CHAPITRE XXIV.

[42]Chatte d'un gris-cendré.

[42]Chatte d'un gris-cendré.

—Et pourquoi n'est-elle pas ici? lui demanda Mangogul.

—Je ne sais, répondit Mirzoza; mais il y a quelques mois qu'elle m'annonça que, si Mazul faisait la campagne, elle ne pourrait se dispenser d'avoir des vapeurs; et Mazul partit hier...

—Passe encore pour celle-là, répliqua le sultan. Voilà ce qui s'appelle des vapeurs bien fondées. Mais vis-à-vis de quoi s'avisent d'en avoir cent autres, dont les maris sont tout jeunes, et qui ne se laissent pas manquer d'amants?

—Prince, répondit un courtisan, c'est une maladie à la mode. C'est un air à une femme que d'avoir des vapeurs. Sans amants et sans vapeurs, on n'a aucun usage du monde; et il n'y a pas une bourgeoise à Banza qui ne s'en donne.»

Mangogul sourit et se détermina sur-le-champ à visiter quelques-unes de ces vaporeuses. Il alla droit chez Salica. Il la trouva couchée, la gorge découverte, les yeux allumés, la tête échevelée, et à son chevet le petit médecin bègue et bossu Farfadi, qui lui faisait des contes. Cependant elle allongeait un bras, puis un autre, bâillait, soupirait, se portait la main sur le front et s'écriait douloureusement: «Ahi... Je n'en puis plus... Ouvrez les fenêtres... Donnez-moi de l'air... Je n'en puis plus; je me meurs...»

Mangogul prit le moment que ses femmes troublées aidaient Farfadi à alléger ses couvertures, pour tourner sa bague sur elle; et l'on entendit à l'instant: «Oh! que je m'ennuie de ce train! Voilà-t-il pas que madame s'est mis en tête d'avoir des vapeurs! Cela durera la huitaine; et je veux mourir si je sais à propos de quoi: car après les efforts de Farfadi pour déraciner ce mal, il me semble qu'il a tort de persister.»

«Bon, dit le sultan en retournant sa bague, j'entends. Celle-ci a des vapeurs en faveur de son médecin. Voyons ailleurs.»

Il passa de l'hôtel de Salica dans celui d'Arsinoé, qui n'en est pas éloigné. Il entendit, dès l'entrée de son appartement, de grands éclats de rire et s'avança, comptant la trouver en compagnie: cependant elle était seule; et Mangogul n'en fut pas trop surpris. «Une femme se donnant des vapeurs, elle se les donne apparemment, dit-il, tristes ou gaies, selon qu'il est à propos.»

Il tourna sa bague sur elle, et sur-le-champ son bijou se mit à rire à gorge déployée. Il passa brusquement de ses ris immodérés à des lamentations ridicules sur l'absence de Narcès, à qui il conseillait en bon ami de hâter son retour, et continua sur nouveaux frais à sangloter, pleurer, gémir, soupirer, se désespérer, comme s'il eût enterré tous les siens.

Le sultan se contenant à peine d'éclater d'une affliction si bizarre, retourna sa bague et partit, laissant Arsinoé et son bijou se lamenter tout à leur aise et concluant en lui-même la fausseté du proverbe.

Pour servir de supplément au savant Traité de Pancirolle[43]et aux Mémoires de l'Académie des Inscriptions.

Pour servir de supplément au savant Traité de Pancirolle[43]et aux Mémoires de l'Académie des Inscriptions.

[43]Rerum memorabilium libri duo, Amberg, 1599. Ouvrage de Panciroli, traitant des arts anciens qui se sont perdus et des découvertes des modernes.

[43]Rerum memorabilium libri duo, Amberg, 1599. Ouvrage de Panciroli, traitant des arts anciens qui se sont perdus et des découvertes des modernes.

Mangogul s'en revenait dans son palais, occupé des ridicules que les femmes se donnent, lorsqu'il se trouva, soit distraction de sa part, soit méprise de son anneau, sous les portiques du somptueux édifice que Thélis a décoré des riches dépouilles de ses amants. Il profita de l'occasion pour interroger son bijou.

Thélis était femme de l'émir Sambuco, dont les ancêtres avaient régné dans la Guinée. Sambuco s'était acquis de la considération dans le Congo par cinq ou six victoires célèbres qu'il avait remportées sur les ennemis d'Erguebzed. Non moins habile négociateur que grand capitaine, il avait été chargé des ambassades les plus distinguées et s'en était tiré supérieurement. Il vit Thélis au retour de Loango et il en fut épris. Il touchait alors à la cinquantaine et Thélis ne passait pas vingt-cinq ans. Elle avait plus d'agréments que de beauté; les femmes disaient qu'elle était très-bien et les hommes la trouvaient adorable. De puissants partis l'avaient recherchée; mais soit qu'elle eût déjà ses vues, soit qu'il y eût entre elle et ses soupirants disproportion de fortune, ils avaient tous été refusés. Sambuco la vit, mit à ses pieds des richesses immenses, un nom, des lauriers et des titres qui ne le cédaient qu'à ceux des souverains, et l'obtint[44].

[44]Ce commencement pourrait faire penser que Sambuco est le maréchal de Villars qui emmenait sa femme même en campagne à ce que dit Saint-Simon; mais quoique Mllede Varangeville ait été chansonnée sous ses deux noms de fille et de femme dans leRecueilde Maurepas, la fin du chapitre est faite pour dérouter cette première supposition. Plus loin (c.XXVII) Sambuco pourra être confondu avec Villeroy. Quant à Thélis, la femme dont elle se rapprocherait le plus serait Mmede Tencin; mais...

[44]Ce commencement pourrait faire penser que Sambuco est le maréchal de Villars qui emmenait sa femme même en campagne à ce que dit Saint-Simon; mais quoique Mllede Varangeville ait été chansonnée sous ses deux noms de fille et de femme dans leRecueilde Maurepas, la fin du chapitre est faite pour dérouter cette première supposition. Plus loin (c.XXVII) Sambuco pourra être confondu avec Villeroy. Quant à Thélis, la femme dont elle se rapprocherait le plus serait Mmede Tencin; mais...

Thélis fut ou parut vertueuse pendant six semaines entières après son mariage; mais un bijou né voluptueux se dompte rarement de lui-même, et un mari quinquagénaire, quelque héros qu'il soit d'ailleurs, est un insensé, s'il se promet de vaincre cet ennemi. Quoique Thélis mît dans sa conduite de la prudence, ses premières aventures ne furent point ignorées. C'en fut assez dans la suite pour lui en supposer de secrètes, et Mangogul, curieux de ces vérités, se hâta de passer du vestibule de son palais dans son appartement.

