XXIXSIGISMOND A GUSTAVE.

A Varsovie.

Comme je te savais content, et que je n'avais rien de particulier à te marquer, je ne t'ai pas donné de mes nouvelles depuis quelques mois.

Voilà donc un nouvel orage qui s'amasse sur ta tête.

Cher ami, je te plains, c'est tout ce que je puis à présent pour ton service, d'autres te prêcheraient bien fort la patience: mais on me l'a si souvent recommandée en vain, que c'est aujourd'hui pour moi un remède décrié. Lors néanmoins que tu seras un peu mieux disposé à entendre raison, je te dirai que c'est le sort des amours d'être accompagnés de traverses, et que tu ne dois pas prétendre être le seul exempté de la commune loi. Au reste ta douleur n'est pas bien forte, puisqu'elle te permet encore de philosopher tout à ton aise, non toutefois sans un peu d'humeur et beaucoup de prévention.

Il est dur, je le sens, mon cher Potowski, d'être obligé de sacrifier le bonheur de sa vie aux volontés d'un père: mais ne va pas t'imaginer que les confédérés soient aussi à blâmer que tu le prétends.

Il faudrait être bien aveugle pour ne pas s'apercevoir que nos malheurs sont l'ouvrage de la czarine. C'est elle qui a excité sous main les dissidents à réclamer leurs prérogatives et à implorer son secours. C'est elle qui a mis de force la couronne de Pologne sur la tête d'une de ses créatures, et c'est elle aujourd'hui qui par le fer et le feu nous force de subir aujourd'hui le joug.

Je conviens avec toi que les dissidents ont raison de prétendre rentrer dans leurs droits. Ils en ont été dépouillés injustement: mais observe qu'il y a près de soixante ans. D'abord ils se récrièrent fort et implorèrent le secours des puissances voisines. Celles qui étaient le plus intéressées à maintenir leur religion en Pologne, se contentèrent de solliciter la république de rétablir les dissidents dans la jouissance de leurs droits. Bien que leurs sollicitations ne fussent point écoutées, elles n'ont point pris fait et cause. Il n'y a que Catherine qui, par un principe d'humanité et pour des vues purement chrétiennes, comme elle le dit et comme tu as la sottise de le croire, se soit armée pour eux. Lis attentivement, je te prie, sa déclaration faite en 1766 au roi et à la république. Après avoir menacé tout Polonais qui attaquerait les dissidents de le traiter en séditieux et en ennemi de l'État, elle proteste qu'elle se croit au-dessus de tous les soupçons par lesquels on pourrait lui prêter des vues particulières contre l'indépendance et les intérêts de la république. (Je le crois, et certes elle n'est pas accoutumée à rougir pour si peu de choses); puis elle déclare qu'elle n'a formé aucune prétention contre la Pologne; que loin de chercher dans les troubles qui l'agitent son agrandissement personnel, elle ne veut que les calmer: que si contre ses intentions l'esprit de discorde allume une guerre civile ou une guerre étrangère qui menace les possessions de la république,S. M. I.les lui garantit, et rejettera tout traité de paix qui renfermerait des articles contraires à cette volonté. L'événement, Gustave, t'apprendra combien peu une tête couronnée se fait de peine d'en imposer, et avec quelle bonne grâce elle sait mentir. En attendant faisons quelques commentaires.

Dupes de ces protestations ou plutôt intimidées par les horreurs de l'anarchie, les confédérations particulières se réunirent en une confédération générale pour demander le rétablissement de l'ordre public à une Diète protégée par la Russie.

Les nobles Polonais firent même la sottise d'envoyer à la czarine quatre ministres plénipotentiaires pour: «La remercier en leur nom de l'intérêt qu'elle daignait prendre au rétablissement de la forme de la république, et la supplier au nom de toute la nation d'accorder sa garantie à ce qui serait statué par les membres de la Diète, pour le maintien de la paix et la conservation des droits de tout citoyen.»

Cependant la czarine fit assurer de nouveau la république de tout l'intérêt qu'elle prenait en qualité d'amie et d'alliée aux troubles qui l'agitaient. Des plaisants pourraient observer que cet intérêt était effectivement bien vif; laissons-les s'égayer; c'est du sérieux qu'il te faut.

Tout allait donc bien comme tu vois: mais ce n'était pas cela que demandait notre bonne voisine. Car la Diète ne fut pas plutôt assemblée, qu'elle y fit proposer d'entretenir perpétuellement en Pologne un corps auxiliaire de troupes russes, pour le maintien de la tranquillité publique.

Quoique Auguste II et Pierre Ieren fussent convenus par le traité de Birzen, cette proposition tendait trop visiblement à l'asservissement de la nation pour passer sans opposition. Elle aurait passé cependant si quatre vrais patriotes ne s'y fussent opposés, et n'eussent tâché d'en faire apercevoir le danger à leurs concitoyens.

L'ambassadeur russe auprès de la république éclairait leurs démarches, et dans la crainte qu'ils ne missent obstacle aux projets de sa souveraine, il les fit arrêter de nuit à Varsovie par des troupes impériales.

La consternation fut générale.

Le roi et la Diète assemblée enjoignirent à leur résident à Saint-Pétersbourg, de demander l'élargissement des sénateurs arrêtés, et pour l'obtenir, d'employer auprès de l'impératrice tout le poids que pourrait avoir la prière d'un roi ou d'une nation.

Leur élargissement eût apaisé les esprits, mais on voulait les enflammer.

Après avoir exercé un acte inoui de souveraineté, au milieu de la capitale d'un État étranger, la Czarine prit un ton tendrement insolent.

