VI

—Si je le crois? je le sais. Et pourquoi pas! A quoi peut servir cette race de singes dans la création? uniquement à embarrasser la terre.—Eh bien, garçon, vous avez apporté le café?

—Ya, esta, señor.

—Allons, prenez-moi quelques gorgées de cette liqueur, cela vous remettra sur pied tout de suite. Ils sont bons pour faire du café, par exemple; les Espagnols sont passés maîtres en cela.

—Qu'est-ce que cefandagodont Godé m'a parlé?

—Ah! c'est vrai. Nous allons avoir une fameuse soirée, vous y viendrez, sans doute?

—Par pure curiosité!

—Très-bien! votre curiosité sera satisfaite.

—Le vieux coquin de gouverneur doit honorer le bal de sa présence, et, dit-on, sa charmante señora; mais je ne crois pas que celle-ci vienne.

—Et pourquoi pas?

—Il a trop peur qu'un de ces sauvagesamericanosne prenne fantaisie de l'enlever en croupe. Cela s'est vu quelquefois dans cette vallée. Par sainte Marie! c'est une charmante créature,—continua Saint-Vrain, se parlant à lui-même,—et je sais quelqu'un… Oh! le vieux tyran maudit! Pensez-y donc un peu!

—A quoi?

—Mais à la manière dont il nous a traités. Cinq cents dollars par wagon! et nous en avions un cent! en tout cinquante mille dollars.

—Mais, est-ce qu'il empoche tout cela? Est-ce que le gouvernement….

—Le gouvernement! le gouvernement n'en touche pas un centime. C'est lui qui est le gouvernement ici. Et, grâce aux ressources qu'il tire de ces impôts, il gouverne les misérables habitants avec une verge de fer. Pauvres diables!

—Et ils le haïssent, je suppose?

—Lui et les siens. Dieu sait s'ils ont raison.

—Pourquoi donc alors ne se révoltent-ils pas?

—Cela leur arrive quelquefois. Mais que peuvent faire ces malheureux? Comme tous les tyrans, il a su les diviser et semer entre eux des haines irréconciliables.

—Mais il ne me semblait pas qu'il ait une armée bien formidable: il n'a point de gardes du corps.

—Des gardes du corps, s'écria Saint-Vrain en m'interrompant. Regardez dehors les voilà, ses gardes du corps.

—Indios bravos! les Navajoes!exclama Godé au même instant.

Je regardai dans la rue. Une demi-douzaine d'Indiens drapés dans des sérapés rayés passaient devant l'auberge. Leurs regards sauvages, leur démarche lente et fière, les faisaient facilement distinguer desindios manzos, despueblos, porteurs d'eau et bûcherons.

—Sont-ce des Navajoes? demandai-je.

—Oui, monsieur, oui, reprit Godé avec quelque animation. Sacrr…! desNavajoes, de véritables et damnés Navajoes!

—Il n'y a pas à s'y tromper, ajouta Saint-Vrain.

—Mais les Navajoes sont les ennemis déclarés des Nouveaux-Mexicains.Comment sont-ils ici? prisonniers?

—Ont-ils l'air de prisonniers?

Certes, on ne pouvait apercevoir aucun indice de captivité ni dans leurs regards ni dans leurs allures. Ils marchaient fièrement le long du mur, lançant de temps à antre sur les passants un coup d'oeil sauvage, hautain et méprisant.

—Pourquoi sont-ils ici alors? Leur pays est bien loin vers l'ouest.

—C'est là un de ces mystères du Nouveau-Mexique sur lesquels je vous donnerai quelques éclaircissements une autre fois. Ils sont maintenant sous la protection d'un traité de paix qui les lie, tant qu'il ne leur convient pas de le rompre. Quant à présent, ils sont aussi libres ici que vous et moi; que dis-je? ils le sont bien davantage. Je ne serais point surpris de les rencontrer ce soir au fandango.

—J'ai entendu dire que les Navajoes étaient cannibales?

—C'est la vérité. Observez-les un instant! Regardez comme ils couvent des yeux ce petit garçon joufflu, qui paraît instinctivement en avoir peur. Il est heureux pour ce petit drôle qu'il fasse grand jour, sans cela il pourrait bien être étranglé sous une de ces couvertures rayées.

—Parlez-vous sérieusement, Saint-Vrain!

—Sur ma parole; je ne plaisante pas! Si je me trompe, Godé en sait assez pour pouvoir confirmer ce que j'avance, Eh! voyageur?

—C'est vrai, monsieur. J'ai été prisonnier dans la Nation: non pas chez les Navagh, mais chez les damnés d'Apaches. C'est la même chose, pendant trois mois. J'ai vu les sauvages manger,—eat,—un, deuxtrie, trieenfants rôtis, comme si c'étaient des bosses de buffles. C'est vrai, monsieur, c'est très-vrai.

—C'est la vraie vérité: les Apaches et les Navajoes enlèvent des enfants dans la vallée, ici, lors de leurs grandes expéditions; et ceux qui ont été à même de s'en instruire assurent qu'ils les font rôtir. Est-ce pour les offrir en sacrifice au dieu féroce Quetzalcoatl? est-ce par goût pour la chair humaine? c'est ce qu'on n'a pas encore bien pu vérifier. Bien peu parmi ceux qui ont visité leurs villes ont eu, comme Godé, la chance d'en sortir. Pas un homme de ces pays ne s'aventure à traverser la sierra de l'ouest.

—Et comment avez-vous fait, monsieur Godé pour sauver votre chevelure?

—Comment, monsieur? Parce que je n'en ai pas. Je ne peux pas être scalpé. Ce que les trappeurs yankees appellenthur, ma chevelure, est de la fabrication d'un barbier de Saint-Louis. Voilà, monsieur.

En disant cela, le Canadien ôta sa casquette, et, avec elle, ce que jusqu'à ce moment j'avais pris pour une magnifique chevelure bouclée, c'était une perruque.

—Maintenant, messieurs, s'écria-t-il d'un ton de bonne humeur, comment ces sauvages pourraient-ils prendre mon scalp? Les Indiens damnés n'en toucheront pas la prime, sacr-r-r…!

Saint-Vrain et moi ne pûmes nous empêcher de rire à la transformation comique de la figure du Canadien.

—Allons, Godé! le moins que vous puissiez faire après cela, c'est de boire un coup. Tenez, servez-vous.

—Très-obligé, monsieur Saint-Vrain, je vous remercie.

Et le voyageur, toujours altéré avala le nectar d'el Paso comme il eût fait d'une tasse de lait.

—Allons, Haller! Il faut que nous allions voir les wagons. Les affaires d'abord, le plaisir après, autant du moins que nous pourrons nous en procurer au milieu de ces tas de briques. Mais nous trouverons de quoi nous distraire à Chihuahua.

—Vous pensez que nous irons jusque-là?

—Certainement. Nous n'aurons pas acheteurs ici pour le quart de notre cargaison. Il faudra porter le reste sur le marché principal. Au camp! allons!

Le soir, j'étais assis dans ma chambre, attendant Saint-Vrain. Il s'annonça du dehors en chantant:

Las niñas de DurangoConmigo bailandasAl cielo… ha!

—Êtes-vous prêt, mon hardi cavalier?

—Pas encore. Asseyez-vous une minute et attendez-moi.

—Dépêchez-vous alors: la danse commence. Je suis revenu par là. Quoi! c'est là votre costume de bal! Ha! ha! ha!

Et Saint-Vrain éclata de rire en me voyant vêtu d'un habit bleu et d'un pantalon noir assez bien conservés.

—Eh! mais sans doute, répondis-je en le regardant, et qu'y trouvez-vous à redire?—Mais est-ce là votre habit de bal, à vous?

Mon ami n'avait rien changé à son costume; il portait sa blouse de chasse frangée, ses guêtres, sa ceinture, son couteau et ses pistolets.

—Oui, mon cher dandy, ceci est mon habit de bal; il n'y manque rien, et si vous voulez m'en croire, vous allez remettre ce que vous avez ôté. Voyez-vous un ceinturon et un couteau autour de ce bel habit bleu à longues basques! Ha! ha! ha!

—Mais quel besoin de prendre ceinturon et couteau? Vous n'allez pas, peut-être, entrer dans une salle de bal avec vos pistolets à la ceinture?

—Et de quelle autre manière voulez-vous que je les porte? dans mes mains?

—Laissez-les ici.

