Le Chat noir & la jambe de bois du comte de Combourg.
Le chat, regardé comme un animal bizarre, devait entrer naturellement dans le bestiaire héraldique, formé non-seulement d'animaux nobles offrant une signification précise, mais aussi d'animaux chimériques dont la représentation répondait plus particulièrement aux yeux du peuple.
Vulson de la Colombière, l'homme de la science héraldique, qui a donné quelques blasons de chats dans leLivre de la Science héroïque, dit à ce propos:
«Comme le lion est un animal solitaire, aussi le chat est une bête lunatique, dont les yeux, clairvoyants & étincelants durant les plus obscures nuits, croissent & décroissent à l'imitation de la lune; car comme la lune, selon qu'elle participe à la lumière du soleil, change tous les jours de face, ainsi le chat est touché de pareille affection envers la lune, sa prunelle croissant & diminuant au même temps que cet astre est en son croissant ou en son décours. Plusieurs naturalistes assurent que, lorsque la lune est en son plein, les chats ont plus de force & d'adresse pour faire la guerre aux souris que lorsqu'elle est faible.»
A cette interprétation je préfère celle d'un autre commentateur de blasons, Pierre Palliot, qui de l'antagonisme entre les astres imagina une légende bizarre:
«Chat plus dommageable qu'utile, ses mignardises plus à craindre qu'à désirer & sa morsure mortelle. La cause est plaisante du plaisir qu'il nous fait. A l'instant de la création du monde, dit la fable, le soleil & la lune voulurent à l'envi peupler le monde d'animaux. Le soleil tout grand, tout feu, tout lumineux, forma le lion tout beau, tout de sang & tout généreux. La lune voyant les autres dieux en admiration de ce bel ouvrage, fit sortir de la terre un chat, mais autant disproportionné en beauté & en courage, qu'elle-même est inférieure à son frère. Cette contention apporta de la risée & de l'indignation; de la risée entre les assistants, & de l'indignation au soleil, lequel outré de ce que la lune avait entrepris de vouloir aller de pair avec lui,
Créa par forme de méprisEn même temps une souris.
«Et comme ce sexe ne se rend jamais, se rendit encore plus ridicule par la production d'un animal le plus ridicule de tous: ce fut d'un singe, qui causa parmi la compagnie un ris démesuré. Le feu montant au visage de la lune, tout ainsi que lorsqu'elle nous menace de l'orage d'un vent impétueux, pour un dernier effort, & afin de se venger éternellement du soleil, elle fit concevoir une haine immortelle entre le singe & le lion, & entre le chat & la souris. De là vient le seul profit que nous avons du chat[15].»
[15]Palliot, déjà cité.
[15]Palliot, déjà cité.
Le peuple, ami des légendes, se plaisait à voir ces êtres fantastiques sur les bannières de ses seigneurs. Et en ceci nous n'avons pas à rire des étendards des Chinois allant en guerre.
Les anciens Bourguignons avaient un chat dans leurs armoiries. D'après Palliot, Clotilde «Bourguignotte, femme du roy Clovis, portaitd'or un chat de sable tuant un rat de mesme.»
Blason des Katzen
La famille Katzen portait d'azur à un chat d'argent qui tient une souris.
La Chetatdie, au pays de Limoges, portait d'azur à deux chats l'un sur l'autre d'argent..
Les Della Gatta, seigneurs napolitains, portaient d'azur à une chatte d'argent au lambeau de gueules en chef.
Chaffardon portait d'azur à trois chats d'or les deux du chef affrontés.
Nombre d'autres armoiries pourraient être relevées dans les blasons des familles européennes[16].
[16]Voir Champfleury,Histoire des faïences patriotiques sous la Révolution. 1 vol. in-8º. Dentu, 1867.
[16]Voir Champfleury,Histoire des faïences patriotiques sous la Révolution. 1 vol. in-8º. Dentu, 1867.
De fantastique, le symbole devint plus positif. A mesure qu'on s'éloignait du moyen âge, chat voulut dire indépendance.
C'est ainsi qu'on peut expliquer la marque des Sessa, imprimeurs à Venise auXVIesiècle.
On voit sur la dernière page de tous leurs livres, vierge de caractères typographiques, la représentation d'un chat, entouré de curieuses ornementations. L'imprimerie c'était la lumière, la lumière c'était l'affranchissement. LeXVIesiècle le comprit ainsi, car combien de grands esprits furent persécutés pour l'invention nouvelle, & combien de bûchers furent allumés avec la torche que ces libres penseurs tenaient en main!
Marque d'imprimerie des Sessa de Venise, tirée de la collection Eugène Piot.
L'Italie surtout, qui fournit tant de martyrs, n'employait pas lamarquedu chat sans motif.
DuXVIeauXVIIIesiècle, je trouve peu de traces du chat comme symbole de l'indépendance.
Les hagiographes nous dépeignent saint Yves toujours accompagné d'un chat; & Henri Estienne fait observer, avec quelque malice, que cet animal est le symbole des gens de justice.
La Liberté, d'après Prudhon.