On était alors au milieu de l'été: il faisait une chaleur extrême, et Thélis, après le dîner, s'était jetée sur un lit de repos, dans un arrière-cabinet orné de glaces et de peintures. Elle dormait, et sa main était encore appuyée sur un recueil de contes persans qui l'avaient assoupie.

Mangogul la contempla quelque temps, convint qu'elle avait des grâces, et tourna sa bague sur elle. «Je m'en souviens encore, comme si j'y étais, dit incontinent le bijou de Thélis: neuf preuves d'amour en quatre heures. Ah! quels moments! que Zermounzaïd est un homme divin! Ce n'est point là le vieux et glacé Sambuco. Cher Zermounzaïd, j'avais ignoré les vrais plaisirs, le bien réel; c'est toi qui me l'as fait connaître.»

Mangogul, qui désirait s'instruire des particularités du commerce de Thélis avec Zermounzaïd, que le bijou lui dérobait, en ne s'attachant qu'à ce qui frappe le plus un bijou, frotta quelque temps le chaton de sa bague contre sa veste, et l'appliqua sur Thélis, tout étincelant de lumière. L'effet en parvint bientôt jusqu'à son bijou, qui mieux instruit de ce qu'on lui demandait, reprit d'un ton plus historique:

«Sambuco commandait l'armée du Monoémugi, et je le suivais en campagne. Zermounzaïd servait sous lui en qualité de colonel, et le général, qui l'honorait de sa confiance, nous avait mis sous son escorte. Le zélé Zermounzaïd ne désempara pas de son poste: il lui parut trop doux, pour le céder à quelque autre; et le danger de le perdre fut le seul qu'il craignit de toute la campagne.

«Pendant le quartier d'hiver, je reçus quelques nouveaux hôtes, Cacil, Jékia, Almamoum, Jasub, Sélim, Manzora, Néreskim, tous militaires que Zermounzaïd avait mis à la mode, mais qui ne le valaient pas. Le crédule Sambuco s'en reposait de la vertu de sa femme sur elle-même, et sur les soins de Zermounzaïd; et tout occupé des détails immenses de la guerre, et des grandes opérations qu'il méditait pour la gloire du Congo, il n'eut jamais le moindre soupçon que Zermounzaïd le trahît, et que Thélis lui fût infidèle.

«La guerre continua; les armées rentrèrent en campagne, et nous reprîmes nos litières. Comme elles allaient très-lentement, insensiblement le corps de l'armée gagna de l'avance sur nous, et nous nous trouvâmes à l'arrière-garde. Zermounzaïd la commandait. Ce brave garçon, que la vue des grands périls n'avait jamais écarté du chemin de la gloire, ne put résister à celle du plaisir. Il abandonna à un subalterne le soin de veiller aux mouvements de l'ennemi qui nous harcelait, et passa dans notre litière; mais à peine y fut-il, que nous entendîmes un bruit confus d'armes et de cris. Zermounzaïd, laissant son ouvrage à demi, veut sortir; mais il est étendu par terre, et nous restons au pouvoir du vainqueur.

«Je commençai donc par engloutir l'honneur et les services d'un officier qui pouvait attendre de sa bravoure et de son mérite les premiers emplois de la guerre, s'il n'eût jamais connu la femme de son général. Plus de trois mille hommes périrent en cette occasion. C'est encore autant de bons sujets que nous avons ravis à l'État.»

Qu'on imagine la surprise de Mangogul à ce discours! Il avait entendu l'oraison funèbre de Zermounzaïd, et il ne le reconnaissait point à ces traits. Erguebzed son père avait regretté cet officier: les nouvelles à la main, après avoir prodigué les derniers éloges à sa belle retraite, avaient attribué sa défaite et sa mort à la supériorité des ennemis, qui, disaient-elles, s'étaient trouvés six contre un. Tout le Congo avait plaint un homme qui avait si bien fait son devoir. Sa femme avait obtenu une pension: on avait accordé son régiment à son fils aîné, et l'on promettait un bénéfice au cadet.

Que d'horreurs! s'écria tout bas Mangogul; un époux déshonoré, l'état trahi, des citoyens sacrifiés, ces forfaits ignorés, récompensés même comme des vertus, et tout cela à propos d'un bijou!

Le bijou de Thélis, qui s'était interrompu pour reprendre haleine, continua: «Me voilà donc abandonné à la discrétion de l'ennemi. Un régiment de dragons était prêt à fondre sur nous. Thélis en parut éplorée, et ne souhaita rien tant; mais les charmes de la proie semèrent la discorde entre les prédateurs. On tira les cimeterres et trente à quarante hommes furent massacrés en un clin d'œil. Le bruit de ce désordre parvint jusqu'à l'officier général. Il accourut, calma ces furieux, et nous mit en séquestre sous une tente, où nous n'avions pas eu le temps de nous reconnaître, qu'il vint solliciter le prix de ses services. «Malheur aux vaincus!» s'écria Thélis en se renversant sur un lit; et toute la nuit fut employée à ressentir son infortune.

«Nous nous trouvâmes le lendemain sur le rivage du Niger. Une saïque nous y attendait, et nous partîmes, ma maîtresse et moi, pour être présentés à l'empereur de Benin. Dans ce voyage de vingt-quatre heures, le capitaine du bâtiment s'offrit à Thélis, fut accepté, et je connus par expérience que le service de mer était infiniment plus vif que celui de terre. Nous vîmes l'empereur de Benin; il était jeune, ardent, voluptueux: Thélis fit encore sa conquête; mais celles de son mari l'effrayèrent. Il demanda la paix, et il ne lui en coûta, pour l'obtenir, que trois provinces et ma rançon.

«Autres temps, autres fatigues. Sambuco apprit, je ne sais comment, la raison des malheurs de la campagne précédente; et pendant celle-ci, il me mit en dépôt sur la frontière chez un chef de bramines, de ses amis. L'homme saint ne se défendit guère; il succomba aux agaceries de Thélis, et en moins de six mois, j'engloutis ses revenus immenses, trois étangs et deux bois de haute futaie.»

—Miséricorde! s'écria Mangogul, trois étangs et deux bois! quel appétit pour un bijou!