—Ha! ha! cela ferait une belle affaire! Non, non. Un bon averti en vaut deux. Vous ne trouverez pas un cavalier qui consente à aller à un fandango de Santa-Fé sans ses pistolets à six coups. Allons, remettez votre blouse, couvrez vos jambes comme elles l'étaient, et bouclez-moi cela autour de vous. C'est lecostume de balde ce pays-ci.

—Du moment que vous m'affirmez que je serai ainsicomme il faut, ça me va.

—Je ne voudrais pas y aller en habit bleu, je vous le jure.

L'habit bleu fut replié et remis dans mon portemanteau. Saint-Vrain avait raison. En arrivant au lieu de réunion, une grandesaladans le voisinage de laplaza, nous le trouvâmes rempli de chasseurs, de trappeurs, de marchands, de voituriers, tous costumés comme ils le sont dans la montagne. Parmi eux se trouvaient une soixantaine d'indigènes avec autant deseñoritas, que je reconnus, à leurs costumes, pour être despoblanas, c'est-à-dire appartenant à la plus basse classe; la seule classe de femme, au surplus, que des étrangers pussent rencontrer à Santa-Fé.

Quand nous entrâmes, la plupart des hommes s'étaient débarrassés de leurs sérapés pour la danse, et montraient dans tout leur éclat le velours brodé, le maroquin gaufré, et les bérets de couleurs voyantes. Les femmes n'étaient pas moins pittoresques dans leurs brillantesnaguas, leurs blanches chemisettes, et leurs petits souliers de satin. Quelques-unes étaient en train de sauter une vive polka; car cette fameuse danse était parvenue jusque dans ces régions reculées.

—Avez-vous entendu parler du télégraphe électrique?

—No, señor.

—Pourriez-vous me dire ce que c'est qu'un chemin de fer?

—Quien sabe!

—La polka!

—Ah! señor, la polka! la polka! cosa bonita, tan graciosa! vaya!

La salle de bal était une grandesalaoblongue, garnie de banquettes tout autour. Sur ces banquettes, les danseurs prenaient place, roulaient leurs cigarettes, bavardaient et fumaient dans l'intervalle des contredanses. Dans un coin, une demi-douzaine de fils d'Orphée faisaient résonner des harpes, des guitares et des mandolines; de temps en temps, ils rehaussaient cette musique par un chant aigu, à la manière indienne. Dans un autre angle, les montagnards, altérés, fumaient despurosen buvant du whisky de Thaos, et faisaient retentir lasalade leurs sauvages exclamations.

—Holà, ma belle enfant!vamos, vamos, à danser!mucho bueno! mucho bueno!voulez-vous?

C'est un grand gaillard à la mine brutale, de six pieds et plus, qui s'adresse à une petitepoblanasémillante.

—Mucho bueno, señor Americano!répond la dame.

—Hourra pour vous! en avant! marche! Quelle taille légère! Vous pourriez servir de plumet à mon chapeau. Qu'est-ce que vous voulez boire? de l'aguardiente[1] Ou du vin?

[Note 1:Aguardiente, sorte d'eau-de-vie de blé de maïs.]

—Copitita de vino, señor.(Un tout petit verre de vin, monsieur.)

—Voici, ma douce colombe; avalez-moi ça en un saut d'écureuil!…Maintenant, ma petite, bonne chance, et un bon mari je vous souhaite!

—Gracias, señor Americano!

—Comment! vous comprenez cela?usted entiende, vous entendez?

—Si, señor.

—Bravo donc! Eh bien, ma petite, connaissez-vous la danse de l'ours?

—No entiende.

—Vous ne comprenez pas! tenez, c'est comme ça.

Et le lourdaud chasseur commence à se balancer devant sa partenaire, en imitant les allures de l'ours gris.

—Holà, Bill! crie un camarade, tu vas être pris au piège, si tu ne te tiens pas sur tes gardes. As-tu tes poches bien garnies, au moins?

—Que je sois un chien, Gim, si je ne suis pas frappé là, dit le chasseur étendant sa large main sur la région du coeur.

—Prends garde à toi, bonhomme! c'est une jolie fille, après tout.

—Très-jolie! offre-lui un chapelet, si tu veux, et jette-toi à ses pieds!

—Beaux yeux qui ne demandent qu'à se rendre; oh! les jolies jambes!

—Je voudrais bien savoir ce que son vieux magot demanderait pour la céder. J'ai grand besoin d'une femme; je n'en ai plus eu depuis celle de la tribu des Crow que j'avais épousée sur les bords du Yeller-Stone.

—Allons donc, bonhomme, tu n'es pas chez les Indiens. Fais, si tu veux, que la fille y consente, et il ne t'en coûtera qu'un collier de perles.

—Hourra pour le vieux Missouri! crie un voiturier.

—Allons, enfant! montrons-leur un peu comment un Virginien se fraye son chemin. Débarrassez la cuisine, vieilles et jeunes canailles.

—Gare à droite et à gauche! la vieille Virginie va toujours de l'avant.

—Viva el Gobernador! viva Armijo! viva, viva!

L'arrivée d'un nouveau personnage faisait sensation dans la salle. Un gros homme fastueux, à tournure de prêtre, faisait son entrée, accompagné de plusieurs individus. C'était le gouverneur avec sa suite, et un certain nombre de citoyens bien couverts, qui formaient sans doute l'élite de la société new-mexicaine. Quelques-uns des nouveaux arrivants étaient des militaires revêtus d'uniformes brillants et extravagants; on les vit bientôt pirouetter autour de la salle dans le tourbillon de la valse.

—Où est la señora Armijo? demandai-je tout bas à Saint-Vrain.

—Je vous l'avais dit: elle n'est pas venue. Attendez-moi ici je m'en vais pour quelques instants. Procurez-vous une danseuse: et voyez à vous divertir. Je serai de retour dans un moment. Au revoir.

Sans plus d'explications, Saint-Vrain se glissa à travers la foule et disparut.

Depuis mon entrée, j'étais demeuré assis sur une banquette, près de Saint-Vrain, dans un coin écarté de la salle. Un homme d'un aspect tout particulier occupait la place voisine de mon compagnon, et était plongé dans l'ombre d'un rideau. J'avais remarqué cet homme tout en entrant, et j'avais remarqué aussi que Saint-Vrain avait causé avec lui; mais je n'avais pas été présenté, et l'interposition de mon ami avait empêché un examen plus attentif de ma part, jusqu'à ce que Saint-Vrain se fût retiré. Nous étions maintenant l'un près de l'autre, et je commençai à pousser une sorte de reconnaissance angulaire de la figure et de la tournure qui avaient frappé mon attention par leur étrangeté. Ce n'était pas un Américain; on le reconnaissait à son vêtement, et cependant sa figure n'était pas mexicaine. Ses traits étaient trop accentués pour un Espagnol, quoique son teint, hâlé par l'air et le soleil, fût brun et bronzé. La figure était rasée, à l'exception du menton, qui était garni d'une barbe noire taillée en pointe. L'oeil, autant que je pus le voir sous l'ombre d'un chapeau rabattu, était bleu et doux. Les cheveux noirs et ondulés, marqués çà et là d'un fil d'argent. Ce n'étaient point là les traits caractéristiques d'un Espagnol, encore moins d'un Hispano-Américain; et, n'eût été son costume, j'aurais assigné à mon voisin une toute autre origine. Mais il était entièrement vêtu à la mexicaine, enveloppé d'unemangapourpre, rehaussée de broderies de velours noir le long des bords et autour des ouvertures. Comme ce vêtement le couvrait presque en entier, je ne faisais qu'entrevoir en dessous une paire de calzoneros de velours vert, avec des boutons jaunes et des aiguillettes de rubans blancs comme la neige, pendant le long des coutures. La partie intérieure des calzoneros était garnie de basane noire gaufrée, et venait joindre les tiges d'une paire de bottes jaunes munies de forts éperons en acier. La large bande de cuir piqué qui soutenait les éperons et passait sur le cou-de-pied donnait à cette partie le contour particulier que l'on remarque dans les portraits des anciens chevaliers armés de toutes pièces. Il portait un sombrero noir à larges bords, entouré d'un large galon d'or. Une paire de ferrets, également en or, dépassait la bordure; mode du pays. Cet homme avait son sombrero penché du côté de la lumière, et paraissait vouloir cacher sa figure. Cependant, il n'était pas disgracié sous ce rapport. Sa physionomie, au contraire, était ouverte et attrayante; ses traits avaient dû être beaux autrefois, avant d'avoir été altérés, et couverts d'un voile de profonde mélancolie par des chagrins que j'ignorais. C'était l'expression de cette tristesse qui m'avait frappé au premier aspect. Pendant que je faisais toutes ces remarques, en le regardant de côté, je m'aperçus qu'il m'observait de la même manière, et avec un intérêt qui semblait égal au mien. Il fit sans doute la même découverte, et nous nous retournâmes en même temps de manière à nous trouver face à face; alors l'étranger tira de sa manga un petit cigarero brodé de perles et me le présenta gracieusement en disant:

—Quiere a fumar, caballero?(Désirez-vous fumer, monsieur?)

