XX

Tous les regards se portèrent sur l'Indien. Pendant toute la scène que je viens de décrire, il était demeuré spectateur silencieux et calme, et maintenant il avait les yeux baissés vers le sol et semblait chercher quelque chose. Un petit convolvulus, connu sous le nom degourde de la prairie, était à ses pieds; rond de la grosseur environ d'une orange, et à peu près de la même couleur. Il se baissa et le ramassa. Après l'avoir examiné, il le soupesa comme pour en calculer le poids. Que prétend-il faire de cela? Veut-il le lancer en l'air et le traverser d'une balle pendant qu'il retombera! Quelle peut être son intention? Chacun observe ses mouvements en silence. Presque tous les chasseurs de scalps, cinquante à soixante, sont groupés autour de lui. Séguin seul est occupé, avec le docteur et quelques hommes, à dresser une tente à quelque distance. Garey se tient de côté, quelque peu fier de son triomphe, mais non exempt d'appréhensions. Le vieux Rubé est retourné à son feu, et s'est mis en train de ronger un nouvel os. La petite gourde paraît satisfaire l'Indien. Un long morceau d'os, un fémur d'aigle, curieusement sculpté, et percé de trous comme un instrument de musique, est suspendu à son cou. Il le porte à ses lèvres, en bouche tous les trous avec ses doigts et fait entendre trois notes aiguës et stridentes, formant une succession étrange. Puis il laisse retomber l'instrument, et regarde à l'est dans la profondeur des bois. Les yeux de tous les assistants se portent dans la même direction. Les chasseurs, dont la curiosité est excitée par ce mystère, gardent le silence et ne parlent qu'à voix basse. Les trois notes sont répétées comme par un écho. Il est évident que l'Indien a un compagnon dans le bois, et nul parmi ceux qui sont là ne semble en avoir connaissance, à l'exception d'un seul cependant, le vieux Rubé.

—Attention, enfants! s'écrie celui-ci regardant par-dessus son épaule. Je gagerais cet os contre une grillade de boeuf que vous allez voir la plus jolie fille que vos yeux aient jamais rencontrée.

Personne ne répond: nous sommes tous trop attentifs à ce qui va se passer. Un bruit se fait entendre, comme celui de buissons qu'on écarte; puis les pas d'un pied léger, et le craquement des branches sèches. Une apparition brillante se montre au milieu du feuillage: une femme s'avance à travers les arbres. C'est une jeune fille indienne dans un costume étrange et pittoresque. Elle sort du fourré et marche résolument vers la foule. L'étonnement et l'admiration se peignent dans tous les regards. Nous examinons tous sa taille, sa figure et son singulier costume.

Il y a de l'analogie entre ses vêtements et ceux de l'Indien, auquel elle ressemble d'ailleurs sous tous les autres rapports. Sa tunique est d'une étoffe plus fine, en peau de faon, richement ornée et rehaussée de plumes brillantes de toutes couleurs. Cette tunique descend jusqu'au milieu des cuisses et se termine par une bordure de coquillages qui s'entrechoquent, avec un léger bruit de castagnettes, à chacun de ses mouvements. Ses jambes sont entourées de guêtres de drap rouge, bordées comme la tunique, et descendant jusqu'aux chevilles où elles rencontrent les attaches des mocassins blancs, brodés de plumes de couleur et serrant le pied dont la petitesse est remarquable. Une ceinture devampumretient la tunique autour de la taille, faisant valoir le développement d'un buste bien formé, et les courbes gracieuses d'un beau corps de femme. Sa coiffure est semblable à celle de son compagnon, mais plus petite et plus légère; ses cheveux, comme ceux de l'Indien, pendent sur ses épaules et descendent presque jusqu'à terre. Plusieurs colliers de différentes couleurs interrompent seuls la nudité de son cou, de sa gorge et d'une partie de sa poitrine. L'expression de sa physionomie est élevée et noble. La ligne des yeux est oblique; les lèvres dessinent une double courbure; le cou est plein et rond. Son teint est celui des Indiens: mais l'incarnat perce à travers la peau brune de ses joues, et donne à ses traits cette expression particulière que l'on remarque chez les quarteronnes des Indes Occidentales. C'est une jeune fille, mais arrivée à son plein développement; c'est un type de santé florissante et de beauté sauvage. Elle s'avance au milieu des murmures d'admiration de tous les hommes. Sous ces blouses de chasse plus d'un coeur bat qui n'est guère habitué d'ordinaire à s'occuper des charmes de la beauté.

L'attitude de Garey, en ce moment, me frappa. Sa figure est décomposée, le sang a quitté ses joues, ses lèvres sont blanches et serrées, et ses yeux s'environnent d'un cercle noir. Ils expriment la colère et un autre sentiment encore. Est-ce de la jalousie? Oui! Il s'est placé derrière un de ses camarades comme pour éviter d'être vu. Une de ses mains caresse involontairement le manche de son couteau; l'autre serre le canon de son fusil comme s'il voulait l'écraser entre ses doigts.

La jeune fille s'approche. L'Indien lui présente la gourde, lui dit quelques mots dans une langue qui m'est inconnue. Elle prend la gourde sans faire aucune réponse et se dirige, sur l'indication qui lui en est donnée, vers la place précédemment occupée par Rubé. Arrivée auprès de l'arbre qui marque le but, elle s'arrête et se retourne, comme avait fait le trappeur. Il y avait quelque chose de si dramatique, de si théâtral dans tout ce qui se passait, que jusque-là nous avions tous attendu ledénoûmenten silence. Nous crûmes comprendre alors de quoi il s'agissait, et les hommes commencèrent à échanger quelques paroles.

—Il va enlever cette gourde d'entre les doigts de la fille, dit un chasseur.

—Ce n'est pas une grande affaire, après tout, ajouta un autre; et telle était l'opinion intime de la plupart de ceux qui étaient là.

—Ouache! il n'aura pas battu Garey s'il ne fait que ça, s'écrie un troisième.

Quelle fut notre stupéfaction lorsque nous vîmes la jeune fille retirer sa coiffure de plumes, placer la gourde sur sa tête, croiser ses bras sur sa poitrine, et se tenir en face de nous aussi calme, aussi immobile que si elle eût été incrustée dans l'arbre. Un murmure courut dans la foule. L'Indien levait son fusil pour viser; tout à coup un homme se précipite vers lui pour l'empêcher d'ajuster. C'est Garey.

—Non, vous ne ferez pas cela! Non! crie-t-il, relevant le fusil baissé. —Elle m'a trahi, cela est clair; mais je ne voudrais pas voir la femme qui m'a aimé autrefois, ou qui m'a dit qu'elle m'aimait, courir un pareil danger. Non! Bill Garey n'est pas homme à assister tranquillement à un semblable spectacle.

—Qu'est-ce que c'est? s'écrie l'Indien d'une voix de tonnerre. Qui donc ose ainsi se mettre devant moi?

—Moi, je l'ose, répond Garey. Elle vous appartient maintenant, je suppose. Vous pouvez l'emmener où bon vous semblera, et prendre cela aussi, ajouta-t-il en arrachant de son cou le porte-pipe brodé en le jetant aux pieds de l'Indien, mais vous ne tirerez pas sur elle tant que je serai là pour l'empêcher.

—De quel droit venez-vous m'interrompre? Ma soeur n'a aucune crainte, et….

—Votre soeur!

—Oui, ma soeur.

—C'est votre soeur? demanda Garey avec anxiété. Les manières et la physionomie du chasseur ont entièrement changé d'expression.

—C'est ma soeur; je vous l'ai dit.

—Êtes-vous donc El-Sol?

—C'est mon nom.

—Je vous demande pardon; mais….

—Je vous pardonne. Laissez-moi continuer.

—Oh! monsieur, ne faites pas cela. Non! non! C'est votre soeur, et je reconnais que vous avez tous droits sur elle; mais ce n'est pas nécessaire. J'ai entendu parler de votre adresse; je me reconnais battu. Pour la grâce de Dieu, ne risquez pas cela! Par l'attachement que vous lui portez, ne le faites pas!

—Il n'y a aucun danger. Je veux vous le faire voir

—Non, non! Si vous voulez tirer, eh bien, laissez-moi prendre sa place; je tiendrai la gourde: laissez-moi faire! dit le chasseur d'une voix entrecoupée et suppliante.

