[78]Anacréon.
[78]Anacréon.
«—Et cet autre aveugle?
«—C'est[79]...» me dit-elle.
[79]La Motte?
[79]La Motte?
«Mais je n'attendis pas sa réponse: il me sembla que j'étais en pays de connaissance; et je m'approchai avec précipitation du buste qu'on avait placé en face[80]. Il était posé sur un trophée des différents attributs des sciences et des arts: les Amours folâtraient entre eux sur un des côtés de son piédestal. On avait groupé sur l'autre les génies de la politique, de l'histoire et de la philosophie. On voyait sur le troisième, ici deux armées rangées en bataille: l'étonnement et l'horreur régnaient sur tous les visages; on y découvrait aussi des vestiges de l'admiration et de la pitié. Ces sentiments naissaient apparemment des objets qui s'offraient à la vue. C'était un jeune homme expirant, et à ses côtés un guerrier plus âgé qui tournait ses armes contre lui-même. Tout était dans ces figures de la dernière beauté; et le désespoir de l'une, et la langueur mortelle qui parcourait les membres de l'autre. Je m'approchai, et je lus au-dessous en lettres d'or:
[80]Voltaire.
[80]Voltaire.
......... Hélas! c'était son fils[81]!
......... Hélas! c'était son fils[81]!
[81]Vers dela Henriade, chantVIII, v. 260.
[81]Vers dela Henriade, chantVIII, v. 260.
«Là on avait sculpté un soudan furieux qui enfonçait un poignard dans le sein d'une jeune personne, à la vue d'un peuple nombreux. Les uns détournaient les yeux, et les autres fondaient en larmes. On avait gravé ces mots autour de ce bas-relief:
Est-ce vous, Nérestan[82]?.......
Est-ce vous, Nérestan[82]?.......
[82]Vers deZaïre, acte V, scèneIX.
[82]Vers deZaïre, acte V, scèneIX.
«J'allais passer à d'autres bustes, lorsqu'un bruit soudain me fit tourner la tête. Il était occasionné par une troupe d'hommes vêtus de longues robes noires, qui se précipitaient en foule dans la galerie. Les uns portaient des encensoirs d'où s'exhalait une vapeur grossière, les autres des guirlandes d'œillet d'Inde et d'autres fleurs cueillies sans choix, et arrangées sans goût. Ils s'attroupèrent autour des bustes, et les encensèrent en chantant des hymnes en deux langues qui me sont inconnues. La fumée de leur encens s'attachait aux bustes, à qui leurs couronnes donnaient un air tout à fait ridicule. Mais les antiques reprirent bientôt leur état, et je vis les couronnes se faner et tomber à terre séchées. Il s'éleva entre ces espèces de barbares une querelle[83]sur ce que quelques-uns n'avaient pas, au gré des autres, fléchi le genou assez bas; et ils étaient sur le point d'en venir aux mains, lorsque ma conductrice les dispersa d'un regard et rétablit le calme dans sa demeure.
[83]Querelle des anciens et des modernes.
[83]Querelle des anciens et des modernes.
«Ils étaient à peine éclipsés, que je vis entrer par une porte opposée une longue file de pygmées. Ces petits hommes n'avaient pas deux coudées de hauteur, mais en récompense ils portaient des dents fort aiguës et des ongles fort longs. Ils se séparèrent en plusieurs bandes, et s'emparèrent des bustes. Les uns tâchaient d'égratigner les bas-reliefs, et le parquet était jonché des débris de leurs ongles; d'autres plus insolents s'élevaient les uns sur les épaules des autres, à la hauteur des têtes, et leur donnaient des croquignoles[84]. Mais ce qui me réjouit beaucoup, ce fut d'apercevoir que ces croquignoles, loin d'atteindre le nez du buste, revenaient sur celui du pygmée. Aussi, en les considérant de fort près, les trouvai-je presque tous camus.
[84]Les critiques.
[84]Les critiques.
«Vous voyez, me dit ma conductrice, quelle est l'audace et le châtiment de ces myrmidons. Il y a longtemps que cette guerre dure, et toujours à leur désavantage. J'en use moins sévèrement avec eux qu'avec les robes noires. L'encens de ceux-ci pourrait défigurer les bustes; les efforts des autres finissent presque toujours par en augmenter l'éclat. Mais comme vous n'avez plus qu'une heure ou deux à demeurer ici, je vous conseille de passer à de nouveaux objets.»
«Un grand rideau s'ouvrit à l'instant, et je vis un atelier occupé par une autre sorte de pygmées: ceux-ci n'avaient ni dents ni ongles, mais en revanche ils étaient armés de rasoirs et de ciseaux. Ils tenaient entre leurs mains des têtes qui paraissaient animées, et s'occupaient à couper à l'une les cheveux, à arracher à l'autre le nez et les oreilles, à crever l'œil droit à celle-ci, l'œil gauche à celle-là, et à les disséquer presque toutes. Après cette belle opération, ils se mettaient à les considérer et à leur sourire, comme s'ils les eussent trouvées les plus jolies du monde. Les pauvres têtes avaient beau jeter les hauts cris, ils ne daignaient presque pas leur répondre. J'en entendis une qui redemandait son nez, et qui représentait qu'il ne lui était pas possible de se montrer sans cette pièce.
«Eh! tête ma mie, lui répondit le pygmée, vous êtes folle. Ce nez, qui fait votre regret, vous défigurait. Il était long, long... Vous n'auriez jamais fait fortune avec cela. Mais depuis qu'on vous l'a raccourci, taillé, vous êtes charmante; et l'on vous courra...[85]»
[85]Les abréviateurs, compilateurs de morceaux choisis, censeurs.
[85]Les abréviateurs, compilateurs de morceaux choisis, censeurs.
«Le sort de ces têtes m'attendrissait, lorsque j'aperçus plus loin d'autres pygmées plus charitables qui se traînaient à terre avec des lunettes. Ils ramassaient des nez et des oreilles, et les rajustaient à quelques vieilles têtes à qui le temps les avait enlevées[86].
[86]Les commentateurs, scoliastes, etc.
[86]Les commentateurs, scoliastes, etc.
«Il y en avait entre eux, mais en petit nombre, qui y réussissaient; les autres mettaient le nez à la place de l'oreille, ou l'oreille à la place du nez, et les têtes n'en étaient que plus défigurées.
«J'étais fort empressée de savoir ce que toutes ces choses signifiaient; je le demandai à ma conductrice, et elle avait la bouche ouverte pour me répondre, lorsque je me suis réveillée en sursaut.»
—Cela est cruel, dit Mangogul; cette femme vous aurait développé bien des mystères. Mais à son défaut je serais d'avis que nous nous adressassions à mon joueur de gobelets Bloculocus.
—Qui? reprit la favorite, ce nigaud à qui vous avez accordé le privilége exclusif de montrer la lanterne magique dans votre cour!
—Lui-même, répondit le sultan; il nous interprétera votre songe, ou personne.
«Qu'on appelle Bloculocus,» dit Mangogul.