Il appartenait à la République française de reprendre l'animal pour l'ajouter à son glorieux blason. Maintes fois la figure symbolique de la Liberté fut représentée tenant un joug brisé, une baguette surmontée du bonnet; à côté d'elle une corne d'abondance, un chat & un oiseau s'échappant le fil à la patte[17].
[17]Voir au Cabinet des estampes, œuvre de Boizot,la Liberté, gravée par la citoyenne Lingée.
[17]Voir au Cabinet des estampes, œuvre de Boizot,la Liberté, gravée par la citoyenne Lingée.
Prudhon, le doux peintre républicain, le seul qui ait donné un caractère tendre & chaste aux figures allégoriques nationales, a laissé une curieuse symbolisation de la Constitution: la Sagesse, représentée par Minerve, est associée à la Loi & à la Liberté. Derrière la Loi, des enfants mènent un lion & un agneau accouplés. La Liberté tient une pique surmontée du bonnet phrygien & à ses pieds est accroupi un chat.
Avec la République finit le règne du chat, qui d'ailleurs n'avait pu s'implanter profondément dans le blason révolutionnaire. Piques, bonnet de la liberté, faisceaux, niveau égalitaire parlaient plus vivement que les animaux à l'esprit du peuple. Quelquefois, il faut l'avouer, à cette époque, le chat fut représenté sous un jour défavorable. Ce n'était plus le symbole de l'indépendance, mais de la perfidie. Le frontispice d'un méchant livre, lesCrimes des Papes, montre aux pieds du prélat un chat, emblème de l'hypocrisie & de la trahison.
Le chat, on doit le dire, parut à nos pères un animal plus bizarre que sympathique. On en a la preuve par sa fréquence sur les enseignes des marchands avec de singulières légendes, telles par exemple quela Maison du chat qui pelote. Le chat occupa une place considérable dans l'imagination des boutiquiers. Je ne parle pas seulement des cordonniers, qui naturellement devaient faire peindre sur leurs façades leChat botté.
La silhouette de l'animal, sa malice proverbiale comparée à celle des femmes, son caractère de domesticité mêlée d'indépendance en faisaient un être destiné à la représentation publique. Et aujourd'hui que s'effacent nos anciennes coutumes, que la pioche démolit tout ce qui était cher aux bourgeois parisiens, ce n'est pas sans regretter les vieilles enseignes que je m'arrête devant un des derniers débris du quartier des Lombards, la maison de confiserie qui porte à ses deux angles deux chats noirs fantastiques.
RUE DE LA REYNIE RUE ST DENIS AU CHAT NOIR
Le chat fut regardé longtemps comme un être diabolique. Il avait le caractère réfléchi. On en fit le compagnon des sorcières. Avec les hiboux & les cornues à formes bizarres, il fait partie du matériel des alchimistes; du moins ainsi l'ont compris les peintres romantiques.
Le moyen âge qui brûlait les sorcières & quelquefois les savants, devait brûler les chats. Grande colère des brutes contre les songeurs.
M. Édelestand du Méril, dans une brochure sur les usages populaires qui se rattachent au mariage, voit dans l'intervention des chats qu'on attachait sous les fenêtres des veuves remariées la confirmation d'un proverbe relatif à la lubricité de la race féline.
Le chat a-t-il dans la vie un caractère si particulier de lubricité? A coup sûr il est moins impudique que le chien. On entend le chat parler d'amour; mais le plus souvent dans les villes les gouttières seules assistent à ses transports. Il choisit pour boudoir les endroits les moins fréquentés des maisons, la cave ou le grenier. Le chien s'empare de la rue. Le chat enveloppe d'habitude ses passions dans le manteau de la nuit. Le chien semble se plaire à étaler ses passions au grand jour.
«On croyait encourager aux bonnes mœurs, dit M. du Méril, en jetant quelques chats dans le feu de la Saint-Jean.» En effet, l'abbé Lebeuf cite une quittance de cent sols parisis, signée par un certain Lucas Pommereux, en 1573, «pour avoir fourni durant trois années tous les chats qu'il fallait au feu de la Saint-Jean, comme de coutume.»
J'estime que ces cruautés des siècles passés doivent plutôt être imputées à la terreur des sorcières & des chats leurs prétendus acolytes, qu'au désir de réformer les mœurs. La pudeur n'était pas la principale qualité de la renaissance, qui conservait des restes de barbarie; je n'en veux pour preuve que deux vers empruntés à l'auteurdu Miroir du contentement, qui sans pitié parle
D'un chat qui, d'une course brève,Monta au feu saint Jean en Grève.
Atroce spectacle que celui d'un animal nerveux se tortillant dans le feu comme un parchemin!
D'autres peuples martyrisaient les chats sous prétexte de leur faire jouer un rôle dans les charivaris.
Lamentatio catrarum, disaient à ce propos les Latins. Les Italiens appelaient cette inventionmusica de' gatti& les AllemandsKatzenmusik.
Mais ces peuples entendaient par une semblable musique des imaginations saugrenues telles, par exemple, que l'orgue où chaque note, représentée par la queue tirée de divers chats, produisait un miaulement qui répondait à d'autres miaulements.
C'étaient là plaisirs de fous qui, ne sachant qu'imaginer pour le divertissement des princes ou des grands seigneurs auxquels ils étaient attachés, cherchaient des bizarreries qui répondissent aux mœurs grossières de l'époque.
