IV

L'intendance ne se contentait pas de mettre la main sur les ambulances civiles, elle voulait encore appliquer son estampille sur le dos des médecins et s'en faire d'humbles subordonnés. Je n'ai jamais compris pourquoi les grandes ambulances se sont laissé mettre au cou le collier de l'intendance et lui ont prêté serment de vasselage en se faisant un titre d'être ses auxiliaires.

Les grandes ambulances n'avaient nul besoin de l'administration qui, elle, au contraire, ne pouvait se passer d'elles. Il leur était donc facile de conserver une indépendance pleine de dignité.

Parmi les médecins qui se consacraient au soulagement des blessés, un certain nombre se montra absolument réfractaire aux étreintes de l'intendance ; je n'ai pas besoin de dire que j'étais de ces médecins-là.

Pour sortir des portes de Paris, quand il y avait une affaire, il fallait naturellement être muni de certains insignes, tels que : drapeaux aux voitures, brassards estampillés par les maires, cartes d'ambulances et laissez-passer. Il fallait nécessairement, dans l'intérêt du service, qu'on eût recours à des mesures de précaution. Seulement, celles que je viens d'énumérer étaient insuffisantes. Il était facile au premier venu de se procurer tout cela et les routes se trouvaient encombrées de flâneurs, qui en prenaient seulement pour leur plaisir, en se tenant à une distance trop respectueuse de l'affaire.

Leurs voitures rentraient constamment vides de blessés ; ils s'étaient contentés d'admirer les effets du lointain et d'embarrasser la route des ambulanciers sérieux. Rien de plus facile, comme je le dirai tout à l'heure, que d'écarter ces gens-là des routes où ils n'étaient que gênants. Mais l'intendance n'y songeait guère ; elle ne semblait pas tenir absolument à ce qu'on fût utile, elle voulait surtout qu'on portât sa livrée. Aussi, en collaboration de M. Trochu, elle fit publier un arrêté qui lui laissait la faculté de choisir ses élus, c'est-à-dire les gens porteurs de son estampille.

Je ne critique pas l'arrêté d'une manière absolue, mais il ne remédiait nullement à l'abus que j'ai signalé et il devenait une barrière opposée à des médecins qui pouvaient rendre de réels services. Ainsi un fruitier qui aurait désiré faire entendre à sa famille le bruit lointain d'une bataille aurait trouvé devant sa charrette les portes grandes ouvertes, s'il avait pris la simple précaution de demander à l'intendance un visa qu'elle ne refusait à personne, tandis qu'un docteur, fût-il professeur à la Faculté de Médecine, pouvait se voir fermer ladite porte au nez s'il dédaignait de se laisser viser par l'intendance.

Les ambulances régulièrement organisées n'étaient pas non plus, sur ce point, à l'abri de tout reproche. On rencontrait sur les routes des voitures absolument pleines d'ambulanciers. Je me demandais où ils pourraient, au retour, loger leurs blessés? et cela s'est vu jusqu'à la fin de la guerre, c'est-à-dire à une époque où les brancardiers, organisés en escouades, rendaient tout à fait inutile le transport de ce personnel de curieux, qui n'avaient même pas le prétexte de rendre des services.

Pour écarter cette cohue encombrante, il aurait suffi d'interdire le chemin des combats à toute voiture contenant plus d'un ambulancier en dehors du cocher.

On aurait ainsi réservé aux blessés toute la place disponible, et qui se trouvait occupée par des gens qu'une simple curiosité conduisait. Et comme, en général, ces gens-là étaient fort prudents, il en résultait que trop souvent les voitures s'arrêtaient beaucoup trop loin du combat.

Examinons maintenant de quelle façon l'intendance usait de ce monopole tyrannique, et comment elle en remplissait les obligations envers nos pauvres soldats blessés.

Le jour de l'affaire de l'Hay, je me présentai à la porte de Montrouge. L'officier de marine qui commandait le poste vint reconnaître les voitures. Je lui exhibai ma carte de fondateur d'ambulance ; car, en dehors de mon service de voiture, j'avais créé une douzaine de lits où je soignais mes blessés, ce qui me donnait droit à une carte spéciale.

L'officier me rendit ma carte et me dit, avec cette politesse exquise qu'on rencontre toujours chez les officiers de marine :

— Monsieur, je vois sur votre carte la croix rouge, les estampilles municipales, mais je n'y vois pas le visa de l'intendance, et, à mon grand regret, je ne puis vous laisser passer.

— Mais, monsieur, je ne représente pas seulement une voiture de transport. J'appartiens à la science, et mon intervention aura certainement une autre valeur que si j'étais un simple charretier porteur du visa de l'intendance.

— Je le comprends parfaitement, mais ma consigne est formelle et je vous en témoigne tous mes regrets.

— Je suis certain, cependant, que vous allez me laisser passer. Je lui remis alors ma carte personnelle. Il me la rendit en me disant :

— Vous avez raison, monsieur, la voie est libre pour vous, je prends tout sur moi.

Je franchis la porte et je marchai sur Cachan, mais de mauvaise grâce et avec une envie assez accentuée de m'en retourner chez moi. Je me disais : Si l'intendance est si roide, c'est qu'elle a jeté sur ce point une masse de voitures ; le combat semble fini, on n'entend plus le canon, tous les blessés sont probablement enlevés.