«C'est une bagatelle, reprit celui-ci. La paix se fit, et Thélis suivit son époux en ambassade au Monomotapa. Elle jouait et perdait fort bien cent mille sequins en un jour, que je regagnais en une heure. Un ministre, dont les affaires de son maître ne remplissaient pas tous les moments, me tomba sous la dent, et je lui dévorai en trois ou quatre mois une fort belle terre, le château tout meublé, le parc, un équipage avec les petits chevaux pies. Une faveur de quatre minutes, mais bien filée, nous valait des fêtes, des présents, des pierreries, et l'aveugle ou politique Sambuco ne nous tracassait point.

«Je ne mettrai point en ligne de compte, ajouta le bijou, les marquisats, les comtés, les titres, les armoiries, etc., qui se sont éclipsés devant moi. Adressez-vous à mon secrétaire, qui vous dira ce qu'ils sont devenus. J'ai fort écorné le domaine du Biafara, et je possède une province entière du Béléguanze. Erguebzed me proposa sur la fin de ses jours...» A ces mots, Mangogul retourna sa bague, et fit taire le gouffre; il respectait la mémoire de son père, et ne voulut rien entendre qui pût ternir dans son esprit l'éclat des grandes qualités qu'il lui reconnaissait.

De retour dans son sérail, il entretint la favorite des vaporeuses, et de l'essai de son anneau sur Thélis. «Vous admettez, lui dit-il, cette femme à votre familiarité; mais vous ne la connaissez pas apparemment aussi bien que moi.

—Je vous entends, seigneur, répondit la sultane. Son bijou vous aura sottement conté ses aventures avec le général Micokof, l'émir Féridour, le sénateur Marsupha, et le grand bramine Ramadanutio. Eh! qui ne sait qu'elle soutient le jeune Alamir, et que le vieux Sambuco, qui ne dit rien, en est aussi bien informé que vous!

—Vous n'y êtes pas, reprit Mangogul. Je viens de faire rendre gorge à son bijou.

—Vous avait-il enlevé quelque chose? répondit Mirzoza.

—Non pas à moi, dit le sultan, mais bien à mes sujets, aux grands de mon empire, aux potentats mes voisins: des terres, des provinces, des châteaux, des étangs, des bois, des diamants, des équipages, avec les petits chevaux pies.

—Sans compter, seigneur, ajouta Mirzoza, la réputation et les vertus. Je ne sais quel avantage vous apportera votre bague; mais plus vous en multipliez les essais, plus mon sexe me devient odieux: celles même à qui je croyais devoir quelque considération n'en sont pas exceptées. Je suis contre elles d'une humeur à laquelle je demande à Votre Hautesse de m'abandonner pour quelques moments.»

Mangogul, qui connaissait la favorite pour ennemie de toute contrainte, lui baisa trois fois l'oreille droite, et se retira.

Mangogul, impatient de revoir la favorite, dormit peu, se leva plus matin qu'à l'ordinaire, et parut chez elle au petit jour. Elle avait déjà sonné: on venait d'ouvrir ses rideaux; et ses femmes se disposaient à la lever. Le sultan regarda beaucoup autour d'elle, et ne lui voyant point de chien, il lui demanda la raison de cette singularité.

«C'est, lui répondit Mirzoza, que vous supposez que je suis singulière en cela, et qu'il n'en est rien.

—Je vous assure, répliqua le sultan, que je vois des chiens à toutes les femmes de ma cour, et que vous m'obligeriez de m'apprendre pourquoi elles en ont, ou pourquoi vous n'en avez point. La plupart d'entre elles en ont même plusieurs; et il n'y en a pas une qui ne prodigue au sien des caresses qu'elle semble n'accorder qu'avec peine à son amant. Par où ces bêtes méritent-elles la préférence? qu'en fait-on?»

Mirzoza ne savait que répondre à ces questions.

«Mais, lui disait-elle, on a un chien comme un perroquet ou un serin. Il est peut-être ridicule de s'attacher aux animaux; mais il n'est pas étrange qu'on en ait: ils amusent quelquefois, et ne nuisent jamais. Si on leur fait des caresses, c'est qu'elles sont sans conséquence. D'ailleurs, croyez-vous, prince, qu'un amant se contentât d'un baiser tel qu'une femme le donne à son gredin?

—Sans doute, je le crois, dit le sultan. Il faudrait, parbleu, qu'il fût bien difficile, s'il n'en était pas satisfait.»

Une des femmes de Mirzoza, qui avait gagné l'affection du sultan et de la favorite par de la douceur, des talents et du zèle, dit: «Ces animaux sont incommodes et malpropres; ils tachent les habits, gâtent les meubles, arrachent les dentelles, et font en un quart d'heure plus de dégât qu'il n'en faudrait pour attirer la disgrâce de la femme de chambre la plus fidèle; cependant on les garde.

—Quoique, selon madame, ils ne soient bon qu'à cela, ajouta le sultan.

—Prince, répondit Mirzoza, nous tenons à nos fantaisies; et il faut que, d'avoir un gredin, c'en soit une, telle que nous en avons beaucoup d'autres, qui ne seraient plus des fantaisies, si l'on en pouvait rendre raison. Le règne des singes est passé; les perruches se soutiennent encore. Les chiens étaient tombés; les voilà qui se relèvent. Les écureuils ont eu leur temps; et il en est des animaux comme il en a été successivement de l'italien, de l'anglais, de la géométrie, des prétintailles, et des falbalas.

—Mirzoza, répliqua le sultan en secouant la tête, n'a pas là-dessus toutes les lumières possibles; et les bijoux...

—Votre Hautesse ne va-t-elle pas s'imaginer, dit la favorite, qu'elle apprendra du bijou d'Haria pourquoi cette femme, qui a vu mourir son fils, une de ses filles et son époux sans verser une larme, a pleuré pendant quinze jours la perte de son doguin?

—Pourquoi non? répondit Mangogul.

—Vraiment, dit Mirzoza, si nos bijoux pouvaient expliquer toutes nos fantaisies, ils seraient plus savants que nous-mêmes.

—Et qui vous le dispute? repartit le sultan. Aussi crois-je que le bijou fait faire à une femme cent choses sans qu'elle s'en aperçoive; et j'ai remarqué dans plus d'une occasion, que telle qui croyait suivre sa tête, obéissait à son bijou. Un grand philosophe[45]plaçait l'âme, la nôtre s'entend, dans la glande pinéale. Si j'en accordais une aux femmes, je sais bien, moi, où je la placerais.

