XXV

Nous dûmes nous préoccuper alors de notre propre situation. Les dangers et les difficultés dont nous étions entourés apparurent à nos yeux.

—Est-ce que les sauvages vont rester ici pour chasser?

Cette pensée sembla nous venir à tous au même instant, et nous échangeâmes des regards inquiets et consternés.

—Cela n'est pas improbable, dit Séguin à voix basse, et d'un ton grave; il est évident qu'ils ne sont pas approvisionnés de viande; et comment pourraient-ils sans cela entreprendre la traversée du désert? Ils chasseront ici ou plus loin. Pourquoi pas ici?

—S'il en est ainsi, nous sommes dans une jolie trappe! Interrompit un chasseur montrant successivement l'entrée de la gorge d'un côté et la montagne de l'autre.—Comment sortirons-nous d'ici? Je serais vraiment curieux de le savoir.

Nos yeux suivirent les gestes de celui qui parlait. En face de l'ouverture de la ravine, à moins de cent yards de distance des rochers qui en obstruaient l'entrée, nous apercevions la ligne du camp des Indiens. Plus près encore, il y avait une sentinelle. On n'aurait pu s'aventurer à sortir, la sentinelle fût-elle endormie, sans s'exposer à rencontrer les chiens qui rôdaient en foule dans le camp. Derrière nous, la montagne se dressait verticalement comme un mur. Elle était inaccessible. Nous étions positivement dans une trappe.

—Carraï! s'écria un des hommes, nous allons crever de faim et de soif s'ils restent ici pour chasser!

—Ça sera encore plus tôt fait de nous, reprit un autre, s'il leur prend fantaisie de pénétrer dans la gorge!

Cette hypothèse pouvait se réaliser, bien qu'il y eût peu d'apparence. Le ravin formait une espèce de cul-de-sac qui entrait de biais dans la montagne et se terminait à un mur de rochers. Rien ne pouvait attirer nos ennemis dans cette direction, à moins, toutefois, qu'ils ne vinssent y chercher des noix du Pinon. Quelques-uns de leurs chiens aussi ne pouvaient-ils pas venir de ce côté, en quête de gibier, ou attirés par l'odeur de nos chevaux? Tout cela était possible, et chacune de ces probabilités nous faisait frissonner.

—S'ils ne nous découvrent pas, dit Séguin, cherchant à nous rassurer, nous pourrons vivre un jour ou deux avec des noix de pin. Quand les noix nous feront défaut, nous tuerons un de nos chevaux. Quelle quantité d'eau avons-nous?

—Nous avons de la chance, capitaine, nos outres sont presque pleines.

—Mais nos pauvres bêtes? Il n'y aura pas de quoi les abreuver.

—Il n'y a pas à craindre la soif tant que nous aurons de cela, dit El-Sol, regardant à terre et indiquant du pied une grosse masse arrondie qui croissait parmi les rochers: c'était un cactus sphéroïdal. Voyez, continua-t-il, il y en a par centaines.

Tout le monde comprit ce qu'El-Sol voulait dire, et les regards se reposèrent avec satisfaction sur les cactus.

—Camarades, reprit Séguin, il ne sert à rien de nous désoler. Que ceux qui peuvent dormir dorment. Il suffit de poser une sentinelle là-bas et une autre ici. Allez, Sanchez! Et le chef indiqua en bas de la ravine un poste d'où on pouvait surveiller l'entrée.

La sentinelle s'éloigna, et prit son poste en silence. Les autres descendirent, et, après avoir visité les muselières des chevaux, retournèrent à la station de la vedette placée sur la crête. Là, nous nous roulâmes dans nos couvertures, et, nous étendant sur les rochers, nous nous endormîmes pour le reste de la nuit.

Avant le jour, nous sommes tous sur pied, et nous guettons à travers le feuillage avec un vif sentiment d'inquiétude. Le camp des Indiens est plongé dans le calme le plus profond. C'est mauvais signe! S'ils avaient dû partir, ils auraient été debout plus tôt. Ils ont l'habitude de se mettre en route avant l'aube. Ces symptômes augmentent nos alarmes. Une lueur grise commence à se répandre sur la prairie. Une bande blanche se montre à l'horizon, du côté de l'Orient. Le camp se réveille. Nous entendons des voix. Des formes noires s'agitent au milieu des lances plantées verticalement dans le sol. Des sauvages gigantesques traversent la plaine. Des peaux de bêtes couvrent leurs épaules et les protègent contre l'air vif du matin. Ils portent des fagots. Ils rallument les feux. Nos hommes causent à voix basse, étendus sur les rochers et suivant de l'oeil tous leurs mouvements.

—Il est évident qu'ils ont l'intention de faire séjour ici.

—Oui, ça y est; c'est sûr et certain! Fichtre! je voudrais bien savoir combien de temps ils vont y rester.

—Trois jours au moins; peut-être cinq ou six.

—B…igre de chien! nous serons flambés avant qu'il n'en soit passé la moitié!

—Que diable auraient-ils à faire ici si longtemps? Je parie, moi, qu'ils vont filer aussitôt qu'ils pourront.

—Sans doute; mais pourront-ils partir plus tôt?

—Ils ont bien assez d'un jour pour ramasser toute la viande dont ils ont besoin. Voyez! il y a là-bas des buffalos en masse. Regardez! là-bas, tout là-bas!

Et celui qui parlait montrait des silhouettes noires qui se détachaient sur le ciel brillant. C'était un troupeau de buffalos.

—C'est juste. En moins d'une demi-journée, ils auront abattu autant de viande qu'ils en veulent. Mais comment la feront-ils sécher en moins de trois jours. C'est là ce que je serais bien aise de savoir.

—Es verdad!dit un des Mexicains, un cibolero;tres dias, al menos!

—Oui, messieurs! Et gare si le soleil nous joue le mauvais tour de ne pas se montrer.

Ces propos sont échangés entre deux ou trois hommes qui parlent à voix basse, mais assez haut cependant pour que nous les entendions. Ils nous révèlent une nouvelle face de la question, que nous n'avions pas encore envisagée. Si les Indiens restent là jusqu'à ce que leurs viandes soient séchées, nous sommes grandement exposés à mourir de soif ou à être découverts dans notre cachette. Nous savons que l'opération du dessèchement de la viande de buffalo demande trois jours, avec un bon soleil, comme un chasseur l'a insinué. Cela, joint à une première journée employée à la chasse, nous fait quatre jours d'emprisonnement dans le ravin! La perspective est redoutable. Nous pressentons les atroces et mortelles tortures de la soif. La famine n'est pas à craindre; nos chevaux sont là et nous avons nos couteaux. Ils nous fourniront de la viande, au besoin, pour plusieurs semaines. Mais les cactus suffiront-ils à calmer la soif des hommes et des bêtes pendant trois ou quatre jours? C'est là une question que personne ne peut résoudre. Le cactus a souvent soulagé un chasseur pendant quelque temps; il lui a rendu les forces nécessaires pour gagner un cours d'eau, mais plusieurs jours! L'épreuve ne tarde pas à commencer. Le jour s'est levé; les Indiens sont sur pied. La moitié d'entre eux détachent les chevaux de leurs piquets et les conduisent à l'eau. Ils ajustent les brides, prennent leurs lances, bandent leurs arcs, mettent le carquois sur leurs épaules et sautent à cheval. Après une courte consultation, ils se dirigent au galop vers l'est. Une demi-heure après, nous les voyons poursuivant les buffalos à travers la prairie, les perçant de leurs flèches et les traversant de leurs longues lances. Ceux qui sont restent au camp mènent leurs chevaux à la source, et les reconduisent dans la prairie. Puis ils abattent de jeunes arbres, pour alimenter les feux. Voyez! les voilà qui enfoncent de longues perches dans la terre, et qui tendent des cordes de l'une à l'autre. Dans quel but? Nous ne le savons que trop.

—Ah! regardez là-bas! murmure un des chasseurs en voyant ces préparatifs; là-bas, les cordes à sécher la viande! Maintenant, il n'y a pas à dire, nous voilà en cage pour tout de bon.

—Por todos los santos, es verdad!

—Caramba! carajo! chingaro!grommelle le cibolero qui voit parfaitement ce que signifient ces perches et ces cordes.