—Volontiers, je vous remercie,—répondis-je en espagnol.

Et en même temps je tirai une cigarette de l'étui.

A peine avions-nous allumé, que cet homme, se tournant de nouveau vers moi, m'adressa à brûle-pourpoint cette question inattendue:

—Voulez-vous vendre votre cheval?

—Non.

—Pour un bon prix?

—A aucun prix.

—Je vous en donnerai cinq cents dollars.

—Je ne le donnerais pas pour le double.

—Je vous en donnerai le double.

—Je lui suis attaché. Ce n'est pas une question d'argent.

—J'en suis désolé. J'ai fait deux cents milles pour acheter ce cheval.

Je regardai mon interlocuteur avec étonnement et répétai machinalement ses derniers mots.

—Vous nous avez donc suivis depuis l'Arkansas?

—Non, je viens du Rio-Abajo.

—Du Rio-Abajo! du bas du Del-Norte?

—Oui.

—Alors, mon cher monsieur, il y a erreur. Vous croyez parler à un autre et traiter de quelque autre cheval.

—Oh! non; c'est bien du vôtre qu'il s'agit, un étalon noir, avec le nez roux, et à tous crins; demi-sang arabe. Il a une petite marque au-dessus de l'oeil gauche.

Ce signalement était assurément celui de Moro, et je commençai à éprouver une sorte de crainte superstitieuse à l'endroit de mon mystérieux voisin.

—En vérité, répliquai-je, c'est tout à fait cela; mais j'ai acheté cet étalon, il y a plusieurs mois, à un planteur louisianais. Si vous arrivez de deux cents milles au-dessous de Rio-Grande, comment, je vous le demande, avez-vous pu avoir la moindre connaissance de moi ou de mon cheval?

—Dispensadme, caballero!je ne prétends rien de semblable. Je viens de loin au-devant de la caravane pour acheter un cheval américain. Le vôtre est le seul dans toute la cavalcade qui puisse me convenir, et, à ce qu'il parait, le seul que je ne puisse me procurer à prix d'argent.

—Je le regrette vivement; mais j'ai éprouvé les qualités de l'animal. Nous sommes devenus amis, et il faudrait un motif bien puissant pour que je consentisse à m'en séparer.

—Ah! señor, c'est un motif bien puissant qui me rend si désireux de l'acheter. Si vous saviez pourquoi, peut-être…—Il hésita un moment. —Mais non, non, non!

Après avoir murmuré quelques paroles incohérentes au milieu desquelles je pus distinguer les motsbuenas noches, caballero!l'étranger se leva en conservant les allures mystérieuses qui le caractérisaient, et me quitta. J'entendis le cliquetis de ses éperons pendant qu'il se frayait lentement un chemin à travers la foule joyeuse, et il disparut dans l'ombre.

Le siège vacant fut immédiatement occupé par unemanolatout en noir, dont la brillantenagua, la chemisette brodée, les fines chevilles et les petits pieds chaussés de pantoufles bleues attirèrent mon attention. C'était tout ce que je pouvais apercevoir de sa personne; de temps en temps, l'éclair d'un grand oeil noir m'arrivait à travers l'ouverture durebozo tapado(mantille fermée). Peu à peu lerebozodevint moins discret, l'ouverture s'agrandit, et il me fut permis d'admirer les contours d'une petite figure charmante et pleine de malice. L'extrémité de la mantille fut adroitement rejetée par-dessus l'épaule gauche, et découvrit un bras nu, arrondi, terminé par une grappe de petits doigts chargés de bijoux, et pendant nonchalamment. Je suis passablement timide; mais, à la vue de cette attrayante partenaire, je ne pus y tenir plus longtemps, et, me penchant vers elle, je lui dis dans mon meilleur espagnol:

—Voulez-vous bien, mademoiselle, m'accorder la faveur d'une valse?

La malicieuse petite manola baissa d'abord la tête en rougissant; puis, relevant les longs cils de ses yeux noirs, me regarda et me répondit avec une douce voix de canari:

—Con gusto, señor(avec plaisir, monsieur).

—Allons! m'écriai-je, enivré de mon triomphe.

Et, saisissant la taille de ma brillante danseuse, je m'élançai dans le tourbillonnement du bal.

Nous revînmes à nos places, et, après nous être rafraîchis avec un verre d'Albuquerque, un massepain et une cigarette, nous reprîmes notre élan. Cet agréable programme fut répété à peu près une demi-douzaine de fois; seulement, nous alternions la valse avec la polka, car ma manola dansait la polka aussi bien que si elle fût née en Bohême. Je portais à mon petit doigt un diamant de cinquante dollars, que ma danseuse semblait trouvermuy buonito. La flamme de ses yeux m'avait touché le coeur, et les fumées du champagne me montaient à la tête; je commençai à calculer le résultat que pourrait avoir la translation de ce diamant de mon petit doigt au médium de sa jolie petite main, où sans doute il aurait produit un charmant effet. Au même instant je m'aperçus que j'étais surveillé de près par un vigoureuxleperode fort mauvaise mine, un vraipeladoqui nos suivait des yeux, et quelquefois de sa personne, dans toutes les parties de la salle. L'expression de sa sombre figure était un mélange de férocité et de jalousie que ma danseuse remarquait fort bien, mais qu'elle me semblait assez peu soucieuse de calmer.

—Quel est cet homme? lui demandai-je tout bas, comme il venait de passer près de nous, enveloppé dans son sérapé rayé.

—Esta mi marido, señor(c'est mon mari, monsieur), me répondit-elle froidement.

Je renfonçai ma bague jusqu'à la paume et tins ma main serrée comme un étau. Pendant ce temps, le whisky de Thaos avait produit son effet sur les danseurs. Les trappeurs et les voituriers étaient devenus bruyants et querelleurs! Lesleperosqui remplissaient la salle, excités par le vin, la jalousie, leur vieille haine, et la danse, devenaient de plus en plus sombres et farouches. Les blouses de chasses frangées et les grossières blouses brunes trouvaient faveur auprès desmajasaux yeux noirs à qui le courage inspirait autant de respect que de crainte; et la crainte est souvent un motif d'amour chez ces sortes de créatures.

Quoique les caravanes alimentassent presque exclusivement le marché de Santa-Fé, et que les habitants eussent un intérêt évident à rester en bons termes avec les marchands, les deux races, anglo-américaine et hispano-indienne, se haïssent cordialement; et cette haine se manifestait en ce moment, d'un côté par un mépris écrasant, et de l'autre par descarajosconcentrés et des regards féroces respirant la vengeance.

Je continuais à babiller avec ma gentille partenaire. Nous étions assis sur la banquette où je m'étais placé en arrivant. En regardant par hasard au-dessus de moi, mes yeux s'arrêtèrent sur un objet brillant. Il me sembla reconnaître un couteau dégainé qu'avait à la mainsu marido, qui se tenait debout derrière nous comme l'ombre d'un démon. Je ne fis qu'entrevoir comme un éclair ce dangereux instrument, et je pensais à me mettre en garde, lorsque quelqu'un me tira par la manche; je me retournai et me trouvai en face de mon précédent interlocuteur à la manga pourpre.

—Pardon, monsieur, me dit-il en me saluant gracieusement; je viens d'apprendre que la caravane pousse jusqu'à Chihuahua.

—Oui; nous n'avons pas acheteurs ici pour toutes nos marchandises.

—Vous y allez, naturellement?

—Certainement, il le faut.

—Reviendrez-vous par ici, señor?

—C'est très-probable. Je n'ai pas d'autre projet pour le moment.

—Peut-être alors pourrez-vous consentir à céder votre cheval? Il vous sera facile d'en trouver un autre aussi bon dans la vallée du Mississipi.

—Cela n'est pas probable.

—Mais señor, si vous y étiez disposé, voulez-vous me promettre la préférence?

