Pendant ce temps, les hommes avaient terminé leur repas et commençaient à se réunir autour de Séguin dans le but de délibérer sur ce qu'il y avait à faire. On avait déjà envoyé une sentinelle sur les rochers pour surveiller les alentours, et nous avertir au cas où les Indiens se montreraient de nouveau sur la prairie. Nous comprenions tous que notre position était des plus critiques. Le Navajo, notre prisonnier, était un personnage trop important (c'était le second chef de la nation) pour être abandonné ainsi; les hommes placés directement sous ses ordres, la moitié de la tribu environ, reviendraient certainement à sa recherche. Ne le trouvant pas à la source, en supposant même qu'ils ne découvrissent pas nos traces, ils retourneraient dans leur pays par le sentier de la guerre. Ceci devait rendre notre expédition impraticable, car la bande de Dacoma seule était plus nombreuse que la nôtre; et si nous rencontrions ces Indiens dans les défilés de leurs montagnes, nous n'aurions aucune chance de leur échapper. Pendant quelque temps, Séguin garda le silence, et demeura les yeux fixés sur la terre. Il élaborait évidemment quelque plan d'action. Aucun des chasseurs ne voulut l'interrompre.
—Camarades, dit-il enfin, c'est un coup malheureux; mais nous ne pouvions pas faire autrement. Cela aurait pu tourner plus mal. Au point où en sont les choses, il faut modifier nos plans. Ils vont, pour sûr, se mettre à la recherche de leur chef, et remonter jusqu'aux villes des Navajoes. Que faire, alors? Notre bande ne peut ni escalader le Pinon ni traverser le sentier de guerre en aucun point. Ils ne manqueraient pas de découvrir nos traces.
—Pourquoi n'irions-nous pas tout droit rejoindre notre troupe où elle est cachée, et ne ferions-nous pas le tour par la vieille mine? Nous n'aurons pas à traverser le sentier de la guerre.
Cette proposition était faite par un des chasseurs.
-Vaya!objecta un Mexicain; nous nous trouverions nez à nez avec les Navajoès en arrivant à leur ville!Carrai!ça ne peut pas aller,amigo!La plupart d'entre nous n'en reviendraient pas.Santissima!Non!
-Rien ne prouve que nous les rencontrerons, fit observer celui qui avait parlé le premier; ils ne vont pas rester dans leur ville, quand ils verront que celui qu'ils cherchent n'y est pas revenu.
—C'est juste, dit Séguin; ils n'y resteront pas. Sans aucun doute, ils reprendront le sentier de la guerre; mais je connais le pays du côté de la vieille mine….
—Allons par là! allons par là! crièrent plusieurs voix.
—Il n'y a pas de gibier de ce côté, continua Séguin. Nous n'avons pas de provisions; il nous est impossible de prendre cette route.
—Pas moyen d'aller par là.
—Nous serions morts de faim avant d'avoir traversé les Mimbres.
—Et il n'y a pas d'eau non plus, sur cette route.
—Non, ma foi; pas de quoi faire boire un rat des sables.
-Il faut chercher autre chose, dit Séguin.
Après une pause de réflexion, il ajouta d'un air sombre:
—Il nous faut traverser le sentier, et aller par le Prieto, ou renoncer à l'expédition.
Le mot Prieto, placé en regard de cette phrase:renoncer à l'expédition, excita au plus haut degré l'esprit d'invention chez les chasseurs. On proposa plan sur plan; mais tous avaient pour défaut d'offrir la probabilité sinon la certitude, que nos traces seraient découvertes par l'ennemi et que nous serions rejoints avant d'avoir pu regagner le Del-Norte. Tous furent rejetés les uns après les autres. Pendant toute cette discussion, le vieux Rubé n'avait pas soufflé mot. Le trappeur essorillé était assis sur l'herbe, accroupi sur ses jarrets, traçant des lignes avec son couteau, et paraissant occupé à tresser le plan de quelque fortification.
—Qu'est-ce que tu fais là, vieux fourreau de cuir? Demanda un de ses camarades.
—Je n'ai plus l'oreille aussi fine qu'avant de venir dans ce maudit pays; mais il me semble avoir entendu quelques-uns dire que nous ne pouvions pas traverser le sentier des Paches sans qu'on fût sur nos talons au bout de deux jours. Ça n'est pourtant pas malin.
—Comment vas-tu nous prouver ça, vieux….
—Tais-toi, imbécile! ta langue remue comme la queue d'un castor quand le flot monte.
—Pouvez-vous nous indiquer un moyen de nous tirer de cette difficulté,Rubé! J'avoue que je n'en vois aucun.
A cet appel de Séguin, tous les yeux se tournèrent vers le trappeur.
—Eh bien, capitaine, je vas vous dire comment je comprends la chose. Vous en prendrez ce que vous voudrez; mais si vous faites ce que je vas vous dire, il n'y a ni Pache ni Navagh qui puisse flairer d'ici à une semaine par où nous serons passés. S'ils s'y reconnaissent, je veux que l'on me coupe les oreilles. C'était la plaisanterie favorite de Rubé, et elle ne manquait jamais d'égayer les chasseurs. Séguin lui-même ne put réprimer un sourire et pria le trappeur de continuer.
—D'abord et avant tout, donc, dit Rubé, il n'y a pas de danger qu'on se mette à courir après ce mal blanchi avant deux jours au plus tôt.
—Comment cela?
—Voici pourquoi: vous savez que ce n'est qu'un second chef, et ils peuvent très-bien se passer de lui. Mais ce n'est pas tout. Cet Indien a oublié son arc, cette machine blanche. Maintenant, vous savez tous aussi bien que l'Enfant, qu'un pareil oubli est une mauvaise recommandation aux yeux des Indiens.
—Tu as raison en cela, vieux, remarqua un chasseur.
—Eh bien, le gredin sait bien ça. Vous comprenez maintenant, et c'est aussi clair que le pic duPike, qu'il est revenu sur ses pas sans dire aux autres une syllabe de pourquoi; il ne le leur a bien sûr pas laissé savoir s'il a pu faire autrement.
—Cela est vraisemblable, dit Séguin; continuez, Rubé.
—Bien plus encore, continua le trappeur, je parierais gros qu'il leur a défendu de le suivre, afin que personne ne pût voir ce qu'il venait faire. S'il avait eu la pensée qu'on le soupçonnât, il aurait envoyé quelque autre, et ne serait pas venu lui-même: voilà ca qu'il aurait fait.
Cela était assez vraisemblable, et la connaissance que les chasseurs de scalps avaient du caractère des Navajoès les confirma tous dans la même pensée.
—Je suis sûr qu'ils reviendront en arrière, continua Rubé, du moins la moitié de la tribu, celle qu'il commande. Mais il se passera trois jours et peut-être quatre avant qu'ils ne boivent l'eau de Pignion.
—Mais ils seront sur nos traces le jour d'après.
—Si nous sommes assez fous pour laisser des traces, ils les suivront, c'est clair.
—Et comment ne pas en laisser? demanda Séguin.
—Ça n'est pas plus difficile que d'abattre un arbre.
—Comment? Comment cela? demanda tout le monde à la fois.
—Sans doute, mais quel moyen employer? demanda Séguin.
—Vraiment, cap'n, il faut que votre chute vous ait brouillé les idées. Je croyais qu'il n'y avait que ces autres brutes capables de ne pas trouver le moyen du premier coup.
—J'avoue, Rubé, répondit Séguin en souriant, que je ne vois pas comment vous pouvez les mettre sur une fausse voie.
—Eh bien donc, continua le trappeur, quelque peu flatté de montrer sa supériorité dans les ruses de la prairie, l'Enfant est capable de vous dire comment il peut les mettre sur une voie qui les conduira tout droit à tous les diables.
—Hourra pour toi, vieux sac de cuir!
—Vous voyez ce carquois sur l'épaule de cet Indien?
—Oui, oui!
—Il est plein de flèches ou peu s'en faut, n'est-ce pas?
—Il l'est. Eh bien?
—Eh bien donc, qu'un de nous enfourche le mustang de l'Indien; n'importe qui peut faire ça aussi bien que moi; qu'il traverse le sentier des Paches, et qu'il jette ces flèches la pointe tournée vers le sud, et si les Navaghs ne suivent pas cette direction jusqu'à ce qu'ils aient rejoint les Paches, l'Enfant vous abandonne sa chevelure pour une pipe du plus mauvais tabac de Kentucky.
—Viva!Il a raison! il a raison! Hourra pour le Vieux Rubé! s'écrièrent tous les chasseurs en même temps.
—Ils ne comprendront pas trop pourquoi il a pris ce chemin, mais ça ne fait rien. Ils reconnaîtront les flèches, ça suffit. Pendant qu'ils s'en retourneront par là-bas, nous irons fouiller dans leur garde-manger; nous aurons tout le temps nécessaire pour nous tirer tranquillement du guêpier, et revenir chez nous.
—Oui, c'est cela, par le diable!
