XXVISOPHIE A SA COUSINE.

A Biella.

Qui le croirait? Lucile me prend pour sa confidente et je suis sa rivale. Me voilà donc maîtresse des secrets de son cœur, et cela sans l'avoir cherché. Le sort pouvait-il mieux me servir?

La conformité d'âge et d'état, plus que celle de caractère nous avait unies: la pitié a resserré ces nœuds.

Depuis quelque temps Lucile me découvre ses inquiétudes, et comme rien n'est plus propre à gagner le cœur des malheureux que la part que l'on prend à leur affliction; je parais si sensible à sa douleur et la flatte si bien que cette fille crédule ne met plus de bornes à l'effusion de son âme.

Je viens de prendre de secrètes mesures pour assurer la réussite de mon projet; déjà j'ai commencé à les mettre en exécution et rien ne pourra les déconcerter. Il semble que le destin lui-même ait pris à tâche d'en hâter le succès.

Comme Lucile me parlait de la mésintelligence qui règne de plus en plus entre son père et celui de son amant,

—Vous voyez, lui dis-je, que Gustave ne se montre plus ici, que lorsqu'il est sûr de ne pas y trouver le comte. Qui sait si les sentiments de la comtesse à son égard ne s'altéreront pas aussi? Pour l'intérêt de votre amour, Lucile, il serait à propos de ne plus en faire votre confidente; l'aveugle confiance que vous avez en elle pourrait bien un jour entraîner la ruine de votre bonheur. Croyez-moi, ne lui faites plus voir les lettres que vous recevez de Gustave, et qu'il ne vous en écrive plus que sous le couvert de quelque personne sur qui vous puissiez compter.—Je n'eus jamais rien de caché pour ma mère, me répondit-elle, et jamais je n'eus lieu de m'en repentir.—Que vous connaissez peu le monde, Lucile! Il y a trois mois qu'on préparait vos habits de noces; eussiez-vous dit alors que vous seriez aujourd'hui sur le point de perdre votre amant?La malheureuse m'écouta; je connaissais son âme, elle n'examina rien, et comme si ce n'était pas assez de s'en laisser imposer, elle-même me chargea encore de ce fatal office.—Vous nous permettez donc de nous servir de votre couvert.—Si vous ne trouvez personne plus digne de votre confiance, Lucile, je n'ai rien à vous refuser.—Qui plus que vous? ma chère Sophie.

—Vous voyez, lui dis-je, que Gustave ne se montre plus ici, que lorsqu'il est sûr de ne pas y trouver le comte. Qui sait si les sentiments de la comtesse à son égard ne s'altéreront pas aussi? Pour l'intérêt de votre amour, Lucile, il serait à propos de ne plus en faire votre confidente; l'aveugle confiance que vous avez en elle pourrait bien un jour entraîner la ruine de votre bonheur. Croyez-moi, ne lui faites plus voir les lettres que vous recevez de Gustave, et qu'il ne vous en écrive plus que sous le couvert de quelque personne sur qui vous puissiez compter.

—Je n'eus jamais rien de caché pour ma mère, me répondit-elle, et jamais je n'eus lieu de m'en repentir.

—Que vous connaissez peu le monde, Lucile! Il y a trois mois qu'on préparait vos habits de noces; eussiez-vous dit alors que vous seriez aujourd'hui sur le point de perdre votre amant?

La malheureuse m'écouta; je connaissais son âme, elle n'examina rien, et comme si ce n'était pas assez de s'en laisser imposer, elle-même me chargea encore de ce fatal office.

—Vous nous permettez donc de nous servir de votre couvert.

—Si vous ne trouvez personne plus digne de votre confiance, Lucile, je n'ai rien à vous refuser.

—Qui plus que vous? ma chère Sophie.

Quelles obscures intrigues je nourris sous ses yeux!

Pour mieux abuser de sa confiance, j'affecte que ses intérêts me sont chers; j'en atteste l'amitié: mais loin d'en remplir les devoirs, je la trahis, je l'immole à mon amour. Eh! avec quel front? Je lui souris, je la flatte, je la caresse, tout en lui préparant des soupirs, des larmes et des regrets. Enfin, ce qui est le comble de l'artifice, je lui montre un visage abattu, et puis je ris en secret des maux que je lui ai faits.

Ah! je n'ose y penser.

De Varsovie, le 26 janvier 1770.


Back to IndexNext