L'auteur africain ne nous dit point ce que devint Mangogul, en attendant Bloculocus. Il y a toute apparence qu'il sortit, qu'il alla consulter quelques bijoux, et que, satisfait de ce qu'il en avait appris, il rentra chez la favorite, en poussant les cris de joie qui commencent ce chapitre.
«Victoire! victoire! s'écria-t-il. Vous triomphez, madame; et le château, les porcelaines et le petit sapajou sont à vous.
—C'est Églé, sans doute? reprit la favorite...
—Non, madame, non, ce n'est point Églé, interrompit le sultan. C'est une autre.
—Ah! prince, dit la favorite, ne m'enviez pas plus longtemps l'avantage de connaître ce phénix...
—Eh bien! c'est...: qui l'aurait jamais cru?
—C'est?... dit la favorite.
—Fricamone, répondit Mangogul.
—Fricamone! reprit Mirzoza: je ne vois rien d'impossible à cela. Cette femme a passé en couvent la plus grande partie de sa jeunesse; et depuis qu'elle en est sortie, elle a mené la vie la plus édifiante et la plus retirée. Aucun homme n'a mis le pied chez elle; et elle s'est rendue comme l'abbesse d'un troupeau de jeunes dévotes qu'elle forme à la perfection, et dont sa maison ne désemplit pas. Il n'y avait rien à faire là pour vous autres, ajouta la favorite en souriant et secouant la tête.
—Madame, vous avez raison, dit Mangogul. J'ai questionné son bijou: point de réponse. J'ai redoublé la vertu de ma bague en la frottant et refrottant: rien n'est venu. Il faut, me disais-je à moi-même, que ce bijou soit sourd. Et je me disposais à laisser Fricamone sur le lit de repos où je l'avais trouvée, lorsqu'elle s'est mise à parler, par la bouche, s'entend.
«Chère Acaris, s'écriait-elle, que je suis heureuse dans ces moments que je dérobe à tout ce qui m'obsède, pour me livrer à toi! Après ceux que je passe entre tes bras, ce sont les plus doux de ma vie... Rien ne me distrait; autour de moi tout est dans le silence; mes rideaux entr'ouverts n'admettent de jour que ce qu'il en faut pour m'incliner à la tendresse et te voir. Je commande à mon imagination: elle t'évoque, et d'abord je te vois... Chère Acaris! que tu me parais belle!... Oui, ce sont là tes yeux, c'est ton souris, c'est ta bouche... Ne me cache point cette gorge naissante. Souffre que je la baise... Je ne l'ai point assez vue... Que je la baise encore!... Ah! laisse-moi mourir sur elle... Quelle fureur me saisit! Acaris! chère Acaris, où es-tu?... Viens donc, chère Acaris... Ah! chère et tendre amie, je te le jure, des sentiments inconnus se sont emparés de mon âme. Elle en est remplie, elle en est étonnée, elle n'y suffit pas... Coulez, larmes délicieuses; coulez, et soulagez l'ardeur qui me dévore... Non, chère Acaris, non, cet Alizali, que tu me préfères, ne t'aime point comme moi... Mais j'entends quelque bruit... Ah! c'est Acaris, sans doute... Viens, chère âme, viens...»
—Fricamone ne se trompait point, continua Mangogul: c'était Acaris, en effet. Je les ai laissées s'entretenir ensemble, et fortement persuadé que le bijou de Fricamone continuerait d'être discret, je suis accouru vous apprendre que j'ai perdu.
—Mais, reprit la sultane, je n'entends rien à cette Fricamone. Il faut qu'elle soit folle, ou qu'elle ait de cruelles vapeurs. Non, prince, non; j'ai plus de conscience que vous ne m'en supposez. Je n'ai rien à objecter à cette épreuve. Mais je sens là quelque chose qui me défend de m'en prévaloir. Et je ne m'en prévaudrai point. Voilà qui est décidé. Je ne voudrai jamais de votre château, ni de vos porcelaines, ou je les aurai à meilleurs titres.
—Madame, lui répondit Mangogul, je ne vous conçois pas. Vous êtes d'une difficulté qui passe. Il faut que vous n'ayez pas bien regardé le petit sapajou.
—Prince, je l'ai bien vu, répliqua Mirzoza. Je sais qu'il est charmant. Mais je soupçonne cette Fricamone de n'être pas mon fait. Si c'est votre envie qu'il m'appartienne un jour, adressez-vous ailleurs.
—Ma foi, madame, reprit Mangogul après y avoir bien pensé, je ne vois plus que la maîtresse de Mirolo qui puisse vous faire gagner.
—Ah! prince, vous rêvez, lui répondit la favorite. Je ne connais point votre Mirolo; mais quel qu'il soit, puisqu'il a une maîtresse, ce n'est pas pour rien.
—Vraiment vous avez raison, dit Mangogul; cependant je gagerais bien encore que le bijou de Callipiga ne sait rien de rien.
—Accordez-vous donc, continua la favorite. De deux choses l'une: ou le bijou de Callipiga... Mais j'allais m'embarquer dans un raisonnement ridicule... Faites, prince, tout ce qu'il vous plaira: consultez le bijou de Callipiga; s'il se tait, tant pis pour Mirolo, tant mieux pour moi.»
Mangogul partit et se trouva dans un instant à côté du sofa jonquille, brodé en argent, sur lequel Callipiga reposait. Il eut à peine tourné sa bague sur elle, qu'il entendit une voix sourde qui murmurait le discours suivant:
«Que me demandez-vous? je ne comprends rien à vos questions. On ne songe seulement pas à moi. Il me semble pourtant que j'en vaux bien un autre. Mirolo passe souvent à ma porte, il est vrai, mais.......................
(Il y a dans cet endroit une lacune considérable. La république des lettres aurait certainement obligation à celui qui nous restituerait le discours du bijou de Callipiga, dont il ne nous reste que les deux dernières lignes. Nous invitons les savants à les méditer et à voir si cette lacune ne serait point une omission volontaire de l'auteur, mécontent de ce qu'il avait dit, et qui ne trouvait rien de mieux à dire.)
(Il y a dans cet endroit une lacune considérable. La république des lettres aurait certainement obligation à celui qui nous restituerait le discours du bijou de Callipiga, dont il ne nous reste que les deux dernières lignes. Nous invitons les savants à les méditer et à voir si cette lacune ne serait point une omission volontaire de l'auteur, mécontent de ce qu'il avait dit, et qui ne trouvait rien de mieux à dire.)
«....... On dit que mon rival aurait des autels au delà des Alpes. Hélas! sans Mirolo, l'univers entier m'en élèverait.»
Mangogul revint aussitôt au sérail et répéta à la favorite la plainte du bijou de Callipiga, mot pour mot; car il avait la mémoire merveilleuse.
«Il n'y a rien là, madame, lui dit-il, qui ne vous donne gagné; je vous abandonne tout, et vous en remercierez Callipiga, quand vous le jugerez à propos.
—Seigneur, lui répondit sérieusement Mirzoza, c'est à la vertu la mieux confirmée que je veux devoir mon avantage, et non pas...