—Notre bande, continua Rubé, n'a pas besoin de venir jusqu'à la source du Pignion, ni à présent ni après. Elle peut traverser le sentier de la guerre, plus haut, vers le Heely, et nous rejoindre de l'autre côté de la montagne, où il y a en masse du gibier, des buffalos et du bétail de toute espèce. La vieille terre de la Mission en est pleine. Il faut absolument que nous passions par là; il n'y a aucune chance de trouver des bisons par ici, après la chasse que les Indiens viennent de leur donner.
—Tout cela est juste, dit Séguin. i1 faut que nous fassions le tour de la montagne avant de rencontrer des buffalos. Les chasseurs indiens les ont fait disparaître des Llanos. Ainsi donc, en route! mettons-nous tout de suite à l'ouvrage. Nous avons encore deux heures avant le coucher du soleil. Par quoi devons-nous commencer, Rubé? Vous avez fourni l'ensemble du plan; je me fie à vous pour les détails.
—Eh bien, dans mon opinion, cap'n, la première chose que nous ayons à faire, c'est d'envoyer un homme, au grandissime galop, à la place où la bande est cachée; il leur fera traverser le sentier.
—Où pensez-vous qu'ils devront le traverser?
—A peu près à vingt milles au nord d'ici, il y a une place sèche et dure, une bonne place pour ne pas laisser de traces. S'ils savent s'y prendre, ils ne feront pas d'empreintes qu'on puisse voir. Je me chargerais d'y faire passer un convoi de wagons de la compagnie Bent sans que le plus madré des Indiens soit capable d'en reconnaître la piste; je m'en chargerais.
—Je vais envoyer immédiatement un homme. Ici, Sanchez! vous avez un bon cheval, et vous connaissez le terrain. Nos amis sont cachés à vingt milles d'ici, tout au plus; conduisez-les le long du bord et avec précaution, comme on l'a dit. Vous nous trouverez au nord de la montagne. Vous pouvez courir toute la nuit, et nous avoir rejoints demain de bonne heure. Allez!
Le torero, sans faire aucune réponse, détacha son cheval du piquet, sauta en selle, et prit au galop la direction du nord-ouest.
—Heureusement, dit Séguin, le suivant de l'oeil pendant quelques instants, ils ont piétiné le sol tout autour; autrement, les empreintes de notre dernière lutte en auraient raconté long sur notre compte.
—Il n'y a pas de danger de ce côté, répliqua Rubé; mais quand nous aurons quitté d'ici, cap'n, nous ne suivrons plus leur route. Ils découvriraient bientôt notre piste. Il faut que nous prenions un chemin qui ne garde pas de traces. Et Rubé montrait le sentier pierreux qui s'étendait au nord et au sud, contournant le pied de la montagne.
—Oui, nous suivrons ce chemin; nous n'y laisserons aucune empreinte. Et puis, après?
—Ma seconde idée est de nous débarrasser de cette machine qui est là-bas.
Et le trappeur, en disant ces mots, indiquait d'un geste de tête le squelette du Yamporica.
—C'est vrai, j'avais oublié cela. Qu'allons-nous en faire?
—Enterrons-le, dit un des hommes.
—Ouais! Non pas. Brûlons-le! conseilla un autre.
—Oui, ça vaut mieux, fit un troisième.
On s'arrêta à ce dernier parti. Le squelette fut amené en bas; les taches de sang soigneusement effacées des rochers; le crâne brisé d'un coup de tomahawk; les ossements mis en pièces; puis le tout fut jeté dans le feu mêlé avec un tas d'os de buffalos déjà carbonisés sous les cendres. Un anatomiste seul aurait pu trouver là les vestiges d'un squelette humain.
—A présent, Rubé, les flèches?
—Si vous voulez me laisser faire avec Billy Garey, je crois qu'à nous deux nous arrangerons ça de manière à mettre dedans tous les Indiens du pays. Nous aurons à peu près trois milles à faire, mais nous serons revenus avant que vous ayez fini de remplir les gourdes, les outres, et tout préparé pour le départ.
—Très-bien! prenez les flèches.
—C'est assez de quatre attrapes, dit Rubé, tirant quatre flèches du carquois. Gardez le reste. Nous aurons besoin de viande de loup avant de nous en aller. Nous ne trouverons pas la queue d'une autre bête, tant que nous n'aurons pas fait le tour de lamontagne. Billy! enfourche-moi le mustang de ce Navagh. C'est un beau cheval; mais je ne donnerais pas ma vieille jument pour tout un escadron de ses pareils. Prends une de ces plumes noires.
Le vieux trappeur arracha une des plumes d'autruche du casque de Dacoma, et continua:
—Garçons! veillez sur la vieille jument jusqu'à ce que je revienne; ne la laissez pas échapper. Il me faut une couverture. Allons! ne parlez pas tous à la fois.
—Voilà, Rubé, voilà! crièrent tous les chasseurs, offrant chacun sa couverture.
—J'en aurai assez d'une. Il ne nous en faut que trois; celle de Bill, la mienne et une autre. Là, Billy, mets ça devant toi. Maintenant suis le sentier des Paches pendant trois cents yards à peu près, et ensuite tu traverseras; ne marche pas dans le frayé; tiens-toi à mes côtés, et marque bien tes empreintes. Au galop, animal!
Le jeune chasseur appuya ses talons contre les flancs du mustang, et partit au grand galop en suivant le sentier des Apaches. Quand il eut couru environ trois cents yards, il s'arrêta, attendant de nouvelles instructions de son camarade. Pendant ce temps, le vieux Rubé prenait une flèche, et, attachant quelques brins de plumes d'autruche à l'extrémité barbelée, il la fichait dans la plus élevée des perches que les Indiens avaient laissées debout sur le terrain du camp. La pointe était tournée vers le sud du sentier des Apaches, et la flèche était si bien en vue, avec sa plume noire, qu'elle ne pouvait manquer de frapper les yeux de quiconque viendrait du côté des Llanos. Cela fait, il suivit son camarade à pied, se tenant à distance du sentier et marchant avec précaution. En arrivant près de Garey, il posa une seconde flèche par terre, la pointe tournée aussi vers le sud, et de façon à ce qu'elle pût être aperçue de l'endroit où était la première. Garey galopa encore en avant, en suivant le sentier, tandis que Rubé marchait, dans la prairie, sur une ligne parallèle au sentier.
Après avoir fait ainsi deux ou trois milles, Garey ralentit son allure, et mit le mustang au pas. Un peu plus loin, il s'arrêta de nouveau, et mit le cheval au repos dans la partie battue du chemin. Là, Rubé le rejoignit, et étendit les trois couvertures sur la terre, bout à bout, dans la direction de l'ouest, en travers du chemin. Garey mit pied à terre et conduisit le cheval tout doucement en le faisant marcher sur les couvertures. Comme ses pieds ne portaient que sur deux à la fois, à mesure que celle de derrière devenait libre, elle était enlevée et replacée en avant. Ce manège fut répété jusqu'à ce que le mustang fût arrivé à environ cinquante fois sa longueur dans le milieu de la prairie. Tout cela fut exécuté avec une adresse et une élégance égales à celles que déploya sir Walter Raleigh dans le trait de galanterie qui lui a valu sa réputation. Garey alors ramassa les couvertures, remonta à cheval et revint sur ses pas en suivant le pied de la montagne; Rubé était retourné auprès du sentier et avait placé une flèche à l'endroit où le mustang l'avait quitté; et il continuait à marcher vers le sud avec la quatrième. Quand il eut fait près d'un demi-mille, nous le vîmes se baisser au-dessus du sentier, se relever, traverser vers le pied de la montagne et suivre la route qu'avait pris son compagnon. Les fausses pistes étaient posées; la ruse était complète.
El-Sol, de son côté, n'était pas resté inactif. Plus d'un loup avait été tué et dépouillé, et la viande avait été empaquetée dans les peaux. Les gourdes étaient pleines, notre prisonnier solidement garrotté sur une mule, et nous attendions le retour de nos compagnons. Séguin avait résolu de laisser deux hommes en vedette à la source. Ils avaient pour instructions de tenir leurs chevaux au milieu des rochers et de leur porter à boire avec un seau, de manière à ne pas faire d'empreintes fraîches auprès de l'eau. L'un d'eux devait rester constamment sur une éminence, et observer la prairie avec la lunette. Dès que le retour des Navajoès serait signalé, leur consigne était de se retirer, sans être vus, en suivant le pied de la montagne; puis de s'arrêter dix milles plus loin au nord, à une place d'où l'on découvrait encore la plaine. Là, ils devaient demeurer jusqu'à ce qu'ils eussent pu s'assurer de la direction prise par les Indiens en quittant la source, et alors seulement, venir en toute hâte rejoindre la bande avec leurs nouvelles. Tous ces arrangements étaient pris, lorsque Rubé et Garey revinrent; nous montâmes à cheval et nous nous dirigeâmes, par un long circuit, vers le pied de la montagne. Quand nous l'eûmes atteint, nous trouvâmes un chemin pierreux sur lequel les sabots de nos chevaux ne laissaient aucune empreinte. Nous marchions vers le nord, en suivant une ligne presque parallèle au Sentier de la guerre.
