XXXIV

A moins de vingt milles du San-Carlos, nos gourdes étaient aussi sèches que le rocher. La poussière de la plaine et la chaleur de l'atmosphère avaient provoqué chez nous une soif intense, et nous avions tout épuisé. Nous étions partis assez tard l'après-midi. Au soleil couchant, les montagnes en face de nous semblaient toujours être à la même distance. Nous voyageâmes toute la nuit, et, quand le soleil se leva, nous en étions encore très-éloignés. Cette illusion se produit toujours dans l'atmosphère transparente de ces régions élevées. Les hommes mâchonnaient tout en causant. Ils tenaient dans leur bouche de petites balles, ou des cailloux d'obsidienne, qu'ils mordaient avec des efforts désespérés. Quand nous atteignîmes les premières montagnes, le soleil était déjà haut sur l'horizon. A notre grande consternation, nous n'y trouvâmes pas une goutte d'eau! La chaîne présentait un front de roches sèches, tellement serrées et stériles, que les buissons de créosote eux-mêmes ne trouvaient pas de quoi s'y nourrir. Ces roches étaient aussi dépourvues de végétation que le jour où elles étaient sorties de la terre à l'état de lave. Des détachements se répandirent dans toutes les directions et grimpèrent dans les ravins; mais après avoir perdu beaucoup de temps en recherches infructueuses, nous renonçâmes, désespérés. Il y avait un passage qui paraissait traverser la chaîne. Nous y entrâmes et marchâmes en avant, silencieux et agités de sinistres pensées. Peu après nous débuchions de l'autre côté, et une scène d'un singulier caractère frappait nos yeux. Devant nous une plaine entourée de tous côtés par de hautes montagnes; à l'extrémité opposée, les monts neigeux prenaient naissance, et montraient leurs énormes rochers s'élevant verticalement à plus de mille pieds de hauteur. Les roches noires apparaissaient amoncelées les unes sur les autres, jusqu'à la limite des neiges immaculées dont les sommets étaient recouverts. Mais ce qui causait notre principal étonnement, c'était la surface de la plaine. Elle était aussi couverte d'un manteau d'une éclatante blancheur; cependant la place plus élevée que nous occupions était parfaitement nue, et nous y ressentions vivement la chaleur du soleil. Ce que nous voyions dans la vallée ne pouvait donc pas être de la neige.

L'uniformité de la vallée, les montagnes chaotiques, dont elle était environnée, m'impressionnaient vivement par leur aspect froid et désolé. Il semblait que tout fût mort autour de nous et que la nature fût enveloppée dans son linceul. Mes compagnons paraissaient éprouver la même sensation que moi, et tout le monde se taisait. Nous descendîmes la pente du défilé qui conduisait dans cette singulière vallée. En vain nos yeux interrogeaient l'espace: aucune apparence d'eau devant nous. Mais nous n'avions pas le choix: il fallait traverser. A l'extrémité la plus éloignée, au pied des montagnes neigeuses, nous crûmes distinguer une ligne noire, comme celle d'une rangée d'arbres, et nous nous dirigeâmes vers ce point. En arrivant sur la plaine nous trouvâmes le sol couvert d'une couche épaisse de soude, blanche comme de la neige. Il y en avait assez là pour satisfaire aux besoins de toute la race humaine; mais, depuis sa formation nulle main ne s'était encore baissée pour la ramasser. Trois ou quatre massifs de rocher se trouvaient sur notre route, près de l'endroit où le défilé débouchait dans la vallée. Pendant que nous les contournions, nos yeux tombèrent sur une large ouverture pratiquée dans les montagnes qui étaient en face de nous. A travers cette ouverture, les rayons du soleil brillaient et coupaient en écharpe le paysage d'une traînée de lumière jaune. Dans cette lumière, se jouaient par myriades les légers cristaux de la soude soulevé par la brise. Pendant que nous descendions, je remarquai que les objets prenaient autour de nous un aspect tout différent de celui qu'ils nous avaient présenté d'en haut. Comme par enchantement, la blanche surface disparaissait et faisait place à des champs de verdure au milieu desquels s'élançaient de grands arbres couverts d'un épais et vert feuillage.

—Des cotonniers! s'écria un chasseur en regardant les bosquets encore éloignés.

—Ce sont d'énormes sapins, pardieu! s'écria un autre.

—Il y a de l'eau là, camarades, bien sûr! fit remarquer un troisième.

—Oui, messieurs! il est impossible que de pareilles tiges croissent sur une prairie sèche. Regardez! Hilloa!

—De par tous les diables, voilà une maison là-bas!

—Une maison! une, deux, trois!… Mais c'est tout une ville, ou bien il n'y a pas un seul mur. Tenez! Jim, regardez là-bas! Wagh!

Je marchais devant avec Séguin; le reste de la bande atteignait la bouche du défilé derrière nous. J'avais été absorbé pendant quelques instants dans la contemplation de la blanche efflorescence qui couvrait le sol et je prêtais l'oreille au craquement de ces incrustations sous le sabot de mon cheval. Ces exclamations me firent lever les yeux. Sous l'impression de ce que je vis, je tirai les deux rênes d'une seule secousse. Séguin avait fait comme moi, et toute la troupe s'était arrêtée en même temps. Nous venions justement de tourner une des masses qui nous empêchaient de voir la grande ouverture qui se trouvait alors précisément en face de nous; et, près de sa base, du côté du sud, on voyait s'élever les murs et les édifices d'une cité; d'une vaste cité, si l'on en jugeait par la distance et par l'aspect colossal de son architecture. Les colonnes des temples, les grandes portes, les fenêtres, les balcons, les parapets, les escaliers tournants nous apparaissaient distinctement. Un grand nombre de tours s'élevaient très-haut au-dessus des toits; au milieu, un grand édifice ressemblant à un temple et couronné d'un dôme massif, dominait toutes les autres constructions. Je considérais cette apparition soudaine avec un sentiment d'incrédulité. C'était un songe, une chimère, un mirage peut-être…. Non, cependant le mirage ne présente pas un tableau aussi net. Il y avait là des toits, des cheminées, des murs, des fenêtres. Il y avait des maisons fortifiées avec leurs créneaux réguliers et leurs embrasures. Tout cela était réel: c'était une ville. Était-ce donc là laCibolodes pères espagnols? Était-ce la ville aux portes d'or et aux tours polies? Après tout, l'histoire racontée par les prêtres voyageurs ne pouvait-elle pas être vraie? Qui donc avait démontré que ce fût une fable! Qui avait jamais pénétré dans ces régions où les récits des prêtres plaçaient la ville dorée de Cibolo? Je vis que Séguin était, autant que moi, surpris et embarrassé. Il ne connaissait rien de ce pays. Il avait vu souvent des mirages, mais pas un seul qui ressemblât à ce que nous avions sous les yeux.

Pendant quelque temps, nous demeurâmes immobiles sur nos selles, en proie à de singulières émotions. Pousserions-nous en avant? Sans doute. Il nous fallait arriver à l'eau. Nous mourions de soif. Aiguillonnés par ce besoin, nous partîmes à toute bride. A peine avions-nous couru quelques pas, qu'un cri simultané fut poussé par tous les chasseurs. Quelque chose de nouveau,—quelque chose de terrible,—était devant nous. Près du pied de la montagne se montrait une ligne de formes sombres, en mouvement: c'étaientdes hommes à cheval! Nous arrêtâmes court nos chevaux; notre troupe entière fit halte au même instant.

—Des Indiens! telle fut l'exclamation générale.

—Il faut que ce soient des Indiens murmura Séguin: il n'y a pas d'autres créatures humaines par ici. Des Indiens! mais non. Jamais il n'y eut d'Indiens semblables à cela. Voyez! ce ne sont pas des hommes! Regardez leurs chevaux monstrueux, leurs énormes fusils:ce sont des géants! Par le ciel! continua-t-il après un moment d'arrêt, ils sont sans corps,ce sont des fantômes!

Il y eut des exclamations de terreur parmi les chasseurs placés en arrière. Étaient-ce là les habitants de la cité? Il y avait une proportion parfaite entre la taille colossale des chevaux et celle des cavaliers. Pendant un moment, la terreur m'envahit comme les autres; mais cela ne dura qu'un instant. Un souvenir soudain me vint à l'esprit; je me rappelai les montagnes du Hartz et ses démons. Je reconnus que le phénomène que nous avions devant nous devait être le même, une illusion d'optique, un effet de mirage. Je levai la main au-dessus de ma tête. Le géant qui était devant les autres imita le mouvement. Je piquai de l'éperon les flancs de mon cheval et galopai en avant. Il fit de même, comme s'il fût venu à ma rencontre. Après quelque temps de galop, j'avais dépassé l'angle réflecteur, et l'ombre du géant disparut instantanément dans l'air. La ville aussi avait disparu; mais nous retrouvâmes les contours de plus d'une forme singulière dans les grandes roches stratifiées qui bordaient la vallée. Nous ne fûmes pas longtemps sans perdre de vue, également, les bouquets d'arbres gigantesques. En revanche, nous vîmes distinctement au pied de la montagne, non loin de l'ouverture, une ceinture de saules verts et peu élevés, mais des saules réels. Sous leur feuillage, on voyait quelque chose qui brillait au soleil comme des paillettes d'argent,c'était de l'eau!C'était un bras du Prieto. Nos chevaux hennirent à cet aspect; un instant après, nous avions mis pied à terre sur le rivage, et nous étions tous agenouillés auprès du courant.

