—Enfin, pensai-je, ils sont tous partis!
Et enfonçant mes éperons dans les flancs de mon cheval, je m'élançai après les autres.
Quand j'eus galopé jusqu'à environ cent yards des murs, un cri terrible retentit derrière moi; j'arrêtai mon cheval et me retournai sur ma selle pour voir ce que c'était. Un autre cri plus terrible et plus sauvage encore m'indiqua l'endroit d'où était parti le premier. Sur le toit le plus élevé du temple, deux hommes se débattaient. Je les reconnus au premier coup d'oeil; je vis aussi que c'était une lutte à mort. L'un des deux hommes était le chef-médecin que je reconnus à ses cheveux blancs; la blouse étroite, les jambières, les chevilles nues, le bonnet enfoncé de son antagoniste me le firent facilement reconnaître. C'était le trappeur essorillé. Le combat fut court. Je ne l'avais pas vu commencer, mais je vis le dénoûment. Au moment où je me retournais, le trappeur avait acculé son adversaire contre le parapet et de son bras long et musculeux il le forçait à se pencher par-dessus le bord; de l'autre main, il brandissait son couteau. La lame brilla et disparut dans le corps; un flot rouge coula sur les vêtements de l'Indien; ses bras se détendirent; son corps, plié en deux sur le bord du parapet, se balança un moment et tomba avec un bruit sourd sur la terrasse au-dessous. Le même hurlement sauvage retentit encore une fois à mes oreilles, et le chasseur disparut du toit. Je me retournai pour reprendre ma route. Je pensai qu'il s'agissait du payement de quelque dette ancienne, de quelque terrible revanche. Le bruit d'un cheval lancé au galop se fit entendre derrière moi, un cavalier me suivait. Je n'eus pas besoin de me retourner pour comprendre que c'était le trappeur.
—Prêté rendu, c'est légitime, dit-on. C'est, ma foi, une belle chevelure tout de même.—Wagh! ça ne peut pas me payer ni me remplacer la mienne; mais c'est égal, ça fait toujours plaisir.
Je me retournai pour comprendre la signification de ce discours. Ce que je vis suffit pour m'éclairer. Quelque chose pendait à la ceinture du vieux trappeur: on eut dit un écheveau de lin blanc comme la neige, mais ce n'était pas cela; c'était une chevelure,c'était un scalp. Des gouttes de sang coulaient le long des fils argentés et, en travers, au milieu, on voyait une large bande rouge. C'était la place où le trappeur avait essuyé son couteau!
Arrivés au bois, nous suivîmes le chemin des Indiens, en remontant le courant. Nous allions aussi vite que l'atajo le permettait. Après une course de cinq milles, nous atteignîmes l'extrémité orientale de la vallée. Là les sierras se rapprochent, entrent dans la rivière et forment un canon. C'est une porte gigantesque semblable à celle que nous avions traversée en entrant dans la vallée par l'ouest, et d'un aspect plus effrayant encore. Il n'y avait de route ni d'un côté ni de l'autre de la rivière; en cela ce canon différait du premier. La vallée était encaissée par des rochers à pic, et il n'y avait pas d'autre chemin que le lit même de la rivière. Celle-ci était peu profonde; mais dans les moments de grandes eaux, elle se transformait en torrent, et alors la vallée devenait inaccessible par l'est. Cela arrivait rarement dans ces régions sans pluies.
Nous pénétrâmes dans le canon sans nous arrêter, galopant sur les cailloux, contournant les roches énormes qui gisaient au milieu. Au-dessus de nous s'élevaient à plus de mille pieds de hauteur, des rochers menaçants qui, parfois, s'avançaient jusqu'au-dessus du courant; des pins noueux, qui avaient pris racine dans les fentes, pendaient en dessous; des masses informes de cactus et de mezcals grimpaient le long des fissures, et ajoutaient à l'aspect sauvage du site par leur feuillage sombre, mais pittoresque. L'ombre projetée des roches surplombantes rendait le défilé très-sombre. L'obscurité était augmentée encore par les nuages orageux qui descendaient jusqu'au-dessous des cimes. De temps en temps, un éclair déchirait la nue et se réfléchissait dans l'eau à nos pieds. Les coups de tonnerre, brefs, secs, retentissaient dans la ravine, mais il ne pleuvait pas encore. Nous avancions en toute hâte à travers l'eau peu profonde, suivant notre guide. Quelques endroits n'étaient pas sans dangers, car le courant avait une très-grande force aux angles des rochers, et son impétuosité faisait perdre pied à nos chevaux; mais nous n'avions pas le choix de la route, et nous traversions pressant nos animaux de la voix et de l'éperon. Après avoir marché ainsi pendant plusieurs centaines de yards, nous atteignîmes l'entrée du canon et gravîmes les bords.
—Maintenant, cap'n, cria le guide, retenant les rênes, et montrant l'entrée, voilà la place où nous devons faire halte. Nous pouvons les retenir ici assez longtemps pour les dégoûter du passage: voilà ce que nous pouvons faire.
—Vous êtes sûr qu'il n'y a point d'autre passage que celui-ci pour sortir?
—Pas même un trou à faire passer un chat; à moins qu'ils ne fassent le tour par l'autre bout; et ça leur prendrait, pour sûr, au moins deux jours.
—Il faut défendre ce passage, alors. Pied à terre, compagnons!Placez-vous derrière les rochers.
—Si vous voulez m'en croire, cap'n, vous enverrez les mules et les femmes en avant avec un détachement pour les garder; ça ne galope pas bien, ces bêtes-là. Et il faudra se démener de la tête et de la queue quand nous aurons à déguerpir d'ici; s'ils partent maintenant nous les rattraperons aisément de l'autre côté sur la prairie.
—Vous avez raison, Rubé; nous ne pourrons pas tenir bien longtemps ici: nos munitions s'épuiseront. Il faut qu'ils aillent en avant. Cette montagne est-elle dans la direction de notre route, pensez-vous?
Séguin, en disant cela, montrait un pic couvert de neiges, qui dominait la plaine au loin à l'est.
—Le chemin que nous devons suivre pour gagner la vieille Mine passe tout auprès, cap'n. Au sud-est de cette neige, il y a un passage; c'est par là que je me suis sauvé.
—Très-bien; le détachement se dirigera sur cette montagne. Je vais donner l'ordre du départ tout de suite.
Vingt hommes environ, ceux qui avaient les plus mauvais chevaux, furent choisis dans la troupe. On leur confia la garde de l'atajoet des captifs, et ils se dirigèrent immédiatement vers la montagne neigeuse. El-Sol s'en alla avec ce détachement, se chargeant particulièrement de eiller sur Dacoma et sur la fille de notre chef. Nous autres tous, nous nous préparâmes à défendre le défilé. Les chevaux furent attachés dans une gorge, et nous primes position de manière à commander l'embouchure ducañonavec nos fusils. Nous attendions en silence l'approche de l'ennemi.
Nous n'avions encore entendu aucun cri de guerre; mais nous savions que ceux qui nous poursuivaient ne devaient pas être loin, et, agenouillés derrière les rochers, nous tendions nos regards à travers les ténèbres de la sombre ravine. Il est difficile de donner avec la plume une idée plus exacte de notre position. Le lieu que nous avions choisi pour établir notre ligne de défense était unique dans sa disposition, et il n'est pas aisé de le décrire. Cependant je ne puis me dispenser de faire connaître quelques-uns des caractères particuliers du site, pour l'intelligence de ce qui va suivre.
La rivière, après avoir décrit de nombreux détours en suivant un canal sinueux et peu profond, entrait dans lecañonpar une vaste ouverture semblable à une porte bordée de deux piliers gigantesques. L'un de ces piliers était formé par l'extrémité escarpée de la chaîne granitique; l'autre était une masse détachée de roches stratifiées. Après cette ouverture, le canal s'élargissait jusqu'à environ cent yards; son lit était semé de roches énormes et de monceaux d'arbres à demi submergés. Un peu plus loin, les montagnes se rapprochaient si près, que deux cavaliers de front, pouvaient à peine passer; plus loin, le canal s'élargissait de nouveau, et le lit de la rivière était encore rempli de rochers, énormes fragments qui s'étaient détachés des montagnes et avaient roulé là. La place que nous avions choisie était au milieu des rochers et des troncs d'arbres, en dedans ducañon, et au-dessous de la grande ouverture qui en fermait l'entrée en venant du dehors. La nécessité nous avait fait prendre cette position; c'était la seule où la rive présentât une pente et un chemin en communication avec le pays ouvert, par où nos ennemis pouvaient nous prendre en flanc si nous les laissions arriver jusque-là. Il fallait, à tout prix, empêcher cela; nous nous plaçâmes donc de manière à défendre l'étroit passage qui formait le second étranglement du canal. Nous savions que, au delà de ce point, les rochers à pic arrivaient des deux côtés jusque dans l'eau, et qu'il était impossible de les gravir. Si nous pouvions leur interdire l'accès du bord incliné, il ne leur serait pas possible d'avancer plus loin. Ils n'auraient plus dès lors d'autre ressource que de nous prendre en flanc, en retournant par la vallée et en faisant le tour par le défilé de l'ouest, ce qui nécessitait une course de cinquante milles au moins. En tout cas, nous pouvions les tenir en échec jusqu'à ce que l'atajoeût gagné une bonne avance; et alors, montant à cheval, forcer de vitesse pour les rattraper pendant la nuit. Nous savions bien qu'il nous faudrait, à la fin, abandonner la défense, faute de munitions, et nous n'en avions pas pour bien longtemps.