—Oh! cela, je vous le promets de tout mon coeur.

Notre conversation fut interrompue par un maigre et gigantesque Missourien, à moitié ivre, qui, marchant lourdement sur les pieds de l'étranger, cria:

—Allons, heup, vieux marchand de graisse! donne-moi ta place.

—Y porqué?(et pourquoi?) demanda le Mexicain se dressant sur ses pieds.

Et toisant le Missourien avec une surprise indignée.

—Porkyte damne! Je suis fatigué de danser. J'ai besoin de m'asseoir. Voilà, vieille bête.

Il y avait tant d'insolence et de brutalité dans l'acte de cet homme que je ne pus m'empêcher d'intervenir.

—Allons! dis-je en m'adressant à lui, vous n'avez pas le droit de prendre la place de ce gentleman, et surtout d'agir d'une telle façon.

—Eh! monsieur, qui diable vous demande votre avis? Allons, heup! je dis.

Et il saisit le Mexicain par le coin de sa manga comme pour l'arracher de son siège.

Avant que j'eusse eu le temps de répliquer à cette apostrophe et à ce geste, l'étranger était debout, et d'un coup de poing bien appliqué envoyait rouler l'insolent à quelques pas.

Ce fut comme un signal. Les querelles atteignirent leur plus haut paroxysme. Un mouvement se fit dans toute la salle. Les clameurs des ivrognes se mêlèrent aux malédictions dictées par l'esprit de vengeance; les couteaux brillèrent hors de l'étui: les femmes jetèrent des cris d'épouvante, et les coups de feu éclatèrent, remplissant la chambre d'une épaisse fumée. Les lumières s'éteignirent, et l'on entendit le bruit d'une lutte effroyable dans les ténèbres, la chute de corps pesants, les vociférations, les jurements, etc. La mêlée dura environ cinq minutes. N'ayant pour ma part aucun motif d'irritation contre qui que ce fût, je restai debout à ma place sans faire usage ni de mon couteau ni de mes pistolets; mamaja, effrayée, se serrait contre moi en me tenant par la main. Une vive douleur que je ressentis à l'épaule gauche me fit lâcher tout à coup ma jolie compagne, et, sous l'empire de cette inexpressible faiblesse que provoque toujours une blessure reçue, je m'affaissai sur la banquette. J'y demeurai assis jusqu'à ce que le tumulte fût apaisé, sentant fort bien qu'un ruisseau de sang s'échappait de mon dos et imbibait mes vêtements de dessous.

Je restai dans cette position, dis-je, jusqu'à ce que le tumulte eût pris fin; j'aperçus un grand nombre d'hommes vêtus en chasseurs courant çà et là en gesticulant avec violence. Les uns cherchaient à justifier ce qu'ils appelaient une bagarre, tandis que d'autres, les plus respectables parmi les marchands, les blâmaient. Lesleperoset les femmes avaient tous disparu, et je vis que lesAmericanosavaient remporté la victoire. Plusieurs corps gisaient sur le plancher; c'étaient des hommes morts ou mourants. L'un était un Américain, le Missourien, qui avait été la cause immédiate du tumulte; les autres étaient despelados. Ma nouvelle connaissance, l'homme à la manga pourpre n'était plus là. Mafandangueraavait également disparu, ainsi quesu marido, et, en regardant à ma main gauche, je reconnus que mon diamant aussi avait disparu.

—Saint-Vrain! Saint-Vrain! criai-je en voyant la figure de mon ami se montrer à la porte.

—Où êtes-vous, Haller, mon vieux camarade? Comment allez-vous? bien, j'espère?

—Pas tout à fait, je crains.

—Bon Dieu! qu'y a-t-il donc? Aïe! vous avez reçu un coup de couteau dans les reins! Ce n'est pas dangereux, j'espère. Otons vos habits que je voie cela.

—Si nous regagnions d'abord ma chambre?

—Allons! tout de suite, mon cher garçon; appuyez-vous sur moi; appuyez, appuyez-vous!

Le fandango était fini.

J'avais eu précédemment le plaisir de recevoir une blessure sur le champ de bataille. Je disle plaisir;sous certains rapports, les blessures ont leur charme. On vous a transporté sur une civière en lieu de sûreté; un aide de camp, penché sur le cou de son cheval écumant, annonce que l'ennemi est en pleine déroute, et vous délivre ainsi de la crainte d'être transpercé par quelque lancier moustachu; un chirurgien se penche affectueusement vers vous, et, après avoir examiné pendant quelque temps votre blessure, vous dit: Ce n'est qu'une égratignure, et vous serez guéri avant une ou deux semaines. Alors vous apparaissent les visions de la gloire, de la gloire chantée par les gazettes; le mal présent est oublié dans la contemplation des triomphes futurs, des félicitations des amis, des tendres sourires de quelque personne plus chère encore. Réconforté par ces espérances, vous restez étendu sur votre dur lit de camp, remerciant presque la balle qui vous a traversé la cuisse, ou le coup de sabre qui vous a ouvert le bras. Ces émotions, je les avais ressenties. Combien sont différents les sentiments qui vous agitent quand on agonise des suites d'une blessure due au poignard d'un assassin!

J'étais surtout fort inquiet de savoir quelle pouvait être la profondeur de ma blessure. Étais-je mortellement atteint? Telle est la première question que l'on s'adresse quand on s'est senti frappé. Il est rare que le blessé puisse se rendre compte du plus ou moins de gravité de son état. La vie peut s'échapper avec le sang à chaque pulsation des artères, sans que la souffrance dépasse beaucoup celle d'une piqûre d'épingle. En arrivant à lafonda, je tombai épuisé sur mon lit. Saint-Vrain fendit ma blouse de chasse depuis le haut jusqu'en bas, et commença par examiner la plaie. Je ne pouvais voir la figure de mon ami, puisqu'il était derrière moi, et j'attendais avec impatience.

—Est-ce profond? demandai-je.

—Pas aussi profond qu'un puits et moins large qu'une voie de wagon, me fut-il répondu. Vous êtes sauf, mon vieux camarade. Remerciez-en Dieu, et non l'homme qui vous a coutelé, car le gredin a fait tout ce qu'il a pu pour vous expédier. C'est un coup de couteau espagnol, et c'est une terrible blessure. Par le Seigneur! Haller, il s'en est peu fallu! un pouce de plus, et l'épine dorsale était atteinte, mon garçon? Mais vous êtes sauf, je vous l'assure. Godé, passez-moi cette éponge!

—Sacr-rée!… murmura Godé avec toute l'énergie française pendant qu'il tendait l'éponge humide.

Je sentis le frais de l'eau, puis une compresse de coton fin et tout neuf, ce qu'on put trouver de mieux dans ma garde-robe, fut appliquée sur la blessure, et fixée avec des bandes. Le plus adroit chirurgien n'aurait pas fait mieux.

—Voilà qui est bien arrangé, ajouta Saint-Vrain, en posant la dernière épingle et en me plaçant dans la position la plus commode. Mais qui donc a provoqué cette bagarre, et comment avez-vous fait pour y jouer un pareil rôle? Et j'étais dehors, malheureusement!

—Avez-vous remarqué un homme d'une tournure étrange?

—Qui? celui qui portait une manga rouge?

—Oui.

—Qui était assis près de nous?

—Oui.

—Ah! je ne m'étonne pas que vous lui ayez trouvé une tournure étrange, et il est plus étrange encore qu'il ne paraît. Je l'ai vu, je le connais, et peut-être suis-je le seul de tous ceux qui étaient là qui puisse en dire autant. Si; il y en avait un autre, continua Saint-Vrain avec un singulier sourire; mais ce qui m'intrigue, c'est de savoir pourquoi il se trouvait là. Armijo ne doit pas l'avoir vu. Mais continuez.

Je racontai à Saint-Vrain toute ma conversation avec l'étranger, et les incidents qui avaient mis fin au fandango.

—C'est bizarre! très-bizarre! Que diable peut-il avoir tant à faire de votre cheval? Courir deux cents milles, et offrir mille dollars!

—Méfiez-vous capitaine! Godé me donnait le titre de capitaine depuis mon aventure avec les buffalos; si ce monsieur a fait deux cents mille et veut payer un mille,thousanddollars, pardieu! c'est que Moro lui plaît diablement. Cela montre une grande passion pour ce cheval!why, pourquoi, puisqu'il en a tant envie, pourquoi ne le volerait-il pas?