Les paysans, en qui les vieilles coutumes sont profondément enracinées, obéirent longtemps aux divertissements de la Saint-Jean, tels qu'ils étaient pratiqués dans les villes. En Picardie, dans le canton d'Hirson, où se célèbre la nuit du premier dimanche de carême, leBihourdi, dès que le signal est donné, fallots & lanternes courent le village: au milieu de la place est dressé un bûcher auquel chaque habitant apporte sa part de fagots. La ronde commence autour du feu; les garçons tirent des coups de fusil; les ménétriers sont requis avec leurs violons, & par-dessus tout se font entendre les miaulements d'un chat qui, attaché à la perche dubihourdi, tombe tout à coup dans le feu. Ce spectacle excite les enfants, qui se mêlent au charivari criant:hiou! hiou!
Depuis quelques années seulement les chats échappent à ce martyre.
Un chat de moins, ce n'est rien. Un chat de plus, c'est beaucoup.
L'animal sauvé du feu est la marque du pas qu'a fait la civilisation dans les campagnes. Quelques gens du canton ont appris à lire, appris à réfléchir, par conséquent. Un instituteur se sera trouvé qui, ayant quelque influence sur les enfants du village, aura démontré l'inhumanité de brûler un chat. Et le feu de joie sans chat rôti n'en est pas moins joyeux!
Les Flamands sont plus humains que nous, si on s'en rapporte à un arrêté de 1818, qui défend à l'avenir de jeter un chat du haut de la tour d'Ypres. Cettefêteavait lieu habituellement le mercredi de la seconde semaine de carême; mais dans ce pays une tradition devait se rattacher au saut du chat. Et les Flamands semblent plus excusables que les Français.
Faut-il ranger au nombre des ennemis des chats l'inventeur duXVIesiècle qui imagina de répandre la terreur dans les rangs des armées ennemies en remplissant d'odeurs abominables des canons que des chats portaient attachés sur leur dos[18]?
[18]Je dois ce renseignement & ce dessin à la bienveillance de M. Lorédan Larchey qui a parcouru toute la France, visitant les musées, les archives & les bibliothèques pour enrichir de monuments inédits sesOrigines de l'artillerie française.
[18]Je dois ce renseignement & ce dessin à la bienveillance de M. Lorédan Larchey qui a parcouru toute la France, visitant les musées, les archives & les bibliothèques pour enrichir de monuments inédits sesOrigines de l'artillerie française.
Vapeurs empoisonnées lancées par le moyen d'animaux. Ce procédé ne doit pas être employé contre les chrétiens. Fac-simile d'un dessin du livre manuscrit du maître d'artillerie Christophe de Habspug, donné en 1535 au Conseil des XXI de Strasbourg, & conservé aujourd'hui à la bibliothèque de cette ville.
On voit dans la campagne, à la porte des chaumières, des animaux tristes, maigres, la robe couleur de broussailles, qui jettent à la dérobée un coup d'œil timide sur l'épaisse tartine que l'enfant dévore en leur présence. Ce sont des chats; ils savent qu'ils n'ont pas une miette à recueillir de l'épaisse tartine.
Aux fêtes de famille, pendant lesquelles les paysans dévorent des porcs tout entiers, le chat n'ose passer le seuil de la porte; des coups de pied, voilà ce qu'il recueillerait de la desserte.
C'est à ces animaux qu'on peut appliquer ce que dit Diderot des chats de sa ville natale: «Les chats de Langres sont si fripons que, même lorsqu'ils prennent quelque chose qu'on leur donne, on dirait, à leur air soupçonneux, qu'ils le volent.» Ce n'est pas seulement à Langres que les chats ont cet air soupçonneux & fripon; mais changezLangresparcampagne, l'observation sera juste & applicable partout où un préjugé barbare règne contre les chats.
Quand, l'hiver, un feu de sarments petille dans la cheminée, le chien s'étale paresseusement devant le foyer, en défendant l'approche au chat. Ce n'est que dans les grosses fermes où l'abondance s'étend des gens aux bêtes & entretient un semblant d'harmonie entre tous, que, timidement, sous une chaise, le chat se rapproche du chien qui, entre les jambes de son maître, rêve de ses aventures de chasse; mais là où sévit la misère, il n'y a pas de sûreté pour les chats considérés, malgré leur utilité incontestable, comme moins amis de l'homme que le chien.
Où se nourrit le chat de village, où il s'abreuve, personne ne s'en inquiète. La chatte, à l'époque de mettre bas, se cache dans l'endroit le plus sombre du grenier; si elle tombe malade, c'est dans quelque coin du fointier qu'elle termine ses jours, ne laissant aucuns regrets.
Le Chat de campagne, d'après un dessin de Ribot.
Durs pour les animaux, durs pour les vieillards, tels sont trop souvent les gens de campagne.—Bouches inutiles! disent-ils.
Voilà les chats qui doivent déployer de l'industrie pour ne pas mourir de faim.
La nature les a taillés pour la chasse; ils deviennent fatalement chasseurs, & c'est pourquoi ils ont éveillé la colère de rivaux menaçants, des hommes, qui leur font une guerre injuste & cruelle.