Au commandement de notre chef, nous nous étions jetés au milieu des rochers. Le tonnerre grondait au-dessus de nos têtes et le bruit se répercutait dans lecañon. De noirs nuages roulaient sur le précipice, déchirés de temps en temps par les éclairs. De larges gouttes commençaient à tomber sur les pierres. Comme Séguin me l'avait dit, la pluie, le tonnerre et les éclairs sont des phénomènes rares dans ces régions; mais, lorsqu'ils s'y produisent, c'est avec la violence qui caractérise les tempêtes des tropiques. Les éléments, sortant de leur tranquillité ordinaire, se livrent à de terribles batailles. L'électricité longtemps amassée, rompt son équilibre, semble vouloir tout ravager et substituer un nouveau chaos aux harmonies de la nature. L'oeil du géognosiste, en observant les traits de cette terre élevée, ne peut se tromper sur les caractères de ses variations atmosphériques. Les effrayantscañons, les profondes ravines, les rives irrégulières des cours d'eau, leurs lits creusés à pic, tout démontre que c'est un pays à inondations subites. Au loin, à l'est, en amont de la rivière, nous voyions le tempête déchaînée dans toute sa fureur. Les montagnes, de ce côté, étaient complètement voilées; d'épais nuages de pluie les couvraient, et nous entendions le bruit sourd de l'eau tombant à flots. Nous ne pouvions manquer d'être bientôt atteints.
—Qu'est-ce qui les arrête donc? demanda une voix.
Ceux qui nous poursuivaient avaient eu le temps d'arriver. Ce retard était inexplicable.
—Dieu seul le sait! répondit un autre. Je suppose qu'ils ont fait halte à la ville pour se badigeonner à neuf.
—Eh bien, leurs peintures seront lavées, c'est sûr. Prenez garde à vos amorces, vous autres, entendez-vous?
—Par le diable! il va en tomber une, d'ondée!
—C'est ce qu'il nous faut, garçons! Hourra pour la pluie! cria le vieuxRubé.
—Pourquoi? Est-ce que tu éprouves le besoin d'être trempé, vieux fourreau de cuir?
—C'est justement ce que l'Enfant désire.
—Eh bien, pas moi. Je voudrais bien savoir quel tant besoin tu as d'être mouillé. Est-ce que tu veux mettre ta vieille carcasse à la lessive?
—S'il pleut pendant deux heures, voyez-vous, continua Rubé sans prendre garde à cette plaisanterie, nous n'aurons plus besoin de rester ici, voyez-vous!
—Et pourquoi cela, Rubé? demanda Séguin avec intérêt.
—Pourquoi, cap'n? répondit le guide: J'ai vu un orage faire de cette gorge un endroit dans lequel ni vous ni personne n'auriez voulu vous aventurer. Hourra! le voici qui vient pour sûr, le voici! hourra!
Comme le trappeur prononçait ces derniers mots, un gros nuage noir arrivait de l'est en roulant et enveloppait de ses replis gigantesques tout le défilé; les éclairs déchiraient ses flancs et le tonnerre retentissait avec violence. La pluie, dès lors, se mit à tomber, non pas en gouttes, mais selon les voeux du chasseur, à pleins torrents. Les hommes s'empressèrent de couvrir les batteries de leurs fusils avec le pan de leurs blouses, et restèrent silencieux sous les assauts de la tempête. Un autre bruit, que nous entendîmes entre les piliers, attira notre attention. Ce bruit ressemblait à celui d'un train de voitures passant sur une route de gravier. C'était le piétinement des chevaux sur le lit de galets ducañon. Les Navajoes approchaient. Tout à coup le bruit cessa. Ils avaient fait halte. Dans quel dessein? Sans doute pour reconnaître. Cette hypothèse se vérifia: peu d'instants après, quelque chose de rouge se montra au-dessus d'une roche éloignée. C'était le front d'un Indien, recouvert de sa couche de vermillon. Il était hors de portée du fusil, et les chasseurs le suivirent de l'oeil sans bouger. Bientôt un autre parut, puis un autre, puis, enfin, un grand nombre de formes noires se glissèrent de roche en roche, s'avançant ainsi à travers lecañon. Ils avaient mis pied à terre et s'approchaient silencieusement.
Nos figures étaient cachées par le varech qui couvrait les rochers, et les Indiens ne nous avaient pas encore aperçus. Il était évident qu'ils étaient dans le doute sur la question de savoir si nous avions marché en avant, et leur avant-garde poussait une reconnaissance. En peu de temps, le plus avancé, tantôt sautant, tantôt courant, était arrivé à la place où lecañonse resserrait le plus. Il y avait un gros rocher près de ce point, et le haut de la tête de l'Indien se montra un instant au-dessus. Au même moment, une demi-douzaine de coups de feu partirent: la tête disparut, et, l'instant d'après, nous vîmes le bras brun du sauvage étendu la paume en l'air. Les messagers de mort étaient allés à leur adresse. Nos ennemis avaient dès lors, en perdant un des leurs, il est vrai, acquis la certitude de notre présence et découvert notre position. L'avant-garde battit en retraite avec les mêmes précautions qu'elle avait prises pour s'avancer. Les hommes qui avaient tiré rechargèrent leurs armes, et se remettant à genoux, se tinrent l'oeil en arrêt et le fusil armé. Un long intervalle de temps s'écoula avant que nous entendissions rien du côté de l'ennemi, qui, sans doute, était en train de débattre un plan d'attaque. Il n'y avait pour eux qu'un moyen de venir à bout de nous, c'était d'exécuter une charge par lecanon, et de nous attaquer corps à corps. En faisant ainsi, ils avaient la chance de n'essuyer que la première décharge et d'arriver sur nous avant que nous eussions le temps de recharger nos armes. Comme ils avaient de beaucoup l'avantage du nombre, il leur deviendrait facile de gagner la bataille au moyen de leurs longues lances.
Nous comprenions fort bien tout cela, mais nous savions aussi qu'une première décharge, quand elle est bien dirigée, a pour effet certain d'arrêter court une troupe d'Indiens, et nous comptions là-dessus pour notre salut. Nous étions convenus de tirer par pelotons, afin de nous ménager une seconde volée si les Indiens ne battaient pas en retraite à la première. Pendant près d'une heure, les chasseurs restèrent accroupis sous une pluie battante, ne s'occupant que de tenir à l'abri les batteries de leurs fusils. L'eau commençait à couler en ruisseaux plus rapides entre les galets et à tourbillonner autour des roches. Elle remplissait le large canal dans lequel nous étions et nous montait jusqu'à la cheville. Au-dessus et au-dessous, le courant resserré dans les étranglements du canal courait avec une impétuosité croissante. Le soleil s'était couché, ou du moins avait disparu, et la ravine où nous nous trouvions était complètement obscure. Nous attendions avec impatience que l'ennemi se montrât de nouveau.
—Ils sont peut-être partis pour faire le tour? suggéra un des hommes.
—Non! ils attendront jusqu'à la nuit; alors seulement ils attaqueront.
—Laissez-les attendre, alors, si ça leur plaît, murmura Rubé. Encore une demi-heure et ça ira bien; ou c'est que l'Enfant ne comprend plus rien aux apparences du temps.
—St! st! firent plusieurs hommes, les voici! ils viennent!
Tous les regards se tendirent vers le passage. Des formes noires, en foule, se montraient à distance, remplissant tout le lit de la rivière. C'étaient les Indiens à cheval. Nous comprimes qu'ils voulaient exécuter une charge. Leurs mouvements nous confirmèrent dans cette idée. Ils s'étaient formés en deux corps, et tenaient leurs arcs prêts à lancer une grêle de flèches au moment où ils prendraient le galop.
—Garde à vous, garçons! cria Rubé, voilà le moment de bien se tenir; attention à viser juste, et à taper dur, entendez-vous!
Le trappeur n'avait pas achevé de parler qu'un hurlement terrible éclata, poussé par deux cents voix réunies. C'était le cri de guerre des Navajoes. A ces cris menaçants, les chasseurs répondirent par de retentissantes acclamations, au milieu desquelles se faisaient entendre les sauvages hurlements de leurs alliés Delawares et Shawnies. Les Indiens s'arrêtèrent un moment derrière l'étranglement ducañon, jusqu'à ce que ceux qui étaient en arrière les eussent rejoints. Puis, poussant de nouveau leur cri de guerre, ils se précipitèrent en avant vers l'étroite ouverture. Leur charge fut si soudaine, que plusieurs l'avaient dépassée avant qu'un coup de feu eût été tiré. Puis on entendit le bruit des coups de fusil, la pétarade des rifles et les détonations plus fortes des tromblons espagnols, mêlés aux sifflements des flèches indiennes. Les clameurs d'encouragement et de défi se croisaient; au milieu du bruit l'on distinguait les sourdes imprécations de ceux qu'avait atteints la balle ou la flèche empoisonnée.