—Mais, madame, reprit le sultan, je n'en connais pas de mieux confirmée que celle qui a vu l'ennemi de si près.
—Et moi, prince, répliqua la favorite, je m'entends bien; et voici Sélim et Bloculocus qui nous jugeront.»
Sélim et Bloculocus entrèrent aussitôt; Mangogul les mit au fait, et ils décidèrent tous deux en faveur de Mirzoza.
«Seigneur, dit la favorite à Bloculocus, il faut encore que vous me rendiez un service. Il m'est passé la nuit dernière par la tête une foule d'extravagances. C'est un songe; mais Dieu sait quel songe! et l'on m'a assuré que vous étiez le premier homme du Congo pour déchiffrer les songes. Dites-moi donc vite ce que signifie celui-ci; et tout de suite elle lui conta le sien.
—Madame, lui répondit Bloculocus, je suis assez médiocre onéirocritique...
—Ah! sauvez-moi, s'il vous plaît, les termes de l'art, s'écria la favorite: laissez là la science, et parlez-moi raison.
—Madame, lui dit Bloculocus, vous allez être satisfaite: j'ai sur les songes quelques idées singulières; c'est à cela seul que je dois peut-être l'honneur de vous entretenir, et l'épithète de songe-creux: je vais vous les exposer le plus clairement qu'il me sera possible.
—Vous n'ignorez pas, madame, continua-t-il, ce que le gros des philosophes, avec le reste des hommes, débite là-dessus. Les objets, disent-ils, qui nous ont vivement frappés le jour occupent notre âme pendant la nuit; les traces qu'ils ont imprimées, durant la veille, dans les fibres de notre cerveau, subsistent; les esprits animaux, habitués à se porter dans certains endroits, suivent une route qui leur est familière; et de là naissent ces représentations involontaires qui nous affligent ou qui nous réjouissent. Dans ce système, il semblerait qu'un amant heureux devrait toujours être bien servi par ses rêves; cependant il arrive souvent qu'une personne qui ne lui est pas inhumaine quand il veille, le traite en dormant comme un nègre, ou qu'au lieu de posséder une femme charmante, il ne rencontre dans ses bras qu'un petit monstre contrefait.
—Voilà précisément mon aventure de la nuit dernière, interrompit Mangogul; car je rêve presque toutes les nuits; c'est une maladie de famille: et nous rêvons tous de père en fils, depuis le sultan Togrul qui rêvait en 743,500,000,002, et qui commença. Or donc, la nuit dernière, je vous voyais, madame, dit-il à Mirzoza. C'était votre peau, vos bras, votre gorge, votre col, vos épaules, ces chairs fermes, cette taille légère, cet embonpoint incomparable, vous-même enfin; à cela près qu'au lieu de ce visage charmant, de cette tête adorable que je cherchais, je me trouvai nez à nez avec le museau d'un doguin.
«Je fis un cri horrible; Kotluk, mon chambellan, accourut et me demanda ce que j'avais: «Mirzoza, lui répondis-je à moitié endormi, vient d'éprouver la métamorphose la plus hideuse; elle est devenue danoise.» Kotluk ne jugea pas à propos de me réveiller; il se retira, et je me rendormis; mais je puis vous assurer que je vous reconnus à merveille, vous, votre corps et la tête du chien. Bloculocus m'expliquera-t-il ce phénomène?
—Je n'en désespère pas, répondit Bloculocus, pourvu que Votre Hautesse convienne avec moi d'un principe fort simple: c'est que tous les êtres ont une infinité de rapports les uns avec les autres par les qualités qui leur sont communes; et que c'est un certain assemblage de qualités qui les caractérise et qui les distingue.
—Cela est clair, répliqua Mirzoza; Ipsifile a des pieds, des mains, une bouche, comme une femme d'esprit...
—Et Pharasmane, ajouta Mangogul, porte son épée comme un homme de cœur.
—Si l'on n'est pas suffisamment instruit des qualités dont l'assemblage caractérise telle ou telle espèce, ou si l'on juge précipitamment que cet assemblage convient ou ne convient pas à tel ou tel individu, on s'expose à prendre du cuivre pour de l'or, un strass pour un brillant, un calculateur pour un géomètre, un phrasier pour un bel esprit, Criton pour un honnête homme, et Phédime pour une jolie femme, ajouta la sultane.
—Eh bien, madame, savez-vous ce que l'on pourrait dire, reprit Bloculocus, de ceux qui portent ces jugements?
—Qu'ils rêvent tout éveillés, répondit Mirzoza.
—Fort bien, madame, continua Bloculocus; et rien n'est plus philosophique ni plus exact en mille rencontres que cette expression familière:je crois que vous rêvez; car rien n'est plus commun que des hommes qui s'imaginent raisonner, et qui ne font que rêver les yeux ouverts.
—C'est bien de ceux-là, interrompit la favorite, qu'on peut dire, à la lettre, que toute la vie n'est qu'un songe.
—Je ne peux trop m'étonner, madame, reprit Bloculocus, de la facilité avec laquelle vous saisissez des notions assez abstraites. Nos rêves ne sont que des jugements précipités qui se succèdent avec une rapidité incroyable, et qui, rapprochant des objets qui ne se tiennent que par des qualités fort éloignées, en composent un tout bizarre.
—Oh! que je vous entends bien, dit Mirzoza; et c'est un ouvrage en marqueterie, dont les pièces rapportées sont plus ou moins nombreuses, plus ou moins régulièrement placées, selon qu'on a l'esprit plus vif, l'imagination plus rapide et la mémoire plus fidèle: ne serait-ce pas même en cela que consisterait la folie? et lorsqu'un habitant des Petites-Maisons s'écrie qu'il voit des éclairs, qu'il entend gronder le tonnerre, et que des précipices s'entr'ouvrent sous ses pieds; ou qu'Ariadné, placée devant son miroir, se sourit à elle-même, se trouve les yeux vifs, le teint charmant, les dents belles et la bouche petite, ne serait-ce pas que ces deux cervelles, dérangées, trompées par des rapports fort éloignés, regardent des objets imaginaires comme présents et réels?
—Vous y êtes, madame; oui, si l'on examine bien les fous, dit Bloculocus, on sera convaincu que leur état n'est qu'un rêve continu.
—J'ai, dit Sélim en s'adressant à Bloculocus, par devers moi quelques faits auxquels vos idées s'appliquent à merveille: ce qui me détermine à les adopter. Je rêvai une fois que j'entendais des hennissements, et que je voyais sortir de la grande mosquée deux files parallèles d'animaux singuliers; ils marchaient gravement sur leurs pieds de derrière; le capuchon, dont leurs museaux étaient affublés, percé de deux trous, laissait sortir deux longues oreilles mobiles et velues; et des manches fort longues leur enveloppaient les pieds de devant. Je me tourmentai beaucoup dans le temps pour trouver quelque sens à cette vision; mais je me rappelle aujourd'hui que j'avais été la veille à Montmartre.