Une marche de vingt milles nous conduisit à la place où nous devions être rejoints par le gros de la bande. Nous fîmes halte près d'un petit cours d'eau qui prenait sa source dans le Pinon et courait à l'ouest vers le San-Pedro. Il y avait là du bois pour nous et de l'herbe en abondance pour nos chevaux. Nos camarades arrivèrent le lendemain matin, ayant voyagé toute la nuit. Leurs provisions étaient épuisées aussi bien que les nôtres, et, au lieu de nous arrêter pour reposer nos bêtes fatiguées, nous dûmes pousser en avant, à travers un défilé de la sierra, dans l'espoir de trouver du gibier de l'autre côté. Vers midi, nous débouchions dans un pays coupé de clairières, de petites prairies entourées de forêts touffues, et semées d'îlots de bois. Ces prairies étaient couvertes d'un épais gazon, et les traces des buffalos se montraient tout autour de nous. Nous voyions leurssentiers, leursdébris de corneset leurslits. Nous voyions aussi lebois de vachedu bétail sauvage. Nous ne pouvions pas manquer de rencontrer bientôt des uns ou des autres.
Nous étions encore sur le cours d'eau, près duquel nous avions campé la nuit précédente et nous fîmes une halte méridienne pour rafraîchir nos chevaux. Autour de nous, des cactus de toutes formes nous fournissent en abondance des fruits rouges et jaunes. Nous cueillons des poires depitahaya, et nous les mangeons avec délices; nous trouvons des baies de cormier, des yampas et des racines depomme blanche. Nous composons un excellent dîner avec des fruits et des légumes de toutes sortes qu'on ne rencontre à l'état indigène que dans ces régions sauvages. Mais les estomacs des chasseurs aspirent à leur réfection favorite, lesbosseset lesboudinsde buffalo; après une halte de deux heures, nous nous dirigions vers les clairières. Il y avait une heure environ que nous marchions entre leschapparals, quand Rubé, qui était de quelques pas en avant, nous servant de guide, se retourna sur sa selle, et indiqua quelque chose derrière lui.
—Qu'est-ce qu'il y a, Rubé? demanda Séguin à voix basse.
—Piste fraîche, cap'n; bisons!
—Combien? pouvez-vous dire?
—Un troupeau d'une cinquantaine: Ils ont traversé le fourré là-bas. Je vois le ciel. Il y a une clairière pas loin de nous, et je parierais qu'il y en a un tas dedans. Je crois que c'est une petite prairie, cap'n.
—Halte! messieurs, dit Séguin, halte! et faites silence. Va en avant, Rubé. Venez, monsieur Haller; vous êtes un amateur de chasse; venez avec nous!
Je suivis le guide et Séguin à travers les buissons, m'avançant tout doucement et silencieusement, comme eux. Au bout de quelques minutes, nous atteignions le bord d'une prairie remplie de hautes herbes. En regardant avec précaution à travers les feuilles d'unprosopis, nous découvrîmes toute la clairière. Les buffalos étaient au milieu. C'était, comme Rubé l'avait bien conjecturé, une petite prairie, large d'un mille et demi environ, et fermée de tous côtés par un épais rideau de forêts. Près du centre il y avait un bouquet d'arbres vigoureux qui s'élançait du milieu d'un fourré touffu. Un groupe de saules, en saillie sur ce petit bois, indiquait la présence de l'eau.
—Il y a une source là-bas, murmura Rubé; ils sont justement en train d'y rafraîchir leurs mufles.
Cela était assez visible; quelques-uns des animaux sortaient en ce moment du milieu des saules, et nous pouvions distinguer leurs flancs humides et la salive qui dégouttait de leurs babines.
—Comment les prendrons-nous, Rubé? demanda Séguin; pensez-vous que nous puissions les approcher?
—Je n'en doute pas, cap'n. L'herbe peut nous cacher facilement, et nous pouvons nous glisser à l'abri des buissons.
—Mais comment? Nous ne pourrions pas les poursuivre; il n'y a pas assez de champ libre. Ils seront dans la forêt au premier bruit. Nous les perdrons tous.
—C'est aussi vrai que l'Écriture.
—Que faut-il faire alors?
—Le vieux nègre ne voit qu'un moyen à prendre.
—Lequel?
—Les entourer.
—C'est juste; si nous pouvons. Comment est le vent?
—Mort comme un Indien à qui on a coupé la tête, répondit le trappeur, prenant une légère plume de son bonnet et la lançant en l'air. Voyez, cap'n, elle retombe d'aplomb!
—Oui, c'est vrai!
—Nous pouvons entourer les buffles avant qu'ils ne nous éventent, et nous avons assez de monde pour leur faire une bonne haie. Mettons-nous vite à la besogne, cap'n; il y a à marcher d'ici au bout là-bas.
—Divisons nos hommes, alors, dit Séguin, retournant son cheval. Vous en conduirez la moitié à leur poste, je me chargerai des autres. Monsieur Haller, restez où vous êtes: c'est une place aussi bonne que n'importe quelle autre. Quand vous entendrez le clairon, vous pourrez galoper en avant, et vous ferez de votre mieux. Si nous réussissons, nous aurons du plaisir et un bon souper; et je suppose que vous devez en avoir besoin.
Ce disant, Séguin me quitta et retourna vers ses hommes, suivi du vieux Rubé. Leur intention était de partager la bande en deux parts, d'en conduire une par la gauche, l'autre par la droite, et de placer les hommes de distance en distance tout autour de la prairie. Ils devaient marcher à couvert sous le bois et ne se montrer qu'au signal convenu. De cette manière, si les buffalos voulaient nous donner le temps d'exécuter la manoeuvre, nous étions sûrs de prendre tout le troupeau.
Aussitôt que Séguin m'eut quitté, j'examinai mon rifle, mes pistolets, et renouvelai les capsules. Après cela n'ayant plus rien à faire, je me mis à considérer les animaux qui paissaient, insouciants du danger. Un moment après, je vis les oiseaux s'envoler dans le bois; et les cris du geai bleu m'indiquaient les progrès de la battue. De temps à autre, un vieux buffle, sur les flancs du troupeau, secouait sa crinière hérissée, reniflait le vent et frappait vigoureusement le sol de son sabot; il avait évidemment un soupçon que tout n'allait pas bien autour de lui. Les autres semblaient ne pas remarquer ces démonstrations, et continuaient à brouter tranquillement l'herbe luxuriante. Je pensais au beau coup de filet que nous allions faire, lorsque mes yeux furent attirés par un objet qui sortait de l'îlot de bois. C'était un jeune buffalo qui se rapprochait du troupeau. Je trouvais quelque peu étrange qu'il se fût ainsi séparé du reste de la bande, car les jeunes veaux, élevés par leurs mères dans la crainte du loup, ont l'habitude de rester au milieu des troupeaux.
—Il sera resté en arrière à la source, pensai-je. Peut-être les autres l'ont-ils repoussé du bord et n'a-t-il pu boire que quand ils ont été partis.
Il me sembla qu'il marchait difficilement, comme s'il eût été blessé; mais, comme il s'avançait au milieu des hautes herbes, je ne le voyais qu'imparfaitement. Il y avait là une bande de coyotes (il y en a toujours) guettant le troupeau. Ceux-ci, apercevant le veau qui sortait du bois, dirigèrent une attaque simultanée contre lui. Je les vis qui l'entouraient, et il me sembla que j'entendais leurs hurlements féroces; mais le veau paraissait se frayer chemin, en se défendant, à travers le plus épais de cette bande, et, au bout de peu d'instants, je l'aperçus près de ses compagnons et je le perdis de vue au milieu de tous les autres.
—C'est un bon gibier que le jeune bison, me dis-je à moi-même; et je portai mes yeux autour de la ceinture du bois pour reconnaître où les chasseurs en étaient de la battue. Je voyais les ailes brillantes des geais miroiter à travers les branches, et j'entendais leurs cris perçants. Jugeant d'après ces signes, je reconnus que les hommes s'avançaient assez lentement. Il y avait une demi-heure que Séguin m'avait quitté, et ils n'avaient pas encore fait la moitié du tour. Je me mis alors à calculer combien de temps j'avais encore à attendre, et me livrai au monologue suivant:
—La prairie a un mille et demi de diamètre; le cercle fait trois fois autant, soit quatre milles et demi. Bah! le signal ne sera pas donné avant une heure. Prenons donc patience, et mais qu'est-ce? les bêtes se couchent! Bon. Il n'y a pas de danger qu'elles se sauvent. Nous allons faire une fameuse chasse? Une, deux, trois… en voilà six de couchées. C'est probablement la chaleur et l'eau. Elles auront trop bu. Encore une! Heureuses bêtes! Rien autre chose à faire qu'à manger et à dormir, tandis que moi… Et de huit. Cela va bien. Je vais bientôt me trouver en face d'un bon repas. Elles s'y prennent d'une drôle de manière pour se coucher. On dirait qu'elles tombent comme blessées. Deux de plus! Elles y seront bientôt toutes. Tant mieux. Nous serons arrivés dessus avant qu'elles n'aient eu le temps de se relever. Oh! je voudrais bien entendre le clairon!