Plusieurs Indiens étaient tombés à notre première volée, d'autres s'étaient avancés jusqu'au lieu de notre embuscade et nous lançaient leurs flèches à la figure. Mais tous nos fusils n'étaient pas déchargés, et à chaque détonation nouvelle, nous voyions tomber de sa selle un de nos audacieux ennemis. Le gros de la troupe, retourné derrière les rochers, se reformait pour une nouvelle charge. C'était le moment le plus dangereux. Nos fusils étaient vides; nous ne pouvions plus les empêcher de forcer le passage et d'arriver jusqu'à la plaine ouverte. Je vis Séguin tirer son pistolet et se porter en avant, invitant tous ceux qui avaient une arme semblable à suivre son exemple. Nous nous précipitâmes sur les traces de notre chef jusqu'à l'embouchure ducañon, et là nous attendîmes la charge. Notre attente ne fut pas longue; l'ennemi, exaspéré par toutes sortes de raisons, était décidé à nous exterminer coûte que coûte. Nous entendîmes encore le terrible cri de guerre, et pendant qu'il résonnait, répercuté par mille échos, les sauvages s'élancèrent au galop vers l'ouverture.
—Maintenant, à nous! cria une voix. Feu! hourra!
La détonation des cinquante pistolets n'en fit qu'une. Les chevaux qui étaient en avant reculèrent et s'abattirent en arrière, se débattant des quatre pieds dans l'étroit passage. Ils tombèrent tous à la fois, et barrèrent entièrement le chenal. D'autres cavaliers arrivaient derrière excitant leurs montures. Plusieurs furent renversés sur les corps amoncelés. Leurs chevaux se relevaient pour retomber encore, foulant aux pieds les morts et les vivants. Quelques-uns parvinrent à se frayer un passage et nous attaquèrent avec leurs lances. Nous les repoussâmes à coups de crosses et en vînmes aux mains avec les couteaux et les tomahawks. Le courant refoulé par le barrage des cadavres d'hommes et de chevaux, se brisait en écumant contre les rochers. Nous nous battions dans l'eau jusqu'aux cuisses. Le tonnerre grondait sur nos têtes, et nous étions aveuglés par les éclairs. Il semblait que les éléments prissent part au combat. Les cris continuaient plus sauvages et plus furieux que jamais. Les jurements sortaient des bouches écumantes, et les hommes s'étouffaient dans des embrassements qui ne se terminaient que par la mort d'un des combattants. Mais l'eau, en montant, soulevait les corps des chevaux qui, jusque-là, avaient obstrué le passage, et les entraînait au-delà de l'ouverture. Toutes les forces des Indiens allaient nous écraser. Grand Dieu! ils se réunissent pour une nouvelle charge, et nos fusils sont vides!
A ce moment un nouveau bruit frappe nos oreilles. Ce ne sont pas les cris des hommes, ce ne sont pas les détonations des armes à feu; ce ne sont pas les éclats du tonnerre. C'est le mugissement terrible du torrent. Un cri d'alarme se fait entendre derrière nous. Une voix nous appelle: Fuyez, sur votre vie! Au rivage! au rivage! Je me retourne: je vois mes compagnons se précipiter vers la pente abordable, en poussant des cris de terreur. Au même instant, mes yeux sont attirés par une masse qui s'approche. A moins de vingt yards de la place où je suis, et entrant dans lecañon, je vois une montagne noire et écumante: c'est l'eau, portant sur la crête de ses vagues des arbres déracinés et des branches tordues. Il semble que les portes de quelque écluse gigantesque ont été brusquement ouvertes, et que le premier flot s'en échappe. Au moment où mes yeux l'aperçoivent, elle se heurte contre les piliers de l'entrée ducañonavec un bruit semblable à celui du tonnerre; puis recule en mugissant et s'élève à une hauteur de vingt pieds. Un instant après, l'eau se précipite à travers l'ouverture. J'entends les cris d'épouvante des Indiens qui font faire volte-face à leurs chevaux et prennent la fuite. Je cours vers le bord, à la suite de mes compagnons. Je suis arrêté par le flot qui me monte déjà jusqu'aux cuisses; mais, par un effort désespéré, je plonge et fends la vague, jusqu'à ce que j'aie atteint un lieu de sûreté. A peine suis-je parvenu à grimper sur la rive que le torrent passe, roulant, sifflant et bouillonnant. Je m'arrête pour le regarder. D'où je suis, je puis apercevoir la ravine dans presque toute sa longueur. Les Indiens fuient au grand galop, et je vois les queues des derniers chevaux disparaître à l'angle du rocher. Les corps des morts et des blessés gisent encore dans le chenal. Il y a parmi eux des chasseurs et des Indiens. Les blessés poussent des clameurs terribles en voyant le flot qui s'avance. Nos camarades nous appellent à leur secours. Mais nous ne pouvons rien faire pour les sauver! Le courant les saisit dans son irrésistible tourbillon; ils sont enlevés comme des plumes, et emportés avec la rapidité d'un boulet de canon.
—Il y a trois bons compagnons de moins! Wagh!
—Qui sont-ils? demande Séguin; les hommes regardent autour d'eux avec anxiété.
—Il y a un Delaware et le gros Jim Harris. puis…
—Quel est le troisième qui manque? Personne ne peut-il me le dire?
—Je crois, capitaine, que c'est Kirker.
—C'est Kirker, par l'Éternel! Je l'ai vu tomber, wagh! Ils auront son scalp, c'est certain.
—S'ils peuvent le repêcher, ça ne fait pas de doute.
—Ils auront à en repêcher plus d'un des leurs, j'ose le dire. C'est un furieux coup de marée, sacr…! Je les ai bien vus courir comme le tonnerre; mais l'eau court vite et ces moricauds passeront un mauvais quart d'heure si elle leur arrive sur le corps avant qu'ils aient gagné l'autre bout!
Pendant que le trappeur parlait, les corps de ses camarades qui se débattaient encore au milieu du flot, étaient emportés à un détour ducañonet tourbillonnaient hors de notre vue. Le chenal était alors rempli par l'eau écumante et jaunâtre qui battait les flancs du rocher et se précipitait en avant. Nous étions pour le moment hors de danger. Lecañonétait devenu impraticable, et après avoir considéré quelques instants le torrent, en proie, pour la plupart, à une profonde angoisse, nous fîmes volte-face et gagnâmes l'endroit où nous avions laissé nos chevaux.
Après avoir conduit nos chevaux vers l'ouverture qui donnait sur la plaine, nous revînmes au fourré pour couper du bois et allumer du feu. Nous nous sentions en sûreté. Nos ennemis, en supposant qu'ils eussent échappé dans leur vallée ne pouvaient nous atteindre qu'en faisant le tour des montagnes, ou en attendant que la rivière eût repris son niveau. Il est vrai que l'eau devait baisser aussi vite qu'elle s'était élevée si la pluie cessait; mais, heureusement, l'orage était encore dans toute sa force. Nous savions qu'il nous serait facile de rejoindre promptement l'atajo, et nous nous déterminâmes à rester quelque temps près ducañon, jusqu'à ce que les hommes et les chevaux eussent pu rafraîchir leurs forces par un repas. Les uns et les autres avaient besoin de nourriture et les événements des jours précédents n'avaient pas permis d'établir un bivouac régulier. Bientôt les feux flambèrent sous le couvert des rochers surplombant. Nous fîmes griller de la viande séchée pour notre souper, et nous mangeâmes avec appétit. Nous avions grand besoin aussi de sécher nos vêtements. Plusieurs hommes avaient été blessés. Ils furent, tant bien que mal, pansés par leurs camarades, le docteur étant allé en avant avec l'atajo.
Nous demeurâmes quelques heures près ducañon. La tempête continuait à mugir autour de nous, et l'eau s'élevait de plus en plus. C'était justement ce que nous désirions. Nous regardions avec une vive satisfaction le flot monter à une telle hauteur que, Rubé l'assurait, la rivière ne pourrait pas reprendre son niveau avant un intervalle de plusieurs heures. Le moment vint enfin de reprendre notre course. Il était près de minuit quand nous montâmes à cheval. La pluie avait presque effacé les traces laissées par le détachement d'El-Sol; mais la plupart des hommes de la troupe étaient d'excellents guides, et Rubé, prenant la tête, nous conduisit au grand trot. De temps en temps la lueur d'un éclair nous montrait les pas des mules marqués dans la boue, et le pic blanc qui nous servait de point de mire. Nous marchâmes toute la nuit. Une heure après le lever du soleil, nous rejoignions l'atajo, près de la base de la montagne neigeuse. Nous fîmes halte dans un des défilés, et, après quelques instants employés à déjeuner, nous continuâmes notre voyage à travers la sierra. La route conduisait, par une ravine desséchée, vers une plaine ouverte qui s'étendait à perte de vue à l'est et à l'ouest. C'était un désert.
