire par tes procédés repoussants. J'avais beau te demander grâce, soupirer, gémir, toujours je te trouvais inexorable. Voulais-je m'aboucher? cette faible consolation même m'était refusée. Tu as été piquée de quelques attentions que j'ai eues pour une évaporée; mais puisqu'elles te déplaisaient pourquoi ne me l'avoir pas donné à connaître? au moindre signe tu aurais vu combien peu j'en étais coiffé.—Était-ce à moi à vous prescrire ce sacrifice? Amants ou époux, l'infidélité est un privilége que votre sexe s'est réservé; que ne savais-je, si vous ne vouliez pas vous en prévaloir? Pourquoi m'être plainte? Il me paraissait inutile de courir après un volage qui me laissait pour la première venue, et je dédaignais de devoir à la pitié son retour. Ainsi forcée de supporter patiemment votre inconstance, je renfermai ma douleur dans mon sein, et gémissais au fond de mon cœur.—Ah! Lucile! peux-tu faire cet outrage à mon amour?

«Ah, Gustave! pourquoi avoir ainsi exposé votre vie pour des riens?»

—Des riens, Lucile, quoi! appelles-tu des riens de me voir enlever ton cœur?

—Quelle illusion!

—Du moins m'as-tu donné sujet de le croire par tes procédés repoussants. J'avais beau te demander grâce, soupirer, gémir, toujours je te trouvais inexorable. Voulais-je m'aboucher? cette faible consolation même m'était refusée. Tu as été piquée de quelques attentions que j'ai eues pour une évaporée; mais puisqu'elles te déplaisaient pourquoi ne me l'avoir pas donné à connaître? au moindre signe tu aurais vu combien peu j'en étais coiffé.

—Était-ce à moi à vous prescrire ce sacrifice? Amants ou époux, l'infidélité est un privilége que votre sexe s'est réservé; que ne savais-je, si vous ne vouliez pas vous en prévaloir? Pourquoi m'être plainte? Il me paraissait inutile de courir après un volage qui me laissait pour la première venue, et je dédaignais de devoir à la pitié son retour. Ainsi forcée de supporter patiemment votre inconstance, je renfermai ma douleur dans mon sein, et gémissais au fond de mon cœur.

—Ah! Lucile! peux-tu faire cet outrage à mon amour?

Elle parut fâchée de m'avoir fait sentir aussi vivement ma faute. Cependant je me la reprochais plus vivement encore.

«Hélas! disais-je tout bas, pouvais-je sous ses yeux m'occuper d'une coquette! Elle qui au milieu des assemblées les plus brillantes, et environnée de jeunes gens aimables, ne s'occupa jamais que de moi!»

«Hélas! disais-je tout bas, pouvais-je sous ses yeux m'occuper d'une coquette! Elle qui au milieu des assemblées les plus brillantes, et environnée de jeunes gens aimables, ne s'occupa jamais que de moi!»

Quand je fus un peu revenu de ma consternation:

—Tu m'affliges, Lucile, repris-je, avec tes soupçons injurieux. Ah! de grâce, épargne ces regrets à ton amant, qui est au désespoir de se les être attirés.»

—Tu m'affliges, Lucile, repris-je, avec tes soupçons injurieux. Ah! de grâce, épargne ces regrets à ton amant, qui est au désespoir de se les être attirés.»

A ces mots, elle me sourit avec douceur, ses yeux s'attachèrent sur les miens avec l'expression la plus naïve de la tendresse; je signai mon pardon sur sa bouche, et mon cœur satisfait se livra de nouveau tout entier au plaisir d'aimer.

A présent que l'orage est passé, je te permets, cher ami, de rire de moi tout à ton aise.

De Varsovie, le 5 juillet 1769.


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