[45]René Descartes. Galien avait déjà fixé le siége de l'âme dans la glande pinéale. Il prétendait qu'elle pouvait être tantôt inclinée d'un côté et tantôt de l'autre par les filaments qui l'attachaient aux parties voisines, et par là qu'elle présidait à la distribution des esprits.Anat. de GalienparOribase, édit. de Dundas, 1735.Mais Descartes a présenté cette opinion sous une nouvelle forme[B], quoiqu'elle soit la même pour le fond. Ce philosophe a fait sur ce siége une espèce de roman qu'on a lu dans le monde avec plaisir; et ce n'est pas la seule fois que les écrivains se sont emparés des opinions des médecins; cependant le peu de fondement de celle-ci est démontré par les observations pathologiques, qui prouvent qu'on a trouvé le corps pinéal désorganisé dans des sujets qui avaient eu beaucoup d'instruction et d'esprit, et qu'il était dans l'état sain chez d'autres, reconnus stupides. Le célèbrePic de la Mirandole, ce jeune enfant dont on a raconté tant de prodiges, avait le corps pinéal gros et très-dur, graveleux, quoiqu'il n'eût éprouvé, avant de mourir, aucune altération dans ses facultés intellectuelles. (Br.)—La fonction de ce petit organe est encore inconnue.

[45]René Descartes. Galien avait déjà fixé le siége de l'âme dans la glande pinéale. Il prétendait qu'elle pouvait être tantôt inclinée d'un côté et tantôt de l'autre par les filaments qui l'attachaient aux parties voisines, et par là qu'elle présidait à la distribution des esprits.Anat. de GalienparOribase, édit. de Dundas, 1735.

Mais Descartes a présenté cette opinion sous une nouvelle forme[B], quoiqu'elle soit la même pour le fond. Ce philosophe a fait sur ce siége une espèce de roman qu'on a lu dans le monde avec plaisir; et ce n'est pas la seule fois que les écrivains se sont emparés des opinions des médecins; cependant le peu de fondement de celle-ci est démontré par les observations pathologiques, qui prouvent qu'on a trouvé le corps pinéal désorganisé dans des sujets qui avaient eu beaucoup d'instruction et d'esprit, et qu'il était dans l'état sain chez d'autres, reconnus stupides. Le célèbrePic de la Mirandole, ce jeune enfant dont on a raconté tant de prodiges, avait le corps pinéal gros et très-dur, graveleux, quoiqu'il n'eût éprouvé, avant de mourir, aucune altération dans ses facultés intellectuelles. (Br.)—La fonction de ce petit organe est encore inconnue.

[B]Voyezl'Homme, de René Descartes, p. 32, édition de Paris, 1677, in-4º. (Br.)

[B]Voyezl'Homme, de René Descartes, p. 32, édition de Paris, 1677, in-4º. (Br.)

—Je vous dispense de m'en instruire, reprit aussitôt Mirzoza.

—Mais vous me permettrez au moins, dit Mangogul, de vous communiquer quelques idées que mon anneau m'a suggérées sur les femmes, dans la supposition qu'elles ont une âme. Les épreuves que j'ai faites de ma bague m'ont rendu grand moraliste. Je n'ai ni l'esprit de La Bruyère, ni la logique de Port-Royal, ni l'imagination de Montaigne, ni la sagesse de Charron: mais j'ai recueilli des faits qui leur manquaient peut-être.

—Parlez, prince, répondit ironiquement Mirzoza: je vous écouterai de toutes mes oreilles. Ce doit être quelque chose de curieux, que les essais de morale d'un sultan de votre âge!

—Le système d'Orcotome est extravagant, n'en déplaise au célèbre Hiragu[46]son confrère: cependant je trouve du sens dans les réponses qu'il a faites aux objections qui lui ont été proposées. Si j'accordais une âme aux femmes, je supposerais volontiers, avec lui, que les bijoux ont parlé de tout temps, bas à la vérité, et que l'effet de l'anneau du génie Cucufa se réduit à leur hausser le ton. Cela posé, rien ne serait plus facile que de vous définir toutes tant que vous êtes:

[46]Si, comme nous le pensons, Orcotome est Ferrein, Hiragu serait un autre médecin, Montagnat, qui, dans plusieurs brochures adressées à Burlon et à Bertin (1745, 1746), défendit le système de Ferrein sur le mécanisme de la voix.

[46]Si, comme nous le pensons, Orcotome est Ferrein, Hiragu serait un autre médecin, Montagnat, qui, dans plusieurs brochures adressées à Burlon et à Bertin (1745, 1746), défendit le système de Ferrein sur le mécanisme de la voix.

«La femme sage, par exemple, serait celle dont le bijou est muet, ou n'en est pas écouté.

«La prude, celle qui fait semblant de ne pas écouter son bijou.

«La galante, celle à qui le bijou demande beaucoup, et qui lui accorde trop.

«La voluptueuse, celle qui écoute son bijou avec complaisance.

«La courtisane, celle à qui son bijou demande à tout moment, et qui ne lui refuse rien.

«La coquette, celle dont le bijou est muet, ou n'en est point écouté; mais qui fait espérer à tous les hommes qui l'approchent, que son bijou parlera quelque jour, et qu'elle pourra ne pas faire la sourde oreille.

«Eh bien! délices de mon âme, que pensez-vous de mes définitions?

—Je pense, dit la favorite, que Votre Hautesse a oublié la femme tendre.

—Si je n'en ai point parlé, répondit le sultan, c'est que je ne sais pas encore bien ce que c'est, et que d'habiles gens prétendent que le mot tendre, pris sans aucun rapport au bijou, est vide de sens.

—Comment! vide de sens? s'écria Mirzoza. Quoi! il n'y a point de milieu; et il faut absolument qu'une femme soit prude, galante, coquette, voluptueuse ou libertine?

—Délices de mon âme, dit le sultan, je suis prêt à convenir de l'inexactitude de mon énumération, et j'ajouterai la femme tendre aux caractères précédents; mais à condition que vous m'en donnerez une définition qui ne retombe dans aucune des miennes.

—Très-volontiers, dit Mirzoza. Je compte en venir à bout sans sortir de votre système.

—Voyons, ajouta Mangogul.

—Eh bien! reprit la favorite... La femme tendre est celle...

—Courage, Mirzoza, dit Mangogul.

—Oh! ne me troublez point, s'il vous plaît. La femme tendre est celle... qui a aimé sans que son bijou parlât, ou... dont le bijou n'a jamais parlé qu'en faveur du seul homme qu'elle aimait.»