* * * * *
Je n'entrerai pas dans le détail de tous les événements qui marquèrent la traversée de cette terriblejornada. Ces événements étaient du même genre que ceux que nous avions essuyés dans les déserts de l'ouest. Nous eûmes à souffrir de la soif, car il nous fallut faire une traite de 60 milles sans eau. Nous traversâmes des plaines couvertes de sauge où pas un être vivant ne troublait la monotonie mortelle de l'immensité qui nous environnait. Nous fûmes obligés de faire cuire nos aliments sans autre combustible que l'artemisia. Puis nos provisions s'épuisèrent, et les mules de bagages tombèrent l'une après l'autre sous le couteau des chasseurs affamés. Plusieurs nuits, nous dûmes nous passer de feu. Nous n'osions plus en allumer, car, bien que l'ennemi ne se fût pas encore montré, nous savions qu'il devait être sur nos traces. Nous avions voyagé avec une telle rapidité qu'il n'avait pu encore parvenir à nous rejoindre. Pendant trois jours, nous nous étions dirigés vers le sud-est. Le soir du troisième jour, nous découvrîmes les sommets des Mimbres, à la bordure orientale du désert. Les pics de ces montagnes étaient bien connus des chasseurs et servirent désormais à diriger notre marche. Nous nous approchions des Mimbres en suivant une diagonale.
Notre intention était de traverser la sierra par la route de la Vieille-Mine, l'ancien établissement, si prospère autrefois, de notre chef. Pour lui, chaque détail du paysage était un souvenir. Je remarquai que son ardeur lui revenait à mesure que nous avancions. Au coucher du soleil, nous atteignîmes la tête de laBarranca del oro, une crevasse immense qui traversait la plaine où était assise la mine déserte. Cet abîme, qui semblait avoir été ouvert par quelque tremblement de terre, présentait une longueur de vingt milles. De chaque côté il y avait un chemin, le sol était plat et s'étendait jusqu'au bord même de la fissure béante. A peu près à moitié chemin de la mine, sur la rive gauche, le guide connaissait une source, et nous nous dirigeâmes de ce côté avec l'intention de camper près de l'eau.
Nous marchions péniblement. Il était près de minuit quand nous atteignîmes la source. Nos chevaux furent dételés et attachés au milieu de la plaine. Séguin avait résolu que nous nous reposerions là plus longtemps qu'à l'ordinaire. Il se sentait rassuré en approchant de ce pays qu'il connaissait si bien. Il y avait un bouquet de cotonniers et de saules qui bordaient la source, nous allumâmes notre feu au milieu de ce bois. Une mule fut encore sacrifiée à la divinité de la faim, et les chasseurs, Après s'être repus de cette viande coriace, s'étendirent sur le sol et s'endormirent. L'homme préposé à la garde des chevaux resta seul debout, s'appuyant sur son rifle, près de la caballada. J'étais couché près du feu, la tête appuyée sur ma selle; Séguin était près de moi avec sa fille. Les jeunes filles mexicaines et les Indiennes captives étaient pelotonnées à terre, enveloppées dans leurs tilmas et leurs couvertures rayées. Toutes dormaient ou semblaient dormir.
Comme les autres, j'étais épuisé de fatigue; mais l'agitation de mes pensées me tenait éveillé. Mon esprit contemplait l'avenir brillant. Bientôt,—pensai-je,—bientôt je serai délivré de ces horribles scènes; bientôt il me sera permis de respirer une atmosphère plus pure, près de ma bien-aimée Zoé. Charmante Zoé! Dans deux jours je vous retrouverai, je vous serrerai dans mes bras, je sentirai la douce pression de vos lèvres chéries, je vous appellerai: mon amour! mon bien! ma vie! Nous reprendrons nos promenades dans le jardin silencieux, sous les allées qui bordent la rivière; nous nous assiérons encore sur les bancs couverts de mousse, pendant les heures tranquilles du soir; nous nous répéterons ces mots brûlants qui font battre nos coeurs d'un bonheur si profond! Zoé, innocente enfant! pure comme les anges! Cette question d'une ignorance enfantine: «Henri, qu'est-ce que le mariage?» Ah! douce Zoé! vous l'apprendrez bientôt! Quand donc pourrai-je vous l'enseigner? Quand donc serez-vous mienne? mienne pour toujours! Zoé! Zoé! êtes-vous éveillée? êtes-vous étendue sur votre lit en proie à l'insomnie, ou suis-je présent dans vos rêves? Aspirez-vous après mon retour comme j'y aspire moi-même? Oh! quand donc la nuit sera-t-elle passée! Je ne puis prendre aucun repos; j'ai besoin de marcher, de courir sans cesse et sans relâche, en avant, toujours en avant!
Mon oeil était arrêté sur la figure d'Adèle, éclairée par la lueur du feu. J'y retrouvais les traits de sa soeur: le front noble, élevé, les sourcils arqués et les narines recourbées; mais la fraîcheur du teint n'y était plus; le sourire de l'innocence angélique avait disparu. Les cheveux étaient noirs, la peau brunie. Il y avait dans le regard une fermeté et une expression sauvage, acquises, sans aucun doute, par la contemplation de plus d'une scène terrible. Elle était toujours belle, mais ce n'était plus la beauté éthérée de ma bien-aimée. Son sein était soulevé par des pulsations brèves et irrégulières. Une ou deux fois, pendant que je la regardais, elle s'éveilla à moitié, et murmura quelques mots dans la langue des Indiens. Son sommeil était inquiet et agité. Pendant le voyage, Séguin avait veillé sur elle avec toute la sollicitude d'un père; mais elle avait reçu ses soins avec indifférence, et tout au plus avait-elle adressé un froid remercîment. Il était difficile d'analyser les sentiments qui l'agitaient. La plupart du temps elle restait immobile et gardait le silence. Le père avait cherché une ou deux fois à réveiller en elle quelque souvenir de son enfance, mais sans aucun succès; et chaque fois il avait dû, le coeur rempli de tristesse, renoncer à ses efforts. Je le croyais endormi, je me trompais. En le regardant plus attentivement, je vis qu'il avait les yeux fixés sur sa fille avec un intérêt profond, et prêtait l'oreille aux phrases entrecoupées qui s'échappaient de ses lèvres. Il y avait dans son regard une expression de chagrin et d'anxiété qui me toucha jusqu'aux larmes. Parmi les quelques mots, inintelligibles pour moi, qu'Adèle avait murmurés tout endormie, j'avais saisi le nom de «Dacoma». Je vis Séguin tressaillir à ce nom.
—Pauvre enfant! dit-il, voyant que j'étais éveillé, elle rêve; elle a des songes agités. J'ai presque envie de l'éveiller.
—Elle a besoin de repos, répondis-je.
—Oui; mais repose-t-elle ainsi? Ecoutez! encore Dacoma.
—C'est le nom du chef captif.
—Oui. Ils devaient se marier, conformément à la loi indienne.
—Mais comment savez-vous cela?
—Par Rubé. Il l'a entendu dire pendant qu'il était prisonnier dans leur ville.
—Et l'aimait-elle, pensez-vous?
—Non; il est clair que non. Elle avait été adoptée comme fille par le chef-médecin et Dacoma la réclamait pour épouse.
Moyennant certaines conditions, elle lui aurait été livrée. Elle le redoutait et ne l'aimait pas, les paroles entrecoupées de son rêve en font foi. Pauvre enfant! quelle triste destinée que la sienne!
—Encore deux journées de marche et ses épreuves seront terminées. Elle sera rendue à la maison paternelle, à sa mère.
—Ah! si elle reste dans cet état, le coeur de ma pauvre Adèle en sera brisé!
—Ne craignez pas cela, mon ami. Le temps lui rendra la mémoire. Il me semble avoir entendu parler d'une histoire semblable arrivée dans les établissements frontières du Mississipi.
—Oh! sans doute; il y en a eu beaucoup de semblables. Espérons que tout se passera bien.
—Une fois chez elle, les objets qui ont entouré son enfance feront vibrer quelque corde du souvenir. Elle peut encore se rappeler tout le passé. Ne le croyez-vous pas?
—Espérons! espérons!
—En tout cas, la société de sa mère et de celle sa soeur effaceront bientôt les idées de la vie sauvage. Ne craignez rien! Elle redeviendra votre fille encore.
Je disais tout cela dans le but de le consoler. Séguin ne répondit rien; mais je vis que sa figure conservait la même expression de douleur et d'inquiétude. Mon coeur n'était pas non plus exempt d'alarmes. De noirs pressentiments commençaient à m'agiter sans que j'en pusse définir la cause. Ses pensées étaient-elles du même genre que les miennes?