«Une autre fois que nous étions en campagne, commandés par le grand sultan Erguebzed en personne, et que, harassé d'une marche forcée, je dormais dans ma tente, il me sembla que j'avais à solliciter au divan la conclusion d'une affaire importante; j'allai me présenter au conseil de la régence; mais jugez combien je dus être étonné: je trouvai la salle pleine de râteliers, d'auges, de mangeoires et de cages à poulets; et je ne vis dans le fauteuil du grand sénéchal qu'un bœuf qui ruminait; à la place du séraskier, qu'un mouton de Barbarie; sur le banc du teftardar, qu'un aigle à bec crochu et à longues serres; au lieu du kiaia et du cadilesker, que deux gros hiboux en fourrures; et pour vizirs, que des oies avec des queues de paon: je présentai ma requête, et j'entendis à l'instant un tintamarre désespéré qui me réveilla.
—Voilà-t-il pas un rêve bien difficile à déchiffrer? dit Mangogul; vous aviez alors une affaire au divan, et vous fîtes, avant que de vous y rendre, un tour à la ménagerie; mais moi, seigneur Bloculocus, vous ne me dites rien de ma tête de chien?
—Prince, répondit Bloculocus, il y a cent à parier contre un que madame avait, ou que vous aviez aperçu à quelque autre une palatine de queues de martre, et que les danois vous frappèrent la première fois que vous en vîtes: il y a là dix fois plus de rapports qu'il n'en fallait pour exercer votre âme pendant la nuit; la ressemblance de la couleur vous fit substituer une crinière à une palatine, et tout de suite vous plantâtes une vilaine tête de chien à la place d'une très-belle tête de femme.
—Vos idées me paraissent justes, répondit Mangogul; que ne les mettez-vous au jour? elles pourraient contribuer au progrès de la divination par les songes, science importante qu'on cultivait beaucoup il y a deux mille ans, et qu'on a trop négligée depuis. Un autre avantage de votre système, c'est qu'il ne manquerait pas de répandre des lumières sur plusieurs ouvrages tant anciens que modernes, qui ne sont qu'un tissu de rêveries, comme leTraité des idéesde Platon, lesFragmentsd'Hermès-Trismégiste, lesParadoxes littérairesdu père H...[87], leNewton, l'Optique des couleurs, et laMathématique universelled'un certain bramine[88]; par exemple, ne nous diriez-vous pas, monsieur le devin, ce qu'Orcotome avait vu pendant le jour quand il rêva son hypothèse? Ce que le père C... avait rêvé quand il se mit à fabriquer son orgue des couleurs? et quel avait été le songe de Cléobule, quand il composa sa tragédie?
[87]Le P. Hardouin, jésuite, auteur de l'Apologie d'Homère, où l'on explique le véritable dessein de sonIliadeet de saThéomythologie. 1716. Il a aussi retrouvé lasituation du paradis terrestre.
[87]Le P. Hardouin, jésuite, auteur de l'Apologie d'Homère, où l'on explique le véritable dessein de sonIliadeet de saThéomythologie. 1716. Il a aussi retrouvé lasituation du paradis terrestre.
[88]Le P. Castel, déjà nommé.
[88]Le P. Castel, déjà nommé.
—Avec un peu de méditation j'y parviendrais, seigneur, répondit Bloculocus; mais je réserve ces phénomènes délicats pour le temps où je donnerai au public ma traduction dePhiloxène, dont je supplie Votre Hautesse de m'accorder le privilége.
—Très-volontiers, dit Mangogul; mais qu'est-ce que ce Philoxène?
—Prince, reprit Bloculocus, c'est un auteur grec qui a très-bien entendu la matière des songes.
—Vous savez donc le grec?...
—Moi, seigneur, point du tout.
—Ne m'avez-vous pas dit que vous traduisiez Philoxène, et qu'il avait écrit en grec?
—Oui, seigneur; mais il n'est pas nécessaire d'entendre une langue pour la traduire, puisque l'on ne traduit que pour des gens qui ne l'entendent point.
—Cela est merveilleux, dit le sultan; seigneur Bloculocus, traduisez donc le grec sans le savoir; je vous donne ma parole que je n'en dirai mot à personne, et que je ne vous en honorerai pas moins singulièrement.»
Il restait encore assez de jour, lorsque cette conversation finit, ce qui détermina Mangogul à faire un essai de son anneau avant que de se retirer dans son appartement, ne fût-ce que pour s'endormir sur des idées plus gaies que celles qui l'avaient occupé jusqu'alors: il se rendit aussitôt chez Fanni; mais il ne la trouva point; il y revint après souper; elle était encore absente: il remit donc son épreuve au lendemain matin.
Mangogul était aujourd'hui, dit l'auteur africain dont nous traduisons le journal, à neuf heures et demie chez Fanni. On venait de la mettre au lit. Le sultan s'approcha de son oreiller, la contempla quelque temps, et ne put concevoir comment, avec si peu de charmes, elle avait couru tant d'aventures.
Fanni est si blonde qu'elle en est fade; grande,dégingandée, elle a la démarche indécente; point de traits, peu d'agréments, un air d'intrépidité qui n'est passable qu'à la cour; pour de l'esprit, on lui en reconnaît tout ce que la galanterie en peut communiquer, et il faut qu'une femme soit née bien imbécile pour n'avoir pas au moins du jargon, après une vingtaine d'intrigues; car Fanni en était là.
Elle appartenait, en dernier ressort, à un homme fait à son caractère. Il ne s'effarouchait guère de ses infidélités, sans être toutefois aussi bien informé que le public, jusqu'où elles étaient poussées. Il avait pris Fanni par caprice, et il la gardait par habitude; c'était comme un ménage arrangé. Ils avaient passé la nuit au bal, s'étaient couchés sur les neuf heures, et s'étaient endormis sans façon. La nonchalance d'Alonzo aurait moins accommodé Fanni, sans la facilité de son humeur. Nos gens dormaient donc profondément dos à dos, lorsque le sultan tourna sa bague sur le bijou de Fanni. A l'instant il se mit à parler, sa maîtresse à ronfler, et Alonzo à s'éveiller.
Après avoir bâillé à plusieurs reprises: «Ce n'est pas Alonzo: quelle heure est-il? que me veut-on? dit-il, il me semble qu'il n'y a pas si longtemps que je repose; qu'on me laisse un moment.»
Monsieur allait se rendormir; mais ce n'était pas l'avis du sultan. «Quelle persécution! reprit le bijou. Encore un coup, que me veut-on? Malheur à qui a des aïeux illustres! La sotte condition que celle d'un bijou titré! Si quelque chose pouvait me consoler des fatigues de mon état, ce serait la bonté du seigneur à qui j'appartiens. Oh! pour cela, c'est bien le meilleur homme du monde. Il ne nous a jamais fait la moindre tracasserie. En revanche aussi, nous avons bien usé de la liberté qu'il nous a laissée. Où en étais-je, de par Brama, si je fusse devenu le partage d'un de ces maussades qui vont sans cesse épiant? La belle vie que nous aurions menée!»