—Holà! Billye; de quoi diable t'inquiètes-tu? dit Rubé intervenant. Ote-toi de là! laisse-nous voir le coup. J'en ai déjà entendu parler. Ne t'effarouche pas, nigaud! il va enlever cela comme un coup de vent, tu verras!

Et le vieux trappeur en disant cela, prit son camarade par le bras, et le retira de devant l'Indien.

Pendant tout ce temps, la jeune fille était restée en place, semblant ne pas comprendre la cause de cette interruption. Garey lui avait tourné le dos, et la distance, jointe à deux années de séparation, l'avait sans doute empêchée de le reconnaître. Avant que Garey eût pu essayer de s'interposer de nouveau, le fusil de l'Indien était à l'épaule et abaissé. Son doigt touchait la détente et son oeil fixait le point de mire. Il était tard pour intervenir. Tout essai de ce genre eût pu avoir un résultat mortel. Le chasseur vit cela, en se retournant, et, s'arrêtant soudain par un effort violent, il demeura immobile et silencieux. Il y eut un moment d'attente terrible pour tous; un moment d'émotion profonde. Chacun retenait son souffle; tous les yeux étaient fixés sur le fruit jaune, pas plus gros qu'une orange, ainsi que je l'ai dit.—Mon Dieu! le coup ne partira-t-il donc pas? Il partit. L'éclair, la détonation, la ligne de feu, un hourra effrayant, l'élan de la foule en avant, tout cela fut simultané. La boule traversée était emportée; la jeune fille se tenait debout, saine et sauve. Je courus comme les autres. La fumée pour un instant, m'empêcha de voir. J'entendis les notes stridentes du sifflet de l'Indien. Je regardai devant moi, la jeune fille avait disparu: Nous courûmes vers la place qu'elle avait occupée; nous entendîmes un froissement sous le bois, et le bruit des pas qui s'éloignaient. Mais, retenus par un sentiment délicat de réserve, et craignant de mécontenter son frère, personne de nous ne tenta de la suivre. Les morceaux de la gourde furent trouvés par terre. Ils portaient la marque de la balle qui s'était enfoncée dans le tronc de l'arbre; l'un des chasseurs se mit en devoir de l'en extraire avec la pointe de son couteau.

Quand nous revînmes sur nos pas, l'Indien s'était éloigné et se tenait auprès de Séguin, avec qui il causait familièrement. Comme nous rentrions dans le camp, je vis Garey qui se baissait et ramassait un objet brillant. C'était songage d'amourqu'il replaçait avec soin autour de son cou à la place accoutumée. A sa physionomie et à la manière dont il le caressait de la main, on pouvait juger que le chasseur considérait ce souvenir avec plus de complaisance et de respect que jamais.

J'étais plongé dans une sorte de rêverie, mon esprit repassait les événements dont je venais d'être témoin, quand une voix, que je reconnus pour être celle du vieux Rubé, me tira de ma préoccupation.

—Attention, vous autres, garçons! Les coups du vieux Rubé ne sont pas à mépriser, et, si je ne fais pas mieux que cet Indien, vous pourrez me couper les oreilles.

Un rire bruyant accueillit cette allusion du trappeur, à ses oreilles dont, ainsi que je l'ai dit, il était déjà privé; elles avaient été coupées de si près qu'il ne restait plus la moindre prise au couteau ou aux ciseaux.

—Comment vas-tu faire, Rubé? cria un des chasseurs. Vas-tu tirer le but sur ta propre tête?

—Attendez un peu, vous allez voir, répliqua Rubé, se dirigeant vers un arbre, et tirant de son repos un long et lourd rifle qu'il se mit à essuyer avec soin.

L'attention se porta alors sur les mouvements du trappeur. On se mit à bâtir des conjectures sur ce qu'il voulait faire. Par quel exploit voulait-il donc éclipser le coup dont on venait d'être témoin? Personne ne pouvait le deviner.

—Je le battrai, continua-t-il en rechargeant son fusil, ou bien vous pourrez me couper le petit doigt de la main droite. Un autre éclat de rire se fit entendre, car chacun pouvait voir que ce doigt lui manquait déjà.

—Oui, oui, oui, dit-il encore regardant en face tous ceux qui l'entouraient; je veux être scalpé si je ne fais pas mieux que lui.

A cette dernière boutade, les rires redoublèrent, car, bien que le bonnet de peau de chat lui couvrit entièrement la tête, tous ceux qui étaient là savaient que le vieux Rubé avait depuis longtemps perdu la peau de son crâne.

—Mais comment vas-tu t'y prendre? Dis-nous ça, vieille rosse.

—Vous voyez bien ça, n'est-ce pas? demanda le trappeur, montrant un petit fruit du cactuspitayayaqu'il venait de cueillir et de débarrasser de son enveloppe épineuse.

—Oui, oui, firent plusieurs.

—Vous le voyez, n'est-ce pas? Vous voyez que ça n'est pas moitié aussi gros que la calebasse de l'Indien. Vous voyez bien, n'est-ce pas?

—Oh! certainement. Un idiot le verrait.

—Bien, supposez que j'enlève ça à soixante pas,plomb centre.

—La belle affaire! s'écrièrent plusieurs voix, sur un ton de désappointement.

—Pose ça sur un bâton, et n'importe qui de nous l'enlèvera, dit le principal orateur de la troupe.—Voilà Barney qui le ferait avec son vieux mousquet de munition. N'est-ce, pas Barney?

—Certainement, en visant bien, répondit un tout petit homme appuyé sur un mousquet et vêtu d'un uniforme en lambeaux qui avait été autrefois bleu de ciel. J'avais déjà remarqué cet individu, en partie à cause de son costume, mais plus particulièrement encore à cause de la couleur rouge de ses cheveux qui étaient les plus rouges que j'eusse jamais vus, et qui, ayant été coupés ras, selon la sévère discipline de la caserne, commençaient à repousser tout autour de sa petite tête ronde, drus, serrés, gros, et de la couleur d'une carotte épluchée. Il était impossible de se tromper sur le pays de Barney. Pour parler le langage des trappeurs, unidiotpouvait le dire. Qui avait conduit là cet individu? Il ne me fut pas difficile de m'en instruire. Il avait tenu garnison, comme soldat, dans un des postes de la frontière. C'était un desbleus-de-ciel de l'oncle Sam. Fatigué de la viande de porc, de la pipe de terre, et des distributions trop généreuses de couenne de lard, il avait déserté. Je ne sais pas quel était son véritable nom, mais il s'était présenté sous celui de O'Corck: Barney O'Corck.

Un éclat de rire accueillit la réponse à la question du chasseur.

—N'importe qui de nous, continua l'orateur, peut enlever cette boulette comme ça. Mais ça fait une petite différence quand on voit à travers la mire une jolie fille comme celle de tout à l'heure.

—Tu as raison, Dick, dit un autre chasseur, ça vous fait passer un petit frisson dans les jointures.

—Quelle céleste apparition! que de grâces! que de beauté! s'écria le petit Irlandais, avec une vivacité et une expression qui provoquèrent de nouveaux éclats de rire.

—Pish! fit Rubé, qui avait fini de charger, vous êtes un tas de nigauds; v'là ce que vous êtes. Qu'est-ce qui vous parle d'un pieu? J'ajusterai sur une squaw tout aussi bien que l'Indien, et elle ne demandera pas mieux que de porter le but pour l'Enfant; elle ne demandera pas mieux.

—Une squaw! Toi! une squaw?

—Oui, rosses, j'ai unesquawque je ne changerais pas contre deux des siennes. Je ne voudrais pas, pour rien au monde, faire seulement une égratignure à la pauvre vieille. Tenez-vous tranquilles et attendez un peu; vous allez voir.

Ce disant, le vieux goguenard enfumé mit son fusil sur son épaule et s'enfonça dans le bois.

Moi, et quelques autres nouveaux venus qui ne connaissions pas Rubé, nous crûmes vraiment qu'il avait une vieille compagne. On ne voyait aucune femme dans le camp, mais elle pouvait être quelque part dans le bois. Les trappeurs, qui le connaissaient mieux, commençaient à comprendre que le vieux bonhomme se préparait à faire quelque farce; ils y étaient habitués.