—Combien de temps nous faut-il encore, demandai-je, pour atteindre votre maison du Del-Norte?
Je ne sais pourquoi je fis alors cette question. Craignais-je encore que nous pussions être atteints par l'ennemi qui nous poursuivait?
—Nous pouvons arriver après-demain soir, répondit-il. Fasse le ciel que nous les retrouvions en bonne santé!
Je tressaillis à ces mots. Ils me dévoilaient la cause de mes inquiétudes; c'était là le vrai motif de mes vagues pressentiments.
—Vous avez des craintes? demandai-je avidement.
—J'ai des craintes.
—Des craintes. De quoi? de qui?
—Des Navajoes.
—Des Navajoes?
—Oui. Je suis inquiet depuis que je les ai vus se diriger à l'est du Pinon. Je ne puis comprendre pourquoi ils ont pris cette direction, à moins d'admettre qu'ils méditaient une attaque contre les établissements qui bordent la vieille route des Llanos. Sinon, je crains qu'ils n'aient fait une descente dans la vallée d'El-Paso, peut-être sur la ville elle-même. Une chose peut les avoir empêché d'attaquer la ville; c'est le départ de la troupe de Dacoma, qui les a trop affaiblis pour tenter cette entreprise; mais le danger n'en sera devenu que plus grand pour les petits établissements qui sont au nord et au sud de cette ville.
Le malaise que j'avais ressenti jusque-là sans m'en rendre compte, provenait d'un mot qui était échappé à Séguin à la source du Pinon. Mon esprit avait creusé cette idée, de temps en temps, pendant que nous traversions le désert; mais comme il n'avait plus parlé de cela depuis, je pensai qu'il n'y attachait pas grande importance. Je m'étais grandement trompé.
—Il est plus que probable, continua-t-il, que les habitants d'El-Paso auront pu se défendre. Ils se sont battus déjà avec plus de courage que ne le font d'ordinaire les habitants des autres villes; aussi, depuis assez longtemps, ils ont été exempts du pillage, en partie à cause de cela, en partie à cause de la protection qui résultait pour eux du voisinage de notre bande, pendant ces derniers temps, circonstance parfaitement connue des sauvages. Il est à espérer que la crainte de nous rencontrer aura empêché ceux-ci de pénétrer dans lajornada, au nord de la ville. S'il en est ainsi, les nôtres auront été préservés.
—Dieu veuille qu'il en soit ainsi! m'écriai-je.
—Dormons, ajouta Séguin, peut-être nos craintes sont-elles chimériques, et, en tout cas, elles ne servent à rien. Demain nous reprendrons notre course, sans plus nous arrêter, si nos bêtes peuvent y suffire. Reposez-vous, mon ami; vous n'avez pas trop de temps pour cela.
Ce disant, il appuya sa tête sur sa selle, et s'arrangea pour dormir. Peu d'instants après, comme si cela eût été un acte de sa volonté, il parut plongé dans un profond sommeil. Il n'en fut pas de même pour moi. Le sommeil avait fui mes paupières; j'étais dans l'agitation de la fièvre; j'avais le cerveau rempli d'images effrayantes. Le contraste entre ces idées terribles et les rêveries de bonheur, auxquelles je venais de me livrer quelques instants auparavant, rendait mes appréhensions encore plus vives. Je me représentai les scènes affreuses qui, peut-être, s'accomplissaient dans ce moment même; ma bien-aimée se débattant entre les bras d'un sauvage audacieux; car les Indiens du Sud, je le savais, n'étaient nullement doués de ces délicatesses chevaleresques, de cette réserve froide qui caractérisent les peaux rouges des forêts. Je la voyais entraînée en esclavage, devenant lasquawde quelque Indien brutal, et dans l'agonie de ces pensées, je me dressai sur mes pieds, et me mis à courir à travers la prairie. A moitié fou, je marchais sans savoir où j'allais. J'errai ainsi pendant plusieurs heures, sans me rendre compte du temps. Je m'arrêtai au bord de la barranca. La lune brillait, mais l'abîme béant, ouvert à mes pieds, était rempli d'ombre et de silence. Mon oeil ne pouvait en percer les ténèbres. A une grande distance au-dessus de moi j'apercevais le camp et la caballada; mes forces étaient épuisées, et donnant cours à ma douleur, je m'assis sur le bord même de l'abîme. Les tortures aiguës qui m'avaient donné des forces jusque-là firent place à un sentiment de profonde lassitude. Le sommeil vainquit la douleur: je m'endormis.
Je dormis peut-être une heure ou une heure et demie. Si mes rêves eussent été des réalités, ils auraient rempli l'espace d'un siècle. L'air frais du matin me réveilla tout frissonnant. La lune était couchée; je me rappelais l'avoir vue tout près de l'horizon quand le sommeil m'avait pris. Néanmoins, il ne faisait pas très-nuit, et je voyais très-loin à travers la brume.
—Peut-être est-ce l'aube, pensai-je, et je me tournai du côté de l'est.
En effet, une ligne de lumière bordait l'horizon de ce côté. Nous étions au matin. Je savais que l'intention de Séguin était de partir de très-bonne heure, et j'allais me lever, lorsque des voix frappèrent mon oreille. J'entendais des phrases courtes, comme des exclamations, et le bruit d'une troupe de chevaux sur le sol ferme de la prairie.
—Ils sont levés, pensai-je, et se préparent à partir.
Dans cette persuasion, je me dressai sur mes pieds, et hâtai ma course vers le camp. Au bout de dix pas, je m'aperçus que le bruit des voix venait de derrière moi. Je m'arrêtai pour écouter. Plus de doute, je m'en éloignais.
-Je me suis trompé de direction! dis-je en moi-même, et je m'avançai au bord de la barranca pour m'en assurer.
Quel fut mon étonnement lorsque je reconnus que j'étais bien dans la bonne voie, et que cependant le bruit provenait de l'autre côté! Ma première idée fut que la troupe m'avait laissé là et s'était mise en route.
—Mais non; Séguin ne m'aurait pas ainsi abandonné. Ah! Il a sans doute envoyé quelques hommes à ma recherche, ce sont eux.
Je criai: Holà! pour leur faire savoir où j'étais. Pas de réponse. Je criai de nouveau plus fort que la première fois. Le bruit cessa immédiatement. J'imaginais que les cavaliers prêtaient l'oreille, et je criai une troisième fois de toutes mes forces. Il y eut un moment de silence; puis, j'entendis le murmure de plusieurs voix et le bruit du galop des chevaux qui venaient vers moi. Je m'étonnais de ce que personne n'eût encore répondu à mon appel; mais mon étonnement fit place à la consternation quand je m'aperçus que la troupe qui s'approchait était de l'autre côté de la barranca. Avant que je fusse revenu de ma surprise, les cavaliers étaient en face de moi et s'arrêtaient sur le bord de l'abîme. J'en étais séparé par la largeur de la crevasse, environ trois cents yards, mais je les voyais très-distinctement à travers la brume légère. Ils paraissaient être une centaine; à leurs longues lances, à leurs têtes emplumées, à leurs corps demi-nus, je reconnus, au premier coup d'oeil, des Indiens.
Je ne cherchai pas à en savoir davantage: je m'élançai vers le camp de toute la vitesse de mes jambes. Je vis, de l'autre côté, les cavaliers qui galopaient parallèlement. En arrivant à la source, je trouvai les chasseurs, pris au dépourvu, et s'élançant sur leurs selles. Séguin et quelques autres étaient allés au bord de la crevasse, et regardaient d'un autre côté. Il n'y avait plus à penser à une retraite immédiate pour éviter d'être vus, car l'ennemi, à la faveur du crépuscule, avait déjà pu reconnaître la force de notre troupe.
Quoique les deux bandes ne fussent séparées que par une distance de trois cents yards, elles avaient à parcourir au moins vingt milles avant de pouvoir se rencontrer. En conséquence, Séguin et les chasseurs avaient le temps de se reconnaître. Il fut donc résolu qu'on resterait où l'on était, jusqu'à ce qu'on pût savoir à qui nous avions affaire. Les Indiens avaient fait halte de l'autre côté, en face de nous, et restaient en selle, cherchant à percer la distance. Ils semblaient surpris de cette rencontre. L'aube n'était pas encore assez claire pour qu'ils pussent distinguer qui nous étions. Bientôt le jour se fit: nos vêtements, nos équipages nous firent reconnaître, et un cri sauvage, le cri de guerre des Navajoes, traversa l'abîme.
—C'est la bande de Dacoma! cria une voix. Ils ont pris le mauvais côté de la crevasse.
—Non, cria un autre; ils ne sont pas assez nombreux pour que ce soit la bande de Dacoma. Ils ne sont pas plus d'une centaine.
—L'eau a peut-être emporté le reste,—suggéra celui qui avait parlé le premier.