J'arrivai à Cachan : la petite place était remplie par une foule de soldats, de mobiles et de gardes nationaux ; j'appris ce qui s'était passé. C'était le jour où nous devions franchir la Marne, et où le passage avait manqué, parce que nos généraux avaientoubliéde prendre assez de bateaux pour faire les ponts. L'engagement sur l'Hay devait être une diversion ; comme l'affaire principale sur la Marne ne pouvait avoir lieu, la diversion sur l'Hay devenait absolument inutile ; mais pendant qu'on était en train d'oublier, il n'en coûtait pas davantage d'oublierde prévenir les troupes qu'il ne fallait point faire la sortie. L'Hay fut donc fort inutilement attaqué, puis onoubliad'envoyer des troupes de renfort, de sorte que, maîtres un instant du village, nous en fûmes bientôt repoussés complétement. Notre défaite nous coûtait environ cinq cents hommes, en grande partie restés dans les lignes prussiennes, puisque nous avions été obligés de rentrer chez nous, d'un côté sur Cachan, et de l'autre sur Villejuif.

La longue et unique rue qui de Cachan conduit à l'Hay était, sur toute sa longueur, coupée par des barricades ; de plus, les avancées étaient protégées par des tranchées non interrompues, qui rendaient les abords impraticables aux voitures. Il fallait donc nécessairement faire à pied les deux kilomètres qui séparent les deux localités.

Dans les maisons qui bordent la place, les voitures, peut-être une dizaine en tout, furent remisées, et je remarquai avec une très-vive surprise que pas une seule, mais pas une seule, n'appartenait à l'intendance. Je ne vis là aucun fonctionnaire grand ou petit, aucun employé au service des blessés relevant de cette admirable administration.

Ainsi l'intendance, qui s'était fait adjuger le monopole des ambulances, non-seulement arrêtait aux portes les gens de bonne volonté qui venaient mettre leurs secours au service des blessés, mais encore elle se dispensait de fournir un concours qui était de sa part un devoir absolu.

— Mais, me dira l'intendance, puisque les voitures ne pouvaient sortir de Cachan, pourquoi les nôtres seraient-elles allées y perdre leur temps?

— D'abord, pour ramener de Cachan les blessés à Paris ; ensuite, là où une voiture ne passe pas, un mulet fait sa route, et si vous aviez envoyé une dizaine de mulets avec leurs cacolets, on aurait pu ramener sur-le-champ des blessés que nous avons été obligés de laisser faute de moyens de transport.

— Mes voitures et mes cacolets étaient sur la route de Villejuif.

— Alors il fallait dire aux soldats : Mes enfants, faites-vous tuer ou blesser sur la route de Villejuif, j'irai vous ramasser. Mais prenez soin de ne pas attraper de balles sur la route de Cachan, car j'ai l'intention de n'y pas mettre les pieds.

Je vis aussi sur la place de Cachan un certain nombre de brancardiers appartenant à l'Internationale, baguenaudant sans direction. Leur présence sur ce point était parfaitement inutile ; là, pour eux, il n'y avait absolument rien à faire.

Je partis avec un brancard, portant ma caisse d'ambulance, et je gagnai la campagne, non par la route, elle était coupée, mais à travers des maisons éventrées.

En arrivant à l'Hay, je trouvai à l'entrée du village un cordon formé d'une vingtaine de Prussiens, l'arme au pied, qui barraient le passage. Il n'y avait point d'officiers parmi eux. Ces hommes étaient sales, puants, l'œil atone, l'air abruti. Il existait pour le moment une espèce de trêve tacite qui nous permettait d'approcher sans recevoir des coups de fusil. Cependant, peu d'instants avant mon arrivée, ils avaient eu l'infamie de faire prisonnier et d'emmener un chirurgien militaire dont j'ai oublié le nom, qui s'était avancé sans armes, et sous la protection du brassard, pour panser nos blessés. Cette ignominieuse violation de la convention de Genève s'est reproduite tant de fois pendant la guerre que je me contente de la mentionner.

Quand je voulus pénétrer dans l'Hay, les soldats s'y opposèrent. Ils avaient probablement de leur côté beaucoup de morts à cacher. Je voulus au moins aller relever les hommes que je voyais étendus dans les champs environnants. Quelques-uns pouvaient encore avoir besoin de soins. Même refus. L'un de ces hommes, qui comprenait quelques mots de français, me dit qu'il était absolument défendu de franchir leurs lignes.

— Je suppose que vous avez autre chose à nous que ces cadavres ; vous avez aussi de nos blessés?

— Oui.

— Alors, puisque vous ne voulez pas que j'aille les prendre, faites-moi apporter les blessés et les morts.

Il appela de nouveaux Prussiens ; les uns allèrent chercher les morts ; les autres, rentrés dans le village, en revinrent portant nos pauvres soldats sur des paillasses, sur des volets décrochés aux fenêtres ; eux aussi manquaient de brancards.

Je m'approchai d'abord du tas des morts. Chez ceux-là, il pouvait encore rester un souffle de vie qu'il ne fallait pas laisser éteindre. Quelle horrible corvée, et comme ma main frémissait en interrogeant tous ces cœurs qui ne battaient plus!

A l'aspect de ces morts, de ces misères, de ces souffrances, j'étais secoué par une émotion profonde.

Le chirurgien est endurci seulement contre la souffrance physique, qu'il est habitué à combattre ; sa main ne tremble pas pendant une opération, quelle qu'en soit la gravité ; il ressent une préoccupation en quelque sorte scientifique et passagère. Mais il subit de cruelles émotions en face de cette misère collective qui étreint des masses d'hommes sur un champ de bataille et qui prend des formes si multiples : la faim, le froid, la fatigue, les nuits passées sur un matelas de boue, les blessures, et cette mort laissant l'homme isolé au milieu de la foule, pendant que les camarades vont en avant ; cette mort qui, sur la terre, son unique linceul, le saisit couché, sans un ami pour recueillir son dernier souffle, sa dernière pensée! Tout cela forme un horrible tableau, et le chirurgien, qui ne subit pas l'entraînement de la lutte, a le cœur brisé et saturé des plus navrantes émotions à l'aspect de ces misères.


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