Après une marche si pénible, il était nécessaire de faire une halte plus longue que d'habitude. Nous restâmes près de l'arroyo tout le jour et toute la nuit suivante. Mais les chasseurs avaient hâte de boire les eaux du Prieto lui-même; le lendemain matin, nous levâmes le camp et prîmes notre direction vers cette rivière. A midi, nous étions sur ses bords. C'était une singulière rivière, traversant une région de montagnes mornes, arides et désolées. Le courant s'était frayé son chemin à travers ces montagnes, y creusant plusieurs canons, et roulait ses flots dans un lit presque partout inaccessible. Elle paraissait noire et sombre. Où donc étaient les sables d'or? Après avoir suivi ses bords pendant quelque temps, nous nous arrêtâmes à un endroit où l'on pouvait gagner la rive. Les chasseurs, sans s'occuper d'autre chose, franchirent promptement les rochers et descendirent vers l'eau. C'est à peine s'ils prirent le temps de boire. Ils fouillèrent dans les interstices des rochers tombés des hauteurs; ils ramassèrent le sable avec leurs mains et se mirent à le laver dans leurs tasses; ils attaquèrent les roches quartzeuses à coups de tomahawk et en écrasèrent les fragments entre deux grosses pierres. Ils ne trouvèrent pas une parcelle d'or. Ils avaient pris la rivière trop haut, ou bien l'Eldorado se trouvait encore plus au nord.

Harassés, baignés de sueur, furieux, jurant et grognant, ils obéirent à l'ordre de marcher en avant. Nous suivîmes le cours du fleuve et nous nous arrêtâmes, pour la nuit, à une autre place où l'eau était accessible pour nos animaux. Là, les chasseurs cherchèrent encore de l'or, et n'en trouvèrent pas plus qu'auparavant. La contrée aurifère était au-dessous, ils n'en doutaient plus. Le chef les avait conduits par le San-Carlos pour les en détourner, craignant que la recherche de l'or ne retardât la marche. Il n'avait nul souci de leurs intérêts. Il ne pensait qu'au but Particulier qu'il voulait atteindre. Ils s'en retourneraient aussi pauvres qu'ils étaient venus, ça lui était bien égal. Jamais ils ne retrouveraient une occasion pareille. Tels étaient les murmures entremêlés de jurements. Séguin n'entendait rien, ou feignait de ne pas entendre. Il avait un de ces caractères qui savent tout supporter, jusqu'à ce que le moment favorable pour agir se présente. Il était naturellement emporté, comme tous les créoles; mais le temps et l'adversité avaient amené son caractère à un calme et à un sang-froid qui convenaient admirablement au chef d'une semblable troupe. Quand il se décidait à agir, il devenait, comme on dit dans l'Ouest,un homme dangereux, et les chasseurs de scalps savaient cela. Pour l'instant, il ne prenait pas garde à leurs murmures.

Longtemps avant le point du jour, nous nous étions remis en selle, et nous nous dirigions vers le haut Prieto. Nous avions remarqué des feux à une certaine distance pendant la nuit et nous savions que c'étaient ceux des villages des Apaches. Notre intention était de traverser leur pays sans être aperçus, et nous devions, quand le jour aurait paru, nous cacher parmi les rochers jusqu'à la nuit suivante. Quand l'aube devint claire, nous fîmes halte dans une profonde ravine, et quelques-uns de nous grimpèrent sur la hauteur pour reconnaître. Nous vîmes la fumée s'élever au-dessus des villages, au loin; mais nous les avions dépassés pendant l'obscurité, et, au lieu de rester dans notre cachette, nous continuâmes notre route à travers une large plaine couverte de sauges et de cactus. De chaque côté les montagnes se dressaient, s'élevant rapidement à partir de la plaine, et affectant ces formes fantastiques qui caractérisent les pics de ces régions. En haut des roches à pic, formant d'effrayants abîmes, on découvrait des plateaux mornes, arides, silencieux. La plaine arrivait jusqu'à la base même des rochers qui avaient dû nécessairement être baignés par les eaux autrefois. C'était évidemment le lit d'un ancien océan. Je me rappelai la théorie de Séguin sur les mers intérieures. Peu après le lever du soleil, la direction que nous suivions nous conduisit à une route indienne. Là nous traversâmes la rivière avec l'intention de nous en séparer et de marcher à l'est. Nous arrêtâmes nos chevaux au milieu de l'eau et les laissâmes boire à discrétion. Quelques-uns des chasseurs qui étaient portés en avant avaient gravi le bord escarpé. Nous fûmes attirés par des exclamations d'une nature inaccoutumée. En levant les yeux, nous vîmes que plusieurs d'entre eux, sur le haut de la côte, montraient le nord avec des gestes très-animés. Voyaient-ils les Indiens?

—Qu'y a-t-il? cria Séguin, pendant que nous avancions.

—Une montagne d'or; une montagne d'or! Telle fut la réponse.

Nous pressâmes nos chevaux vers le sommet. Au loin vers le nord, aussi loin que l'oeil pouvait s'étendre, une masse brillante réfléchissait les rayons du soleil. C'était une montagne, et le long de ses flancs, de la base au sommet, la roche avait l'éclat et la couleur de l'or! La réverbération des rayons du soleil sur cette surface nous éblouissait. Était-ce donc une montagne d'or?

Les chasseurs étaient fous de bonheur! C'était la montagne dont il avait été si souvent question autour des feux des bivouacs. Lequel d'entre eux n'en avait pas entendu parler, qu'il y eût cru ou non? Ce n'était donc pas une fable. La montagne était là devant eux, dans toute son éclatante splendeur! Je me retournai et regardai Séguin. Il se tenait les yeux baissés; sa physionomie exprimait une vive inquiétude. Il comprenait la cause de l'illusion; le Maricopa, Reichter et moi la comprenions aussi. Au Premier coup d'oeil, nous avions reconnu les écailles brillantes de la sélénite. Séguin vit qu'il y avait là une grande difficulté à surmonter. Cette éblouissante hallucination était très-loin de notre direction; mais il était évident que ni menaces ni prières ne seraient écoutées. Les hommes étaient tous résolus à aller vers cette montagne. Quelques-uns avaient déjà tourné la tête de leurs chevaux de ce côté, et s'avançaient dans cette direction. Séguin leur ordonna de revenir. Une dispute terrible s'ensuivit, et peu après ce fut une véritable révolte. En vain Séguin fit valoir la nécessité d'arriver le plus promptement possible à la ville; en vain il représenta le danger que nous courions d'être surpris par la bande de Dacoma, qui pendant ce temps serait sur nos traces; en vain le chef Coco, le docteur et moi-même, affirmâmes à nos compagnons ignorants que ce qu'ils voyaient n'était que la surface d'un rocher sans valeur. Les hommes s'obstinaient. Cette vue, qui répondait à leurs espérances longtemps caressées, les avait enivrés. Ils avaient perdu la raison; ils étaient fous.

—En avant donc! cria Séguin, faisant un effort désespéré pour contenir sa fureur. En avant, insensés, suivez votre aveugle passion. Vous payerez cette folie de votre vie!

En disant ces mots, il retourna son cheval et prit sa course vers le phare brillant. Les hommes le suivirent en poussant de joyeuses et sonores acclamations. Après un long jour de course nous atteignîmes la base de la montagne. Les chasseurs se jetèrent en bas de cheval et grimpèrent vers les roches brillantes. Ils les atteignirent; les attaquèrent avec leurs tomahawks, leurs crosses de pistolets; les grattèrent avec leurs couteaux; enlevèrent des feuilles de mica et de sélénite transparente… puis les jetèrent à leurs pieds, honteux et mortifiés; l'un après l'autre ils revinrent dans la plaine, l'air triste et profondément abattus; pas un ne dit mot; ils remontèrent à cheval et suivirent leur chef.

Nous avions perdu un jour à ce voyage sans profit; mais nous nous consolions en pensant que les Indiens, suivant nos traces, feraient le même détour. Nous courions maintenant au sud-ouest; mais ayant trouvé une source non loin du pied de la montagne, nous y restâmes toute la nuit. Après une autre journée de marche au sud-est, Rubé reconnut le profil des montagnes. Nous approchions de la grande ville des Navajoes. Cette nuit-là, nous campâmes près d'un cours d'eau, un bras du Prieto, qui se dirige vers l'est. Un grand abîme entre deux rochers marquait le cours de la rivière au-dessus de nous. Le guide montra cette ouverture, pendant que nous nous avancions vers le lieu de notre halte.