—Wagh! comment auraient-ils pu manquer notre piste qui est aussi claire qu'une voie de wagons? Ça ne peut pas être eux.
—Qui donc, alors? Ce sont des Navagh: je les reconnaîtrais les yeux fermés.
—C'est la bande du premier chef, dit Rubé, qui arrivait en ce moment.Regardez, là-bas, le vieux gredin lui-même sur son cheval moucheté.
—Vous croyez que ce sont eux, Rubé? demanda Séguin.
—Sûr et certain, cap'n.
—Mais où est le reste de la bande? Ils ne sont pas tous là.
—Ils ne sont pas loin, pour sûr. St! st! je les entends qui viennent.
—Là-bas, une masse! Regardez camarades, regardez!
A travers le brouillard qui commençait à s'élever, nous voyions s'avancer un corps nombreux et épais de cavaliers. Ils accouraient en criant, en hurlant, comme s'ils eussent conduit un troupeau de bétail. En effet, quand le brouillard se fut dissipé, nous vîmes une grande quantité de chevaux, de bêtes à cornes et des moutons, couvrant la plaine à une grande distance. Derrière venaient les Indiens à cheval, qui galopaient çà et là, pressant les animaux avec leurs lances et les poussant en avant.
—Seigneur Dieu! en voilà un butin! s'écria un des chasseurs.
—Oui, les gaillards ont fait quelque chose, eux, dans leur expédition.Nous, nous revenons les mains vides comme nous sommes partis. Wagh!
Jusqu'à ce moment, j'avais été occupé à harnacher mon cheval, et j'arrivais alors. Mes yeux ne se portèrent ni sur les Indiens ni sur les bestiaux capturés. Autre chose attirait mes regards, et le sang me refluait au coeur. Loin, en arrière de la troupe qui s'avançait, un petit groupe séparé se montrait. Les vêtements légers flottant au vent indiquaient que ce n'étaient pas des indiens. C'étaient des femmes captives! Il paraissait y en avoir environ une vingtaine, mais je m'inquiétai peu de leur nombre. Je vis qu'elles étaient à cheval et que chacune d'elles était gardée par un Indien également à cheval. Le coeur palpitant, je les regardai attentivement l'une après l'autre; mais la distance était trop grande pour distinguer les traits. Je me tournai vers notre chef. Il avait l'oeil appliqué à sa lunette. Je le vis tressaillir; ses joues devinrent pâles, ses lèvres s'agitèrent convulsivement, et la lunette tomba de ses mains sur le sol. Il s'affaissa sur lui-même d'un air égaré en s'écriant:
—Mon Dieu! mon Dieu! vous m'avez encore frappé!
Je ramassai la lunette pour m'assurer de la vérité. Mais je n'eus pas besoin de m'en servir. Au moment où je me relevais, un animal qui courait le long du bord opposé frappa mes yeux.
C'était mon chien Alp! je portai la lunette à mes yeux, et un instant après, je reconnaissais la figure de ma bien-aimée. Elle me paraissait si rapprochée que je pus à peine m'empêcher de l'appeler. Je distinguais ses beaux traits couverts de pâleur, ses joues baignées de larmes, sa riche chevelure dorée qui pendait, dénouée, sur ses épaules, tombant jusque sur le cou de son cheval. Elle était couverte d'unsérapé. Un jeune Indien marchait à côté d'elle, monté sur un magnifique étalon, et vêtu d'un uniforme de hussard mexicain. Je ne regardais qu'elle et cependant du même coup d'oeil j'aperçus sa mère au milieu des captives placées derrière.
Le troupeau des chevaux et des bestiaux passa, et les femmes, accompagnées de leurs gardes, arrivèrent en face de nous. Les captives furent laissées en arrière dans la prairie, pendant que les guerriers s'avançaient pour rejoindre ceux de leurs camarades qui s'étaient arrêtés sur le bord de la barranca. Il était alors grand jour. Le brouillard s'était dissipé, et les deux troupes ennemies s'observaient d'un bord à l'autre de l'abîme.
C'était une singulière rencontre. Là se trouvaient en présence deux troupes d'ennemis acharnés, revenant chacune du pays de l'autre, chargée de butin, et emmenant des prisonniers! Elles se rencontraient à moitié chemin; elles se voyaient, à portée de mousquet, animées des sentiments les plus violents d'hostilité, et cependant un combat était impossible, à moins que les deux partis ne franchissent un espace de près de vingt milles. D'un côté, les Navajoes, dont la physionomie exprimait une consternation profonde, car les guerriers avaient reconnu leurs enfants; de l'autre, les chasseurs de scalps, dont la plupart pouvaient reconnaître, parmi les captives de l'ennemi, une femme, une soeur, ou une fille.
Chaque parti jetait sur l'autre des regards empreints de fureur et de vengeance. S'ils se fussent rencontrés en pleine prairie, ils auraient combattu jusqu'à la mort. Il semblait que la main de Dieu eût placé entre eux une barrière pour empêcher l'effusion du sang et prévenir une bataille à laquelle la largeur de l'abîme était le seul obstacle. Ma plume est impuissante à rendre les sentiments qui m'agitèrent à ce moment. Je me souviens seulement que je sentis mon courage et ma vigueur corporelle se doubler instantanément. Jusque-là, je n'avais été que spectateur à peu près passif des événements de l'expédition. Je n'avais été excité par aucun élan de mon propre coeur; mais maintenant je me sentais animé de toute l'énergie du désespoir.
Une pensée me vint, et je courus vers les chasseurs pour la leur communiquer. Séguin commençait à se remettre du coup terrible qui venait de le frapper. Les chasseurs avaient appris la cause de son accablement extraordinaire, et l'entouraient; quelques-uns cherchaient à le consoler. Peu d'entre eux connaissaient les affaires de famille de leur chef, mais ils avaient entendu parler de ses anciens malheurs; la perte de sa mine, la ruine de sa propriété, la captivité de sa fille. Quand ils surent que, parmi les prisonniers de l'ennemi, se trouvaient sa femme et sa seconde fille, ces coeurs durs eux-mêmes furent émus de pitié au spectacle d'une telle infortune. Des exclamations sympathiques se firent entendre, et tous exprimèrent la résolution de mourir ou de reprendre les captives. C'était dans l'intention d'exciter cette détermination que je m'étais porté vers le groupe. Je voulais, au prix de toute ma fortune, proposer des récompenses au dévouement et au courage; mais voyant que des motifs plus nobles avaient provoqué ce que je voulais obtenir, je gardai le silence. Séguin parut touché du dévouement de ses camarades, et fit preuve de son énergie accoutumée. Les hommes s'assemblèrent pour donner leurs avis et écouter ses instructions. Garey prit le premier la parole:
—Nous pouvons en venir à bout, cap'n, même corps à corps; ils ne sont pas plus de deux cents.
—Juste cent quatre-vingt-seize, dit un chasseur, sans compter les femmes.J'ai fait le calcul; c'est le nombre exact.
—Eh bien, continua Garey, nous valons un peu mieux qu'eux sous le rapport du courage, je suppose, et nous rétablirons l'équilibre du nombre avec nos rifles. Je n'ai jamais craint les Indiens à deux contre un, et même quelque chose de plus, si vous voulez.
—Regarde le terrain, Bill! c'est tout plaine. Qu'est-ce que nous aurons après la première décharge' Ils auront l'avantage avec leurs arcs et leurs lances. Wagh! ils nous embrocheront comme des poulets.
—Je ne dis pas qu'il faut les attaquer sur la prairie. Nous pouvons les suivre jusque dans les montagnes, et nous battre au milieu des rochers. Voilà ce que je propose.
—Oui. Ils ne peuvent pas nous échapper à la course avec tous ces troupeaux, c'est certain.
—Ils n'ont pas la moindre intention de fuir. Ils désirent bien plutôt en venir aux coups.
—C'est justement ce qu'il nous faut, dit Garey; rien ne nous empêche d'aller là-bas, et de livrer bataille quand la position sera favorable.
Le trappeur, en disant ces mots, montrait le pied des Mimbres, à environ dix milles à l'est.
—Ils pourront bien attendre qu'ils soient encore plus en nombre. La principale troupe est plus nombreuse encore que celle-là. Elle comptait au moins quatre cents hommes quand ils ont passé le Pinon.
—Rubé, où le reste peut-il être? demanda Séguin; je découvre d'ici jusqu'à la mine; ils ne sont pas dans la plaine!
—Il ne doit pas y en avoir par ici, cap'n. Nous avons un peu de chance de ce côté; le vieux fou a envoyé une partie de sa bande par l'autre route, sur une fausse piste, probablement.
—Et qui vous fait penser qu'ils ont pris par l'autre route?
—Voici, cap'n; la raison est toute simple: s'il y en avait d'autres après eux, nous aurions vu quelques-uns de ces moricauds de l'autre côté, courir en arrière pour les presser d'arriver; comprenez-vous? Or, il n'y en a pas un seul qui ait bougé.
