Pour la première fois, Roderick s’enfonçait en plein cœur du Grand Désert du Nord.
Assis à l’avant du canot d’écorce de bouleau, avec Wabi tout près de lui, il buvait ardemment la sauvage beauté des forêts, aux essences variées, et des marais miroitants, devant lesquels ils glissaient sur l’eau comme des ombres, au claquement étouffé des rames. Son cœur palpitait d’une émotion joyeuse et ses yeux, sans cesse aux aguets, étaient à l’affût de voir paraître le gros gibier que Wabi lui avait dit fréquenter en grand nombre les rives de l’Esturgeon.
Sur ses genoux était posé le fusil à répétition de Wabi. L’air était vif et piquant, du froid de la nuit, au cours de laquelle il avait gelé. Par moments, des forêts de hêtres, au manteau d’or et d’incarnat, refermaient sur eux leurs masses compactes. D’autres forêts leur succédaient, de noirs sapins, qui descendaient jusqu’aux rives du fleuve. De l’eau des marécages surgissaient des bois de mélèzes.
Cette vaste et solitaire désolation n’allait pas sans une quiétude reposante, dans son mystère. Le silence n’en était troublé que par les bruits épars de la vie du Désert. Des perdrix, en gloussant, s’enfuyaient dans les buissons. Presque à chaque tournant de la rivière, des bandes de canards s’élevaient de l’eau, avec de grands battements d’ailes.
A un moment, Rod, sursautant, entendit parmi les arbustes riverains, à un coup de pierre du canot, un craquement singulier. Il vit leurs branches s’écarter et se plier.
« Un élan ! » murmura Wabi, derrière lui.
A ce mot, un tremblement le saisit et tout son corps frissonna d’émotion attentive. Il n’avait pas encore le sang-froid blasé des vieux chasseurs, ni l’indifférence stoïque avec laquelle les hommes de la Terre du Nord entendent autour d’eux ces multiples bruits des créatures sauvages. Rod, pour le gros gibier, en était à son début. Il n’allait pas tarder à faire connaissance de plus près avec lui.
Dans l’après-midi du même jour, au delà d’un coude de la rivière, que contournait légèrement le canot, une grosse masse de bois mort qui s’en était allée à la dérive, puis s’était butée contre le rivage, apparut tout à coup. Le soleil se couchait, derrière la forêt, dans une lumière jaune ardente, et sur le bois flottant, que ses rayons obliques venaient friser de leur lumière, une bête était posée.
Un cri aigu fusa, malgré lui, des lèvres de Roderick. C’était un ours qui, comme ses congénères aiment à le faire à l’approche des longues nuits d’hiver, chauffait ses membres velus aux feux ultimes de l’astre du jour.
L’animal était pris à l’improviste, et de tout près. Rapide comme l’éclair et se rendant compte à peine de ce qu’il faisait, Rod épaula, visa et tira.
L’ours, non moins prompt, avait déjà commencé à grimper sur la rive. Il s’arrêta un instant, comme s’il allait tomber, puis continua sa retraite.
« Vous l’avez touché ! cria Wabi. Vite, envoyez-lui une seconde balle ! »
Rod tira un second coup, qui parut ne produire sur l’ours aucun effet.
Alors, hors de lui, oubliant qu’il était sur un frêle canot, il sauta sur ses pieds, en un mouvement brusque, et tira un dernier coup sur la bête noirâtre, qui allait disparaître parmi les arbres.
Wabi et l’Indien se portèrent précipitamment à l’extrémité opposée du canot, afin de faire contrepoids. Mais leurs efforts furent vains. Déjà, perdant l’équilibre et ébranlé, par surcroît, par la percussion du fusil, Rod avait culbuté dans la rivière.
Avant qu’il eût disparu sous l’eau, Wabi avait saisi le fusil que Rod tenait encore.
« Ne faites pas de mouvements inutiles, s’exclamait-il, et cramponnez-vous à votre fusil ! N’essayez pas surtout de remonter dans le canot ! Nous passerions tous par-dessus bord… »
L’Indien, sur son ordre, ramena lentement l’embarcation vers la rive. Durant ce temps, Wabi avait peine à réprimer son envie de rire, en voyant émerger la tête ruisselante de son ami et sa mine déconfite.
« Par saint George ! ce coup était élégant pour un néophyte. Vous l’avez eu, votre ours ! »
Rod, en dépit de sa position fâcheuse, se rasséréna à cette bonne nouvelle. Dès qu’il eut atteint la terre ferme, il échappa à l’étreinte de Wabi qui, tout ému encore, prétendait le serrer dans ses bras, et il courut, sous les arbres, après son ours.
Il le trouva sur le sommet du coteau, bien mort, d’une balle qui lui avait traversé les côtes, et d’une autre qu’il avait reçue en pleine tête.
