VIILE BRASSARD

VIILE BRASSARD

Loulou, le frère de Popette, a un brassard. Mais oui, un vrai brassard. Même qu'il l'a trouvé par terre, près d'un hangar. Un brassard violet, frappé de lettres d'or. Avoir un brassard à douze ans... Ça suffit à vous griser. Ça grise bien les grandes personnes.

Et Loulou est ivre d'orgueil. Il en titube. Songez donc. Passer sous le nez des gardiens, sous le nez des fantassins et des cavaliers, sous le nez des gendarmes, passer sous tousces pifs-là librement, légèrement, la tête haute, l'air distrait, la démarche affairée. Avoir de l'autorité sur l'autorité. Je vous dis que c'est enivrant.

Ah! dans ces moments-là, on excuse et on comprend le goût bien français du brassard. Oui, quand on est un quidam quelconque perdu dans la foule, on blague. On se gausse, par exemple, des petits messieurs qui, pour organiser le plus modeste concours de cerfs-volants sur la plus minuscule des plages, commencent par s'affubler d'un énorme brassard. Mais quand on en porte un soi-même au biceps, c'est une autre paire de manches. On devient un autre homme, avec une autre cervelle. Alors on conçoit l'allure désinvolte et supérieure de ceux qui revêtent le sacré symbole. On la conçoit, car on l'adopte.

Pour atteindre au sommet de sa gloire, Loulou s'est rué sur la piste, sur l'inaccessible piste. Ah! la sentinelle a été rudement épatée. Mais elle l'a laissé passer, grâce au brassard. Et maintenant, il la foule, la terre promise,dans un galop effréné. Cent mille regards le contemplent, cent mille curieux l'envient, lui, Loulou.

Saoul de puissance, il lance des mots et des cris que le vent de la course cueille sur ses lèvres. Des aéroplanes ronflent au-dessus de sa tête. Bah! Qu'est-ce qu'un aéroplane? Un cerf-volant qui marche tout seul. Loulou est blasé. N'est-il pas l'égal des aviateurs, avec son brassard?

Il pourrait même passer pour un pilote, aux yeux du public. Un pilote qui aurait eu son aéroplane en cadeau de première communion. Pajou a bien reçu le sien pour son bachot. Non, décidément, Loulou ne souhaite pas d'être pris pour un pilote. C'est banal. Sous l'aile des biplans de Lucien Chatel, il en éclôt chaque mois des couvées entières.

Le chic, ce serait d'être pris pour un commissaire... Quelle idée! Il va se donner à lui-même la comédie. Et, par le miracle de la griserie, voilà Loulou promu commissaire. Son imagination bouillonne. Il s'aide de sessouvenirs personnels et des propos doucement ironiques de Lucien Chatel. Il est Poitrinas, le commissaire le plus gonflé de son omnipotence. Le thorax bombé, la voix creuse et grasse, il lance et distribue de haut des «Bonjour, cher!» essentiels et protecteurs comme des bénédictions papales. Puis, s'irritant sans cause, il tonne, clame, engueule, sans abandonner sa majesté ni sa superbe de pontife.

Puis Loulou se transforme en Laridan de la Poline, sans qui les concours ne seraient plus des concours. Son regard étincelle en briquet. Piaffant sec sur de hauts talons, il coupe, taille, rogne, tranche, avec la précision métallique et définitive d'une paire de ciseaux.

Plus haut encore! Loulou est le duc de Molinon, président de la Quinzaine et grand vigneron de son métier. Ses gestes prennent une grâce nonchalante et flexible. Son coude s'écarte en anse d'amphore comme s'il offrait le bras à la femme de l'Exécutif. Il avance sur les pointes, modeste sous la rafale du succès comme un danseur de corde dans la tempêtedes bravos, heureux d'avoir, en un juste équilibre, également favorisé l'essor de l'aviation et le renom des vins d'Anjou.

Plus haut, plus haut toujours. Loulou devient Coquard, le banquier Coquard qui, dans la coulisse, tient les fils des marionnettes et les cordons de la bourse. L'œil narquois, le menton aiguisé d'un rictus, les mains enfoncées dans les poches jusqu'aux genoux, il contemple la plaine, dénombre la foule et soupèse le gain de la journée. C'est pour lui qu'un million d'êtres humains s'est rué vers l'Anjou. C'est pour lui que des pionniers téméraires luttent contre l'espace. Il est le prodigieux croupier de ce tapis vert où tournent les chevaux ailés.

Fou de grandeur, Loulou voudrait monter encore. N'y a-t-il donc plus rien, au-dessus de cet homme, pour qui les uns versent leur argent, pour qui les autres risquent leur peau?

Y a-t-il un souverain plus obéi, un potentat le plus absolu? Oui. Il y a le gendarme. Legendarme dont l'autorité ne connaît pas de borne, le gendarme qui ne pense pas, qui ne réfléchit pas, qui n'a rien d'autre dans l'esprit, derrière son front, que sa puissance, qui en est plein comme une cruche est pleine d'eau, le gendarme qui n'est qu'un bloc de pouvoir, coulé dans des bottes.

Et Loulou est le gendarme. Il crie, il hurle: «On ne passe pas!» Du diable s'il sait pourquoi on ne passe pas. Mais voilà justement l'ivresse culminante, le paroxysme de la jubilation. C'est d'embêter les gens sans raison. C'est d'arrêter la foule, les cyclistes, les voitures, avec un geste, avec un doigt, c'est de faire aux autos signe de ralentir même quand elles calent. Et tout cela sans savoir pourquoi, pour le plaisir. Pourquoi? Mais il s'en fout, il s'en fout éperdument...

