XXVIIIGUSTAVE A SIGISMOND.

A Pinsk.

Mon père vient de s'enrôler dans le parti des confédérés. J'en suis au désespoir; mais je ne peux sans indignation l'entendre justifier sa démarche.

Que les hommes sont petits jusque dans leurs injustices! Ils n'ont pas le courage de s'avouer les vils motifs qui les font agir; il faut toujours qu'ils les masquent à leurs propres yeux, crainte d'en apercevoir toute la difformité.

Pourquoi attribuer au devoir ce que l'on ne fait que par passion? Eh! qui ignore la source des malheurs qui nous affligent? Hélas, n'est-ce pas toujours ces vieilles semences de discorde qui depuis si longtemps désolent la malheureuse Pologne et la minent lentement: ce poison des préjugés religieux, ces rivalités nationales, ces vues ambitieuses des factieux? Presque toujours l'État a été divisé en deux partis, dont le plus fort n'a jamais régné que par la violence. Les dissidents n'ont-ils pas toujours été opprimés?

Je ne veux pas justifier la Russie d'avoir épousé leur cause avec tant de chaleur et d'en être venue à des voies de fait contre quelques-uns de leurs adversaires: mais les confédérés ne sont-ils pas visiblement dans le tort?

Les dissidents demandaient le libre exercice de leur religion et l'entrée aux emplois publics. Eh! quoi de plus juste, cher Panin, que de les rétablir dans des droits dont ils étaient en possession depuis plusieurs siècles, et dont ils ont été injustement dépouillés au commencement de celui-ci? Pourquoi avoir voulu maintenir comme lois d'État des abus introduits par l'oppression? Mais quand les dissidents n'auraient jamais joui de ces droits, que demandaient-ils qu'ils ne fussent autorisés à prétendre? N'est-il pas bien raisonnable que chacun puisse servir son Dieu à sa manière, et que tout citoyen ait part aux avantages d'un gouvernement dont il aide à supporter la charge?

L'ambition, l'envie, la haine, le fanatisme, le ressentiment, le désir de vengeance couverts des spécieux prétextes de religion et de justice, voilà quelles sont aujourd'hui, parmi nous, les vraies semences de discorde. Elles eussent d'abord éclaté en dissensions civiles, sans la crainte des armes de la Russie; mais elles fermentèrent longtemps en silence, et quand elles eurent bien fermenté, toutes ces passions suspendues comme un torrent arrêté par une forte digue, rompirent leur cours au moindre choc.

L'interrègne qui suivit la mort d'Auguste III fut l'avant-coureur de la tempête.

Le mécontentement des ambitieux, à qui la crainte avait extorqué leur suffrage en faveur du nouveau roi ne tarda pas à éclater. Ils se déchaînèrent contre lui et commencèrent à répandre sourdement les feux de la sédition.

Je ne veux pas non plus justifier l'impératrice d'avoir forcé les suffrages des électeurs et fait tomber le choix sur une de ses créatures. Mais Poniatowski en vaut bien un autre, de l'aveu même de ses ennemis. Il est plus instruit que les nobles ne le sont généralement parmi nous; il est moins ami de la crapule; il est d'un naturel doux, humain, généreux, et il aime les arts et la paix. Ceux qui s'élèvent contre lui et qui voudraient lui arracher sa couronne, auraient-ils choisi mieux? Est-ce la vertu qui décide des voix à la diète? N'est-ce pas, au contraire, le crédit et la force.

On voit les membres de ces honteuses assemblées traiter des affaires d'État, glaive en main; on y voit les plus intrigants et les plus accrédités proposer ce qui leur plaît, et le plus fort arracher au plus faible son consentement.

Les mécontents, qui travaillaient à exciter des soulèvements dans l'État, eurent recours au prétexte obscur de la religion et projetèrent d'envelopper le monarque dans la destruction de leurs ennemis. Ils mirent donc en jeu les prêtres, toujours prêts à enflammer les esprits au nom du Dieu de paix. Bientôt le fanatisme représenta les malheureux dissidents comme les ennemis de la divinité. On refusa à ces sectaires l'entrée aux diètes, l'admission aux délibérations nationales et les autres droits de citoyens.

Opprimés dans leur patrie, ils eurent recours à leur protectrice, qui sollicita vivement la république de les rétablir dans leurs droits. Ces sollicitations ne furent point écoutées. Dans l'espoir de briser leurs chaînes les dissidents formèrent une confédération. L'impératrice les prit sous sa protection, mais elle invita en même temps les nobles Polonais de s'assembler extraordinairement pour remédier aux désordres de l'État.

Aussitôt il se forma des confédérations particulières, et afin d'obvier aux malheurs de l'anarchie, ces confédérations se réunirent en une seule, qui demanda le rétablissement de l'ordre public à une diète protégée par la Russie.

La diète s'étant assemblée, l'impératrice y fit proposer d'entretenir perpétuellement en Pologne un corps auxiliaire de troupes russes pour le maintien de la tranquillité publique.

Quelques sénateurs frondèrent contre cette proposition. Dans les diètines, ils ne cessaient d'enflammer les esprits. L'ambassadeur de cette princesse à notre cour, qui éclairait leurs démarches, les fit arrêter de nuit.

A l'instant les factieux, pensant qu'il n'y avait point de temps à perdre, sonnèrent l'alarme et se soulevèrent de toute part. Chaque jour on entendait parler de quelque nouvelle conjuration. Enfin, on vit de tous côtés les mécontents prendre les armes, porter le fer et le feu dans les entrailles de leur patrie et commettre les plus horribles excès.

Voilà l'ouvrage de ces factieux qui se parent du beau titre de patriotes. Ah! si les dieux sont justes, ils ne doivent attendre de leur inique entreprise que la mort ou la honte d'être vaincus, la misère et les fers.

Pourquoi faut-il que mon père se soit enrôlé dans leur parti!

Ah! cher Panin, l'indignation s'élève dans mon cœur. Je suis en proie à la tristesse, et dans l'excès de ma douleur je foule aux pieds cette terre, où il faudra peut-être bientôt m'arracher à ce que j'aime.

De Varsovie, le 30 février 1770.


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