XIVUN APOTRE
Nul n'ignore que M. Quatrepin est un des pères de l'aviation. Car la jeune science, pareille à certaines petites filles poussées dans des milieux de mœurs faciles, la jeune science a plusieurs papas. Ils sont tout un petit groupe à pincer le menton de l'enfant, à caresser ses beaux cheveux flottant au vent, à contempler sa petite face fière, à murmurer d'un air profond et satisfait: «Tout de même, voilà, mon œuvre... Comme elle me ressemble!» Et ilsont raison. Peu ou prou, ils ont tous collaboré à sa conception, ils lui ont donné la vie. Seulement chacun se croit le seul.
Popette fondait un grand espoir sur l'entretien qu'on lui avait ménagé avec M. Quatrepin. Elle attendait ses paroles comme un cordial. Elle en avait besoin. Depuis quelques jours, sa foi dans les aviateurs fléchissait. Lucien Chatel s'était exprimé devant elle sur ces messieurs avec amertume et sévérité, à certaines heures où les choses n'allaient point à son gré du côté des clients, du côté des appareils ou du côté de son estomac qu'il avait délicat.
Et plus récemment encore, en présence de Popette, une bande de jeunes ingénieurs—des fervents, cependant—ne s'étaient-ils pas offert la tête des héros, devant leurs cartes postales, dévoilant à l'envi leurs ridicules, leurs travers et leurs faiblesses?
Et Popette en arrivait à se demander si ces aviateurs n'étaient pas des hommes comme les autres, si l'engouement de la foule, après les avoir portés aux nues, ne les laisserait pas bientôtchoir, enfin si elle ne s'était pas trompée en cherchant un compagnon de vie uniquement dans leur petite pléiade. Elle doutait. Elle avait besoin d'être rassurée, réconfortée. Aussi avait-elle hâte d'entendre M. Quatrepin. Pour elle, un apôtre était en même temps un prophète. L'homme qui avait aidé l'aviation à naître ne devait rien ignorer de ses destinées. Il raffermirait sa confiance, son enthousiasme, sa foi dans l'avenir.
On lui présenta M. Quatrepin au pesage, où il n'apparut qu'aux derniers jours du meeting. Il promenait dans la foule sa haute taille, son profil accidenté de Don Quichotte, et un certain air rêveur, distrait, détaché des joies de ce monde. Cependant, comme il avait la vue et l'oreille fine, il était bien obligé de saisir les regards de curiosité qui s'allumaient à son passage, les coups de coude que des gens s'envoyaient en l'apercevant, le chuchotis flatteur: «Quatrepin... Quatrepin... C'est M. Quatrepin». Mais il respirait cet encens d'une narine désabusée.
Popette lui tourna d'une voix émue, preste, cahotée, comme si elle l'improvisait, le petit compliment qu'elle avait mûrement médité. Elle lui montra qu'elle n'ignorait rien du grand rôle qu'il avait joué, de ses essais personnels aux temps héroïques, des prix qu'il avait fondés, de la société aérienne dont il avait jeté les bases, des conférences où il avait éclairé l'opinion.
Il écouta les yeux à demi clos, en protestant du geste avec modestie. Il se défendit d'avoir pris vraiment une part si considérable au développement de la science nouvelle. Non, non. Il ne fallait rien exagérer. Puis, peu à peu—car ce galant homme était timide—il s'apprivoisa. Il s'émut aux souvenirs lointains, concéda qu'en effet il avait beaucoup travaillé, beaucoup agi. Il avoua que sans ses essais, sans ses prix, sans ses conférences, sans sa ligue, l'aviation n'aurait pas encore pris son essor.
Puis, afin de donner plus de solidité aux connaissances vraiment un peu superficielles de Popette, il tint à préciser le rôle de ses rivaux.Rondement, sans aigreur, il montra le but que chacun s'était proposé d'atteindre. Un bout de ruban, une chaire, une présidence, une notoriété profitable. Ainsi, d'un coup d'épaule bon enfant, il les jetait bas, les uns après les autres.
Et Popette ne pouvait s'empêcher d'admirer combien cet homme devait aimer son œuvre. Non seulement pour elle il avait risqué sa vie, donné son argent, sacrifié son temps. Mais encore il la couvrait d'une passion si jalouse qu'il immolait froidement à coups de pointes quiconque tentait de lui porter ombrage auprès d'elle... D'un grand élan, la jeune fille s'écria:
—Ah! comme on sent que vous l'adorez, votre aviation! N'est-ce pas, que c'est une belle et grande chose?
Il s'arrêta, la regarda de haut, dressant sa fière silhouette:
—L'aviation? Mais elle est flambée. Elle est cuite. Elle est morte. L'aviation? Elle n'existe plus. Ces jeunes gens ne feront guère mieux qu'ils ne font. Ils iront un peu plus haut, un peu plus vite, un peu plus loin. Et puis? Ce seratout. Les meetings sont trop nombreux, trop serrés. D'ici peu ils mourront d'étouffement. Les courses d'aéroplanes disparaîtront comme les courses d'autos. Mais au lieu de vivre dix ans, elles vivront deux ans. Quant aux appareils, ils ne peuvent plus s'améliorer. Nous nous sommes trompés de route. Nous nous sommes engagés dans une impasse. Nous n'avancerons plus.
Et Quatrepin, à grand renfort de termes techniques, démontra à Popette abasourdie que des aéroplanes incapables de voler sans marcher vite sont condamnés à mort. L'emploi de tels appareils retarderait les progrès de l'aviation. Car on s'efforcerait de les perfectionner, au lieu de chercher l'aéroplane de l'avenir, celui qui se soutiendra sans avancer. De même que le sphérique a retardé la cause aérienne, parce qu'on a cherché à le diriger au lieu de travailler tout droit au plus lourd que l'air.