Alors, devant la première grosse pièce qu’il avait abattue, dégouttant d’eau et grelottant de tous ses membres, il jeta vers ses deux compagnons, qui étaient occupés à amarrer le canot, une série de cris de triomphe, qu’on aurait pu entendre à un demi-mille de distance.
Wabi accourut.
« L’endroit, dit-il, est excellent pour camper cette nuit. La chance nous a bien servis. Nous aurons, grâce à vous, un glorieux festin, et le bois ne manquera pas pour le faire cuire et établir notre abri. Voilà qui vous prouve que la vie vaut la peine d’être vécue sur la terre du Nord ! »
Puis il appela le vieil Indien :
« Holà, Muki ! »
Cet Indien était un proche cousin du vieux Wabigoon. Il s’appelait de son vrai nom Mukoki, et on l’appelait, par abréviation, Muki. Il avait été, depuis la tendre enfance de Wabi, son fidèle compagnon.
« Tu vas, Muki, me découper comme il convient ce gaillard-là. Tu veux bien, n’est-ce pas ? Pendant ce temps, je vais préparer le campement.
— Pouvons-nous conserver la peau ? interrogea Rod. C’est mon premier trophée, et dame…
— Certainement que nous le pouvons ! répondit Wabi. En attendant, donnez-moi un coup de main pour installer le feu. Cela vous empêchera de prendre froid. »
Roderick, en effet, dans la joie de ce premier campement, en avait oublié presque qu’il était trempé jusqu’aux os et que la nuit commençait à tomber.
Bientôt une longue flamme crépitante se dégageait de la fumée et jetait, à trente pieds à la ronde, sa chaleur et sa lumière. Wabi apporta du canot le paquet de couvertures et, après avoir fait déshabiller Roderick, l’y enveloppa chaudement, tandis que les vêtements mouillés étaient suspendus près du feu, pour y sécher.
Wabi se mit ensuite à confectionner, au grand émerveillement de Rod, un abri pour la nuit, qui promettait d’être froide. Tout en sifflant allègrement, leboy, ayant pris une hache du canot, se dirigea vers un bouquet de cèdres et commença à couper des brassées de leurs ramures. Rod ne voulut pas demeurer inutile et, liant autour de lui ses couvertures, il alla, silhouette carnavalesque et trébuchante, rejoindre Wabi.
Deux grandes branches fourchues furent d’abord plantées verticalement dans le sol, à huit pieds d’écartement l’une de l’autre. Sur les deux fourches un petit arbre fut posé horizontalement, afin de former l’arête du toit. A droite et à gauche, une demi-douzaine d’autres grosses branches s’inclinèrent vers le sol, en guise de charpente, et sur elles s’empilèrent les ramures de cèdre. Au bout d’une demi-heure de travail, la cabane avait déjà pris forme.
Elle se terminait, en même temps que Muki achevait de dépouiller et de dépecer son ours. D’autres ramures furent étendues sur le sol, pour servir de lits, tout odorantes de résine. Et, tandis que luisait devant lui le grand feu et qu’autour du campement la nuit déserte se faisait plus épaisse et plus noire, Rod songeait que nulles descriptions d’un livre, aucune image dont aucun livre était orné, n’égalaient la présente réalité.
Bientôt de larges tranches d’ours furent mises à rôtir au-dessus des braises rouges, l’arôme du café, dans sa bouillotte, se mêla à la bonne odeur des gâteaux de farine dont le feu faisait grésiller la graisse, sur un petit fourneau, Rod connut alors que ses plus beaux rêves se réalisaient.
Au cours de la nuit, le jeune citadin se plut à écouter, dans la lueur du feu, les palpitantes histoires que contaient, à tour de rôle, Wabi et le vieil Indien. Et l’aube le trouva encore éveillé, prêtant l’oreille au hurlement lointain d’un loup, aux clapotis mystérieux qui montaient de la rivière et à la note perçante du cri des oiseaux de nuit.
Pendant les trois jours qui suivirent, en cours de route, Roderick continua ses expériences.
Par un beau matin glacé, avant que ses compagnons se fussent éveillés, il quitta sans rien dire le campement, armé du fusil de Wabi. Il envoya deux coups de feu à un daim rouge, qu’il manqua, les deux fois. Il s’essouffla ensuite, sans plus de résultat, à la poursuite d’un caribou[4], qui lui échappa en se jetant à la nage dans le Lac de l’Esturgeon, et sur lequel il tira sans effet trois coups à longue distance.
[4]Le cariboo ou caribou est une sorte de renne de l’Amérique du Nord. (Note des Traducteurs.)
[4]Le cariboo ou caribou est une sorte de renne de l’Amérique du Nord. (Note des Traducteurs.)