Or, Loulou, dans sa démence orgueilleuse, s'est rapproché des barrières. Un gardien le hèle: «Pssitt!», le happe:

—Dites donc, mon petit ami, où avez-vous trouvé ce brassard-là? Il est faux. On vend lespareils dix sous au bazar de la ville. Vous allez me quitter ça tout de suite. Et si je vous y repince, gare à vous...

Et Loulou s'effondre, s'anéantit, soudain précipité du faîte des grandeurs.58

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VIIIRIVALITÉ

Le dirigeableAlbatrosconcourait pour la Coupe des Aéronats, sur dix tours. Mais, soit qu'il fût seul de son espèce et qu'ainsi la course perdît de son intérêt aux yeux de la foule, soit que l'allure de son hélice et de sa marche semblât trop lente aux regards blasés, il évoluait dans l'indifférence. Il apparaissait déjà comme un anachronisme, une diligence défilant devant les tribunes au beau milieu d'une course d'autos.

Dans le garage en plein air contigu au pesage, un mécanicien assis au volant dit à l'un de ses camarades:

—Y a seulement deux ans, on se serait dévissé le ciboulot, pour regarder ça... Au jour d'aujourd'hui, on s'en bat l'œil.

Popette, accoudée à la barrière du pesage, cueillit le propos au vol. Elle en éprouva quelque dépit. Ces chauffeurs ne se doutaient donc pas qu'un de ses soupirants, là-haut, dirigeait l'aéronat?

Mais oui, un soupirant. Et non point un de ces candidats—tels le gai Savournin ou l'élégant Parnell—que sa petite sagesse tenait en observation et qui ne se doutaient même pas de leur bonheur possible. Non, non, un vrai candidat, qui posait sa candidature.

Depuis le début de la Quinzaine, le dirigeable, arrivé par le train et gonflé sur place, se balançait sous son hangar, en lisière de l'aérodrome. Il craignait le vent. Mais, en attendant de tourner autour de la piste, son pilote tournait autour de Popette.

Ah! ça n'avait pas traîné. Ce Barral se trouvai être un ami de Chatel. Dès le second jour, il s'était fait présenter à Popette. Et, depuis, il s'empressait, faisait les honneurs de son dirigeable toujours prisonnier, de la nacelle, du moteur, offrait le thé au buffet, promettait à la jeune fille, dès le meeting terminé, une promenade aérienne...

Indice plus grave, il courtisait la maman de Popette. La bonne dame revenait, en effet, de temps en temps aux tribunes, depuis qu'elle savait sa fille résolue à rester jusqu'au bout de la Quinzaine. Elle avait levé au ciel ses petits bras courts: «Ah! cette enfant». Et, rencognée au dernier rang des banquettes, contre le mur du fond, à l'abri des courants d'air, elle tricotait avec résignation des chaussons de grosse laine grise pour les pauvres. C'est là-haut que Barral montait parfois la saluer et lui tenir compagnie, prodiguait ces frais d'amabilité que les gendres font plus tard payer si cher à leur belle-mère.

Évidemment, il avait du goût pour Popette.Mais lui-même n'était pas déplaisant. Un amateur, un gentilhomme, racé de traits et de silhouette. Un type dans le genre de Rémy Parnell, en somme. Un passionné de ciel, qui ne comptait plus ses ascensions. Et qui, aux qualités professionnelles, ajoutait des dons précieux de courtoisie, d'entrain, d'enjouement et d'esprit.

Qu'avait donc cette foule à négliger le dirigeable, à lui préférer nettement l'aéroplane? Les deux sports, hélas! ne comportaient-ils pas des risques équivalents? N'était-il pas gracieux, ce grand squale doré qui nageait dans l'azur? Et Popette enrageait. Mais, en descendant tout au fond de sa pensée, elle enrageait un peu contre elle-même, car elle n'était pas bien sûre de ne pas partager l'opinion générale.

A ce moment, le jeune Loulou rejoignit sa sœur. Ce jour-là, il remplaçait la maman de Popette. Il désirait assister au départ de Savournin. Et, depuis la fatale aventure du brassard, où il avait senti sur son épaule la lourde main de la justice, il n'osait pluss'aventurer tout seul sur la piste. Popette consentit à l'accompagner. Une fois de plus, l'inaltérable bonne grâce de Lucien Chatel leur fit franchir le seuil de la terre promise.

Tandis qu'un mécanicien, debout parmi l'enchevêtrement des haubans, achevait le plein d'essence, Savournin, au milieu d'un groupe, contait gaîment quelque aventure. De fines molletières épousaient étroitement le galbe de sa jambe. Un maillot lui moulait le torse. Sur son col immaculé, sa cravate aux pointes envolées répandait des couleurs délicates et vives de fleur ou de papillon. Et dans la pénombre projetée sur son visage par la visière de sa casquette, à chaque éclat de rire, ses dents brillaient, toutes blanches. Dès qu'il aperçut Popette il vint à elle, se découvrit largement et lui fit bel accueil. Ils devenaient de très bons amis.

Mais on entendit un sourd bourdonnement. Une ombre rapide, allongée, courut sur le sol. Presque au zénith, l'Albatrospassait. Un ouvrier goguenarda:

—Tiens, v'là la saucisse...

C'est ainsi qu'ils avaient dédaigneusement baptisé le dirigeable. Popette s'irrita mais ne put s'empêcher de sourire.

Cependant, les préparatifs de départ étaient achevés. Savournin prit congé de Popette, s'élança lestement à son poste. Une minute après il était en plein vol.

On l'eût dit lancé à la poursuite du dirigeable. Il le gagnait sensiblement de vitesse. Il planait à la même altitude. Et le spectacle était nouveau, de cette course entre le plus lourd et le plus léger que l'air, de cette rivalité tangible entre les deux principes.