—Qu'est-ce, Rubé? demanda Séguin.

—Vous voyez cette gorge en face de vous?

—Oui; qu'est-ce que c'est?

—La ville est là.

La soirée du jour suivant était avancée quand nous atteignîmes le pied de la sierra, à l'embouchure du canon. Nous ne pouvions pas suivre le bord de l'eau plus loin, car il n'y avait dans le chenal ni sentier ni endroit guéable. Il fallait nécessairement franchir l'escarpement qui formait la joue méridionale de l'ouverture. Un chemin frayé à travers des pins chétifs s'offrait à nous, et, sur les pas de notre guide, nous commençâmes l'ascension de la montagne. Après avoir gravi pendant une heure environ, en suivant une route effrayante au bord de l'abîme. Nous parvînmes à la crête; nos yeux se portèrent vers l'est. Nous avions atteint le but de notre voyage. La ville des Navajoes était devant nous!

—Voilà!Mira el pueblo! That's the town!Hourra! S'écrièrent les chasseurs, chacun dans sa langue.

—Oh Dieu! enfin, la voilà! murmura Séguin dont les traits exprimaient une émotion profonde; soyez béni! mon Dieu! Halte! camarades, halte!

Nous retînmes les rênes, et, immobiles sur nos chevaux fatigués, nous demeurâmes les yeux tournés vers la plaine. Un magnifique panorama, magnifique sous tous les rapports, s'étalait devant nous; l'intérêt avec lequel nous le considérions était encore redoublé par les circonstances particulières qui nous avaient amenés à en jouir. Placés à l'extrémité occidentale d'une vallée oblongue, nous la voyons se dérouler dans toute sa longueur. C'est, non pas une vallée proprement dite, bien qu'elle fût ainsi appelée par les Américains espagnols, mais plutôt une plaine entourée de tout côtés par des montagnes. Sa forme est elliptique. Le grand axe, ou diamètre des foyers de cette ellipse, peut avoir dix ou douze milles de longueur; le petit axe en a cinq ou six. La surface entière présente un champ de verdure dont le plan n'est coupé ni de buissons, ni de haies, ni de collines. C'est comme un lac tranquille transformé en émeraude. Une ligne d'argent la traverse dans toute son étendue, en courbes gracieuses, et marque le cours d'une rivière cristalline. Mais les montagnes! Quelles sauvages montagnes! surtout celles qui bordent la vallée au nord. Ce sont des masses de granit amoncelées. Quelles convulsions de la nature doivent avoir présidé à leur naissance! Leur aspect présente l'idée d'une planète en proie aux douleurs de l'enfantement. Des rochers énormes sont suspendus, à peine en équilibre, au-dessus de précipices affreux. Il semble que le choc d'une plume suffirait pour occasionner la chute de ces masses gigantesques. D'effrayants abîmes montrent dans leurs profondeurs de sombres défilés qu'aucun bruit ne trouble. Çà et là, des arbres noueux, des pins et des cèdres, croissent horizontalement et pendent le long des rochers. Les branches hideuses des cactus, le feuillage maladif des buissons de créosote, se montrent dans les fissures, et ajoutent un trait de plus au caractère âpre et morne du paysage. Telle est la barrière septentrionale de la vallée. La sierra du midi présente un contraste géologique complet. Pas une roche de granit ne se montre de ce côté. On y voit aussi des rochers amoncelés, mais blancs comme la neige. Ce sont des montagnes de quartz laiteux. Elles sont dominées par des pics de formes diverses, nus et brillants; d'énormes masses pendent sur les profonds abîmes: les ravins, comme les hauteurs, sont dépourvus d'arbres. La végétation qui s'y montre a tous les caractères de la désolation. Les deux sierras convergent vers l'extrémité orientale de la vallée. Du sommet que nous occupons, et qui se trouve à l'ouest, nous découvrons tout le tableau. A l'autre bout de la vallée, nous apercevons une place noire au pied de la montagne. Nous reconnaissons une forêt de pins, mais elle est trop éloignée pour que nous puissions distinguer les arbres. La rivière semble sortir de cette forêt, et, sur ses bords, près de la lisière du bois, nous apercevons un ensemble de constructions pyramidales étranges. Ce sont des maisons. C'est la ville de Navajoa!

Nos yeux s'arrêtent sur cette ville avec une vive curiosité. Nous distinguons le profil des maisons, bien qu'elles soient à près de dix milles de distance. C'est une étrange architecture. Quelques-unes sont séparées des autres, et ont des toits en terrasse, au-dessus desquels nous voyons flotter des bannières. L'une, grande entre toutes, présente l'apparence d'un temple. Elle est dans la plaine ouverte, hors de la ville, et, au moyen de la lunette, nous apercevons de nombreuses formes qui se meuvent sur son sommet. Ces formes sont des êtres humains. Il y en a aussi sur les toits et les parapets des maisons plus petites; nous en voyons beaucoup d'autres, sur la plaine, entre la ville et nous, chassant devant eux des troupes de bestiaux, de mules et de mustangs. Quelques-uns sont sur les bords de la rivière, et nous en apercevons qui plongent dans l'eau. Plusieurs groupes de chevaux, dont les flancs arrondis accusent le bon état d'entretien, pâturent tranquillement dans la prairie. Des troupes de cygnes sauvages, d'oies et de grues bleues suivent en nageant et en voltigeant le courant sinueux de la rivière. Le soleil baisse; les montagnes réfléchissent des teintes d'ambre, et les cristaux quartzeux resplendissent sur les pics de la sierra méridionale. La scène est imposante par sa beauté et le silence qui l'environne. Combien de temps s'écoulera-t-il, pensais-je, avant que ce tableau si calme soit rempli de meurtre et de pillage?

Nous demeurons quelque temps absorbés dans la contemplation de la vallée sans proférer un seul mot. C'est le silence qui précède les résolutions terribles. L'esprit de mes compagnons est agité de pensées et d'émotions diverses, diverses par leur nature et par leur degré de vivacité, et différant autant les unes des autres, que le ciel diffère de l'enfer. Quelques-unes de ces émotions sont saintes. Des hommes ont le regard tendu sur la plaine, croyant ou s'imaginant distinguer, à cette distance, les traits d'un être aimé, d'une épouse, d'une soeur, d'une fille, ou peut-être d'une personne plus tendrement chérie encore. Non; cela ne pouvait être; nul n'était plus profondément affecté que le père cherchant son enfant. De tous les sentiments mis en jeu là, l'amour paternel était le plus fort. Hélas! il y avait des émotions d'une autre nature dans le coeur de ceux qui m'entouraient, des passions terribles et impitoyables. Des regards féroces étaient lancés sur la ville; les uns respiraient la vengeance, les autres l'amour du pillage; d'autres encore, vrais regards de démons, la soif du meurtre. On en avait causé à voix basse tout le long de la route, et les hommes déçus dans leurs espérances au sujet de l'or, s'entretenaient duprix des chevelures.

Sur l'ordre de Séguin, les chasseurs se retirèrent sous les arbres et tinrent précipitamment conseil. Comment devait-on s'y prendre pour s'emparer de la ville? Nous ne pouvions pas approcher en plein jour. Les habitants nous auraient vus longtemps avant que nous eussions franchi la distance, et ils fuiraient vers la forêt. Nous perdrions ainsi tout le fruit de notre expédition. Pouvions-nous envoyer un détachement à l'extrémité orientale de la vallée pour empêcher la fuite? Non pas à travers la plaine du moins, car les montagnes arrivaient jusqu'à son niveau, sans hauteurs intermédiaires, et sans défilé près de leurs flancs. A quelques endroits, le rocher s'élevait verticalement à une hauteur de Mille pieds environ. Cette idée fut abandonnée. Pouvions-nous tourner la sierra du sud, et arriver par la forêt elle-même? De cette manière, nous marchions à couvert jusqu'auprès des maisons. Le guide, interrogé, répondit que cela était possible; mais il fallait faire un détour d'environ 50 milles. Nous n'avions pas le temps, et nous y renonçâmes.

Le seul plan praticable était donc de nous approcher de la ville pendant la nuit, ou, du moins, c'était celui qui présentait le plus de chances de succès. On s'y arrêta. Séguin ne voulait pas faire une attaque de nuit, mais seulement entourer les maisons en restant à une certaine distance, et se tenir en embuscade jusqu'au matin. La retraite serait ainsi coupée, et nous serions sûrs de retrouver nos prisonniers à la lumière du jour. Les hommes s'étendirent sur le sol, et, le bras passé dans la bride de leurs chevaux, attendirent le coucher du soleil.