«Je ne rencontre jamais un chat en maraude, dit M. Toussenel, sans lui faire l'honneur de mon coup de feu.»
Il n'y a pas là de quoi se vanter. Et c'est l'homme qui écrit parfois des pages heureuses en faveur des oiseaux qui parle ainsi! Il ne lui suffit pas de tuer des chats cherchant leur vie, il excite les chasseurs à imiter sa cruauté: «J'engage vivement tous mes confrères en saint Hubert à faire comme moi,» ajoute le fouriériste.
Ce n'est pas avec de tels conseils que M. Toussenel ramènera des disciples à l'utopiste Fourier.
Sans tomber dans la sensiblerie, on s'explique difficilement de pareils sentiments. Une antipathie pour un animal n'excuse pas la cruauté. Ah! je comprends ces révoltes dans les Flandres, où les Espagnols sont représentés violant les femmes, tuant les vieillards, brûlant les maisons; &, dans quelque coin du tableau, le peintre a représenté un soldat déchargeant son fusil sur un chat caché dans un orme. Mais c'est un soudart ivre de meurtre & de sang; cela se passe au XVIesiècle; la loi n'a pas étendu sa protection sur les animaux. Aujourd'hui, tirer un coup de fusil inutile sur un chat ferait prendre en horreur ces chasseurs un peu brutes qui se croient tout permis parce qu'ils portent un fusil en bandoulière.
L'article consacré au chat par M. Toussenel ne montre pas bien quels griefs sérieux le phalanstérien peut invoquer contre un innocent animal.
«La passion des chats est un vice de gens d'esprit dégoûtés, dit le chasseur fouriériste; jamais un homme de goût & d'odorat subtil n'a été & ne sera en relations sympathiques avec une bête passionnée pour l'asperge.»
S'il fallait tirer des coups de fusil à tous les gens qui adorent les asperges, la France serait bientôt décimée.
Le chat, d'essence sauvage, aime les herbes, qui sont balais pour son estomac. Un chat à la campagne fait suivre la toilette de ses ongles d'une déglutition d'herbes & de plantes. Ces verdures lui manquant dans l'intérieur des appartements, n'est-il pas naturel qu'au printemps l'animal veuille goûter, comme ses maîtres, à de savoureux légumes?
L'asperge, salutaire à l'homme, offre les mêmes qualités au chat. Il n'y a pas là matière à coups de fusil.
Un autre grief de M. Toussenel contre la chatte domestique tient à son accouplement avec le chat sauvage. A en croire le chasseur, la race des chats sauvages serait aujourd'hui détruite si la chatte ne la perpétuait par de fréquents croisements.
«Chose remarquable & bizarre, ajoute le fouriériste, que ce soit ici la femelle qui fasse retour à la sauvagerie, car cette rétrogradation de la part de la femelle est contraire à la règle générale des animaux. On sait que dans toutes les races animales ou hominales, le progrès s'opère par les femelles. Ainsi il n'y a pas d'exemple que la chienne ait jamais accepté la mésalliance avec un hôte des bois, le loup & le renard, tandis que tous les jours au contraire, on voit la louve écouter les propos amoureux du chien, & même faire des avances à celui-ci dans le voisinage des bois.»
A la suite de ces affirmations, qui auraient besoin de preuves, se déroule une succession d'analogies paradoxales tendant à prouver que si la femme noire vient au blanc, jamais la blanche ne descend jusqu'au noir: la juive, suivant M. Toussenel, sollicite la main d'un gentilhomme, jamais la fille du gentilhomme ne s'abaisse jusqu'au juif; les femmes européennes viennent au Français, rarement la Française prend mari hors de France.
Enfilade de prolixes comparaisons amenée par une chatte de village qui s'est laissé séduire par un chat sauvage!
J'ai consulté divers naturalistes; le chat sauvage devient très-rare en France. Que faut-il conclure de tels accouplements, à supposer toutefois qu'ils aient lieu? Qu'ils sont utiles pour conserver la pureté de la race, & que chats & chattes de village ne méritent pas les coups de fusil appelés avec tant d'inutilité sur leurs têtes.
Le chat domestique de campagne a d'autres ennemis: leJournal d'agriculture pratiquecontenait dernièrement un énorme réquisitoire à son sujet.
Suivant le rédacteur, le plus grand destructeur du gibier, c'est le chat. La nuit, il rôde dans la campagne, guettant avec plus de patience qu'un pêcheur à la ligne les lièvres & les lapins qui s'ébattent, enhardis par l'obscurité. Les bonds du chat sont aussi terribles que ceux d'une panthère; d'un saut, l'animal tombe sur les lapereaux, & on lui fait un crime que ses griffes recourbées pénètrent dans les chairs comme un hameçon.
Le rossignol commence sa chanson; tout à coup il s'interrompt. Rossignol & chanson sont tombés dans la gueule du chat.
Les paysans font la chasse aux ortolans à l'aide de piéges qu'ils tendent dans les vignes; s'il ne reste que des plumes à côté des engins, c'est que le chat, friand de becs-figues & d'ortolans, s'en sera passé le régal.