Nous observons avec un intérêt fiévreux tous les mouvements des sauvages. Le doute ne nous est plus permis. Ils se disposent à rester là plusieurs jours. Les perches dressées présentent un développement de plus de cent yards, devant le front du campement. Les sauvages attendent le retour de leurs chasseurs. Quelques-uns montent à cheval et se dirigent au galop vers la battue des buffalos qui fuient au loin dans la plaine. Nous regardons à travers les feuilles en redoublant de précautions, car le jour est éclatant, et les yeux perçants de nos ennemis interrogent tous les objets qui les entourent. Nous parlons à voix basse, bien que la distance rende, à la rigueur, cette précaution superflue; mais, dans notre terreur, il nous semble que l'on peut nous entendre. L'absence des chasseurs indiens a duré environ deux heures. Nous les voyons maintenant revenir à travers la prairie, par groupes séparés. Ils s'avancent lentement. Chacun d'eux porte une charge devant lui, sur le garrot de son cheval. Ce sont de larges masses de chair rouge, fraîchement dépouillée et fumante. Les uns portent les côtes et les quartiers, les autres les bosses, ceux-ci les langues, les coeurs, les foies, lespetits morceaux, enveloppés dans les peaux des animaux tués. Ils arrivent au camp et jettent leurs chargements sur le sol. Alors commence une scène de bruit et de confusion. Les sauvages courent çà et là, criant, bavardant, riant et sautant. Avec leurs longs couteaux à scalper, ils coupent de larges tranches et les placent sur les braises ardentes, ils découpent les bosses, et enlèvent la graisse blanche et remplissent des boudins. Ils déploient les foies bruns qu'ils mangent crus. Ils brisent les os avec leurs tomahawks, et avalent la moelle savoureuse. Tout cela est accompagné de cris, d'exclamations, de rires bruyants et de folles gambades. Cette scène se prolonge pendant plus d'une heure. Une troupe fraîche de chasseurs monte à cheval et part. Ceux qui restent découpent la viande en longues bandes qu'ils accrochent aux cordes préparées dans ce but. Ils la laissent ainsi pour être transformée entasajopar l'action du soleil. Nous savons ce qui nous attend; le péril est extrême; mais des hommes comme ceux qui composent la bande de Séguin ne sont pas gens à abandonner la partie tant qu'il reste une ombre d'espoir. Il faut qu'un cas soit bien désespéré pour qu'ils se sentent à bout de ressources.

—Il n'y a pas besoin de nous tourmenter tant que nous ne sommes pas atteints dans nos oeuvres vives, dit un des chasseurs.

—Si c'est être atteint dans ses oeuvres vives que d'avoir le ventre creux, réplique un autre, je le suis, et ferme. Je mangerais un âne tout cru, sans lui ôter la peau.

—Allons, garçons, réplique un troisième, ramassons des noix de pin et régalons-nous.

Nous suivons cet avis et nous nous mettons à la recherche des noix. A notre grand désappointement, nous découvrons que ce précieux fruit est assez rare. Il n'y a pas sur la terre ou sur les arbres de quoi nous soutenir pendant deux jours.

—Par le diable! s'écrie un des hommes, nous serons forcés de nous en prendre à nos bêtes.

—Soit, mais nous avons encore le temps, nous attendrons que nous nous soyons un peu rongé les poings avant d'en venir là.

On procède à la distribution de l'eau qui se fait dans une petite tasse. Il n'en reste plus guère dans les outres, et nos pauvres chevaux souffrent.

—Occupons-nous d'eux, dit Séguin, se mettant en devoir d'éplucher un cactus avec son couteau.

Chacun de nous en fait autant et enlève soigneusement les côtes et les piquants. Un liquide frais et gommeux coule des tissus ouverts. Nous arrachons, en brisant leurs courtes queues, les boules vertes des cactus, nous les portons dans le fourré et les plaçons devant nos animaux. Ceux-ci s'emparent avidement de ces plantes succulentes, les broient entre les dents et avalent le jus et les fibres. Ils y trouvent à boire et à manger. Dieu merci! nous pouvons espérer de les sauver. Nous renouvelons la provision devant eux jusqu'à ce qu'ils en aient assez. Deux sentinelles sont entretenues en permanence, l'une sur la crête de la colline, l'autre en vue de l'ouverture du défilé. Les autres restent dans le ravin, et cherchent, sur les flancs, les fruits coniques du Pinon. C'est ainsi que se passe notre première journée. Jusqu'à une heure très-avancée de la soirée, nous voyons les chasseurs Indiens rentrer dans le camp apportant leur charge de chair de buffalo. Les feux sont partout allumés, et les sauvages, assis autour, passent presque toute la nuit à faire des grillades et à manger. Le lendemain, ils ne se lèvent que très-tard. C'est un jour de repos et de paresse; la viande pend aux cordes, et ils ne peuvent qu'attendre la fin de l'opération. Ils flânent dans le camp; ils arrangent leurs brides et leurs lassos, ou passent la visite de leurs armes. Ils mènent boire leurs chevaux et les reconduisent au milieu de l'herbe fraîche. Plus de cent d'entre eux sont incessamment occupés à faire griller de larges tranches de viandes, et à les manger. C'est un festin perpétuel. Leurs chiens sont fort affairés aussi, après les os dépouillés. Ils ne quitteront probablement pas cette curée, et nous n'avons pas à craindre qu'ils viennent rôder du côté de la ravine tant qu'ils seront ainsi attablés. Cela nous rassure un peu. Le soleil est chaud pendant toute la seconde journée, et nous rôtit dans notre ravin desséché. Cette chaleur redouble notre soif; mais nous sommes loin de nous en plaindre, car elle hâtera le départ des sauvages. Vers le soir, letasajocommence à prendre une teinte brune et à se racornir. Encore un jour comme cela, et il sera bon à empaqueter. Notre eau est épuisée; nous suçons les feuilles succulentes du cactus, dont l'humidité trompe notre soif, sans pourtant l'apaiser. La faim se fait sentir de plus en plus vive. Nous avons mangé toutes les noix de pin, et il ne nous reste plus qu'à tuer un de nos chevaux.

—Attendons jusqu'à demain, propose-t-on. Laissons encore une chance aux pauvres bêtes. Qui sait ce qui peut arriver demain matin?

Cette proposition est acceptée. Il n'y a pas un chasseur qui ne regarde la perte de son cheval comme un des plus grands malheurs qui puisse l'atteindre dans la prairie. Dévorés par la faim, nous nous couchons, attendant la venue du troisième jour. Le matin arrive, et nous grimpons comme d'habitude à notre observatoire.

Les sauvages dorment tard comme la veille; mais ils se lèvent enfin, et, après avoir fait boire leurs chevaux, recommencent à faire cuire de la viande. L'aspect des tranches saignantes, des côtes juteuses fumant sur la braise, l'odeur savoureuse que nous apporte la brise surexcitent notre faim jusqu'à la rendre intolérable. Nous ne pouvons pas résister plus longtemps. Il faut qu'un cheval meure! Lequel? La loi de la montagne en décidera. Onze cailloux blancs et un noir sont placés dans un seau vide; l'un après l'autre nous sommes conduits auprès, les yeux bandés. Je tremble, en mettant la main dans le vase autant que s'il s'agissait de ma propre vie.

—Grâce soit rendue au ciel! mon brave Moro est sauvé!…

Un des Mexicains a pris la pierre noire.

—Nous avons de la chance! s'écria un chasseur, un bon mustang bien gras vaut mieux qu'un boeuf maigre.