Une petite heure se passa ainsi. Le globe brillant disparut derrière nous, et les roches de quartz revêtirent une teinte sombre. Les derniers rayons du soleil illuminèrent un moment les pics les plus élevés, puis s'éclipsèrent. La nuit était venue. Nous descendîmes la pente rapide en une longue file et atteignîmes la plaine; puis, tournant à gauche, nous suivîmes le pied de la montagne. Les rochers nous servaient de guides. Nous avancions avec prudence et parlions à voix basse. La route que nous suivions était semée de roches détachées, tombées du haut de la montagne. Nous étions obligés de contourner des contre-forts qui s'avançaient jusque dans la plaine. De temps en temps, nous nous arrêtions pour tenir conseil.

Après avoir marché ainsi pendant dix à douze milles, nous nous trouvâmes de l'autre côté de la ville. Nous n'en étions pas à plus d'un mille. Nous apercevions les feux allumés sur la plaine, et nous entendions les voix de ceux qui étaient autour. Là, nous divisâmes la troupe en deux parts. Un petit détachement resta caché dans un défilé au milieu des rochers. Ce détachement fut chargé de la garde du chef captif et des mules de bagages. Le corps principal se porta en avant, sous la conduite de Rubé, et suivit la lisière de la forêt, laissant un poste de distance en distance. Ces postes se cachèrent à leurs stations respectives, gardant un profond silence et attendant le signal du clairon, qui devait être donné au point du jour.

* * * * *

La nuit s'écoule lente et silencieuse. Les feux s'éteignent l'un après l'autre, et la plaine reste enveloppée des ombres d'une nuit sans lune. De sombres nuages flottent dans l'air, la pluie menace, phénomène rare dans cette région. Le cygne fait entendre son cri discordant, le gruya pousse sa note cuivrée au-dessus de la rivière, le loup hurle sur la lisière du village endormi. La voix de la chauve-souris géante traverse les airs. On entend leflap-flapde ses grandes ailes quand elle descend en le sol de la prairie résonne sourdement sous les sabots des chevaux, le craquement de l'herbe se mêle autink-lingdes anneaux des mors, car les chevaux mangent tout bridés. Par moments, un chasseur endormi murmure quelques mots, se débattant en rêve contre quelque terrible ennemi. Ainsi la nuit se passe, traversant les groupes de lumineuxcucujos[1]

[Note 1: Coléoptères phosphorescents.]

Tout se tait au moment où le jour approche. Les loups cessent de hurler; le cygne et la grue bleue font silence; l'oiseau de proie nocturne a garni sa panse vorace, et s'est perché sur un pin de la montagne; les mouches phosphorescentes disparaissent sous l'influence des heures plus froides; et les chevaux, ayant pâturé toute l'herbe qui se trouvait à leur portée, sont couchés et endormis.

Une lumière grise commence à se répandre sur la vallée; elle glisse le long des blancs rochers de la montagne de quartz. L'air frais du matin réveille les chasseurs. L'un après l'autre ils se lèvent. Ils frissonnent en se redressant, et ramassent autour d'eux les plis de leurs manteaux. Ils paraissent fatigués; leurs figures sont pâles et blafardes. L'aube grise donne un air de fantôme à leurs faces barbues et non lavées. Un instant après, ils rassemblent les longes et les attachent aux anneaux; visitent les chiens et les amorces de leurs fusils, et rebouclent leurs ceintures; tirent de leurs havre-sacs des morceaux detasajoet les mangent crus. Debout auprès de leurs chevaux, ils se tiennent prêts à se mettre en selle. Le moment n'est pas encore venu. La lumière gagne la vallée. Le brouillard bleu qui couvrait la rivière pendant la nuit s'élève. Nous distinguons tous les détails des maisons. Quelles singulières constructions! Les plus élevées ont un, deux, et jusqu'à quatre étages. Toutes affectent la forme d'une pyramide tronquée. Chaque étage est en retraite sur celui qui est au-dessous, d'où résulte une série de terrasses superposées. Les maisons sont d'un blanc jaunâtre, couleur de la terre qui a servi à les construire. On n'y voit pas de fenêtres; des portes ouvertes à chaque étage sur le dehors donnent accès dans l'intérieur; des échelles dressées de terrasse en terrasse sont appuyées contre les murs. Sur le sommet de quelques-unes, il y a des perches portant des bannières, ce sont les demeures des principaux chefs et des grands guerriers de la nation. Nous voyons le temple distinctement. Il a la même forme que les maisons, mais il est plus large et plus élevé. De son toit s'élance un grand mât portant une bannière avec un étrange écusson. Près des maisons sont des enclos remplis de mules et de mustangs: c'est le bétail de la ville.

Le jour devient plus clair. Nous voyons des formes apparaître sur les toits et se mouvoir le long des terrasses. Ce sont des figures humaines enveloppées de vêtements flottant comme des robes, en étoffes rayées. Nous reconnaissons la couverture des Navajoes, avec ses raies alternées, noires et blanches. Avec la lunette, nous apercevons les formes plus distinctes et nous pouvons reconnaître les sexes. Les cheveux pendent négligemment sur les épaules et descendent jusqu'au bas des reins. La plupart sont des femmes de différents âges. On aperçoit beaucoup d'enfants. Il y a des hommes, des vieillards à cheveux blancs; d'autres plus jeunes, en petit nombre, mais ce ne sont pas des guerriers; tous les guerriers sont absents. Au moyen des échelles, ils descendent de terrasse en terrasse, se dirigent vers la plaine et vont rallumer les feux. Quelques-uns portent des vases de terre, desollassur leur tête, et vont à la rivière puiser de l'eau. Ils sont à peu près nus. Nous voyons leurs corps bruns et leurs poitrines découvertes. Ce sont des esclaves. Ah! les vieillards se dirigent vers le sommet du temple. Des femmes et des enfants les suivent; les uns en blanc, les autres vêtus de couleurs variées. Il y a des jeunes filles et des jeunes garçons; ce sont les enfants des chefs. Une centaine environ sont réunis sur le toit le plus élevé. Un autel est dressé près de la hampe du drapeau. La fumée s'élève, la flamme brille: ils ont allumé du feu sur l'autel. Écoutez les chants et les sons du tambour indien! Le bruit cesse; tous restent immobiles et silencieux, la face tournée vers l'est.

—Qu'est-ce que cela signifie?

—Ils attendent que le soleil paraisse. Ces peuples adorent le soleil.

Les chasseurs, dont la curiosité est excitée, restent le regard tendu, observant la cérémonie. Le sommet le plus élevé de la montagne quartzeuse s'allume. C'est le premier signe de l'arrivée du soleil. La teinte dorée descend le long du pic. D'autres points s'illuminent. Les rayons viennent frapper les figures des adorateurs. Voyez! il y a des blancs parmi eux! Un, deux, plusieurs blancs: ce sont des femmes et des jeunes filles.

—Oh! Dieu, faites qu'elle soit là! s'écrie Séguin prenant sa lunette avec empressement, et portant le clairon à ses lèvres.

Quelques notes éclatantes résonnent dans la vallée. Les cavaliers entendent le signal. Ils débouchent des bois et des défilés. Ils galopent à travers la plaine, et se déploient en avançant. En peu de minutes nous avons formé un grand arc de cercle autour de la ville. Nos chevaux nous mènent vers le pied des murailles. L'atajo et le chef captif, confiés à la garde d'un petit nombre d'hommes, sont restés dans le défilé. Les sons du clairon ont attiré l'attention des habitants. Ils s'arrêtent un moment, frappés d'immobilité par la surprise. Ils voient la ligne qui les enveloppe. Ils aperçoivent les cavaliers qui s'avancent. Serait-ce un jeu de la part de quelque tribu amie? Non. Ces voix étrangères, ce clairon, tout cela est nouveau pour les oreilles des Indiens. Quelques-uns cependant ont déjà entendu ces sons, ils reconnaissent la trompette de guerre des visages pâles! Pendant un moment la consternation les prive de la faculté d'agir. Ils nous regardent jusqu'à ce que nous soyons tout près. Ils voient les visages pâles, les armes étranges, les chevaux singulièrement harnachés. C'est l'ennemi! ce sont les blancs! Ils courent d'une place à l'autre, de rue en rue. Ceux qui portaient de l'eau jettent leursollaset prennent leur course, en criant, vers les maisons. Ils montent sur les toits et retirent les échelles après eux. Des exclamations sont échangées; les hommes, les femmes et les enfants poussent des cris affreux. La terreur est peinte sur toutes les figures; l'épouvante se lit dans tous leurs mouvements. Pendant ce temps, notre ligne s'est resserrée, et nous ne sommes plus qu'à deux cents yards des murs. Nous faisons halte un moment. Vingt hommes sont laissés pour former une arrière-garde. Les autres se réunissent en corps et se portent en avant sur les pas de leurs chefs.