—Vous avez raison, Rubé, répondit Séguin, encouragé par la probabilité de cette assertion. Quel est votre avis? continua-t-il en s'adressant au vieux trappeur, aux conseils duquel il avait l'habitude de recourir dans les cas difficiles.
—Ma foi, cap'n, c'est un cas qui a besoin d'être examiné. Je n'ai encore rien trouvé qui me satisfasse, jusqu'à présent. Si vous voulez me donner une couple de minutes, je tâcherai de vous répondre du mieux que je pourrai.
—Très-bien; nous attendrons votre avis. Camarades, visitez vos armes, et voyez à les mettre en bon état.
Pendant cette consultation, qui avait pris quelques secondes, l'ennemi paraissait occupé de la même manière, de l'autre côté. Les Indiens s'étaient réunis autour de leur chef, et on pouvait voir, à leurs gestes, qu'ils délibéraient sur un plan d'action. En découvrant entre nos mains les enfants de leurs principaux guerriers, ils avaient été frappés de consternation. Ce qu'ils voyaient leur inspirait les plus terribles appréhensions sur ce qu'ils ne voyaient pas. A leur retour d'une expédition heureuse, chargée de butin et pleins d'idées de fêtes et de triomphes, ils s'apercevaient tout à coup qu'ils avaient été pris dans leur propre piège. Il était clair pour eux que nous avions pénétré dans la ville. Naturellement, ils devaient penser que nous avions pillé et brûlé leurs maisons, massacré leurs femmes et leurs enfants. Ils ne pouvaient s'imaginer autre chose; c'était ainsi qu'ils avaient agi eux-mêmes, et ils jugeaient notre conduite d'après la leur. De plus, ils nous voyaient assez nombreux pour défendre, tout au moins contre eux, ce que nous avions pris; ils savaient bien qu'avec leurs armes à feu, les chasseurs de scalps avaient l'avantage sur eux tant qu'il n'y avait pas une trop forte disproportion dans le nombre. Ils avaient donc besoin, tout aussi bien que nous, de délibérer, et nous comprîmes qu'il se passerait quelque temps avant qu'ils en vinssent aux actes. Leur embarras n'était pas moindre que le nôtre.
Les chasseurs, obéissant aux ordres de Séguin, gardaient le silence, attendant que Rubé donnât son avis. Le vieux trappeur se tenait à part, appuyé sur son rifle, ses deux mains contournant l'extrémité du canon. Il avait ôté le bouchon, et regardait dans l'intérieur du fusil, comme s'il eût consulté un oracle au fond de l'étroit cylindre. C'était une des manies de Rubé, et ceux qui connaissaient cette habitude l'observaient en souriant. Après quelques minutes de réflexions silencieuses, l'oracle parut avoir fourni la réponse; et Rubé, remettant le bouchon à sa place, s'avança lentement vers le chef.
—Billy a raison, cap'n. S'il faut nous battre avec ces Indiens, arrangeons-nous pour que l'affaire ait lieu au milieu des rochers ou des bois. Ils nous abîmeraient dans la prairie, c'est sûr. Maintenant, il y a deux choses: s'ils viennent sur nous, notre terrain est là-bas (l'orateur indiquait le contrefort des Mimbres); si, au contraire, nous sommes obligés de les suivre, ça nous sera aussi facile que d'abattre un arbre; ils ne nous échapperont pas.
—Mais comment ferez-vous pour les provisions dans ce cas? Nous ne pouvons pas traverser le désert sans cela.
—Pour ça, capitaine, il n'y a pas la plus petite difficulté. Dans une prairie sèche, comme il y en a par là, j'empoignerais toute cette cavalcade aussi aisément qu'un troupeau de buffles, et nous en aurons notre bonne part, je m'en vante. Mais il y a quelque chose de pire que tout cela et que l'Enfant flaire d'ici.
—Quoi?
—J'ai peur que nous ne tombions sur la bande de Dacoma, en retournant en arrière; voilà de quoi j'ai peur.
—C'est vrai; ce n'est que trop probable.
—C'est sûr; à moins qu'ils n'aient été tous noyés dans lecañon, et je ne le crois pas. Ils connaissent trop bien le passage.
La probabilité de voir la troupe de Dacoma se joindre à celle du premier chef, nous frappa tous, et répandit un voile de découragement sur toutes les figures. Cette troupe était certainement à notre poursuite, et devait bientôt nous rattraper.
—Maintenant, cap'n continua le trappeur, je vous ai dit ce que je pensais de la chose si nous étions disposés à nous battre. Mais j'ai comme une idée que nous pourrons délivrer les femmes sans brûler une amorce.
—Comment? comment? demandèrent vivement le chef et les autres.
—Voici le moyen, reprit le trappeur qui, me faisait bouillir par la prolixité de son style, vous voyez bien ces Indiens qui sont de l'autre côté de la crevasse?
—Oui, oui, répondit vivement Séguin.
—Très-bien; vous voyez maintenant ceux qui sont ici et le trappeur montrait nos captifs.
—Oui! oui!
—Eh bien, ceux que vous voyez là-bas, quoique leur peau soit rouge comme du cuivre, ont pour leurs enfants la même tendresse que s'ils étaient chrétiens. Ils les mangent de temps en temps, c'est vrai, mais ils ont pour cela des motifs de religion que nous ne comprenons pas trop, je l'avoue.
—Et que voulez-vous que nous fassions?
—Que nous hissions un chiffon blanc, et que nous offrions un échange de prisonniers. Ils comprendront cela, et entreront en arrangement, j'en suis sûr. Cette jolie petite fille aux longs cheveux est la fille du premier chef, et les autres appartiennent aux principaux de la tribu; je les ai choisies à bonne enseigne. En outre, nous avons ici Dacoma et la jeune reine. Ils doivent s'en mordre les ongles jusqu'au sang de les voir entre nos mains. Vous pourrez leur rendre le chef, et négocier pour la reine le mieux que vous pourrez.
—Je suivrai votre avis, s'écria Séguin l'oeil brillant de l'espoir de réussir dans cette négociation.
—Il n'y a pas de temps à perdre alors, cap'n. Si les hommes de Dacoma se montrent, tout ce que je vous ai dit ne vaudra pas la peau d'un rat des sables.
—Nous ne perdrons pas un instant.
Et Séguin donna des ordres pour que le signe de paix fût arboré.
—Il serait bon avant tout, cap'n, de leur montrer en plein tout ce que nous avons à eux. Ils n'ont pas vu Dacoma encore, ni la reine, qui sont là derrière les buissons.
—C'est juste, répondit Séguin, camarades, amenez-les captifs au bord de la barranca. Amenez le chef Navajo. Amenez la… amenez ma fille.
Les hommes s'empressèrent d'obéir à cet ordre, et peu d'instants après les enfants captifs, Dacoma et la reine des mystères furent placés au bord de l'abîme. Lessérapésqui les enveloppaient furent retirés, et ils restèrent exposés dans leurs costumes habituels aux Indiens. Dacoma avait encore son casque, et la reine était reconnaissable à sa tunique richement ornée de plumes. Ils furent immédiatement reconnus. Un cri d'une expression singulière sortit de la poitrine des Navajoes à l'aspect de ces nouveaux témoignages de leur déconfiture.
Les guerriers brandirent leur lances et les enfoncèrent sur le sol avec une indignation impuissante. Quelques-uns tirèrent des scalps de leur ceinture, les placèrent sur la pointe de leurs lances et les secouèrent devant nous au-dessus de l'abîme. Ils crurent que la bande de Dacoma avait été détruite; que leurs femmes et leurs enfants avaient été égorgés, et ils éclatèrent en imprécations mêlées de cris et de gestes violents. En même temps, un mouvement se fit remarquer parmi les principaux guerriers. Ils se consultaient. Leur délibération terminée, quelques-uns se dirigèrent au galop vers les femmes captives qu'on avait laissées en arrière dans la plaine.
—Grand Dieu! m'écriai-je, frappé d'une idée horrible, ils vont les égorger! Vite, vite, le drapeaux de paix!
Mais avant que la bannière fût attachée au bâton, les femmes mexicaines étaient descendues de cheval, leurs rebozos étaient enlevés, et on les conduisait vers le précipice. C'était dans le simple but de prendre une revanche, de montrer leurs prisonniers; car il était évident que les sauvages savaient avoir parmi leurs captives la femme et la fille de notre chef. Elles furent placées en évidence, en avant de toutes les autres, sur le bord même de la barranca.
Ils auraient pu s'épargner cette peine; notre agonie était assez grande déjà. Mais, néanmoins, la scène qui suivit renouvela toutes nos douleurs. Jusqu'à ce moment nous n'avions pas été reconnus par les êtres chéris qui étaient si près de nous. La distance était trop grande pour l'oeil nu, et nos figures hâlées, nos habits souillés par la route, constituaient un véritable déguisement. Mais l'amour a l'intelligence prompte et la vue perçante; les yeux de ma bien-aimée se portèrent sur moi; je la vis tressaillir et se jeter en avant, j'entendis son cri de désespoir; elle tendit ses deux bras blancs comme la neige et s'affaissa sur le rocher, privée de connaissance. Au même instant, madame Séguin reconnaissait son mari et l'appelait par son nom. Séguin lui répondait d'une voix forte, lui adressait des encouragements, et l'engageait à rester calme et silencieuse. Plusieurs autres femmes, toutes jeunes et jolies, avaient reconnu leurs frères, leurs fiancés, et il s'ensuivit une scène déchirante.