Ici le bijou ajouta quelques mots, que Mangogul n'entendit pas, et se mit tout de suite à esquisser, avec une rapidité surprenante, une foule d'événements héroïques, comiques, burlesques, tragi-comiques, et il en était tout essoufflé lorsqu'il continua en ces termes: «J'ai quelque mémoire, comme vous voyez; mais je ressemble à tous les autres; je n'ai retenu que la plus petite partie de ce que l'on m'a confié. Contentez-vous donc de ce que je viens de vous raconter; il ne m'en revient pas davantage.
—Cela est honnête, disait Mangogul en soi-même; cependant il insistait.
—Mais que vous êtes impatientant! reprit le bijou; ne dirait-on pas que l'on n'ait rien de mieux à faire que de jaser! Allons, jasons donc, puisqu'il le faut: peut-être que quand j'aurai tout dit, il me sera permis de faire autre chose.
«Fanni ma maîtresse, continua le bijou, par un esprit de retraite qui ne se conçoit pas, quitta la cour pour s'enfermer dans son hôtel de Banza. On était pour lors au commencement de l'automne, et il n'y avait personne à la ville. Et qu'y faisait-elle donc? me demanderez-vous. Ma foi, je n'en sais rien; mais Fanni n'a jamais fait qu'une chose; et si elle s'en fût occupée, j'en serais instruit. Elle était apparemment désœuvrée: oui, je m'en souviens, nous passâmes un jour et demi à ne rien faire et à crever d'ennui.
«Je me chagrinais à périr de ce genre de vie, lorsque Amisadar s'avisa de nous en tirer.
«Ah! vous voilà, mon pauvre Amisadar; vraiment j'en suis charmée. Vous me venez fort à propos.
«—Et qui vous savait à Banza?... lui répondit Amisadar.
«—Oh! pour cela, personne: ni toi ni d'autres ne l'imagineront jamais. Tu ne devines donc pas ce qui m'a réduite ici?
«—Non; au vrai, je n'y entends rien.
«—Rien du tout?
«—Non, rien.
«—Eh bien! apprends, mon cher, que je voulais me convertir.
«—Vous convertir?
«—Eh! oui.
«—Regardez-moi un peu; mais vous êtes aussi charmante que jamais, et je ne vois rien là qui tourne à la conversion. C'est une plaisanterie.
«—Non, ma foi, c'est tout de bon. J'ai résolu de renoncer au monde; il m'ennuie.
«—C'est une fantaisie qui vous passera. Que je meure si vous êtes jamais dévote.
«—Je le serai, te dis-je; les hommes n'ont plus de bonne foi.
«—Est-ce que Mazul vous aurait manqué?
«—Non; il y a un siècle que je ne le vois plus.
«—C'est donc Zupholo?
«—Encore moins; j'ai cessé de le voir, je ne sais comment, sans y penser.
«—Ah! j'y suis; c'est le jeune Imola?
«—Bon! est-ce qu'on garde ces colifichets-là?
«—Qu'est-ce donc?
«—Je ne sais; j'en veux à toute la terre.
«—Ah! madame, vous n'avez pas raison; et cette terre, à qui vous en voulez, vous fournirait encore de quoi réparer vos pertes.
«—Amisadar, en vérité, tu crois donc qu'il y a encore de bonnes âmes échappées à la corruption du siècle, et qui savent aimer?
«—Comment, aimer! Est-ce que vous donneriez dans ces misères-là? Vous voulez être aimée, vous?
«—Eh! pourquoi non?
«—Mais songez donc, madame, qu'un homme qui aime prétend l'être, et l'être tout seul. Vous avez trop de jugement pour vous assujettir aux jalousies, aux caprices d'un amant tendre et fidèle. Rien n'est si fatigant que ces gens-là. Ne voir qu'eux, n'aimer qu'eux, ne rêver qu'eux; n'avoir de l'esprit, de l'enjouement, des charmes que pour eux; cela ne vous convient certainement pas. Il ferait beau voir que vous vous enfournassiez dans une belle passion, et que vous allassiez vous donner tous les travers d'une petite bourgeoise!
«—Mais il me semble, Amisadar, que tu as raison. Je crois qu'en effet il ne nous siérait pas de filer des amours. Changeons donc, puisqu'il faut changer. Aussi bien, je ne vois pas que ces femmes tendres qu'on nous propose pour modèles soient plus heureuses que les autres?
«—Qui vous a dit cela, madame?
«—Personne; mais cela se pressent.
«—Méfiez-vous de ces pressentiments. Une femme tendre fait son bonheur, fait le bonheur de son amant; mais ce rôle-là ne va pas à toutes les femmes.
«—Ma foi, mon cher, il ne va à personne, et toutes s'en trouvent mal. Quel avantage y aurait-il à s'attacher?
«—Mille. Une femme qui s'attache conservera sa réputation, sera souverainement estimée de celui qu'elle aime; et vous ne sauriez croire combien l'amour doit à l'estime.
«—Je n'entends rien à ces propos: tu brouilles tout, la réputation, l'amour, l'estime, et je ne sais quoi encore. Ne dirait-on pas que l'inconstance doive déshonorer! Comment! je prends un homme; je m'en trouve mal: j'en prends un autre qui ne me convient pas: je change celui-ci pour un troisième qui ne me convient pas davantage; et pour avoir eu le guignon de rencontrer mal une vingtaine de fois, au lieu de me plaindre, tu veux...
«—Je veux, madame, qu'une femme qui s'est trompée dans un premier choix n'en fasse pas un second, de peur de se tromper encore, et d'aller d'erreur en erreur.
«—Ah! quelle morale! Il me semble, mon cher, que tu m'en prêchais une autre tout à l'heure. Pourrait-on savoir comment il faudrait, à votre goût, qu'une femme fût faite?
«—Très-volontiers, madame; mais il est tard, et cela nous mènera loin...
«—Tant mieux: je n'ai personne, et tu me feras compagnie. Voilà qui est décidé, n'est-ce pas? Place-toi donc sur cette duchesse, et continue; je t'entendrai plus à mon aise.»
«Amisadar obéit, et s'assit auprès de Fanni.
«—Vous avez là, madame, lui dit-il, en se penchant vers elle, et lui découvrant la gorge, un mantelet qui vous enveloppe étrangement.
«—Tu as raison.
«—Eh! pourquoi donc cacher de si belles choses? ajouta-t-il en les baisant.
«—Allons, finissez. Savez-vous bien que vous êtes fou? Vous devenez d'une effronterie qui passe. Monsieur le moraliste, reprends un peu la conversation que tu m'as commencée.
«—Je souhaiterais donc dans ma maîtresse, reprit Amisadar, de la figure, de l'esprit, des sentiments, de la décence surtout. Je voudrais qu'elle approuvât mes soins, qu'elle ne m'éconduisît pas par des mines; qu'elle m'apprît une bonne fois si je lui plais; qu'elle m'instruisît elle-même des moyens de lui plaire davantage; qu'elle ne me celât point les progrès que je ferais dans son cœur; qu'elle n'écoutât que moi, n'eût des yeux que pour moi, ne pensât, ne rêvât que moi, n'aimât que moi, ne fût occupée que de moi, ne fît rien qui ne tendît à m'en convaincre; et que, cédant un jour à mes transports, je visse clairement que je dois tout à mon amour et au sien. Quel triomphe, madame! et qu'un homme est heureux de posséder une telle femme!
