XLIIIGUSTAVE A SIGISMOND.

A Pinsk.

Je gémissais encore de la perte de Loveski, lorsque nous vint la nouvelle de la malheureuse journée de Kodna.

Quelques fuyards arrivés à Sokol m'apprirent que plus de onze cents confédérés avaient été taillés en pièces, que Soboski, Lubow, Bominski étaient restés sur le champ de bataille, et que Bressini, dangereusement blessé, s'était retiré à Stanislaw.

Tu sais mon attachement pour ce cher cousin. Comme j'en étais fort peu éloigné, je me rendis près de lui, et le trouvai à l'extrémité dans les bras de son père.

Une pâleur mortelle s'était répandue sur sa face, ses yeux étaient presque éteints. Il voulut faire ses derniers adieux à ceux qui l'environnaient; mais en ouvrant la bouche, il expira.

A peine eut-il rendu l'âme, que son père remplit la chambre de ses tristes gémissements.

—Malheureux, s'écriait-il, d'avoir vécu jusqu'à ce jour! Que n'ai-je perdu la vie dans le combat! Je serais mort sans amertume. Maintenant je vais traîner une vieillesse douloureuse. O mon fils! ô mon cher fils! quand je perdis ton frère, je t'avais pour me consoler. Tout est fini pour moi. Antoine! Stanislas! ô mes chers enfants, je crois que c'est aujourd'hui que je vous perds tous deux: la mort de l'un rouvre les plaies que la mort de l'autre avait faites au fond de mon cœur. Je ne vous verrai plus.

—Malheureux, s'écriait-il, d'avoir vécu jusqu'à ce jour! Que n'ai-je perdu la vie dans le combat! Je serais mort sans amertume. Maintenant je vais traîner une vieillesse douloureuse. O mon fils! ô mon cher fils! quand je perdis ton frère, je t'avais pour me consoler. Tout est fini pour moi. Antoine! Stanislas! ô mes chers enfants, je crois que c'est aujourd'hui que je vous perds tous deux: la mort de l'un rouvre les plaies que la mort de l'autre avait faites au fond de mon cœur. Je ne vous verrai plus.

Je l'écoutais dans un morne silence, en mêlant mes larmes aux siennes, tandis que ceux qui étaient auprès de lui s'efforçaient de le consoler.

Cher Panin, suis-je donc destiné à épuiser toutes les rigueurs de la fortune? La cruelle ne se lasse point de me persécuter. Chaque jour elle m'enlève les parties de moi-même les unes après les autres, et me laisse isolé sur cette terre. De tant d'amis qui faisaient autrefois mes délices, tu es le seul qui me reste: et ce n'est plus hélas! que pour verser ma douleur dans ton sein.

Pour surcroît de malheur, je viens de recevoir avis que le Staroste de Sandomir, mon arrière oncle, indigné de voir que mon père était entré dans la confédération de Bar, m'avait déshérité.

Que l'état de mon âme est sombre! je ne puis plus supporter la compagnie. Je cherche la solitude. Je vais visiter les tombeaux; et là, assis au milieu des morts, je réfléchis sur la vanité des choses de la vie.

De Sokol, le 20 juin 1770.

P. S.La mauvaise fortune des confédérés les suit partout. Leur grosse armée a été défaite à Joulkna. L'ennemi est à leur poursuite. Errants, divisés, sans chefs, ils ne sauraient manquer d'être taillés en pièces.


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