Et Popette se demandait si elle était bien éveillée. Quoi? C'était donc là cet apôtre? Voilà qu'il reniait sa foi. Un mécompte l'avait doncdécouragé? Son zèle restait-il donc désormais sans emploi? Mais Quatrepin concluait:
—Non, voyez-vous, mademoiselle, il y a mieux à faire qu'à consacrer sa vie, ses efforts, son argent, à des cerfs-volants à hélice. Bien des questions autrement graves nous requièrent. Tenez. La repopulation. A la bonne heure! Voilà un problème!...
Ainsi, le vent avait tourné. Quatrepin s'orientait vers de nouveaux horizons. Et Popette, qui cherchait à renforcer près d'un apôtre sa foi dans l'aviation, vit le moment où il allait l'enrôler parmi les disciples actifs de la repopulation.114
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XVLE VENT
Le chef de l'État s'est assis dans son fauteuil doré, au premier rang des tribunes. A ses côtés s'alignent ses ministres et les grands prêtres de la quinzaine. Derrière lui s'entasse et se presse la foule de ses invités et des personnalités régionales. Mais les visages, au lieu de briller de joie et de curiosité, expriment l'angoisse, la désolation ou l'ironie. C'est qu'il souffle un vent à ne pas mettre un aéroplane dehors. C'est qu'on est menacé de ce scandaleuxdésastre: le Président et sa suite attirés en Anjou pour contempler une plaine vide.
Ah! le vent, le vent détesté, voilà l'ennemi, voilà l'empêcheur de voler en rond. On voudrait pouvoir l'arrêter, l'emprisonner, l'abattre comme un fauve échappé de sa cage. Mais il se rit des haines et des menaces.
Dans l'impossibilité de le vaincre, n'a-t-on pas été, au cours de précédents petits meetings, jusqu'à tenter de ruser avec lui? Que ne ferait-on pas, pour décider les aviateurs à s'envoler? N'a-t-on pas vu les organisateurs d'une réunion, dans une ville maritime, truquer les dépêches du sémaphore pour diminuer, au moins sur le papier, la vitesse du vent? N'en a-t-on pas vu d'autres coudre des balles de plomb au bas des oriflammes afin de les faire pendre au long des mâts dans la bourrasque comme par un temps calme? Ailleurs, n'a-t-on pas remplacé les étendards d'étoffe par des drapeaux de zinc, afin qu'ils restent impassibles dans la tempête? Ailleurs encore, désespéré de ne pouvoir vaincre la répugnance des aviateurs à partirdans la rafale, un commissaire ne s'écria-t-il pas, tout en crispant sa main à son chapeau qui menaçait de s'envoler: «Mais enfin, messieurs, il ne fait pas de vent!»
Mais, à la grande Quinzaine d'Anjou, les dirigeants ne se laissent point entraîner à de si regrettables aberrations. Non. Leur désespoir est morne et vaste comme la plaine qui s'étend sous leurs yeux. Ils attendent. Ils attendent un miracle. L'accalmie brusque, un bon mouvement de la Nature, soudain fléchie par l'auguste présence du Président. Ou bien le sauveur prodigieux qui bravera la tempête et métamorphosera la déroute en triomphe....
Popette, dans une tribune voisine des gradins officiels, attend aussi, le menton haut, la frimousse aux aguets. Sa maman, à côté d'elle, en a lâché son tricot de grosse laine grise. C'est que toute la foule communie dans la consternation. La piste va-t-elle rester vide pour la première fois, juste cet après-midi de gala?
Et soudain un frémissement passe sur les tribunes. Là-bas, devant les hangars, on vientde sortir un appareil. Puis, d'un ton de ferveur, d'action de grâce, du ton dont les naufragés crient: «Terre!» on prononce un nom: Rémy Parnell...
Comme un lutteur qui jette son gros gant dans la foule, le vent a lancé sa bourrasque à la face des aviateurs. Seul, Rémy Parnell a relevé le défi.
C'est bien une lutte qu'il accepte. A peine a-t-il quitté le sol, qu'on a le sentiment de voir deux ennemis sauvagement aux prises. Chacun veut réduire l'autre à merci. L'aéroplane roule, tangue, sous des assauts formidables. Ses toiles se tendent à craquer. Ses haubans résonnent de la fureur du vent. Et cependant, il avance, il monte.
Le spectacle est unique. Les autres jours de la Quinzaine, on voyait l'homme vaincre l'inertie de la nature. Aujourd'hui, il triomphe de son hostilité. Le marin sur la mer démontée, l'explorateur aux pays de glace ou de feu, n'affrontent pas, par des moyens si nouveaux, un péril si continu. En ce pilote, dont la silhouettetenace se découpe sur la déroute des nuages, toutes les bravoures s'ajoutent. C'est toujours la lutte éternelle entre l'homme et l'élément, mais dans sa splendeur complète, absolue.
On ne cesse pas de se demander si l'audacieux ne va pas être rejeté, précipité sur le sol. Ni l'angoisse, ni la tempête ne s'apaisent un instant. On a plus peur pour lui que lui-même. Popette, le cœur serré, voudrait s'enfuir, ne plus assister à l'admirable folie. Et cependant, ses regards ne peuvent pas quitter le frêle oiseau blanc qui s'élève dans la rafale.
Ah! qu'ils sont loin, qu'ils sont oubliés, tous ces ragots de hangars, tous ces potins de petite ville qui commençaient à la troubler! Comme elle s'est vite envolée d'un grand souffle, cette poussière de désillusions qu'avait soulevée sa curiosité! Quoi? L'inventeur qui conçut l'appareil est grossier? Le constructeur qui le vend est cupide? L'apôtre qui le prône est vaniteux? C'est possible. C'est possible... Maisqu'importe, puisque leur œuvre vole dans la tempête!