Et tout en roulant ces pensées, j'écoutais si je n'entendais pas le signal, quoique sachant fort bien qu'il ne pouvait pas être donné de quelque temps encore. Les buffalos s'avançaient lentement, broutant tout en marchant, et continuant de se coucher l'un après l'autre. Je trouvais assez étrange de les voir ainsi s'affaisser successivement, mais j'avais vu des troupeaux de bétail, près des fermes, en faire autant, et j'étais à cette époque peu familiarisé avec les moeurs des buffalos. Quelques-uns semblaient s'agiter violemment sur le sol et le frapper avec force de leurs pieds. J'avais entendu parler de la manière toute particulière dont ces animaux ont l'habitude de sevautrer, et je pensai qu'ils étaient en train de se livrer à cet exercice. J'aurais voulu mieux jouir de la vue de ce curieux spectacle; mais les hautes herbes m'en empêchaient. Je n'apercevais que les épaules velues et, de temps en temps, quelque sabot qui se levait au-dessus de l'herbe. Je suivais ces mouvements avec un grand intérêt, et j'étais certain maintenant que l'enveloppement serait complet avant qu'il ne leur prît fantaisie de se lever. Enfin, le dernier de la bande suivit l'exemple de ses compagnons et disparut. Ils étaient alors tous sur le flanc, à moitié ensevelis dans l'herbe. Il me sembla que je voyais le veau encore sur ses pieds; mais à ce moment le clairon retentit, et des cris partirent de tous les côtés de la prairie. J'appuyai l'éperon sur les flancs de mon cheval et m'élançai dans la plaine. Cinquante autres avaient fait comme moi, poussant des cris en sortant du bois. La bride dans la main gauche, et mon rifle posé en travers devant moi, je galopais avec toute l'ardeur que pouvait inspirer une pareille chasse. Mon fusil était armé, je me tenais prêt, et je tenais à honneur de tirer le premier coup. Il n'y avait pas loin du poste que j'avais occupé au buffalo le plus rapproché. Mon cheval allait comme une flèche, et je fus bientôt à portée.
—Est-ce que la bête est endormie? Je n'en suis plus qu'à dix pas et elle ne bouge pas! Ma foi, je vais tirer dessus pendant qu'elle est couchée.
Je levai mon fusil, je mis en joue, et j'appuyai le doigt sur la détente, lorsque quelque chose de rouge frappa mes yeux, c'était du sang! J'abaissai mon fusil avec un sentiment de terreur et retins les rênes. Mais, avant que j'eusse pu ralentir ma course, je fus porté au milieu du troupeau abattu. Là, mon cheval s'arrêta court, et je restai cloué sur ma selle comme sous l'empire d'un charme. Je me sentais saisi d'une superstitieuse terreur. Devant moi, autour de moi, du sang! De quelque côté que mes yeux se portassent, du sang, toujours du sang!
Mes camarades se rapprochaient, criant tout en courant; mais leurs cris cessèrent, et, l'un après l'autre, ils tirèrent la bride, comme j'avais fait, et demeurèrent confondus et consternés. Un pareil spectacle était fait pour étonner, en effet. Devant nous gisaient les cadavres des buffalos, tous morts ou dans les dernières convulsions de l'agonie. Chacun d'eux portait sous la gorge une blessure d'où le sang coulait à gros bouillons, et se répandait sur leurs flancs encore pantelants. Il y en avait des flaques sur le sol de la prairie, et les éclaboussures des coups de pieds convulsifs tachaient le gazon tout autour.
—Mon Dieu! qu'est-ce que cela veut dire?
—Whagh!—Santissima!—Sacrr… s'écrièrent les chasseurs.
—Ce n'est bien sûr pas la main d'un homme qui a fait cela!
—Eh! ce n'est pas autre chose, cria une voix bien connue, si toutefois vous appelez un Indien un homme. C'est un tour de Peau-Rouge, et l'Enfant… Tenez! tenez!
En même temps que cette exclamation, j'entendis le craquement d'un fusil que l'on arme. Je me retournai; Rubé mettait en joue. Je suivis machinalement la direction du canon, j'aperçus quelque chose qui se remuait dans l'herbe.
—C'est un buffalo qui se débat encore! pensai-je, voyant une masse velue d'un gris brun, il veut l'achever… tiens, c'est le veau!
J'avais à peine fait cette remarque, que je vis l'animal se dresser sur ses deux jambes de derrière en poussant un cri sauvage, mais humain. L'enveloppe hérissée tomba, et un sauvage tout nu se montra, tendant ses bras, dans une attitude suppliante. Je n'aurais pu le sauver. Le chien s'était abattu et la balle était partie; elle avait percé la brune poitrine; le sang jaillit et la victime tomba en avant sur le corps d'un des buffles.
—Whagh! Rubé! s'écria un des hommes; pourquoi ne lui as-tu pas laissé le temps d'écorcher ce gibier? Il s'en serait si bien acquitté pendant qu'il était en train….
Et le chasseur éclata de rire après cette sanglante plaisanterie.
—Cherchez là, garçons! dit Rubé montrant l'îlot. Si vous cherchez bien, vous ferez partir un autre veau! Je vais m'occuper de la chevelure de celui-ci.
Les chasseurs, sur cet avis, se dirigèrent au galop vers l'îlot avec l'intention de l'entourer. Je ne pus réprimer un sentiment de dégoût en assistant à cette froide effusion du sang. Je tirai ma bride par un mouvement involontaire, et m'éloignai de la place où le sauvage était tombé. Il était couché sur le ventre nu jusqu'à la ceinture. Le trou par lequel la balle était sortie se trouvait placé sous l'épaule gauche. Les membres s'agitaient encore, mais c'étaient les dernières convulsions de l'agonie. La peau qui avait servi à son déguisement était en paquet à la place où il l'avait jetée. Près de cette peau se trouvait un arc et plusieurs flèches: celles-ci étaient rouges jusqu'à l'encoche. Les plumes, pleines de sang, étaient collées au bois. Ces flèches avaient percé d'outre en outre les corps monstrueux des animaux. Chacune d'elles avait fait plusieurs victimes. Le vieux trappeur se dirigea vers le cadavre, et descendit posément de cheval.
—Cinquante dollars par chevelure! murmura-t-il, dégainant son couteau, et se baissant vers le corps: c'est plus que je n'aurais pu tirer de la mienne. Ça vaut mieux qu'une peau de castor! Au diable les castors! dit l'Enfant. Tendre des trappes pour ramasser des peaux, c'est un fichu métier, quand bien même le gibier donnerait comme des mangeurs d'herbe dans la saison des veaux. Allons, toi, nègre! continua-t-il en saisissant la longue chevelure du sauvage, et retournant sa figure en l'air: je vais te gater un peu le visage. Hourra; coyote de Pache! hourra!
Un éclair de triomphe et de vengeance illumina la figure de l'étrange vieillard pendant qu'il poussait ce dernier cri.
—Est-ce que c'est un Apache? demanda un des chasseurs, qui était resté près de Rubé.
—C'en est un, un coyote de Pache, un de ces gredins qui ont coupé les oreilles de l'Enfant! que l'enfer les prenne tous! Je jure bien d'arranger de la même façon tous ceux qui me tomberont dans les griffes.Wou-woughvilain loup! tu y es, toi! te v'là propre, hein! En parlant ainsi, il rassemblait les longues boucles de cheveux dans sa main gauche, et en deux coups de couteau, l'un en quarte, et l'autre en tierce, il décrivit autour du crâne un cercle aussi parfait que s'il eût été tracé au compas. Puis la lame brillante passa sous la peau et le scalp fut enlevé.
—Et de six, continua-t-il, se parlant à lui-même en plaçant le scalp dans sa ceinture.—Six à cinquante la pièce. Trois cents dollars de chevelures paches. Au diable, ma foi, les trappes et les castors.
Après avoir mis en sûreté le trophée sanglant, il essuya son couteau sur la crinière des buffalos, et se mit en devoir de faire, sur la crosse de son fusil, une nouvelle entaille à la suite des cinq qui y étaient déjà marquées. Ces six coches indiquaient seulement les Apaches; car, en regardant le long du bois de l'arme, je vis qu'il y avait plusieurs colonnes à ce terrible registre.