Il n'eût pas été galant au sultan de chicaner la favorite, et de lui demander ce qu'elle entendait par aimer: aussi n'en fit-il rien. Mirzoza prit son silence pour un aveu, et ajouta, toute fière de s'être tirée d'un pas qui lui paraissait difficile: «Vous croyez, vous autres hommes, parce que nous n'argumentons pas, que nous ne raisonnons point. Apprenez une bonne fois que nous trouverions aussi facilement le faux de vos paradoxes, que vous celui de nos raisons, si nous voulions nous en donner la peine. Si Votre Hautesse était moins pressée de satisfaire sa curiosité sur les gredins, je lui donnerais à mon tour un petit échantillon de ma philosophie. Mais elle n'y perdra rien; ce sera pour quelqu'un de ces jours, qu'elle aura plus de temps à m'accorder.»

Mangogul lui répondit qu'il n'avait rien de mieux à faire que de profiter de ses idées philosophiques; que la métaphysique d'une sultane de vingt-deux ans ne devait pas être moins singulière que la morale d'un sultan de son âge.

Mais Mirzoza appréhendant qu'il n'y eût de la complaisance de la part de Mangogul, lui demanda quelque temps pour se préparer, et fournit ainsi au sultan un prétexte pour voler où son impatience pouvait l'appeler.

Mangogul se transporta sur-le-champ chez Haria; et comme il parlait très volontiers seul, il disait en soi-même: «Cette femme ne se couche point sans ses quatre mâtins; et les bijoux ne savent rien de ces animaux, ou le sien m'en dira quelque chose; car, Dieu merci, on n'ignore point qu'elle aime ses chiens à l'adoration.»

Il se trouva dans l'antichambre d'Haria, sur la fin de ce monologue, et pressentit de loin que madame reposait avec sa compagnie ordinaire. C'était un petit gredin, une danoise et deux doguins. Le sultan tira sa tabatière, se précautionna de deux prises de son tabac d'Espagne, et s'approcha d'Haria. Elle dormait; mais la meute, qui avait l'oreille au guet, entendant quelque bruit, se mit à aboyer, et la réveilla. «Taisez-vous, mes enfants, leur dit-elle d'un ton si doux, qu'on ne pouvait la soupçonner de parler à ses filles; dormez, dormez, et ne troublez point mon repos ni le vôtre.»

Jadis Haria fut jeune et jolie; elle eut des amants de son rang; mais ils s'éclipsèrent plus vite encore que ses grâces. Pour se consoler de cet abandon, elle donna dans une espèce de faste bizarre, et ses laquais étaient les mieux tournés de Banza. Elle vieillit de plus en plus; les années la jetèrent dans la réforme; elle se restreignit à quatre chiens et à deux bramines et devint un modèle d'édification. En effet, la satire la plus envenimée n'avait pas là de quoi mordre, et Haria jouissait en paix, depuis plus de dix ans, d'une haute réputation de vertu, et de ces animaux. On savait même sa tendresse si décidée pour les gredins, qu'on ne soupçonnait plus les bramines de la partager.

Haria réitéra sa prière à ses bêtes, et elles eurent la complaisance d'obéir. Alors Mangogul porta la main sur son anneau, et le bijou suranné se mit à raconter la dernière de ses aventures. Il y avait si longtemps que les premières s'étaient passées, qu'il en avait presque perdu la mémoire. «Retire-toi, Médor, dit-il d'une voix enrouée; tu me fatigues. J'aime mieux Lisette; je la trouve plus douce.» Médor, à qui la voix du bijou était inconnue, allait toujours son train; mais Haria se réveillant, continua. «Ote-toi donc, petit fripon, tu m'empêches de reposer. Cela est bon quelquefois; mais trop est trop.» Médor se retira, Lisette prit sa place, et Haria se rendormit.

Mangogul, qui avait suspendu l'effet de son anneau, le retourna, et le très-antique bijou, poussant un soupir profond, se mit à radoter, et dit: «Ah! que je suis fâché de la mort de la grande levrette! c'était bien la meilleure petite femme, la créature la plus caressante; elle ne cessait de m'amuser: c'était tout esprit et toute gentillesse; vous n'êtes que des bêtes en comparaison. Ce vilain monsieur l'a tuée... la pauvre Zinzoline; je n'y pense jamais sans avoir la larme à l'œil... Je crus que ma maîtresse en mourrait. Elle passa deux jours sans boire et sans manger; la cervelle lui en tournait: jugez de sa douleur. Son directeur, ses amis, ses gredins même ne m'approchèrent pas. Ordre à ses femmes de refuser l'entrée de son appartement à monsieur, sous peine d'être chassées... Ce monstre m'a ravi ma chère Zinzoline, s'écriait-elle; qu'il ne paraisse pas; je ne veux le voir de ma vie.»

Mangogul, curieux des circonstances de la mort de Zinzoline, ranima la force électrique de son anneau, en le frottant contre la basque de son habit, le dirigea sur Haria, et le bijou reprit: «Haria, veuve de Ramadec, se coiffa de Sindor. Ce jeune homme avait de la naissance, peu de bien; mais un mérite qui plaît aux femmes, et qui faisait, après les gredins, le goût dominant d'Haria. L'indigence vainquit la répugnance de Sindor pour les années et pour les chiens d'Haria. Vingt mille écus de rente dérobèrent à ses yeux les rides de ma maîtresse et l'incommodité des gredins, et il l'épousa.

«Il s'était flatté de l'emporter sur nos bêtes par ses talents et ses complaisances, et de les disgracier dès le commencement de son règne; mais il se trompa. Au bout de quelques mois qu'il crut avoir bien mérité de nous, il s'avisa de remontrer à madame que ses chiens n'étaient pas au lit aussi bonne compagnie pour lui que pour elle; qu'il était ridicule d'en avoir plus de trois, et que c'était faire de la couche nuptiale un chenil, que d'y en admettre plus d'un à tour de rôle.

«—Je vous conseille, répondit Haria d'un ton courroucé, de m'adresser de pareils discours! Vraiment, il sied bien à un misérable cadet de Gascogne, que j'ai tiré d'un galetas qui n'était pas assez bon pour mes chiens, de faire ici le délicat! On parfumait apparemment vos draps, mon petit seigneur, quand vous logiez en chambre garnie. Sachez, une bonne fois pour toujours, que mes chiens étaient longtemps avant vous en possession de mon lit, et que vous pouvez en sortir, ou vous résoudre à le partager avec eux.»