Plus nuisible à lui seul, chat, que les destructeurs de basse-cour, qui s'appellent fouine, belette ou loup, l'immense avantage du chat sur ces carnassiers est qu'il travaille en paix sans exciter de soupçons. Il est chez lui.
Le moindre bruit de l'intérieur de la ferme effraye le renard qui rôde sournoisement aux alentours. Il faut que les blés soient assez hauts pour tenir lieu de chemin couvert au renard.
Un petit buisson sert de cachette au chat. Blotti dans des branches d'arbres, il fait plus de ravages dans les nids que tous les vauriens du canton.
Il a de singulières facultés magnétiques: son œil vert fascine les oiseaux & fait qu'ils tombent tout crus dans son gosier.
Le chien inspecte un champ à vue de nez, & une tournée rapide ne lui permet pas de découvrir tous les oiseaux blottis dans les sillons. Le chat, plus réfléchi, furette minutieusement; ses pattes de velours lui permettent d'approcher sans bruit. Rien ne lui échappe d'une poussinée de perdrix.
Son oreille délicate perçoit le cri de ralliement de la femelle du lièvre pour rassembler ses petits. A ce signal arrive le chat, & les lapereaux il les rassemble dans son estomac.
Le lièvre se défend contre le loup, contre le lapin, son plus cruel ennemi, & cherche protection auprès de l'homme. Pas d'animal qui accepterait plus volontiers la domesticité. Il affectionne les haies, les fossés aux alentours des fermes. On rencontre souvent le lièvre dans les potagers. La société des vaches à l'étable ne lui déplaît pas, & quelquefois la servante, en allant tirer du vin au cellier, aperçoit le profil de ses grandes oreilles; mais le chat est là qui dévore impitoyablement le pauvre animal venant demander l'hospitalité à la ferme.
A en croire le même témoin à charge, le renard, la fouine, le putois, le loup sont absents de certaines contrées; si le busard & le gerfaux s'y montrent, ce n'est que pour apparaître & disparaître aux équinoxes. Et pourtant lièvres & lapins disparaissent comme par enchantement! L'enchanteur, suivant cette déposition, serait le chat, qui croquerait, année moyenne,quatre-vingt-dixlapereaux surcent.
Pourtant, le chat de campagne est triste & maigre.
Sa tristesse j'en ai dit la raison. Bourré de coups plus que de viande, méprisé autant que le chien est adulé, ne recevant jamais de caresses, délaissé par des natures brutales qui ne comprennent pas ses trésors d'affection, le chat souffre dans sa délicatesse. Pas de jambes amies contre lesquelles il puisse se frotter; la voix des gens de campagne semble rude à un animal d'une ouïe d'une exquise finesse. Dans sa jeunesse, il a miaulé doucement pour satisfaire son appétit; personne ne l'a écouté. Le chat est devenu misanthrope; ses meilleures qualités se sont aigries. Il est allé demander à la solitude des champs & des bois un baume à ses mélancolies; ni les pâtures ni les forêts ne rendent l'enjouement, & c'est pourquoi le chat de village est triste.
Sa maigreur semble bizarre en présence des méfaits que leJournal d'agriculture pratiquelui implique. Lièvreteaux, lapineaux, perdreaux faisandeaux, à en croire l'acte d'accusation, ne font qu'une bouchée sous les crocs d'un si cruel carnassier. Et il reste maigre comme une hyène du désert! Sans doute la vie sauvage n'embellit pas les êtres à la façon des villes; un appartement bien chaud lustre le poil mieux que la brise; mais le gibier si abondant dont on lui reproche la destruction devrait avoir quelque action sur l'estomac de l'animal.
On a vu l'étalage des déprédations des chats; la statistique est plus terrible à son endroit, s'il est possible, que l'acte d'accusation.
Le nombre des maisons rurales en France est évalué à six millions. Dans chaque maison au village on peut compter un chat, sinon plusieurs. Voilà donc plusieurs millions de carnassiers destructeurs de gibier.
Conséquence, six à dix millions de chats à exterminer.
Le rédacteur qui a aligné ces chiffres enjoint aux propriétaires ruraux d'empêcher leurs fermiers, métayers, vignerons, pâtres, meuniers, forestiers, journaliers, de conserver des chats chez eux; pour lui, comme pour M. Toussenel, un coup de fusil terminerait promptement l'affaire.
Il n'est pas tenu compte dans cette statistique de la conservation des grains. Les rats, les souris & autres rongeurs semblent n'avoir jamais existé. On ne dit pas que la seule présence du chat dans une maison suffit à éloigner les destructeurs de blé.
La passion égare les ennemis des chats. Ce n'est pas tout que de dresser un réquisitoire; chaque accusé a droit de faire entendre des témoins à décharge.
La mission des chats à la campagne a-t-elle été assez étudiée pour qu'on les condamne si facilement? Ils détruisent les rats, protégent l'enserrement du grain, cela ne peut se nier; mais ne font-ils pas la guerre à d'autres animaux, aux putois & aux belettes, par exemple?