«—Mais, mon pauvre Amisadar, tu extravagues, rien n'est plus vrai. Voilà le portrait d'une femme comme il n'y en a point.
«—Je vous fais excuse, madame, il s'en trouve. J'avoue qu'elles sont rares; j'ai cependant eu le bonheur d'en rencontrer une. Hélas! si la mort ne me l'eût ravie, car ce n'est jamais que la mort qui vous enlève ces femmes-là, peut-être à présent serais-je entre ses bras.
«—Mais comment te conduisais-tu donc avec elle?
«—J'aimais éperdument; je ne manquais aucune occasion de donner des preuves de ma tendresse. J'avais la douce satisfaction de voir qu'elles étaient bien reçues. J'étais fidèle jusqu'au scrupule. On me l'était de même. Le plus ou le moins d'amour était le seul sujet de nos différends. C'est dans ces petits démêlés que nous nous développions. Nous n'étions jamais si tendres qu'après l'examen de nos cœurs. Nos caresses succédaient toujours plus vives à nos explications. Qu'il y avait alors d'amour et de vérité dans nos regards! Je lisais dans ses yeux, elle lisait dans les miens, que nous brûlions d'une ardeur égale et mutuelle!
«—Et où cela vous menait-il?
«—A des plaisirs inconnus à tous les mortels moins amoureux et moins vrais que nous.
«—Vous jouissiez?
«—Oui, je jouissais, mais d'un bien dont je faisais un cas infini. Si l'estime n'enivre pas, elle ajoute du moins beaucoup à l'ivresse. Nous nous montrions à cœur ouvert; et vous ne sauriez croire combien la passion y gagnait. Plus j'examinais, plus j'apercevais de qualités, plus j'étais transporté. Je passais à ses genoux la moitié de ma vie; je regrettais le reste. Je faisais son bonheur, elle comblait le mien. Je la voyais toujours avec plaisir, et je la quittais toujours avec peine. C'est ainsi que nous vivions; jugez à présent, madame, si les femmes tendres sont si fort à plaindre.
«—Non, elles ne le sont pas, si ce que vous me dites est vrai; mais j'ai peine à le croire. On n'aime point comme cela. Je conçois même qu'une passion telle que vous l'avez éprouvée, doit faire payer les plaisirs qu'elle donne, par de grandes inquiétudes.
«—J'en avais, madame, mais je les chérissais. Je ressentais des mouvements de jalousie. La moindre altération, que je remarquais sur le visage de ma maîtresse, portait l'alarme au fond de mon âme.
«—Quelle extravagance! Tout bien calculé, je conclus qu'il vaut encore mieux aimer comme on aime à présent; en prendre à son aise; tenir tant qu'on s'amuse; quitter dès qu'on s'ennuie, ou que la fantaisie parle pour un autre. L'inconstance offre une variété de plaisirs inconnus à vous autres transis.
«—J'avoue que cette façon convient assez à des petites-maîtresses, à des libertines; mais un homme tendre et délicat ne s'en accommode point. Elle peut tout au plus l'amuser, quand il a le cœur libre, et qu'il veut faire des comparaisons. En un mot, une femme galante ne serait pas du tout mon fait.
«—Tu as raison, mon cher Amisadar; tu penses à ravir. Mais aimes-tu quelque chose à présent?
«—Non, madame, si ce n'est vous; mais je n'ose vous le dire...
«—Ah! mon cher, ose: tu peux dire,» lui répliqua Fanni en le regardant fixement.
«Amisadar entendit cette réponse à merveille, s'avança sur le canapé, se mit à badiner avec un ruban qui descendait sur la gorge de Fanni; et on le laissa faire. Sa main, qui ne trouvait aucun obstacle, se glissait. On continuait de le charger de regards, qu'il ne mésinterprétait point. Je m'apercevais bien, moi, dit le bijou, qu'il avait raison. Il prit un baiser sur cette gorge qu'il avait tant louée. On le pressait de finir, mais d'un ton à s'offenser s'il obéissait. Aussi n'en fit-il rien. Il baisait les mains, revenait à la gorge, passait à la bouche; rien ne lui résistait. Insensiblement la jambe de Fanni se trouva sur les cuisses d'Amisadar. Il y porta la main: elle était fine. Amisadar ne manqua pas de le remarquer. On écouta son éloge d'un air distrait. A la faveur de cette inattention, la main d'Amisadar fit des progrès: elle parvint assez rapidement aux genoux. L'inattention dura, et Amisadar travaillait à s'arranger, lorsque Fanni revint à elle. Elle accusa le petit philosophe de manquer de respect; mais il fut à son tour si distrait, qu'il n'entendit rien, ou qu'il ne répondit aux reproches qu'on lui faisait, qu'en achevant son bonheur.
«Qu'il me parut charmant! dans la multitude de ceux qui l'ont précédé et suivi, aucun ne fut tant à mon gré. Je ne puis en parler sans tressaillir. Mais souffrez que je reprenne haleine: il me semble qu'il y a bien assez longtemps que je parle, pour quelqu'un qui s'en acquitte pour la première fois.»
Alonzo ne perdit pas un mot du bijou de Fanni; et il n'était pas moins pressé que Mangogul d'apprendre le reste de l'aventure; ils n'eurent le temps ni l'un ni l'autre de s'impatienter, et le bijou historien reprit en ces termes:
«Autant que j'ai pu comprendre à force de réflexions, c'est qu'Amisadar partit au bout de quelques jours pour la campagne, qu'on lui demanda raison de son séjour à la ville, et qu'il raconta son aventure avec ma maîtresse. Car quelqu'un de sa connaissance et de celle d'Amisadar, passant devant notre hôtel, demanda, par hasard ou par soupçon, si madame y était, se fit annoncer, et monta.
«Ah! madame, qui vous croirait à Banza? Et depuis quand y êtes-vous?
«—Depuis un siècle, mon cher; depuis quinze jours que j'ai renoncé à la société.
«—Pourrait-on vous demander, madame, par quelle raison?
«—Hélas! c'est qu'elle me fatiguait. Les femmes sont dans le monde d'un libertinage si étrange, qu'il n'y a plus moyen d'y tenir. Il faudrait ou faire comme elles, ou passer pour une bégueule; et franchement, l'un et l'autre me paraît fort.
«—Mais, madame, vous voilà tout à fait édifiante. Est-ce que les discours du bramine Brelibibi vous auraient convertie?
«—Non; c'est une bouffée de philosophie, une quinte de dévotion. Cela m'a surprise subitement; et il n'a pas tenu à ce pauvre Amisadar que je ne sois à présent dans la haute réforme.
«—Madame l'a donc vu depuis peu?
«—Oui, une fois ou deux...
«—Et vous n'avez vu que lui?
«—Ah! pour cela, non. C'est le seul être pensant, raisonnant, agissant, qui soit entré ici depuis l'éternité de ma retraite.
«—Cela est singulier.