Nous ne restâmes pas longtemps en suspens. Quelques minutes après, Rubé revenait côte à côte avec savieille squaw, sous la forme d'un mustang long, maigre, décharné, osseux, et que, vu de plus près, on reconnaissait pour une jument. C'était là lasquawde Rubé, et, de fait, elle lui ressemblait quelque peu, excepté par les oreilles, qu'elle portait fort longues, comme tous ceux de sa race; cette race même qui avait fourni le coursier sur lequel don Quichotte chargeait les moulins à vent. Ces longues oreilles l'auraient fait prendre pour une mule; en l'examinant attentivement, on reconnaissait un pur mustang. Sa robe paraissait avoir été autrefois de cette couleur brun jaunâtre que l'on désigne sous le nom de terre de Sienne; couleur très-commune chez les chevaux mexicains. Mais le temps et les cicatrices l'avaient quelque peu métamorphosée, et le poils gris dominaient sur tout son corps, particulièrement vers la tête et l'encolure. Ces parties étaient d'un gris sale de nuances mélangées. Elle était fortement poussive, et de minute en minute, sous l'action spasmodique des poumons, son dos se soulevait par saccades, comme si elle avait fait un effort impuissant pour lancer une ruade. Son échine était mince comme un rail, et elle portait sa tête plus basse que ses épaules. Mais il y avait quelque chose dans le scintillement de son oeil unique (car elle n'en avait qu'un) qui indiquait de sa part l'intention formelle de durer encore longtemps. C'était une bonne bête de selle. Telle était la vieille squaw que Rubé avait promis d'exposer à sa balle. Son entrée fut saluée par de retentissants éclats de rire.

—Maintenant, regardez bien, garçons, dit-il en faisant halte devant la foule, vous pouvez rire, vous pouvez rire, jacassez et blaguez tant qu'il vous plaira! mais l'Enfant va faire un coup qui surpassera celui de l'Indien;—il le fera,—ou il n'est qu'une mazette.

Plusieurs des assistants firent observer que la chose ne leur paraissait pas impossible, mais qu'ils désiraient voir comment il s'y prendrait pour cela. Tous ceux qui le connaissaient ne doutaient pas que Rubé ne fût, comme il l'était en effet, un des meilleurs tireurs de la montagne; aussi fort peut-être que l'Indien: mais les circonstances et la manière de procéder avaient donné un grand éclat au coup précédent. On ne voyait pas tous les jours une jeune fille comme celle-là placer sa tête devant le canon d'un fusil; et il n'y avait guère de chasseur qui se fût risqué à tirer sur un but ainsi disposé. Comment donc Rubé allait-il s'y prendre pour faire mieux que l'Indien. Telle était la question que chacun adressait à son voisin, et qui fut enfin adressée à Rubé lui-même.

—Taisez vos mâchoires, répondit-il, et je vas vous le montrer. D'abord, et d'une, vous voyez tous que ce fruit que voici n'est pas moitié aussi gros que celui de l'autre?

—Oui, certainement, répondirent plusieurs voix. C'était une circonstance en sa faveur évidemment.

—Oui! oui!

—Bien; maintenant, autre chose. L'Indien a enlevé le but de dessus la tête. Eh bien, l'Enfant va l'enlever de dessus la queue Votre Indien en ferait-il autant? Eh! garçons?

—Non! non!

—Ça l'enfonce-t-y ou ça ne l'enfonce-t-y pas?

—Ça l'enfonce! Certainement. C'est bien plus fort. Hourra! vociférèrent plusieurs voix au milieu des convulsions de rire de tous. Personne ne contesta, car les chasseurs, prenant goût à la farce, désiraient la voir aller jusqu'au bout.

Rubé ne les fit pas longtemps languir. Laissant son fusil entre les mains de son ami Garey, il conduisit la vieille jument vers la place qu'avait occupée la jeune Indienne. Arrivé là, il s'arrêta. Nous nous attendions tous à le voir tourner l'animal, de manière à présenter le flanc, pour mettre son corps hors d'atteinte, mais nous vîmes bientôt que ce n'était pas l'intention du vieux compagnon. En faisant ainsi, il aurait manqué l'effet, et nul doute qu'il ne se fût beaucoup préoccupé de la mise en scène. Choisissant une place où le terrain était un peu en pente, il y conduisit le mustang, et le plaça de manière à ce que ses pieds de devant fussent en contre-bas. La queue se trouvait ainsi dominer le reste du corps. Après avoir posé l'animal bien carrément, l'arrière tourné vers le camp, il lui dit quelques mots tout bas, puis il plaça le fruit sur la courbe la plus élevée de la croupe, et revint sur ses pas. La jument resterait-elle là sans bouger? Il n'y avait rien à craindre de ce côté. Elle avait été dressée à garder l'immobilité la plus complète pendant des périodes plus longues que celle qui lui était imposée en ce moment. La bête, dont on ne voyait que les jambes de derrière et le croupion, car les mules lui avaient arraché tous les crins de la queue, présentait un aspect tellement risible, que la plupart des spectateurs en était à se pâmer.

—Taisez vos bêtes de rires, entendez-vous! dit Rubé, saisissant son fusil et prenant position.

Les rires cessèrent, nul ne voulant déranger le coup.

—Maintenant, vieuxtar-guts, ne perds pas ta charge! Murmura le vieux trappeur en parlant à son fusil qui, un instant après, était levé, puis abaissé.

Personne ne doutait que Rubé ne dût atteindre l'objet qu'il visait. C'était un coup familier aux tireurs de l'Ouest, que de toucher un but à soixante yards. Et certainement Rubé l'aurait fait.

Mais juste au moment où il pressait la détente, le dos de la jument fut soulevé par une de ces convulsions spasmodiques auxquelles elle était sujette, et lepitahayatomba à terre. La balle était partie, et, rasant l'épaule de la bête, elle alla traverser une de ses oreilles. La direction du coup ne put être reconnue qu'ensuite; mais l'effet produit fut immédiatement visible. La jument, touchée en un endroit des plus sensibles, poussa un cri presque humain; et, se retournant de bout en bout, se mit à galoper vers le camp, lançant des ruades à tout ce qui se rencontrait sur son chemin. Les cris et les rires éclatants des trappeurs, les sauvages exclamations des Indiens, les «vayas» et «vivas» des Mexicains, les jurements terribles du vieux Rubé formèrent un étrange concert dont ma plume est impuissante à reproduire l'effet.

Peu après cet incident, je me trouvais au milieu de lacaballada, cherchant mon cheval, lorsque le son d'un clairon frappa mon oreille. C'était pour tout le monde le signal de se rassembler, et je retournai sur mes pas. En rentrant au camp, je vis Séguin debout près de la tente, et tenant encore le clairon à la main. Les chasseurs se groupaient autour de lui. Ils furent bientôt tous réunis, attendant que le chef parlât.

—Camarades, dit Séguin, demain nous levons le camp pour une expédition contre nos ennemis. Je vous ai convoqués ici pour vous faire connaître mes intentions et vous demander votre avis!

Un murmure approbateur suivit cette annonce. La levée d'un camp est toujours une bonne nouvelle pour des hommes qui font la guerre. On peut voir qu'il en était de même pour ces bandes mélangées de guerilleros. Le chef continua:

—Il n'est pas probable que nous ayons beaucoup à combattre. Le désert lui-même est le principal danger que nous aurons à affronter; mais nous prendrons nos précautions en conséquence.

J'ai appris de bonne source que nos ennemis sont en ce moment même sur le point de partir pour une grande expédition qui a pour but le pillage des villes de Sonora et de Chihuahua. Ils ont l'intention, s'ils ne sont pas arrêtés par les troupes du gouvernement, de pousser jusqu'à Durango. Deux tribus ont combiné leurs mouvements; et l'on pense que tous les guerriers partiront pour le Sud, laissant derrière eux, leur contrée sans défense. Je me propose donc, aussitôt que j'aurai pu m'assurer qu'ils sont partis, d'entrer sur leur territoire, et de pénétrer jusqu'à la principale ville des Navajoes.

—Bravo!—Hourra!—Bueno!—Très-bien!—Good as wheat!(c'est pain béni!) et nombre d'autres exclamations approbatives suivirent cette déclaration.

—Quelques-uns d'entre vous connaissent mon but dans cette expédition.D'autres l'ignorent. Je veux que vous le sachiez tous. C'est de….

—Faire une bonne moisson de chevelures, quoi donc? S'écria un rude gaillard à l'air brutal, interrompant le chef.