Les rapports des conseils généraux sur les animaux nuisibles constatent qu'à une époque on a mis à prix la tête des moineaux: un an après on s'aperçoit que ces moineauxnuisiblessont d'une extrêmeutilité; il est enjoint alors aux juges de paix de sévir contre les galopins qui s'emparent des nids. Conseillers d'État, naturalistes, préfets, statisticiens, se contredisent: ce qu'un département acclame est sifflé par le département voisin.
Nous manquons d'observateurs attentifs & de philosophes pour dérober à la nature ses secrets. Chaque être vivant accomplit une mission: cette mission nous échappe. Plus destructeurs que les animaux que nous accusons, nous ressemblons dans notre ignorance au vieillard d'un noël franc-comtois qui, poussé à bout par la logique d'un enfant, se fâche pour terminer la discussion.
«Qui est-ce qui a fait les étoiles? demande l'enfant.—C'est Dieu, répond le vieillard.—Le soleil?—C'est Dieu.
«Les perdrix, les bécasses, les lièvres, les poulets, les dindons, les lapereaux sont encore l'ouvrage de Dieu,» continue le vieillard.
Toutes choses frappant les yeux de l'enfance sont formulées par le poëte qui, à chaque réponse, met dans la bouche du vieillard le nom du Créateur.
«Dites-moi, s'il vous plaît, est-ce Dieu, continue l'enfant, qui a créé les puces & les punaises?
—Babillard, langue indiscrète, dit le vieillard, si tu interromps encore l'histoire, je te donne un coup de pincettes sur les doigts.»
Fac-simile d'une gravure japonaise.
Les chats sont fréquemment mêlés à de graves affaires juridiques de testament, d'interprétation de legs, d'interdiction pour ce qui touche à leurs anciens maîtres, de meurtre pour ce qui les regarde particulièrement. De tous les animaux, c'est celui qui occupe le plus les divers tribunaux civils & correctionnels.
Là se dévoile l'affection profonde portée aux chats. On accusera sans doute à ce propos les célibataires, les vieilles filles, les employés, tous gens de basse condition qui inspirent un intérêt médiocre. Et pourtant il me serait facile d'ouvrir une parenthèse favorable à la vieille fille emprisonnée dans la coquille du célibat, que le manque de dot a empêchée de tenir un rang dans la société. La pauvreté l'a rendue timide; la timidité l'a jetée dans la solitude, & toute illusion perdue, sans espoir de famille, d'époux ni d'enfants, elle reporte ses sentiments affectueux, ses caresses sur la tête d'un chat, son seul ami. Pour peu que l'animal réponde à ces affections par un regard, unronron, la vieille fille oublie les tristesses de la solitude.
Mais le chat n'inspire pas seulement ces tendresses aux gens du commun. Le fameux lord Chesterfield laissa des pensions à ses chats & à leur descendance.
De même, en France, nombre de legs faits aux chats par-devant notaire, ont été souvent attaqués par des héritiers avides qui profitent de l'affection de leur défunt parent pour les animaux, pour vouloir faire interdire le testateur en l'accusant de folie.
Sans doute les procès d'interdiction révèlent de nombreuses bizarreries. C'est là que sont montrés au grand jour les misères, les cerveaux mal équilibrés, de notre pauvre espèce; mais aussi que de rapacité, combien peu de respect de la famille dans ces débats pénibles par l'amour de l'argent, par l'intention d'annihiler la volonté de vieux parents en appelant la justice à constater leur démence!
Un procès fit du bruit il y a quelques années: la demande d'interdiction d'un frère contre sa sœur, parce qu'elle «avait fait monter en bague la dent de son chat mort», ce qui, suivant le demandeur, constituait un véritable acte de démence & d'imbécillité.
MeCrémieux plaidait pour l'amie des chats, & son plaidoyer vaut la peine d'être conservé.
«Vous magistrats, nous avocats, s'écriait-il, dans ces grandes gloires qui nous sont communes, oublierons-nous Antoine Lemaître, l'une de nos pures, de nos plus magnifiques renommées? Retiré à Port-Royal, quand, avec ses deux oncles, immortels comme lui, il avait, pendant quelques heures, conversé des plus hautes questions du temps, chaque soir, rentré dans sa cellule, il se plaisait à se délasser avec ses deux chats, dont la société lui était chère & précieuse, & qui, chaque jour, avaient son premier mot au réveil, son dernier au coucher.
«Dans notre société, je puis vous citer une dame qui porte le nom de Séguier. Naguère encore elle a soigné affectueusement, perdu & fait enterrer une chatte qu'elle aimait. Ses enfants, qui savent tout ce qu'elle vaut comme mère & comme femme, ne se sont pas avisés de la faire interdire.
«Le nom du général Houdaille est venu jusqu'à vous: brave comme son épée, parvenu du grade de simple officier au grade de général d'artillerie, il a conservé, jusqu'à sa mort une véritable tendresse pour les chats; il en avait trois, toujours avec lui, dans l'intérieur de son appartement de garçon. Forcé de conduire, de Toulouse à Metz, le régiment dont il était alors colonel, il revient de sa personne à Toulouse prendre ses chats & les conduire dans sa nouvelle garnison.