Mais l'aéronat avait une forte avance sur l'aéroplane. Et ce fut seulement après un tour de piste, juste à hauteur du champ d'essor, qu'ils se rejoignirent. D'un élan irrésistible, l'oiseau blanc dépassa le poisson doré. Alors, un ouvrier, enthousiasmé, s'écria:

—T'as vu, mon vieux, t'as vu s'il a bouffé la saucisse!!

Une heure après, les deux héros avaientatterri. Barral, seul concurrent, avait gagné la Coupe des Aéronats. Auréolé de son exploit, il vint chercher la louange de Popette. Bonne personne, elle ne la lui marchanda pas. Alors, encouragé, il lui dit:

—Voulez-vous me permettre de vous reconduire à la ville avec votre frère dans mon auto?

C'était la première fois qu'il risquait cette invitation. Le plus souvent, Popette rentrait dans la fine voiture de Savournin, qu'il conduisait avec sa virtuosité d'ancien coureur de vitesse. Justement, le gai pilote s'avançait, poursuivi jusqu'aux hangars par les ovations de la foule. Une seconde, Popette hésita. Puis

—J'ai, dit-elle, promis à M. Savournin.

Et, blottie dans son baquet de course, elle songeait malicieusement au mot de l'ouvrier une fois de plus, l'aéroplane avait bouffé la saucisse.66

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IXLERENARD

Rappelé pour deux jours à Paris pendant la Quinzaine d'Anjou, j'avais pris le train du soir et je me disposais à fumer une cigarette dans le couloir du wagon, quand je me heurtai à Lerenard.

D'abord ouvrier, puis contremaître aux ateliers Victorine, Lerenard est aussi sûr comme pilote que comme mécanicien. Phénomène peut-être unique, il a, sans clairon ni grosse caisse, promené un appareil à travers l'Europe,réussi à chaque escale de belles envolées, et cela, seul, tout seul, sans le plus petit mécano, sans autre aide que celle des soldats mis dans chaque pays à sa disposition et dont il ne comprenait même pas la langue.

Malgré ses exploits et ses succès, Lerenard est resté simple et modeste, semblable à lui-même. Le cas est rare. Combien peu, parmi les aviateurs, résistent à cette soudaine montée de gloire qui les arrache au cadre de leur vie, les soulève, les hausse au pinacle et fait, de l'inconnu de la veille, un grand homme!

Tout se conjure pour les griser. Leurs traits, leur passé, leurs intentions, leurs performances, leurs paroles sont instantanément répandus par les journaux sur toute la surface du globe. A peine sont-ils au volant de direction que crépite autour d'eux la petite fusillade des déclics d'instantanés. Mettent-ils leurs lunettes ou se grattent-ils la tête? Aussitôt l'homme au cinéma, jambes écartées, braque avidement vers eux son moulin à café, afin d'immortaliser cesgestes héroïques. De jolies femmes, avec un sourire charmeur, des yeux câlins et des façons de chatte, leur arrachent des signatures sur cartes postales, programmes, albums ou éventails. Entrent-ils déjeuner au buffet des tribunes? D'abord ils marchent dans un bruissement de célébrité. Les convives, cessant de manger, chuchotent le nom fameux. Puis l'ovation éclate, la foule se lève, les serviettes s'agitent et les tziganes attaquentLa Marseillaise. Ah! cela vous change un gaillard qui, le mois précédent, se restaurait au Duval ou chez le bistro du coin. Et ces grands personnages, ministres, princes, chefs d'États, qui vous font visite, vous félicitent, vous serrent la main et boivent vos paroles. Et aussi ce brusque afflux d'argent, ces primes offertes, ces prix décrochés en un tour de piste, l'existence devenue du jour au lendemain large et facile, les grands hôtels et la bonne auto, «la vie de château, quoi!» comme dit gaiement Savournin. Convenez qu'il faut avoir le cerveau rudement solide pour résister à cetteivresse-là et pour ne pas se sentir autour de la tête un rayonnement d'auréole.

Eh bien, l'ancien ajusteur Lerenard, que les beaux bras dorés de la Gloire ont aussi caressé, qui a causé familièrement un quart d'heure avec le roi de Scandinavie, l'ancien ajusteur Lerenard n'a pas changé. En voilà un qui n'est pas blasé sur la vie de château! Ce soir-là, le simple petit extra du dîner au wagon-restaurant et du gros cigare à bague, qu'il tire en creusant les joues, suffit à lui enluminer le teint et à le rendre d'humeur expansive.

—Vous allez à Paris? lui demandai-je.

Il me répondit d'un air comiquement désespéré:

—Je ne sais pas où je vais!

—Comment?

Ravi de conter son histoire et de prendre son auditeur pour juge, il s'épancha. Il s'était presque engagé pour deux prochaines exhibitions, l'une en Écosse, l'autre sur la Côte d'Azur. De part et d'autre, on lui avait arraché une demi-promesse. Et voilà que les deuxmeetings tombaient à la même date! Lequel choisir? Question d'autant plus pressante que les représentants des deux comités l'attendaient sur le quai de la gare, au saut du train.

Littéralement, on se l'arrachait. On l'écartelait. De ses poches bourrées, Lerenard tirait des liasses de télégrammes, les ouvrait de ses doigts durcis par l'outil. Jamais il n'avait reçu tant de dépêches de sa vie. A la fois inquiet et flatté, un brin narquois, il me lisait les phrases d'adjuration véhémente.

Dans les deux camps, on déployait la même ardeur, sous des armes différentes. C'était un groupe financier, propriétaire d'un aéroplane, qui tentait d'entraîner Lerenard en Écosse. Les actionnaires, gens titrés pour la plupart, faisaient sonner aux oreilles du malheureux pilote des formules retentissantes: on comptait absolument qu'il ferait honneur à sa promesse; un homme d'honneur ne manque pas à sa parole; il y allait de son honneur, etc. Jamais non plus on n'avait tant parlé à Lerenard de son honneur.