—Non, Kirker! répliqua Séguin, jetant sur cet homme un regard mécontent, ce n'est pas cela, nous ne devons trouver là-bas que des femmes. Malheur à celui qui fera tomber un cheveu de la tête d'une femme indienne. Je payerai pour chaque chevelure de femme ou d'enfants épargnés.

—Quels seront donc nos profits? Nous ne pouvons pas ramener des prisonniers! Nous aurons assez à faire pour nous tirer tous seuls du désert en revenant.

Ces observations semblaient exprimer les sentiments de beaucoup de membres de la troupe, qui les confirmèrent par un murmure d'assentiment.

—Vous ne perdrez rien. Tous les prisonniers que vous pourrez faire seront comptés sur le terrain, et chacun sera payé en raison du nombre qu'il en aura fait. Quand nous serons revenus, je vous en tiendrai compte.

—Oh! alors, ça suffit, dirent plusieurs voix.

—Que cela soit donc bien entendu; on ne touchera ni aux femmes ni aux enfants. Le butin que vous pourrez faire vous appartient d'après vos lois; mais le sang ne doit pas être répandu. Nous en avons assez aux mains déjà. Vous engagez-vous à cela?

—Yes, yes!

—Si!

—Oui! oui!

—Ya, ya!

—Tous!

—All.

—Todos, todoscrièrent une multitude de voix, chacun répondant dans sa langue.

—Que celui à qui cela ne convient pas parle?

Un profond silence suivit cet appel. Tous adhéraient au désir de leur chef.

—Je suis heureux de voir que vous êtes unanimes. Je vais maintenant vous exposer mon projet dans son ensemble. Il est juste que vous le connaissiez.

—Oui, voyons ça, dit Kirker; faut savoir un peu ce qu'on va faire, puisque ce n'est pas pour ramasser des scalps.

—Nous allons à la recherche de nos amis et de nos parents qui, depuis des années, sont captifs chez nos sauvages ennemis. Il y en a beaucoup parmi nous qui ont perdu des parents, des femmes, des soeurs et des filles.

Un murmure d'assentiment, sorti principalement des rangs des Mexicains, vint attester la vérité de cette allégation.

—Moi-même, continua Séguin, et sa voix tremblait en prononçant ces mots, moi-même, je suis de ce nombre. Bien des années, de longues années se sont écoulées, depuis que mon enfant, ma fille, m'a été volée par les Navajoes. J'ai acquis tout dernièrement la certitude qu'elle est encore vivante, et qu'elle est dans leur capitale, avec beaucoup d'autres captives blanches. Nous allons donc les délivrer, les rendre à leurs amis, à leurs familles.

Un cri d'approbation sortit de la foule:

—Bravo! nous les délivrerons, vive le capitaine,viva el gefe!

Quand le silence fut rétabli, Séguin continua:

—Vous connaissez le but, vous l'approuvez. Je vais maintenant vous faire connaître le plan que j'ai conçu pour l'atteindre, et j'écouterai vos avis.

Ici le chef fit une pause; les hommes demeurèrent silencieux et dans l'attente.

—Il y a trois passages, reprit-il enfin, par lesquels nous pouvons pénétrer dans le pays des Indiens en partant d'ici. Il y a d'abord la route duPuercode l'ouest. Elle nous conduirait directement aux villes des Navajoes.

—Et pourquoi ne pas prendre cette route? demanda un des chasseurs mexicains; je connais très-bien le chemin jusqu'aux villes des Pecos.

-Parce que nous ne pourrions pas traverser les villes des Pecos sans être vus par les espions des Navajoes. Il y en a toujours de ce côté. Bien plus, continua Séguin, avec une expression qui correspondait à un sentiment caché, nous n'aurions pas atteint le haut Del-Norte, que les Navajoes seraient instruits de notre approche. Nous avons des ennemis tout près de nous.

—Carrai!c'est vrai, dit un chasseur, parlant espagnol.

—Qu'ils aient vent de notre arrivée, et, quand bien même leurs guerriers seraient partis pour le Sud, vous pensez bien que notre expédition serait manquée.

—C'est vrai, c'est vrai, crièrent plusieurs voix.

—Pour la même raison, nous ne pouvons pas prendre la passe dePolvidera. En outre, dans cette saison, nous aurions peu de chance de trouver du gibier sur ces deux routes. Nous ne sommes pas approvisionnés suffisamment pour une expédition pareille. Il faut que nous trouvions un pays giboyeux avant d'entrer dans le désert.

—C'est juste, capitaine; mais il n'y a guère de gibier à rencontrer en prenant par la vieille mine. Quelle autre route pourrons-nous donc suivre?

—Il y a une autre route meilleure que toutes celles-là, à mon avis. Nous allons nous diriger vers le sud, et ensuite vers l'ouest à travers lesLlanos[1]de la vieille mission. De là nous remonterons vers le nord, et entrerons dans le pays des Apaches.

[Note 1: lianos.]

—Oui, oui, c'est le meilleur chemin, capitaine.

—Notre voyage sera un peu plus long, mais il sera plus facile. Nous trouverons des troupeaux de buffalos ou de boeufs sauvagessur les Llanos. De plus, nous pourrons choisir notre moment avec sûreté, car en nous tenant cachés dans les montagnes duPinon, d'où l'on découvre le sentier de guerre des Apaches, nous verrons passer nos ennemis. Quand ils auront gagné le sud, nous traverserons le Gila, et nous remonterons l'Azul ou le Prieto. Après avoir atteint le but de notre expédition, nous reviendrons chez nous par le plus court chemin.

—Bravo!Viva!—C'est bien cela, capitaine!—C'est là le meilleur plan!

Tous les chasseurs approuvèrent. Il n'y eut pas une seule objection. Le motPrietoavait frappé leur oreille comme une musique délicieuse. C'était un mot magique: le nom de la fameuse rivière dans les eaux de laquelle les légendes des trappeurs avaient placé depuis longtemps l'Eldorado, laMontagne-d'Or. Plus d'une histoire sur cette région renommée avait été racontée à la lueur des feux de bivouac des chasseurs; toutes s'accordaient sur ce point que l'or se trouvait là en rognons à la surface du sol, et couvrait de ses grains brillants le lit de la rivière. Souvent des trappeurs avaient dirigé des expéditions vers cette terre inconnue, très-peu, disait-on, avaient pu y arriver. On n'en citait pas un seul qui en fût revenu. Les chasseurs entrevoyaient, pour la première fois, la chance de pénétrer dans cette région avec sécurité, et leur imagination se remplissait des visions les plus fantastiques. Beaucoup d'entre eux s'étaient joints à la troupe de Séguin dans l'espoir qu'un jour ou l'autre cette expédition pourrait être entreprise, et qu'ils parviendraient ainsi à laMontagne-d'Or. Quelle fut donc leur joie lorsque Séguin déclara son intention de se diriger vers le Prieto! A ce nom, un bourdonnement significatif courut à travers la foule, et les hommes se regardèrent l'un l'autre avec un air de satisfaction.

—Demain donc, nous nous mettrons en marche, ajouta le chef. Allez maintenant et faites vos préparatifs. Nous partons au point du jour.

Aussitôt que Séguin eut fini de parler, les chasseurs se séparèrent; chacun se mit en devoir de rassembler ses nippes, besogne bientôt faite, car les rudes gaillards étaient fort peu encombrés d'équipages. Assis sur un tronc d'arbre, j'examinai pendant quelque temps les mouvements de mes farouches compagnons, et prêtai l'oreille à leurs babéliens et grossiers dialogues. Le soleil disparut et la nuit se fit, car, dans ces latitudes, le crépuscule ne dure qu'un instant. De nouveaux troncs d'arbres furent placés sur les feux et lancèrent bientôt de grandes flammes. Les hommes s'assirent autour, faisant cuire de la viande, mangeant, fumant, causant à haute voix, et riant aux histoires de leurs propres hauts faits. L'expression sauvage de ces physionomies était encore rehaussée par la lumière. Les barbes paraissaient plus noires, les dents brillaient plus blanches, les yeux semblaient plus enfoncés, les regards plus perçants et plus diaboliques. Les costumes pittoresques, les turbans, les chapeaux espagnols, les plumes, les vêtements mélangés; les escopettes et les Rifles posés contre les arbres; les selles à hauts pommeaux, placées sur des troncs d'arbres et sur des souches; les brides accrochées aux branches inférieures; des guirlandes de viande séchée disposées en festons devant les tentes, des tranches de venaison encore fumantes et laissant perler leurs gouttes de jus à moitié coagulé; tout cela formait un spectacle des plus curieux et des plus attachants. On voyait briller, dans la nuit, comme des taches de sang, les couches de vermillon étendues sur les fronts des guerriers indiens. C'était une peinture à la fois sauvage et belliqueuse, mais présentant un aspect de férocité qui soulevait le coeur non accoutumé à un tel spectacle. Une semblable peinture ne pouvait se rencontrer que dans un bivac de guérilleros, de brigands, dechasseurs d'hommes.