En effet, le cheval désigné par le sort est très-bien en chair. Les sentinelles sont replacées, et nous nous dirigeons vers le fourré pour exécuter la sentence. On s'approche de la victime avec précaution; on l'attache à un arbre, et on lui met des entraves aux quatre jambes pour qu'elle ne puisse se débattre. On se propose de la saigner à blanc. Le cibolero a dégainé son long couteau; un homme se tient prêt à recevoir dans un seau le précieux liquide, le sang. Quelques-uns, munis de tasses, se préparent à boire aussitôt que le sang coulera. Un bruit inusité nous arrête court. Nous regardons à travers les feuilles. Un gros animal gris, ressemblant à un loup, est sur la lisière du fourré et nous regarde. Est-ce un loup? Non; c'est un chien indien. L'exécution est suspendue, chacun de nous s'arme de son couteau. Nous nous approchons doucement de l'animal; mais il se doute de nos intentions, pousse un sourd grognement, et court vers l'extrémité du défilé. Nous le suivons des yeux. L'homme en faction est précisément le propriétaire du cheval voué à la mort. Le chien ne peut regagner la plaine qu'en passant près de lui, et le Mexicain se tient, la lance en arrêt, prêt à le recevoir. L'animal se voit coupé, il se retourne et court en arrière; puis, prenant un élan désespéré, il essaie de franchir la vedette. Au même moment il pousse un hurlement terrible. Il est empalé sur la lance. Nous nous élançons vers la crête pour voir si le hurlement a attiré l'attention des sauvages. Aucun mouvement inusité ne se manifeste parmi eux; ils n'ont rien entendu. Le chien est dépecé et dévoré avant que la chair palpitante ait eu le temps de se refroidir! Le cheval est préservé. La récolte des cactus rafraîchissants pour nos bêtes nous occupe pendant quelque temps. Quand nous retournons à notre observatoire, un joyeux spectacle s'offre à nos yeux. Les guerriers assis autour des feux renouvellent les peintures de leurs corps. Nous savons ce que cela veut dire. Letasajoest devenu noir. Grâce au soleil brûlant il sera bientôt bon à empaqueter. Quelques-uns des Indiens s'occupent à empoisonner les pointes de leurs flèches. Ces symptômes raniment notre courage. Ils se mettront bientôt en marche, sinon cette nuit, demain au point du jour. Nous nous félicitons réciproquement, et suivons de l'oeil tous les mouvements du camp. Nos espérances s'accroissent à la chute du jour. Ah! voici un mouvement inaccoutumé. Un ordre a été donné. Voilà!

—Mira! Mira!—See!—Look! look!—Tous les chasseurs s'exclament à la fois, mais à voix basse.

—Par le grand diable vivant! ils vont partir à la brune.

Les sauvages détachent letasajoet le mettent en rouleaux. Puis, chaque homme se dirige vers son cheval, les piquets sont arrachés: les bêtes menées à l'eau; on les bride, on les harnache et on les sangle. Les guerriers prennent leurs lances, endossent leur carquois, ramassent leurs boucliers et leurs arcs, et sautent légèrement à cheval. Un moment après, leur file est formée avec la rapidité de la pensée, et, reprenant leur sentier, ils se dirigent, un par un, vers le sud. La troupe la plus nombreuse est passée. La plus petite, celle des Navajoes, suit la même route. Non, cependant! cette dernière oblique soudainement vers la gauche et traverse la prairie, se dirigeant à l'est, vers la source de l'Ojo de Vaca.

[Note 1:Diggers, mot à mot: homme qui creuse, fossoyeur. C'est une race particulière de sauvage de ces montagnes.]

Notre premier mouvement fut de nous précipiter au bas de la côte, vers la source, pour y satisfaire notre soif, et vers la plaine pour apaiser notre faim avec les os dépouillés de viandes dont le camp était jonché. Néanmoins, la prudence nous retint.

—Attendez qu'ils aient disparu, dit Garey. Ils seront hors de vue en trois sauts de chèvre.

—Oui, restons ici un instant encore, ajoute un autre; quelques-uns peuvent avoir oublié quelque chose et revenir sur leurs pas.

Cela n'était pas impossible, et, bien qu'il nous en coûtât, nous nous résignâmes à rester quelque temps encore dans le défilé. Nous descendîmes au fourré pour faire nos préparatifs de départ: seller nos chevaux et les débarrasser des couvertures dont leurs têtes étaient emmaillotées. Pauvres bêtes! Elles semblaient comprendre que nous allions les délivrer. Pendant ce temps, notre sentinelle avait gagné le sommet de la colline pour surveiller les deux troupes, et nous avertir aussitôt que les Indiens auraient disparu.

—Je voudrais bien savoir pourquoi les Navajoes vont par l'Ojo de Vaca, dit notre chef d'un air inquiet; il est heureux que nos camarades ne soient pas restés là.

—Ils doivent s'ennuyer de nous attendre où ils sont, ajouta Garey, à moins qu'ils n'aient trouvé dans les mesquites plus de queues noires que je ne me l'imagine..

—Vaya!s'écria Sanchez, ils peuvent rendre grâce à laSantissimade ne pas être restés avec nous. Je suis réduit à l'état de squeletteMira! Carraï!

Nos chevaux étaient sellés et bridés nos lassos accrochés; la sentinelle ne nous avait point encore avertis. Notre patience était à bout.

—Allons! dit l'un de nous, avançons: ils sont assez loin maintenant. Ils ne vont pas s'amuser à revenir en arrière tout le long de la route. Ce qu'ils cherchent est devant eux, je suppose. Par le diable! le butin qui les tente est assez beau!

Nous ne pûmes y tenir plus longtemps. Nous hélâmes la sentinelle. Elle n'apercevait plus que les têtes dans le lointain.

—Cela suffit, dit Séguin, venez; emmenez les chevaux!

Les hommes s'empressèrent d'obéir, et nous courûmes vers le fond de la ravine, avec nos bêtes. Un jeune homme, lepueblodomestique de Séguin, était à quelques pas devant. Il avait hâte d'arriver à la source. Au moment où il atteignit l'ouverture de la gorge, nous le vîmes se jeter à terre avec toutes les apparences de l'effroi, tirant son cheval en arrière et s'écriant:

—Mi amo! mi amo! todavia son!(Monsieur! monsieur! Ils sont encore là!)

—Qui? demande Séguin, se portant rapidement en avant.

—Les Indiens! monsieur! les Indiens!

—Vous êtes fou! Où les voyez-vous?

—Dans le camp, monsieur. Regardez là-bas!

Je suivis Séguin vers les rochers qui masquaient l'entrée du défilé. Nous regardâmes avec précaution par-dessus. Un singulier tableau s'offrit à nos yeux. Le camp était dans l'état où les Indiens l'avaient laissé, les perches encore debout. Les peaux velues de buffalos, les os empilés, couvraient la plaine; des centaines de coyotes rôdaient çà et là, grondant l'un après l'autre, ou s'acharnant à poursuivre tel d'entre eux qui avait trouvé un meilleur morceau que ses compagnons. Les feux continuaient à brûler, et les loups, galopant à travers les cendres, soulevaient des nuages jaunes. Mais il y avait quelque chose de plus extraordinaire que tout cela, quelque chose qui me frappa d'épouvante. Cinq ou six formes quasi humaines s'agitaient auprès des feux, ramassant les débris de peaux et d'os, et les disputant aux loups qui hurlaient en foule tout autour d'eux. Cinq ou six autres figures semblables, assises autour d'un monceau de bois allumé, rongeaient silencieusement des côtes à moitié grillées! Étaient-ce donc des… en vérité, c'étaient bien des êtres humains! Ce ne fut pas sans une profonde stupéfaction que je considérai ces corps rabougris et ridés, ces bras longs comme ceux d'un singe, ces têtes monstrueuses et disproportionnées d'où pendaient des cheveux noirs et sales, tortillés comme des serpents. Un ou deux paraissaient avoir un lambeau de vêtement, quelque vieux haillon déchiré. Les autres étaient aussi nus que les bêtes fauves qui les entouraient; nus de la tête aux pieds. C'était un spectacle hideux que celui de ces espèces de démons noirs accroupis autour des feux, tenant au bout de leurs longs bras ridés des os à moitié décharnés dont ils arrachaient la viande avec leurs dents brillantes. C'était horrible à voir, et il se passa quelques instants avant que l'étonnement me permit de demander, qui ou quoi ils pouvaient être. Je pus enfin articuler ma question.

—Los Yamparicos, répondit lecibolero.

—Les quoi? demandai-je encore.

—Los Indios Yamparicos, señor.

—Les Diggers, les Diggers dit un chasseur croyant mieux expliquer ainsi l'étrange apparition.

—Oui, ce sont des Indiens Diggers, ajouta Séguin. Avançons. Nous n'avons rien à craindre d'eux.

—Mais nous avons quelque chose à gagner avec eux, ajouta un des chasseurs, d'un air significatif. La peau du crâne d'un Digger se paie aussi bien qu'une autre, tout autant que celle d'un chef Pache.