Nous nous dirigeons vers le grand bâtiment, nous l'entourons et nous faisons halte de nouveau. Les vieillards sont toujours sur le toit et garnissent le parapet. Ils sont en proie à la terreur et tremblent comme des enfants.

—Ne craignez rien; nous venons en amis! crie Séguin, parlant une langue qui nous est étrangère et leur faisant des signes.

Sa voix ne peut percer le bruit des cris perçants que l'on entend de tous côtés. Il répète les mêmes mots et renouvelle ses signes avec plus d'énergie. Les vieillards se groupent au bord du parapet. L'un d'entre eux se distingue au milieu de tous les autres. Ses cheveux blancs comme la neige tombent jusqu'à sa ceinture. De brillants ornements pendent à ses oreilles et sur sa poitrine. Il est revêtu d'une robe blanche. Il a toute l'apparence d'un chef; tous les autres lui obéissent. Sur un signe de sa main, les cris cessent. Il se penche au-dessus du parapet comme pour nous parler.

—Amigos! amigos!crie-t-il en espagnol.

—Oui, oui, nous sommes des amis, répond Séguin dans la même langue.. Ne craignez rien de nous! Nous ne venons pas pour vous faire du mal.

—Pourquoi nous feriez-vous du mal? Nous sommes en paix avec tous les blancs de l'Est. Nous sommes les fils de Moctezuma. Nous sommes Navajoes. Que voulez-vous de nous?

—Nous venons pour nos parents, vos captives blanches. Ce sont nos femmes et nos filles.

—Des captives blanches! vous vous trompez: nous n'avons pas de captives. Celles que vous cherchez sont parmi les Apaches, loin, là-bas, vers le sud.

—Non. Elles sont parmi vous, répond Séguin, j'ai des informations précises et sûres à cet égard. Pas de retard, donc! Nous avons fait un long voyage pour les retrouver, et nous ne nous en irons pas sans elles.

Le vieillard se tourne vers ses compagnons. Ils parlent à voix basse et échangent des signes. Les figures se retournent du côté de Séguin.

—Croyez-moi, señor chef, dit le vieillard, parlant avec emphase, vous avez été mal informé. Nous n'avons pas de captives blanches.

—Pish! vieux menteur impudent! cria Rubé en sortant de la foule et ôtant son bonnet de peau de chat. Reconnais-tu l'Enfant, le reconnais-tu?

Le crâne dépouillé se montre aux yeux des Indiens. Un murmure plein d'alarmes se fait entendre parmi eux. Le chef aux cheveux blancs semble déconcerté. Il sait l'histoire de cette tête scalpée. De sourds grondements se font entendre aussi parmi les chasseurs. Ils ont vu les femmes blanches en galopant vers la ville. Ce mensonge les irrite, et le bruit menaçant des rifles qu'on arme se fait entendre tout autour de nous.

—Vous avez dit des paroles fausses, vieillard, crie Séguin. Nous savons que vous avez des captives blanches, rendez-nous-les donc, si vous voulez sauver vos têtes.

—Et vite! crie Garey, levant son rifle avec un geste menaçant. Plus vite que ça, ou bien je fais sauter la cervelle de ton vieux crâne.

—Patience,amigo, vous verrez nos femmes blanches; mais ce ne sont pas des captives. Ce sont nos filles, les enfants de Moctezuma.

L'Indien descend au troisième étage du temple. Il disparaît sous une porte et revient presque aussitôt, amenant avec lui cinq femmes revêtues du costume des Navajoes. Ce sont des femmes et des jeunes filles et, ainsi qu'on peut le voir au premier coup d'oeil, elles appartiennent à la race hispano-mexicaine.

Mais il y en a parmi nous qui les connaissent plus particulièrement. Trois d'entre elles sont reconnues par autant de chasseurs, et à la vue de ceux-ci, elles se précipitent vers le parapet, tendent leurs bras, et poussent des exclamations de joie. Les chasseurs les appellent:

—Pepe!—Rafaela!—Jesusita!—entremêlant leurs noms d'expressions de tendresse. Ils leur crient de descendre, en leur montrant des échelles.

—Bajan, niñas, bajan! aprisa! aprisa!(Venez en bas, chères filles; descendez vite, vite!)

Les échelles sont sur les terrasses. Les jeunes filles ne peuvent les remuer. Leurs maîtres se tiennent auprès d'elles, les sourcils froncés, et silencieux.

—Tendez les échelles! crie Garey menaçant de son fusil, tendez les échelles et aidez les jeunes filles à descendre, ou je fais de l'un de vous un cadavre.

—Les échelles! les échelles! crient une multitude de voix.

Les Indiens obéissent. Les jeunes filles descendent, et, un moment après, tombent dans les bras de leurs amis. Deux restaient encore, trois seulement étant descendues. Séguin avait mis pied à terre et les avait examinées toutes les trois. Aucune d'elles n'était l'objet de sa sollicitude. Il monte à l'échelle, suivi de quelques-uns des hommes. Il s'élance de terrasse en terrasse jusqu'à la troisième, et se porte vivement vers les deux captives. Elles reculent à son approche, et, se méprenant sur ses intentions, poussent des cris de terreur. Séguin les examine d'un regard perçant. Le père interroge ses propres instincts, sa mémoire confuse. L'une des femmes est trop âgée; l'autre est affreuse et présente tous les dehors d'une esclave.

—Mon Dieu! se pourrait-il! s'écrie-t-il avec un sanglot. Il y avait un signe… Non! non! cela ne se peut pas! Il s'élance en avant, saisit la jeune fille par le poignet, mais sans brusquerie, relève la manche et découvre le bras jusqu'à l'épaule.

—Non! s'écrie-t-il de nouveau, rien! Ce n'est pas elle.

Il la quitte et s'élance vers le vieil Indien, qui recule, épouvanté de l'expression terrible de son regard.

—Toutes ne sont pas là! crie Séguin d'une voix de tonnerre; il y en a d'autres: amène-les ici, vieillard, ou je t'écrase sur la terre.

—Nous n'avons pas ici d'autres femmes blanches, répond l'Indien d'un ton calme et décidé.

—Tu mens! tu mens! ta vie m'en répondra. Ici! Rubé, viens le confondre.

—Tu mens, vieille canaille! tes cheveux blancs ne resteront pas longtemps à leur place, si tu ne l'amènes pas bientôt ici. Où est-elle, la jeune reine?

—Au sud. Et l'Indien indiquait la direction du midi.

—Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'écrie Séguin, dans sa langue natale, avec l'accent du plus profond désespoir.

—Ne le croyez pas, cap'n! J'ai vu bien des Indiens dans ma vie, mais je n'ai jamais vu un menteur plus effronté que cette vieille vermine. Vous l'avez entendu tout à l'heure à propos des autres filles?

—C'est vrai, il a menti tout à l'heure; mais elle!… elle peut être partie.

—Il n'y a pas un mot de vrai dans ses paroles. Il ne sait que mentir. C'est un maître charlatan; il ne dit que des impostures. La jeune fille est ce qu'ils appellent la reine des mystères. Elle sait beaucoup de choses, et aide ce vieux bandit dans toutes ses momeries et dans les sacrifices. Il ne se soucie pas de la perdre, elle est ici quelque part, j'en suis sûr; mais elle est cachée, c'est certain.

—Camarades! crie Séguin se précipitant vers le parapet, prenez des échelles! fouillez toutes les maisons! faites sortir tout le monde, jeunes et vieux. Conduisez-les au milieu de la plaine. Ne laissez pas un coin sans l'examiner. Ramenez-moi mon enfant.

Les chasseurs s'emparent des échelles. Avec celles du grand temple, ils sont bientôt en possession des autres. Ils courent de maison en maison et font sortir les habitants, qui poussent des cris d'épouvante. Dans quelques habitations, il y a des hommes, des guerriers traînards, des enfants et desdandys. Ceux qui résistent sont tués, scalpés et jetés par-dessus les parapets. Les habitants arrivent en foule devant le temple, conduits par les chasseurs: il y a des femmes et des filles de tous âges. Séguin les examine avec attention; son coeur est oppressé. À l'arrivée de chaque nouveau groupe, il découvre les visages; c'est en vain! Plusieurs sont jeunes et jolies, mais brunes comme la feuille qui tombe. On ne l'a pas encore trouvée. J'aperçois les trois captives délivrées près de leurs amis mexicains. Elles pourront peut-être indiquer le lieu où on peut la trouver.

—Interrogez-les! dis-je tout bas au chef.

—Ah! vous avez raison. Je n'y pensais pas. Allons, allons!

Nous descendons par les échelles, nous courons vers les captives. Séguin donne une description rapide de celle qu'il cherche.

—Ce doit être la reine des mystères, dit l'une.

—Oui! oui! s'écrie Séguin, tremblant d'anxiété, c'est elle; c'est la reine des mystères.

—Elle est dans la ville, alors, ajoute une autre.