Je fus frappé de cette supposition, et me tournai vers Saint-Vrain.

—Avec la permission du capitaine, je vais cacher le cheval,—continua leCanadien en se dirigeant vers la porte.

—Ne vous tourmentez pas, vieux Nord-Ouest, du moins en ce qui concerne ce gentleman. Il ne volera pas votre cheval. Malgré cela, ce n'est pas une raison pour vous empêcher de suivre votre idée et de cacher l'animal. Il y a assez de coquins à Santa-Fé pour voler les chevaux de tout un régiment. Ce que vous avez de mieux à faire, c'est de l'attacher tout près de cette porte.

Godé après avoir envoyé Santa-Fé et tous ses habitants à un pays où il fait beaucoup plus chaud qu'au Canada, c'est-à-dire à tous les diables, se dirigea vers la porte et disparut.

—Quel est donc cet homme? demandai-je, qui semble environné de tant de mystères?

—Ah! si vous saviez! Je vous raconterai, quand l'occasion s'en présentera, quelques épisodes étranges; mais pas ce soir. Vous n'avez pas besoin d'être excité. C'est le fameux Séguin, le chasseur de scalps.

—Le chasseur de scalps!

—Oui; vous avez sans doute entendu parler de lui, cela ne peut pas être autrement pour peu que vous ayez parcouru la montagne.

—J'en ai entendu parler. L'infâme scélérat! l'égorgeur sans pitié d'innocentes victimes!…

Une forme noire s'agita sur le mur, c'était l'ombre d'un homme. Je levai les yeux. Séguin était devant moi. Saint-Vrain, en le voyant entrer, s'était retourné, et se tenait près de la fenêtre, semblant surveiller la rue. J'étais sur le point de continuer ma tirade en lui donnant la forme de l'apostrophe, et d'ordonner à cet homme de s'ôter de devant mes yeux; mais je me sentis impressionné par la nature de son regard, et je restai muet. Je ne saurais dire s'il m'avait entendu ou s'il avait compris à qui s'adressaient les épithètes injurieuses que j'avais proférées; rien dans sa contenance ne trahissait qu'il en fût ainsi. Je remarquai seulement le même regard qui m'avait tout d'abord attiré, la même expression de mélancolie profonde. Se pouvait-il que cet homme fût l'abominable bandit dont j'avais entendu parler, l'auteur de tant d'atrocités horribles?

—Monsieur, dit-il, voyant que je gardais le silence, je suis vivement peiné de ce qui vous est arrivé. J'ai été la cause involontaire de ce malheur. Votre blessure est-elle grave?

—Non, répondis-je avec une sécheresse qui sembla le déconcerter.

—J'en suis heureux, reprit-il après une pause. Je venais vous remercier de votre généreuse intervention; je quitte Santa-Fé dans dix minutes, et je viens vous faire mes adieux.

Il me tendit la main. Je murmurai le mot «adieu,» mais sans répondre à son geste par un geste semblable. Les récits des cruautés atroces associées au nom de cet homme me revenaient à l'esprit, et je ressentais une profonde répulsion pour lui. Son bras demeura tendu et sa physionomie revêtit une étrange expression quand il s'aperçut que j'hésitais.

—Je ne puis accepter votre main, lui dis-je enfin.

—Et pourquoi? demanda-t-il avec douceur.

—Pourquoi? Elle est rouge, elle est rouge de sang. Retirez-vous, monsieur, retirez-vous!

Il arrêta sur moi un regard rempli de douleur dans lequel on n'apercevait aucun symptôme de colère; il retira sa main sous les plis de sa manga, et, poussant un profond soupir, se retourna et sortit lentement de la chambre. Saint-Vrain, qui était revenu sur la fin de cette scène, courut vers la porte, et le suivit des yeux. Je pus, de la place où j'étais couché, voir le Mexicain au moment où il traversait le vestibule. Il s'était enveloppé jusqu'aux yeux dans sa manga, et marchait dans l'attitude du plus profond abattement. Un instant après il avait disparu, ayant passé sous le porche et de là dans la rue.

—Il y quelque chose de vraiment mystérieux chez cet homme. Dites-moi,Saint-Vrain…

—Chut! chut! regardez là-has! interrompit mon ami, tandis que sa main était dirigée vers la porte ouverte.

Je regardai, et, à la clarté de la lune, je vis trois formes humaines glissant le long du mur et se dirigeant vers l'entrée de la cour. Leur taille, leur attitude toute particulière et leurs pas silencieux me convainquirent que c'étaient des Indiens. Un moment après, ils avaient disparu sous l'ombre épaisse du porche.

—Quels sont ces individus? demandai-je.

—Les ennemis du pauvre Séguin, plus dangereux pour lui que vous ne le désireriez si vous le connaissiez mieux. Je tremble pour lui si ces bêtes féroces le rencontrent dans la nuit. Mais non; il est bien sur ses gardes, et il sera secouru s'il est attaqué; il le sera. Demeurez tranquille, Harry! je reviens dans moins d'une seconde.

Disant cela, Saint-Vrain me quitta, et, un instant après, je le vis traverser rapidement la grande porte. Je restai plongé dans des réflexions profondes sur l'étrangeté des incidents qui se multipliaient autour de moi, et ces réflexions n'étaient pas toutes gaies. J'avais outragé un homme qui ne m'avait fait aucune injure et pour lequel il était évident que mon ami professait un grand respect. Le bruit d'un sabot de cheval sur la pierre se fit entendre auprès de moi: c'était Godé avec Moro, et, un instant après, je l'entendis enfoncer un piquet entre les pavés. Presque aussitôt, Saint-Vrain rentra.

—Eh bien, demandai-je, que s'est-il passé?

—Pas grand chose. C'est un renard qui ne s'endort jamais. Il était à cheval avant qu'ils fussent près de lui, et a bientôt été hors de leur atteinte.

—Mais ne peuvent-ils pas le poursuivre à cheval.

—Ce n'est pas probable. Il a des compagnons près d'ici, je vous le garantis. Armijo, c'est lui qui a mis ces coquins-là sur ses traces —Armijo ne dispose pas de forces capables d'oser le suivre une fois qu'il sera dans ses montagnes.

—Mais, mon cher Saint-Vrain, dites-moi donc ce que vous savez à l'endroit de cet homme extraordinaire. Ma curiosité est excitée au plus haut degré.

—Non, pas ce soir, Harry; pas ce soir. Je ne veux pas vous causer plus d'agitation; en outre, j'ai besoin de vous quitter en ce moment. A demain, donc. Bonsoir! bonsoir!

Et, ce disant, mon pétulant ami me laissa entre les mains de Godé, au repos de la nuit.

Le départ de la caravane pour Chihuahua avait été fixé au troisième jour après le fandango. Ce jour arrivé, je me trouve hors d'état de partir! Mon chirurgien, abominable sangsue mexicaine, m'affirme que c'est courir à une mort certaine que de me mettre en route. En l'absence de toute preuve contraire, je suis forcé de m'en rapporter à lui. Je n'ai pas d'autre alternative que la triste nécessité d'attendre à Santa-Fé le retour des marchands.

Cloué sur mon lit par la fièvre, je dis adieu à mes compagnons. Nous nous séparons à regret; mais surtout je suis vivement affecté en disant adieu à Saint-Vrain, dont la joyeuse et cordiale confraternité avait été ma consolation pendant ces trois jours de souffrance. Il me donna une nouvelle preuve de son amitié en se chargeant de la conduite de mes wagons et de la vente de mes marchandises sur le marché de Chihuahua.

—Ne vous inquiétez pas, mon garçon, me dit-il en me quittant. Tâchez de tuer le temps avec le champagne et le pas. Nous serons revenus en un saut d'écureuil; et, croyez-moi.

Je vous rapporterai des doublons mexicains de quoi charger une mule. Dieu vous garde! Adieu!

Je pus me mettre sur mon séant, et, à travers la fenêtre ouverte, voir défiler les bâches blanches des wagons, qui semblaient une chaîne de collines en mouvement. J'entendis le claquement des fouets et les sonoreshuo-hyades voituriers. Je vis les marchands à cheval galoper à la suite, et je me retournai sur ma couche plein du sentiment de ma solitude et de mon abandon. Pendant plusieurs jours, je demeurai couché, inquiet et agité, malgré l'influence consolatrice du champagne et les soins affectueux, quoique rudes, de mon valet voyageur. Enfin je pus me lever, m'habiller et m'asseoir à maventana. De là, j'avais une belle vue de la place et des rues adjacentes, voies sablonneuses, bordées de maisons brunes bâties enadobé[1].