—Que personne ne fasse feu! dit Séguin d'un ton ferme. Il est trop tôt encore: regardez là-bas!

Et il montra au bout de la plaine deux ou trois objets brillants, les casques des guerriers qui s'éloignaient, et qu'on apercevait encore au-dessus de l'herbe.

—Et comment pourrons-nous les prendre, alors, capitaine? demanda le chasseur. Ils nous échapperont dans les rochers; ils vont fuir comme des chiens effrayés.

—Mieux vaut les laisser partir, les pauvres diables! dit Séguin, semblant désirer que le sang ne fût pas ainsi répandu inutilement.

—Non pas, capitaine, reprit le même interlocuteur. Nous ne ferons pas feu; mais nous les attraperons, si nous pouvons, sans cela. Garçons, suivez-moi, par ici!

Et l'homme allait diriger son cheval à travers les roches éparpillées, de manière à passer inaperçu entre les nains et la montagne. Mais il fut trompé dans son attente; car au moment où El-Sol et sa soeur se montrèrent à l'ouverture, leurs vêtements brillants frappèrent les yeux des Diggers. Comme des daims effarouchés, ceux-ci furent aussitôt sur pied et coururent ou plutôt volèrent vers le bas de la montagne. Les chasseurs se lancèrent au galop pour leur couper le passage; mais il était trop tard. Avant qu'ils pussent les joindre, les Diggers avaient disparu dans une crevasse, et on les voyait grimper comme des chamois, le long des rochers à pic, à l'abri de toute atteinte. Un seul des chasseurs, Sanchez, réussit à faire une prise. Sa victime avait atteint une saillie élevée, et rampait tout le long, lorsque le lasso du toréador s'enroula autour de son cou. Un moment après, son corps se brisait sur le roc! Je courus pour le voir: il était mort sur le coup. Son cadavre ne présentait plus qu'une masse informe, d'un aspect hideux et repoussant.

Le chasseur, sans pitié, s'occupa fort peu de tout cela. Il lança une grossière plaisanterie, se pencha vers la tête de sa victime, et, séparant la peau du crâne, il fourra le scalpel tout sanglant et tout fumant dans la poche de sescalzoneros.

Après cet épisode, nous nous précipitâmes vers la source, et, mettant pied à terre, nous laissâmes nos chevaux boire à discrétion. Nous n'avions pas à craindre qu'ils fussent tentés de s'éloigner. Autant qu'eux, nous étions pressés de boire; et, nous glissant parmi les branches, nous nous mimes à puiser de l'eau à pleines tasses. Il semblait que nous ne pourrions jamais venir à bout de nous désaltérer; mais un autre besoin aussi impérieux nous fit quitter la source, et nous courûmes vers le camp, à la recherche des moyens d'apaiser notre faim. Nos cris mirent en fuite les coyotes et les loups blancs, que nous achevâmes de chasser à coups de pierres. Au moment où nous allions ramasser les débris souillés de poussière, une exclamation étrange d'un des chasseurs nous fit brusquement tourner les yeux.

—Malaray, camarados; mira el arco!

Le Mexicain qui proférait ces mots montrait un objet gisant à ses pieds, sur le sol. Nous fûmes bientôt près de lui.

—Caspita!s'écria encore cet homme, c'est un arc blanc!

—Un arc blanc, de par le diable! répéta Garey.

—Un arc blanc! crièrent plusieurs autres, considérant l'objet avec un air d'étonnement et d'effroi.

—C'est l'arc d'un grand guerrier, je le certifie, dit Garey.

—Oui, ajouta un autre, et son propriétaire ne manquera pas de revenir pour le chercher aussitôt que… Sacredié! Regardez là-bas! Le voilà qui vient, par les cinquante mille diables!

Nos yeux se portèrent tous ensemble à l'extrémité de la prairie, à l'est, du côté qu'indiquait celui qui venait de parler. Tout au bout de l'horizon on voyait poindre comme une étoile brillante en mouvement. C'était tout autre chose; un regard nous suffit pour reconnaître un casque qui réfléchissait les rayons du soleil et qui suivait les mouvements réguliers d'un cheval au galop.

—Aux saules! enfants! aux saules! cria Séguin. Laissez l'arc! laissez-le à la place où il était. A vos chevaux! emmenez-les! leste! leste!

En un instant chacun de nous tenait son cheval par la bride et le guidait ou plutôt le traînait vers le fourré de saules. Là nous nous mimes en selle pour être prêts à tout événement, et restâmes immobiles, guettant à travers le feuillage.

—Ferons-nous feu quand il approchera, capitaine? Demanda un des hommes.

—Non.

—Nous pouvons le prendre aisément, quand il se baissera pour prendre son arc.

—Non, sur votre vie!

—Que faut-il faire alors, capitaine?

—Laissez-le prendre son arc et s'en aller! répondit Séguin.

—Pourquoi ça, capitaine? pourquoi donc ça?

—Insensés! vous ne voyez pas que toute la tribu serait sur nos talons avant le milieu de la nuit? Êtes-vous fous? Laissez-le aller. Il peut ne pas reconnaître nos traces, puisque nos chevaux ne sont pas ferrés: s'il ne les voit pas, laissez-le aller comme il sera venu, je vous le dis.

—Mais que ferons-nous, s'il jette les yeux de ce côté?

Garey, en disant cela, montrait les rochers situés au pied de la montagne.

—Malédiction! le Digger! s'écria Séguin en changeant de couleur.

Le cadavre était tout à fait en vue sur le devant des rochers; le crâne sanglant tourné en l'air et vers le dehors de telle sorte qu'il ne pouvait manquer de frapper les yeux d'un homme venant du côté de la plaine. Quelques coyotes avaient déjà grimpé sur la plate-forme où était le cadavre, et flairaient tout autour, semblant hésiter devant cette masse hideuse.

—Il ne peut pas manquer de le voir, capitaine, ajouta le chasseur.

—S'il le voit, il faudra nous en défaire par la lance ou par le lasso, ou le prendre vivant. Que pas un coup de fusil ne soit tiré. Les Indiens pourraient encore l'entendre, et seraient sur notre dos avant que nous eussions fait le tour de la montagne. Non! mettez vos fusils en bandoulière! Que ceux qui ont des lances et des lassos se tiennent prêts.

—Quand devrons-nous charger, capitaine?

—Laissez-moi le soin de choisir le moment. Peut-être mettra-t-il pied à terre pour ramasser son arc, ou bien il viendra à la source pour faire boire son cheval. Dans ce cas, nous l'entourerons. S'il voit le corps du Digger, il s'en approchera, peut-être, pour l'examiner de plus près. Dans ce cas encore, nous pourrons facilement lui couper le chemin. Ayez patience! je vous donnerai le signal..

Pendant ce temps, le Navajo arrivait au grand galop. A la fin du dialogue précédent, il n'était plus qu'à trois cents yards de la source, et avançait sans ralentir son allure. Les yeux fixés sur lui, nous gardions le silence et retenions notre respiration. L'homme et le cheval captivaient tous deux notre attention. C'était un beau spectacle. Le cheval était un mustang à large encolure, noir comme le charbon, aux yeux ardents, aux naseaux rouges et ouverts. Sa bouche était pleine d'écume, et de blancs flocons marbraient son cou, son poitrail et ses épaules. Il était couvert de sueur, et on voyait reluire ses flancs vigoureux à chacun des élans de sa course. Le cavalier était nu jusqu'à la ceinture; son casque et ses plumes, quelques ornements qui brillaient sur son cou, sur sa poitrine et à ses poignets, interrompaient seuls cette nudité. Une sorte de tunique, de couleur voyante, toute brodée, couvrait ses hanches et ses cuisses. Les jambes étaient nues à partir du genou, et les pieds chaussés de mocassins qui emboîtaient étroitement la cheville. Différent en cela des autres Apaches, il n'avait point de peinture sur le corps, et sa peau bronzée resplendissait de tout l'éclat de la santé. Ses traits étaient nobles et belliqueux, son oeil fier et perçant, et sa longue chevelure noire qui pendait derrière lui allait se mêler à la queue de son cheval. Il était bien assis, sur une selle espagnole, sa lance, posée sur l'étrier et reposant légèrement contre son bras droit. Son bras gauche était passé dans les brassards d'un bouclier blanc, et un carquois plein de flèches emplumées se balançait sur son épaule. C'était un magnifique spectacle que de voir ce cheval et ce cavalier se détachant sur le fond vert de la prairie; un tableau qui rappelait plutôt un des héros d'Homère qu'un sauvage de l'Ouest.