—Où? où? crie le père hors de lui.

—Où?… où?… répètent les jeunes filles s'interrogeant l'une l'autre.

—Je l'ai vue ce matin, il y a peu d'instants, juste avant que vous n'arriviez.

—Je l'ai vu, lui, qui la pressait de rentrer, ajoute une seconde, montrant le vieil Indien. Il l'a cachée.

—Caval!s'écrie une autre, peut-être dans l'Estufa.

—L'Estufa? qu'est-ce que c'est?

C'est l'endroit où brûle le feu sacré, où il prépare ses médicaments.

—Où est-ce? Conduisez-moi.

—Ay de mi!nous ne savons pas le chemin; c'est un endroit secret oû on brûle les gens!Ay de mi!

—Mais, señor, c'est dans le temple, quelque part sous terre.Ille sait bien. Il n'y a queluiqui ait le droit d'y entrer.Ourraï!l'Estufaest un endroit terrible, c'est du moins ce que tout le monde dit.

Une idée vague que sa fille peut être en danger traverse l'esprit de Séguin. Peut-être est-elle morte déjà, ou en proie à quelque terrible agonie. Il est frappé, et nous le sommes comme lui, de l'expression de froide méchanceté qui se montre sur la physionomie du vieux chef-médecin. Il y a dans cette figure quelque chose de plus que chez les Indiens ordinaires, quelque chose qui indique une détermination entêtée de mourir, plutôt que d'abandonner ce qu'il a mis dans sa tête de conserver. On reconnaît en lui cette ruse démoniaque, caractère distinctif de ceux qui, parmi les tribus sauvages, s'élèvent à la position qu'il occupe. En proie à cette idée, Séguin court vers les échelles, remonte sur le toit, suivi de quelques hommes. Il se jette sur le prêtre imposteur, le saisit par ses longs cheveux.

—Conduis-moi vers elle! crie-t-il d'une voix de tonnerre, conduis-moi vers cette reine, la reine des mystères!Elle est ma fille!

—Votre fille! la reine des mystères! répond l'Indien tremblant pour sa vie, mais résistant encore à la menace. Non, homme blanc, non, elle n'est pas votre fille, la reine est des nôtres. C'est la fille du Soleil; c'est l'enfant d'un chef des Navajoes!

—Ne me tente pas davantage, vieillard, ne me tente pas, te dis-je. Écoute: si on a touché à un de ses cheveux, tous payeront pour elle. Je ne laisserai pas un être vivant dans ta ville. Marche! conduis-moi à l'Estufa.

—A l'Estufa! à l'Estufa!—crient les chasseurs.

Des mains vigoureuses empoignent l'Indien par ses vêtements et 'accrochent à ses cheveux. On brandit à ses yeux les couteaux déjà rouges de sang; on l'entraîne du toit et on lui fait descendre les échelles. Il n'oppose plus aucune résistance, car il voit que toute hésitation sera désormais le signal de sa mort. Moitié traîné, moitié dirigeant la marche, il atteint le rez-de-chaussée du temple. Il pénètre dans un passage masqué par des peaux de buffalos. Séguin le suit, ne le quitte pas de l'oeil et ne le lâche pas de la main. Nous marchons en foule derrière, sur les talons les uns des autres. Nous traversons des couloirs sombres, qui descendent et forment un labyrinthe inextricable. Nous arrivons dans une large pièce faiblement éclairée. Des images fantastiques frappent nos yeux, mystiques symboles d'une horrible religion. Les murs sont couverts de formes hideuses et de peaux de bêtes sauvages. Nous voyons la tête féroce de l'ours gris; celles du buffalo blanc, du carcajou, de la panthère, et du loup toujours affamé. Nous reconnaissons les cornes et le frontal de l'élan, du cimmaron, du buffle farouche. Çà et là sont des figures d'idoles, de formes grotesques et monstrueuses, grossièrement sculptées, en bois ou en pierre rouge du désert. Une lampe jette une faible lumière; et sur unbrasero, placé à peu près au milieu de la pièce, brille une petite flamme bleuâtre. C'est le feu sacré: le feu qui, depuis des siècles, brûle en l'honneur du dieu Quetzalcoatl! Nous ne nous arrêtons pas à examiner tous ces objets. Nous courons dans toutes les directions, renversant les idoles et arrachant les peaux sacrées. D'énormes serpents rampent sur le sol et s'enroulent autour de nos pieds. Ils ont été troublés, effrayés par cette invasion inaccoutumée. Nous aussi nous sommes épouvantés, car nous entendons la terrible crécelle de la queue du crotale! Les chasseurs sautent par-dessus, et les frappent de la crosse de leurs fusils; ils en écrasent un grand nombre sur le pavé. Tout est cris et confusion. Les exhalaisons du charbon nous asphyxient; nous étouffons. Où est Séguin? Par où est-il passé?

Écoutez! des cris! c'est la voix d'une femme! Des voix d'hommes s'y mêlent aussi. Nous nous précipitons vers le point d'où partent ces cris. Nous écartons violemment les cloisons de peaux accrochées. Nous apercevons notre chef. Il tient une femme entre ses bras; une jeune fille, une belle jeune fille couverte d'or et de plumes brillantes. Elle crie et se débat pour lui échapper, au moment où nous entrons. Il la tient avec force et a relevé la manche de peau de faon de sa tunique. Il examine son bras gauche, qu'il serre contre sa poitrine.

—C'est elle! c'est elle! s'écrie-t-il d'une voix tremblante d'émotion. Oh! mon Dieu, c'est elle! Adèle Adèle! ne me reconnais-tu pas, moi, ton père?

Elle continue à crier. Elle le repousse, tend les bras à l'Indien, et l'appelle à son secours! Le père lui parle avec toute l'énergie de la tendresse la plus ardente. Elle ne l'écoute pas. Elle détourne son visage et se traîne avec effort jusqu'aux pieds du prêtre, dont elle embrasse les genoux.

—Elle ne me connaît pas! Oh! Dieu! mon enfant! ma fille!

Séguin lui parle encore dans la langue des Indiens, et avec l'accent de la prière.

—Adèle! Adèle! je suis ton père!

—Vous! qui ètes-vous? des blancs! nos ennemis! Ne me touchez pas! hommes blancs! arrière!

—Chère, chère Adèle; ne me repousse pas, moi, ton père! Te rappelles-tu….

—Mon père!… mon père était un grand chef. Il est mort. Voici mon père: le Soleil est mon père. Je suis la fille de Moctezuma! je suis la reine des Navajoes.

En disant ces mots, un changement s'opère en elle. Elle ne rampe plus. Elle se relève sur ses pieds. Ses cris ont cessé, et elle se tient dans une attitude fière et indignée.

—Oh! Adèle, continue Séguin de plus en plus pressant, regarde-moi! ne te rappelles-tu pas? Regarde ma figure! Oh! Mon Dieu! ici! regarde! regarde ceci, voilà ta mère. Adèle! regarde; c'est son portrait; ton ange de mère! Regarde-le! regarde, oh! Adèle!

Séguin, tout en parlant, tire une miniature de son sein et la place sous les yeux de sa fille. Cet objet attire son attention. Elle le regarde, mais sans manifester aucun souvenir. Sa curiosité seule est excitée. Elle semble frappée des accents énergiques mais suppliants de son père. Elle le considère avec étonnement. Puis, elle le repousse de nouveau. Il est évident qu'elle ne le reconnaît pas. Elle a perdu le souvenir de son père et de tous les siens. Elle a oublié la langue de son enfance; parents, Famille, elle a tout oublié!

Je ne puis retenir mes larmes en regardant la figure de mon malheureux ami. Semblable à un homme atteint d'une blessure mortelle, mais encore vivant, il se tenait debout, au milieu du groupe, silencieux et écrasé de douleur. Sa tête était retombée sur sa poitrine; le sang avait abandonné ses joues; son oeil errait avec une expression d'imbécillité douloureuse à contempler. Je me faisais facilement une idée du terrible conflit qui s'agitait dans son sein. Il ne fit plus aucun effort pour persuader sa fille. Il n'essaya pas davantage d'approcher d'elle; mais il garda pendant quelque temps la même attitude, sans proférer un mot.

—Emmenez-la! murmura-t-il enfin d'une voix rauque et entrecoupée; emmenez-la! Peut-être, si Dieu le permet, elle se rappellera un jour.