Les arguments de la Côte d'Azur, pour être moins nobles, n'en étaient pas moins émouvants. Là, toute une cité se traînait aux pieds de l'ancien ajusteur. Sans lui, tout croulait. C'en était fait du succès du meeting et de la saison entière. Le comité, en suspens, vivait dans l'angoisse. On s'abordait en ville d'une phrase haletante: «Y en a-t-il un?» Tantôt on signalait en gare un aviateur sans appareil, ou un appareil sans aviateur. Le président était prêt à signer n'importe quoi, sa propre condamnation à mort, pour décrocher un aviateur avec un appareil. Une telle situation apitoierait Lerenard. Il ne se refuserait pas à jouer ce rôle de sauveur...

J'interrogeai:

—Mais vous? Votre préférence?

Lerenard m'avoua qu'il craignait beaucoup ces messieurs de la noblesse et leurs grands mots. Si, vraiment, il allait abîmer son honneur? Mais il avait pour la Côte d'Azur un secret penchant. Là, il serait son maître. Il n'aurait personne sur le dos. Le patelin letentait. Et puis, dame, on payait large: plus de billets de mille que de jours dans la semaine...

Et, tout à coup, comme pour excuser ce petit mouvement intéressé, il s'ouvrit à fond, me dévoila ses joies intimes à palper les premiers fafiots, à pouvoir répandre un peu de plaisir, un peu de bonheur, enfin à faire du bien autour de lui.

Ainsi, il avait sa maman à sa charge. Et il fallait entendre la jolie façon touchante dont ce grand diable de Lerenard prononçait ce mot-là: «Maman». Une veuve d'ouvrier, ça n'a pas gros. Aussi, il avait été rudement content, quand il avait pu lui donner un peu de bien-être, des choses dont elle avait eu envie toute son existence: de la fourrure, du foie gras, un petit voyage, et puis même une gentille somme au cas où il se ferait casser la gueule... Ah! dame, ça peut arriver, ces affaires-là. Mais c'est égal, ça vous a du chic, de pouvoir décrocher tous ces petits bonheurs en voltigeant, en faisant l'oiseau.

Ah! du coup, je n'hésitai plus:

—Mais sacrebleu, prenez-moi votre Côte d'Azur, puisqu'elle vous tente! Et faites-moi le plaisir de lâcher vos champions d'honneur qui, s'ils risquent un peu d'argent, ne risquent pas leur peau.

—Vous croyez? fit Lerenard.

—Bien sûr. Et tenez ferme.

Nous arrivions à Paris. Devant moi, Lerenard fut simultanément happé par deux groupes, l'un très pur et l'autre provincial. Ah! certes, le bon Lerenard dut avaler là une minute embêtante. Mais j'étais bien tranquille sur l'issue de la mêlée: il penserait à «Maman».

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X«PARNELL S'EST TUÉ...»

—Quand j'étais jeune fille, nous déjeunions souvent, maman et moi, dans un petit restaurant du boulevard Montparnasse. A une table voisine de la nôtre venait s'asseoir un long jeune homme triste. Il avait des yeux bleus, doux et mélancoliques, une moustache blonde et tombante de chef gaulois. Nous l'avions surnommé entre nous Vercingétorix. Il paraissait timide et réservé. Cependant il nous saluait en passant devant nous. Puis un jour, nouséchangeâmes quelques mots de table à table, à propos d'un rôti brûlé qu'on nous avait servi. La glace était rompue. Dorénavant, nous nous signalions les plats réussis ou ratés. Peu à peu, dans les intervalles du service, nous faisions connaissance. J'appris que Vercingétorix suivait les cours de l'École des Mines, qu'il souhaitait, une fois ingénieur, de réaliser de grandes inventions. Et c'est ainsi, mêlant nos vues sur nous-mêmes à des impressions sur le menu, que nous en vînmes à nous aimer.

«Un an après, j'épousai Vercingétorix, de son vrai nom Paul Ravier. Les débuts de notre mariage furent extrêmement heureux. Paul avait pris la direction d'une usine de pièces détachées pour l'automobile. Il réussissait. Nous étions libres, indépendants, sans souci et très amoureux.

«Mais peu à peu mon mari changea. Il devint taciturne, irritable. Il cessa de me confier ses projets. A table, il avalait à grand bruit les plats en deux temps. Qu'ils étaient loin, nos gentils repas de fiancés au petit restaurant duMontparnasse! Enfin, j'appris qu'il construisait un aéroplane. Tout s'expliquait.

«D'abord inquiète sur ses projets, je le devins sur sa vie. Autant d'essais, autant de chutes. Puis ses affaires, négligées, périclitèrent. Il engagea dans ses tentatives des sommes considérables. A tous mes soucis, s'ajoutèrent les embarras d'argent. Ah! on envie les femmes d'aviateurs. Elles ont de jolies minutes, mais aussi de bien vilains moments...»

Ainsi MmeRavier se confiait à Popette. Elles s'étaient prises d'amitié sur la piste, dans ces instants pathétiques où l'aéroplane s'arrache au sol, où l'on communie dans l'émotion, où tous les assistants n'ont plus qu'un cœur.

Popette se félicitait d'être admise dans l'intimité d'une telle femme, de connaître les joies et les angoisses réservées aux compagnes de ces héros.

—Enfin, poursuivit MmeRavier, vinrent les premières envolées, les premiers succès. Oui, c'est délicieux, pour nous, de partager l'apothéose, bouquets, banquets, réceptions, ovations...Mais que d'alertes, aussi! Quand, au début d'un grand vol, on perd l'appareil de vue, quand on se sent là, impuissante, clouée au sol, quand on épie le tic-tac du télégraphe, quand on voit revenir très vite un cavalier, une auto, une vedette, quand on se demande: «Qu'est-ce qu'ils vont m'annoncer? La panne, la chute, l'incendie, la mort?»

