A Pinsk.
Ce matin je me suis rendu chez le comte Sobieski, pour en venir à une décision avec Lucile.
En arrivant, j'ai trouvé Baboushow sur l'escalier, qui est accourue pour me dire que sa maîtresse était avec son père et sa mère, qu'elle paraissait un peu changée hier au soir, et qu'ils s'efforçaient à présent de la rendre raisonnable.
—Si vous êtes curieux d'ouïr leur entretien, a-t-elle ajouté, passez dans cette chambre, vous n'en perdrez pas un mot.
—Si vous êtes curieux d'ouïr leur entretien, a-t-elle ajouté, passez dans cette chambre, vous n'en perdrez pas un mot.
J'entre sans bruit et à pas tremblants. J'approche l'oreille, j'entends la voix de Lucile.
—Le ciel m'est témoin, disait-elle, que je donnerais ma vie pour satisfaire à vos vœux; mais soyez vous-mêmes mes juges.—Cruelle! s'écria quelqu'un en soupirant.
—Le ciel m'est témoin, disait-elle, que je donnerais ma vie pour satisfaire à vos vœux; mais soyez vous-mêmes mes juges.
—Cruelle! s'écria quelqu'un en soupirant.
Puis il se fit un moment de silence.
—Tu péris, Lucile, dit le comte, et tu ajoutes à mes douleurs, celle de te voir consumer d'ennui sous mes yeux, lorsqu'il est en toi d'y porter remède. Ah! Lucile, puisque les devoirs de la nature les plus sacrés n'ont plus d'empire sur ton cœur inflexible, si mes jours te sont chers encore, ouvre ton cœur à la pitié. Pourquoi empoisonner ainsi les derniers moments d'une vie qui s'éteint! Je n'ai plus d'enfants que toi. Faut-il que la main qui me restait pour essuyer mes larmes les fasse couler! Continue, fille ingrate, ton père sera bientôt couché dans cette tombe où ta désobéissance le conduit à pas lents.
—Tu péris, Lucile, dit le comte, et tu ajoutes à mes douleurs, celle de te voir consumer d'ennui sous mes yeux, lorsqu'il est en toi d'y porter remède. Ah! Lucile, puisque les devoirs de la nature les plus sacrés n'ont plus d'empire sur ton cœur inflexible, si mes jours te sont chers encore, ouvre ton cœur à la pitié. Pourquoi empoisonner ainsi les derniers moments d'une vie qui s'éteint! Je n'ai plus d'enfants que toi. Faut-il que la main qui me restait pour essuyer mes larmes les fasse couler! Continue, fille ingrate, ton père sera bientôt couché dans cette tombe où ta désobéissance le conduit à pas lents.
Au même moment la comtesse se joignit à son époux.
—O ma fille, ma chère fille, s'écria-t-elle d'un ton qui déchirait l'âme, faut-il que je voie périr en toi le dernier fruit de mes entrailles? Soulage mon cœur opprimé. Aie pitié d'une mère désolée qui peut à peine encore supporter le poids de la vie.—Ah! je n'en puis plus, disait Lucile en pleurant. Eh bien! soit, puisque telle est votre volonté, je me fais un devoir d'y souscrire; je serai, sans me plaindre, victime de mon devoir; je finirai dans le mépris de moi-même ma…
—O ma fille, ma chère fille, s'écria-t-elle d'un ton qui déchirait l'âme, faut-il que je voie périr en toi le dernier fruit de mes entrailles? Soulage mon cœur opprimé. Aie pitié d'une mère désolée qui peut à peine encore supporter le poids de la vie.
—Ah! je n'en puis plus, disait Lucile en pleurant. Eh bien! soit, puisque telle est votre volonté, je me fais un devoir d'y souscrire; je serai, sans me plaindre, victime de mon devoir; je finirai dans le mépris de moi-même ma…
A ces mots, je sors sans écouter le reste.
—Allez m'annoncer, dis-je à Baboushow.
Bientôt le comte vint au devant de moi.
—Venez, Potowski, dit-il dès qu'il m'aperçut, on ne vous fera plus languir: Lucile est raisonnable.
J'entre: elle s'avance à pas lents, me tend la main, et me dit d'un air tendre:
—Je suis à toi, cher Gustave, les dieux me défendent…
—Ange du ciel! m'écriai-je, en courant la prendre dans mes bras, elle est à moi! Ah! Lucile, tu me rends la vie.
Comme je la tenais serrée contre mon cœur, elle penchait sa tête sur mon cou; bientôt je le sentis baigné de ses larmes; je ne pus retenir les miennes.
Attendris par nos sanglots, le comte et son épouse vinrent mêler les leurs aux nôtres, et tous quatre, gardant le silence, longtemps les douces étreintes de nos bras furent notre seul langage.
Tandis que des larmes d'amour et de tendresse coulaient au milieu de nous, Lucile s'était évanouie sur mon sein.
J'avais senti le poids de son corps augmenter, et déjà je commençais à n'avoir plus la force de la soutenir, lorsque son père, se détachant du groupe, se mit à dire:
—C'en est assez, mes enfants, venez vous asseoir.
La comtesse qui allait suivre l'exemple, s'écria à l'instant:
—Ah! ma fille!