—Venez, dit Séguin en me touchant le bras, notre souper est prêt, je vois le docteur qui nous appelle.

Je me rendis avec empressement à cette invitation, car l'air frais du soir avait aiguisé mon appétit. Nous nous dirigeâmes vers la tente devant laquelle un feu était allumé. Près de ce feu, le docteur, assisté par Godé et un péon pueblo, mettait la dernière main à un savoureux souper, dont une partie avait été déjà transportée sous la tente. Nous suivîmes les plats, et prîmes place sur nos selles, nos couvertures et nos ballots qui nous servaient de sièges.

—Vraiment, docteur, dit Séguin, vous avez fait preuve ce soir d'un admirable talent comme cuisinier. C'est un souper de Lucullus.

—Oh! mon gabitaine, ch'ai vait de mon mieux; M. Cauté m'a tonné un pon goup te main.

—Eh bien, M. Haller et moi nous ferons honneur à vos plats. Attaquons-le.

—Oui, oui! bien, monsieur Capitaine, dit Godé arrivant, tout empressé, avec une multitude de viandes.

Le Canadien était dans son élément toutes les fois qu'il y avait beaucoup à cuire et à manger.

Nous fûmes bientôt aux prises avec de tendres filets de vache sauvage, des tranches rôties de venaison, des langues séchées de buffalo, des tortillas et du café. Le café et les tortillas étaient l'ouvrage du Pueblo, qui était le professeur de Godé dans ces sortes de préparations. Mais Godé avait un plat de choix, unpetit morceauen réserve, qu'il apporta d'un air tout triomphant.

—Voici, messieurs! s'écria-t-il en le posant devant nous.

—Qu'est-ce que c'est, Godé?

—Une fricassée, monsieur.

—Fricassée de quoi?

—De grenouilles: ce que les Yankees appellentBou-Frog(grenouilles-boeuf)…

—Une fricassée deBull-frogs?

—Oui, oui, mon maître. En voulez-vous?

—Non, je vous remercie.

—J'en accepterai, monsieur Godé, dit Séguin.

—Ich, ich!mons Godé; les crénouilles sont très-pons mancher. Et le docteur tendit son assiette pour être servi.

Godé, en suivant le bord de la rivière, était tombé sur une mare pleine de grenouilles énormes, et cette fricassée était le produit de sa récolte. Je n'avais point encore perdu mon antipathie nationale pour les victimes de l'anathème de saint Patrick, et, au grand étonnement du voyageur, je refusai de prendre part au régal.

Pendant la causerie du souper, je recueillis sur l'histoire du docteur quelques détails qui, joints à ce que j'en avais appris déjà, m'inspirèrent pour ce brave naturaliste un grand intérêt. Jusqu'à ce moment, je n'aurais pas cru qu'un homme de ce caractère pût se trouver dans la compagnie de gens comme les chasseurs de scalps. Quelques détails qui me furent donnés alors m'expliquèrent cette anomalie. Il s'appelait Reichter, Friedrich Reichter. Il était de Strasbourg, et avait exercé la médecine avec succès dans cette cité des cloches. L'amour de la science, et particulièrement de la botanique, l'avait entraîné bien loin de sa demeure des bords du Rhin. Il était parti pour les Etats-Unis; de là il s'était dirigé vers les régions les plus reculées de l'Ouest, pour faire la classification de la flore de ces pays perdus. Il avait passé plusieurs années dans la grande vallée du Mississipi; et, se joignant à une des caravanes de Saint-Louis, il était venu à travers les prairies jusqu'à l'oasis du New-Mexico. Dans ses courses scientifiques le long du Del-Norte, il avait rencontré les chasseurs de scalps, et, séduit par l'occasion qui s'offrait à lui de pénétrer dans les régions inexplorées jusqu'alors par les amants de la science, il avait offert de suivre la bande. Cette offre avait été acceptée avec empressement, à cause des services qu'il pouvait rendre comme médecin; et depuis deux ans, il était avec eux; partageant leurs fatigues et leurs dangers. Il avait traversé bien des aventures périlleuses, souffert bien des privations, poussé par l'amour de son étude favorite, et peut-être aussi par les rêves du triomphe que lui vaudrait un jour, parmi les savants de l'Europe, la publication d'une flore inconnue. Pauvre Reichter! pauvre Friedrich Reichter! c'était le rêve d'un rêve; il ne devait pas s'accomplir.

Notre souper se termina enfin, et le dessert fut arrosé par une bouteille de vin d'El-Paso. Le camp en était abondamment pourvu, ainsi que de whisky de Taos; et les éclats joyeux qui nous venaient du dehors prouvaient que les chasseurs faisaient une large consommation de cette dernière liqueur. Le docteur sortit sa grande pipe, Godé remplit un petit fourneau en terre rouge, pendant que Séguin et moi nous allumions nos cigarettes.

—Mais, dites-moi, demandai-je à Séguin, quel est cet Indien? Celui qui a exécuté ce terrible coup d'adresse sur…

—Ah! El-Sol; c'est un Coco.

—Un Coco?

—Oui, de la tribu des Maricopas.

—Mais cela ne m'en apprend pas plus qu'auparavant. Je savais déjà cela.

—Vous saviez cela? qui vous l'a dit?

—J'ai entendu le vieux Rubé le dire à son ami Garey.

—Ah! c'est juste; il doit le connaître.

Et Séguin garda le silence.

—Eh bien? repris-je, désirant en savoir davantage, qu'est-ce que c'est que les Maricopas? Je n'ai jamais entendu parler d'eux.

—C'est une tribu très-peu connue; une nation singulièrement composée. Ils sont ennemis des Apaches et des Navajoes. Leur pays est situé au-dessous du Gila. Ils viennent des bords du Pacifique, des rives de la mer de Californie.

—Mais cet homme a reçu une excellente éducation, à ce qu'il paraît du moins. Il parle anglais et français aussi bien que vous et moi. Il paraît avoir du talent, de l'intelligence, de la politesse. En un mot, c'est un gentleman.

—Il est tout ce que vous avez dit.

—Je ne puis comprendre…

—Je vais vous l'expliquer, mon ami. Cet homme a été élevé dans une des plus célèbres universités de l'Europe. Il a été plus loin encore dans ses voyages, et a parcouru plus de pays différents, peut-être, qu'aucun de nous.

—Mais comment a-t-il fait! Un Indien!

—Avec le secours d'un levier qui a souvent permis à des hommes sans valeur personnelle (et El-Sol n'est pas du nombre de ceux-là) d'accomplir de très-grandes choses, ou tout au moins de se donner l'air de les avoir accomplies, avec le secours de l'or.

—De l'or? et où donc a-t-il pris tout cet or? J'ai toujours entendu dire qu'il y en avait très-peu chez les Indiens. Les blancs les ont dépouillés de tout celui qu'ils pouvaient avoir autrefois.

—Cela est vrai, en général, et vrai pour les Maricopas en particulier… Il fut une époque où ils possédaient l'or en quantités considérables, et des perles aussi, recueillies au fond de la mer Vermeille. Toutes ces richesses ont disparu. Les révérends pères jésuites peuvent dire quel chemin elles ont pris.

—Mais cet homme? El-Sol?

—C'est un chef. Il n'a pas perdu tout son or. Il en a encore assez pour ses besoins; et il n'est pas de ceux que lespadrespuissent enjôler avec des chapelets ou du vermillon. Non; il a vu le monde, et a appris à connaître toute la valeur de ce brillant métal.

—Mais sa soeur a-t-elle reçu la même éducation que lui?

—Non; la pauvre Luna n'a pas quitté la vie sauvage; mais il lui a appris beaucoup de choses. Il a été absent plusieurs années, et, depuis peu seulement, il a rejoint sa tribu.

—Leurs noms sont étranges:le Soleil! la Lune!

—Ils leur ont été donnés par les Espagnols de Sonora; mais ils ne sont que la traduction de leurs noms indiens. Cela est très-commun sur les frontières.