[Note 1: Larges briques séchées au soleil.]

Des heures entières s'écoulent pour moi dans la contemplation des gens qui passent. La scène n'est pas dépourvue de nouveauté et de variété. De laides figures basanées se montrent sous les plis de noirs robozos; des yeux menaçants lancent leurs flammes sous les larges bords dessombreros.Despoblanasen courts jupons et en pantoufles passent sous ma fenêtre. Des groupes d'Indiens soumis, despueblos,arrivent desrancherias(petites fermes) voisines, frappant leurs ânes pour les faire avancer. Ils apportent des paniers de fruits et de légumes. Ils s'installent au milieu de la place sablonneuse, derrière des tas de poires longues, ou des pyramides de tomates et dechile.Les femmes, achetant au détail, ne font que rire, chanter et babiller. Latortillera,à genoux près de sonmetaté, fait cuire sa pâte de maïs, l'étend en feuilles minces, la pose sur les pierres chaudes et crie:Tortillas! tortillas! calientes!(Tortillas toutes chaudes). Lacocineraépluche les gousses poivrées dechile colorado, agite le liquide rouge avec sa cuiller de bois, et allèche les pratiques par ces mots:Chile bueno! excellente!—Carbon! carbon!crie le charbonnier!—Agua! agua limpia!chante le porteur d'eau.—Pan fino! Pan blanco!hurle le boulanger. Et une foule d'autres cris poussés par les vendeurs d'atole, dehuevoset deleche, forment l'ensemble le plus discordant qu'on puisse imaginer.

Telles sont les voix d'une place publique au Mexique. C'est d'abord assez amusant; mais cela devient monotone, puis désagréable; jusqu'à ce qu'enfin j'en sois obsédé au point de ne pouvoir plus les entendre sans en avoir la fièvre.

Quelques jours après, je puis enfin marcher, et je vais me promener avec mon fidèle Godé. Nous parcourons la ville. Elle me fait l'effet d'un vaste amas de briques préparées pour recevoir le feu. Partout nous trouvons le mêmeadobebrun, les mêmesleperosde mauvaise mine, flânant aux coins des rues; les mêmes jeunes filles aux jambes nues et chaussées de pantoufles; les mêmes files d'ânes rossés; les mêmes bruits et les mêmes détestables cris. Nous passons devant une espèce de masure dans un quartier éloigné, et nous sommes salués par des voix sortant de l'intérieur. Elles crient;Mueran los Yankees! Abajo los Americanos!Sans doute lepeladoà qui je suis redevable de ma blessure est parmi les canailles qui garnissent les croisées. Mais je connais trop l'anarchie du pays pour m'aviser d'en appeler à la justice! Les mêmes cris nous suivirent dans une autre rue, puis sur la place. Godé et moi nous rentrâmes à la fonda convaincus qu'il n'était pas sans danger de nous montrer en public. Nous résolûmes en conséquence de rester dans l'enceinte de l'hôtel.

A aucune époque de ma vie je n'ai autant souffert de l'ennui que dans cette ville à demi barbare, et confiné entre les murs d'une sale auberge. Et cet ennui était d'autant plus pesant, que je venais de traverser une période toute de gaieté, au milieu de joyeux garçons que je me représentais à leurs bivouacs sur les bords du Del-Norte, buvant, riant en écoutant quelque terrible histoire des montagnes. Godé partageait mes sentiments et se désespérait comme moi. L'humeur joviale du voyageur disparaissait. On n'entendait plus la chanson des bateliers canadiens, mais les «s…,» les «f…,» et les «godd…» ronflaient à chaque instant, provoqués par tout ce qui tenait du Mexique ou des Mexicains. Je pris enfin la résolution de mettre un terme à nos souffrances.

—Nous ne pourrons jamais nous habituer à cette vie-là, Godé! dis-je un jour à mon compagnon.

—Ah! monsieur! jamais, jamais nous ne pourrons nous y habituer! Ah! c'est assommant plus assommant qu'une assemblée de quakers…

—Je suis décidé à ne pas la mener plus longtemps.

—Mais qu'est-ce que monsieur prétend faire? Quel moyen, capitaine?

—Je quitte cette maudite ville, et cela pas plus tard que demain.

—Mais monsieur est-il assez fort pour monter à cheval?

—J'en veux courir le risque, Godé. Si les forces me manquent, il y a d'autres villes le long de la rivière où nous pourrions nous arrêter. Où que ce soit, nous serons mieux qu'ici.

—C'est vrai, capitaine; il y a de beaux villages le long de la rivière: Albuquerque, Tomé. Il n'en manque pas, et, Dieu merci, nous y serons mieux qu'ici. Santa-Fé est un repaire d'affreux gredins. C'est fameux de nous en aller, monsieur, fameux.

—Fameux ou non, Godé, je m'en vais. Ainsi, préparez tout cette nuit, même, car je veux quitter la ville avant le lever du soleil.

-Dieu merci, ce sera avec un grand plaisir que je préparerai tout.

Et le Canadien sortit en courant de la chambre, se frottant les mains de joie.

J'avais pris la résolution de quitter Santa-Fé à tout prix; je voulais, si mes forces à moitié rétablies me le permettaient, suivre, et même, s'il était possible, rattraper la caravane. Je savais qu'elle ne pouvait faire que de courtes étapes à travers les routes sablonneuses du Del-Norte. Si je ne pouvais parvenir à rejoindre mes amis, je m'arrêterais à Albuquerque ou à El-Paso, l'un ou l'autre de ces points devant m'offrir une résidence au moins aussi agréable que celle que je quittais.

Mon chirurgien fit tous ses efforts pour me dissuader de partir. Il me représenta que j'étais encore en très-mauvais état, que ma blessure était loin d'être cicatrisée. Il me fit un tableau très-éloquent des dangers de la fièvre, de la gangrène, de l'hémorragie. Voyant que j'étais résolu, il mit fin à ses remontrances, et me présenta sa note. Elle montait à la modeste somme de cent dollars! C'était une véritable extorsion. Mais que pouvais-je faire? Je criai, je tempêtai. Le Mexicain me menaça de la justice du gouverneur. Godé jura en français, en espagnol, en anglais et en indien; tout cela fut inutile. Je vis qu'il fallait payer et je payai, quoique avec mauvaise grâce.

La sangsue disparut, et le maître d'hôtel lui succéda. Celui-ci, comme le premier, me supplia avec instances de ne pas partir. Il me donna quantité d'excellentes raisons pour me faire changer d'avis.

—Ne partez pas! sur votre vie, señor, ne partez pas!

—Et pourquoi, mon bon José? demandai-je.

—Oh!señor, los lndios bravos! los Navajoes! caramba!

—Mais je ne vais pas du côté des Indiens. Je descends la rivière; je traverse les villes du Nouveau-Mexique.

—Ah! señor, les villes! vous n'avez pas deseguridad. Non! Non! Nulle part on n'est à l'abri du Navajo. Nous avons desnovedades(des nouvelles toutes fraîches).Polvidera! Pobre Polvidera!elle a été attaquée dimanche dernier. Dimanche,señor, pendant que tout le monde était à la messe. Et puis,señor, les brigands ont entouré l'église; et…oh! caramba!ils ont traîné dehors tous ces pauvres gens, hommes, femmes et enfants. Puis,señor, ils ont tué les hommes, et pour les femmes…Dios de mi alma!

—Eh bien, et les femmes?

—Oh!señor, toutes parties, emmenées aux montagnes par les sauvages.Pobres mugeres!

—C'est une lamentable histoire, en vérité! mais les Indiens, à ce que j'ai entendu dire, ne font de pareils coups qu'à de longs intervalles. J'ai la chance de ne pas les rencontrer maintenant. En tout cas, José, j'ai résolu d'en courir le risque.

—Mais,señor, continua José abaissant sa voix au diapason de la confidence, il y d'autres voleurs, outre les Indiens; il y en a de blancs,muchos, muchissimos!Ah! je vous le dis,mi amo, des voleurs blancs;blancos, blancos y muy feos(et bien dangereux)carrai!

