III
La foule a couvert l'ancien Polygone. Et, par toute la ville, des millions de regards vont suivre l'aéroplane, le soutenir dans sa course. Le temps resplendit. Le ciel, palpitant et soyeux, semble un grand velum accroché au clou d'or du soleil et tendu sur la fête.
Claire suit de loin tous les mouvements de son fiancé. Elle a peur. Les menaces de Villeret la hantent. Si elle osait, elle irait à Lucien, elle le supplierait: «Ne partez pas». Mais elle n'ose pas. Et puis, Paris attend.
Le feutre rabattu sur les yeux, Chatel serre des mains, se laisse accaparer par un journaliste,par un ami, surveille le ciel, revient à son appareil, examine encore les tendeurs, l'hélice. Il tire sa montre. L'heure approche.
Lucien se dirige vers Claire. Devant la foule, par respect humain, ils se contentent de se serrer la main. Mais qui dira tout le réconfort, tout l'espoir, tout l'amour qui peuvent passer entre deux mains qui s'étreignent...
Déjà, Chatel est au volant. Il lève le bras, afin qu'on s'écarte. Le moteur part, l'hélice tourne. Et tandis que, d'un geste coutumier, le pilote assure son feutre sur son front, déjà l'oiseau fuit, rase le sol, quitte terre et, brusquement, prend son essor.
D'instinct, la foule s'est ruée derrière lui. Mais Claire est incapable d'avancer. Et la voilà seule. Toute sa vie est là-haut. Elle sent en elle un grand vide douloureux. Elle respire mal. Comme il monte vite. Il lui faut un quart d'heure, pour décrire sa courbe au-dessus de Paris. Que c'est long, un quart d'heure!...
Soudain, un ricanement éclate derrière elle. Elle se retourne. Villeret... Encore lui! Et unetelle joie mauvaise le transfigure, qu'aussitôt l'appréhension de Claire fait prise, se bloque. Elle est sûre d'un malheur. Quel piège a-t-il tendu? Tout son être interroge.
Oh! Villeret ne se contiendra pas. Il veut tout son plaisir. Et le meilleur de sa vengeance, ce n'est pas la mort brusque de Chatel. C'est la torture de Claire, qui va savoir, qui va attendre, qui va vivre là des secondes d'horreur sans pareille.
En dix mots, il lâche son secret. Et c'est en effet une torture sans nom. Quiconque n'a pas aimé ne peut pas la comprendre. Ainsi, peut-être dans un instant, peut-être dans cinq interminables minutes, cette petite chose blanche, là-haut, qui emporte sa vie, va flamber, s'effondrer, s'abîmer, comme une pierre qui tombe. Lucien! Lucien!
Et elle ne peut rien. C'est surtout son impuissance qui l'affole. Ne rien pouvoir... Elle voudrait crier, hurler, elle voudrait que sa voixportât jusqu'à ce petit point brillant au loin dans le soleil: «Redescends, redescends vite!» Et elle ne peut rien...
Ah! Villeret a bien choisi son moment pour parler. Assez tôt pour guetter l'inévitable. Trop tard pour l'empêcher.
Claire balbutie de pauvres mots sans suite. Il lui semble qu'elle se rétrécit, qu'elle redevient une toute petite fille. Elle voudrait pleurer, tomber à genoux, ne plus voir, mourir. Ses regards se troublent. Des étincelles dansent devant ses yeux. Est-ce le petit point blanc qui s'enflamme? Oui? Non. Pas encore. Et rester là, rester là...
Soudain, derrière elle, une grande clameur monte. Ah! cette fois, c'est la fin. Mais Villeret crache un juron de rage. Elle tourne la tête. Spectacle de rêve... Devant les ateliers, un homme, tout seul, un colosse tire derrière lui un aéroplane en feu, s'élance sur le champ de manœuvre. Le vent de sa course prodigieuse avive l'incendie et déploie dans son dos d'immenses ailes de flammes.
Il s'arrête. Claire n'ose pas espérer encore. Mais Villeret s'est déjà ressaisi. S'est-il trompé d'appareil, dans le trouble et dans la nuit? Chatel, méfiant, en a-t-il pris un autre au dernier moment? Qu'importe. C'est à recommencer.
Sauvé! Lucien est sauvé! Et tandis que, là-bas, le petit point blanc incline déjà vers le couchant sa courbe glorieuse, Claire pense défaillir dans la détente exquise, le brusque passage de l'agonie à la résurrection.
Cependant, le géant abandonne l'aéroplane qui achève de se consumer. Il a rompu le cercle des curieux. Il s'approche. Ses cheveux et sa moustache sont brûlés. Sa face noircie est gonflée de fureur. On dirait qu'il cherche quelqu'un.
Il a reconnu Villeret... Et des paquets de mots se heurtent dans sa bouche encore empâtée d'ivresse, s'échappent de ses lèvres brûlées... C'est lui, c'est cet homme-là qui a voulu l'acheter. C'est lui qui a mis cette bouteille d'absinthe dans sa cabine. Il s'en doutait.S'il n'avait pas, à peine éveillé, encore ivre, jeté sa cigarette allumée sur les toiles d'un appareil, il n'aurait jamais rien su. Mais, maintenant, il comprend tout. Ce bandit-là voulait tuer M. Chatel, le flamber en pleine course. Canaille!... Tuer M. Chatel, son dieu! Mais il est pris, le gredin... Il ne recommencera pas!...
Et, avant qu'on ait pu l'empêcher, Lanoix, furieux d'absinthe, fou d'indignation, sort son revolver de la poche de son vaste pantalon et par six fois tire sur Villeret, l'abat comme une bête nuisible.