La détonation d'un fusil frappa mes oreilles et détourna mon attention des faits et gestes du vieux trappeur. En me retournant, je vis un léger nuage bleu flottant sur la prairie; mais il me fut impossible de deviner sur quoi le coup avait été tiré. Trente ou quarante chasseurs avaient entouré l'îlot et restaient immobiles sur leurs selles, formant une sorte de cercle irrégulier. Ils étaient encore à quelque distance du petit bois, et hors de portée des flèches. Ils tenaient leurs fusils en travers et échangeaient des cris. Évidemment, le sauvage n'était pas seul. Il devait avoir un ou plusieurs compagnons dans le fourré. Toutefois, il ne pouvait pas y en avoir en grand nombre; car les broussailles inférieures n'étaient pas capables de recéler plus d'une douzaine de corps, et les yeux perçants des chasseurs fouillaient dans toutes les directions. Il me semblait voir une compagnie de chasseurs dans une bruyère, attendant que le gibier partit; mais ici, Dieu puissant! le gibier était de la race humaine! C'était un terrible spectacle. Je tournai les yeux du côté de Séguin pensant qu'il interviendrait peut-être pour arrêter cette atrocebattue. Il vit mon regard interrogateur et détourna la tête. Je crus apercevoir qu'il était honteux de l'oeuvre à laquelle ses compagnons travaillaient; mais la nécessité commandait de tuer ou de prendre tous les Indiens qui pouvaient se trouver dans l'îlot; je compris que toute observation de ma part serait absolument inutile. Quant aux chasseurs eux-mêmes, ils n'auraient fait qu'en rire. C'était leur plaisir et leur profession; et je suis certain que, dans ce moment, leurs sentiments étaient exactement de la même nature que ceux qui agitent les chasseurs en train de débusquer un ours de sa tanière. L'intérêt était peut-être plus vivement excité encore; mais à coup sûr il n'y avait pas plus de disposition à la merci. Je retins mon cheval, et attendis, plein d'émotions pénibles, le dénoûment de ce drame sauvage.
—Vaya! Irlandes!qu'est-ce que vous avez vu? demanda un des Mexicains s'adressant à Barney. Je reconnus par là que c'était l'Irlandais qui avait fait feu.
—Une Peau-Rouge, par le diable! répondit celui-ci.
—N'est-ce pas ta propre tête que tu auras vue dans l'eau? cria un chasseur d'un ton moqueur.
—C'était peut-être le diable, Barney!
—Vraiment, camarades, j'ai vu quelque chose qui lui ressemblait fort, et je l'ai tué tout de même.
—Ha! ha! Barney a tué le diable! Ha! ha!
—Vaya!s'écria un trappeur, poussant son cheval vers le fourré; l'imbécile n'a rien vu du tout. Je parie tout ce qu'on voudra….
—Arrêtez, camarade, cria Garey, prenons des précautions, méfions-nous des Peaux-Rouges. Il y a des Indiens là-dedans, qu'il en ait vu ou non; ce gredin-là n'était pas seul bien sûr, essayons de voir comme ça….
Le jeune chasseur mit pied à terre, tourna son cheval le flanc vers le bois, et, se mettant du côté opposé, il fit marcher l'animal en suivant une spirale qui se rapprochait de plus en plus du fourré. De cette manière, son corps était caché, et sa tête seule pouvait être aperçue derrière le pommeau de la selle, sur laquelle était appuyé son fusil armé et en joue. Plusieurs autres, voyant faire Garey, descendirent de cheval et suivirent son exemple. Le silence se fit de plus en plus profond, à mesure que le diamètre de leur course se resserrait. En peu de temps, ils furent tout près de l'îlot. Pas une flèche n'avait sifflé encore. N'y avait-il donc personne là? On aurait pu le croire, et les hommes pénétrèrent hardiment dans le fourré. J'observais tout cela avec un intérêt palpitant. Je commençais à espérer que les buissons étaient vides. Je prêtais l'oreille à tous les sons; j'entendis le craquement des branches et les murmures des hommes. Il y eut un moment de silence, quand ils pénétrèrent plus avant. Puis une exclamation soudaine, et une voix cria:
—Une peau rouge morte! Hourra pour Barney!
—La balle de Barney l'a traversé, par tous les diables! Cria un autre.Hilloa! vieux bleu de ciel! Viens ici voir ce que tu as fait!
Les autres chasseurs et le ci-devant soldat se dirigèrent vers le couvert. Je m'avançai lentement après eux. En arrivant, je les vis traînant le corps d'un Indien hors du petit bois: un sauvage nu comme l'autre. Il était mort, et on se préparait à le scalper.
—Allons, Barney? dit un des hommes d'un ton plaisant, la chevelure est à toi. Pourquoi ne la prends-tu pas, gaillard?
—Elle est à moi, dites-vous! demanda Barney s'adressant à celui qui venait de parler, et avec un fort accent irlandais.
—Certainement: tu as tué l'homme; c'est ton droit.
—Est-ce que ça vaut vraiment cinquante dollars?
—Ça se paie comme du froment.
—Auriez-vous la complaisance de l'enlever pour moi?
—Oh! certainement, avec beaucoup de plaisir, reprit le chasseur, imitant l'accent de Barney, séparant en même temps le scalp et le lui présentant.
Barney prit le hideux trophée, et je parierais qu'il n'en ressentit pas beaucoup de fierté. Pauvre Celte! Il pouvait bien s'être rendu coupable de plus d'un accroc à la discipline, dans sa vie de garnison, mais évidemment c'était son premier pas dans le commerce du sang humain.
Les chasseurs descendirent tous de cheval et se mirent à fouiller le fourré dans tous les sens. La recherche fut très-minutieuse, car il y avait encore un mystère. Un arc de plus, c'est-à-dire un troisième arc, avait été trouvé avec son carquois et ses flèches. Où était le propriétaire? S'était-il échappé du fourré pendant que les hommes étaient occupés auprès des buffalos morts? C'était peu probable, mais ce n'était pas impossible. Les chasseurs connaissaient l'agilité extrême des sauvages, et nul n'osait affirmer que celui-ci n'eût pas gagné la forêt, inaperçu.
—Si cet Indien s'est échappé, dit Garey, nous n'avons pas même le temps d'écorcher ces buffles. Il y a pour sûr une troupe de sa tribu à moins de vingt milles d'ici.
—Cherchez au pied des saules, cria la voix du chef, tout près de l'eau.
Il y avait là une mare. L'eau en était troublée et les bords avaient été trépignés par les buffalos. D'un côté, elle était profonde, et les saules penchés laissaient pendre leurs branches jusque sur la surface de l'eau. Plusieurs hommes se dirigèrent de ce côté et sondèrent le fourré avec leurs lances et le canon de leurs fusils. Le vieux Rubé était venu avec les autres, et ôtait le bouchon de sa corne à poudre avec ses dents, se disposant à recharger. Son petit oeil noir lançait des flammes dans toutes les directions, devant, autour de lui et jusque dans l'eau. Une pensée subite lui traversa le cerveau. Il repoussa le bouchon de sa corne, prit l'Irlandais, qui était le plus près de lui, par le bras, et lui glissa dans l'oreille d'un ton pressant:
—Paddy! Barney! donnez-moi votre fusil, vite, mon ami, vite!
Sur cette invitation pressante, Barney lui passa immédiatement son arme, et prit le fusil que le trappeur lui tendait. Rubé saisit vivement le mousquet, et se tint un moment comme s'il allait tirer sur quelque objet du côté de la mare. Tout à coup, il fit un demi-tour sans bouger les pieds de place, et, dirigeant le canon de son fusil en l'air, il tira au milieu du feuillage. Un cri aigu suivit le coup; un corps pesant dégringola à travers les branches qui se rompaient, et tomba sur le sol à mes pieds. Je sentis sur mes yeux des gouttes chaudes qui m'occasionnaient un frémissement: c'était du sang! J'en étais aveuglé. J'entendis les hommes accourir de tous les points du fourré. Quand j'eus recouvré la vue, j'aperçus un sauvage nu qui disparaissait à travers le feuillage.
—Manqué, s…. mille tonnerres! cria le trappeur. Au diable soit le fusil de munition! ajouta-t-il, jetant à terre le mousquet et s'élançant le couteau à la main.
Je suivis comme les autres. Plusieurs coups de feu partirent du milieu des buissons. Quand nous atteignîmes le bord de l'îlot, je vis l'Indien, toujours debout, et courant avec l'agilité d'une antilope. Il ne suivait pas une ligne droite, mais sautait de côté et d'autre, en zigzag, de manière à ne pouvoir être visé par ceux qui le poursuivaient. Aucune balle ne l'avait encore atteint, assez grièvement du moins pour ralentir sa course. On pouvait voir une traînée de sang sur son corps brun; mais la blessure, quelle qu'elle fût, ne semblait pas le gêner dans sa fuite. Pensant qu'il n'avait aucune chance de s'échapper, je n'avais pas l'intention de décharger mon fusil dans cette circonstance. Je demeurai donc près du buisson, caché derrière les feuilles, et suivant les péripéties de la chasse. Quelques chasseurs continuaient à le poursuivre à pied, tandis que les plus avisés couraient à leurs chevaux. Ceux-ci se trouvaient tous du côté opposé du petit bois, un seul excepté, la jument du trappeur Rubé, qui broutait à la place où Rubé avait mis pied à terre, au milieu des buffalos morts, précisément dans la direction de l'homme que l'on poursuivait. Le sauvage, en s'approchant d'elle, parut être saisi d'une idée soudaine, et déviant légèrement de sa course, il arracha le piquet, ramassa le lasso avec toute la dextérité d'un Gaucho, et sauta sur le dos de la bête.