Il nous fallut traverser de nouveau l'horrible salle pour remonter sur la terrasse inférieure du temple. Comme je m'avançais vers le parapet, je vis en bas une scène qui me remplit de crainte. Mon coeur se serra et s'environna comme d'un nuage. L'impression fut soudaine, indéfinissable comme la cause qui la produisait. Était-ce l'aspect du sang? (car il y en avait de répandu). Non; ce ne pouvait être cela. J'avais vu trop souvent le sang couler dans ces derniers temps; je m'étais même habitué à le voir verser sans nécessité. D'autres choses, d'autres bruits, à peine perceptibles à l'oeil ou à l'oreille, agissaient sur mon esprit comme de terribles présages. Il y avait une sorte d'électricité funestedans l'air, non dans l'atmosphère physique, mais dans l'atmosphère morale, et cette électricité exerçait son influence sur moi par un de ces mystérieux canaux que la philosophie n'a point encore définis. Réfléchissez un peu sur ce que vous avez éprouvé vous-même. Ne vous est-il pas arrivé souvent de sentir la colère ou les mauvaises passions éveillées autour de vous, avant qu'aucun symptôme, aucun mot, aucun acte, n'eût manifesté ces dispositions chez ceux qui vous entouraient? De même que l'animal prévoit la tempête lorsque l'atmosphère est encore tranquille, je sentais instinctivement que quelque chose de terrible allait se passer. Peut-être trouvais-je ce présage dans la complète tranquillité même qui nous environnait. Dans le monde physique, la tempête est toujours précédée d'un moment de calme.

Devant le temple étaient réunies les femmes du village, les jeunes filles et les enfants; en tout, à peu près deux cents. Elles étaient diversement habillées; quelques-unes drapées dans des couvertures rayées; d'autres portant des tilmas, des tuniques de peau de faon brodées, ornées de plumes et teintes de vives couleurs; d'autres des vêtements de la civilisation: de riches robes de satin qui avaient appartenu aux dames du Del-Norte, des jupes à falbalas qui avaient voltigé autour des chevilles de quelque joyeusemajapassionnée pour la danse. Bon nombre d'entre elles étaient entièrement nues, n'étant pas même protégées par la simple feuille de figuier. Toutes étaient indiennes, mais avaient le teint plus ou moins foncé, et elles différaient autant par la couleur; quelques unes étaient vieilles, ridées, affreuses; la plupart étaient jeunes, d'un aspect noble, et vraiment belles. On les voyait groupées dans des attitudes diverses. Les cris avaient cessé, mais un murmure de sourdes et plaintives exclamations circulait au milieu d'elles.

En regardant, je vis que le sang coulait de leurs oreilles! Il tachait leur cou, et se répandait sur leurs vêtements. J'en eus bientôt reconnu la cause. On leur avait arraché leurs pendants d'oreilles. Les chasseurs de scalps, descendus de cheval, les entouraient en les serrant de près. Ils causaient à voix basse. Mon attention fut attirée par des articles curieux d'ornement ou de toilette qui sortaient à moitié de leurs poches ou de leurs havresacs; des colliers et d'autres bijoux de métal brillant; —c'était de l'or,—qui pendaient à leurs cous, sur leurs poitrines. Ils avaient fait main basse sur labijouteriedes femmes indiennes. D'autres objets frappèrent ma vue et me causèrent une impression pénible. Des scalps frais et saignants étaient attachés derrière la ceinture de plusieurs d'entre eux. Les manches de leurs couteaux et leurs doigts étaient rouges; ils avaient les mains pleines de sang; leurs regards étaient sinistres. Ce tableau était effrayant, de sombres nuages roulant au-dessus de la vallée et couvrant les montagnes d'un voile opaque, ajoutaient encore à l'horreur de la scène. Des éclairs s'élançaient des différents pics, suivis de détonations rapprochées et terribles du tonnerre.

—Faites venir l'atajo, cria Séguin, descendant l'échelle avec sa fille.

Un signal fut donné, et peu après les mules conduites par les arrieros arrivèrent au galop à travers la plaine.

—Ramassez toute la viande séchée que vous pourrez trouver. Empaquetez, le plus vite possible.

Devant la plupart des maisons, il y avait des cordes garnies de tasajo, accrochées aux murs. Il y avait aussi des fruits et des légumes secs, duchile, des racines de kamas, et des sacs de peaux remplis de noix de pin et de baies. La viande fut bientôt décrochée, réunie, et les hommes aidèrent les arrieros à l'empaqueter.

—C'est à peine si nous en aurons assez, dit Séguin.—Holà, Rubé, continua-t-il, appelant le vieux trappeur, choisissez nos prisonniers. Nous ne pouvons en prendre plus de vingt. Vous les connaissez; prenez ceux qui conviendront le mieux pour négocier des échanges.

Ce disant, le chef se dirigea vers l'atajoavec sa fille, dans le but de la faire monter sur une des mules. Rubé procédait à l'exécution de l'ordre qu'il avait reçu. Peu après, il avait choisi un certain nombre de captifs qui se laissaient faire, et il les avait fait sortir de la foule. C'étaient principalement des jeunes filles et de jeunes garçons, que leurs traits et leurs vêtements classaient parmi la noblesse de la nation; c'étaient des enfants de chefs et de guerriers.

—Wagh! s'écria Kirker, avec sa brutalité accoutumée, il y a là des femmes pour tout le monde, camarades! pourquoi chacun de nous n'en prendrait-il pas? qui nous en empêche?

—Kirker a raison, ajouta un autre, je me suis promis de m'en donner au moins une.

—Mais comment les nourrirons-nous en route? nous n'avons pas assez de viande pour en prendre une chacun.

—Au diable la viande, s'écria celui qui avait parlé le second. Nous pouvons atteindre le Del-Norte en quatre jours au plus. Qu'avons-nous besoin de tant de viande.

—Il y en a en masse de la viande, ajouta Kirker. Ne croyez donc pas le capitaine; et puis, d'ailleurs, s'il en manque en route, nous planterons là les donzelles en leur prenant ce qu'elles ont de plus précieux pour nous.

Ces mots furent accompagnés d'un geste significatif désignant la chevelure, et dont la féroce expression était révoltante à voir.

—Eh bien, camarades, qu'en dites-vous?

—Je pense comme Kirker.

—Moi aussi.

—Moi aussi.

—Je ne donne de conseils à personne, ajouta le brutal; chacun de vous peut faire comme il lui plaît; mais quant à moi, je ne me soucie pas de jeûner au milieu de l'abondance.

—C'est juste, camarade, tu as raison; c'est juste.

—Eh bien, c'est celui qui a parlé le premier qui choisit le premier, vous le savez; c'est la loi de la montagne. Ainsi donc, la vieille, je te prends pour moi. Viens, veux-tu?

En disant cela, il s'empara d'une des Indiennes, une grosse femme de bonne mine; il la prit brutalement par la taille et la conduisit vers l'atajo. La femme se mit à crier et à se débattre, effrayée, non pas de ce qu'on avait dit, car elle n'en avait pas compris un mot, mais terrifiée par l'expression féroce dont la physionomie de cet homme était empreinte.

—Veux-tu bien taire tes mâchoires! cria-t-il, la poussant vers les mules. Je ne vas pas te manger. Wagh! ne sois donc pas si farouche. Allons! grimpe-moi là. Allons, houpp!

Et, en poussant cette dernière exclamation, il hissa la femme sur une des mules.

—Si tu ne restes pas tranquille, je vas t'attacher; rappelle-toi de ça.

Et il lui montrait son lasso, en lui indiquant du geste son intention. Une horrible scène suivit ce premier acte de brutalité.

Nombre de chasseurs de scalps suivirent l'exemple de leur scélérat compagnon. Chacun d'eux choisit une jeune fille ou une femme à son goût, et la traîna vers l'atajo. Les femmes criaient; les hommes criaient plus fort et juraient. Quelques-uns se disputaient la même prise, une jeune fille plus belle que ses compagnes; une querelle s'ensuivit. Les imprécations, les menaces furent échangées; les couteaux brillèrent hors de la gaine, et les pistolets craquèrent.

—Tirons-la au sort! s'écria l'un d'eux.

—Oui, bravo! tirons! tirons! s'écrièrent-ils tous.

La proposition était adoptée; la loterie eut lieu, et la belle sauvage devint la propriété du gagnant. Peu d'instants après, chacune des mules de l'atajo était chargée d'une jeune fille indienne. Quelques-uns des chasseurs n'avaient pas pris part à cet enlèvement des Sabines. Plusieurs le désapprouvaient (car tous n'étaient pas méchants) par simple motif d'humanité; d'autres ne se souciaient pas d'être empêtrés d'unesquaw, et se tenaient à part, assistant à cette scène avec des rires sauvages. Pendant tout ce temps, Séguin était de l'autre côté du bâtiment avec sa fille. Il l'avait installée sur une des mules et couvrait ses épaules avec un sérapé. Il procédait à tous ces arrangements de départ avec des soins que lui suggérait sa sollicitude paternelle. A la fin, le bruit attira son attention et, laissant sa fille aux mains de ses serviteurs, il courut vers la façade.

—Camarades! cria-t-il en voyant les captives montées sur les mules, et comprenant ce qui s'était passé. Il y a trop de captifs là. Sont-ce ceux que vous avez choisis? ajouta-t-il en se tournant vers le trappeur Rubé.