«Aussi, voyez-vous, je crois que, nous autres, nous aimons notre compagnon, notre homme, d'une tendresse plus violente, plus farouche que celle des autres femmes... Tenez. Un souvenir. C'était au moment de cette fameuse traversée des Vosges en aéroplane, Épinal-Strasbourg. Ils étaient deux rivaux en ligne: mon mari et Rémy Parnell. Ils avaient eu, simultanément, l'idée de la tentative. Mais Parnell tenait la corde. Installé à demeure à Épinal, il s'entraînait chaque jour, guettait le moment propice. Tandis que mon mari, retenu par ses affaires, ne pouvait pas résider là-bas. Il devait attendre une période de temps calme, accourir au signal de ses amis.

«Moi, je souhaitais passionnément le succès de mon Paul. C'était pour lui la gloire consacrée, la fortune définitivement relevée. L'attention du monde entier était concentrée sur cette tentative dont le caractère et la portée frappaient tous les esprits. Pourvu que Parnell ne réussît pas avant lui!

«Or, un soir, j'allais à pied à notre usine de Grenelle, afin de rejoindre mon mari, quand, croisant deux ouvriers dans la rue, j'entendis l'un qui disait à l'autre: «Parnell s'est tué.»

«Je m'arrêtai, étourdie, à croire que j'allais tomber. Vous savez si la pensée va vite. J'imaginai ce qui avait dû se passer. Cet homme avait appris la nouvelle, annoncée d'un coup de téléphone, à son garage ou son atelier. Je voulus rejoindre ces deux ouvriers, les interroger. Mais ils avaient disparu.

«Je courus donc à l'usine, où l'on me renseignerait. Mais si vous saviez les idées qui me tourbillonnaient dans la tête, pendant la route! Ah! je vous l'ai dit, on devient terrible, sauvage, enragée. J'avais épousé, si étroitement,la cause de mon mari que, dans la première minute, j'eus un affreux mouvement de joie à savoir mon Paul délivré de son concurrent! Je ne voulais pas penser que ce jeune Parnell laissait une mère, des amis, des êtres chers dont il serait pleuré, je ne voulais pas m'apitoyer. Non, non, Paul passerait les Vosges le premier, le seul. Voilà ce qui m'importait!

«Puis, le remords me vint, d'une allégresse si féroce, si impie. Paul, lui aussi, pourrait trouver la mort dans cette traversée. Car Parnell était habile. Qui sait si je n'allais pas porter malheur à mon mari, en me réjouissant de la disparition de son rival?

«Et malgré mes craintes, mes remords, mes superstitions, malgré tout, chaque fois que sonnait dans ma mémoire la petite phrase: «Parnell s'est tué», je retrouvais dans ma poitrine cet atroce et délicieux sentiment de débarras. Je courais, en pleine rue, au point d'attirer l'attention des passants, pour échapper à l'obsession de la phrase: «Parnell s'esttué», à l'abominable joie qu'elle éveillait en moi.

«J'arrivai enfin à l'usine. Parnell n'avait fait qu'une chute sans gravité. Il avait simplement cassé du bois. Ah! mon amie, quel soulagement tout de même! Je respirai, allégée, purifiée, libérée. J'étais heureuse de savoir que la tentative n'était pas tellement dangereuse, qu'elle n'avait pas entraîné d'accident mortel. Mais je l'étais surtout de me sentir délivrée de ma mauvaise joie, de ma cruauté impitoyable, presque criminelle... Et entraînant mon mari à l'écart, je me jetai dans ses bras. Il me semblait qu'il venait d'échapper à un grand danger... et moi à une petite infamie.»82

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XIAUGUSTE

—Eh bien, demandai-je à Popette, où en sont vos petites affaires de cœur? Vous avez décidé, en arrivant ici, d'épouser un homme volant. Nous sommes à la moitié de la Quinzaine. Votre choix se dessine-t-il?

Popette répliqua prestement:

—Je balance encore. Vous comprenez, ils me plaisent tous, en général, justement parce qu'ils sont aviateurs. Et chacun me plaît, en particulier, par ses qualités personnelles.Rémy Parnell est si élégant, Lerenard est si bon, Savournin est si gai, et Barral si galant. C'est très embarrassant.

Nous nous étions assis face à la piste sur un banc improvisé: une volige posée sur deux tréteaux et recouverte avec de vieux numéros deL'Auto. Car le signe caractéristique d'un hangar d'aviation, c'est de manquer de sièges. La planche était flexible et Popette ne sait pas rester en place; aussi nous dansions comme bouchons sur l'eau. C'était assez désagréable et cependant nous inspirions de l'envie aux passants obligés de rester debout.

Au moment même où Popette me confiait sa perplexité, une jeune femme accosta devant nous un gentleman guêtré de cuir et coiffé de feutre. Un porte-plume et un album à la main, elle lui demandait évidemment un autographe. L'air flatté, le torse avantageux, l'homme aux guêtres signa. Aussitôt la dame plia la feuille en deux. C'était la mode, d'écraser tout vif le paraphe des aviateurs et d'examiner ensuiteles arborescences fantaisistes que l'encre fraîche avait jetées sur le papier.

Le héros de l'aventure ne m'était pas inconnu. Je dis à Popette en manière de plaisanterie:

—Voulez-vous que je vous tire d'embarras?

—Oui.

—Épousez Monsieur Auguste.

—Qui ça, Auguste?