Et maintenant Popette est presque tentée de bénir le vent, le rude vent qui lui éclaircit l'esprit comme il balaie la plaine et nettoie l'horizon. Le vent qui l'exalte, le vent qui la soulève au-dessus des travers et des faiblesses de ceux qu'elle a voulu connaître. Le vent qui purifie, le vent qui emporte les pailles et qui laisse la graine. Le vent qui avive les choses comme un coup de lime, leur enlève les scories de surface et révèle leur éclat profond. Les petits défauts de Rémy Parnell disparaissent. Mais ses qualités étincellent.
Son audace, sa ténacité, son sang-froid, Popette ne les a jamais si bien dégagés, compris, estimés, qu'en ce moment, dans la rafale, parmi l'angoisse haletante de la foule. Le vent l'a désigné, le vent l'a choisi entre tous, l'a élu. Maintenant qu'à hauteur des nuages il domine l'ouragan, il lui apparaît comme le héros unique, une statue idéale qui aurait pour socle la tempête.
Et quand, coupant l'allumage, Rémy Parnell fond en vol plané vers les tribunes, parmi l'enthousiasme, la gratitude, le délire universels, il semble à Popette qu'il lui descend dans le cœur...122
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XVILE DERNIER REPAS
Popette a gardé du festin ce souvenir indécis et charmé que laisse une ivresse légère. Dans sa mémoire, le décor lui-même reste brillant et flou. Que de lumières! Un rang de grosses perles électriques festonne le fronton du velum tendu sur le buffet. Des petits abat-jour de toutes les couleurs fleurissent les tables. Et quelle foule aussi! Au dernier jour de la Quinzaine, tous ses fervents ont tenu à en célébrer l'éclatant succès. Par groupes sympathiques,ils se sont réunis pour ce suprême repas. Et c'est une ruée vers les gérants affolés, un mascaret de dîneurs que dominent les plats portés à bras levés par les garçons.
Du diable si Popette parvient à se rappeler le nom de tous les convives attablés avec elle. Heureusement qu'elle a fait circuler son menu, avec prière de signer à la ronde. Au besoin, ce document rafraîchira ses souvenirs... Le certain, c'est que Lucien Chatel avait invité là ses pilotes et ses amis. Qui donc Popette avait-elle à sa gauche? Un monsieur qui écrit dans les journaux. Elle revoit bien sa figure. Impossible de mettre un nom dessus. Et pourtant, elle ne connaît que ça. Oh! par exemple, elle sait bien qu'elle avait Rémy Parnell à sa droite. Elle a déployé assez de ruses et de diplomatie pour s'assurer ce voisin-là!
Tout de suite, la musique s'en est mêlée. Les tziganes étaient de la fête. Ah! ces valses qui vous câlinent, qui vous emportent, ces violons qui vous jouent sur les nerfs... Il n'en fallait pas plus à Popette pour perdre un brinla tête. Pas besoin du mousseux vin d'Anjou, si léger, si cordial qu'on le boit comme on respire.
Très vite aussi, l'atmosphère s'est échauffée jusqu'à l'enthousiasme. On accueille chaque pilote glorieux par des ovations. Quand paraît Ravier, le héros de la traversée des Vosges, qui traîne la jambe et porte le bras en écharpe depuis un accident récent, toute la foule se lève, les serviettes s'agitent et les tziganes attaquentLa Marseillaise. Et quand, à son tour, Rémy Parnell gagne sa place, salué par la même musique et par le même délire, Popette, grimpée sur sa chaise, voudrait crier bien haut: «C'est lui que j'ai choisi...»
Mais sait-il qu'elle l'a choisi? Voilà ce que Popette se demandait quand, dans la chaude rumeur, Rémy Parnell s'est assis à ses côtés. Il y a si peu de temps qu'elle l'a élu entre tous, le jour où, devant le chef de l'État, il a volé seul dans le vent, le jour du Président, ainsi que le désigne Popette lorsqu'elle songe à cette date mémorable.
Mais elle n'ignore pas la mystérieuse contagion de l'amour. La tendresse monte, comme un parfum, de celle qui l'éprouve vers celui qui l'inspire. On aime, bien souvent, ce dont on est aimé. Une femme, même sans se départir de sa réserve ni de sa modestie, peut, à d'imperceptibles signes, laisser deviner sa préférence et, par là, plaire à qui lui plaît.
Malgré ses allures crânes et délurées, Popette est femme, très femme. Elle met jusqu'à ses travers au service de sa séduction. Ainsi, sa voix trop rapide et trop preste paraît tendre dès qu'elle se ralentit. On dirait alors que ses paroles viennent de plus loin, d'une source plus profonde, qu'elles montent du cœur.
Popette n'est même pas bien sûre de n'avoir pas mis la jalousie dans son jeu. Barral, le pilote de dirigeable, la courtise assidûment. Peut-être, au début du fameux dîner, a-t-elle encouragé la galanterie de cet aéronaute infortuné pour exciter celle de son favori.
Toujours est-il que l'entretien, d'abord unpeu épars et confus, s'est soudain affermi et concentré. Là, les souvenirs de Popette sont très précis. Quelqu'un—c'était justement ce monsieur qui écrit dans les journaux et dont le nom lui échappe—quelqu'un a proposé aux aviateurs cette question: «A quoi pensez-vous en plein vol?» A quoi s'occupait leur esprit, pendant les heures entières où ils tournaient loin de terre au-dessus de la piste?