167
168169
LE FISTAUDILE BRACONNIER
—Bouge pas, ou je tire!
A vingt pas, le garde tenait Charoux au bout de son fusil.
Le braconnier, ramassé, aplati contre le sol, hésita une seconde. Soudain, il se détendit, d'un élan formidable. Un coup de feu éclata. Manqué! Charoux bondit à travers bois. Gare au second coup. Il entendit la détonation. En même temps, un atroce coup de fouet lui gifla l'oreille. Il buta, crut tomber. Il porta la mainà sa nuque, la retira rouge et chaude de sang. Des plombs, heureusement. Mais le garde accourait, criant:
—Rends-toi! Rends-toi! Ou je recommence.
Alors, Charoux trouva la force de fuir. Et la poursuite reprit, féroce. Le garde, tout en courant, armait à nouveau son fusil. Le braconnier laissait de son sang aux feuilles du taillis. Mais, plus agile, éperonné par la volonté d'échapper à la loi, il augmentait entre eux la distance.
Cependant, il s'épuisait. Il ne s'orientait plus. Bientôt, il tomberait. Et le garde n'aurait plus qu'à le ramasser. L'éclaircie d'une route apparut à travers les arbres. D'un saut, il franchit le fossé. Puis il s'arrêta, fauché par cet effort suprême, envahi d'un vertige où la forêt tournoyait autour de lui.
Mais, dans la perspective droite, une auto approchait. Charoux n'hésita pas. Elle lui apportait la dernière chance de salut. Titubant, il s'avança vers elle, au milieu de lachaussée, les bras étendus, comme pour lui barrer le chemin.
Le conducteur était seul dans sa voiture. Il ralentit, s'arrêta. A la fois suppliant et farouche, le braconnier lui cria, la voix rauque, sans abandonner un perpétuel tutoiement:
—Emmène-moi... Emmène-moi, mon fistaud. Je t'expliquerai...
Il n'attendit pas la réponse, sauta dans la place libre:
—Vite, vite. Démarre. Filons...
Subjugué ou consentant, le chauffeur obéit. L'auto prit rapidement une allure tendue. Puis, sans mot dire, les deux hommes se dévisagèrent, d'un regard en coin.
Le conducteur avait une trentaine d'années. La tête était fine et soignée, la casquette et le manteau confortables. C'était, à coup sûr, le propriétaire de la voiture.
En sens inverse, l'examen dut être moins favorable. Avec ses vêtements en loques et sa figure en sang, Charoux, subitement surgi de la forêt, évoquait quelque homme des bois oudes cavernes, l'ancêtre primitif dont il gardait la forte mâchoire, les lourdes épaules en voûte, les mains emmanchées, comme des outils formidables, au bout des bras trop longs, le regard animal, à la fois violent et doux de bête traquée.
Cependant, le braconnier posait sa patte énorme sur le genou du conducteur. Et, de sa voix éraillée de solitaire:
—T'es un frère. Sans toi, il m'avait, le gâfier...
—Le gâfier?...
—Ben oui, quoi, le garde... le garde à M. Chatel. Crois-tu, mon fistaud, qu'il m'a envoyé un coup de clarinette dans la tronche, et tout ça pour un loustracot?
Et, narquois, remis de sa chaude alerte maintenant que l'auto l'emportait loin du garde, Charoux sortit de la poche de son ample pantalon de velours le loustracot, un petit lapin de garenne pris au collet.
Imperceptiblement, le chauffeur sourit. Alors, encouragé, reconnaissant aussi, le braconnier dit la longue rivalité, la vieille haine recuite entre lui et le garde de M. Chatel, leurs tours, leurs ruses à tous deux, les alternatives de victoires et de défaites.
Parbleu, il avait été pincé plus d'une fois. Ce qu'il en avait entassé, des amendes. Ce qu'il en devait... Ça se comptait par milliers de francs, dont il n'avait pas le premier sou. Il l'avouait avec une pointe d'orgueil, comme un capitaliste parle de ses fonds.
Seulement, dame, cette fois-ci, ça lui aurait coûté plus cher. On l'aurait salé. Parce qu'ils s'étaient un peu cognés, le garde et lui; ils avaient «fait des armes» au moment où le gâfier l'avait surpris à visiter ses collets.
Tout de même, il retournerait dans les bois de M. Chatel. Il ne pouvait pas travailler ailleurs. Il était là comme chez lui. Le propriétaire n'y chassait pas trois fois par an. C'était un gros monsieur de Paris, qui avait acheté tout le patelin et qui ne connaissait même pasau juste son domaine. Vraiment, ça ne lui faisait pas de tort, à ce M. Chatel, qu'on lui emprunte quelque gibier par-ci, par-là.
Et soudain, Charoux s'arrêta, frappé comme d'un nouveau coup de feu. Il exhala sa stupeur dans le plus gros juron. Devant ses yeux, sur la petite plaque de cuivre où doit s'inscrire le nom du propriétaire de l'auto, il venait de lire: «Lucien Chatel...»
Il se tourna vers le conducteur, et, la voix plus enrouée que jamais:
—Comment? Comment?... C'est toi, M. Chatel?
Son compagnon acquiesça d'un signe de tête. Alors, l'air piteux comme un fauve pris au piège, Charoux se lamenta. Non, vraiment, ce n'était pas chic de le laisser jaspiner, raconter ses histoires, au lieu de l'arrêter tout de suite.