—Monsieur Auguste, c'est le surnom que l'on donne au brillant aviateur dont on vient d'écraser devant vous la signature. Mais c'est vrai, vous ne pouvez pas comprendre. Vous êtes trop jeune. Il y a une vingtaine d'années, chaque cirque avait son Monsieur Auguste. Son rôle consistait à singer maladroitement les autres. Il était vêtu d'un habit trop vaste, d'un pantalon trop court, d'un chapeau trop petit, d'une cravate trop large et de gants trop longs. Il avait le nez rouge et le toupet pointu. Prétendait-il imiter un tour d'adresse? Il le ratait. Un tour de force? Il s'aplatissait.Courait-il offrir la main à l'écuyère? Il s'étalait. Par sa désopilante gaucherie, il soulignait l'habileté de ses camarades. Bref, une mouche du coche qui ne saurait même pas voler. Eh bien! la troupe des aviateurs possède son Monsieur Auguste. Vous l'avez vu. C'est Dubisson, l'homme à l'album.

Popette remarqua:

—Mais il n'a ni vêtements trop courts, ni gants trop longs. Il est même très bien habillé.

—Évidemment, il n'a pas le costume de M. Auguste. Mais il en a la manière. J'entends qu'il imite ses concurrents d'une façon maladroite, affairée, inutile et comique. Il est de tous les meetings. Plein de zèle, il s'installe aux hangars avant tous les autres. C'est même la seule circonstance où son appareil arrive le premier... Puis la réunion s'ouvre. Chaque après-midi, M. Auguste sort son aéroplane. Il l'amarre à son hangar à grand renfort de câbles. La face inspirée, le torse en bataille, il prend place au volant. On met le moteur en marche. Lafoule accourt au tintamarre. L'hélice tire si fort que, semble-t-il, l'appareil va entraîner le hangar comme un cheval emporte une voiture. C'est superbe. Alors, M. Auguste coupe l'allumage et descend, imperturbable et satisfait. La séance est terminée.

«Cependant, parfois, à la tombée du jour, il se hasarde sur la piste, en aéroplane. Il la parcourt, inlassablement, sans jamais quitter le sol. Les mauvaises langues affirment qu'il a entrepris à forfait le labourage du terrain. Il lui arrive même de varier ses exercices. Il défonce une barrière, éventre une tente ou bien pique du nez et reste la queue en l'air. Jamais personne ne l'a vu se décoller du sol.

«Et, pourtant, il garde sa confiance sereine. Quand de grands personnages visitent les hangars, il leur décrit son appareil avec une complaisance minutieuse. Il excelle à ces démonstrations au point fixe. C'est son triomphe. La foi l'illumine. Il croit vraiment que c'est arrivé. Et vous voyez qu'il distribue les autographes sans embarras ni confusion, tout comme unroi de l'altitude ou de la distance. Pour être un homme volant, il ne lui manque que de voler.»

Popette hausse les épaules et s'éloigne. Sans doute, elle m'en veut de l'avoir si longuement entretenue de ce fantoche...

Mais qui peut se flatter de connaître le cœur des femmes? Le lendemain soir, elle m'accoste, la toque agressive sur son petit front têtu:

—Vous savez, j'ai fait parler M. Chatel, et tous les autres, sur Dubisson. Eh bien, mon cher, vous avez absolument tort de le blaguer. C'est un énergique, un persévérant. S'il ne réussit pas, c'est peut-être qu'il n'a pas la veine, ou qu'il n'est pas au point. Tous les aviateurs ont passé par là. Au début, est-ce que Ravier ne tombait pas à chaque sortie? Est-ce qu'on ne se moquait pas de lui? Mais depuis qu'il a franchi les Vosges, on admire, justement, la patience qu'il a déployée dans ses essais. Qui vous dit qu'un jour votre M. Auguste ne va pas prendre son essor, étonner le monde? Vous le trouvez ridicule? Moi, je le trouve touchant.Chaque fois que je le vois parcourir la piste, maintenant, j'ai envie de pleurer. Je voudrais l'encourager, le consoler, lui crier: «Bravo! Hardi! Tenez bon!» Est-ce qu'on sait? Un petit mot tendre, ça lui donnerait peut-être le coup d'aile...90

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XIICLIENTS

—J'ai trois rendez-vous de clients ce matin, me dit Chatel. Voilà des gens qui intéresseraient votre jeune amie, MllePopette, puisqu'elle veut connaître des hommes-volants. Dommage qu'elle ne vienne que l'après-midi. Car enfin, l'acheteur d'aujourd'hui, c'est l'aviateur de demain. Il y en a, parmi ces gaillards-là, qui vont se couvrir de gloire. Ils représentent l'inconnu, la surprise. Dame, dans le tas, il faudrait choisir un peu à la devine. Mais ilsont, sur les héros de la Quinzaine, l'avantage d'être moins recherchés, moins «en scène», et aussi d'être plus nombreux...

—Vraiment, demandai-je, en dehors des professionnels, l'amateur, le simple amateur vient à l'aéroplane?

—Je vous crois, qu'il y vient, et terriblement. Il existe, le bon bourgeois qui s'offre un biplan comme une auto, et qui trépide, et qui en veut. Bien sûr, il y a, dans le nombre, des loufoques et des fumistes, comme partout. Mais ce ne sont pas les plus ennuyeux. D'ailleurs, vous allez voir.

Le premier client qui se présenta semblait découpé dans un catalogue de bon tailleur, tant il était verni, soigné, impeccable. Tenue de pesage, gants de renne, noble visage, barbe blonde grisonnante à point. Bref, le monsieur sérieux.

Après avoir fourni, devant un biplan, les explications d'usage,—que le gentilhomme écouta avec une attention correcte et soutenue,—Chatel indiqua le prix de l'appareil tout nuvoilure et châssis. Le noble amateur acquiesça d'un signe de tête. Le moteur était au choix du client. Chatel énuméra les différentes marques, avec leur valeur. Le monsieur sérieux choisit la plus chère. Quant aux conditions de paiement, à la commande et à la livraison, il les accepta d'un battement de paupière. Enfin, Chatel crut devoir signaler un très récent perfectionnement, qui entraînait une assez forte majoration de prix. L'impeccable client l'adopta sans balancer.