«La déclaration était précise, et nos chiens restèrent maîtres de leur poste; mais une nuit que nous reposions tous, Sindor en se retournant, frappa malheureusement du pied Zinzoline. La levrette, qui n'était point faite à ces traitements, lui mordit le gras de la jambe, et madame fut aussitôt réveillée par les cris de Sindor.

«—Qu'avez-vous donc, monsieur? lui dit-elle; il semble qu'on vous égorge. Rêvez-vous?

«—Ce sont vos chiens, madame, lui répondit Sindor, qui me dévorent, et votre levrette vient de m'emporter un morceau de la jambe.

«—N'est-ce que cela? dit Haria en se retournant, vous faites bien du bruit pour rien.»

«Sindor, piqué de ce discours, sortit du lit, jurant de ne point y remettre le pied que la meute n'en fût bannie. Il employa des amis communs pour obtenir l'exil des chiens; mais tous échouèrent dans cette négociation importante. Haria leur répondit: «Que Sindor était un freluquet qu'elle avait tiré d'un grenier qu'il partageait avec des souris et des rats; qu'il ne lui convenait point de faire tant le difficile; qu'il dormait toute la nuit; qu'elle aimait ses chiens; qu'ils l'amusaient; qu'elle avait pris goût à leurs caresses dès la plus tendre enfance, et qu'elle était résolue de ne s'en séparer qu'à la mort. Encore dites-lui, continua-t-elle en s'adressant aux médiateurs, que s'il ne se soumet humblement à mes volontés, il s'en repentira toute sa vie; que je rétracterai la donation que je lui ai faite, et que je l'ajouterai aux sommes que je laisse par mon testament pour la substance et l'entretien de mes chers enfants.»

«Entre nous, ajoutait le bijou, il fallait que Sindor fût un grand sot d'espérer qu'on ferait pour lui ce que n'avaient pu obtenir vingt amants, un directeur, un confesseur, avec une kyrielle de bramines, qui tous y avaient perdu leur latin. Cependant, toutes les fois que Sindor rencontrait nos animaux, il lui prenait des impatiences qu'il avait peine à contenir. Un jour l'infortunée Zinzoline lui tomba sous la main; il la saisit par le col, et la jeta par la fenêtre: la pauvre bête mourut de sa chute. Ce fut alors qu'il se fit un beau bruit. Haria, le visage enflammé, les yeux baignés de pleurs...»

Le bijou allait reprendre ce qu'il avait déjà dit, car les bijoux tombent volontiers dans des répétitions. Mais Mangogul lui coupa la parole: son silence ne fut pas de longue durée. Lorsque le prince crut avoir dérouté ce bijou radoteur, il lui rendit la liberté de parler; et le babillard, éclatant de rire, reprit comme par réminiscence: «Mais, à propos, j'oubliais de vous raconter ce qui se passa la première nuit des noces d'Haria. J'ai bien vu des choses ridicules en ma vie; mais jamais aucune qui le fût tant. Après un grand souper, les époux sont conduits à leur appartement; tout le monde se retire, à l'exception des femmes de madame, qui la déshabillent. La voilà déshabillée; on la met au lit, et Sindor reste seul avec elle. S'apercevant que, plus alertes que lui, les gredins, les doguins, les levrettes s'emparaient de son épouse: «Permettez, madame, lui dit-il, que j'écarte un peu ces rivaux.

«—Mon cher, faites ce que vous pourrez, lui dit Haria; pour moi, je n'ai pas le courage de les chasser. Ces petits animaux me sont attachés; et il y a si longtemps que je n'ai d'autre compagnie...

«—Ils auront peut-être, reprit Sindor, la politesse de me céder aujourd'hui une place que je dois occuper.

«—Voyez, monsieur,» lui répondit Haria.

«Sindor employa d'abord les voies de douceur, et supplia Zinzoline de se retirer dans un coin; mais l'animal indocile se mit à gronder. L'alarme se répandit parmi le reste de la troupe; et le doguin et les gredins aboyèrent comme si l'on eût égorgé leur maîtresse. Impatienté de ce bruit, Sindor culbute le doguin, écarte un des gredins, et saisit Médor par la patte. Médor, le fidèle Médor, abandonné de ses alliés, avait tenté de réparer cette perte par les avantages du poste. Collé sur les cuisses de sa maîtresse, les yeux enflammés, le poil hérissé, et la gueule béante, il fronçait le mufle, et présentait à l'ennemi deux rangs de dents des plus aiguës. Sindor lui livra plus d'un assaut; plus d'une fois Médor le repoussa, les doigts pincés et les manchettes déchirées. L'action avait duré plus d'un quart d'heure avec une opiniâtreté qui n'amusait qu'Haria, lorsque Sindor recourut au stratagème contre un ennemi qu'il désespérait de vaincre par la force. Il agaça Médor de la main droite. Médor attentif à ce mouvement, n'aperçut point celui de la gauche, et fut pris par le col. Il fit pour se dégager des efforts inouïs, mais inutiles; il fallut abandonner le champ de bataille, et céder Haria. Sindor s'en empara, mais non sans effusion de sang; Haria avait apparemment résolu que la première nuit de ses noces fût sanglante. Ses animaux firent une belle défense, et ne trompèrent point son attente.»

«Voilà, dit Mangogul, un bijou qui écrirait la gazette mieux que mon secrétaire.» Sachant alors à quoi s'en tenir sur les gredins, il revint chez la favorite. «Apprêtez-vous, lui dit-il du plus loin qu'il l'aperçut, à entendre les choses du monde les plus extravagantes. C'est bien pis que les magots de Palabria. Pourrez-vous croire que les quatre chiens d'Haria ont été les rivaux, et les rivaux préférés de son mari; et que la mort d'une levrette a brouillé ces gens-là, à n'en jamais revenir?

—Que dites-vous, reprit la favorite, de rivaux et de chiens? Je n'entends rien à cela. Je sais qu'Haria aime éperdument les gredins; mais aussi je connais Sindor pour un homme vif, qui peut-être n'aura pas eu toutes les complaisances qu'exigent d'ordinaire les femmes à qui l'on doit sa fortune. Du reste, quelle qu'ait été sa conduite, je ne conçois pas qu'elle ait pu lui attirer des rivaux. Haria est si vénérable, que je voudrais bien que Votre Hautesse daignât s'expliquer plus intelligiblement.

—Écoutez, lui répondit Mangogul, et convenez que les femmes ont des goûts bizarres à l'excès, pour ne rien dire de pis.»

