LISOPHIE A SA COUSINE.

Partie de mon projet a déjà réussi, et même au-delà de mes espérances. Lucile croit Gustave dans le tombeau.

Tandis qu'elle était dans des transes mortelles et pleurait à l'avance la mort de son amant, je lui fis tenir une lettre d'un ami supposé, qui lui annonçait la fatale nouvelle.

J'en inclus une copie.

Si tu me demandes qui a tenu la plume? Je te répondrai, Gustave lui-même: c'est une de ses propres lettres, que j'ai eu soin de faire intercepter pendant mon absence. Il y donne à Lucile la relation de la mort du frère d'une de ses amies. Après y avoir fait les changements convenables, je l'ai envoyée à une personne de confiance avec ordre de la copier, de l'adresser à Lucile sous mon couvert et de me l'envoyer sur-le-champ par la poste, pour jouer d'un tour à quelqu'un.

A sa réception, rien n'égalait le trouble de Lucile; je tremblais que les suites n'en devinssent plus sérieuses: mais par bonheur je suis hors d'embarras. D'abord elle voulait renoncer à la vie; à présent elle se contente de gémir.

Pour faire diversion à sa douleur, la comtesse l'a emmenée chez une tante à Lomazy et m'a engagée de les y accompagner. Nous tâchons de la distraire; mais nos soins sont inutiles; rien ne peut adoucir son affliction. Elle fuit la compagnie, se renferme dans sa chambre, ou va seule promener ses tristes pensées sur le bord d'un ruisseau.

Sa mère a tout fait au monde pour lui ôter cette fatale lettre: elle ne veut point s'en dessaisir, elle la porte toujours dans son sein.

Hier, je l'entendis gémir tout haut dans sa chambre, et comme la mienne est attenante j'eus la curiosité de l'épier au travers d'un petit trou à la paroi. Je la vis à demi-couchée sur un canapé, la lettre en question à la main. Elle paraissait dans une agitation extrême; sa poitrine se soulevait par secousses rapides, et elle ne levait les yeux de dessus le papier que pour essuyer ses larmes. Tout-à-coup elle pousse un long gémissement.

«… A… a… arre… arrête, ô mon cœur!» disait-elle d'une voix étouffée.

«… A… a… arre… arrête, ô mon cœur!» disait-elle d'une voix étouffée.

Ses sanglots se pressaient, et elle pleurait amèrement. Je fus si touchée de cette scène, que je ne pus retenir mes larmes; je me repentais de ce que j'avais fait, et aurais voulu pouvoir reculer.

De temps en temps, elle levait vers le ciel ses yeux humides, puis elle laissait retomber sa tête.

Elle garda quelque temps le silence; et comme j'allais me retirer, j'entendis ce triste soliloque:

«Hélas! pourquoi prend-on tant de soin de me faire vivre? Lorsque la cruelle faim dévorait mes entrailles, pourquoi m'avoir fait un crime de refuser à la nature les soutiens d'une vie plus douloureuse que la mort? A présent le trépas m'aurait réunie à mon amant. Que j'envie son sort! Il est délivré des misères de ce monde, et je gémis encore. Chère âme de ma vie, que ne peux-tu voir ta triste moitié, ce reste sanglant de toi-même qui souffre tant qu'il palpite, et qui achève de mourir dans les tourments.»

«Hélas! pourquoi prend-on tant de soin de me faire vivre? Lorsque la cruelle faim dévorait mes entrailles, pourquoi m'avoir fait un crime de refuser à la nature les soutiens d'une vie plus douloureuse que la mort? A présent le trépas m'aurait réunie à mon amant. Que j'envie son sort! Il est délivré des misères de ce monde, et je gémis encore. Chère âme de ma vie, que ne peux-tu voir ta triste moitié, ce reste sanglant de toi-même qui souffre tant qu'il palpite, et qui achève de mourir dans les tourments.»

En continuation.

Lucile se cache pour pleurer: et quel lieu choisit-elle pour être le témoin de sa douleur? le tombeau de la famille. Te serais-tu jamais imaginé qu'une fille timide aille seule gémir au milieu des morts?

Il y a quelques jours que nous la suivîmes dans ce sombre asile. Nous fîmes l'impossible pour l'en tirer; tout ce que nous pûmes gagner, c'est que quelqu'un l'y accompagnerait.

Hier elle vint me trouver dans ma chambre, et me demanda si l'on pourrait se procurer les cendres de Gustave.

Je lui demandai pourquoi faire? Elle ne répondit mot et se retira à l'instant.

Je ne sais quelles idées lui trottent par la tête; mais ce sont des idées romanesques à coup sûr.

De Lomazy, le 27 juillet 1770.


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