Mes yeux restaient fixés sur Zoé. Elle reprenait ses sens; le sauvage, vêtu en hussard, était descendu de cheval; il la prenait dans ses bras et l'emmenait dans la prairie. Je les suivais d'un regard impuissant. Cet Indien lui rendait les soins les plus tendres; et j'en étais presque reconnaissant, bien que je reconnusse que ces attentions étaient dictées par l'amour. Peu d'instants après, elle se redressa sur ses pieds et revint en courant vers la barranca. J'entendis mon nom prononcé; je lui renvoyai le sien; mais, à ce moment, la mère et la fille furent entourées par leurs gardiens, et entraînées en arrière. Pendant ce temps, le drapeau blanc avait été préparé. Séguin s'était placé devant nous, et le tenait élevé. Nous gardions le silence, attendant la réponse avec anxiété. Il y eut un mouvement parmi les Indiens rassemblés. Nous entendions leurs voix: ils parlaient avec animation, et nous vîmes qu'il se préparait quelque chose au milieu d'eux. Immédiatement, un homme grand et de belle apparence perça la foule, tenant dans la main gauche un objet blanc: c'était une peau de faon tannée. Dans sa main droite il avait une lance. Il plaça la peau de faon sur le fer de la lance et s'avança en l'élevant. C'était la réponse à notre signal de paix.
—Silence, camarades! s'écria Séguin s'adressant aux chasseurs. Puis, élevant la voix, il s'exprima ainsi en langue indienne:
—Navajoes! vous savez qui nous sommes. Nous avons traversé votre pays et visité votre principale ville. Notre but était de retrouver nos parents, qui étaient captifs chez vous. Nous en avons retrouvé quelques-uns; mais il y en a beaucoup que nous n'avons pu découvrir. Pour que ceux-là nous fussent rendus plus tard, nous avons pris des otages, vous le voyez. Nous aurions pu en prendre davantage, mais nous nous sommes contentés de ceux-ci. Nous n'avons pas brûlé votre ville: nous avons respecté la vie de vos femmes, de vos filles, de vos enfants. A l'exception de ces prisonniers, vous trouverez tous les autres comme vous les avez laissés.
Un murmure circula dans les rangs des Indiens. C'était un murmure de satisfaction. Ils étaient dans la persuasion que leur ville était détruite, leurs femmes massacrées, et les paroles de Séguin produisirent sur eux une profonde sensation. Nous entendîmes de joyeuses exclamations et les phrases de félicitations que les guerriers échangeaient. Le silence se rétablit; Séguin continua:
—Nous voyons que vous avez été dans notre pays. Vous avez, comme nous, fait des prisonniers. Vous êtes des hommes rouges. Les hommes rouges aiment leurs proches comme le font les hommes blancs. Nous savons cela, et c'est pour cette raison que j'ai élevé la bannière de la paix, afin que nous puissions nous rendre mutuellement nos prisonniers. Cela sera agréable au Grand-Esprit, et nous sera agréable à tous en même temps. Ceux que vous avez pris sont ce qu'il y a de plus cher au monde pour nous, et ceux que nous avons en notre possession vous sont également chers. Navajoes! j'ai dit. J'attends votre réponse.
Quand Séguin eut fini, les guerriers se rassemblèrent autour du grand chef, nous les vîmes engagés dans un débat très-animé. Il y avait évidemment deux opinions contraires; mais le débat fut bientôt terminé, et le grand chef, s'avançant, donna quelques ordres à celui qui tenait le drapeau. Celui-ci, d'une voix forte, répondit à Séguin en ces termes:
—Chef blanc, tu as bien parlé, et tes paroles ont été pesées par nos guerriers. Ce que tu demandes est juste et bon. L'échange de nos prisonniers sera agréable au Grand-Esprit et nous satisfera tous. Mais comment pouvons-nous savoir si tes paroles sont vraies? Tu dis que vous n'avez pas brûlé notre ville et que vous avez épargné nos femmes et nos enfants. Comment saurons-nous si cela est la vérité? Notre ville est loin; nos femmes aussi, si elles sont encore vivantes. Nous ne pouvons pas les interroger. Nous n'avons que ta parole; cela n'est pas assez.
Séguin avait prévu les difficultés, et il ordonna qu'un de ses prisonniers, un jeune garçon très-éveillé, fut amené en avant. Le jeune sauvage se montra un instant après auprès de lui.
—Interrogez-le! s'écria-t-il en le montrant à son interlocuteur.
—Et pourquoi n'adresserions-nous pas nos questions à notre frère, le chef Dacoma? Ce garçon est jeune, il peut ne pas nous comprendre. Nous en croirons mieux la parole du chef.
—Dacoma n'était pas avec nous dans la ville. Il ignore ce qui s'y est passé.
—Que Dacoma le dise, alors.
—Mon frère a tort de se méfier ainsi, répondit Séguin mais il aura la réponse de Dacoma. Et il adressa quelques mots au chef Navajo qui était assis sur la terre auprès de lui.
La question fut faite directement à Dacoma par l'Indien qui était de l'autre côté. Le fier guerrier, qui semblait exaspéré par la situation humiliante dans laquelle il se trouvait, répondit négativement par un geste brusque de la main et une courte exclamation.
—Maintenant, frère, continua Séguin,—vous voyez que j'ai dit la vérité.Questionnez maintenant ce garçon sur ce que je vous ai avancé.
On demanda au jeune Indien si nous avions brûlé la ville et si nous avions fait du mal aux femmes et aux enfants. Aux deux questions, il répondit négativement.
—Eh bien, dit Séguin, mon frère est-il satisfait?
Un temps assez long se passa sans qu'il fut fait de réponse. Les guerriers se rassemblèrent de nouveau en conseil et se mirent à gesticuler avec violence et rapidité. Nous comprimes qu'il y avait un parti opposé à la paix, et qui poussait à tenter la fortune de la guerre. Ce parti était composé des jeunes guerriers; et je remarquai que l'Indien costumé en hussard qui, comme Rubé me l'apprit, était le fils du grand chef, paraissait être le principal meneur de ceux-là. Si le grand chef n'eût pas été aussi vivement intéressé au résultat des négociations, les conseils belliqueux l'auraient emporté, car les guerriers savaient que ce serait pour eux une honte parmi les tribus environnantes de revenir sans prisonniers. De plus, il y en avait plusieurs parmi eux qui avaient un autre motif pour les retenir; ils avaient jeté les yeux sur les filles du Del-Norte et lei avaient trouvées belles. Mais l'avis des anciens prévalut enfin, et l'orateur reprit:
—Les guerriers Navajoes ont réfléchi sur ce qu'ils ont entendu. Ils pensent que le chef blanc a dit la vérité; et ils consentent à l'échange des prisonniers. Pour que les choses se passent d'une manière convenable, ils proposent que vingt guerriers soient choisis de chaque côté; que ces guerriers laissent, en présence de tous, leurs armes sur la prairie; qu'ils conduisent les captifs à l'extrémité de la barranca, du côté de la mine, et que là, ils débattent les conditions de l'échange. Que tous les autres, des deux côtés, restent où ils sont jusqu'à ce que les guerriers sans armes soient revenus avec les prisonniers échangés; alors les drapeaux blancs seront abattus, et les deux camps seront libres de tout engagement. Telles sont les paroles des guerriers Navajoes.
Séguin dut prendre le temps de réfléchir avant de répondre à cette proposition. Elle paraissait assez avantageuse, mais il y avait dans ses termes quelque chose qui nous faisait soupçonner un dessein caché. La dernière phrase indiquait chez l'ennemi l'intention formelle d'essayer de reprendre les captifs qui allaient nous être rendus; mais nous nous inquiétions peu de cela, pourvu que nous pussions les avoir une fois avec nous, du même côté de la barranca. La proposition de faire conduire les prisonniers au lieu de l'échange, par des hommes désarmés, était très-raisonnable, et le chiffre indiqué, vingt de chaque côté, constituait un nombre suffisant. Mais Séguin comprit très-bien comment les Navajoes interprétaient le motdésarmé. En conséquence, plusieurs des chasseurs reçurent à voix basse l'avis de se retirer derrière les buissons et de cacher couteaux et pistolets sous leurs blouses de chasse. Nous crûmes apercevoir une manoeuvre semblable de l'autre côté, et voir les Indiens cacher de même leur tomahawks. Nous ne pouvions faire aucune objection aux conditions proposées, et comme Séguin sentait qu'il n'y avait pas de temps à perdre, il se hâta de les accepter.