Il lui fit tout de suite l'histoire d'Haria, mot pour mot, comme le bijou l'avait racontée. Mirzoza ne put s'empêcher de rire du combat de la première nuit. Cependant reprenant un air sérieux:

«Je ne sais, dit-elle à Mangogul, quelle indignation s'empare de moi. Je vais prendre en aversion ces animaux et toutes celles qui en auront, et déclarer à mes femmes que je chasserai la première qui sera soupçonnée de nourrir un gredin.

—Eh pourquoi, lui répondit le sultan, étendre ainsi les haines? Vous voilà bien, vous autres femmes, toujours dans les extrêmes! Ces animaux sont bons pour la chasse, sont nécessaires dans les campagnes, et ont je ne sais combien d'autres usages, sans compter celui qu'en fait Haria.

—En vérité, dit Mirzoza, je commence à croire que Votre Hautesse aura peine à trouver une femme sage.

—Je vous l'avais bien dit, répondit Mangogul; mais ne précipitons rien: vous pourriez un jour me reprocher de tenir de votre impatience un aveu que je prétends devoir uniquement aux essais de ma bague. J'en médite qui vous étonneront. Tous les secrets ne sont pas dévoilés, et je compte arracher des choses plus importantes aux bijoux qui me restent à consulter.»

Mirzoza craignait toujours pour le sien. Le discours de Mangogul la jeta dans un trouble qu'elle ne fut pas la maîtresse de lui dérober: mais le sultan qui s'était lié par un serment, et qui avait de la religion dans le fond de l'âme, la rassura de son mieux, lui donna quelques baisers fort tendres, et se rendit à son conseil, où des affaires de conséquence l'appelaient.

Le Congo avait été troublé par des guerres sanglantes, sous le règne de Kanoglou et d'Erguebzed, et ces deux monarques s'étaient immortalisés par les conquêtes qu'ils avaient faites sur leurs voisins. Les empereurs d'Abex et d'Angote regardèrent la jeunesse de Mangogul et le commencement de son règne comme des conjonctures favorables pour reprendre les provinces qu'on leur avait enlevées. Ils déclarèrent donc la guerre au Congo, et l'attaquèrent de toutes parts. Le conseil de Mangogul était le meilleur qu'il y eût en Afrique; et le vieux Sambuco et l'émir Mirzala, qui avaient vu les anciennes guerres, furent mis à la tête des troupes, remportèrent victoires sur victoires, et formèrent des généraux capables de les remplacer; avantage plus important encore que leurs succès.

Grâce à l'activité du conseil et à la bonne conduite des généraux, l'ennemi qui s'était promis d'envahir l'empire, n'approcha pas de nos frontières, défendit mal les siennes, et vit ses places et ses provinces ravagées. Mais, malgré des succès si constants et si glorieux, le Congo s'affaiblissait en s'agrandissant: les fréquentes levées de troupes avaient dépeuplé les villes et les campagnes, et les finances étaient épuisées.

Les siéges et les combats avaient été fort meurtriers: le grand vizir, peu ménager du sang de ses soldats, était accusé d'avoir risqué des batailles qui ne menaient à rien. Toutes les familles étaient dans le deuil; il n'y en avait aucune où l'on ne pleurât un père, un frère ou un ami. Le nombre des officiers tués avait été prodigieux, et ne pouvait être comparé qu'à celui de leurs veuves qui sollicitaient des pensions. Les cabinets des ministres en étaient assaillis. Elles accablaient le sultan même de placets, où le mérite et les services des morts, la douleur des veuves, la triste situation des enfants, et les autres motifs touchants n'étaient pas oubliés. Rien ne paraissait plus juste que leurs demandes: mais sur quoi asseoir des pensions qui montaient à des millions?

Les ministres, après avoir épuisé les belles paroles, et quelquefois l'humeur et les brusqueries, en étaient venus à des délibérations sur les moyens de finir cette affaire; mais il y avait une excellente raison pour ne rien conclure. On n'avait pas un sou.

Mangogul, ennuyé des faux raisonnements de ses ministres et des lamentations des veuves, rencontra l'expédient qu'on cherchait depuis si longtemps. «Messieurs, dit-il à son conseil, il me semble qu'avant que d'accorder des pensions, il serait à propos d'examiner si elles sont légitimement dues...

—Cet examen, répondit le grand sénéchal, sera immense, et d'une discussion prodigieuse. Cependant comment résister aux cris et à la poursuite de ces femmes, dont vous êtes, seigneur, le premier excédé?

—Cela ne sera pas aussi difficile que vous pensez, monsieur le sénéchal, répliqua le sultan; et je vous promets que demain à midi tout sera terminé selon les lois de l'équité la plus exacte. Faites-les seulement entrer à mon audience à neuf heures.»

On sortit du conseil; le sénéchal rentra dans son bureau, rêva profondément, et minuta le placard suivant, qui fut trois heures après imprimé, publié à son de trompe, et affiché dans tous les carrefours de Banza.

DE PAR LE SULTANET MONSEIGNEUR LE GRAND SÉNÉCHAL«Nous, Bec d'Oison, grand sénéchal du Congo, vizir du premier banc, porte-queue de la grande Manimonbanda, chef et surintendant des balayeurs du divan, savoir faisons que demain, à neuf heures du matin, le magnanime sultan donnera audience aux veuves des officiers tués à son service, pour, sur le vu de leurs demandes, ordonner ce que de raison. En notresénéchalerie, le douze de la lune de Régeb, l'an 147,200,000,009.»

DE PAR LE SULTAN

ET MONSEIGNEUR LE GRAND SÉNÉCHAL

«Nous, Bec d'Oison, grand sénéchal du Congo, vizir du premier banc, porte-queue de la grande Manimonbanda, chef et surintendant des balayeurs du divan, savoir faisons que demain, à neuf heures du matin, le magnanime sultan donnera audience aux veuves des officiers tués à son service, pour, sur le vu de leurs demandes, ordonner ce que de raison. En notresénéchalerie, le douze de la lune de Régeb, l'an 147,200,000,009.»

Toutes les désolées du Congo, et il y en avait beaucoup, ne manquèrent pas de lire l'affiche, ou de l'envoyer lire par leurs laquais, et moins encore de se trouver à l'heure marquée dans l'antichambre de la salle du trône... «Pour éviter le tumulte, qu'on ne fasse entrer, dit le sultan, que six de ces dames à la fois. Quand nous les aurons écoutées, on leur ouvrira la porte du fond qui donne sur mes cours extérieures. Vous, messieurs, soyez attentifs, et prononcez sur leurs demandes.»