«—Et qu'y a-t-il donc de singulier là dedans?...
«—Rien qu'une aventure qu'il a eue ces jours passés avec une dame de Banza, seule comme vous, dévote comme vous, retirée du monde comme vous. Mais je vais vous en faire le conte: cela vous amusera peut-être?
«—Sans doute, reprit Fanni;» et tout de suite l'ami d'Amisadar se mit à lui raconter son aventure, mot pour mot, comme moi, dit le bijou; et quand il en fut où j'en suis...
«—Eh bien! madame, qu'en pensez-vous? lui dit-il; Amisadar n'est-il pas fortuné?
«—Mais, lui répondit Fanni, Amisadar est peut-être un menteur; croyez-vous qu'il y ait des femmes assez osées pour s'abandonner sans pudeur?...
«—Mais considérez, madame, lui répliqua Marsupha, qu'Amisadar n'a nommé personne, et qu'il n'est pas vraisemblable qu'il nous en ait imposé.
«—J'entrevois ce que c'est, reprit Fanni: Amisadar a de l'esprit; il est bien fait: il aura donné à cette pauvre recluse des idées de volupté qui l'auront entraînée. Oui, c'est cela. Ces gens-là sont dangereux pour qui les écoute; et entre eux Amisadar est unique...
«—Quoi donc, madame, interrompit Marsupha, Amisadar serait-il le seul homme qui sût persuader, et ne rendrez-vous point justice à d'autres qui méritent autant que lui un peu de part dans votre estime?
«—Et de qui parlez-vous, s'il vous plaît?
«—De moi, madame, qui vous trouve charmante, et...
«—C'est pour plaisanter, je crois. Envisagez-moi donc, Marsupha. Je n'ai ni rouge ni mouches. Le battant-l'œil ne me va point. Je suis à faire peur...
«—Vous vous trompez, madame: ce déshabillé vous sied à ravir. Il vous donne un air si touchant, si tendre!...»
«A ces propos galants Marsupha en ajouta d'autres. Je me mis insensiblement de la conversation; et quand Marsupha eut fini avec moi, il reprit avec ma maîtresse:
«Sérieusement, Amisadar a tenté votre conversion? c'est un homme admirable pour les conversions! Pourriez-vous me communiquer un échantillon de sa morale? Je gagerais bien qu'elle diffère peu de la mienne.
«—Nous avons traité certains points de galanterie à fond. Nous avons analysé la différence de la femme tendre et de la femme galante. Il en est, lui, pour les femmes tendres.
«—Et vous aussi sans doute?...
«—Point du tout, mon cher. Je me suis épuisée à lui démontrer que nous étions toutes les unes comme les autres, et que nous agissions par les mêmes principes. Il n'est pas de cet avis. Il établit des distinctions à l'infini, mais qui n'existent, je crois, que dans son imagination. Il s'est fait je ne sais quelle créature idéale, une chimère de femme, un être de raison coiffé.
«—Madame, lui répondit Marsupha, je connais Amisadar. C'est un garçon qui a du sens et qui a fréquenté les femmes. S'il vous a dit qu'il y en avait...
«—Oh! qu'il y en ait ou qu'il n'y en ait pas, je ne m'accommoderais point de leurs façons, interrompit Fanni.
«—Je le crois, lui répondit Marsupha: aussi vous avez pris une sorte de conduite plus conforme à votre naissance et à votre mérite. Il faut abandonner ces bégueules à des philosophes; elles sécheraient sur pied à la cour...»
Le bijou de Fanni se tut en cet endroit. Une des qualités principales de ces orateurs, c'était de s'arrêter à propos. Ils parlaient, comme s'ils n'eussent fait autre chose de leur vie; d'où quelques auteurs avaient conclu que c'étaient de pures machines. Et voici comment ils raisonnaient. Ici l'auteur africain rapporte tout au long l'argument métaphysique des Cartésiens contre l'âme des bêtes, qu'il applique avec toute la sagacité possible au caquet des bijoux. En un mot, son avis est que les bijoux parlaient comme les oiseaux chantent; c'est-à-dire, si parfaitement sans avoir appris, qu'ils étaient sifflés sans doute par quelque intelligence supérieure.
Et de son prince, qu'en fait-il? me demandez-vous. Il l'envoie dîner chez la favorite, du moins c'est là que nous le trouverons dans le chapitre suivant.
Mangogul, qui ne songeait qu'à varier ses plaisirs, et multiplier les essais de son anneau, après avoir questionné les bijoux les plus intéressants de sa cour, fut curieux d'entendre quelques bijoux de la ville; mais comme il augurait assez mal de ce qu'il en pourrait apprendre, il eût fort désiré les consulter à son aise, et s'épargner la peine de les aller chercher.
Comment les faire venir? c'est ce qui l'embarrassait.
«Vous voilà bien en peine à propos de rien, lui dit Mirzoza. Vous n'avez, seigneur, qu'à donner un bal, et je vous promets ce soir plus de ces harangueurs, que vous n'en voudrez écouter.
—Joie de mon cœur! vous avez raison, lui répondit Mangogul; votre expédient est même d'autant meilleur, que nous n'aurons, à coup sûr, que ceux dont nous aurons besoin.
Sur-le-champ, ordre au Kislar-Agasi, et au trésorier des plaisirs, de préparer la fête, et de ne distribuer que quatre mille billets. On savait apparemment là, mieux qu'ailleurs, la place que pouvaient occuper six mille personnes.
En attendant l'heure du bal, Sélim, Mangogul et la favorite se mirent à parler nouvelles.
«Madame sait-elle, dit Sélim à la favorite, que le pauvre Codindo est mort?
—En voilà le premier mot: et de quoi est-il mort? demanda la favorite.
—Hélas! madame, lui répondit Sélim, c'est une victime de l'attraction. Il s'était entêté, dès sa jeunesse, de ce système, et la cervelle lui en a tourné sur ses vieux jours.
—Et comment cela? dit la favorite.
—Il avait trouvé, continua Sélim, selon les méthodes d'Halley et de Circino, deux célèbres astronomes du Monoémugi, qu'une certaine comète qui a tant fait de bruit sur la fin du règne de Kanoglou, devait reparaître avant-hier; et dans la crainte qu'elle ne doublât le pas, et qu'il n'eût pas le bonheur de l'apercevoir le premier, il prit le parti de passer la nuit sur son donjon, et il avait encore hier, à neuf heures du matin, l'œil collé à la lunette. Son fils, qui craignait qu'il ne fût incommodé d'une si longue séance, s'approcha de lui sur les huit heures, le tira par la manche et l'appela plusieurs fois:
«Mon père, mon père;» point de réponse: «Mon père, mon père,» réitéra le petit Codindo.
«—Elle va passer, répondit Codindo; elle passera. Oh! parbleu, je la verrai!
«—Mais, vous n'y pensez pas, mon père, il fait un brouillard effroyable...
«—Je veux la voir; je la verrai, te dis-je.
«Le jeune homme, convaincu par ces réponses, que son malheureux père brouillait, se mit à crier au secours. On vint, on envoya chercher Farfadi, et j'étais chez lui, car il est mon médecin, lorsque le domestique de Codindo est arrivé...
