XXXGUSTAVE A SIGISMOND.

A Pinsk.

Il y a quelques jours que mon père me fit sentir que je devais me disposer à entrer en campagne avec lui. Je me flattais que la chose n'était pas si sérieuse, qu'il le faisait paraître. Toutefois, pour ne pas lui donner lieu de s'expliquer plus clairement, je ne témoignai aucune répugnance, mais j'évitai de me trouver tête à tête avec lui: je fis même une partie de chasse sur la terre de Minsko.

A mon retour, il ne me parla de rien: je croyais son projet oublié, et déjà je commençais à me livrer à la joie. Mais qu'elle a été de courte durée!

Hier matin, il entra dans ma chambre et me demanda si mes préparatifs étaient faits; il ajouta qu'il n'attendait que moi pour partir.

—Ha, mon père, m'écriai-je d'un ton de désespoir, je mourrai plutôt que de quitter Lucile: arrachez-moi la vie; mais n'exigez pas de moi ce cruel sacrifice.

—Ha, mon père, m'écriai-je d'un ton de désespoir, je mourrai plutôt que de quitter Lucile: arrachez-moi la vie; mais n'exigez pas de moi ce cruel sacrifice.

A peine avais-je achevé ces mots qu'il me dit avec aigreur:

—Fils indigne du père qui t'a donné le jour: voilà donc comment tu soutiens l'honneur de ton nom. Quoi, lorsque l'orgueil d'une princesse étrangère attente à la liberté de l'État; lorsque des ambitieux nous dépouillent des honneurs qui nous appartiennent en propre, et que des ennemis cruels ont résolu la perte de ton pays, tu ne te prépares pas à le venger?

—Fils indigne du père qui t'a donné le jour: voilà donc comment tu soutiens l'honneur de ton nom. Quoi, lorsque l'orgueil d'une princesse étrangère attente à la liberté de l'État; lorsque des ambitieux nous dépouillent des honneurs qui nous appartiennent en propre, et que des ennemis cruels ont résolu la perte de ton pays, tu ne te prépares pas à le venger?

Je ne répondis que par mon silence. Dieux quel combat s'éleva dans mon faible cœur entre l'amour et la nature?

—Allons, Gustave, décide-toi; obéis ou renonce à ma tendresse.

—Allons, Gustave, décide-toi; obéis ou renonce à ma tendresse.

Le trouble de mon âme me tenait immobile, je n'avais pas la force d'ouvrir la bouche.

—Quoi, tu balances entre une maîtresse et ton père?—Vous me percez le cœur.—Hé bien, reste, fils dénaturé, mais crains ma malédiction.

—Quoi, tu balances entre une maîtresse et ton père?

—Vous me percez le cœur.

—Hé bien, reste, fils dénaturé, mais crains ma malédiction.

A l'ouïe de ces paroles terribles, je croyais sortir d'un sommeil douloureux, je gardais le silence; enfin je revins à moi, et je répondis:

—Non, mon père, je ne veux pas me charger de votre malédiction: et puisque l'honneur m'enchaîne à vos destinées, je suis résolu de vous suivre. La seule grâce que je vous demande, c'est de me donner le temps de préparer Lucile à mon départ.—J'entends, tu espères qu'en tirant en longueur tu pourras me fléchir. L'indigne fils que j'ai! Te voilà vaincu par les charmes d'une fille, par les attraits d'une vie lâche et voluptueuse! Sont-ce là des sentiments dignes de tes ancêtres?—O mon père, pardonnez à ma douleur; maintenant je ne puis que m'affliger; peut-être dans la suite serai-je plus disposé à me montrer digne d'eux. Laissez-moi un instant pleurer Lucile; vous savez mieux que moi combien elle mérite d'être pleurée.

—Non, mon père, je ne veux pas me charger de votre malédiction: et puisque l'honneur m'enchaîne à vos destinées, je suis résolu de vous suivre. La seule grâce que je vous demande, c'est de me donner le temps de préparer Lucile à mon départ.

—J'entends, tu espères qu'en tirant en longueur tu pourras me fléchir. L'indigne fils que j'ai! Te voilà vaincu par les charmes d'une fille, par les attraits d'une vie lâche et voluptueuse! Sont-ce là des sentiments dignes de tes ancêtres?