C'était une idée fort ingénieuse, mais elle tourna bien mal pour l'Indien. A peine était-il en selle qu'un cri particulier se fit entendre, dominant tous les autres bruits; c'était un appel poussé par le trappeur essorillé. La vieille jument reconnut ce signal, et, au lieu de courir dans la direction imprimée par son cavalier, elle fit demi-tour immédiatement et revint en arrière au galop. A ce moment, une balle tirée sur le sauvage écorcha la hanche du mustang qui, baissant les oreilles, commença à se cabrer et à ruer avec une telle violence que ses quatre pieds semblaient détachés du sol en même temps. L'Indien cherchait à se jeter en bas de la selle; mais le mouvement de l'avant à l'arrière lui imprimait des secousses terribles. Enfin, il fut désarçonné et tomba par terre sur le dos. Avant qu'il eût pu se remettre du coup, un Mexicain était arrivé au galop, et avec sa longue lance l'avait cloué sur le sol.
Une scène de jurements, dans laquelle Rubé jouait le principal rôle, suivit cet incident. Sa colère était doublement motivée. Les fusils de munition furent voués à tous les diables, et comme le vieux trappeur était inquiet de la blessure reçue par sa jument, lesfichues ganaches à l'oeil de traversreçurent une large part de ses anathèmes. Le mustang cependant n'avait pas essuyé de dommage sérieux, et, quand Rubé eut vérifié le fait, le bouillonnement sonore de sa colère s'apaisa dans un sourd grognement et finit par cesser tout à fait. Aucun symptôme ne donnait à croire qu'il y eût encore d'autres sauvages dans les environs, les chasseurs s'occupèrent immédiatement de satisfaire leur faim. Les feux furent allumés, et un plantureux repas de viande de buffalo permit à tout le monde de se refaire. Après le repas, on tint conseil. Il fut convenu qn'on se dirigerait vers la vieille Mission que l'on savait être à dix milles tout au plus de distance. Là, nous pourrions tenir facilement en cas d'attaque de la part de la tribu des Coyoteros, à laquelle les trois sauvages tués appartenaient. Au dire de presque tous, nous devions nous attendre à être suivis par cette tribu, et à l'avoir sur notre dos avant que nous eussions pu quitter les ruines. Les buffalos furent lestement dépouillés, la chair empaquetée, et, prenant notre course à l'ouest, nous nous dirigeâmes vers la Mission.
Nous arrivâmes aux ruines un peu après le coucher du soleil. Les hiboux et les loups effarouchés nous cédèrent la place, et nous installâmes notre camp au milieu des murs croulants. Nos chevaux furent attachés sur les pelouses désertes, et dans les vergers depuis longtemps abandonnés, où les fruits mûrs jonchaient la terre en tas épais. Les feux, bientôt allumés, illuminèrent de leurs reflets brillants les piliers gris; une partie de la viande fut dépaquetée et cuite pour le souper. Il y avait là de l'eau en abondance. Une branche du San-Pedro coulait au pied des murs de la Mission. Il y avait, dans les jardins, des yams, du raisin, des pommes de Grenade, des coings, des melons, des poires, des pêches et des pommes; nous eûmes de quoi faire un excellent repas. Après le dîner, qui fut court, les sentinelles furent placées à tous les chemins qui conduisaient vers les ruines. Les hommes étaient affaiblis et fatigués par le long jeûne qui avait précédé cette réfection, et au bout de peu de temps ils se couchèrent la tête reposant sur leurs selles et s'endormirent. Ainsi se passa notre première nuit à la Mission de San-Pedro. Nous devions y séjourner trois jours, ou tout au moins attendre que la chair de buffalo fût séchée et bonne à empaqueter.
Ce furent des jours pénibles pour moi. L'oisiveté développait les mauvais instincts de mes associés à demi sauvages. Des plaisanteries obscènes et des jurements affreux résonnaient continuellement à mes oreilles; je n'y échappais qu'en allant courir les bois avec le vieux botaniste, qui passa tout ce temps au milieu des joies vives et pures que procurent les découvertes scientifiques. Le Maricopa était aussi pour moi un agréable compagnon. Cet homme étrange avait fait d'excellentes études, et connaissait à peu prés tous les auteurs de quelque renom. Il se tenait sur une très-grande réserve toutes les fois que j'essayais de le faire parler de lui. Séguin, pendant ces trois jours, demeura taciturne et solitaire, s'occupant très-peu de ce qui se passait autour de lui. Il semblait dévoré d'impatience, et, à chaque instant, allait visiter letasajo. Il passait des heures entières sur les hauteurs voisines, et tenait ses regards fixés du côté de l'est. C'était le point d'où devaient revenir les hommes que nous avions laissés en observation au Pinon. Uneazoteadominait les ruines. J'avais l'habitude de m'y rendre chaque après-midi, quand le soleil avait perdu de son ardeur. De cette place on jouissait d'une belle vue de la vallée; mais son principal attrait pour moi résidait dans l'isolement que je pouvais m'y procurer. Les chasseurs montaient rarement là; leurs propos sauvages et silencieux n'arrivaient pas à cette hauteur. J'avais coutume d'étendre ma couverture près des parapets à demi écroulés, de m'y coucher, et de me livrer, dans cette position, à de douces pensées rétrospectives, ou à des rêves d'avenir plus doux encore. Un seul objet brillait dans ma mémoire; un seul objet occupait mes espérances. Je n'ai pas besoin de le dire, à ceux du moins qui ont véritablement aimé.
Je suis à ma place favorite, sur l'azotea. Il est nuit; mais on s'en douterait à peine. Une pleine lune d'automne est au zénith, et se détache sur les profondeurs bleues d'un ciel sans nuages. Dans mon pays lointain, ce serait la lune des moissons. Ici elle n'éclaire ni les moissons ni le logis du moissonneur; mais cette saison, belle dans tous les climats, n'est pas moins charmante dans ces lieux sauvages et romantiques. La Mission est assise sur un plateau des Andes septentrionales, à plusieurs milliers de pieds au-dessus du niveau de la mer. L'air est vif et sec. On reconnaît son peu de densité à la netteté des objets qui frappent la vue, à l'aspect des montagnes que l'on croirait voisines, bien que leur éloignement soit considérable, à la fermeté des contours qui se détachent sur le ciel. Je m'en aperçois encore au peu d'élévation de la température, à l'ardeur de mon sang, au jeu facile de mes poumons. Ah! c'est un pays favorable pour les personnes frappées d'étisie et de langueur. Si l'on savait cela dans les contrées populeuses! L'air, dégagé de vapeurs, est inondé par la lumière pâle de la lune. Mon oeil se repose sur des objets curieux, sur des formes de végétation particulières au sol de cette contrée. Leur nouveauté m'intéresse. A la blanche lueur, je vois les feuilles lancéolées de l'uyucca, les grandes colonnes du pitahaya et le feuillage dentelé du cactus cochinéal. Des sons flottent dans l'espace; ce sont les bruits du camp, des hommes et des animaux; mais, Dieu merci! je n'entends qu'un bourdonnement lointain. Une autre voix plus agréable frappe mon oreille; c'est le chant de l'oiseau moqueur, le rossignol du monde occidental. Il pousse ses notes imitatives du sommet d'un arbre voisin, et remplit l'air d'une douce mélodie. La lune plane par-dessus tout; je la suis dans sa course élevée. Elle semble présider aux pensées qui m'occupent, à mon amour! Que de fois les poètes ont chanté son pouvoir sur cette douce passion! Chez eux l'imagination seule parlait: c'était une affaire de style; mais dans tous les temps et dans tous les pays, ce fut et c'est une croyance. D'où vient cette croyance? d'où vient la croyance en Dieu? car ces sentiments ont la même source. Cette foi instinctive, si généralement répandue, reposerait-elle sur une erreur? Se pourrait-il que notre esprit ne fût, après tout, que matière, fluide électrique? Mais, en admettant cela, pourquoi ne serait-il pas influencé par la lune? Pourquoi n'aurait-il pas ses marées, son flux et son reflux aussi bien que les plaines de l'air et celles de l'Océan?
Couché sur ma couverture et m'abreuvant des rayons de la lune, je m'abandonne à une suite de rêveries sentimentales et philosophiques. J'évoque le souvenir des scènes qui ont dû se passer dans les ruines qui m'environnent; les faits et les méfaits des pères capucins entourés de leurs serfs chaussés de sandales. Ce retour au passé n'occupe pas longtemps mon esprit. Je traverse rapidement des âges reculés, et ma pensée se reporte sur l'être charmant que j'aime et que j'ai récemment quitté: Zoé, ma charmante Zoé! A elle je pensai longtemps. Pensait-elle à moi dans ce moment? Souffrait-elle de mon absence? Aspirait-elle après mon retour? Ses yeux se remplissaient-ils de larmes quand elle regardait du haut de la terrasse solitaire? Mon coeur répondait: Oui! battant d'orgueil et de bonheur. Les scènes horribles que j'affrontais pour son salut devaient-elles se terminer bientôt? De longs jours nous séparaient encore, sans doute. J'aime les aventures; elles ont fait le charme de toute ma vie.