Et José serra les poings comme s'il se fût débattu contre un ennemi imaginaire. Tous ses efforts pour éveiller mes craintes furent inutiles. Je répondis en montrant mes revolvers, mon rifle et la ceinture bien garnie de mon domestique Godé. Quand le bonhomme mexicain vit que j'étais déterminé à le priver du seul hôte qu'il eût dans sa maison, il se retira d'un air maussade et revint un instant après avec sa note. Comme celle du médecin, elle était hors de toute proportion raisonnable, mais encore une fois je n'y pouvais rien, et je payai. Le lendemain, au petit jour, j'étais en selle, suivi de Godé et d'une couple de mules pesamment chargées; je quittais la ville maudite et suivais la route du Rio-Abajo.

Pendant plusieurs jours nous côtoyâmes le Del-Norte en le descendant. Nous traversâmes beaucoup de villages, la plupart semblables à Santa-Fé. Nous eûmes à franchir deszequias, des canaux d'irrigation, et à suivre les bordures de champs nombreux, étalant le vert clair des plantations de maïs. Nous vîmes des vignes et de grandes fermes (haciendas). Celles-ci paraissaient de plus en plus riches à mesure que nous nous avancions au sud de la province, vers le Rio-Abajo. Au loin, à l'est et à l'ouest, nous découvrions de noires montagnes dont le profil ondulé s'élevait vers le ciel. C'était la double rangée des montagnes Rocheuses. De longs contre-forts se dirigeaient, de distance en distance, vers la rivière, et, en certains endroits, semblaient clore la vallée, ajoutant un charme de plus au magnifique paysage qui se déroulait devant nous à mesure que nous avancions.

Nous vîmes des costumes pittoresques dans les villages et sur la route; les hommes portaient le sérapé à carreaux ou la couverture rayée des Navajoes; le sombrero conique à larges bords; lescalzonerosde velours, avec des rangées de brillantes aiguillettes attachées à la veste par l'élégante ceinture. Nous vîmes desmangaset destilmas, et des hommes chaussés de sandales comme dans les pays orientaux. Chez les femmes, nous pûmes admirer le gracieuxrebozo, la courtenaguaet la chemisette brodée. Nous vîmes encore tous les lourds et grossiers instruments de l'agriculture: la charrette grinçante avec ses roues pleines; la charrue primitive avec sa fourche à trois branches, à peine écorchant le sol; les boeufs sous le joug, activés par l'aiguillon, les houes recourbées entre les mains des cerfs-péons. Tout cela, curieux et nouveau pour nous, indiquait un pays où les connaissances agricoles n'en étaient qu'aux premiers rudiments.

En route, nous rencontrâmes de nombreuxatajosconduits par leursarrieros. Les mules étaient petites, à poil ras, à jambes grêles et rétives. Lesarrierosavaient pour montures desmustangsaux jarrets nerveux. Les selles à hauts pommeaux et à hautes dossières, les brides en corde de crin; les figures basanées et les barbes taillées en pointe des cavaliers; les énormes éperons sonnant à chaque pas; les exclamations:Hola! mula! Malraya! vaya!nous remarquâmes toutes ces choses, qui étaient pour nous autant d'indices du caractère hispano-américain des populations que nous traversions. Dans toute autre circonstance, j'eusse été vivement intéressé. Mais alors tout passait devant moi comme un panorama ou comme les scènes fugitives d'un rêve prolongé. C'est avec ce caractère que les impressions de ce voyage sont restées dans ma mémoire. Je commençais à être sous l'influence du délire et de la fièvre. Ce n'était qu'un commencement; néanmoins, cette disposition suffisait pour dénaturer l'image des objets qui m'environnaient et leur donner un aspect étrange et fatigant. Ma blessure me faisait souffrir de nouveau; l'ardeur du soleil, la poussière, la soif, et, par-dessus tout, le misérable gîte que je trouvais dans lesposadasdu Nouveau-Mexique m'occasionnaient des souffrances excessives.

Le cinquième jour, après notre départ de Santa-Fé, nous entrâmes dans le sale petitpueblode Parida. J'avais l'intention d'y passer la nuit, mais j'y trouvai si peu de chances de m'établir un peu confortablement, que je me décidai à pousser jusqu'àSocorro. C'était le dernier point habité du Nouveau-Mexique, et nous approchions du terrible désert: laJornada del muerte(l'étape de la mort). Godé ne connaissait pas le pays, et à Parida je m'étais pourvu d'un guide qui nous était indispensable. Cet homme avait offert ses services, et comme j'avais appris qu'il ne nous serait pas si facile d'en trouver un autre à Socorro, j'avais été forcé de le garder. C'était un gaillard de mauvaise mine, velu comme un ours et qui m'avait fortement déplu à première vue; mais je vis, en arrivant à Socorro, que j'avais été bien informé. Impossible d'y trouver un guide à quelque prix que ce fût, tant était grande la terreur inspirée par laJornadaet ses hôtes fréquents, les Apaches.

Socorro était en pleine rumeur à propos de nouvelles incursions des Indiens. Ceux-ci avaient attaqué un convoi près du passage de Fra-Cristobal, et massacré les arrieros jusqu'au dernier. Le village était consterné. Les habitants redoutaient une attaque, et me considérèrent comme atteint de folie quand je fis connaître mon intention de traverser le désert. Je commençais à craindre qu'on ne détournât mon guide de son engagement; mais il resta inébranlable, et assura plus que jamais qu'il nous accompagnerait jusqu'au bout. Indépendamment de la chance de rencontrer les Apaches, j'étais en assez mauvaise position pour affronter laJornada.Ma blessure était devenue très-douloureuse, et j'étais dévoré par la fièvre. Mais la caravane avait traversé Socorro, trois jours seulement auparavant, et j'avais l'espoir de rejoindre mes anciens compagnons avant qu'ils eussent atteint El-Paso. Cela me détermina à fixer mon départ au lendemain matin, et à prendre toutes les dispositions nécessaires pour une course rapide.

Godé et moi nous nous éveillâmes avant le jour. Mon domestique sortit pour avertir le guide et seller les chevaux et les mules. Je restai dans la maison pour préparer le café avant de partir. J'avais pour témoin oisif de cette opération le maître de l'auberge, qui s'était levé et se promenait gravement dans la salle, enveloppé dans son sérapé. Au beau milieu de ma besogne, je fus interrompu par la voix de Godé, qui appelait du dehors:

—Mon maître! mon maître! le gredin s'est sauvé!

—Qu'est-ce que vous dites? Qui est-ce qui s'est sauvé?

—Oh! monsieur! le Mexicain avec la mule; il l'a volée et s'est sauvé avec. Venez, monsieur, venez.

Rempli d'inquiétude, je suivis le Canadien à l'écurie. Mon cheval!… Dieu merci, il était là. Une des mules manquait; c'était celle que le guide avait montée depuis Parida.

—Peut-être n'est-il pas encore parti, hasardai-je; il peut se faire qu'il soit encore dans la ville.

Nous cherchâmes de tous côtés et envoyâmes dans toutes les directions, mais sans succès. Nos doutes furent enfin levés par quelques hommes arrivant pour le marché; ils avaient rencontré notre homme beaucoup plus haut, le long de la rivière, menant la mule au triple galop…. Que pouvions-nous faire? Le poursuivre jusqu'à Parida? C'était une journée de perdue. Je pensai bien, d'ailleurs, qu'il n'aurait pas été si sot que de prendre cette direction; l'eût-il fait, c'eût été peine perdue pour nous que de nous adresser à la justice. En conséquence, je pris le parti de laisser cela jusqu'à ce que le retour de la caravane me mît à même de retrouver le voleur et de poursuivre son châtiment devant les autorités. Mes regrets de la perte de mon mulet furent quelque peu mélangés d'une sorte de reconnaissance envers le coquin qui l'avait volé, lorsque je caressai de la main le nez de mon bon cheval. Pourquoi n'avait-il pas pris Moro de préférence à la mule? C'est une question que je n'ai jamais pu résoudre jusqu'à présent. Je ne puis m'expliquer la préférence de cette canaille qu'en l'attribuant à quelques scrupules d'un vieux reste d'honnêteté, ou à la stupidité la plus complète. Je cherchai à me procurer un autre guide; je m'adressai à tous les habitants de Socorro; mais ce fut en vain. Ils ne connaissaient pas une âme qui voulût consentir à entreprendre un tel voyage.

—Los Apaches! Los Apaches!

Je m'adressai aux péons, aux mendiants de la place:

—Los Apaches!

Partout où je me tournais, je ne recevais qu'une réponse:Los Apaches,et un petit mouvement du doigt indicateur, à la hauteur du nez, ce qui est la façon la plus expressive de dire non dans tout le Mexique.

