XLIVSOPHIE A SA COUSINE.

A Biella.

Pour m'ôter un peu de devant les yeux la triste image de Lucile, j'ai été passer quelques jours chez le comte Ogiski, où certainement il n'a tenu qu'à moi de m'égayer.

Le grand chambellan du roi, ennuyé d'un procès qu'il défendait contre le comte, au sujet d'un héritage considérable, ayant proposé son hymen avec la fille unique de sa partie adverse comme un moyen de terminer à l'amiable leur différent, sa proposition fut acceptée, et la jeune héritière consentit avec joie à être le gage de réconciliation entre les deux familles.

Il y a trois semaines qu'il s'est rendu ici pour effectuer cette alliance. Dès-lors chaque jour a été une nouvelle fête, dont tout ce qui a jamais été inventé pour le plaisir relevait l'éclat.

La petite comtesse est bien la plus jolie brune qu'ait jamais formée l'amour. Elle a une taille charmante, ses cheveux effacent le noir de l'ébène et son teint la blancheur des lis. Ses yeux étincelants sont couronnés par deux sourcils admirablement dessinés. Ses lèvres vermeilles laissent entrevoir deux rangées de perles enchassées dans le corail; une main délicate et potelée termine un bras bien arrondi. Elle a une vivacité enchanteresse, une voix brillante, un regard qui annonce le désir, et elle semble ne respirer que la volupté.

L'époux n'est pas bel homme; mais son caractère est charmant: c'est la gaîté, la complaisance, la galanterie même.

Hier, il ratifia son mariage au pied des autels, et il fallait voir les transports de sa joie au retour de la cérémonie!

Sa chère moitié ne paraissait pas trop gaie. Peut-être était-elle un peu troublée de l'approche du lit nuptial ou plutôt préoccupée des plaisirs qui l'attendaient. Certainement elle n'a pas passé la nuit entière à dormir; je crois même avoir entendu les soupirs de sa pudeur expirante, car la chambre que j'occupe est voisine de celle où le mariage a dû se consommer.

Nos nouveaux époux se sont levés fort tard. Te l'avouerais-je? quand j'ai vu cette jeune femme à son réveil, le teint animé, les yeux languissants, la bouche riante, me dire par ses regards qu'elle venait d'être heureuse, je n'ai pu m'empêcher de jeter sur elle un œil d'envie.

Ah! chère Rosette, c'est à moi seule que l'amour n'a point ouvert ses trésors. Ces traits brûlants dont il blesse les amants heureux, cette douce ivresse et ces transports ravissants où il les plonge tour-à-tour, je ne les connus jamais. Qu'il est triste d'avoir vu s'écouler devant moi sans plaisirs tant d'années qui pouvaient être délicieuses! Devrait-ce être là le sort d'une femme de vingt-deux ans… à qui le ciel a donné de quoi plaire et plus encore de quoi aimer?

En continuation.

Qu'ils sont heureux! Leurs regards expriment le délire de deux cœurs enivrés de plaisir. Ils s'aiment sans inquiétude, se possèdent sans dégoût, et ne sont occupés qu'à jouir de leur bonheur.

La jolie chose, Rosette, que le mariage, tant que l'amour garantit les amants de la froideur des époux.

De Suross en Polakie, le 21 juin 1770.


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