Pas un instant, la tentation ne l'effleura d'user de violence, de menacer le conducteur,de le jeter bas, ou de s'enfuir. Non. En dehors de l'action, de la lutte, il était très doux. Puisqu'il était pincé, tant pis, il se rendait. Il dit, presque à voix basse:
—Alors, où que tu me mènes? A la ville? A la gendarmerie? Chez le garde?
Mais le jeune homme secoua la tête:
—Je suis le fils de ce M. Chatel chez qui vous braconnez...
Charoux l'interrompit. Et, avec une nuance de regret:
—Alors, t'es aussi proprio?
Lucien Chatel sourit:
—Mon père est industriel à Paris. Je m'occupe d'aviation.
—Les caisses qui volent?
—Oui. Je pourrais, en effet, vous conduire à la ville. Mais vous vous êtes fié à moi et je ne veux pas en abuser. Vous êtes libre.
Il stoppa. Stupéfait, Charoux restait assis auprès de lui. Enfin, le braconnier reprit haleine:
—Vrai? Vrai?
Lucien Chatel lui dit doucement:
—Mais oui. Seulement, essayez de profiter de la leçon, de travailler au lieu de braconner.
Mais Charoux n'était pas revenu de sa surprise. Il dit, en sautant sur la route:
—Ah! ben... Ah! ben!... Tu peux dire que t'es un bon fieu, toi.
Et l'auto repartait que, planté dans l'herbe du bas-côté, il criait encore:
—Tu sais, mon fistaud, je te revaudrai ça. J'ai du cœur dans le ventre, moi, sans en avoir l'air. Si jamais t'as besoin d'un gars fortiche, je serai là.
177
IISERVICE DE NUIT
Lucien Chatel atterrit sans encombre. Il avait à peu près atteint le point qu'il s'était fixé pour sa première escale. Parti de ses ateliers de Vincennes, vers cinq heures du soir, il s'arrêtait, deux heures plus tard, en pleine Touraine. Il aurait voulu descendre exactement au Chesnaye, dans le domaine de famille. Mais son oreille exercée discernait, depuis peu, un bruit anormal dans la marche de l'appareil. Quelque organe devait chauffer. Ç'eût été folieque de compromettre le sort de la randonnée finale, de Paris à Bordeaux, pour la puérile satisfaction de descendre sur ses terres. Sagement, il avait donc stoppé à une vingtaine de kilomètres du Chesnaye.
Il était seul. Il avait atterri à la lisière d'un bois, dans une sorte d'enclave dérobée aux regards, d'où, cependant, il apercevait la route, entre ses deux rangs de peupliers. Bien que les jours fussent longs, les paysans avaient déjà dû regagner les villages. Son mécanicien devait bien essayer de le suivre en auto. Il avait même pris de l'avance. Mais quand parviendrait-il à le rejoindre? Il ne fallait pas oublier que son appareil avait presque atteint le cent à l'heure.
Secouant la mélancolie de la solitude et du soir, Chatel se mit à la besogne. Il avait hâte de connaître le dommage. Hélas! ses prévisions étaient dépassées. Un grippage était à craindre. Continuer sa route dans ces conditions, c'était compromettre le succès de l'entreprise. Une substitution s'imposait. Mais la pièce de rechangeétait à l'usine. Il voulait la choisir lui-même. Et cette voiture qui n'arrivait pas...
Un moment, il s'abandonna au découragement. Il jouait une partie suprême. Véritable précurseur, il avait longtemps tenu le premier rang parmi les héros de l'aviation. Mais la chance avait tourné. D'autres aéroplanes s'affirmaient supérieurs aux siens. Alors, d'un sursaut d'énergie, il avait créé, d'après des conceptions toutes neuves, un appareil destiné, dans sa pensée, à rétablir sa souveraineté. Ses essais étaient demeurés ignorés de ses concurrents. Enfin, sûr de lui, il avait entrepris dans le mystère cette randonnée de Paris à Bordeaux avec une seule escale, dans un temps réduit à l'extrême. Devrait-il donc rester à mi-chemin? Ses rivaux auraient bientôt fait de connaître et de répandre son insuccès.
Dans le crépuscule, il sonda la route. Un nuage de poussière monta entre les deux lignes de peupliers. Chatel reconnut de loin savoiture, où, dans l'un des deux baquets, s'incrustait son mécanicien. De son côté, le chauffeur l'avait découvert. Très vite, il le mit au courant de l'incident. Il s'agissait de rebrousser chemin ensemble, de rapporter au plus tôt la pièce indispensable. Une nuit blanche sur la route noire? Il en avait connu bien d'autres.
Mais qui garderait l'aéroplane? Il ne pouvait pas l'abandonner seul, dans la nuit, en pleins champs? Exaspéré par de récentes trahisons, il en était arrivé à un tel état de défiance qu'il redoutait tout de ses adversaires. La lutte lui apparaissait sans merci. Qui sait si on ne l'avait pas dépisté; s'il ne retrouverait pas son appareil sournoisement détérioré; si tout au moins on n'en aurait pas surpris le secret?
De nouveau, Chatel sentit le sort contraire. Mais, dans la pénombre, un homme jaillit du bois. Formidable, déguenillé, il bondit jusqu'au jeune inventeur et le dévisagea rapidement. Puis il prononça, essoufflé:
—Ah! c'est bien toi, mon fistaud. Je t'ai vu tomber, de loin. Une heure que je cours. Ceque j'en ai mis. Tu t'es pas fait mal? T'as pas besoin de moi?
Chatel se souvenait de l'avoir vu. Mais où? Quand? Il prononça:
—Qui êtes-vous?