—Wagh! s'écria un des chasseurs à voix basse, comme ça brille! regarde cette coiffure, c'est comme une braise.

—Oui, répliqua Garey, nous pouvons remercier ce morceau de métal. Nous serions dans la nasse où il est maintenant, si nous ne l'avions pas aperçu à temps. Mais, continua le trappeur, sa voix prenant un accent d'exclamation, Dacoma! par l'Éternel c'est Dacoma, le second chef des Navajoes!

Je me tournai vers Séguin pour voir l'effet de cette annonce. Le Maricopa était penché vers lui et lui parlait à voix basse, dans une langue inconnue, en gesticulant avec énergie. Je saisis le nom deDacomaprononcé, avec une expression de haine féroce, par le chef indien qui, au même instant, montrait le cavalier qui avançait toujours.

—Eh bien, alors, repartit Séguin, paraissant céder aux voeux de l'autre, nous ne le laisserons pas échapper, qu'il voie ou non nos traces. Mais ne faites pas usage de votre fusil; les Indiens ne sont pas à plus de dix milles d'ici; ils sont encore là-bas, derrière ce pli de terrain. Nous pourrons aisément l'entourer; si nous le manquons de cette façon, je me charge de l'atteindre avec mon cheval et en voici encore un autre qui le gagnera de vitesse.

Séguin, en disant ces derniers mots, indiquait Moro.

—Silence, continua-t-il, baissant la voix. Ssschht!

Il se fit un silence de mort. Chacun pressait son cheval entre ses genoux comme pour lui commander l'immobilité. Le Navajo avait atteint la limite du camp abandonné et inclinant vers la gauche, il galopait obliquement, écartant les loups sur son passage. Il était penché d'un côté, son regard cherchant à terre. Arrivé en face de notre embuscade, il découvrit l'objet de ses recherches, et dégageant son pied de l'étrier, dirigea son cheval de manière à passer auprès. Puis, sans retenir les rênes, sans ralentir son allure, il se baissa jusqu'à ce que les plumes de son casque balayassent la terre et, ramassant l'arc, se remit immédiatement en selle.

—Superbe! s'écria le toréador.

—Par le diable! c'est dommage de le tuer, murmura un chasseur; et un sourd murmure d'admiration se fit entendre au milieu de tous ces hommes.

Après quelque temps de galop, l'Indien fit brusquement volte-face et il était sur le point de repartir, quand son regard fut attiré par le crâne sanglant du Yamparico. Sous la secousse des rênes, son cheval ploya les jarrets jusqu'à terre, et l'Indien resta immobile, considérant le corps avec surprise.

—Superbe! superbe! s'écria encore Sanchez.Caramba, il est superbe!

C'était en effet un des plus beaux tableaux que l'on pût voir. Le cheval avec sa queue étalée à terre, la crinière hérissée et les naseaux fumants, frémissant de tout son corps sous le geste de son intrépide cavalier; le cavalier lui-même avec son casque brillant, aux plumes ondoyantes, sa peau bronzée, son port ferme et gracieux et l'oeil fixé sur l'objet qui causait son étonnement.

C'était, comme Sanchez l'avait dit, un magnifique tableau, une statue vivante, et nous étions tous frappés d'admiration en le regardant. Pas un de nous, à une exception près cependant, n'aurait voulu tirer le coup destiné à jeter cette statue en bas de son piédestal. Le cheval et l'homme restèrent quelques moments dans cette attitude. Puis la figure du cavalier changea tout à coup d'expression. Il jeta autour de lui un regard inquisiteur et presque effrayé. Ses yeux s'arrêtèrent sur l'eau encore troublée par suite du piétinement de nos chevaux. Un coup d'oeil lui suffit; et, sous une nouvelle secousse de la bride, le cheval se releva et partit au galop à travers la prairie. Au même instant, le signal de charger nous était donné et, nous élançant en avant, nous sortions du fourré tous ensemble. Nous avions à traverser un petit ruisseau. Séguin était à quelques pas devant; je vis son cheval butter, broncher sur la rive et tomber, sur le flanc, dans l'eau! Tous les autres franchirent l'obstacle. Je ne m'arrêtai pas pour regarder en arrière; la prise de l'Indien était une question de vie ou de mort pour nous tous. J'enfonçai l'éperon vigoureusement, continuant la poursuite. Pendant quelque temps, nous galopâmes de front en groupe serré. Quant nous fûmes au milieu de la plaine, nous vîmes l'Indien, à peu près à douze longueurs de cheval de nous, et nous nous aperçûmes avec inquiétude qu'il conservait sa distance, si même il ne gagnait pas un peu. Nous avions oublié l'état de nos animaux: affaiblis par la diète, engourdis par un repos si prolongé dans le ravin, et, pour comble, sortant de boire avec excès.

La vitesse supérieure de Moro me fit bientôt prendre la tête de mes compagnons. Seul, El-Sol était encore devant moi, je le vis préparer son lasso, le lancer et donner la secousse; mais le noeud revint frapper les flancs de son cheval: il avait manqué son coup. Pendant qu'il rassemblait sa courroie, je le dépassai et je pus lire sur sa figure l'expression du chagrin et du désappointement. Mon arabe s'échauffait à la poursuite, et j'eus bientôt pris une grande avance sur mes camarades. Je me rapprochais de plus en plus du Navajo; bientôt nous ne fûmes plus qu'à une douzaine de pas l'un de l'autre. Je ne savais comment faire. Je tenais mon rifle à la main et j'aurais pu facilement tirer sur l'Indien par derrière, mais je me rappelais la recommandation de Séguin et nous étions encore plus près de l'ennemi; je ne savais même pas trop si nous n'étions pas déjà en vue de la bande. Je n'osai donc faire feu. Me servirais-je de mon couteau? essaierais-je de désarçonner mon ennemi avec la crosse de mon fusil? Pendant que je débattais en moi-même cette question, Dacoma, regardant par-dessus son épaule, vit que j'étais seul près de lui. Immédiatement il fit volte-face et mettant sa lance en arrêt, vint sur moi au galop. Son cheval paraissait obéir à la voix et à la pression des genoux sans le secours des rênes. A peine eus-je le temps de parer, avec mon fusil, le coup qui m'arrivait en pleine poitrine. Le fer, détourné, m'atteignit au bras et entama les chairs. Mon rifle, violemment choqué par le bois de la lance, échappa de mes mains. La blessure, la secousse et la perte de mon arme m'avaient dérangé dans le maniement de mon cheval et il se passa quelques instants avant que je pusse saisir la bride pour le faire retourner. Mon antagoniste, lui, avait fait demi-tour aussitôt, et je m'en aperçus au sifflement d'une flèche qui me passa dans les cheveux au-dessus de l'oreille droite. Au moment où je faisais face de nouveau, une autre flèche était posée sur la corde, partait et me traversait le bras droit. L'exaspération me fit perdre toute prudence et, tirant un pistolet de mes fontes, je l'armai et galopai en avant. C'était le seul moyen de préserver ma vie. Au même moment, l'Indien laissant là son arc, se disposa à me charger encore avec sa lance, et se précipita à ma rencontre. J'étais décidé à ne tirer qu'à coup sûr et à bout portant.

Nous arrivions l'un sur l'autre au plein galop. Nos chevaux allaient se toucher; je visai, je pressai la détente… Le chien s'abattit avec un coup sec! Le fer de la lance brilla sous mes yeux: la pointe était sur ma poitrine. Quelque chose me frappa violemment en plein visage. C'était la courroie d'un lasso. Je vis le noeud s'abattre sur les épaules de l'Indien et descendre jusqu'à ses coudes: la courroie se tendit. Il y eut un cri terrible, une secousse dans tout le corps de mon adversaire; la lance tomba de ses mains; et, au même instant, il était précipité de sa selle, et restait étendu, sans mouvement, sur le sol. Son cheval heurta le mien avec une violence qui fit rouler les deux animaux sur le gazon. Renversé avec Moro, je fus presque aussitôt sur pied. Tout cela s'était passé en beaucoup moins de temps qu'il n'en faut pour le dire. En me relevant, je vis El-Sol qui se tenait, le couteau à la main, près du Navajo garrotté par le noeud du lasso.