Là-dessus, chacun des intéressés de donner son sentiment. Pajou déclara qu'il écoutait uniquement son moteur. Lerenard guettait les mouchoirs que ses amis étendaient sur l'herbe, au pied d'un pilône, pour lui signaler le nombre de tours accomplis. Savournin avoua gaîment qu'il ne pensait à rien. Piéril luttait contre la fatigue en chantant et en supputant les bénéfices de ses victoires. Barral se reconnut des pensées vagues, isolées, qui défilaient dans son esprit comme des nuées dans le ciel, imprévues et disparates de couleur et de forme, depuis les plus nobles soucis jusqu'aux plus triviales préoccupations.
Et c'est alors que Rémy Parnell, se penchant vers Popette, lui a soufflé tout bas le mot qu'elle attendait:
—Maintenant je pense à vous...
Elle revoit le moment où il a prononcé la phrase espérée. Sa mémoire a cliché le site que contemplaient ses yeux. La plaine envahie par la nuit, une usine dont les lumières scintillaient comme celles d'une ville allongée sur une rive lointaine, de rares feux d'autos qui naviguaient, cahotantes, dans l'immensité grise. Une vision de casino, le soir, au bord de la mer.
Ensuite?... Ensuite, les souvenirs de Popette se noient dans une brume heureuse. Il lui semble bien que Rémy Parnell lui a offert de l'emmener comme passagère, une fois la Quinzaine achevée. Même qu'un paternel ami l'a avertie: «Faites attention, Popette: le plus dangereux, dans cette aventure-là, c'est que vous devrez montrer vos jambes pour grimper dans l'appareil.»
A quoi Popette croit avoir répondu: «Ça m'est égal, elles sont bien faites.»
Mais le vin d'Anjou, la musique, l'enthousiasme, l'amour, la victoire, ont troublé la mémoire de Popette. Elle n'est plus bien sûre de cette fin de repas. Et elle en arrive à douter du commencement. Le bonheur est si rare, que l'on craint de rêver dès qu'on se sent heureux.130
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XVIIL'ESSOR
La veille, la Quinzaine s'était achevée dans une apothéose.
A la fin de la soirée, au buffet, Popette, très excitée, m'avait pris à part. Rémy Parnell lui avait promis de l'emmener comme passagère, avant que ses appareils ne fussent démontés. Transportée d'orgueil et de joie, elle m'avait invité à contempler son triomphe. Elle me devait de connaître les aviateurs. Je ne pouvais donc pas faire moins que d'assister,en manière de parrain, à son baptême de l'air. Et c'est ainsi qu'arrivé le premier au rendez-vous, j'errais le matin au long des hangars, devant la piste désertée.
Les tribunes, la plaine, tout était vide, tout exhalait cette mélancolie des sites naguère animés et d'où la vie s'est retirée. Plus de gardiens ni de sentinelles devant les issues. Et on en venait à les regretter, comme le prisonnier, dit-on, regrette sa cellule.
Pauvre piste, désormais historique, témoin de tant de hauts faits... Bientôt les paysans laboureraient leurs terres reconquises. Ils allaient retrouver des débris d'appareils dans les herbages: pales d'hélices, petites roues porteuses, lambeaux de toile. Les garderaient-ils pieusement, comme autant de souvenirs du pacifique champ de bataille? Ah! sans doute ils ne partageaient pas le fétichisme des fervents d'aviation. N'avais-je pas vu de belles dames, dans l'ombre d'un hangar, découper un morceau de «surface» où Piéril avait laissé le sang d'une égratignure? Des Américains n'avaient-ils pasoffert deux mille dollars de la canne de Ravière, une canne taillée dans la hampe du drapeau qui l'avait accompagné dans sa traversée des Vosges?
Mais Popette sautait du landau qui l'avait amenée de la ville avec sa mère et son frère Loulou. Elle avait tenu à ce qu'une certaine solennité présidât à son essor.
Très vite, je m'aperçus que l'événement lui semblait mondial. Elle s'attendait à ce que la terre tremblât de la quitter, à ce que le ciel s'illuminât de la recevoir. Au surplus—et c'était d'une crânerie charmante—nulle appréhension du danger. Elle était toute à la gloire de son prochain exploit et aussi à la joie de l'accomplir aux côtés de Rémy Parnell.
Elle ne me cacha d'ailleurs pas ses progrès sensibles dans la conquête de l'heureux élu. Au dîner de la veille, il lui avait clairement laissé entendre qu'il la payait de retour. Mais l'idylle s'achèverait-elle avec la Quinzaine, ou bien serait-elle le premier chapitre d'un heureux roman? Il y a de ces galants, au cœur depapillon, qui tournent des compliments à leur voisine de table et qui les oublient, dès le rince-bouche. Au fond, la pauvrette en tremblait d'angoisse. Je crus devoir la rassurer. Alors elle me répliqua prestement, avec l'aplomb de l'ignorance:
—Oh! avec les hommes, on ne sait jamais.
Notre promenade au long des hangars nous ramena devant le landau. La maman de Popette n'en était pas descendue. Elle semblait au comble de l'effarement. Non seulement sa fille l'avait entraînée à la Quinzaine, l'avait condamnée à tricoter pendant deux semaines dans le courant d'air des tribunes, mais voilà que la folle s'avisait de couronner l'aventure en montant en aéroplane! Elle levait vers le ciel ses petits bras courts:
—Ah! ces enfants...
Quant au jeune Loulou, il rayonnait en reflet de la gloire fraternelle. Avoir une sœur aviatrice, c'est presque être aviateur. Et son regard interrogeait le hangar des «Victorine» où dormait l'appareil de Rémy Parnell. Sonoreille épiait le bruit de la voiturette du héros. Mais les façades de bois restaient closes et l'air calme ne retentissait que de rares coups de marteau.
L'élégant pilote aurait-il oublié sa promesse? Impossible. Ou bien aurait-il renoncé à la tenir? Il en aurait averti. Popette commençait à trépider.