Mais ce qui se passait autour de moi!… Je n'avais pas encore commis de crime; mais j'avais assisté passif à des crimes, dominé par la nécessité de la situation que je m'étais faite. Ne serais-je pas bientôt entraîné moi-même à tremper dans quelque horrible drame du genre de ceux qui constituaient la vie habituelle des hommes dont j'étais entouré. Dans le programme que Séguin m'avait développé, je n'avais pas compris les cruautés inutiles dont j'étais forcé d'être le témoin. Il n'était plus temps de reculer; il fallait aller en avant, et traverser encore d'autres scènes de sang et de brutalité, jusqu'à l'heure où il me serait donné de revoir ma fiancée, et de recevoir comme prix de mes épreuves l'adorable Zoé.
Ma rêverie fut interrompue. J'entendis des voix et des pas; on s'approchait de la place où j'étais couché. J'aperçus deux hommes engagés dans une conversation animée. Ils ne me voyaient pas, caché que j'étais derrière quelques fragments de parapet brisé, et dans l'ombre. Quand ils furent plus près, je reconnus le patois de mon serviteur canadien, et l'on ne pouvait pas se tromper à celui de son compagnon. C'était l'accent de Barney, sans aucun doute. Ces dignes garçons, ainsi que je l'ai déjà dit, s'étaient liés comme deux larrons en foire, et ne se quittaient plus. Quelques actes de complaisance avaient attaché le fantassin à son associé, plus fin et plus expérimenté;—ce dernier avait pris l'autre sous son patronage et sous sa protection.
Je fus contrarié de ce dérangement, mais la curiosité me fit rester immobile et silencieux. Barney parlait au moment où je commençai à les entendre.
—En vérité, monsieur Gaoudé, je ne donnerais pas cette nuit délicieuse pour tout l'or du monde. J'avais remarqué le petit bocal déjà: mais que le diable m'étrangle si j'avais cru que c'était autre chose que de l'eau claire. Voyez-vous ça! Aurait-on pensé que ce vieux loustic d'Allemand en apporterait un plein bocal et garderait comme ça tout pour lui! Vous êtes bien sûr que ç'en est?
—Oui! oui! c'est de la bonne liqueur, de l'aguardiente.
—Agouardenty, vous dites?
—Oui, vraiment, monsieur Barney. Je l'ai flairée plus d'une fois. Ça sent très-fort; c'est fort, c'est bon!
—Mais pourquoi ne l'avez-vous pas pris vous-même? Vous saviez bien où le docteur fourrait ça, et vous auriez pu l'attraper bien plus facilement que moi.
—Pourquoi, Barney?
—Parce que, mon ami, je ne veux pas me mettre mal avec M. le docteur, il pourrait me soupçonner.
—Je ne vois pas clairement la chose. Il peut vous soupçonner dans tous les cas. Eh bien alors?
—Oh! alors, n'importe! je jurerai mes grands dieux que ce n'est pas moi.J'aurai la conscience tranquille.
—Par le ciel! nous pouvons prendre la liqueur à présent. Voulez-vous, monsieur Gaoudé; pour moi je ne demande pas mieux: c'est dit, n'est-ce pas?
—Oui, très-bien!
—Pour lors, à présent ou jamais; c'est le bon moment. Le vieux bonhomme est sorti; je l'ai vu partir moi-même. La place est bonne ici pour boire. Venez et montrez-moi où il la cache; et, par saint Patrick, je suis votre homme pour l'attraper!
—Très-bien; allons! monsieur Barney, allons!
Quelque obscure que cette conversation puisse paraître, je la compris parfaitement. Le naturaliste avait apporté parmi ses bagages un petit bocal d'aguardiente, de l'alcool de Mezcal, dans le but de conserver quelques échantillons rares de la famille des serpents ou des lézards, s'il avait la chance d'en rencontrer. Je compris donc qu'il ne s'agissait de rien moins que d'un complot ayant pour but de s'emparer de ce bocal et de vider son contenu.
Mon premier mouvement fut de me lever pour mettre obstacle à leur dessein, et, de plus, administrer un savon salutaire à mon voyageur ainsi qu'à son compagnon à cheveux rouges; mais, après un moment de réflexion, je pensai qu'il valait mieux s'y prendre d'une autre façon et les laisser se punir eux-mêmes.
Je me rappelais que, quelques jours avant notre arrivée à l'Ojo de Vaca, le docteur avait pris un serpent du genre des vipères, deux ou trois sortes de lézards, et une hideuse bête baptisée par les chasseurs du nom degrenouille à cornes. Il les avait plongés dans l'alcool pour les conserver. Je l'avais vu faire, et ni mon Français ni l'Irlandais ne se doutaient de cela. Je résolus donc de les laisser boire une bonne gorgée de l'infusion avant d'intervenir. Je n'attendis pas longtemps. Au bout de peu d'instants, ils remontèrent, et Barney était chargé du précieux bocal. Ils s'assirent tout près de l'endroit où j'étais couché, puis, débouchant le flacon, ils remplirent leurs tasses d'étain et commencèrent à goûter. On n'aurait pas trouvé ailleurs une paire de gaillards plus altérés; et d'une seule gorgée, chacun d'eux eut vidé sa tasse jusqu'au fond.
—Un drôle de goût, ne trouvez-vous pas? dit Barney après avoir détaché la tasse de ses lèvres.
—Oui, c'est vrai, monsieur.
—Que pensez-vous que ce soit?
—Je ne sais quoi. Ça sent le… dame le… dame!…
—Le poisson, vous voulez dire?
—Oui, ça sent comme le poisson: un drôle de bouquet, fichtre!
—Je suppose que les Mexicains mettent quelque chose là dedans pour donner du goût à l'aguardiente. C'est diablement fort tout de même. Ça ne vaut pas grand'chose et on n'en ferait pas grand cas, si on avait à sa portée de la bonne liqueur d'Irlande. Oh! mère de Moïse! c'est là une fameuse boisson!
Et l'Irlandais secouait la tête, ajoutant ainsi à l'emphase de son admiration pour le whisky de son pays.
—Mais, monsieur Gaoudé, continua-t-il, le whisky est le whisky, sans aucun doute; mais, si nous ne pouvons avoir de la brioche, ce n'est pas une raison pour dédaigner le pain; ainsi donc, je vous en demanderai encore un coup.
Le gaillard tendit sa tasse pour qu'on la remplit de nouveau.
Godé pencha le flacon, et versa une partie de son contenu dans les deux tasses.
Mon Dieu! qu'est-ce qu'il y a dans ma tasse? s'écria-t-il après avoir bu une gorgée.
—Qu'est-ce que c'est? laissez voir. Ça! sur mon âme, on dirait d'une bête.
—Sacr-r-r… c'est une vilaine bête du Texas, c'est une grenouille! C'est donc ça que ça empoisonnait le poisson. Oh! o-ouach!
—Oh! sainte Mère! il y en a une autre dans la mienne! Par le diable! c'est un scorpion; un lézard! Houch! ouach! ouach!
—Vou-achr! ha-a-ach! Mon Dieu! ouachr! ach! Sacr…! oachr! ach! o-oa-a -achr!
—Sacré tonnerre! Ho-ach! Le vieux satané docteur! A-ouach!
—Ack! ackr! Vierge sainte! ha! ho! hohachr! Poison! Poison!
Et les deux ivrognes marchèrent avec agitation sur l'azotéa, se débarrassant l'estomac, crachant tant qu'ils pouvaient, remplis de terreur, et pensant qu'ils devaient être empoisonnés. Je m'étais relevé et riais comme un fou. Mes éclats de rire et les exclamations des deux victimes attirèrent une foule de chasseurs sur la terrasse, et quand ils eurent vu de quoi il s'agissait, les ruines retentirent du fracas de leurs moqueries sauvages. Le docteur, qui était arrivé avec les autres, goûtait peu la plaisanterie. Cependant, après une courte recherche, il retrouva ses lézards et les remit dans le bocal, qui contenait encore assez d'alcool pour les recouvrir. Il pouvait être tranquille sur l'avenir: son flacon était à l'abri des tentatives des chasseurs les plus altérés.
Le matin du quatrième jour, les hommes que nous avions laissés en observation rejoignirent, et nous apprîmes d'eux que les Navajoès avaient pris la route du sud. Les Indiens, revenus à la source, le second jour après notre départ, avaient suivi la direction indiquée par les flèches. C'était la bande de Dacoma; en tout, à peu près, trois cents guerriers. Nous n'avions rien de mieux à faire que de plier bagage le plus promptement possible et de poursuivre notre marche vers le nord. Une heure après, nous étions en selle et suivions la rive rocheuse du San-Pedro. Une longue journée de marche nous conduisit aux bords désolés du Gila; et nous campâmes, pour la nuit, près du fleuve, au milieu des ruines célèbres qui marquent la seconde halte des Aztèques lors de leur migration.
