A Pinsk.
Ce matin j'ai reçu la visite du nonce de Mazovie et jamais je ne fus plus surpris.
Il avait l'air un peu défait. Je lui demandai des nouvelles de sa santé.
—Je me porte aussi bien, répondit-il, qu'on peut l'espérer, d'un homme dans mon état. Vous voyez qu'il ne me reste qu'une légère roideur. (En même temps il remuait son bras). Il faut en convenir, j'en ai été quitte à assez bon marché.—J'en suis charmé; mais je l'aurais été bien davantage, que vous ne vous fussiez point mis dans ce cas.—Ma foi, c'est votre faute.—Comment cela, je vous prie?—Le voici. Ne vous rappelez-vous pas d'avoir passé la soirée, il y a deux mois environ, chez le prince Toninski?—Oui.—Ne vous rappelez-vous pas d'y avoir fait à la princesse l'éloge de la fille du comte Sobieski?—Oui.—Hé bien! dans la chambre voisine il y avait un jeune homme un peu incommodé, et ce jeune homme c'était moi.—Fort bien.—De mon lit j'écoutais votre conversation, et je n'en perdis pas un mot. Tout ce que vous racontâtes des charmes et des vertus de votre amante, alluma dans mon cœur un ardent désir de la voir. J'en cherchai l'occasion, qui se présenta bientôt dans la fête où nous fîmes connaissance. Au portrait que vous aviez fait de Lucile, je la distinguai entre ses compagnes; et, à vous dire vrai, je trouvai bien faible votre pinceau. Quelle figure intéressante! disais-je en l'admirant. Quelle élégante taille! Quel air noble! Quel teint de lis et de roses! Que de douceur dans les traits! Que de tendresse dans le regard! Que de finesse dans le sourire! Que de grâce dans les manières! Que de modestie dans le maintien! Je la considérais avec volupté et cherchais à démêler dans ses traits tout ce que je savais qu'elle devait avoir dans l'âme. Tandis que vous étiez à vous amuser auprès d'une coquette, Lucile alla se mettre dans un coin: je saisis ce moment pour lier conversation avec elle. Je l'abordai. Durant notre entretien, j'admirai la vivacité, la finesse, l'aménité de son esprit; je crus voir dans sa personne tout ce qui peut rendre heureux un homme délicat et sensible. A ses côtés, je sentis mon cœur plus puissamment attiré vers elle. Mon amour se développa même avec tant de rapidité et de violence, que j'oubliai un instant qu'elle avait un amant, et ne songeai plus qu'à me féliciter de cette inclination vertueuse. Mon illusion ne fut pas de longue durée. Mais comme nous sommes tous portés naturellement à nous flatter, soit folie, soit orgueil, je ne désespérais pas de vous supplanter. Je sentais bien que la chose n'était pas facile. Pour y réussir, il fallait faire ma cour, gagner la confiance, et devenir ami avant de prétendre au titre d'amant. C'eût été sans doute le parti le plus sage; mais ce n'était pas celui dont s'accommodait le mieux mon cœur impatient: je voulais aller vite en besogne. N'osant lui faire de bouche l'aveu du choix de mon cœur, je remis ce soin à ma plume: je lui offris ma main, et j'en reçus la réponse que je vous ai communiquée. La lettre de Lucile m'alarma. Cependant, quoique je visse bien que je ne devais pas compter sur un retour de tendresse, son refus ne fit qu'irriter mon amour, et égarer ma raison; en proie à ce délire, je ne songeai plus qu'aux moyens de la posséder à quelque prix que ce fût. Néanmoins la réflexion me revint pour un moment, et je raisonnais ainsi: Quoi, son cœur n'est plus libre? Irai-je donc épouser une femme qui ne m'aime point? Non, non, le souvenir de celui qu'elle aime la poursuivrait dans mes bras et ses froides caresses feraient mon supplice. Mais aussi renoncer à elle! mon cœur n'était pas capable de ce douloureux sacrifice. Quel parti prendre? Tandis que j'étais en suspens, un rayon d'espérance vint luire dans mon âme. Peut-être, me disais-je, son penchant pour mon rival n'est-il pas bien fort. Une fois à moi, son inclination changera. Les soins que je prendrai de lui plaire la forceront de m'estimer; puis je gagnerai sa confiance, son amitié; et quand on vit ensemble, de l'amitié à l'amour il n'y a pas bien loin. Je formai donc le projet de l'enlever, résolu d'y périr ou d'y parvenir. Vous savez le succès de cette téméraire entreprise. Que tout soit oublié, ajouta-t-il en me tendant la main; je ne veux plus troubler vos amours: j'étais votre rival, je serai votre ami.