—Sûrement, me dit-elle, il va arriver quelque chose, un contretemps, un empêchement. Vous verrez que je ne monterai pas.
Son impatience et son désir étaient si vifs qu'elle imaginait la nature et le destin ligués contre elle, suscitant un cataclysme pour empêcher Popette de monter en aéroplane.
Déjà, du fond de son landau, la maman de Popette parlait de s'en retourner à la ville où l'attendait la corvée des malles à remplir. Le mobile visage de Loulou exprimait la plus âpre désillusion. Mais la voiturette de Rémy Parnell surgit sur la piste.
Popette courut à lui. Il la salua, puis au lieu de se diriger droit vers les hangars, il l'entraînaau large. Ils avançaient lentement, au hasard, à travers les prés. De loin, je ne distinguais pas leur mimique. Mais l'entretien semblait à la fois animé et cordial. Rémy Parnell s'excusait-il de son retard près de Popette? L'armait-il de suprêmes recommandations? Près du landau, nous agitions ces hypothèses.
Et tout à coup, retroussant sa jupe comme si elle s'apercevait seulement alors que l'herbe était trempée de rosée, Popette piqua droit sur nous. Elle exultait, elle éclatait, elle était lumineuse de bonheur. Et elle nous cria d'une voix de triomphe:
—Je ne monte pas!... Je ne monte pas en aéroplane!
Perdait-elle la tête? Je lui demandai:
—Qu'est-ce que vous dites?
Elle passa rapidement sa langue sur ses lèvres, selon sa coutume au moment des déclarations capitales. Et, haletante de joie et d'émotion:
—Eh bien, voilà... Rémy Parnell est décidé... Moi aussi. Il va demander ma main àmaman. Seulement, il refuse de m'emmener en aéroplane. Quand j'étais une petite personne quelconque, ça lui était bien égal. Mais maintenant que je vais devenir sa femme, vous comprenez, il ne veut pas que je me casse quelque chose!
Admirant comme il convient cette logique de mari, je félicitai Popette, puis sa maman, qui, répandue dans son landau et levant les bras au ciel, dépassait les sommets de l'effarement:
—Ah! ces enfants...
Loulou trahissait une joie mêlée d'amertume. Il ne verrait pas planer sa sœur... Je le consolai en affirmant que son beau-frère ne pourrait pas lui refuser de l'emmener lui-même un jour.
Seule, Popette ne regrettait rien. N'allait-elle pas, tout de même, prendre un radieux essor? Que de fois, pendant la triomphale Quinzaine, les envolées des grands oiseaux blancs m'avaient paru à l'image de l'aventure amoureuse!... Les unes sont brèves comme des caprices et nes'arrachent à la terre que pour y retomber. D'autres durent un peu plus, mais dans la lutte et la difficulté. D'autres, enfin, les plus rares, règnent en plein ciel, d'une allure égale et forte, d'une course qui ne fléchit point, et s'achèvent seulement quand le cœur qui les anime a cessé de battre...
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LES AILES DE FLAMMELES AILES DE FLAMMEI
LES AILES DE FLAMME
D'une courte lancée, l'aéroplane prit son vol. Et, tout de suite remise du premier émoi, Claire, assise sur le siège étroit près de Lucien Chatel, goûta les délices de la sensation inconnue. Adieu les cahots du chemin, la trépidation du rail, le tangage et le roulis de la mer, le clapotis du fleuve. La fuite même du patin sur la glace apparaissait rude et grossière à côté de la course aérienne. Surpris et dompté par la brusque attaque des ailes étendues, l'air devenait l'esclavele plus sûr. Et il emportait l'énorme engin, d'une allure plane et tendue, sur les routes innombrables du ciel. Pénétrée de confiance, de bien-être et d'orgueil, Claire aurait voulu crier sa joie d'échapper à la terre.
Elle se sentait affranchie. Et cette allégresse d'évasion se confondait en elle avec la certitude d'échapper à l'homme odieux dont elle avait dû, pendant cinq années, porter le nom. La loi même lui rendait la liberté reconquise en fait, rompait la dernière chaîne par un jugement de divorce en sa faveur. Libre, libre, elle était libre! Et l'essor en plein azur symbolisait sa délivrance. Il lui semblait se porter au-devant de la vie, marcher dans l'avenir.
L'avenir... Pour elle, il était aux mains de celui-là même qui l'entraînait d'un si prodigieux essor. Elle allait oublier le mauvais rêve, recommencer sa vie aux côtés du cher compagnon d'adolescence enfin retrouvé. Elle serait sa femme... Elle contempla, sous le léger feutre rabattu que ses portraits, depuis un an, avaient rendu légendaire, ses yeux pleins d'espace etson profil tenace. Chaque fois qu'elle criait d'un mot son ravissement, il s'éclairait d'un joli sourire, juvénile et charmant. Elle songea: «Tout me plaît de lui.» Le grand volant d'acajou prenait, sous ses doigts nerveux, une majesté de sceptre. N'était-il pas le jeune souverain reconnu, acclamé, du royaume de l'air, sur ce char triomphal qu'il semblait conduire vers quelque apothéose? Ah! comme elle l'aimait, comme elle l'aimait!...
Il s'élevait en décrivant au-dessus du champ d'essor une large spirale. En se penchant, Claire distinguait les toits de verre des ateliers Chatel scintillants au soleil et les frondaisons du Bois de Vincennes, répandu comme un géant tapis de mousse. Ils montaient toujours. Le calme grandissait à ces hauteurs. On n'entendait plus que le bruissement soyeux de l'hélice et, de temps en temps, quelque écho de la vie, la trompe d'une auto, le coup de feu d'une fête foraine, un aboiement de chien... Et de réaliser ainsi le rêve le plus ancien des hommes, d'échapper aux lois de la nature et aux rumeursde la terre, de monter en spire glorieuse vers l'infini bleu, dans cet air de cristal et d'or, parmi cette paix solennelle, de se sentir seule aux côtés de l'être adoré, le jour même où elle pouvait se promettre à lui, c'étaient pour Claire des fiançailles inouïes, éperdues, en plein ciel.