—O mon père, pardonnez à ma douleur; maintenant je ne puis que m'affliger; peut-être dans la suite serai-je plus disposé à me montrer digne d'eux. Laissez-moi un instant pleurer Lucile; vous savez mieux que moi combien elle mérite d'être pleurée.

En prononçant ces mots, je fondais en larmes, et les sanglots étouffèrent ma voix.

Mon père, ne voulant pas donner à ma douleur le temps de s'exhaler par de tristes réflexions, redoubla ses instances, et me dit d'un ton sévère:

—Connais ton devoir!

—Connais ton devoir!

Puis me saisissant la main avec effort:

—Suis-moi, ajouta-t-il, je te l'ordonne!

—Suis-moi, ajouta-t-il, je te l'ordonne!

Entraîné par son autorité, il fallut obéir. Il me conduisit dans son appartement, où je trouvai deux domestiques à faire des malles.

—Vois ce que tu veux emporter, Gustave, et dépêche! A trois heures, il faut que nos équipages soient prêts.

—Vois ce que tu veux emporter, Gustave, et dépêche! A trois heures, il faut que nos équipages soient prêts.

Je fis à la hâte une liste de ce dont j'avais le plus besoin, et la donnai à mon valet de chambre.

Comme je voyais emballer mon bagage, j'entendis tout-à-coup dans la cour un bruit confus d'hommes et de chevaux.

Je m'approchai de la fenêtre. C'était un détachement des vassaux de mon père qui s'étaient rendus à ses ordres.

Tandis qu'il était occupé avec eux, je m'échappai un instant pour prendre congé de Lucile. Elle était sortie avec Sophie; je ne trouvai que la comtesse au logis.

—Hé quoi! vous nous quittez, Gustave, me dit-elle, vous laissez Lucile. Que de regrets vous allez causer!—Je ne suis pas à moi, vous le savez, madame; mon père m'ordonne de le suivre. Que voudriez-vous que je fisse? Renoncerai-je à son amitié? Irai-je me charger de sa malédiction? Sacrifierai-je le devoir à l'amour? Je chéris Lucile; mais il faut la quitter. Les Dieux savent ce qu'il m'en coûte; j'en mourrai de douleur.

—Hé quoi! vous nous quittez, Gustave, me dit-elle, vous laissez Lucile. Que de regrets vous allez causer!

—Je ne suis pas à moi, vous le savez, madame; mon père m'ordonne de le suivre. Que voudriez-vous que je fisse? Renoncerai-je à son amitié? Irai-je me charger de sa malédiction? Sacrifierai-je le devoir à l'amour? Je chéris Lucile; mais il faut la quitter. Les Dieux savent ce qu'il m'en coûte; j'en mourrai de douleur.

A ces mots elle me serra dans ses bras, et me dit d'un ton attendri:

—Il faut donc se soumettre au destin.

On avait envoyé quelques domestiques après Lucile. Impatient de la voir venir, j'étais sans cesse à regarder ma montre. Le moment de partir approchait, et elle ne venait pas.

Désespéré de ce contre temps, je m'avance vers la comtesse pour lui faire mes adieux:

—Allez, me dit-elle, en m'embrassant, allez digne fils d'un meilleur père; je ne vous retiens plus: allez, soyez heureux, et que le ciel vous rende bientôt à nos désirs.

—Allez, me dit-elle, en m'embrassant, allez digne fils d'un meilleur père; je ne vous retiens plus: allez, soyez heureux, et que le ciel vous rende bientôt à nos désirs.

Cependant je l'arrosai de mes larmes, je gémissais, je commençais des paroles entrecoupées et n'en pouvais achever aucune: enfin je la quittai.

En rentrant je trouvai mon père à table qui m'attendait. Je pris un morceau; puis nous montâmes à cheval, et je partis en maudissant le destin.

Qu'il est cruel, cher Panin, de renoncer au monde lorsque l'on commence d'en jouir, d'être entraîné d'une maison dont la présence de tant d'amis faisait une demeure délicieuse, et de quitter une maîtresse chérie, au moment où on dressait le lit nuptial.

Ah! lorsque la beauté me sourit et me tend les bras; faible jouet des caprices d'un père! faut-il que je serve de victime à son ambition! Qu'elle m'a déjà coûté de larmes! qu'elle va m'en coûter encore!

De Parcow, le 25 mars 1770.


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