—Non, répondit celui-ci; les voilà. Et il montra le groupe qu'il avait placé à l'écart.

—Faites descendre ces femmes, alors, et placez vos prisonniers, sur les mules. Nous avons un désert à traverser, et c'est tout ce nous pourrons faire que d'en venir à bout avec ce nombre.

Puis, sans paraître remarquer les regards furieux de ses compagnons, il se mit en devoir, avec Rubé et quelques autres, d'exécuter l'ordre qu'il avait donné. L'indignation des chasseurs tourna en révolte ouverte. Des regards furieux se croisèrent, et des menaces se firent entendre.

—Par le ciel! cria l'un, j'emmènerai la mienne, ou j'aurai sa chevelure.

—Vaya! s'écria un autre en espagnol. Pourquoi les emmener? Elles ne seront que des occasions d'embarras, après tout. Il n'y en a pas une qui vaille la prime de ses cheveux.

—Prenons les cheveux, alors, et laissons les moricaudes! Proposa un troisième.

—C'est ce que je dis.

—Et moi aussi.

—J'en suis, pardieu!

—Camarades! dit Séguin, se tournant vers les mutins, et parlant avec beaucoup de douceur, rappelez-vous votre promesse; faites le compte de vos prisonniers comme cela vous conviendra. Je réponds du payement pour tous.

—Pouvez-vous payer tout de suite? demanda une voix.

—Vous savez bien que cela n'est pas possible.

—Payez tout de suite! payez tout de suite! dit une voix.

—L'argent ou les scalps, voilà!

-Carajo! où donc le capitaine trouvera-t-il l'argent, quand nous serons à El-Paso, plutôt qu'ici? Il n'est ni juif ni banquier, que je sache, et je n'ai pas appris qu'il fût devenu si riche. D'où nous tirera-t-il tout cet argent?

-Pas ducabildo,[1] bien sûr, à moins de présenter des scalps. Je le garantis.

[Note 1: Le bureau où se payaient les primes.]

—C'est juste, José! On ne lui donnera pas plus d'argent à lui qu'à nous; et nous pouvons le recevoir nous-mêmes si nous présentons les peaux; nous le pouvons.

—Wagh! il se soucie bien de nous, maintenant qu'il a retrouvé ce qu'il cherchait!

—Il se fiche de nous comme d'un tas de nègres! Il n'a pas voulu nous conduire par le Prieto, où nous aurions ramassé de l'or à poigne-main.

—Maintenant, il veut encore nous ôter cette chance de gagner quelque chose. Nous serions bien bêtes de l'écouter.

Je crus en ce moment pouvoir intervenir avec succès. L'argent paraissait être le seul mobile des révoltés; du moins c'était le seul motif qu'ils missent en avant et, plutôt que d'être témoin du drame horrible qui menaçait, j'aurais sacrifié toute ma fortune.

—Messieurs, criai-je de manière à pouvoir être entendu au milieu du bruit, si vous voulez vous en rapporter à ma parole, voici ce que j'ai à vous dire: j'ai envoyé un chargement à Chihuahua avec la dernière caravane. Pendant que nous retournerons à El-Paso, les marchands seront revenus et je serai mis en possession de fonds qui dépassent du double ce que vous demandez. Si vous acceptez ma parole, je me porte garant que vous serez tous payés.

—Wagh! c'est fort bien, ce que vous dites là; mais est-ce que nous savons quelque chose de vous ou de votre chargement?

-Vaya!un oiseau dans la main vaut mieux que deux sur l'arbre.

—C'est un marchand! Qui est-ce qui va croire à sa parole?

—Au diable son chargement! les scalps ou de l'argent; de l'argent ou les scalps, voilà mon avis. Vous pouvez les prendre, vous pouvez les laisser, camarades, mais c'est le seul profit que vous aurez dans tout ceci, soyez-en sûrs.

Les hommes avaient goûté le sang et comme le tigre, ils en étaient plus altérés encore. Leurs yeux lançaient des flammes et les figures de quelques-uns portaient l'empreinte d'une férocité bestiale horrible à voir. La discipline qui avait jusque-là maintenu cette bande, quelque peu semblable à une bande de brigands, semblait tout à fait brisée; l'autorité du chef était méconnue. En face se tenaient les femmes, qui se serraient confusément les unes contre les autres. Elles ne pouvaient comprendre ce qui se disait, mais elles voyaient les attitudes menaçantes et les figures agitées de fureur; elles voyaient les couteaux nus; elles entendaient le bruit des fusils et des pistolets que l'on armait. Le danger leur apparaissait de plus en plus imminent et elles se groupaient en frissonnant. Jusqu'à ce moment, Séguin avait dirigé l'installation des prisonniers sur les mules. Il paraissait en proie à une étrange préoccupation qui ne l'avait pas quitté depuis la scène entre lui et sa fille. Cette grande douleur, qui lui remplissait le coeur, semblait le rendre insensible à tout ce qui se passait. Il n'en était pas ainsi.

A peine Kirker (c'était lui qui avait parlé le dernier) eut-il prononcé son dernier mot, qu'il se fit dans l'attitude de Séguin un changement prompt comme l'éclair. Sortant tout à coup de son indifférence apparente, il se porta devant le front des révoltés.

—Osez! cria-t-il d'une voix de tonnerre, osez enfreindre vos serments! Par le ciel! le premier qui lève son couteau ou son fusil, est un homme mort!

Il y eut une pause, un moment de profond silence.

—J'ai fait voeu, continua-t-il, que s'il plaisait à Dieu de me rendre mon enfant, cette main ne verserait plus une seule goutte de sang. Que personne de vous ne me force à manquer à ce voeu, ou, par le ciel! son sang sera le premier répandu!

Un murmure de vengeance courut dans la foule, mais pas un ne répondit.

—Vous n'êtes qu'une brute sans courage, avec tous vos airs matamores, continua-t-il se tournant vers Kirker et le regardant dans le blanc des yeux. Remettez ce couteau tout de suite! Ou, par le Dieu vivant! je vous envoie la balle de ce pistolet à travers le coeur!

Séguin avait tiré son pistolet, se tenant prêt à exécuter sa menace. Il semblait qu'il eût grandi; son oeil dilaté, brillant et terrible, fit reculer cet homme qui se vit mort, s'il désobéissait; et, avec un sourd rugissement, il remit son couteau dans la gaine.

Mais la révolte n'était pas encore apaisée. Ces hommes ne se laissaient pas dompter si facilement. Des exclamations furieuses se firent entendre, et les mutins cherchèrent à s'encourager l'un l'autre par leurs cris.

Je m'étais placé à côté du chef avec mes revolvers armés, prêt à faire feu et résolu à le soutenir jusqu'à la mort. Beaucoup d'autres avaient fait comme moi, et, parmi eux, Rubé, Garey, Sanchez le torero et le Maricopa. Les deux partis en présence étaient à peu près égaux en nombre, et si nous en étions venus aux mains, le combat eût été terrible; mais, juste à ce moment, quelque chose apparut dans le lointain qui calma nos fureurs intestines: c'était l'ennemi commun. Tout à l'extrémité occidentale de la vallée, nous aperçûmes des formes noires, par centaines, accourant à travers la plaine. Bien qu'elles fussent encore à une grande distance, les yeux exercés des chasseurs les reconnurent au premier regard; c'étaient des cavaliers; c'étaient des Indiens; c'étaient les Navajoes lancés à notre poursuite. Ils arrivaient à plein galop, et se précipitaient à travers la prairie comme des chiens de chasse lancés sur une piste. En un instant, ils allaient être sur nous.

—Là-bas! cria Séguin: là-bas, voilà des scalps de quoi vous satisfaire; mais prenez garde aux vôtres. Allons, à cheval! En avant l'atajo! je vous tiendrai parole. A cheval, braves compagnons! à cheval!

Les derniers mots furent prononcés d'un ton conciliant. Mais il n'y avait pas besoin de cela pour activer les mouvements des chasseurs. L'imminence du danger suffisait. Ils auraient pu sans doute soutenir l'attaque à l'abri des maisons, mais seulement jusqu'au retour du gros de la tribu, et ils sentaient bien que c'en était fait de leur vie, s'ils étaient atteints. Rester dans la ville eût été folie et personne n'y pensa. En un clin d'oeil nous étions tous en selle; l'atajo, chargé des captifs et des provisions, se dirigeait en toute hâte vers les bois. Nous nous proposions de traverser le défilé qui ouvrait du côté de l'est, puisque notre retraite était coupée par les cavaliers, venant de l'autre côté. Séguin avait pris la tête et conduisait la mule sur laquelle sa fille était montée. Les autres suivaient, galopant à travers la plaine sans rang et sans ordre. Je fus des derniers à quitter la ville. J'étais resté en arrière avec intention, craignant quelque mauvais coup et déterminé à l'empêcher si je pouvais.


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