«Le dernier grand-duc de Russie a fait faire par un grand peintre le portrait de son chat, & la Bibliothèque impériale le montre aux visiteurs, au milieu des chefs-d'œuvre qui la rendent célèbre.»
Je n'ai jamais vu ce portrait à la Bibliothèque impériale, & la correction des épreuves du livre actuel pendant un voyage m'empêche de vérifier le fait dont parle MeCrémieux; mais le célèbre avocat pouvait ajouter à la défense les noms de quelques illustrations étrangères considérables, qui, de leur vivant, vouèrent un culte au chat. Le Tasse n'a-t-il pas adressé le plus charmant de ses sonnets à sa chatte? Plutarque aima presque autant que la belle Laure une chatte, qu'il fit embaumer à la mode égyptienne.
Les Anglais ont conservé le souvenir du cardinal Wolsey qui, pendant ses audiences en qualité de chancelier, avait toujours son chat sur un siége à côté de lui.
Malheureusement je n'ai pu me procurer à temps pour la faire copier, une gravure anglaise représentant le lord-maire duXVesiècle, Wittington, la main droite posée sur un chat, gravure inspirée par une statue élevée au grand administrateur dans une niche de l'ancienne prison de Newgate.
Les Anglais, dont un recensement moderne a montré la population des chats s'élevant àtrois cent cinquante mille, n'apporteraient pas dans leurs décisions judiciaires la même indifférence qu'en France pour la sûreté des chats.
Si du tribunal civil on passe aux justices de paix, on verra combien de dangers court le chat domestique. La loi ne le protégeant pas suffisamment, à la moindre incartade nocturne, il est mis à mort par les chiffonniers, qui ne le vendent pas aux gargotiers pour en faire des gibelottes, comme on le croit, mais qui en font un commerce avec les fabricants de jouets.
J'ai visité jadis aux bords de la Bièvre un établissement consacré à ces transformations du chat; le vif souvenir que j'en conservai ayant été transporté dans les premiers chapitres dela Mascarade de la Vie parisienne, de beaux esprits me chansonnèrent dans les journaux, quelques-uns spirituellement, pour avoir serré d'un peu trop près la réalité.
D'après la fameuse estampe de Corn. Visscher.
Je ne reviendrai pas là-dessus, rappelant toutefois le moyen qu'emploient les chiffonniers pour attirer les chats, c'est-à-dire l'odeur de valériane, dont ils ont soin d'empreindre les endroits propices à leurs méfaits.
Ces chiffonniers tombent rarement sous le coup de la loi.
En 1865, le juge de paix de Fontainebleau rendit un jugement dont les dispositifs, qui firent grand bruit alors, doivent être consignés ici.
Un habitant de la ville, mécontent de voir les chats du voisinage prendre leurs ébats dans les plates-bandes de son jardin, avait tendu tant de piéges qu'il ne prit pas moins de quinze de ces animaux qui disparurent à jamais, laissant une légende sanglante dans une ville d'habitudes pacifiques.
Les voisins de ce propriétaire barbare se réunirent pour l'attaquer en justice. Le juge de paix, M. Richard, rendit une sentence longuement motivée dans laquelle la nature & les habitudes des chats, les principes du droit, les textes législatifs étaient exposés avec une gravité dont on se moqua, bien à tort à mon sens.
Dans ces considérants il était dit:
Que la loi ne permet pas que l'on se fasse justice soi-même;
Que l'article 479 du code pénal & l'article 1385 du code Napoléon reconnaissent plusieurs espèces de chats, notamment le chat sauvage, animal nuisible pour la destruction duquel seulement une prime est accordée, mais que le chat domestique n'a rien à voir à ce titre aux yeux du législateur;
Que le chat domestique n'étant pointres nullius, mais propriété d'un maître, doit être protégé par la loi;
Que le chat étant d'utilité incontestable vis-à-vis des animaux rongeurs, l'équité commande d'avoir de l'indulgence pour un animal toléré par la loi;
Que le chat même domestique est en quelque sorte d'une nature mixte, c'est-à-dire un animal toujours un peu sauvage & devant demeurer tel à raison de sa destination, si on veut qu'il puisse rendre les services qu'on en attend;
Que si la loi de 1790, titre XI, art. 12in fine, permet de tuer les volailles, l'assimilation des chats avec ces animaux n'est rien moins qu'exacte, puisque les volailles sont destinées à être tuées tôt ou tard & qu'elles peuvent être tenues en quelque sorte sous la main,sub custodiâ, dans un endroit complétement fermé, tandis que l'on ne saurait en dire autant du chat ni le mettre ainsi sous les verroux, si on veut qu'il obéisse à la loi de sa nature;
Que le prétendu droit de tuer, dans certains cas, le chien, animal dangereux & prompt à l'attaque sans être enragé, ne saurait donner par voie de conséquence le droit de tuer un chat, animal prompt à fuir & qui n'est point assurément de nature à beaucoup effrayer;
Que rien dans la loi n'autorise les citoyens à tendre des piéges, de manière à allécher par un appât aussi bien les chats innocents de tout un quartier que les chats coupables;
Que nul ne doit faire à la chose d'autrui ce qu'il ne voudrait pas que l'on fît à sa propre chose;
Que tous les biens, d'après l'article 516 du code Napoléon, étant en meubles & immeubles, il en résulte que le chat, contrairement à l'article 128 du même code, est sans contredit un meuble protégé par la loi, & qu'en conséquence les propriétaires d'animaux détruits sont en droit de réclamer l'application de l'article 479, § 1erdu code pénal, qui punit ceux qui ont volontairement causé du dommage à la propriété mobilière d'autrui.
