IX

Pendant le temps qui a séparé la paix avec la Prusse du régime de la Commune, les ambulances furent en partie désorganisées. Le service de bataille n'était plus nécessaire, et l'on pensait bien n'en avoir jamais besoin. L'ouverture des hostilités de cette épouvantable guerre civile vint presque nous surprendre.

Faut-il l'avouer? Nous n'y apportions plus les mêmes sentiments. Contre la Prusse, nous étions entraînés par un élan patriotique qui nous conduisait au secours de nos soldats. Les ambulanciers qui revenaient du combat étaient tristes et mornes, même après le succès. Sous la Commune, les visages étaient indifférents ; on y allait par habitude, un peu par curiosité, mais sans entrain.

Je dis par curiosité ; c'est qu'en effet l'aspect d'une bataille est une chose terrible et grandiose qui attire et entraîne comme les grands spectacles de la nature qu'on est rarement appelé à contempler plusieurs fois.

Il faut bien le dire aussi : dans la guerre de la Commune, si le terrible formait le fond du tableau, souvent surgissaient des incidents où le burlesque jouait un rôle important.

Comme dans les pièces de théâtre, le drame avait son comique.

Si l'intendance de l'armée régulière laissait à désirer dans la guerre contre la Prusse, l'intendance de la Commune était bien autrement incapable de rendre des services.

Je suis persuadé que ces gens-là se préoccupaient surtout du profit personnel qu'ils pouvaient faire dans leur nouvelle situation, aussi tout allait à la diable et chacun tirait de son côté.

Les frères May tenaient le sceptre de l'intendance, et l'aîné eut un mot qui peint bien toute cette bande.

Un de mes amis a un fils qui, pendant le siége contre la Prusse, a fait son devoir dans la mobile. Il y avait attrapé des rhumatismes assez sérieux, il chercha à les utiliser pour ne pas servir sous la Commune.

Mon ami connaissait May ; il fut le trouver et le pria d'employer son fils dans les bureaux de l'intendance, lui exposant que son état de santé ne lui permettait pas de faire un service plus actif.

— Votre fils est devenu malade en servant contre les Prussiens? C'est bien fait pour lui. Qu'est-ce qu'il allait f… là?

Quand je voulus reprendre mes caravanes sous la Commune, je me trouvai démonté. Pierre, mon fidèle cocher, qui avait échappé à toutes les mauvaises chances de nos expéditions contre la Prusse, avait eu la maladresse de se faire écraser bourgeoisement par un omnibus qui lui avait fêlé la tête et brisé une côte. Il était encore trop souffrant pour m'accompagner. Je n'avais plus que le cocher de M. Chevet, qui me conduisit dans la voiture Kerckoff que je montais ordinairement.

La première fois que je sortis, c'était à l'affaire du rond-point des Bergères, là où les gardes nationaux ont si bien marché pour aller au feu, et ont tant couru pour en revenir. Ce fut dans cette journée que Flourens eut l'intelligence de se faire tuer. Quelle jolie débandade que cette première sortie des Communeux contre les Versaillais! Le Mont-Valérien tirait dessus sans leur faire grand mal ; mais je crois qu'ils devançaient les obus à la course. C'était à se tordre de rire, de voir quels jarrets la peur donnait à ces ivrognes. Ils fuyaient, se heurtant, se bousculant, cahotant les uns sur les autres, jetant leurs armes pour mieux détaler. Je me souviens surtout d'un lieutenant saoûl et d'un sous-lieutenant tous deux aussi ivres l'un que l'autre, et qui trouvaient le moyen de courir, même quand ils roulaient par terre.

Toute la bande s'enfuit jusqu'à Paris ; les plus braves cependant s'arrêtèrent à Neuilly. Je ne sais plus le numéro de leurs bataillons ; mais je les avais baptisés le bataillon des bidons vides. En effet, leurs bidons ressemblaient à ceux des Danaïdes, il n'y avait jamais rien dedans ; les bouchons, reconnus absolument inutiles, étaient même supprimés.

On se fait à tout, et l'habitude vient peut-être encore plus vite pour le danger que pour le reste. Ces hommes qui avaient fui, en proie à une terrible panique, finirent par s'habituer au feu, et montrèrent plus tard un courage qui a rendu cette abominable guerre si meurtrière.

C'est ce jour-là qu'on cria pour la première fois : « Les Versaillais tirent sur nos ambulances! » C'était la monnaie de ce cri si connu des émeutiers : « On assassine nos frères! » Voilà ce qu'il y eut de vrai dans cette accusation.

Les insurgés, dans leur fuite, avaient abandonné un canon et deux caissons sur le rond-point des Bergères. De jeunes voyous se glissèrent jusqu'à la pièce de canon et finirent par l'emmener. Restaient les deux caissons. Naturellement le Mont-Valérien tirait sur tout ce qui s'avançait pour s'en approcher.

Il y avait beaucoup de blessés du côté de Nanterre, et il fallait passer sur le rond-point des Bergères pour les aller prendre. Cinq voitures de l'ambulance internationale se dirigèrent de ce côté. Arrivés aux dernières maisons près du rond-point, les communards s'abritèrent derrière les voitures pour s'approcher des caissons, et le Mont-Valérien fit feu. Mais comme on était à peine à 1 kilomètre de la forteresse, et que personne ne fut atteint, il est fort probable qu'on tirait à blanc, sans obus, et comme avertissement. Les voitures revinrent sur leurs pas.

Je voulus tenter l'aventure ; mais comme je n'avais pu obtenir des communeux qu'ils me privassent de leur escorte, je reçus le même accueil, et c'était tout naturel. Les voitures d'ambulances ne sont point destinées à servir de passe-port en pareille circonstance.

Je n'insistai pas. Je me contentai de ramasser sur la route les débris de la bousculade qui venait d'avoir lieu. Il n'y avait qu'un seul blessé par coup de feu, les autres étaient des contusionnés et des écloppés, tous plus ou moins ivres naturellement.

Il paraît que la peur est contagieuse. Mon cocher me déclara que je pouvais lui chercher un successeur et qu'il ne remettrait plus les pieds dans ces bagarres.


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