L'homme leva vers le ciel des mains énormes. Puis il les laissa bruyamment retomber sur ses genoux repliés:
—Comment! tu ne me reconnais pas? Tu sais bien, il y a six mois... Ton gâfier, ton garde, me courait après, à cause que je bricolais dans tes bois. Alors, j'ai sauté juste dans ta bagnole, qui passait sur la route. Et toi, au lieu de me ficher dedans, tu m'as laissé partir, à quelques lieues de là. Ah! c'est moi qui n'oublierai jamais ça. Je te l'ai dit, que je te le revaudrais. T'as bien quelque chose à me commander. Tu sais, j'ai tâté un peu de tous les métiers. Je suis bon à tout.
Chatel se rappelait maintenant l'aventure. Oui, un braconnier redoutable, qui s'était pris au piège, en effet, dans sa fuite, et qu'il avait eu la faiblesse de rendre à la liberté. Il s'inquiétaitde voir ce louche individu rôder autour de son appareil. Il lui dit:
—Non. Je vous remercie. Je n'ai pas besoin de vous.
Mais l'autre insistait, tenace, ses grands traits hâves allongés de réel chagrin:
—Ah! mon fistaud, c'est pas bien, ce que tu fais là. T'as pas confiance en moi, t'as tort. Tu comprends, moi, je veux ma revanche. Juste, je te vois tomber du ciel. Je me dis: «Chouette! c'est M. Chatel. Je vais pouvoir y donner un coup de main». Je galope, je galope à m'en crever. Et puis, v'là que tu me renvoies. Faut-y qu'on aille te chercher du monde? Je peux encore courir. Dans une heure, je t'aurais ramené des gens. Ou bien des fois qu'y faudrait te garder ton cerf-volant, on serait là, tu sais.
Chatel haussa les épaules. Talonné par l'heure, il avait bien pensé à confier son appareil au premier venu. Mais quoi? S'en remettreà ce braconnier qui ne saurait pas résister à la tentation, à l'appât d'une pièce d'or? Non, non, ce serait folie. Il répéta:
—Je vous remercie.
Le braconnier fit un pas en arrière, roula ses épaules formidables:
—Allons, tant pis. Je m'en vais. Mais c'est dommage. Parce que, vois-tu, mon fistaud, ça m'aurait fait plaisir de te servir. Et puis, ça m'aurait peut-être porté chance. Justement, je voulais acheter une conduite. Depuis que je t'ai vu, j'ai fait quatre mois de prison, sans que ça paraisse. Oui, oui, tu ne t'occupes pas de ces affaires-là. Mais, enfin, ton gâfier a fini par m'avoir. Et, comme on s'était un peu cogné, on m'a salé. Alors, j'ai réfléchi, entre mes quatre murs. J'ai soupé du truc. Je voudrais devenir comme les autres. Et des fois que tu m'aurais employé, ça m'aurait peut-être montré la route... Allons, bonsoir la compagnie.
Déjà, il s'enfonçait dans l'ombre. Alors, d'une brusque impulsion, Chatel le rappela:
—C'est sérieux, que vous voulez devenir un honnête homme?
—Ah! mon fistaud, vrai comme je te parle.
—Eh bien, soit. Vous allez garder l'appareil jusqu'à ce que je revienne. Je vous le confie. Vous n'en laisserez approcher personne, absolument personne...
Le braconnier, ardent et joyeux, étendit la main:
—Ah! pour ça, tu peux être tranquille. Le premier qui s'amène, je le casse.
Chatel ne put s'empêcher de sourire:
—Je n'en demande pas tant. Il vous suffira de l'éloigner. Alors, c'est entendu: je peux compter sur vous? Vous ne vous endormirez pas?
—Moi? Dormir la nuit! Tu ne me connais pas. C'est le jour que je rouffionne!
Le lendemain, dans la matinée, Chatel retrouva le braconnier à son poste. Quelques paysans regardaient l'appareil, mais à longueportée. Le gardien les éloignait, d'un poing formidable. Épanoui, il rendit compte de sa mission: tout s'était bien passé. Mais quand Chatel, la main au gousset, voulut lui régler son salaire, il s'assombrit soudain. Et, abandonnant son tutoiement, pour la première fois, tant il était indigné:
—Non, mais des fois. Monsieur Chatel, vous ne m'avez pas regardé. Est-ce que je passe pas toujours mes nuits dehors? Ça ne me change pas. Et même, c'est moi qui vous redois. Car c'est décidément moins amusant de prendre un lièvre au collet que de garder un aéroplane...186
187
IIILE CHIEN DE GARDE
Comment peindre le bonheur du braconnier Lanoix, dit le Fistaud, le jour où l'aviateur Lucien Chatel l'attacha décidément à son service? Depuis la nuit où, dans les plaines de Touraine, il avait monté la garde autour de l'appareil de Chatel, il brûlait de s'arracher à sa vie ancienne et de se dévouer au jeune inventeur. Et voilà que ce rêve de rédemption se réalisait. On le prenait comme homme de peine. Quelle joie!
Mais un fauve ne s'apprivoise pas en un jour. Le Fistaud gardait ses habitudes de sauvagerie. Il obtint de coucher dans un coin du vaste hangar où s'abritaient les aéroplanes, à la lisière du plateau de Gravelle. D'oreille subtile et de sommeil léger, il excellait à ce métier de veilleur de nuit. Puis, le jour levé, il devenait l'homme à tout faire.