Je levai les yeux. Ciel! que devins-je à la vue de Lucile pâle et défaite?
Un saisissement subit s'empara des puissances de mon âme, suspendit l'usage de mes sens et enchaîna mes pas. Je restai immobile comme Lucile dans les bras de sa mère.
Le comte s'élança pour nous soutenir en appelant du secours: Quelques domestiques, accourus à ses cris, nous placèrent sur un sopha.
Chacun était empressé autour de nous.
Au bout de quelques minutes, mon âme sortit de cet état d'aliénation; les forces me revinrent, je m'approchai de Lucile, je lui frottai les tempes avec une eau spiritueuse que tenait sa femme de chambre.
Bientôt elle entr'ouvrit les yeux, et j'achevai de la faire revenir à force de baisers.
Peu après, je la vis me fixer d'un air tendre et me sourire doucement. Soudain la crainte fit place à la joie, et la joie à l'amour. La flamme coulait dans mes veines.
Mon cœur était embrasé, et dans mes doux transports je ne cessais de lui prodiguer d'innocentes caresses.
La volupté passa de mon âme dans la sienne; Lucile languissait dans mes bras.
Je la considérais avec délices; une égale satisfaction éclatait dans ses yeux. Je lui donnais les noms les plus doux; mais plusieurs fois je me surpris à mêler de tendres reproches à mes tendres propos. Chaque fois, j'aperçus qu'ils faisaient sur elle une vive impression. Crainte de lui faire de la peine, je m'en tins à épancher mon âme par mes regards.
Tandis que nous savourions ainsi en silence le délicieux sentiment du bonheur, le temps s'était écoulé avec une rapidité inconcevable; on vint nous avertir que le dîner était servi.
En passant dans le salon, nous y trouvâmes mon père avec la comtesse et le comte.
Il s'approcha de Lucile d'un air satisfait qui me pénétrait de joie, et lui témoigna en peu de mots combien il était flatté de la voir passer dans sa famille. Elle voulut répondre, la voix lui manqua et une profonde révérence exprima seule combien elle était pénétrée des marques d'attachement qu'elle recevait.
Ce compliment fut suivi d'un baiser, que je trouvai même un peu trop cordial, bien qu'il vînt de mon père. Je te l'avoue, Panin, je suis si jaloux de ma belle, que je ne puis souffrir qu'on la regarde trop fixement, ni même qu'on la loue avec trop de chaleur.
A table, nos parents furent d'une gaîté extrême. Lucile et moi nous nous livrions en silence au plaisir de nous voir.
Comme nous ne goûtions de rien, la comtesse eut recours à la recette de sa sœur. Cette fois-ci, elle fut sans effet.
—Si vous ne mangez pas, du moins vous boirez, dit le comte. Oh là! Carloshou, du Cap!
—C'est bien dit, reprit mon père; mais nous en serons aussi.
Quand on eut versé.
—Allons, chère comtesse, continua-t-il, à ma fille et à votre fils!
Nous choquâmes tous ensemble.
Quand ce vint le tour de Lucile avec moi, je crus voir ses grâces s'animer et de nouveaux charmes éclore sur son visage; le précieux coloris de la pudeur se répandit sur ses joues, un sourire furtif remua ses lèvres de rose.
Je la fixais avec volupté, et l'un et l'autre nous oubliâmes nos verres.
—Pas même boire! s'écria mon père en plaisantant. Je vois ce que c'est: il faut les séparer. Mon ami, venez prendre ma place, je prendrai celle de Gustave; c'est ce garçon qui lui ôte l'appétit.
En même temps il fit feinte de se lever.
Lucile se jeta dans mes bras. Jamais embrassement ne fut plus tendre: je tenais mes lèvres collées sur les siennes et ne pouvais les en détacher.
—S'ils continuent de la sorte, ajouta le comte, leur entretien ne nous ruinera pas.
Les plaisanteries auraient duré plus longtemps sans l'arrivée du nonce de Cujavie.
On était à la fin du dessert; nous nous esquivâmes Lucile et moi.
Peu après, la comtesse nous suivit, et tandis que les cavaliers formaient un trio à table, nous allâmes en former un dans le jardin.
Je conduisis Lucile sous un berceau de jasmin et de lilas; je la plaçai sur un petit trône de gazon, puis j'allai cueillir des fleurs, dont je couronnai ma déesse.
Bientôt il fallut aller rejoindre la compagnie. On servit le café. Lucile et moi prîmes en place unbouillon à la reine, que sa mère nous avait fait préparer.
La soirée se passa fort agréablement, et je me retirai assez tard.
Arrivé au logis, je n'ai rien eu de plus pressé que de mettre la plume à la main pour te donner avis de l'heureuse tournure qu'ont prise mes affaires; non peut-être que mon infortune t'inquiéta beaucoup, mais pour jouir une seconde fois des plaisirs de la journée en les traçant sur le papier.
Je sens mon âme débarrassée d'un poids terrible; un sentiment de plaisir se répand dans tous mes organes; le doux sommeil vient se poser sur mes paupières.
Adieu, cher ami, je te quitte pour aller rêver à mon bonheur.
De Varsovie, le 9 avril 1771.