XXSOPHIE A SA COUSINE.

A Biella.

Qu'il est difficile de toujours lutter contre un penchant qui plaît!

Longtemps j'ai tâché de vaincre ma passion pour Gustave: mais mon faible cœur ne peut plus s'en défendre. Je ne puis vivre sans lui; à peine puis-je être un jour sans le voir, et son absence ne m'est pas moins pénible qu'à Lucile. Hé bien, il faut que je la supplante.

Hélas où mon esprit s'égare! Dans quel nouvel abîme je vais me plonger! Ah! ma chère, que ne peut point la beauté sur une âme, puisqu'elle lui fait oublier son devoir et le soin de son repos?

Pour posséder Gustave, il faut gagner la confiance de Lucile, se rendre maîtresse de ses secrets, faire naître adroitement entre eux de la jalousie, et les brouiller l'un avec l'autre. Quoi, j'oublierai la pitié? Je serai fausse par système? J'irai d'erreur en erreur, de crime en crime? Je me rendrai méprisable à mes propres yeux?

Mais que m'importe de vivre sans remords, s'il faut vivre infortunée! Les maximes de mon siècle seront mon excuse. Ne m'as-tu pas dit toi-même cent fois que la vertu n'est uniquement faite que pour les sots qui y croient; qu'il ne faut avoir d'autre règle de conduite que son plaisir; que la sagesse consiste à savoir jouir du présent, et que tout finit avec nous. Tu n'as fait de ces maximes qu'une trop heureuse expérience: depuis longtemps tu ne vis que pour toi. Que ne puis-je t'imiter, et être aussi fortunée!

P. S.Il s'est élevé un différent entre les comtes Sobieski et Potowski au sujet des confédérés. On craint une rupture. Lucile est dans des transes continuelles dont je ne suis pas fâchée, et je ne sais pourquoi.

De Varsovie, le 15 octobre 1769.


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