—Le cheval! le cheval! Assurez-vous du cheval! cria Séguin.

Et les chasseurs se précipitèrent en foule à la poursuite du mustang, qui, la bride traînante, s'enfuyait à travers la prairie. Au bout de quelques minutes, l'animal était pris au lasso, et ramené à la place qui avait failli être consacrée par ma tombe.

El-Sol, ai-je dit, se tenait debout auprès de l'Indien étendu à terre. Sa physionomie trahissait deux sentiments: la haine et le triomphe. Sa soeur arrivait en ce moment, au galop, et sautant en bas de son cheval, elle courut vers lui.

—Regarde, lui dit son frère, en montrant le chef Navajo; regarde le meurtrier de notre mère.

La jeune fille poussa une courte et vive exclamation; puis, tirant son couteau, elle se précipita sur le captif.

—Non, Luna! cria El-Sol, la tirant en arrière, non; nous ne sommes pas des assassins. Ce ne serait pas, d'ailleurs, une vengeance suffisante: il ne doit pas mourir encore. Nous le montrerons vivant aux femmes des Maricopas. Elles danseront la mamanchic autour du grand chef, du fier guerrier capturé sans aucune blessure!

Ces derniers mots, prononcés d'un ton méprisant, produisirent immédiatement leur effet sur le Navajo.

—Chien de Coco! s'écria-t-il en faisant un effort involontaire pour se débarrasser de ses liens. Chien de Coco! ligué avec les voleurs blancs. Chien!

—Ah! tu me reconnais. Dacoma? C'est bien…

—Chien! répéta encore le Navajo, l'interrompant.

Les mots sortaient en sifflant à travers ses dents serrées, tandis que son regard brillait d'une férocité sauvage.

—C'est lui! c'est lui? cria Rubé, accourant au galop. C'est lui! C'est un Indien aussi féroce qu'un couperet. Assommez-le! déchirez-le! écharpez-le à coups de lanières; c'est un échappé de l'enfer: que l'enfer le reprenne!

—Voyons votre blessure, monsieur Haller, dit Séguin descendant de cheval, et s'approchant de moi non sans quelque inquiétude, à ce qu'il me parut. Où est-elle? dans les chairs' Il n'y a rien de grave, pourvu toutefois que la flèche ne soit pas empoisonnée. Je le crains. El-Sol! ici! vite, mon ami! Dites-moi si cette pointe n'a pas été empoisonnée.

—Retirons-la d'abord, répondit le Maricopa, répondant à l'appel. Il ne faut pas perdre de temps pour cela.

La flèche me traversait le bras d'outre en outre. El-Sol prit à deux mains le bout emplumé, cassa le bois près de la plaie, puis, saisissant le dard du côté de la pointe, il le retira doucement de la blessure.

—Laissez saigner, dit-il, pendant que je vais examiner la pointe. Il ne semble pas que ce soit une flèche de guerre. Mais les Navajoes emploient un poison excessivement subtil. Heureusement j'ai le moyen de reconnaître sa présence, et j'en possède l'antidote. En disant cela, il sortit de son sac une touffe de coton. Il essuya soigneusement le sang qui tachait la pointe. Il déboucha ensuite une petite fiole, et, versant quelques gouttes sur le métal, observa le résultat. J'attendais avec une vive anxiété. Séguin aussi paraissait inquiet; et comme je savais que ce dernier avait dû souvent être témoin des effets d'une flèche empoisonnée, j'étais peu rassuré par l'inquiétude qu'il manifestait en suivant l'opération. S'il craignait un danger, c'est que le danger devait être réel.

—Monsieur Haller, dit enfin El-Sol, vous avez une heureuse chance. Je puis appeler cela une heureuse chance, car incontestablement votre antagoniste doit avoir dans son carquois des flèches moins inoffensives que celle-là. Laissez-moi voir, ajouta-t-il.

Et, soulevant le Navajo, il tira une autre flèche du carquois qui était encore attaché derrière le dos de l'Indien. Après avoir renouvelé l'épreuve, il s'écria:

-Je vous le disais bien! Regardez celle-ci: verte comme du planton! Il en a tiré deux; où est l'autre? Camarades, aidez-moi à la trouver. Il ne faut pas laisser un pareil témoin derrière nous.

Quelques hommes descendirent de cheval et cherchèrent la flèche qui avait été tirée la première. J'indiquai, autant que je le pus, la direction et la distance probable où elle devait se trouver; un instant après, elle était ramassée. El-Sol la prit, et versa quelques gouttes de sa liqueur sur la pointe. Elle devint verte comme la précédente.

-Vous pouvez remercier vos patrons, monsieur Haller, dit le Coco, de ce que ce ne soit pas celle-çi qui ait traversé votre bras, car il aurait fallu toute la science du docteur Reichter, et la mienne, pour vous sauver. Mais qu'est-ce que cela? une autre blessure!… Ah! il vous a touché à la première charge. Laissez-moi voir.

—Je pense que ce n'est qu'une simple égratignure.

—Nous sommes ici sous un climat terrible, monsieur Haller. J'ai vu des égratignures de ce genre tourner en blessures mortelles quand on n'en prenait pas un soin suffisant. Luna! un peu de coton, petite soeur! Je vais tâcher de panser la vôtre de telle sorte que vous n'ayez à craindre aucun mauvais résultat. Je vous dois bien cela, car sans vous, monsieur, il m'aurait échappé.

—Mais sans vous, monsieur, il m'aurait tué.

—Ma foi, reprit le Coco en souriant, il est supposable que sans moi vous ne vous en seriez pas tiré aussi bien. Votre arme vous a trahi… Ce n'est pas chose facile que de parer un coup de lance avec la crosse d'un fusil, et vous avez merveilleusement exécuté cette parade. Je ne m'étonne pas que vous ayez eu recours au pistolet à la deuxième rencontre. J'en aurais fait autant, si je l'avais manqué une seconde fois avec mon lasso. Mais nous avons été favorisés tous les deux. Il vous faudra porter votre bras en écharpe pendant un jour ou deux. Luna! votre écharpe!

—Non! dis-je, en voyant la jeune fille détacher une magnifique ceinture nouée autour de sa taille; non, je vous en prie, je trouverai autre chose.

—Tenez, monsieur, si cela peut convenir? dit le jeune trappeur Garey intervenant, je suis heureux de pouvoir vous l'offrir.

Garey en disant cela, tira un mouchoir de couleur de dessous sa blouse de chasse, et me le présenta.

—Vous êtes bien bon; je vous remercie, répondis-je, bien que je comprisse en faveur de qui le mouchoir m'était offert. Vous voudrez bien accepter ceci en retour?

Et je lui tendis un de mes petits revolvers; c'était une arme qui, dans un pareil moment, et sur un pareil théâtre, valait son poids de perles.

Le montagnard savait bien cela, et accepta avec reconnaissance le cadeau que je lui offrais. Mais quelque valeur qu'il pût y attacher, je vis que le simple sourire qu'il reçut d'un autre côté constituait à ses yeux une récompense plus précieuse encore, et je devinai que l'écharpe, à quelque prix que ce fût, changerait bientôt de propriétaire. J'observais la physionomie d'El-Sol pour savoir s'il avait remarqué et s'il approuvait tout ce petit manège. Aucun signe d'émotion n'apparut sur sa figure. Il était occupé de mes blessures et les pansait avec une adresse qui eût fait la réputation d'un membre de l'Académie de médecine.

—Maintenant, dit-il quand il eut fini, vous serez en état de rentrer en ligne dans une couple de jours au plus tard. Vous avez un mauvais mors, monsieur Haller, mais votre cheval est le meilleur que j'aie jamais vu. Je ne m'étonne pas que vous ayez refusé de le vendre.