Et tandis que les deux hommes échangeaient une poignée de main et prenaient rendez-vous pour le soir même, afin de conclure l'affaire, j'admirais, par devers moi, la force de l'attrait et de la tentation. Avec quelle docilité cet homme avait-il accepté les prix et les conditions de la vente!

—Eh bien, dis-je à Chatel, bon début de journée... L'affaire est dans le sac.

Il me répondit froidement:

—On ne le reverra pas.

—Comment?

—Eh oui! Celui pour qui rien n'est trop cher est décidé à ne rien acheter. Il accepte tout, parce qu'en fin de compte il repoussera tout. Il s'est simplement offert le luxe de voir un appareil de près et de se le faire expliquer.

Chatel fut interrompu par l'arrivée d'un deuxième client. Moins élégant que le premier, il semblait cependant confortable et cossu. Un gros industriel, sans doute. Mais j'étais en défiance. Il se recommanda d'un ami commun, refusa des explications qu'il prétendit connaître et aborda aussitôt la question de prix. Dès qu'il entendit celui de l'appareil, il leva les bras et les regards au plafond. Quoi? Si cher! De la toile et du bois? Il y en avait juste pour cent francs! Il voulut une diminution. Et les moteurs... Ils étaient donc en platine, en or, pour valoir de pareilles sommes? Il criait comme un volé. Les conditions de vente comblèrent son indignation. Il suffoquait, littéralement. Quand il entendit parler d'une majoration possible, il crut qu'on se moquait de lui, haussa les épaules et s'en fut.

—Encore un que vous ne reverrez pas, dis-je à Chatel.

—C'est ce qui vous trompe, me répondit-il. Il a l'hameçon dans le bec. Il plonge. Mais il reviendra à la surface. S'il défend sa bourse, c'est qu'il est prêt a l'ouvrir. Le client sérieux, c'est celui qui marchande.

Je décidais en moi-même de ne plus risquer de pronostic, quand le troisième client se présenta. C'était un petit homme agité, nerveux, déjà guêtré de bandes molletières et coiffé d'un bonnet d'aviateur, bref, paré pour prendre son vol. Il s'exprimait d'une voix saccadée:

—Monsieur, voilà. Je veux absolument un aéroplane. Ma femme me traite de fou. Mes enfants se pendent à mes basques. Mais peu m'importe. Il m'en faut un. J'en perds l'appétit, le sommeil. Alors j'ai vendu mon fonds. Je suis coiffeur, monsieur. Je l'ai vendu 20.000 francs. Je les ai touchés hier. J'ai pris le train. Je vous les apporte. Vendez-moi un aéroplane.

Et, tirant son portefeuille, il brandit une liasse de bank-notes. Chatel lui demanda:

—Alors, il ne vous restera plus rien.

—Non.

—Comment vivrez-vous?

—Je ferai des exhibitions.

—Et si vous ne réussissez pas?

—Je réussirai. Prenez mes vingt mille francs et donnez-moi un aéroplane.

La casquette de Chatel dansait sur son front. C'est le signe, chez lui, d'une agitation intérieure. Je devinais un rapide combat entre sa générosité et son intérêt. Enfin il repoussa du geste la liasse que brandissait le petit homme:

—Eh non! Monsieur, gardez votre argent. Je n'en veux pas. Il ne sera pas dit que je vous aurai mis sur la paille pour vous refiler un appareil. Vous êtes des tas à croire que l'aviation mène à la fortune, et qu'il n'y a qu'à grimper dans un aéroplane pour décrocher le gros lot. Ce n'est pas si facile que ça. Voulez-vous me permettre de vous donner un conseil, Monsieur. Allez tailler des barbes et couper des cheveux. C'est plus sûr...

Le petit homme rempocha ses billets. Il dit sèchement:

—C'est bien. J'irai ailleurs.

Déjà il s'éloignait. Pris de pitié pour ce loufoque, je craignais qu'en effet il ne rencontrât pas ailleurs les mêmes scrupules. Choper, par exemple, n'hésiterait pas à lui vendre un appareil.

Mais à ce moment un sémillant jeune homme s'approcha de notre groupe. Et avisant le bonnet du coiffeur:

—Monsieur est sans doute aviateur? dit-il.

Et comme l'autre asquiesçait d'un geste rageur, il tira de sa poche une petite trousse, l'ouvrit:

—Alors, Monsieur, veuillez accepter ce modeste souvenir. Oh! à titre purement gracieux. C'est de la publicité. C'est ce que nous appelons la trousse des premiers secours. Vous y trouverez le taffetas anglais pour les écorchures, coupures, déchirures. La gaze salolée pour les plaies plus profondes. Des sels pour prévenir l'évanouissement. La pince pour extirperdes chairs les éclats de bois. Un peu de sublimé pour éviter l'infection, car de la terre dans une blessure suffit à développer la gangrène...

Je crois que ce discours, complétant celui de Chatel, acheva de décourager le petit coiffeur. Car il accepta «les premiers secours» de l'air glacé d'un monsieur résolu à n'en avoir jamais besoin. Cependant le gracieux jeune homme, lancé, poursuivait:

—Et si Monsieur est content de notre trousse après son premier accident, Monsieur voudra bien se souvenir de notre maison...

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XIIILA PETITE VILLE

Popette, la lèvre grave et le menton tendu, examine les cartes postales illustrées, à l'éventaire d'un de ces kiosques pimpants qui éclosent parmi des verdures à l'ombre des tribunes.