Cela dit, il fit signe au premier huissier audiencier; et les six qui se trouvèrent les plus voisines de la porte furent introduites. Elles entrèrent en long habit de deuil, et saluèrent profondément Sa Hautesse. Mangogul s'adressa à la plus jeune et à la plus jolie. Elle se nommait Isec. «Madame, lui dit-il, y a-t-il longtemps que vous avez perdu votre mari?

—Il y a trois mois, seigneur, répondit Isec en pleurant. Il était lieutenant général au service de Votre Hautesse. Il a été tué à la dernière bataille; et six enfants sont tout ce qui me reste de lui...

«—De lui?» interrompit une voix qui, pour venir d'Isec, n'avait pas tout à fait le même son que la sienne. «Madame sait mieux qu'elle ne dit. Ils ont tous été commencés et terminés par un jeune bramine qui la venait consoler, tandis que monsieur était en campagne.»

On devine aisément d'où partait la voix indiscrète qui prononça cette réponse. La pauvre Isec, décontenancée, pâlit, chancela, se pâma.

«Madame est sujette aux vapeurs, dit tranquillement Mangogul; qu'on la transporte dans un appartement du sérail, et qu'on la secoure.» Puis s'adressant tout de suite à Phénice:

«Madame, lui demanda-t-il, votre mari n'était-il pas pacha?

—Oui, seigneur, répondit Phénice, d'une voix tremblante.

—Et comment l'avez-vous perdu?...

—Seigneur, il est mort dans son lit, épuisé des fatigues de la dernière campagne...

«—Des fatigues de la dernière campagne!» reprit le bijou de Phénice. «Allez, madame, votre mari a rapporté du camp une santé ferme et vigoureuse; et il en jouirait encore, si deux ou trois baladins... Vous m'entendez; et songez à vous.»

—Écrivez, dit le sultan, que Phénice demande une pension pour les bons services qu'elle a rendus à l'État et à son époux.»

Une troisième fut interrogée sur l'âge et le nom de son mari, qu'on disait mort à l'armée, de la petite vérole...

«—De la petite vérole! dit le bijou; en voilà bien d'une autre! Dites, madame, de deux bons coups de cimeterre qu'il a reçus du sangiac Cavagli, parce qu'il trouvait mauvais que l'on dît que son fils aîné ressemblait au sangiac comme deux gouttes d'eau, et madame sait aussi bien que moi, ajouta le bijou, que jamais ressemblance ne fut mieux fondée.»

La quatrième allait parler sans que Mangogul l'interrogeât, lorsqu'on entendit par bas son bijou s'écrier:

«—Que depuis dix ans que la guerre durait, elle avait assez bien employé son temps; que deux pages et un grand coquin de laquais avaient suppléé à son mari, et qu'elle destinait sans doute la pension qu'elle sollicitait, à l'entretien d'un acteur de l'Opéra-Comique.»

Une cinquième s'avança avec intrépidité, et demanda d'un ton assuré la récompense des services de feu monsieur son époux, aga des janissaires, qui avait laissé la vie sous les murs de Matatras. Le sultan tourna sa bague sur elle, mais inutilement. Son bijou fut muet. «Il faut avouer, dit l'auteur africain qui l'avait vue, qu'elle était si laide, qu'on eût été fort étonné que son bijou eût quelque chose à dire.»

Mangogul en était à la sixième; et voici les propres mots de son bijou:

«—Vraiment, madame a bonne grâce, dit-il en parlant de celle dont le bijou avait obstinément gardé le silence, de solliciter des pensions, tandis qu'elle vit de la poule; qu'elle tient chez elle un brelan qui lui donne plus de trois mille sequins par an; qu'on y fait de petits soupers aux dépens des joueurs, et qu'elle a reçu six cents sequins d'Osman, pour m'attirer à un de ces soupers, où le traître d'Osman...»

—On fera droit sur vos demandes, mesdames, leur dit le sultan; vous pouvez sortir à présent.»

Puis, adressant la parole à ses conseillers, il leur demanda s'ils ne trouveraient pas ridicule d'accorder des pensions à une foule de petits bâtards de bramines et d'autres, et à des femmes qui s'étaient occupées à déshonorer de braves gens qui étaient allés chercher de la gloire à son service, aux dépens de leur vie.

Le sénéchal se leva, répondit, pérora, résuma et opina obscurément, à son ordinaire. Tandis qu'il parlait, Isec, revenue de son évanouissement, et furieuse de son aventure, mais qui, n'attendant point de pension, eût été désespérée qu'une autre en obtînt une, ce qui serait arrivé selon toute apparence, rentra dans l'antichambre, glissa dans l'oreille à deux ou trois de ses amies qu'on ne les avait rassemblées que pour entendre à l'aise jaser leurs bijoux; qu'elle-même, dans la salle d'audience, en avait ouï un débiter des horreurs; qu'elle se garderait bien de le nommer; mais qu'il faudrait être folle pour s'exposer au même danger.

Cet avis passa de main en main, et dispersa la foule des veuves. Lorsque l'huissier ouvrit la porte pour la seconde fois, il ne s'en trouva plus.

«Eh bien! sénéchal, me croirez-vous une autre fois? dit Mangogul instruit de la désertion, à ce bonhomme, en lui frappant sur l'épaule. Je vous avais promis de vous délivrer de toutes ces pleureuses; et vous en voilà quitte. Elles étaient pourtant très-assidues à vous faire leur cour, malgré vos quatre-vingt-quinze ans sonnés. Mais quelques prétentions que vous y puissiez avoir, car je connais la facilité que vous aviez d'en former vis-à-vis de ces dames, je compte que vous me saurez gré de leur évasion. Elles vous donnaient plus d'embarras que de plaisir.»

L'auteur africain nous apprend que la mémoire de cet essai s'est conservée dans le Congo, et que c'est par cette raison que le gouvernement y est si réservé à accorder des pensions; mais ce ne fut pas le seul bon effet de l'anneau de Cucufa, comme on va voir dans le chapitre suivant.

Le viol était sévèrement puni dans le Congo: or, il en arriva un très-célèbre sous le règne de Mangogul. Ce prince, à son avénement à la couronne, avait juré, comme tous ses prédécesseurs, de ne point accorder de pardon pour ce crime; mais quelque sévères que soient les lois, elles n'arrêtent guère ceux qu'un grand intérêt pousse à les enfreindre. Le coupable était condamné à perdre la partie de lui-même par laquelle il avait péché, opération cruelle dont il périssait ordinairement; celui qui la faisait y prenant moins de précaution que Petit[47].


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