Presque toute la conversation avait eu lieu en anglais. Le chef Coco parlait cette langue avec une admirable netteté et un accent des plus agréables. Il parlait français, aussi, comme un Parisien; et c'était ordinairement dans cette langue qu'il causait avec Séguin. J'en étais émerveillé. Les hommes étaient remontés à cheval et avaient hâte de regagner le camp. Nous mourions littéralement de faim; nous retournâmes sur nos pas pour reprendre le repas interrompu d'une façon si intempestive. A peu de distance du camp, nous mimes pied à terre, et, après avoir attaché nos chevaux à des piquets, au milieu de l'herbe, nous procédâmes à la recherche des débris de viande dont nous avions vu des quantités quelque temps auparavant. Un nouveau déboire nous était réservé; pas un lambeau de viande ne restait! Les coyotes avaient profité de notre absence, et nous ne trouvions plus que des os entièrement rongés. Les côtes et les cuisses des buffalos avaient été nettoyées et grattées comme un couteau. La hideuse carcasse du Digger, elle-même, était réduite à l'état de squelette!

—Bigre! s'écria un des chasseurs; du loup maintenant, ou rien.

Et l'homme mit son fusil en joue.

—Arrêtez! cria Séguin voyant cela. Êtes-vous fou, monsieur!

—Je ne crois pas, capitaine, répliqua le chasseur, relevant son fusil d'un air de mauvaise humeur. Il faut pourtant bien que nous mangions, je suppose. Je ne vois plus que des loups par ici; et comment les attraperons-nous sans tirer dessus?

Séguin ne répondit rien, et se contenta de montrer l'arc qu'El-Sol était en train de bander.

—Oh! c'est juste; vous avez raison, capitaine; je vous demande pardon.J'avais oublié ce morceau d'os.

Le Coco prit une flèche dans le carquois, en soumit la pointe à l'épreuve de sa liqueur. C'était une flèche de chasse: il l'ajusta sur la corde, et l'envoya à travers le corps d'un loup blanc qui tomba mort sur le coup. Il retira sa flèche, l'essuya, et abattit un autre loup, puis un autre encore, et ainsi, jusqu'à ce que cinq ou six cadavres fussent étendus sur le sol.

—Tuez un coyote pendant que vous y êtes, cria un des chasseurs. Des gentlemen comme nous doivent avoir au moins deux services à leur dîner.

Tout le monde se mit à rire à cette saillie; El-Sol ne se fit pas prier, et ajouta un coyote aux victimes déjà sacrifiées.

—Je crois que nous en aurons assez maintenant pour un repas, dit El-Sol, retirant la flèche et la replaçant dans le carquois.

—Oui, reprit le farceur. S'il nous en faut d'autres, nous pourrons retourner à l'office. C'est un genre de viande qui gagne beaucoup à être mangée fraîche.

—Tu as raison, camarade, dit un autre; pour ma part, j'ai toujours eu un goût particulier pour le loup blanc; je vas me régaler.

Les chasseurs, tout en riant des plaisanteries de leur camarade, avaient tiré leurs couteaux brillants, et ils eurent bientôt dépouillé les loups. L'adresse avec laquelle cette opération fut exécutée prouvait qu'elle n'avait rien de nouveau pour eux. La viande fut aussitôt dépecée, chacun prit son morceau et le fit rôtir.

—Camarades! comment appellerez-vous cela? Boeuf ou mouton? demanda l'un d'eux qui commençait à manger.

—Du mouton-loup, pardieu! répondit-on.

—C'est ma foi un bon manger, tout de même. La peau une fois ôtée, c'est tendre comme de l'écureuil.

—Ça vous a un petit goût de chèvre; ne trouvez-vous pas?

—Ça me rappelle plutôt le chien.

—Ça n'est pas mauvais du tout; c'est meilleur que du boeuf maigre comme on en mange si souvent.

—Je le trouverais un peu meilleur si j'étais sûr que celui que je mange n'a pas été dépouiller la carcasse qui est là sur le rocher.

Et l'homme montrait le squelette du Digger.

Cette idée était horrible, et dans toute autre circonstance elle eût agi sur nous comme de l'émétique.

—Pouah! s'écria un chasseur, vous m'avez presque soulevé le coeur. J'allais goûter du coyote avant que vous ne parliez. Je ne peux plus maintenant, car je les ai vus flairer autour avant que nous n'allions là-bas.

—Dis donc, vieux gourmand, tu ne t'inquiètes guère de ça toi.

Cette question s'adressait à Rubé, qui était sérieusement occupé après une côte, et qui ne fit aucune réponse.

—Lui? allons donc, dit un autre, répondant à sa place; Rubé a mangé plus d'un bon morceau dans son temps. N'est-ce pas, Rubé?

—Oui, et si vous devez vivre dans la montagne aussi longtemps que l'Enfant, vous serez bien aise de n'avoir jamais à mordre dans une viande plus répugnante que la viande du loup; croyez-moi, mes petits amours.

—De la chair humaine, peut-être?

—Oui, c'est ce que Rubé veut dire.

—Garçons, dit Rubé sans faire attention à la remarque, et paraissant de bonne humeur depuis que son appétit était satisfait, quelle est la chose la plus désagréable, sans parler de la chair humaine, que chacun de vous ait jamais mangée?

-Eh bien, sans parler de la chair humaine, comme vous dites, répondit un des chasseurs, le rat musqué est la plus détestable viande à laquelle j'aie mis la dent.

—J'ai mangé tout cru un lièvre nourri de sauge, dit un autre, et je n'ai jamais rien trouvé d'aussi amer.

—Les hiboux ne valent pas grand-chose, ajouta un troisième.

—J'ai mangé duchince,[1] continua un quatrième, et je dois dire qu'il y a bien des choses qui sont meilleures.

[Note: Chinche, mouffette, sorte de fouine douêe d'une telle puissance d'infection que son simple passage suffit à empoisonner un endroit clos pour un mois]

—Carajo!s'écria un Mexicain, et que dites-vous du singe? J'en ai fait ma nourriture pendant assez longtemps dans le Sud.

—Oh! je crois volontiers que le singe est une nourriture coriace; mais j'ai usé mes dents après du cuir sec de buffalo, et je vous prie de croire que ce n'était pas tendre.

—L'Enfant, reprit Rubé après que chacun eut dit son mot, l'Enfant a mangé de toutes les créatures que vous avez nommées, si ce n'est pourtant du singe. Il n'a pas mangé de singe, parce qu'il n'y en a pas de ce côté-ci. Il ne vous dira pas si c'est coriace, si ça ne l'est pas, si c'est amer ou non; mais, une fois dans sa vie, le vieux nègre a mangé d'une vermine qui ne valait pas mieux, si elle valait autant.

—Qu'est-ce que c'était, Rubé? qu'est-ce que c'était? demandèrent-ils tous à la fois, curieux de savoir ce que le vieux chasseur pouvait avoir mangé de plus répugnant que les viandes déjà mentionnées.

—C'était du vautour noir; voilà ce que c'était.

—Du vautour noir! répétèrent-ils tous.

—Pas autre chose.

—Pouah? Ça ne devait pas sentir bon, si je ne me trompe.

—Ça passe tout ce que vous pouvez dire.

—Et quand avez-vous mangé ce vautour, vieux camarade? demanda un des chasseurs, supposant bien qu'il devait y avoir quelque histoire relative à ce repas.

—Oui, conte-nous ça, Rubé! conte-nous ça.

—Eh bien, commença Rubé, après un moment de silence, il y a à peu près six ans de cela; j'avais été laissé à pied, sur l'Arkansas, par les Rapahoès, à près de deux cents milles au-dessus de la forêt du Big. Les maudits gueux m'avaient pris mon cheval, mes peaux de castor et tout. Hé! hé! continua l'orateur, avec un petit gloussement; hé! hé! ils croyaient bien en avoir fini avec le vieux Rubé, en le laissant ainsi tout seul.

—S'ils l'ont fait, remarqua un chasseur, c'est qu'ils comptaient là-dessus. Eh bien, et le vautour?

—Ainsi donc j'étais dépouillé de tout: il ne me restait juste qu'un pantalon de peau, et j'étais à plus de deux cents milles de tout pays habité! Le fort de Bent était l'endroit le plus proche: je pris cette direction.

Je n'ai jamais vu de ma vie de gibier aussi farouche. Si j'avais eu mes trappes, je lui en aurais fait voir des grises; mais il n'y avait pas une de ces bêtes, depuis les mineurs aquatiques jusqu'aux buffalos de la prairie, qui ne parût comprendre à quoi le pauvre nègre en était réduit. Pendant deux grands jours, je ne pus rien prendre que des lézards, et encore c'est à peine si j'en trouvais.