En réalité, il n'avait jamais su que tendre des collets aux lapins et prendre des perdrix dans les fines mailles des «panneaux». Mais sa force, son ingéniosité, son bon vouloir ne connaissaient pas de bornes. Et il n'était heureux que quand Lucien Chatel les employait. Rôdant sans cesse autour de son maître, il épiait ses regards, devinait ses désirs. Il n'avait pas son pareil pour abattre en trois coups de hachette le taillis qui gênerait l'essor, pour arracher du sol le quartier de roc où s'accrocheraient les roues du châssis, pour repousser, avec des gestes véhéments et des harangues brèves, la foule envahissante.
Dans la cour de l'atelier, il multipliait sesexploits. Son formidable coup d'épaule valait le plus formidable levier. A lui seul, il roulait dehors un appareil, dégageait le camion embourbé, transportait les pièces massives des machines-outils, les lourdes billes de bois d'où on tirait l'armature des aéroplanes.
Mais où il se montrait le plus touchant, le plus surprenant, vraiment unique, c'était dans son zèle farouche, dans sa fervente gratitude envers le patron.
Après un beau vol de Chatel, l'enthousiasme du Fistaud éclatait en tonnerre, dépassait celui de la foule. Il se lançait dans des louanges toutes gonflées de lyrisme, déclarait à qui voulait l'entendre—et même à qui ne voulait pas l'entendre—que «M. Chatel avait bien mérité son succès, parce qu'il avait du cœur dans le ventre et de l'âme dans le cœur».
Le jour où il apprit la décoration de Chatel, il fut foudroyé de joie, comme si l'événement tombait sur lui-même. Et pour montrer à son maître combien l'émotion l'avait bouleversé, il lui dit:
—Ah! mon fistaud, j'en faisais des larmes...
Par exemple, il détestait les rivaux et les concurrents de Chatel.
L'ardeur de sa rancune lui inspirait même parfois une sorte d'éloquence et de poésie. Pour blâmer la tactique de Choper, qui rase toujours prudemment le sol, au point qu'il le toucherait sans qu'on s'en aperçût, le Fistaud ricanait:
—Il va pleuvoir demain, les hirondelles volent près de terre.
Parmi les dates mémorables de l'histoire du Fistaud, il convient de rappeler celle où on lui confia, pour la première fois, la direction d'un camion automobile, d'une de ces voitures rudes et rapides qui transportent jusqu'aux champs d'aviation l'aéroplane démonté.
Il avait très vite appris à conduire. Cela lui plaisait, ces marches forcées où l'on roulait des nuits entières, à travers la campagne et les bois, pour livrer à temps la cellule ou le fuselage attendus. Et puis, il montait en grade.
L'orgueil de sa fonction, le sens de sa responsabiliténouvelle hâtaient sa métamorphose. Il avait pris, dans sa dure et cahotante existence, le goût de la boisson. Or, peu à peu, il renonçait à l'alcool. Bon sang, il ne s'agissait pas de conduire de travers et d'entrer dans du monde!
Le jour ne vint-il pas où Lanoix eut un livret de Caisse d'Épargne à son nom? Le Fistaud capitaliste! Il en rigolait lui-même.
Parfois, cependant, sous ce vernis bourgeois, la sauvagerie reparaissait. Jamais le Fistaud, par exemple, ne parvint à abandonner son tutoiement universel. Cela n'allait pas sans quelque inconvénient. Un riche client anglais, auquel Lanoix, du haut de son camion, avait livré un appareil, dit à Chatel, quelques jours plus tard, d'un air choqué:
—Oh! Quel est cet homme que vous m'avez envoyé et qui m'a tutoyé tout le temps?
Malgré ces à-coups inévitables, le Fistaud semblait s'adapter à sa nouvelle vie. Elle lui révélait d'agréables sensations. C'est ainsi que, livrant un aéroplane à Calais, il découvrit lamer. Arrivé à dix heures du soir, il s'était levé avant le jour, tant l'impatience l'agitait. Dans l'obscurité, il avait marché sur la plage, jusqu'à rencontrer le flot. Et là, les pieds dans l'eau, il avait attendu l'aurore.
C'est vers la même époque que Lanoix fut initié aux joies du théâtre. Son patron lui avait donné un billet pour une féerie à grand spectacle. Dès quatre heures de l'après-midi, le Fistaud, luisant de pommade, partit à pied de Vincennes pour le Châtelet. Il avait peur d'arriver en retard. Ce fut une merveilleuse soirée. Sûr que ce n'était pas du riflot. Malheureusement, elle ne se passa pas sans heurt. Des spectateurs jacassant dans une loge voisine, le Fistaud prétendit leur imposer silence en brandissant un poing formidable. Un peu plus tard, il faillit se faire expulser. Le héros enlevait l'héroïne en aéroplane. Et comme l'appareil glissait au long d'un fil d'acier, le Fistaud, soudain dressé, protesta avec véhémence:
—Y triche! Y triche!... Y a une ficelle!
Qui sait ce qu'aurait duré cette vie dedélices? Mais le Fistaud pécha par excès de zèle. Un jour, rôdant autour des ateliers, il tomba en arrêt devant un ouvrier endormi sur un tas de copeaux. Le malheureux avait travaillé la nuit précédente, et le sommeil l'avait terrassé. Mais Lanoix n'entrait pas dans ces détails-là. Qu'on pût dérober à M. Chatel des heures d'atelier, des heures payées, voilà ce qu'il ne pouvait admettre. Indigné, il réveilla le camarade d'un coup de botte. L'autre goûta mal la leçon. On en vint aux arguments frappants. La victoire resta au Fistaud qui, d'un coup de barre de fer, décolla presque l'oreille du dormeur.