Au moment où ils touchaient le sol, la foule, débordant ses barrières, accourue de toutes parts, les entoura, dans une clameur confuse, d'un cercle de mains tendues, d'objectifs braqués, de bouches ouvertes, de fronts levés. Et soudain, parmi tous ces visages, Claire ne vit plus qu'un visage: celui de Villeret, son ancien mari...
Elle frissonna. Ses pires souvenirs se dressaient devant elle. Derrière cette barbe lisse et correcte, elle devinait la mâchoire de squale, énorme, mauvaise, pleine d'injures. Elle savait comme ces yeux caressants s'embuaient vite de haine et se chargeaient de cruauté, comme la voix mielleuse s'aigrissait vite.
Avait-elle souffert avant de le démasquer! On le lui avait présenté comme un ingénieur écouté, un administrateur de grandes sociétés industrielles. Et elle lui avait découvert peu à peu, mais trop tard, tout un passé d'expédients, ballotté des mines du Cap à celles du Caucase, en cent entreprises louches, à la recherche de l'argent nécessaire à ses vices. Marié, il avait continué de glisser sur la pente, jusqu'à la chute: une vilaine histoire de poudre d'or mêlée à du sable, pour fausser le rendement aurifère d'un gisement africain. Ce jour-là, Claire dut acheter de sa fortune le silence des dupes de son mari.
Sans doute, si Villeret n'avait été qu'un pauvre être désarmé contre la tentation, lui eût-elle continué son aide, par pitié. Mais il était aussi brutal que lâche, aussi jaloux que débauché, aussi cruel que fourbe, et sans qu'un peu d'amour excusât ses violences. Au lendemain du scandale, elle s'était séparée de lui, résolue à gagner sa vie. Elle dessinait avec un goût très vif. Elle aimait surtout à peindre lesoiseaux. Elle composa donc des tableautins de genre qui, peu à peu, trouvaient preneur. Villeret la relançait. Le plus souvent, sa mise était sordide. Parfois, il était impeccable et magnifique. Il la pressait de reprendre la vie commune. Elle ne démêlait pas dans quelle mesure la jalousie, la misère, un obscur besoin de tyrannie le poussaient à ces tentatives. Mais elle refusait obstinément, s'en débarrassait avec quelque argent.
Cette vie ambiguë durait depuis un an, lorsque Claire retrouva Lucien Chatel. Ils s'étaient connus, aimés, dans l'adolescence. Mais il ne pouvait pas être question de mariage entre eux. Unit-on des enfants de même âge, surtout quand leurs fortunes sont inégales? On lui avait préféré Villeret. Seulement, ces puériles amours sont pareilles à ces initiales gravées dans l'écorce des jeunes arbres. Les années, loin de les effacer, élargissent et creusent leur trace. Et quand, déjà célèbre avant la trentaine, Lucien retrouva Claire seule et malheureuse, ils s'aperçurentque leur cœur n'avait pas changé. Leur vie reprit où ils l'avaient laissée...
Dès lors, Chatel supplia sans cesse son amie de reconquérir toute sa liberté. Elle céda. Villeret avait trop de torts envers elle pour oser lui résister. En effet, étouffant sa rage, il laissa engager sans protestation la procédure de divorce. Depuis deux mois, elle ne l'avait pas revu. Que lui voulait-il?
Ah! l'envolée en plein ciel, la trêve bleue n'avait pas duré. Aussitôt qu'elle touchait terre, elle retrouvait le souci. Villeret la guettait fixement. Dès que leurs regards se croisèrent, il esquissa un bref signe d'appel. Soit. Elle consentait. D'autant qu'elle craignait un conflit entre les deux hommes, qui se connaissaient de vue. Elle aurait avec Villeret une explication décisive. Ce serait la dernière. En somme, il ne lui était plus rien.
Anxieuse, elle gagna la lisière du Bois, s'engagea dans une avenue voûtée de verdureoù bientôt Villeret la rejoignit. Tout de suite elle attaqua:
—Que voulez-vous?
Il railla, la voix aimable:
—Mais j'ai voulu vous féliciter. C'est charmant, cette échappée à deux... La vie des abeilles... le vol nuptial. Car vous l'épousez, naturellement?
—Oui.
Villeret s'arrêta. Son masque était tombé. Hideux de haine, il cria, les poings serrés:
—Eh bien, je ne veux pas, tu entends, je ne veux pas!
Elle haussa les épaules, forte du courage que verse l'amour. Lui s'exaspérait:
—Oui, oui, je sais bien, je n'ai pas le droit de m'opposer à ce mariage. Tu m'as contraint de divorcer. Aujourd'hui c'est chose faite. Et tu triomphes. Mais moi, je m'en moque, de la loi, je m'en...
Elle coupa, ironique, d'une allusion à ses louches tripotages:
—Oh! je sais.
Mais il ne l'écoutait pas:
—Avoue, poursuivit-il, que tu n'as jamais cessé de voir cet homme, que vous m'avez laissé m'enfoncer, me perdre, pour mieux vous débarrasser de moi?...
Elle se révolta:
—Je vous jure que je n'ai jamais revu Lucien pendant notre mariage.