—Il est clair, Godé, que nous ne trouverons pas de guide. Il faut affronter la Jornada sans ce secours. Qu'en dites-vous, voyageur?

—Je suis prêt, mon maître; allons!

Suivi de mon fidèle compagnon, avec la seule mule de bagage qui nous restât, je pris la route du désert. Nous dormîmes la nuit suivante au milieu des ruines de Valverde, et le lendemain, partis de très-bonne heure, nous entrions dans laJornada del Muerte.

Au bout de deux heures, nous avions atteint le passage de Fra-Cristobal. Là, la route s'éloigne de la rivière et pénètre dans le désert sans eau. Nous entrons dans le gué peu profond et nous traversons sur la rive orientale. Nous remplissons nos outres avec grand soin, et nous laissons nos bêtes boire à discrétion. Après une courte halte pour nous rafraîchir nous-mêmes, nous reprenons notre marche. Quelques milles sont à peine franchis que nous pouvons vérifier la justesse du nom donné à ce terrible désert. Le sol est jonché d'ossements d'animaux divers. Il y a aussi des ossements humains. Ce sphéroïde blanc, marbré de rainures grises et dentelées, c'est un crâne humain: il est placé près du squelette d'un cheval. Le cheval et l'homme sont tombés, ensemble, et ensemble leurs cadavres sont devenus la proie des loups. Au milieu de leur course altérée, ils avaient été abattus par le désespoir, ignorant que l'eau n'était plus éloignée d'eux que d'un seul effort de plus! Nous rencontrons le squelette d'une mule, avec son bât encore bouclé, et une vieille couverture longtemps battue par les vents. D'autres objets, évidemment apportés là par la main de l'homme, frappent nos yeux à mesure que nous avançons. Un bidon brisé, des tessons de bouteilles, un vieux chapeau, un morceau de couverture de selle, un éperon couvert de rouille, une courroie rompue et tant d'autres vestiges se trouvent sous nos pas et racontent de lamentables histoires. Et nous n'étions encore que sur le bord du désert. Nous venions de nous rafraîchir. Qu'adviendrait-il de nous quand, ayant traversé, nous approcherions de la rive opposée? Étions-nous destinés à laisser des souvenirs du même genre!

De tristes pressentiments venaient nous assaillir, lorsque nos yeux mesuraient la vaste plaine aride qui s'étendait à l'infini devant nous. Nous ne craignions pas les Apaches. La nature elle-même était notre plus redoutable ennemi. Nous marchions en suivant les traces des wagons. La préoccupation nous rendait muets. Les montagnes de Cristobal s'abaissaient derrière et nous avions presqueperdu la terre de vue. Nous apercevions bien les sommets de laSierra-Blanca, au loin, tout au loin à l'est; mais devant nous, au sud, l'oeil n'était arrêté par aucun point saillant, par aucune limite. La chaleur commençait à être excessive. J'avais prévu cela au moment du départ, sentant que la matinée avait été très-froide, et voyant la rivière couverte de brouillards. Dans tout le cours de mes voyages à travers toutes sortes de climats, j'ai remarqué que de telles matinées pronostiquent des heures brûlantes pour le milieu du jour. Les rayons du soleil deviennent de plus en plus torrides à mesure qu'il s'élève. Un vent violent souffle, mais il n'apporte aucune fraîcheur. Au contraire; il soulève des nuages de sable brûlant et nous les lance à la face. Il est midi. Le soleil est au zénith. Nous marchons péniblement à travers le sable mouvant. Pendant plusieurs milles nous n'apercevons aucun signe de végétation. Les traces des wagons ne peuvent plus nous guider: le vent les a effacées.

Nous entrons dans une plaine couverte d'artemisiaet de hideux buissons de plantes grasses. Les branches tordues et entrelacées entravent notre marche. Pendant plusieurs heures, nous chevauchons à travers des fourrés de sauge amère, et nous atteignons enfin une autre région, une plaine sablonneuse et ondulée. De longs chaînons arides descendent des montagnes et semblent s'enfoncer dans les vagues du sable amoncelé de chaque côté. Nous ne sommes plus entravés par les feuilles argentées de l'artemisia. Nous ne voyons devant nous que l'espace sans limite, sans chemins tracés et sans arbres. La réverbération de la lumière par la surface unie du sol nous aveugle. Le vent souffle moins fort, et de noirs nuages flottant dans l'air s'éloignent lentement. Tout à coup nous nous arrêtons frappés d'étonnement. Une scène étrange nous environne. D'énormes colonnes de sable soulevé par des tourbillons de vent s'élèvent verticalement jusqu'aux nuages. Ces colonnes se meuvent çà et là à travers la plaine. Elles sont jaunes et lumineuses. Le soleil brille à travers les cristaux voltigeants. Elles se meuvent lentement, mais s'approchent incessamment de nous. Je les considère avec un sentiment de terreur. J'ai entendu raconter que des voyageurs, enlevés dans leur tourbillonnement rapide, ont été précipités de hauteurs effrayantes sur le sol. La mule de bagages, effrayée du phénomène, brise son licol et s'échappe vers les hauteurs. Godé s'élance à sa poursuite. Je reste seul. Neuf ou dix gigantesques colonnes se montrent à présent, rasant la plaine, et m'environnent de leur cercle. Il semble que ce soient des êtres surnaturels, créatures d'un monde de fantômes, animés par le démon. Deux d'entre elles s'approchent l'une de l'autre. Un choc court et violent provoque leur mutuelle destruction; le sable retombe sur la terre, et un nuage de poussière flotte au-dessus, se dissipant peu à peu. Plusieurs se sont rapprochées de moi et me touchent presque. Mon chien hurle et aboie. Le cheval souffle avec effroi et frissonne entre mes jambes, en proie à une profonde terreur. Interdit, incertain, je reste sur ma selle, attendant l'événement avec une anxiété inexprimable. Mes oreilles sont remplies d'un bourdonnement pareil au bruit d'une grande machine; mes yeux sont frappés d'éblouissements au milieu desquels se mêlent toutes les couleurs; mon cerveau est en ébullition. D'étranges apparitions voltigent devant moi. J'ai le délire de la fièvre. Les courants chargés se rencontrent et se heurtent dans leur terrible tourbillonnement. Je me sens saisi par une force invincible et arraché de ma selle. Mes yeux, ma bouche, mes oreilles sont remplis de poussière. Le sable, les pierres et les branches d'arbres me fouettent la figure, je suis lancé avec violence contre le sol.

Un moment, je reste immobile, à moitié enseveli et aveugle. Je sens que d'épais nuages de sable roulent au-dessus de moi. Je ne suis ni blessé, ni contusionné; j'essaie de regarder autour de moi, mais il m'est impossible de rien distinguer; je ne puis ouvrir mes yeux, qui me font horriblement souffrir. J'étends les bras, cherchant après mon cheval. Je l'appelle par son nom. Un petit cri plaintif me répond. Je me dirige du côté d'où vient ce cri, et je pose ma main sur l'animal. Il gît couché sur le flanc. Je saisis la bride et il se relève; mais je sens qu'il tremble comme la feuille. Pendant près d'une demi-heure, je reste auprès de sa tête, débarrassant mes yeux du sable qui les remplit, et attendant que le simoun soit passé. Enfin l'atmosphère s'éclaircit, et le ciel se dégage; mais le sable, encore agité le long des collines, me cache la surface de la plaine. Godé a disparu. Sans doute il est dans les environs; je l'appelle à haute voix; j'écoute, pas de réponse. De nouveau j'appelle avec plus de force… rien; rien que le sifflement du vent. Aucun indice de la direction qu'il a pu prendre! Je remonte à cheval et parcours la plaine dans tous les sens. Je décrivis un cercle d'un mille environ, en l'appelant à chaque instant. Partout le silence et aucune trace sur le sol. Je courus pendant une heure, galopant d'une colline à l'autre, mais sans apercevoir aucun vestige de mon camarade ou des mules. J'étais désespéré. J'avais crié jusqu'à extinction. Je ne pouvais pas pousser plus loin mes recherches. Ma gorge était en feu; je voulus boire! Mon Dieu! ma gourde était brisée, et la mule de bagage avait emporté les outres. Les morceaux de la calebasse pendaient encore après la courroie, et les dernières gouttes de l'eau qu'elle avait contenue coulaient le long des flancs de mon cheval. Et j'étais à cinquante milles de l'eau!


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