—J'accepte votre amitié pourvu qu'elle soit sincère, et que l'offre que vous m'en faites ne soit pas un artifice pour vous ménager la facilité d'en venir à vos fins. Et aussi y aurait-il peu à gagner de troubler mon bonheur: souvenez-vous qu'on ne m'enlèvera Lucile qu'avec la vie.—Je m'offenserais de vos soupçons injurieux, si je ne vous avais donné raison de vous plaindre de moi; mais souvenez-vous, de votre côté, que jamais mon cœur ne connut la dissimulation ni les vils détours. La faiblesse où me jette la perte de mon sang avait presqu'éteint ma passion pour votre maîtresse. Pendant ces moments de calme, j'ai fait des réflexions bien propres à m'en guérir entièrement. A présent j'ai l'âme tranquille: pour preuve de ma sincérité, je renonce dorénavant à voir votre amante.Puisque vous êtes si fort de bonne foi, je rougirais d'être moins généreux que vous. Non-seulement je n'exige pas que vous renonciez à voir Lucile, mais je vous demande le plaisir d'accepter ma soupe demain; vous dînerez avec elle. Lucile vous pardonnera aisément d'avoir voulu me l'enlever, en considération des motifs qui vous y ont porté, quoiqu'elle eût été au désespoir si vous aviez réussi; et vous ne serez fâchés ni l'un ni l'autre, je pense, de vous connaître un peu mieux.
—Je me porte aussi bien, répondit-il, qu'on peut l'espérer, d'un homme dans mon état. Vous voyez qu'il ne me reste qu'une légère roideur. (En même temps il remuait son bras). Il faut en convenir, j'en ai été quitte à assez bon marché.
—J'en suis charmé; mais je l'aurais été bien davantage, que vous ne vous fussiez point mis dans ce cas.
—Ma foi, c'est votre faute.
—Comment cela, je vous prie?
—Le voici. Ne vous rappelez-vous pas d'avoir passé la soirée, il y a deux mois environ, chez le prince Toninski?
—Oui.
—Ne vous rappelez-vous pas d'y avoir fait à la princesse l'éloge de la fille du comte Sobieski?
—Oui.
—Hé bien! dans la chambre voisine il y avait un jeune homme un peu incommodé, et ce jeune homme c'était moi.
—Fort bien.
—De mon lit j'écoutais votre conversation, et je n'en perdis pas un mot. Tout ce que vous racontâtes des charmes et des vertus de votre amante, alluma dans mon cœur un ardent désir de la voir. J'en cherchai l'occasion, qui se présenta bientôt dans la fête où nous fîmes connaissance. Au portrait que vous aviez fait de Lucile, je la distinguai entre ses compagnes; et, à vous dire vrai, je trouvai bien faible votre pinceau. Quelle figure intéressante! disais-je en l'admirant. Quelle élégante taille! Quel air noble! Quel teint de lis et de roses! Que de douceur dans les traits! Que de tendresse dans le regard! Que de finesse dans le sourire! Que de grâce dans les manières! Que de modestie dans le maintien! Je la considérais avec volupté et cherchais à démêler dans ses traits tout ce que je savais qu'elle devait avoir dans l'âme. Tandis que vous étiez à vous amuser auprès d'une coquette, Lucile alla se mettre dans un coin: je saisis ce moment pour lier conversation avec elle. Je l'abordai. Durant notre entretien, j'admirai la vivacité, la finesse, l'aménité de son esprit; je crus voir dans sa personne tout ce qui peut rendre heureux un homme délicat et sensible. A ses côtés, je sentis mon cœur plus puissamment attiré vers elle. Mon amour se développa même avec tant de rapidité