Une vraie petite ville a poussé là. Elle a son bureau de poste, de télégraphe et de téléphone, son marchand de tabac, sa fleuriste et son libraire. Rien n'y manque: ni la chambre noire où développer les photographies, ni même le coiffeur de Paris. Des buvettes l'égayent. Uneinfirmerie la protège de sa croix de Genève. Et les salons du comité de la Quinzaine représentent la demeure officielle, la maison de ville de cette cité en miniature.

Elle est si bien au point, cette cité, si complète, vivante, qu'elle semble avoir toujours existé et qu'on ne peut pas croire à sa mort subite et prochaine. Pourtant, dans cinq jours, la fête s'achèvera brusquement un soir, et la petite ville aura vécu...

Peut-être ce mélancolique avertissement a-t-il poussé Popette vers ces portraits d'aviateurs exposés en cartes postales. Peut-être lui a-t-il suggéré de contempler d'ensemble ces figures notoires parmi lesquelles elle a souhaité de faire un choix qui devient pressant.

D'un doigt léger, elle feuillette les volets mobiles qui supportent les paquets de cartes. Ici, le portrait fait médaillon dans un coin, à la façon d'un timbre. Là, le héros s'est laissé prendre au volant de direction. Ailleurs, l'objectif l'a surpris debout parmi les haubans de l'armature.

Et Popette fait comparaître tous ces muets témoins avant de porter un jugement définitif. Qui sait si la physionomie ainsi prise au vol, instantanément, puis fixée à jamais, ne révèle et ne trahit pas mieux la nature d'un être que ne saurait le faire cet être lui-même? Au lieu de se fier à la réalité, dans le prestige de la vie et parmi l'enthousiasme de la foule, qui sait s'il ne vaut pas mieux choisir sur cette carte d'échantillons?

Puis l'éventaire fournit à Popette des appréciations nouvelles. Au nombre des cartes vendues, elle mesure la vogue de chaque aviateur. Plus le paquet est mince, plus la demande est forte, plus le héros est célèbre. Et que de jugements, portés dans l'emballement de la course, se trouvent ainsi rectifiés par le bon sens et la sagesse réfléchie de l'acheteur!

Enfin, l'attentive inspection des cartes illustrées révèle à Popette un grand nombre de visages et de noms inconnus: des aviateurs, pourtant engagés dans la Quinzaine, maisqu'elle n'a jamais vus, dont elle n'a même jamais entendu parler. Peut-être y a-t-il là un héros ignoré, qui va surgir, qui mérite la bienveillance et l'encouragement de Popette?

Déjà elle brûle d'être renseignée. Justement, une troupe jeune et gaie approche de l'éventaire et salue Popette. Ce sont des ingénieurs d'hier, des aviateurs de demain, tous ardents, passionnés pour la science nouvelle et trépidant de prendre leur vol. Dans ce milieu-là, Popette est populaire, depuis dix jours qu'on la voit sur la piste aux côtés de Chatel et de ses amis. Sans tarder, elle interroge. Quels sont ces illustres inconnus? Et toute la bande aussitôt de s'esbaudir. Puis on s'explique.

En effet, le Belge Treuben est bien engagé dans le meeting et pourtant on ne l'a jamais vu. Parbleu! voilà dix jours qu'il n'est pas sorti de son hangar. Et pour cause. S'il quittait cet asile inviolable, deux huissiers, qui le guettent à la porte, le saisiraient aussitôt... S'il avait le malheur de s'envoler, ils le happeraient comme une araignée prend une mouche.

En effet, Sarigue est engagé et pourtant on ne le voit point. C'est bien simple. Cet homme éternellement hésitant passe d'une marque à l'autre sans se fixer jamais. Il a toujours le derrière entre deux appareils. Quand le meeting arrive, il a vendu l'un et ne sait pas encore conduire l'autre.

Et la verve des jeunes gens se donne carrière devant les petits portraits comme devant un jeu de massacre. C'est à qui placera son mot, décochera sa pointe. Ah! oui, nous sommes bien dans une petite ville, où l'on vit trop les uns sur les autres, où l'on ne s'ignore point assez, où l'air s'intoxique comme dans une chambrée trop étroite et trop nombreuse, devient une sorte de bouillon de culture où se développent la médisance et le commérage.

On parle sans s'assurer même de la véracité de ses dires. On dénonce le pilote qui cherche dans des piqûres d'éther un stimulant devenu un besoin. On raille celui qu'un trac incoercible cloue à son siège au moment de l'essor. On blâme la cupidité de celui qui vendraitsa chance, s'effacerait volontairement devant un rival, pour un peu d'argent. On conspue celui qui s'envole seulement au crépuscule, en chauve-souris, et près du sol à le toucher.

L'épigramme n'épargne personne. Le flot monte toujours. Et c'est comme une gargouille qui dégorgerait tous ces ragots, tous ces potins, tous ces propos pourris...

Popette écoute, effarée. Tous ses beaux projets en sont ébranlés, presque déracinés. Quoi? Les aviateurs sont donc des hommes comme les autres? Il lui faudra donc abandonner toutes ses illusions, tous ses rêves? Et une grosse envie de pleurer lui pique la paupière et lui noue la gorge.

Mais le ronflement d'un moteur éclate. Tout le soleil dans ses toiles, un aéroplane apparaît au-dessus des tribunes. D'un vol ardent, capricieux, joli, il évolue, papillonne, brode l'air, dessine en bas de la robe du ciel une dentelle audacieuse. Et soudain tous les fronts se sont levés, toutes les lèvres se sont closes.

Allons, ne pleurez pas, petite Popette. C'estla vie. C'est toute la vie. A ras de terre grouillent les ridicules, les bassesses, les travers et les vices. Mais soudain le regard s'élève et la pensée s'épure. C'est qu'au-dessus de la faiblesse humaine l'idée passe, l'œuvre plane, comme un étendard qui vole...106

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