—Comment sont-ils ici?

Je fis cette question avec un peu d'hésitation, pensant qu'il pouvait y avoir quelque particularité sur laquelle on ne pouvait me répondre.

—En partie, répondit Séguin, par reconnaissance envers moi, je suppose. J'ai sauvé El-Sol des mains des Navajoes quand il était enfant. Peut-être y a-t-il encore une autre raison. Mais attendez, continua-t-il, semblant vouloir détourner la conversation vous ferez connaissance avec mes amis Indiens. Vous allez être compagnons pendant un certain temps. C'est un homme instruit; il vous intéressera. Prenez garde à votre coeur avec la charmante Luna.—Vincent! Allez à la tente du chef Coco, priez-le de venir prendre un verre d'el-paso avec nous. Dites-lui d'amener sa soeur avec lui.

Le serviteur se mit rapidement en marche à travers le camp. Pendant son absence, nous nous entretînmes du merveilleux coup de fusil tiré par l'Indien.

—Je ne l'ai jamais vu tirer, dit Séguin, sans mettre sa balle dans le but. Il y a quelque chose de mystérieux dans une telle adresse. Son coup est infaillible, et il semble que la balle obéisse à sa volonté. Il faut qu'il y ait une sorte de principe dirigeant dans l'esprit, indépendant de la force des nerfs et de la puissance de la vue. Lui et un autre sont les seuls à qui je connaisse cette singulière puissance.

Ces derniers mots furent prononcés par Séguin comme s'il se parlait à lui-même; après les avoir prononcés, il garda quelques moments le silence, et parut rêveur. Avant que la conversation eût repris, El-Sol et sa soeur entrèrent dans la tente, et Séguin nous présenta l'un à l'autre. Peu d'instants après, El-Sol, le docteur, Séguin et moi étions engagés dans une conversation, très-animée.

Nous ne parlions ni de chevaux, ni de fusils, ni de scalps, ni de guerre, ni de sang, ni de rien de ce qui avait rapport à la terrible dénomination du camp. Nous discutions un point de la science essentiellement peu guerrière de la botanique: les rapports de famille des différentes espèces de cactus! J'avais étudié cette science, et je reconnus que j'en savais moins à cet égard que chacun de mes trois interlocuteurs. Je fus frappé de cela sur le moment, et encore plus, lorsque j'y réfléchis plus tard, du simple fait qu'une telle conversation eût pris place entre nous, dans ce lieu, au milieu des circonstances qui nous environnaient. Deux heures durant, nous demeurâmes tranquillement assis, fumant et causant de sujets du même genre. Pendant que nous étions ainsi occupés, j'observais, à travers la toile, l'ombre d'un homme. Je regardai dehors ce que ma position me permettait de faire sans me lever, et je reconnus, à la lumière qui sortait de la tente, une blouse de chasse avec un porte-pipe brodé, pendant sur la poitrine.

La Luna était assise près de son frère, cousant des semelles épaisses à une paire de mocassins. Je remarquai qu'elle avait l'air préoccupé, et de temps en temps jetait un coup d'oeil hors de la tente. Au plus fort de notre discussion, elle se leva silencieusement, quoique sans aucune apparence de dissimulation, et sortit. Un instant après, elle revint, et je vis luire dans ses yeux la flamme de l'amour, quand elle se remit à son ouvrage.

El-Sol et sa soeur nous quittèrent enfin, et peu après, Séguin, le docteur et moi, roulés dans nos sérapés, nous nous laissions aller au sommeil.

La troupe était à cheval à l'aube du jour, et, avant que la dernière note du clairon se fût éteinte, nos chevaux étaient dans l'eau, se dirigeant vers l'autre bord de la rivière. Nous débouchâmes bientôt des bois qui couvraient le fond de la vallée, et nous entrâmes dans les plaines sablonneuses qui s'étendent à l'ouest vers les montagnes des Mimbres. Nous coupâmes à travers ces plaines dans la direction du sud, gravissant de longues collines de sable qui s'allongeaient de l'est à l'ouest. La poussière était amoncelée en couches épaisses, et nos chevaux enfonçaient jusqu'au fanon. Nous traversions alors la partie ouest de lajornada. Nous marchions en file indienne. L'habitude a fait prévaloir cette disposition parmi les Indiens et les chasseurs quand ils sont en marche. Les passages resserrés des forêts et les défilés étroits des montagnes n'en permettent pas d'autre. Et même, lorsque nous étions en pays plat, notre cavalcade occupait une longueur de près d'un quart de mille. L'atajo[1] suivait sous la conduite desarrieros.

[Note 1: Convoi des mules de bagages.]

Nous fîmes notre première journée sans nous arrêter. Il n'y avait ni herbe ni eau sur notre route, et une halte sous les rayons ardents du soleil n'aurait pas été de nature à nous rafraîchir. De bonne heure, dans l'après-midi, une ligne noire, traversant la plaine, nous apparut dans le lointain. En nous rapprochant, nous vîmes un mur de verdure devant nous, et nous reconnûmes un bois de cotonniers. Les chasseurs le signalèrent comme étant le bois de Paloma. Peu après, nous nous engagions sous l'ombre de ces voûtes tremblantes, et nous atteignions les bords d'un clair ruisseau où nous établîmes notre halte pour la nuit.

Pour installer notre campement, nous n'avions plus ni tentes ni cabanes; les tentes dont on s'était servi sur le Del-Norte avaient été laissées en arrière et cachées dans le fourré. Une expédition comme la nôtre exigeait que l'on ne fût pas encombré de bagages. Chacun n'avait que sa couverture pour abri, pour lit et pour manteau. On alluma les feux et l'on fit rôtir la viande. Fatigués de notre route (le premier jour de marche à cheval, il en est toujours ainsi), nous fûmes bientôt enveloppés dans nos couvertures et plongés dans un profond sommeil. Le lendemain matin, nous fûmes tirés du repos par les sons du clairon qui sonnait leréveil. La troupe avait une sorte d'organisation militaire, et chacun obéissait aux sonneries, comme dans un régiment de cavalerie légère. Après un déjeuner lestement préparé et plus lestement avalé, nos chevaux furent détachés de leurs piquets, sellés, enfourchés, et, à un nouveau signal, nous nous mettions en route. Les jours suivants ne furent marqués par aucun incident digne d'être remarqué. Le sol stérile était, çà et là, couvert de sauge sauvage et demesquite. Il y avait aussi des massifs de cactus et d'épais buissons de créosote qui exhalaient leur odeur nauséabonde au choc du sabot de nos montures. Le quatrième soir nous campions près d'une source, l'Ojo de Vaca, située sur la frontière orientale des Llanos. La grande prairie est coupée à l'ouest par lesentier de guerredes Apaches, qui se dirige au sud vers Sonora. Près du sentier, et le commandant, une haute montagne s'élève et domine au loin la plaine. C'est le Pinon. Notre intention était de gagner cette montagne et de nous tenir cachés au milieu des rochers près d'une source bien connue, jusqu'à ce que nos ennemis fussent passés. Mais, pour faire cela, il fallait traverser le sentier de guerre, et nos traces nous auraient dénoncés. C'était une difficulté que Séguin n'avait pas prévue. Le Pinon était le seul point duquel nous puissions être aperçus. Il fallait donc atteindre cette montagne, et comment le faire sans traverser le sentier qui nous en séparait!

Aussitôt notre arrivée à l'Ojo de Vaca, Séguin réunit les hommes en conseil pour délibérer sur cette grave question.

—Déployons-nous sur la prairie, dit un chasseur, et restons très-écartés les uns des autres jusqu'à ce que nous ayons traversé le sentier de guerre des Apaches. Ils ne feront pas attention à quelques traces disséminées çà et là, je le parie.

—Ouais! compte là-dessus, reprit un autre; croyez-vous qu'un Indien soit capable de rencontrer une piste de cheval sans la suivre jusqu'au bout? Cela est impossible.

—Nous pouvons envelopper les sabots de nos chevaux, pour le temps de la traversée, suggéra l'homme qui avait déjà parlé.

—Ah! ouiche; ça serait encore pire. J'ai essayé de ce moyen-là une fois, et j'ai bien failli y perdre ma chevelure. Il n'y a qu'un Indien aveugle qui pourrait être pris à cela. Il ne faut pas nous y risquer.