«Vite, vite, monsieur, dépêchez-vous; le vieux Codindo, mon maître.
«—Eh bien! qu'y a-t-il, Champagne? Qu'est-il arrivé à ton maître?
«—Monsieur, il est devenu fou.
«—Ton maître est fou?...
«—Eh! oui, monsieur. Il crie qu'il veut voir des bêtes, qu'il verra des bêtes; qu'il en viendra. Monsieur l'apothicaire y est déjà, et l'on vous attend. Venez vite.
«—Manie! disait Farfadi en mettant sa robe et cherchant son bonnet carré; manie, accès terrible de manie! Puis s'adressant au domestique: Champagne, lui demandait-il, ton maître ne voit-il pas des papillons? n'arrache-t-il pas les petits flocons de sa couverture?
«—Eh! non, monsieur, lui répondit Champagne. Le pauvre homme est au haut de son observatoire, où sa femme, ses filles et son fils le tiennent à quatre. Venez vite, vous trouverez votre bonnet carré demain.»
«La maladie de Codindo me parut plaisante: Farfadi monta dans mon carrosse, et nous allâmes ensemble à l'observatoire. Nous entendîmes, du bas de l'escalier, Codindo qui criait comme un furieux: «Je veux voir la comète; je la verrai; retirez-vous, coquins!»
«Apparemment que sa famille, n'ayant pu le déterminer à descendre dans son appartement, avait fait monter son lit au haut de son donjon; car nous le trouvâmes couché. On avait appelé l'apothicaire du quartier, et le bramine de la paroisse, qui lui cornait aux oreilles, lorsque nous arrivâmes:
«Mon frère, mon cher frère, il y va de votre salut; vous ne pouvez, en sûreté de conscience, attendre une comète à l'heure qu'il est; vous vous damnez...
«—C'est mon affaire, lui disait Codindo...
«—Que répondrez-vous à Brama devant qui vous allez paraître? reprenait le bramine.
«—Monsieur le curé, lui répliquait Codindo sans quitter l'œil de la lunette, je lui répondrai que c'est votre métier de m'exhorter pour mon argent, et celui de monsieur l'apothicaire que voilà, de me vanter son eau tiède; que monsieur le médecin fait son devoir de me tâter le pouls, et de n'y rien connaître, et moi le mien d'attendre la comète.»
«On eut beau le tourmenter, on n'en tira pas davantage: il continua d'observer avec un courage héroïque, et il est mort dans sa gouttière, la main gauche sur l'œil du même côté, la droite posée sur le tuyau du télescope, et l'œil droit appliqué au verre oculaire, entre son fils, qui lui criait qu'il avait commis une erreur de calcul, son apothicaire qui lui proposait un remède, son médecin qui prononçait, en hochant de la tête, qu'il n'y avait plus rien à faire, et son curé, qui lui disait: «Mon frère, faites un acte de contrition, et recommandez-vous à Brama...»
—Voilà, dit Mangogul, ce qui s'appelle mourir au lit d'honneur.
—Laissons, ajouta la favorite, reposer en paix ce pauvre Codindo, et passons à quelque objet plus agréable.»
Puis, s'adressant à Sélim:
«Seigneur, lui dit-elle, à votre âge, galant comme vous êtes, dans une cour où régnaient les plaisirs, avec l'esprit, les talents et la bonne mine que vous avez, il n'est pas étonnant que les bijoux vous aient préconisé. Je les soupçonne même de n'avoir pas accusé tout ce qu'ils savent sur votre compte. Je ne vous demande pas le supplément; vous pourriez avoir de bonnes raisons pour le refuser. Mais après toutes les aventures dont vous ont honoré ces messieurs, vous devez connaître les femmes; et c'est une de ces choses sans conséquence dont vous pouvez convenir.
—Ce compliment, madame, lui répondit Sélim, eût flatté mon amour-propre à l'âge de vingt ans: mais j'ai de l'expérience; et une de mes premières réflexions, c'est que plus on pratique en ce genre, et moins on acquiert de lumière. Moi, connaître les femmes! passe pour les avoir beaucoup étudiées.
—Eh bien! qu'en pensez-vous? lui demanda la favorite.
—Madame, répondit Sélim, quoi que leurs bijoux en aient publié, je les tiens toutes pour très-respectables.
—En vérité, mon cher, lui dit le sultan, vous mériteriez d'être bijou; vous n'auriez pas besoin de muselière.
—Sélim, ajouta la sultane, laissez là le ton satirique, et parlez-nous vrai.
—Madame, lui répondit le courtisan, je pourrais mêler à mon récit des traits désagréables; ne m'imposez pas la loi d'offenser un sexe qui m'a toujours assez bien traité, et que je révère par...
—Eh! toujours de la vénération! Je ne connais rien de si caustique que ces gens doucereux, quand ils s'y mettent, interrompit Mirzoza; et, s'imaginant que c'était par égard pour elle que Sélim se défendait: Que ma présence ne vous en impose point, ajouta-t-elle: nous cherchons à nous amuser; et je m'engage, parole d'honneur, à m'appliquer tout ce que vous direz d'obligeant de mon sexe, et de laisser le reste aux autres femmes. Vous avez donc beaucoup étudié les femmes? Eh bien! faites-nous le récit du cours de vos études: il a été des plus brillants, à en juger par les succès connus; et il est à présumer qu'ils ne sont pas démentis par ceux qu'on ignore.»
Le vieux courtisan céda à ses instances, et commença de la sorte:
«Les bijoux ont beaucoup parlé de moi, j'en conviens; mais ils n'ont pas tout dit. Ceux qui pouvaient compléter mon histoire ou ne sont plus, ou ne sont point dans nos climats, et ceux qui l'ont commencée n'ont qu'effleuré la matière. J'ai observé jusqu'à présent le secret inviolable que je leur avais promis, quoique je fusse plus fait qu'eux pour parler; mais puisqu'ils ont rompu le silence, il semble qu'ils m'ont dispensé de le garder.
«Né avec un tempérament de feu, je connus à peine ce que c'était qu'une belle femme, que je l'aimai. J'eus des gouvernantes que je détestai; mais, en récompense, je me plus beaucoup avec les femmes de chambre de ma mère. Elles étaient pour la plupart jeunes et jolies: elles s'entretenaient, se déshabillaient, s'habillaient devant moi sans précaution, m'exhortaient même à prendre des libertés avec elles; et mon esprit, naturellement porté à la galanterie, mettait tout à profit. Je passai à l'âge de cinq ou six ans entre les mains des hommes avec ces lumières; et Dieu sait comment elles s'étendirent, lorsqu'on me mit sous les yeux les anciens auteurs, et que mes maîtres m'interprétèrent certains endroits, dont peut-être ils ne pénétraient point eux-mêmes le sens. Les pages de mon père m'apprirent quelques gentillesses de collége; et la lecture de l'Aloysia[89], qu'ils me prêtèrent, me donna toutes les envies du monde de me perfectionner. J'avais alors quatorze ans.