L'atelier ne sut pas estimer cet exploit. On trouva que le chien de garde dépassait son rôle. Et l'on jugea sa présence intolérable. Lucien Chatel le comprit. Mais, n'osant pas rejeter Lanoix à sa louche existence d'autrefois, il se proposa de l'attacher à son service personnel.
Une circonstance dramatique devait d'ailleurs, bientôt après, hâter sa résolution. Décidémentpartisan d'une justice expéditive, le Fistaud exécuta froidement, d'un coup de revolver, l'auteur d'une tentative criminelle, heureusement avortée, dont le jeune aviateur devait être la victime. Lanoix fut acquitté devant la Cour d'assises. Mais Chatel, qui venait précisément de se marier, saisit cette occasion d'attacher au logis son redoutable chien de garde.
Le Fistaud accepta. Dans la petite maison de Saint-Mandé, où habitait Chatel, il déploya son ardeur et son industrie. Il jardina, frotta, astiqua, donna la main aux gros ouvrages, courut aux commissions pour la cuisinière.
Pénétré de respect pour l'asile de son dieu, il circulait à pas feutrés de cambrioleur.
Cela dura tout un hiver. Puis, le Fistaud devint languissant. Ses soupirs ébranlaient les cloisons. Enfin, un matin de printemps, il se confessa devant Chatel, oubliant, dans cette circonstance solennelle, de le tutoyer:
—Écoutez, Monsieur Chatel, je peux plus durer. Je manque d'air, ici. C'est pas mafaute. La maison est chaude. La table est bonne. Je roule sur l'or. Mais enfin, j'étouffe. Je pèse six cents kilos. Je peux plus être frottisseur. Ce goût d'encaustique, ça me donne mal au cœur. J'ai besoin de passer des nuits dehors, de rouler, d'être libre. C'est plus fort que moi. Alors, faut que je parte. Faut que je retourne là-bas, en Touraine, par chez vous. J'oublierai jamais comme vous avez été bon pour moi, Monsieur Chatel. Aussi je vous promets que j'irai jamais plus braconner sur vos terres. Non, ça, jamais. Je bricolerai chez les voisins...196
197
198199
LE NIDLE NID
LE NID
Cette fois, c'était bien décidé. On tentait le grand coup. Depuis trois semaines que l'on était prêt, le vent et la pluie n'avaient pas discontinué. Enfin, le beau temps semblait s'établir. On allait vite en profiter. Car on n'est jamais sûr de rien, dans ce changeant mois de mai.
Donc, la veille au soir, on était parti en auto pour Bourges, où l'aéroplane était garé en bordure du polygone. Toute une escouade à bord: l'inventeur Chatel et sa charmante femme; Belot, auquel on devait le moteur; le peintreAussard, passionné d'aviation; le mécanicien Boulon et son fidèle acolyte Rocat.
Toute cette jeunesse—Aussard, l'aîné, touchait juste la trentaine—respirait l'espoir. Pas un qui ne fût convaincu du succès de la tentative. Aux derniers essais, trois semaines plus tôt, Chatel n'était-il pas resté trois heures en l'air, sans un raté, sans une alerte? Il était descendu volontairement. Il lui restait, dans son réservoir, juste autant d'essence qu'il en avait usé. Donc rien ne s'opposait à ce qu'il réussît sa randonnée de Bourges à Paris.
Aussi, il fallait les entendre, tandis qu'au point du jour l'auto les emportait vers le hangar. Ah! le frisson de l'aube n'arrivait pas à refroidir leur enthousiasme. Tous, depuis la fervente compagne de l'aviateur jusqu'à l'apprenti Rocat, avaient dans Chatel une foi absolue. Il triompherait. Et cette randonnée frapperait les esprits, attirerait définitivement l'attention sur l'appareil de Chatel et le moteur de Belot, achèverait de consacrer la gloire des deux inventeurs.
Le mécanicien Boulon ouvrit la petite porte du hangar. Tous y pénétrèrent à sa suite. Dans la pénombre, l'aéroplane tendait ses ailes claires. Et tout à coup:
—Oh! voyez donc, s'écria MmeChatel.
Une hirondelle se heurtait aux cloisons, tournoyait, d'un vol affolé.
—Sûr qu'elle se sera glissée dans le hangar et qu'elle aura fait son nid dans un coin, grommela Boulon. C'est pas cérémonieux, ces bêtes-là. Ça s'installe partout.
Elle ne s'échappa que quand les panneaux mobiles eurent démasqué la grande baie. MmeChatel, sur le seuil, la suivit des yeux.
Cependant, on activait les préparatifs. Boulon se multipliait, attentif et dévoué. Il stimulait Rocat: «L'eau, l'essence... allons, hop!» Belot, méticuleux, le lorgnon pinçant le bout du nez, la pointe de barbe en arrêt, inspectait en tous points son moteur. Chatel, très calme, vérifiait les tendeurs et les commandes. Dans un coin, Aussard crayonnait un croquis sur son bloc-notes.
Quand tout fut prêt, on sortit soigneusement l'appareil. Le ciel restait pur, l'air calme. Un temps à souhait. Et soudain MmeChatel s'écria encore:
—Oh! regardez! L'hirondelle... l'hirondelle du hangar! Elle ne s'est pas éloignée. Je l'ai bien suivie. Et maintenant elle tourne autour de l'aéroplane. Que veut-elle donc?
L'apprenti Rocat, subtil et souple, se haussait, se baissait, fouillait du regard tous les coins et recoins de l'appareil. Et tout à coup, désignant l'angle de deux surfaces, aile et cloison, il eut un cri de triomphe:
—Tiens, pardi! Elle a fait son nid dans l'aéroplane...
Le peintre Aussard tendit l'oreille:
—Et le joli, c'est qu'il y a des petits!