—En tous cas, vous en êtes arrivés à vos fins, tous les deux. Vous êtes libres, vous vous croyez libres. Mais moi je te répète que je ne veux pas que vous profitiez de votre liberté. Écoute. J'ai voulu voir... ce vol... J'étais dans la foule. J'entendais tout ce qu'on disait de lui, de toi, de vous deux. Ah! ce que j'ai souffert... Ce que j'ai eu envie d'étrangler des gens autour de moi... Alors, je ne veux pas que ça continue... Je ne veux pas assister toute la vie à votre apothéose. Ce n'est pas possible. Je vous empêcherai de vous... Renonce, Claire, crois-moi, tu feras bien. Renonce.
Il respirait tellement la cruauté, la perfidie, la souffrance, qu'elle eut peur. Que pouvait-ilcontre eux? Un meurtre? Non. Il était trop lâche. Une trahison sournoise? Mais Lucien, prévenu, se tiendrait sur ses gardes. Si pourtant il parvenait à réaliser ses menaces? Alors quoi? Faudrait-il donc, pour éviter tout danger, renoncer au cher avenir? Non. Ils souffriraient trop, tous les deux. Elle agita la tête:
—Il n'y a plus rien de commun entre nous maintenant. Je ne vous obéirai pas. Laissez-moi, une fois pour toutes.
Déjà, elle rebroussait chemin vers les ateliers. Il la toucha à l'épaule, d'une main agitée et brûlante:
—Vous ne serez pas à un autre. Vous n'épouserez pas cet homme.
Elle déclara fermement:
—Nous sommes fiancés d'aujourd'hui même. Je l'épouserai.
Alors, décomposé de rage, il grinça:
—C'est bien. J'ai voulu vous prévenir. J'ai voulu éviter un malheur. Ne vous en prenez qu'à vous de ce qui arrivera.
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II
On annonçait de toutes parts que, le prochain dimanche, Lucien Chatel traverserait Paris, à grande hauteur, du bois de Vincennes au bois de Boulogne. Il se proposait de s'élancer droit et haut, de tracer un invisible arc-en-ciel au-dessus de la ville. Il ne se doutait guère, en décidant cette expérience, qu'il signait son arrêt de mort.
Car Villeret était résolu. Cette traversée de Paris lui apparaissait comme une indication du Destin. Ce jour-là, Lucien Chatel devait périr. Dans ce cerveau dégradé par le vice et rongé par la haine, l'idée du meurtre peu à peu avaitgermé, s'était affirmée, épanouie. Maintenant elle l'envahissait tout entier...
Ayant condamné son rival à mort, Villeret préparait l'exécution avec un soin féroce. Il lui fallait, la veille de la tentative, travailler secrètement pendant une heure sur l'appareil qui enlèverait le héros. Et toute son ingéniosité, toute sa ruse se concentraient vers ce but.
Qui veillait, le soir venu, sur l'annexe des ateliers où reposaient les grands oiseaux blancs? Villeret eut tôt fait de découvrir le gardien en qui Chatel avait placé sa confiance. Un homme amenait-il à lui seul—besogne d'hercule—un aéroplane sur le champ de manœuvre? C'était Lanoix. Qui donc apportait au trot le bidon d'essence, l'arrosoir d'eau, l'outil nécessaire? Encore Lanoix. Qui donc excellait à refouler sans phrases les curieux derrière la barrière? Toujours Lanoix. A tout instant, on entendait la voix ferme de Lucien Chatel, la voix plutôt émue des clients assis pour la première fois au volant: «Lanoix! Lanoix!»
C'était, tout ensemble, le chien de garde et le chien de berger. Mais quel molosse! Un géant, haut, large, massif, le buste moulé dans un maillot rayé blanc et bleu, les jambes perdues dans un immense pantalon de velours brun, les genoux, les poings, le menton toujours portés en avant, comme prêts à la lutte. Et avec cela, des yeux clairs, de bonnes grosses lèvres où fumottait, sous la moustache hirsute, une éternelle cigarette.
Le patron d'une guinguette voisine acheva de renseigner Villeret. Lanoix était un ancien ravageur de la Marne. Dans ce temps-là, quand il avait bu, il était terrible. A la suite d'une rixe—peut-être avait-il pris une absinthe de trop—il avait attrapé un an de prison. A sa sortie, M. Chatel avait eu la bizarre idée de se l'attacher. Il l'avait apprivoisé, rendu doux comme une demoiselle. Lanoix ne buvait plus. Ça durerait ce que ça durerait. Au fond, le cabaretier restait sceptique, quelque peu méprisant, à l'endroit de cet homme qui refusait un petit verre. Mais M. Chatel, lui, avait la foi.La preuve, c'est qu'il avait confié à Lanoix la garde des appareils. L'ancien ravageur s'était construit, dans un angle du garage, une sorte de cabine où il mangeait, où il couchait, un gros revolver à portée de sa main. Ah! il ne ferait pas bon s'y frotter. Car Lanoix avait le coup de feu facile.
Le vendredi qui précédait la traversée de Paris, Villeret attendit le moment où, les appareils rentrés et Chatel parti, la foule commença de se disperser. Accostant Lanoix qui fermait les portes de la cour:
—Rude journée, mon brave. Pas fâché de vous reposer, hein? Vous accepterez bien de prendre quelque chose auparavant, un petit apéritif, là, tout près?
Et il montrait le cabaret proche. Ému, Lanoix cracha sa cigarette, avala sa salive. Mais s'il fut agité d'un désir, il l'étouffa vite. Car secouant la tête, il refusa net.
Villeret craignit de se démasquer par tropd'insistance. Il rompit, chercha une autre ligne d'attaque:
—Il est trop tard pour visiter les ateliers aujourd'hui, n'est-ce pas?
Lanoix trancha l'air de sa main énorme, en couperet de guillotine:
—Fermé.
Pas prolixe, le ravageur. Villeret regretta:
—C'est dommage. Je suis un ami, un admirateur de M. Chatel.