A l'exception du botaniste, du chef Coco, de moi et peut-être de Séguin, pas un de la bande ne semblait s'inquiéter de ses intéressantes antiquités. Les traces de l'ours gris, que l'on voyait sur la terre molle, occupaient bien plus les chasseurs que les poteries brisées et leurs peintures hiéroglyphiques. Deux de ces animaux furent découverts près du camp, et un terrible combat s'ensuivit, dans lequel un des Mexicains faillit perdre la vie, et n'échappa qu'après avoir eu la tête et le cou en partie dépouillés. Les ours furent tués et servirent à notre souper. Le jour suivant, nous remontâmes le Gila jusqu'à l'embouchure de San Carlos, où nous fîmes halte pour la nuit. Le San-Carlos vient du nord, et Séguin avait résolu de remonter le cours de cette rivière pendant une centaine de milles, et, ensuite, de traverser à l'est vers le pays des Navajoès. Quand il eut fait connaître sa décision, un esprit de révolte se manifesta parmi les hommes, et des murmures de mécontentement grondèrent de tous côtés. Peu d'instants après, cependant, plusieurs étant descendus et s'étant avancés dans l'eau, à quelque distance du bord, ramassèrent quelques grains d'or dans le lit de la rivière. On aperçut aussi, parmi les rochers, comme indice du précieux métal, laquixa, que les Mexicains désignent sous le nom demère de l'or. Il y avait des mineurs dans la troupe, qui connaissaient très-bien cela, et cette découverte sembla les satisfaire. On ne parla plus davantage de gagner le Prieto. Peut-être le San-Carlos se trouverait-il aussi riche. Cette rivière avait, comme l'autre, la réputation d'être aurifère. En tout cas, l'expédition, en se dirigeant vers l'est, devait traverser le Prieto dans la partie élevée de son cours, et cette perspective eut pour effet d'apaiser les mutins, du moins pour l'instant. Une autre considération encore contribuait à les calmer: le caractère de Séguin. Il n'y avait pas un individu de la bande qui se souciât de le contrarier en la moindre des choses. Tous le connaissaient trop bien pour cela; et ces hommes, qui faisaient généralement bon marché de leur vie quand ils se croyaient dans le droit consacré par la loi de la montagne, savaient bien que retarder l'expédition dans le but de chercher de l'or n'était ni conforme à leur contrat avec lui, ni d'accord avec ses désirs. Plus d'un dans la troupe, d'ailleurs, était vivement attiré vers les villes des Navajoès par des motifs semblables à ceux qui animaient Séguin. Enfin, dernier argument qui n'échappait pas à la majorité: la bande de Dacoma devait se mettre à notre poursuite aussitôt qu'elle aurait rejoint les Apaches. Nous n'avions donc pas de temps à perdre à la recherche de l'or, et le plus simple chasseur de scalps comprenait bien cela. Au point du jour, nous étions de nouveau en route, et nous suivions la rive du San-Carlos. Nous avions pénétré dans le grand désert qui s'étend au nord depuis le Gila jusqu'aux sources du Colorado. Nous y étions entrés sans guide, car pas un de la troupe n'avait jamais traversé ces régions inconnues. Rubé lui-même ne connaissait nullement cette partie du pays. Nous n'avions pas de boussole, mais nous pouvions nous en passer. Presque tous nous étions capables d'indiquer la direction du nord sans nous tromper d'un degré, et nous savions reconnaître l'heure exacte, à 10 minutes près, soit de nuit, soit de jour, à la simple inspection du firmament. Avec un ciel clair, avec les indications des arbres et des rochers, nous n'avions besoin ni de boussole ni de chronomètre. Une vie passée sous la voûte étoilée, dans ces prairies élevées et dans ces gorges de montagnes, où rarement un toit leur dérobait la vue de l'azur des cieux, avait fait de tous ces rôdeurs insouciants autant d'astronomes. Leur éducation, sous ce rapport, était accomplie, et elle reposait sur une expérience acquise à travers bien des périls. Leur connaissance de ces sortes de choses me paraissait tout à fait instinctive. Nous avions encore un guide aussi sûr que l'aiguille aimantée; nous traversions les régions de laplante polaire, et à chaque pas la direction des feuilles de cette plante nous indiquait notre méridien. Notre route en était semée, et nos chevaux les écrasaient en marchant.
Pendant plusieurs jours nous avançâmes vers le nord à travers un pays de montagnes étranges, dont les sommets, de formes fantastiques et bizarrement groupés, s'élevaient jusqu'au ciel. Là, nous apercevions des formes hémisphériques comme des dômes d'église; ici, des tours gothiques se dressaient devant nous; ailleurs, c'étaient des aiguilles gigantesques dont la pointe semblait percer la voûte bleue. Des rochers, semblables à des colonnes, en supportaient d'autres posés horizontalement; d'immenses voûtes taillées dans le roc semblaient des ruines antédiluviennes, des temples de druides d'une race de géants! Ces formes si singulières étaient encore rehaussées par les plus brillantes couleurs. Les roches stratifiées étalaient tour à tour le rouge, le blanc, le vert, le jaune et les tons étaient aussi vifs que s'ils eussent été tout fraîchement tirés de la palette d'un peintre. Aucune fumée ne les avait ternis depuis qu'ils avaient émergé de leurs couches souterraines. Aucun nuage ne voilait la netteté de leurs contours. Ce n'était point un pays de nuages, et tout le temps que nous le traversâmes, nous n'aperçûmes pas une tache au ciel; rien au-dessus de nous que l'éther bleu et sans limites. Je me rappelai les observations de Séguin. Il y avait quelque chose d'imposant dans la vue de ces éblouissantes montagnes; quelque chose de vivant qui nous empêchait de remarquer l'aspect désolé de tout ce qui nous entourait. Par moment, nous ne pouvions nous empêcher de croire que nous nous trouvions dans un pays très-peuplé, très-riche et très-avancé, si on en jugeait par la grandeur de son architecture. En réalité, nous traversions la partie la plus sauvage du globe, une terre qu'aucun pied humain n'avait jamais foulée, sinon le pied chaussé du mocassin: la région de l'Apache-Loup et du misérable Vamparico.
Nous suivions les bords de la rivière; çà et là, pendant nos haltes, nous cherchions de l'or. Nous n'en trouvions que de très-petites quantités, et les chasseurs commençaient à parler tout haut du Prieto. Là, prétendaient-ils, l'or se trouvait en lingots. Quatre jours après avoir quitté le Gila, nous arrivâmes à un endroit où le San-Carlos se frayait un cañon à travers une haute sierra. Nous y fîmes halte pour la nuit. Le lendemain matin, nous découvrîmes qu'il nous serait impossible de suivre plus longtemps le cours de la rivière sans escalader la montagne. Séguin annonça son intention de la quitter et de se diriger vers l'est. Les chasseurs accueillirent cette déclaration par de joyeux hourras. La vision de l'or brillait de nouveau à leurs yeux. Nous attendîmes au bord du San-Carlos, que la grande chaleur du jour fût passée, afin que nos chevaux pussent se rafraîchir à discrétion. Puis, nous remettant en selle, nous coupâmes à travers la plaine. Nous avions l'intention de voyager toute la nuit, ou du moins jusqu'à ce que nous trouvassions de l'eau, car une halte sans eau ne pouvait nous procurer aucun repos. Avant que nous eussions marché longtemps, nous nous trouvâmes en face d'une terriblejornada, un de ces déserts redoutés, sans herbe, sans arbre, sans eau. Devant nous, s'étendait du nord au sud une rangée inférieure de montagnes, puis au-dessus une autre chaîne plus élevée et couronnée de sommets neigeux. On voyait facilement que ces deux chaînes étaient distinctes, et la plus éloignée devait être d'une prodigieuse élévation. Cela nous était révélé par les neiges éternelles dont ses pics étaient couverts. Une rivière, peut-être celle-là même que nous cherchions, devait nécessairement se trouver au pied des montagnes neigeuses. Mais la distance était immense. Si nous ne trouvions pas un cours d'eau en avant des premières montagnes, nous étions grandement exposés à périr de soif. Telle était notre perspective. Nous marchions sur un sol aride, à travers des plaines de lave et de roches aiguës qui blessaient les pieds de nos chevaux: et, parfois, les coupaient. Il n'y avait autour de nous d'autre végétation que l'artémise au vert maladif, et le feuillage fétide de la créosote. Aucun Être vivant ne se montrait, à l'exception du hideux lézard, du serpent à sonnettes et des grillons du désert, qui rampaient sur le sol dur, par myriades, et que nos chevaux écrasaient sous leurs pieds. «De l'eau!» tel était le cri qui commençait à être proféré dans toutes les langues. —Water!criait le trappeur suffoquant.—De l'eau! criait le Canadien. —Agua! agua!criait le Mexicain.