A Biella.
Je ne sais si tu as pénétré mon dessein.
J'ai déjà gagné que Lucile n'écrive plus à Gustave; il faut empêcher maintenant que Gustave n'écrive plus à Lucile. Ainsi, morts l'un pour l'autre, du moins en idée, rien ne m'empêchera de lier avec lui.
Qu'en dis-tu, Rosette? Cela n'est-il pas bien imaginé?
Mais il y a longtemps que nous n'avons des nouvelles de Potowski. J'ai cependant bien recommandé à Antoine de m'envoyer toutes les lettres qui me seraient adressées au château d'Osselin. Quelle peut être la cause de ce retard?
Inquiète de ce long silence, je vais écrire à un ami de Gustave, avec qui j'ai appris qu'il est en relations; sûrement il m'en apprendra quelque chose.
Mais j'entends des cris dans l'appartement voisin, il faut voir ce que c'est…
En continuation.
Nous venons de recevoir la fâcheuse nouvelle de la dévastation de la terre d'Osselin. Le château même a été réduit en cendres après avoir été livré au pillage.
La comtesse est à ce sujet dans une affliction extrême; elle se félicite néanmoins de l'avoir quitté à temps, et comme par miracle.
Lucile paraît insensible à ce désastre; elle voudrait seulement être périe sous les ruines.
Pour moi, j'en suis très-fâchée.
Voilà le comte à peu près ruiné. C'était dans ce château où il avait transporté ses trésors et où il gardait ses titres. Adieu sa belle collection de tableaux et de statues! Je crois qu'il en mourra de chagrin.
Je regrette surtout le magnifique ameublement de l'appartement d'été. Jamais je ne vis rien de plus riche, de plus galant. Les chaises, les rideaux, la tapisserie, étaient d'un damas bleu de ciel garni de franges d'argent. Le plafond était de stuc orné de peintures en camayeu de la même couleur, comme aussi les dessus de porte. Et il y avait entre les trumeaux, les deux plus belles glaces du royaume. Quel dommage que tout cela soit détruit!
Est-tu donc, chère Rosette, si fort engagée avec ton beau Castellan, que tu ne puisses disposer d'un quart-d'heure pour songer à tes amies? Il y a trois mois que tu m'écrivis une petite lettre; mais si petite qu'il semblait que tu n'avais rien à me dire. Dès-lors, tu ne m'as pas donné le moindre signe de vie. Je n'en agis pas ainsi à ton égard; je t'écris souvent, et toujours je te fais part de tout ce qui m'arrive, même de mes pensées les plus secrètes.
Souviens-toi que j'attends au plus tôt de tes nouvelles, et que si tu ne me dédommages de ton long silence, je te punirai par le mien.
De Lomazy, le 2 août 1770.