A tant de basses soumissions qui lui avaient été faites, elle répondit: «Qu'elle ne pouvait se rendre aux prières du roi et de la république, sans renoncer à leur rendre le service le plus réel.» (La bonne âme!) «Qu'étant sûre de ses principes, sa conduite doit être conséquente. Que son ministre en Pologne a exécuté ses ordres.» (Oh! je le crois.) «Et n'a rien fait qui n'ait été publiquement annoncé dans les délibérations deS. M. I.» (Il n'en fut jamais question.) «En faisant arrêter quatre séditieux indignes des regrets de leur nation. Que les rendre à la république, c'est la leur livrer.»

(Note s'il te plaît, que du nombre de ces quatre prétendus séditieux se trouve un vieillard infirme, et un jeune homme à peine sorti de l'enfance, personnages fort à craindre assurément.)

Cette réponse fit ouvrir les yeux au gros de la nation, et souffrir impatiemment la présence des troupes russes.

Pour étouffer ces murmures, de nouveaux renforts arrivèrent de Russie, malgré qu'on n'eût stipulé que sept mille hommes de troupes auxiliaires.

Cependant la Diète se termina par un traité solennel, fait sous la garantie de la Russie.

Les dissidents furent rétablis dans leurs droits. Tout semblait pacifié, mais de ce calme apparent devaient bientôt sortir les feux des dissensions civiles.

Les Russes favorisaient leurs protégés d'une manière affectée. Ceux du parti opposé, alarmés des desseins de la Czarine se consultèrent. Il se forma de toute part des confédérations, et l'on vit la moitié des citoyens déclarer la guerre à l'autre moitié.

L'amour t'aveugle, cher Gustave; et cela n'est pas étrange, puisqu'il a fait déraisonner tant de sages: mais il n'est que trop certain que Catherine II cache sous des prétextes artificieux des vues ambitieuses. Elle suit un projet formé depuis longtemps par ses prédécesseurs.

Pourquoi entretenir des troupes en Pologne, si ce n'est pour l'asservir? Pourquoi ces nouvelles légions qui viennent inonder les terres de la république, si ce n'est pour retenir par la terreur des armes ceux qui voudraient s'opposer à ses desseins? Quoi, tout cet appareil formidable ne serait que pour soutenir un petit parti qui l'intéresse peu, si même il l'intéresse du tout? Et ces actes de souveraineté exercés chez une puissance étrangère ne seraient que le devoir d'une puissance alliée? Non, non, ce sont autant de présages de la servitude qu'on nous prépare.

Tu me fais rire avec ton éloge du protégé de Catherine. Poniatowski, je l'avoue, n'a aucun vice fort à craindre dans un monarque, surtout dans un monarque polonais qui n'a guères que le nom et le faste d'un potentat; mais il n'a aucune des vertus que doivent avoir les rois. Faible, inappliqué, sans fermeté, sans courage, sans soin des affaires de la nation et sans amour pour ses peuples; on va commencer son règne par des fêtes, et il continuera de même.

Mollement endormi sur le trône, ou occupé de soins frivoles, il consume en délices ses gros revenus, rassemblant autour de lui une troupe d'artistes, de comédiens, de baladins, de virtuosi de toute espèce, et passe son temps à régler les décorations d'une scène, l'habillement d'un acteur, l'économie d'une toilette, quand toutefois il n'est pas à languir dans les bras d'une femme. Ce n'est pas là, tu dois en convenir, le devoir d'un prince, quoique ce soit malheureusement le métier de la plupart des rois.

Encore si se réveillant de sa léthargie au bruit des dissensions civiles, renonçant à sa honteuse mollesse, et rappelant à son esprit la dignité de son emploi, il eût cherché à prendre de sages mesures pour apaiser les esprits irrités; ou du moins, si se reposant fièrement sur son courage, et se mettant à la tête de ses partisans, il eût essayé de soumettre les séditieux. Mais non, tranquille au fond de son palais, il voit d'un œil apathique ses États envahis et ses sujets s'entr'égorger.

Funestes dissensions! Quoique je n'aie point épousé de parti, déjà j'en ai goûté les fruits amers. La plupart de mes parents, comme de faux amis dont la tendresse s'est changée en haine, s'élèvent contre moi et déchirent le sein qu'ils ont caressé. Mais ce n'est pas là le plus fort de mes chagrins. Je vois avec effroi les malheurs prêts à fondre sur la Pologne.

Cher Potowski! quel Dieu bienfaisant aura pitié de nous?

L'avenir me fait trembler, le présent m'humilie lors même que nous n'aurions rien à craindre de l'ambition de nos voisins.

Semblables à des enfants mutins qui ne savent pas se conduire eux-mêmes: des étrangers viennent s'interférer dans nos démêlés, faire la loi chez nous; et il faut que nous le trouvions bon. Si nous nous récrions, on nous menace du fouet. Ce n'est pas que ces médiateurs officieux s'embarrassent aucunement de notre bonheur: mais il est doux de commander chez les autres, et ils satisfont leur orgueil à nos dépens.

Pour un vaste empire comme le nôtre, quel triste rôle nous jouons dans le monde!

Mais c'est notre faute. Nous vivons dans une espèce d'anarchie. Nous ne savons ce que c'est que de nous soumettre à la justice. Pour des riens nous avons recours au fer; et des affaires, souvent peu importantes, nous réduisent aux plus fâcheuses extrémités. Que si au lieu de nous entre déchirer, nous tournions nos armes contre nos ennemis communs, nous nous ferions respecter, nous serions en état de faire la loi chez les autres: au lieu d'être forcés de la recevoir honteusement chez nous.

De Pinsk, le 3 mars 1770.


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