Ah! certes, M. Chatel n'avait pas de plus fervent admirateur que Lanoix lui-même. C'était son dieu. Pourtant, le gardien resta inflexible. D'un seul coup de sa paume glissée sur sa cuisse, il roula une cigarette:
—Parlez-y.
Et il poussa la porte. Villeret haussa les épaules. Il ne pourrait pas avoir raison de cette brute en l'attaquant de front. Il fallait ruser et ruser vite, car le temps pressait.
Et le lendemain samedi, veille de l'expérience, tandis que tous les regards étaient tournés vers Lucien Chatel qui s'entraînait àgrande hauteur, Villeret, payant d'audace, entra délibérément dans la cour, pénétra dans le garage désert.
Là, il stoppa une seconde. Le long du mur, s'alignaient d'immenses caisses à claires-voies, à demi couvertes de bâches, et qui servaient à expédier au loin les aéroplanes. Villeret se jeta dans cette cachette... Une heure après, les essais achevés, Lanoix bouclait la porte. Il enfermait l'ennemi dans la place.
Par les interstices des bâches, Villeret avait épié la rentrée des grands oiseaux blancs. Surtout il avait minutieusement repéré l'appareil de Chatel. Il ne le quittait pas des yeux. Diable! Il ne s'agissait pas de se tromper. Mais aucune erreur n'était possible. Le jeune inventeur l'avait encore inspecté en tous ses détails après l'avoir fait rentrer. C'était bien celui qu'il emploierait le lendemain.
Maintenant, Villeret restait seul dans l'immense halle. Sans doute, Lanoix allait chercher son repas à la guinguette voisine. Il fallait profiter de son absence. Villeret eut vite découvert,dans l'angle opposé à sa cachette, la cabine du gardien. Il y courut, l'inventoria d'un regard: un petit lit à couverture brune dans un cadre de sapin, une étroite table de chevet où traînaient un vieux magazine, une bougie dans un chandelier, un énorme revolver chargé.
Rapidement, il tira d'une de ses poches une bouteille colletée de papier d'argent, écussonnée de la croix de Genève, la plaça bien en vue sur la planche et regagna son abri au pas de course. Deux minutes après, Lanoix rentra.
Des heures, dans la nuit, Villeret attendit. Oh! il avait bien réfléchi, rejeté bien des solutions. Évidemment, il aurait pu limer l'arbre de l'hélice, ou quelque pièce du moteur. Mais chacun savait que l'appareil Chatel, privé de ses moyens de propulsion, glissait doucement sur les couches aériennes, atterrissait sans choc. Non. Il fallait que l'étoffe des ailes, la toile tendue qui seule soutenait l'engin dans l'air, disparût, s'anéantît soudain... Alors, il ne resterait plus qu'une lourde carcasse, cinq centskilos de métal, qui s'effondreraient, s'abîmeraient sur le sol...
Parbleu! Ce n'était pas sorcier. Il suffisait d'y penser. Il allait enduire les toiles d'une dissolution phosphorique de sa façon. Au repos, elle resterait bien sage. Rien ne le trahirait. Mais quand l'air frapperait les ailes à cent kilomètres à l'heure, elle s'évaporerait et, sous ce furieux coup de briquet, le phosphore prendrait feu. Dans le souffle de la vitesse, l'étoffe caoutchoutée, vernie, flamberait d'une lampée, comme une pièce d'artifice.
Mais pour mener à bien sa besogne, Villeret avait besoin que Lanoix fût endormi, assommé par l'ivresse. Viderait-il ce flacon d'absinthe placé sous ses yeux, en tentation? Après sa longue abstinence, allait-il se jeter sur le poison délicieux?
Soudain, la porte s'ouvrit et le géant parut, la face éclairée en dessous par le flambeau qu'il tenait d'une main. De l'autre, il étreignait son revolver. Dès le seuil, il buta lourdement. Puis il sortit en titubant. Il était ivre.
Mais sans doute un instinct surnageait dans la débâcle: selon sa coutume, Lanoix faisait sa ronde. Terrifiant spectacle... Le pas mou, la tête et les épaules balancées d'un mouvement de roulis, son revolver dans une main, sa lumière dans l'autre, le colosse avançait parmi les grands oiseaux blancs. Tantôt son ombre mouvante se projetait nette sur une toile tendue, tantôt elle se répandait, énorme, sur les murailles ou le plafond. Il donnait du front dans les haubans, s'empêtrait dans des tendeurs. Une morne fureur creusait sa face. Par moments, il poursuivait d'indicibles injures un ennemi imaginaire. A d'autres, il hoquetait d'ignobles refrains. Puis le silence.
Un instant, il frôla Villeret, tapi, réduit à rien derrière ses bâches. Mais déjà il était passé, éructant de vagues paroles, butant de-ci, cognant de-là, toujours son arme et sa bougie aux poings. C'était miracle qu'il ne mît pas le feu. Mais l'instinct le guidait. Et, à mesure qu'il poursuivait sa marche, devant lui, les grandes ailes blanches se levaient dans lanuit, les fuselages se dressaient en squelettes antédiluviens, tout un troupeau fantastique s'éveillait, dont les ombres mobiles se mêlaient sur les murs à celle du gardien...
Puis, un dernier juron éclata, la lumière s'éteignit. La brute se terrait au gîte pour cuver son ivresse. Cinq minutes après, dans le calme absolu, Villeret perçut un souffle profond et régulier, la respiration du sommeil.
Alors, refoulant sa terreur, mais le cœur lui sautant jusqu'à la gorge, les mains en avant dans la nuit, le pas feutré, Villeret se dirigea avec d'infinies précautions vers l'aéroplane de Chatel. Et quand il l'eut enfin reconnu, palpé, il entreprit, à petits gestes soigneux et caressants, la besogne de mort.
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