—Ils ne sont pas si vétilleux quand ils suivent le sentier de la guerre, je vous le garantis. Et je ne vois pas pourquoi nous ne nous contenterions pas de ce moyen.

La plupart des chasseurs parurent être de ravis du second. Les Indiens, pensèrent-ils, ne pourraient manquer de remarquer un si grand nombre de traces de sabots enveloppés, et de flairer quelque chose en l'air. L'idée de tamponner les pieds des chevaux fut donc abandonnée. Mais que faire?

Le trappeur Rubé, qui jusque-là n'avait rien dit, attira sur lui l'attention générale par cette exclamation:

—Pish!

—Eh bien, qu'as-tu à dire, vieille rosse? demanda un des chasseurs.

-Que vous êtes un tas de fichues bêtes, tous tant que vous êtes. Je ferais passer autant de chevaux qu'il en pourrait tenir dans cette prairie à travers le sentier des Apaches sans laisser une trace que l'Indien le plus fin puisse suivre et particulièrement un Indien marchant à la guerre, comme ceux qui vont passer ici.

—Comment? demanda Séguin.

—Je vous dirai comment, capitaine, si vous voulez me dire quel besoin vous avez de traverser le chemin.

—Mais, c'est pour nous cacher dans les gorges du Pinon; voilà tout.

—Et comment rester cachés dans le Pinon sans eau?

—Il y a une source sur le côté, au pied de la montagne.

—C'est vrai comme l'Écriture. Je sais très-bien cela; mais les Indiens viendront remplir leurs outres à cette source quand ils passeront pour se rendre dans le sud. Et comment prétendez-vous aller auprès de cette source avec toute cette cavalerie sans laisser de traces? Voilà ce que l'Enfant ne comprend pas bien clairement.

—Vous avez raison, Rubé. Nous ne pouvons pas approcher de la source du Pinon sans laisser nos traces, et il est évident que l'armée des Indiens fera halte ici.

—Je ne vois rien de mieux à faire pour nous que de traverser la prairie. Nous pourrons chasser des bisons, jusqu'à ce qu'il soient passés. Ainsi, dans l'idée de l'Enfant, il suffit qu'une douzaine de nous se cachent dans le Pinon, et surveille le passage de ces moricauds. Une douzaine peut faire cela avec sûreté, mais pas un régiment tout entier de cavalerie.

—Et les autres: les laisserez-vous ici?

—Non, pas ici. Qu'ils s'en aillent au nord-est, et coupent, a l'ouest, les hauteurs des Mesquites. Il y a là un ravin, à peu près à vingt milles de ce côté du sentier de guerre. Là, ils trouveront de l'eau et de l'herbe, et pourront rester cachés jusqu'à ce qu'on aille les prévenir.

—Mais pourquoi ne pas rester ici auprès de ce ruisseau, où il y a aussi de l'eau et de l'herbe à foison.

—Parce que, capitaine, il pourrait bien arriver qu'un part d'Indiens prit lui-même cette direction. Et je crois que nous ferions bien de faire disparaître toutes les traces de notre passage avant de quitter cette place.

La force des raisonnements de Rubé frappa tout le monde, et principalement Séguin qui résolut de suivre entièrement ses avis. Les hommes qui devaient se mettre en observation furent choisis, et le reste de la bande, avec l'atajo, prit la direction du nord-est, après que l'on eut enlevé toute les traces de notre séjour auprès du ruisseau. La grande troupe se dirigea vers les monts Mesquites, à dix ou douze milles au nord-ouest du ruisseau. Là ils devaient rester cachés près d'un cours d'eau bien connu de la plupart d'entre eux, et attendre jusqu'à ce qu'on vint les chercher pour nous rejoindre. Le détachement d'observation, dont je faisais partie, se dirigea à l'ouest à travers la prairie. Rubé, Garey, El-Sol et sa soeur, plus Sanchez, un ci-devant toréador et une demi-douzaine d'autres composaient ce détachement, placé sous la direction de Séguin lui-même.

Avant de quitter l'Ojo de Vaca, nous avions déferré nos chevaux et rempli les trous des clous avec de la terre, afin que leurs traces pussent être prises pour celles des mustangs sauvages. Cette précaution était nécessaire, car notre vie pouvait dépendre d'une seule empreinte de fer de cheval. En approchant de l'endroit où le sentier de guerre coupait la prairie, nous nous écartâmes à environ un demi-mille les uns des autres. De cette façon, nous nous dirigeâmes vers le Pinon, près duquel nous nous réunîmes de nouveau, puis nous suivîmes le pied de la montagne en inclinant vers le nord. Le soleil baissait quand nous atteignîmes la fontaine après avoir couru toute la journée pour traverser la prairie. La position de la source nous fut révélée par un bouquet de cotonniers et de saules. Nous évitâmes de conduire nos chevaux près de l'eau; mais ayant gagné une gorge dans l'intérieur de la montagne, nous nous y engageâmes et prîmes notre cachette dans un massif de pins-noyers (nut-pine), où nous passâmes la nuit. Aux premières lueurs du jour, nous fîmes une reconnaissance des lieux. Devant nous était une arête peu élevée couverte de rochers épars et de pins-noyers disséminés. Cette arête formait la séparation entre le défilé et la plaine. De son sommet, couronné par un massif de pins, nous découvrions l'eau et le sentier, et notre vue atteignait jusqu'aux Llanos qui s'étendaient au nord, au sud et à l'est. C'était justement l'espèce d'observatoire dont nous avions besoin pour l'occasion. Dès cette matinée, il devint nécessaire de descendre pour faire de l'eau. Dans ce but, nous nous étions munis d'un double baquet mule et d'outres supplémentaires. Nous allâmes à la source, et remplîmes tous nos vases, ayant soin de ne laisser aucune trace de nos pas sur la terre humide. Toute la journée nous fîmes faction, mais pas un Indien ne se montra. Les daims et les antilopes, une petite troupe de buffalos, vinrent boire à une des branches du ruisseau, et retournèrent ensuite aux verts pâturages. Il y avait de quoi tenter des chasseurs, car il nous était facile de les approcher à portée de fusil; mais nous n'osions pas les tirer. Nous savions que les chiens des Indiens seraient mis sur la piste par le sang répandu. Sur le soir, nous retournâmes encore à la provision d'eau, et nous fîmes deux fois le voyage, car nos animaux commençaient à souffrir de la soif. Nous prîmes les mêmes précautions que la première fois.

Le lendemain, nos yeux restèrent anxieusement fixés sur l'horizon, au nord. Séguin avait une petite lunette d'approche, et nous pouvions découvrir la prairie jusqu'à une distance de près de trois milles; mais l'ennemi ne se montra pas plus que la veille. Le troisième jour se passa de même, et nous commencions à craindre que les ennemis n'eussent pris un autre sentier. Une autre circonstance nous inquiétait: nous avions consommé presque toutes nos provisions, et nous nous voyions réduits à manger crues les noix du Pinon. Nous n'osions pas allumer du feu pour les faire griller. Les Indiens reconnaissent une fumée à d'énormes distances. Le quatrième jour arriva, et rien ne troubla encore la tranquillité de l'horizon, au nord. Nos provisions étaient épuisées, et la faim commençait à nous mordre les entrailles. Les noix ne suffisaient point pour l'apaiser. Le gibier abondait à la source et sur la prairie. Quelqu'un proposa de se glisser à travers les saules et de tirer une antilope ou un daim rayé. Ces animaux se montraient par troupeaux tout autour de nous.

—C'est trop dangereux, dit Séguin, leurs chiens sentiraient le sang. Cela nous trahirait.

—Je puis vous en procurer un sans verser une goutte de sang, reprit un chasseur mexicain.

—Comment cela? demandâmes-nous tous ensemble.

L'homme montra son lasso.

—Mais vos traces? Vos pieds feront de profondes empreintes dans la lutte.

—Nous pourrons les effacer, capitaine, répondit le chasseur.

—Essayez donc, dit le chef consentant.

Le Mexicain détacha le lasso de sa selle, et, prenant avec lui un compagnon, se dirigea vers la source. Ils se glissèrent à travers les saules et se mirent en embuscade. Nous les suivions du regard du haut de la crête.

Ils n'étaient pas là depuis un quart d'heure, que nous vîmes un troupeau d'antilopes s'approcher, venant de la plaine. Elles se dirigeaient droit à la source, se suivant à la file, et furent bientôt tout près des saules où les chasseurs s'étaient embusqués. Là, elles s'arrêtèrent tout à coup, levant leurs têtes et reniflant l'air. Elles avaient senti le danger; mais il était trop tard pour celle qui était en avant.

