A Lublin.
J'accusais Gustave de cruauté, ah! je lui faisais tort.
A la nouvelle du parti que voulait lui faire prendre son père, je fus pénétrée du plus mortel chagrin. Je m'attendais à le voir. Trois jours s'étaient passés et il ne paraissait point. Trois jours se passèrent encore à l'attendre vainement.
Comme j'étais en proie à mon inquiétude, j'appris enfin qu'il était parti.
Rien n'égalait ma douleur. Dieux! dans quel état se trouvait mon âme, lorsque j'en reçus un billet. Il me donnait un rendez-vous. J'y allai avant l'heure fixée. L'amour et l'impatience précipitaient mes pas.
Les yeux tournés vers l'endroit d'où il devait venir, au moindre bruit mon cœur palpite. La porte s'ouvre; c'est lui, il court, il vole, il me presse contre son sein et me fixe en soupirant; son cœur est prêt à éclater: puis tout-à-coup oubliant sa douleur, il paraît enivré de plaisir, et dans un transport de joie, il me saisit, me serre éplorée entre ses bras et me couvre de baisers.
Le feu de son cœur pénètre dans le mien; nos bouches se pressent et nos âmes cherchent à se confondre; nous nous jurons cent fois un amour éternel et scellons nos serments par de nouveaux baisers.
Soudain il suspend ses caresses, garde quelque temps le silence, pousse de longs gémissements, appuie sa tête sur mon sein qu'il arrose de ses larmes, et d'une voix glacée par le désespoir:
«Chère Lucile, dit-il, le cruel destin nous sépare, mais je te laisse mon cœur: je vole où m'appelle un injuste devoir. Sois-moi fidèle, bientôt le ciel propice te rendra ton amant.»
A ces mots, il s'arrache avec effort de mes bras, et me laisse défaillante dans ceux de Baboushow.
De Varsovie, le 1eravril 1770.