—Les lézards font un triste plat, remarqua un des auditeurs.

-Vous pouvez le dire. La graisse de ces jointures de cuisse vaut mieux, bien sûr.

Et, en disant cela, Rubé renouvelait ses attaques au mouton-loup.

—Je mangeai les jambes de mes culottes, jusqu'à ce que je fusse aussi nu que la Roche de Chimely.

—Cré nom! était-ce en hiver?

—Non. Le temps était doux et assez chaud pour qu'on pût aller ainsi. Je ne me souciais guère de mes jambes de peau à cet endroit; mais j'aurais voulu en avoir plus longtemps à manger.

Le troisième jour, je tombai sur une ville de rats des sables. Les cheveux du vieux nègre étaient plus longs alors qu'ils ne sont aujourd'hui. J'en fis des collets, et j'attrapai pas mal de rats; mais ils devinrent farouches, eux aussi, les satanés animaux, et je dus renoncer à cette spéculation. C'était le troisième jour depuis que j'avais été planté là, et j'en avais au moins pour toute une grande semaine. Je commençai à croire qu'il était temps pour l'Enfant de dire adieu à ce monde. Le soleil venait de se lever, et j'étais assis sur le bord de la rivière, quand je vis quelque chose de drôle qui flottait sur l'eau. Quand ça s'approcha, je vis que c'était la carcasse d'un petit buffalo qui commençait à se gâter, et, dessus, une couple de vautours qui se régalaient à même. Tout ç'était loin de la rive et l'eau était profonde; mais je me dis que je l'amènerais à bord. Je ne fus pas long à me déshabiller, vous pensez. Un éclat de rire des chasseurs interrompit Rubé.

—Je me mis à l'eau et gagnai le milieu à la nage. Je n'avais pas fait la moitié du chemin que je sentais la chose à plein nez. En me voyant approcher, les oiseaux s'envolèrent. Je fus bientôt près de la carcasse, mais je vis d'un coup d'oeil qu'elle était trop avancée tout de même.

—Quel malheur! s'écria un des chasseurs.

—Je n'étais pas d'humeur à avoir pris un bain pour rien: je saisis la queue entre mes dents et me mis à nager vers le bord. Au bout de trois brasses la queue se détacha! Je poussai la charogne, en nageant derrière jusqu'à un banc de sable découvert. Elle manqua tomber en pièces quand je la tirai de l'eau.Ça n'était vraiment pas mangeable!

Ici Rubé prit une nouvelle bouchée de mouton-loup et garda le silence jusqu'à ce qu'il l'eût avalée. Les chasseurs, vivement intéressés par ce récit, en attendaient la suite avec impatience. Enfin il reprit:

—Les deux oiseaux de proie voltigeaient alentour, et d'autres arrivaient aussi. Je pensai que je pourrais bien me faire un bon repas avec un d'entre eux. Je me couchai donc auprès de la carcasse et ne bougeai pas plus qu'un opossum. Au bout de quelques instants, les oiseaux arrivèrent se poser sur le banc de sable, et un gros mâle vint se percher sur la bête morte. Avant qu'il n'eût le temps de reprendre son vol, je l'avais agrippé par les pattes.

—Hourra! bien fait, nom d'un chien!

—L'odeur de la satanée bête n'était guère plus appétissante que celle de la charogne; mais je m'inquiétais peu que ce fût du chien mort, du vautour ou du veau; je plumai et je dépouillai l'oiseau.

—Et tu l'as mangé?

—Non-on, répondit en traînant Rubé, vexé sans doute d'être ainsi interrompu, c'est lui qui m'a mangé.

—L'as-tu mangé cru, Rubé? demanda un des chasseurs.

—Et comment aurait-il fait autrement? il n'avait pas un brin de feu, et rien pour en allumer….

—Animal bête! s'écria Rubé se retournant brusquement vers celui qui venait de parler; je ferais du feu, quand il n'y en aurait pas un brin plus près de moi que l'enfer!

Un bruyant éclat de rire suivit cette furieuse apostrophe, et il se passa quelques minutes avant que le trappeur se calmât assez pour reprendre sa narration.

—Les autres oiseaux, continua-t-il enfin, voyant le vieux mâle empoigné, devinrent sauvages, et s'en allèrent de l'autre côté de la rivière. Il n'y avait plus moyen de recommencer le même jeu. Justement alors, j'aperçus un coyote qui venait en rampant le long du bord, puis un autre sur ses talons, puis deux ou trois encore qui suivaient. Je savais bien que ce ne serait pas une plaisanterie commode que d'en empoigner un par la jambe; mais je résolus pourtant d'essayer, et je me recouchai comme auparavant près de la carcasse. Mais je vis que ça ne prenait pas. Les bêtes madrées se doutaient du tour et se tenaient à distance. J'aurais bien pu me cacher sous quelques broussailles qui étaient près de là, et je commençais à y tirer l'appât; mais une autre idée me vint. Il y avait un amas de bois sur le bord; j'en ramassai et construisis une trappe tout autour du cadavre. En un clin d'oeil de chèvre, j'avais six bêtes prises au piège.

—Hourra! tu étais sauvé alors, vieux troubadour.

—Je ramassai des pierres, j'en mis un tas sur la trappe. Et laissai tomber tout sur eux, et moi par-dessus. Seigneur mon Dieu! camarades, vous n'avez jamais vu ni entendu pareil vacarme, pareils aboiements, hurlements, grognements, remuements: c'était comme si je les avais mis dans un bain de poivre. Hé! hé! Hé! ho! ho! ho!

Et le vieux trappeur enfumé riait avec délices au souvenir de cette aventure.

—Et tu parvins jusqu'au fort de Bent, sain et sauf, j'imagine?

—Ou-ou-i. J'écorchai les bêtes avec une pierre tranchante, et je me fis une espèce de chemise et une sorte de pantalon. Le vieux nègre ne se souciait pas de donner à rire à ceux du fort en y arrivant tout nu. Je fis provision de viande de loup pour ma route, et j'arrivai en moins d'une semaine. Bill se trouvait là en personne; vous connaissez tous Bill Bent? Ce n'était pas la première fois que nous nous voyions. Une demi-heure après mon arrivée au fort, j'étais équipé, tout flambant neuf et pourvu d'un nouveau rifle; ce rifle, c'étaitTar-guts, celui que voilà.

—Ah! c'est là que tu as eu Tar-guts, alors?

—C'est là que j'ai eu Tar-guts, et c'est un bon fusil. Hi! Hi! hi! Je ne l'ai pas gardé longtemps à rien faire. Hi! hi! hi! Ho! ho! ho!

Et Rubé s'abandonna à un nouvel accès d'hilarité.

—A propos de quoi ris-tu maintenant, Rubé? demanda un de ses camarades.

—Hi! hi! hi! de quoi je ris? hi! hi! hi! ho! ho! C'est le meilleur de la farce. Hi! hi! hi! de quoi je ris?

—Oui, dis-nous ça, l'ami.

—Voilà de quoi je ris, reprit Rubé en s'apaisant un peu. Il n'y avait pas trois jours que j'étais au fort de Bent, quand… Devinez qui arriva au fort?

—Qui? les Rapahoès, peut-être?

—Juste, les mêmes Indiens, les mêmes gredins qui m'avaient fichu à pied. Ils venaient au fort pour faire du commerce avec Bill, et, avec eux, ma vieille jument et mon fusil.

—Tu les as repris, alors?

—Na-tu-relle-ment. Il y avait là des montagnards qui n'étaient pas gens à souffrir que l'Enfant eût été planté là au milieu de la prairie pour rien. La voilà, la vieille bête! et Rubé montrait sa jument.—Pour le rifle, je le laissai à Bill, et je gardai en échange, Tar-guts, voyant qu'il était le meilleur.

—Ainsi, tu étais quitte avec les Rapahoès?

—Quant à ça, mon garçon, ça dépend de ce que tu appelles quitte. Vois-tu ces marques-là, ces coches qui sont à part?

Le trappeur montrait une rangée de petites coches faite sur la crosse de son rifle.

—Oui! oui! crièrent plusieurs voix.

—Il y en a cinq, n'est-ce pas?

—Une, deux, trois… Oui, cinq.

—Autant de Rapahoès!

L'histoire de Rubé était finie.


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