—Voilà le lasso parti, cria l'un de nous.

Nous vîmes le noeud traversant l'air et tombant sur le chef de file. Le troupeau fit volte-face, mais la courroie était enroulée autour du cou du premier de la bande, qui, après deux ou trois bonds, tomba sur le flanc et demeura sans mouvement. Le chasseur sortit du bouquet de saules, et, chargeant l'animal mort sur ses épaules, revint vers l'entrée du défilé. Son compagnon suivait, effaçant les traces du chasseur et les siennes propres. Au bout de quelques instants ils nous avaient rejoints. L'antilope fut dépouillée et mangée crue, toute saignante.

Nos chevaux, affamés et altérés, maigrissaient à vue d'oeil. Nous n'osions pas aller trop souvent à l'eau, bien que notre prudence se relâchât à mesure que le temps se passait. Deux autres antilopes furent prises au lasso par l'habile chasseur. La nuit qui suivit le quatrième jour était éclairée par une lune brillante. Les Indiens marchent souvent au clair de la lune, et particulièrement quand ils suivent le sentier de la guerre. Nous avions des vedettes aussi bien la nuit que le jour, et, cette uit-là, nous exerçâmes une surveillance avec meilleur espoir que précédemment. C'était une si belle nuit! pleine de lune, calme et pure. Notre attente ne fut point trompée. Vers minuit, la sentinelle nous éveilla. On distinguait au nord des formes noires se détachant sur le ciel. Ce pouvaient être des buffalos. Ces objets s'approchaient de nous. Chacun de nous se tient le regard tendu au loin sur le tapis d'herbe argentée, et cherche à percer l'atmosphère. Nous voyons briller quelque chose: ce sont des armes, sans doute,—des chevaux,—des cavaliers,—ce sont les Indiens!

—Oh! Dieu! camarades, nous sommes fous! et nos chevaux, s'ils allaient hennir?….

Nous nous précipitons à la suite de notre chef en bas de la colline, à travers les rochers et les arbres, nous courons au fourré, où nos animaux sont attachés. Peut-être il est trop tard, car les chevaux s'entendent les uns les autres à plusieurs milles de distance, et le plus léger bruit se transmet au loin à travers l'atmosphère tranquille de ces hauts plateaux. Nous arrivons près de lacaballada. Que fait Séguin? Il a détaché la couverture qui est à l'arrière de la selle, et il enveloppe la tête de son cheval. Nous suivons son exemple; sans échanger une parole, car nous comprenons qu'il n'y a pas autre chose à faire. Au bout de quelques minutes, nous avons reconquis notre sécurité, et nous remontons à notre poste d'observation.

Nous nous y étions pris à temps, car, en atteignant le sommet, nous entendîmes les exclamations des Indiens, lesthoump, thoumpdes sabots sur le sol résistant de la plaine; de temps en temps un hennissement annonçant que leurs chevaux sentaient l'approche de l'eau. Ceux qui étaient en tête se dirigeaient vers la source; et nous aperçûmes la longue ligne des cavaliers s'étendant jusqu'au point le plus éloigné de l'horizon. Ils approchèrent encore, et nous pûmes distinguer les banderoles et les pointes brillantes de leurs lances. Nous voyons aussi leurs corps demi-nus luire aux rayons de la lune. Au bout de quelques instants, ceux qui étaient en tête atteignaient les buissons, faisaient halte, laissaient boire leurs animaux, puis, faisant demi-tour, gagnaient le milieu de la prairie au trot, et là, sautant à terre, déharnachaient leurs chevaux. Il devenait évident que leur intention était de camper là pour la nuit. Pendant près d'une heure, ils défilèrent ainsi, jusqu'à ce que deux cents guerriers fussent réunis dans la plaine sous nos yeux.

Nous observions tous leurs mouvements. Nous ne craignions pas d'être vus. Nos corps étaient cachés derrière les rochers et nos figures masquées par le feuillage des arbres du Pinon. Nous pouvions facilement voir et entendre tout ce qui se passait, les sauvages n'étant pas à plus de trois cents yards de notre poste. Ils commencent par attacher leurs chevaux à des piquets disposés en un large cercle, au loin dans la plaine. Là, l'herbe est plus longue et plus épaisse que dans le voisinage de la source. Ils détachent et rapportent avec eux les harnais, composés de brides en crin, de couvertures en cuir de buffalo et de peaux d'ours gris. Peu d'entre eux ont des selles. Les Indiens n'ont pas l'habitude de s'en servir dans les expéditions de guerre. Chaque homme plante sa lance dans le sol, et place, auprès de son bouclier, son arc et son carquois. Il étend à son côté une couverture de laine, ou une peau de bête, qui lui sert à la fois de tente et de lit. Les lances, bien alignées sur la prairie, y forment un front de plusieurs centaines de yards, et en un instant leur camp est formé avec une promptitude et une régularité à faire honte aux plus vieilles troupes. Leur camp est divisé en deux parties, correspondant à deux bandes: celle des Apaches et celle des Navajoes. La dernière est, de beaucoup, la moins nombreuse, et se trouve la plus éloignée, par rapport à nous. Nous entendons le bruit de leurs tomahawks attaquant les arbres du fourré au pied de la montagne, et nous les voyons retourner vers la plaine, chargés de fagots qu'ils empilent et qu'ils allument. Un grand nombre de feux brillent bientôt dans la nuit. Les sauvages s'assoient autour et font cuire leur souper. Nous pouvons distinguer les peintures dont sont ornés leurs visages et leurs poitrines nues. Il y en a de toutes les couleurs: les uns sont peints en rouge, comme s'ils étaient barbouillés de sang; d'autres en noir de jais. Ceux-ci ont la moitié de la figure peinte en blanc et l'autre moitié en rouge ou en noir. Ceux-là sont marqués comme des chiens de chasse, d'autres sont rayés et zébrés. Leurs joues et leurs poitrines sont tatouées de figures d'animaux: de loups, de panthères, d'ours, de buffalos et autres hideux hiéroglyphes, vivement éclairés par l'ardente flamme du bois de pin. Quelques-uns portent une main rouge peinte sur le coeur; un grand nombre étalent comme devise des têtes de mort ou des os en croix. Chacun d'eux a adopté un symbole correspondant à son caractère. Ce sont des écussons où la fantaisie joue le même rôle que dans le choix des armoiries que l'on voit sur les portières des voitures, sur les boutons des livrées, ou sur la médaille de cuivre du facteur de magasin. La vanité est de tous les pays, et les sauvages, comme les civilisés, ont aussi leurs hochets.

Mais qu'est-ce donc? des casques brillants, de cuivre et d'acier, avec des plumes d'autruche! Une telle coiffure à des sauvages! Où ont-ils pris cela? Aux cuirassiers de Chihuahua. Pauvres diables, tués dans quelque rencontre avec ces lanciers du désert.

La viande saignante crépite au feu sur des broches de bois de saule, les Indiens placent des noix du Pinon sous les cendres, et les en retirent grillées et fumantes; ils allument leur pipe de terre durcie, et lancent en l'air des nuages de fumée. Ils gesticulent en se racontant les uns aux autres leurs sanglantes aventures. Nous les entendons crier, causer et rire comme de vrais saltimbanques. Combien sont-ils différents des Indiens de la forêt! Pendant deux heures, nous suivons tous leurs mouvements et nous les écoutons. Enfin les hommes qui doivent garder les chevaux sont choisis et se dirigent vers la caballada; des Indiens, l'un après l'autre, étendent leurs peaux de bêtes, s'enroulent dans leurs couvertures et s'endorment. Les flammes cessent de briller, mais, à la lueur de la lune, nous pouvons distinguer les corps couchés des sauvages. Des formes blanches se meuvent au milieu d'eux; ce sont les chiens quêtant après les débris du souper. Ils courent çà et là, grondant l'un après l'autre, et aboyant aux coyotes qui rôdent à la lisière du camp. Plus loin, sur la prairie, les chevaux sont encore éveillés et occupés. Nous entendons le bruit de leurs sabots frappant le sol et le craquement de l'herbe touffue, sous leurs dents. D'espace en espace nous apercevons la forme droite d'un homme debout: ce sont les sentinelles de la caballada.


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