Évidemment, c'était tout simple. Comme le mauvais temps avait suspendu les essais depuis près d'un mois, l'oiseau s'était glissé dans le hangar, avait appuyé son nid à deux parois de toile, avait pondu, couvé, et voyait maintenant avec stupeur traîner sa nichée au grand jour...
Ce n'était rien. Mais le curieux, c'est que ce «rien» prit subitement une importance capitale. Toujours l'histoire du grain de sable dans l'organisme et qui peut en suspendre la vie, l'éternel contraste des petites causes et des grands effets.
Tous les six, le menton levé, les mains oisives, contemplaient le nid, comptaient les becs ouverts, au moins une demi-douzaine. Un instant, ils en oubliaient l'audacieuse randonnée et tous les longs espoirs flottant dans son sillage.
Puis des avis s'affirmèrent, simultanément.
—Faut l'enlever, décida Boulon.
—N'y touchez pas! s'écria MmeChatel.
—Pauvres petiots! murmura le peintre.
—C'est plutôt la mère, qu'est pas à la noce, dit Rocat.
—A moi le record! sourit Chatel. J'emmène au moins six passagers.
Puis il y eut un moment de stupeur, à voir combien les opinions différaient et se passionnaient, sur un si minuscule incident. Qu'allait-ondécider? Seul, Belot, homme précis, n'avait pas soufflé mot. Chatel l'interrogea:
—Et vous, Belot, qu'est-ce que vous en pensez?
L'ingénieur le regarda par-dessus son lorgnon et détacha nettement:
—J'écoute, et je constate que le problème a trois solutions: 1opartir en détachant le nid; 2opartir en emportant le nid; 3one pas partir...
Et de nouveau, le silence tomba, un vrai silence d'angoisse, tant le choix apparaissait délicat, difficile.
Pathétique, MmeChatel rompit la trêve:
—Il ne faut pas le détacher. Il fait corps avec la toile et les tendeurs. On le briserait. On ne l'aurait qu'en miettes. Et ça porterait malheur à l'aéroplane, au voyage, à mon mari. Non, non, je ne veux pas.
—Cependant, dit le peintre, si Chatel emporte ces petits à 80 à l'heure, ça leur coupera la respiration. Et que deviendra leur mère?
—Elle les suivra, affirma l'apprenti Rocat.
—Quand on pense, gémit Boulon, quand on pense que M. Chatel serait déjà à cinq lieues d'ici, sans ces sacrées bestioles-là!
—Voyons, voyons, déblaya Chatel, je ne peux tout de même pas renoncer à partir, à abandonner mon projet, pour un nid d'hirondelles. Nous sommes là à nous emballer. C'est ridicule...
—Eh bien, alors, résolut MmeChatel, emmène-les. Le petit a raison: la mère suivra. Elle les retrouvera à l'arrivée. Et ça te portera chance, comme ça porte chance au toit qu'elles choisissent.
Son avis l'emporta.
Déjà, malgré l'heure matinale, les curieux commençaient d'accourir. Chatel fit de brefs adieux, mit en marche, s'assit au volant. L'aéroplane rasa le sol, prit son essor.
Et les cinq autres, dans l'automobile qui devait essayer de suivre l'audacieuse randonnée, assistaient au double drame. Le gros oiseau blanc encore hésitant, encore maladroit,qui tentait son premier grand vol en ligne droite. Le tout petit oiseau noir, se jouant de la course, et qui dominait son énorme rival, lui tenait tête, l'enveloppait de grands cris éperdus et maternels.
207
208209
VOCATIONVOCATION
VOCATION
Parmi les grands aviateurs de demain, il faut compter Paul Epernon. Il a étudié et construit un appareil dont les essais sont gros de promesses et qui marque un progrès sensible sur les types existants. Epernon a toutes les qualités du pilote: la science et la patience, le flegme et l'audace. Il est jeune, cultivé, séduisant, aussi bien renté qu'apparenté. Bref, tout lui prépare un magnifique essor.
Je lui demandais l'autre soir comment il avait été amené à entreprendre la conquête de l'azur, à se «vouer au bleu», selon sa propreexpression. Il se confessa de très bonne grâce.
—Naturellement, me dit-il, l'aviation m'a attiré dès ses débuts. Mais j'admirais en spectateur. J'hésitais à me mêler à la lutte. Et c'est un incident précis qui m'a jeté dans l'arène.
«C'était l'hiver dernier. J'avais été passer quelques jours à Castagnari, sur le lac Majeur. Ce voyage n'aurait rien d'héroïque—surtout depuis que la percée du Simplon permet de l'effectuer en treize heures—s'il n'entraînait, aller et retour, quatre passages à la douane.
«J'ai la douane en horreur. Je suis stupéfait que notre dignité, notre respect de nous-même, puissent s'accommoder d'un procédé aussi barbare. Tenez. Je m'amuse à noter sur un carnet ce que j'appelle «les étonnements de nos petits-neveux». De même que nous admettons difficilement l'arrogance des seigneurs qui faisaient battre l'eau des douves pour imposer silence aux grenouilles, la misère des paysans réduits en plein XVIIesiècle à manger de la terre, la saleté physique de la Courdu Grand Roi, de même notre état social actuel provoquera des surprises chez nos descendants. Eh bien, je suis certain qu'ils seront spécialement ahuris par notre douane et notre octroi.