et de violence, que j'oubliai un instant qu'elle avait un amant, et ne songeai plus qu'à me féliciter de cette inclination vertueuse. Mon illusion ne fut pas de longue durée. Mais comme nous sommes tous portés naturellement à nous flatter, soit folie, soit orgueil, je ne désespérais pas de vous supplanter. Je sentais bien que la chose n'était pas facile. Pour y réussir, il fallait faire ma cour, gagner la confiance, et devenir ami avant de prétendre au titre d'amant. C'eût été sans doute le parti le plus sage; mais ce n'était pas celui dont s'accommodait le mieux mon cœur impatient: je voulais aller vite en besogne. N'osant lui faire de bouche l'aveu du choix de mon cœur, je remis ce soin à ma plume: je lui offris ma main, et j'en reçus la réponse que je vous ai communiquée. La lettre de Lucile m'alarma. Cependant, quoique je visse bien que je ne devais pas compter sur un retour de tendresse, son refus ne fit qu'irriter mon amour, et égarer ma raison; en proie à ce délire, je ne songeai plus qu'aux moyens de la posséder à quelque prix que ce fût. Néanmoins la réflexion me revint pour un moment, et je raisonnais ainsi: Quoi, son cœur n'est plus libre? Irai-je donc épouser une femme qui ne m'aime point? Non, non, le souvenir de celui qu'elle aime la poursuivrait dans mes bras et ses froides caresses feraient mon supplice. Mais aussi renoncer à elle! mon cœur n'était pas capable de ce douloureux sacrifice. Quel parti prendre? Tandis que j'étais en suspens, un rayon d'espérance vint luire dans mon âme. Peut-être, me disais-je, son penchant pour mon rival n'est-il pas bien fort. Une fois à moi, son inclination changera. Les soins que je prendrai de lui plaire la forceront de m'estimer; puis je gagnerai sa confiance, son amitié; et quand on vit ensemble, de l'amitié à l'amour il n'y a pas bien loin. Je formai donc le projet de l'enlever, résolu d'y périr ou d'y parvenir. Vous savez le succès de cette téméraire entreprise. Que tout soit oublié, ajouta-t-il en me tendant la main; je ne veux plus troubler vos amours: j'étais votre rival, je serai votre ami.
—J'accepte votre amitié pourvu qu'elle soit sincère, et que l'offre que vous m'en faites ne soit pas un artifice pour vous ménager la facilité d'en venir à vos fins. Et aussi y aurait-il peu à gagner de troubler mon bonheur: souvenez-vous qu'on ne m'enlèvera Lucile qu'avec la vie.
—Je m'offenserais de vos soupçons injurieux, si je ne vous avais donné raison de vous plaindre de moi; mais souvenez-vous, de votre côté, que jamais mon cœur ne connut la dissimulation ni les vils détours. La faiblesse où me jette la perte de mon sang avait presqu'éteint ma passion pour votre maîtresse. Pendant ces moments de calme, j'ai fait des réflexions bien propres à m'en guérir entièrement. A présent j'ai l'âme tranquille: pour preuve de ma sincérité, je renonce dorénavant à voir votre amante.
Puisque vous êtes si fort de bonne foi, je rougirais d'être moins généreux que vous. Non-seulement je n'exige pas que vous renonciez à voir Lucile, mais je vous demande le plaisir d'accepter ma soupe demain; vous dînerez avec elle. Lucile vous pardonnera aisément d'avoir voulu me l'enlever, en considération des motifs qui vous y ont porté, quoiqu'elle eût été au désespoir si vous aviez réussi; et vous ne serez fâchés ni l'un ni l'autre, je pense, de vous connaître un peu mieux.
Après quelques compliments de part et d'autre, il prit congé.
Que te dirai-je? Autant que j'en puis juger par cet échantillon, il me paraît que ce jeune homme a reçu de la nature une âme susceptible des plus vives passions, jointe à un caractère fort élevé. Il s'abandonne à la fougue des désirs; mais il n'est pas toujours sourd à la voix de la raison: il connaît le devoir et sait y sacrifier.
De Varsovie, le 11 août 1769.