Tels étaient les principaux considérants du juge de paix Richard, qui dut faire bondir de joie le cœur des membres de la Société protectrice des animaux.
Ces considérants, qui devraient faire loi dans la matière, furent attaqués plus tard devant une autre juridiction, celle du tribunal correctionnel. La cruelle maxime des chasseurs tuant les chats à coups de fusil, invoquée par l'avocat du défendeur, trouva crédit auprès des juges.
Pourtant la douceur dans le traitement des animaux est un signe de civilisation. Se montrer humain avec eux, c'est déjà faire preuve d'humanité avec son prochain. Et Montaigne faisait de l'animal un être plus prochain de l'homme que l'homme ne se l'imagine.
Si les chats comptent des détracteurs, ils ont aussi des enthousiastes.
Au premier rang de leurs partisans se dressent deux figures politiques considérables: Mahomet & Richelieu.
Il faut essayer d'expliquer l'amour que certains personnages politiques portent aux chats.
Ces grands brasseurs d'hommes se fatiguent vite des hommes, qu'à peu d'exceptions près ils tiennent pour des animaux rampants.
Ce qu'on obtient des plus purs avec de l'argent, des places, des dignités, des honneurs, ils le savent trop bien.
De ce côté, les hommes politiques n'ont pas d'illusions; s'ils en avaient, ils ne seraient pas de grands politiques.
Aussi l'animal indépendant leur plaît, & par-dessus tout, le chat, type de l'indépendance.
Je n'en veux pour preuve que la légende de Mahomet & du chat Muezza[19].
[19]On sait le nombre & le nom des objets qui appartenaient à Mahomet: neuf épées, trois lances, trois arcs, sept cuirasses, trois boucliers, douze femmes, un coq blanc, sept chevaux, deux mules, quatre chameaux, sans compter la jument Borac sur laquelle le prophète monta au ciel, & lechat Muezzaqu'il affectionnait d'une façon toute particulière.—A l'époque de Mahomet, le chat n'était pas fort commun en Arabie, ce n'est guère que dans la vallée du Nil qu'il était révéré & chéri de tous; il devint assez tard l'animal favori des musulmans, par vénération pour le prophète, que les fidèles cherchent à imiter en toutes choses. Tournefort, dans sonVoyage du Levant, paraît avoir cité le premier la légende de Mahomet, relative au chat.
[19]On sait le nombre & le nom des objets qui appartenaient à Mahomet: neuf épées, trois lances, trois arcs, sept cuirasses, trois boucliers, douze femmes, un coq blanc, sept chevaux, deux mules, quatre chameaux, sans compter la jument Borac sur laquelle le prophète monta au ciel, & lechat Muezzaqu'il affectionnait d'une façon toute particulière.—A l'époque de Mahomet, le chat n'était pas fort commun en Arabie, ce n'est guère que dans la vallée du Nil qu'il était révéré & chéri de tous; il devint assez tard l'animal favori des musulmans, par vénération pour le prophète, que les fidèles cherchent à imiter en toutes choses. Tournefort, dans sonVoyage du Levant, paraît avoir cité le premier la légende de Mahomet, relative au chat.
Mahomet rêvait à sa politique; sur sa manche était accroupi Muezza.
Pendant que le chat ronronnait, Mahomet songeait, car c'est une excellente basse aux méditations que le ronron des chats.
Peut-être le prophète songeait-il à sonParadis. Il songea longuement, le chat s'endormit.
Forcé d'aller à ses devoirs, Mahomet prit des ciseaux, coupa la manche de son habit sur laquelle était accroupi le chat, & se leva, heureux de n'avoir pas troublé le sommeil de l'animal.
Telle est la légende orientale.
Que prouve-t-elle & quel enseignement doit-on en tirer? Que le prophète était plein de douceur pour les animaux & qu'il donnait exemple à son peuple d'une mansuétude poussée à l'extrême[20].
[20]Un moment avant de mourir, le prophète prononça ces paroles: «Si quelqu'un a lieu de se plaindre que je l'aie maltraité de coups, voici mon dos, qu'il me les rende sans crainte.»
[20]Un moment avant de mourir, le prophète prononça ces paroles: «Si quelqu'un a lieu de se plaindre que je l'aie maltraité de coups, voici mon dos, qu'il me les rende sans crainte.»
C'est le secret des hommes qui ont des nations à gouverner, un empire à fonder, une religion à établir, que de se montrer pleins de pitié pour les faibles. Tout d'abord les femmes sont avec eux; car ce sont des sentiments féminins que la protection de l'enfant & de l'animal.
La force, la violence, la cruauté, n'ont jamais été que des moyens passagers de gouvernement. La persuasion, la douceur, la pitié, autant de qualités qui restent associées à jamais au nom des conducteurs des peuples.