XVISOPHIE A SA COUSINE.

A Biella.

Je me sais retirée de la capitale où j'ai dessein de séjourner jusqu'à ce que la Pologne soit pacifiée.

Mon château est trop près du théâtre de la guerre pour continuer à en faire le lieu de ma résidence: peut-être, chère cousine, qu'une passion bien différente de la crainte contribue encore à me déterminer de fixer ici mon séjour.

Je ne connaissais pas l'amour, et déjà je croyais en avoir épuisé les douceurs; je n'avais pas encore senti ces vifs élans, ces désirs empressés, ce feu victorieux, cette invincible flamme qui porte le trouble à nos cœurs et l'ivresse à nos sens.

Engagée contre ma volonté sous les lois de l'hymen, je haïssais sans l'aimer le malheureux qui m'aimait. Je lui prodiguais mes froides caresses comme je l'eusse fait au premier venu. Semblable à ces femmes mercenaires qui font de l'amour un trafic honteux, mettent leurs faveurs à prix et se vendent aux plaisirs d'un maître. Bientôt j'éprouvai entre ses bras les horreurs du dégoût.

Longtemps j'eus à endurer ce martyre; enfin la mort eut pitié de mon triste destin et rompit mes chaînes.

Une fois maîtresse de moi-même, je me vis de nouveau environnée d'adorateurs et fis quelques conquêtes: mais j'avais le goût des plaisirs sans l'embarras du choix: j'ignorais ce que c'est qu'être amoureuse: Gustave seul me l'a appris.

Je croyais ne pas l'aimer; hélas! je sens que je l'adore. Que ne sait-il l'état de mon cœur! Que ne puis-je le voir à mes genoux, plein de la même ardeur m'exprimer sa tendresse! que ne puis-je dans mes bras lui faire oublier l'univers!

Je le désire, mais que je suis loin de l'espérer.

Longtemps j'ai renfermé dans mon sein ce fatal secret; mais ma constance est épuisée: il faut lui en faire l'aveu.

Je n'ose m'abandonner sans précaution au plaisir que j'ai de le voir et de l'entendre. Plus ce plaisir est grand, plus j'ai soin de dissimuler. En présence de sa belle, je ne me permets jamais le plus petit mot de douceur; je commande à mes yeux mêmes de retenir leur langage: ma main seule, en pressant furtivement la sienne, lui exprime quelquefois en tremblant ma tendresse.

Ce n'est que dans le particulier que je cherche à lui faire démêler par mes regards ce qui se passe dans mon cœur: mais il fait comme s'il ne m'entendait pas; il n'est point touché de mes attentions; et quelque agacerie que je lui fasse, il garde toujours auprès de moi un maintien réservé. Non que la crainte de déplaire balance en lui le désir d'être heureux; mais il n'est réellement point entreprenant: je ne crois pas même qu'il y ait au monde de jeune fille plus novice.

Le croiras-tu? Au lieu de me rebuter, sa froideur ne sert malheureusement qu'à approfondir l'impression qu'il a faite sur mon cœur.

Deux mois s'étaient passés en légères tentatives sans succès, et je vis bien qu'il fallait lui ménager de plus fortes épreuves.

Je ne te dirai pas tout le manége que j'ai employé depuis quelques jours, pour allumer ses désirs et me faire attaquer.

Je veux seulement t'en rapporter un trait.

Jeudi dernier je me trouvai seule avec lui, et comme je le vis de fort belle humeur, j'engageai la conversation sur les tours galants de la palatine B…, qui font à Varsovie la nouvelle du jour, et je n'oubliai pas d'appuyer sur la manière dont elle s'est arrangée avec son époux.

—Cela est comique, observa-t-il en riant, d'être la confidente de son mari et le complaisant de sa femme.—Vous m'avouerez que c'est ce qui s'appelle se consoler en galant homme, lui dis-je en portant la main sur la sienne que je pressai doucement et en lui jetant un regard tendre. Quoi, si vous aviez une femme coquette, ne feriez-vous pas de même? Dès qu'on ne trouve pas le plaisir chez soi, il faut bien l'aller chercher ailleurs.—Quand on est de cette humeur, on fait bien de s'arranger. Que chacun vive à sa guise, j'y consens; mais je ne prendrai jamais de femme coquette, et je n'aimerai point que Lucile et moi en vinssions ainsi à nous passer nos torts.—Pourquoi non? quand l'usage et le bon ton vous y autoriseraient. Trouvez-vous donc que ce soit si mal fait que d'aimer le plaisir, et ce qui l'inspire. Il est doux de vivre au gré de ses désirs. Du moins conviendrez-vous qu'il est assez agréable de changer d'objet. Rien n'est si incommode que la fidélité. Avec elle l'amour n'est jamais sans alarmes. La jalousie, les reproches, les éclats, les pleurs, voilà son triste cortége.—Je ne sais, répliqua-t-il avec un ton de bonhomie qui me pénétrait. Je n'ai jamais aimé que Lucile, et je ne crois pas qu'il me fût possible de jamais en aimer d'autre.

—Cela est comique, observa-t-il en riant, d'être la confidente de son mari et le complaisant de sa femme.

—Vous m'avouerez que c'est ce qui s'appelle se consoler en galant homme, lui dis-je en portant la main sur la sienne que je pressai doucement et en lui jetant un regard tendre. Quoi, si vous aviez une femme coquette, ne feriez-vous pas de même? Dès qu'on ne trouve pas le plaisir chez soi, il faut bien l'aller chercher ailleurs.

—Quand on est de cette humeur, on fait bien de s'arranger. Que chacun vive à sa guise, j'y consens; mais je ne prendrai jamais de femme coquette, et je n'aimerai point que Lucile et moi en vinssions ainsi à nous passer nos torts.

—Pourquoi non? quand l'usage et le bon ton vous y autoriseraient. Trouvez-vous donc que ce soit si mal fait que d'aimer le plaisir, et ce qui l'inspire. Il est doux de vivre au gré de ses désirs. Du moins conviendrez-vous qu'il est assez agréable de changer d'objet. Rien n'est si incommode que la fidélité. Avec elle l'amour n'est jamais sans alarmes. La jalousie, les reproches, les éclats, les pleurs, voilà son triste cortége.

—Je ne sais, répliqua-t-il avec un ton de bonhomie qui me pénétrait. Je n'ai jamais aimé que Lucile, et je ne crois pas qu'il me fût possible de jamais en aimer d'autre.

Sa belle approchait, et elle m'eût surpris à lui dire des douceurs, si je n'eusse bien vite changé de propos.

Je ne suis pas contente de ce début, comme tu le penses bien.

Cette première épreuve m'ayant si mal réussi, je veux lui en ménager une seconde, plus propre à le mettre sur la voie. Peut-être est-il craintif en public? Mais je verrai s'il a assez d'esprit pour se prévaloir de l'occasion, et se dédommager dans le tête-à-tête. Les procédés galants vont tout seul avec une jolie femme, quand on la trouve sans défense.

Adieu, chère cousine. J'ai en vue certain stratagème peu commun, et je ne doute pas qu'il n'ait un succès complet.

De Varsovie, le 30 juillet 1769.


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