«Mais j'arrive au fait. J'ai donc, pendant ce court voyage au lac Majeur, goûté et comparé les façons de trois douanes: la suisse, l'italienne et la française. Il faut l'avouer: les procédés de nos voisins sont courtois, à côté des nôtres. Ah! cet arrêt au retour, à Pontarlier, vers une heure du matin, dans la neige et la tourmente! Le train en tremblait. Déjà, nous avions plus d'une heure de retard. Mais n'allez pas croire que les opérations de la douane en furent hâtées d'une seconde. La terre croulerait que ces gens-là ne vous feraient pas grâce d'une formalité.
«J'étais seul dans mon compartiment. Un premier fonctionnaire passa et, sans phrase, releva les stores qui voilaient la lumière. Puisil me demanda si j'avais une malle aux bagages. Je lui répondis négativement.
Un deuxième employé, dix minutes plus tard, m'ordonna de tenir ma valise ouverte pour la visite. Vingt autres minutes s'écoulèrent. Je voyais, à travers la vitre, de pauvres gens, tirés du sommeil, qui s'acheminaient sous la neige vers la salle des bagages.
«Enfin, un troisième individu parut dans le couloir. Il était vêtu d'un paletot et coiffé d'une casquette dorée. Il avait un binocle, de longues moustaches blondes, l'air narquois et souverain. Méthodique, il s'accota au montant de la porte, se caressa le menton de deux doigts et me demanda, subtil et satisfait:
«—Qu'est-ce que vous avez à déclarer?
«Admirez l'insidieuse question. Il ne doutait pas: j'avais quelque chose à déclarer. Je cachais certainement dans ma valise un objet soumis à la taxe. Il le voyait. Je n'avais plus qu'à le découvrir bon gré mal gré. C'était canaille, mais c'était habile. Quiconque ne se serait pas senti la conscience tranquille se fûttroublé. Je lui répondis avec l'accent de la rage et de la vérité:
«—Je n'ai rien à déclarer.
«Alors il se tourna vers un acolyte qui portait le classique uniforme des douaniers et que je n'avais pas encore aperçu dans le couloir. Il fit un signe, dit un mot:
«—Fouillez.
«Je bondis:
«—Monsieur, je viens de vous dire que je n'avais rien à déclarer!
«Mais il feignit de ne pas m'entendre et s'éloigna. Ainsi, cet homme avait le droit de douter de ma parole! Quand je lui crie que je n'ai rien à déclarer, il peut passer outre et tenir mon affirmation pour nulle. Dans la vie normale, je souffletterais à tour de bras l'individu qui se permettrait de me soupçonner de mensonge. Une rixe ou un duel s'ensuivrait. Ici, je dois m'incliner devant l'injure de ce bas fonctionnaire. N'est-ce pas odieux et grotesque?
«Cependant l'acolyte se disposait à exécuter l'ordre de son chef. Ses grosses mains s'abattirentsur mon sac. Elles écartèrent les objets ingénieusement rangés, se frayèrent un chemin, parvinrent au fond, remontèrent, palpant tout, bouleversant tout, violant tout.
«Je ne sais pas de spectacle plus révoltant. Nous avons aboli le cabinet noir. Une lettre, une simple lettre nous est sacrée. Et un quidam quelconque, au nom de la loi, peut éventrer nos malles et nos paquets. Y a-t-il cependant rien de plus intime qu'une valise? Nous y avons entassé des choses qui ont servi à nous vêtir, à nous laver, des choses si proches de nous qu'elles sont un peu de nous. C'est notre vie condensée, avec ses souvenirs, ses secrets, ses pauvres servitudes. Et un inconnu vient tirer tout cela à la lumière!
«Le douanier, n'ayant rien trouvé, se relevait avec un soupir. Je croyais en avoir fini. Quelle erreur! Il céda la place à un second sbire qui stationnait dans le couloir. Celui-ci était armé d'une immense tringle de fer, terminée par un crochet. Et si longue, si longue, que malgré l'habitude, il la cognait partout,aux cloisons, aux vitres, s'entravait aux portes, n'avançait qu'à une allure titubante d'ivrogne. Enfin il parvint à l'introduire dans mon compartiment, la glissa sous les banquettes, racla les planchers, sonda les plus obscurs recoins, ramena de vieux chiffons, des pelures d'orange, toutes sortes de menues ordures oubliées dans l'ombre. Il tenait à la fois de l'inquisiteur et du ramasseur de mégots.
«Donc, j'étais soupçonné—et le soupçon pesait sur moi seul, puisque je n'avais pas de voisin—d'avoir caché un objet prohibé sous les banquettes. J'avais pu, me couchant dans la poussière du plancher, glisser une boîte de cigares dans cet infect réduit. Peu importait ma déclaration, ma bonne foi, ma probité... Je pouvais être un menteur, après tout!
«J'étais indigné. Je suffoquais. Et c'est de cette minute-là que date ma vocation. Les poings serrés, j'évoquai la folle joie de faire la nique à ces gardes-chiourme, de hâter la fin de cette barbarie. Je voulus me joindre à la petite escouade qui prépare les temps futurs,avancer l'ère où les États devront demander, par la force des choses, leurs ressources à des moyens moins avilissants.
«Je veux être le premier à franchir, en aéroplane, une frontière. Avant que—par une réaction dérisoire, mais inévitable—on n'essaie d'entraver l'irrésistible mouvement par des saisies à l'atterrissage, je veux donner l'exemple. J'irai m'installer dans la plaine de Neufchâtel. Je passerai le Jura, précisément au-dessus de Vallorbes et de Pontarlier. Et dans un instant voluptueux, qui me paiera de mon labeur et de mes risques, je tiendrai, ahuris et penauds, mon homme galonné et ses sbires à leur vraie place, sous mon séant...»
217
218
219