CHAPITRE X.

Le cardinal de Richelieu.

Un autre politique, le cardinal de Richelieu, ne brille pas par les mêmes sentiments: quoiqu'il se plût au commerce des chats, il n'eût pas coupé sa simarre pour les laisser dormir. Il aimait les chats en égoïste, pour son divertissement, à en croire la tradition.

Tel que les mémoires du temps nous le peignent, Richelieu était habituellement de mauvaise humeur, toutefois sachant se contraindre, aimant les femmes & les payant mal, taquin, mystificateur à l'occasion, pourvu que ses propres mystifications lui arrachassent quelques rires; cela toutefois n'adoucissait point le fond de son humeur.

Un passage desHistoriettesde Tallemant des Réaux explique parfaitement le caractère de Richelieu:

«Il lui prenoit très-souvent des mélancolies si fortes qu'il envoyoit chercher Boisrobert & les autres qui le pouvoient divertir, & il leur disoit: «Réjouissez-moy, si vous en sçavez le secret.» Alors chacun bouffonnoit, & quand il étoit soulagé, il se remettoit aux affaires.»

Richelieu était, dit-on, constamment entouré de petits chats dans son cabinet & se plaisait à voir leurs gambades; mais ce ne fut pas un réel ami de la race féline, car il renvoyait les petits chats à peine âgés de trois mois & en faisait venir un nombre égal de plus jeunes.

Ces chats étaient des sortes de saltimbanques, de clowns agiles qu'il entretenait. La bande de ces masques remuants lui donnait sans cesse la comédie; mais le cardinal ne s'inquiétait ni de la gestation, ni de l'amour, ni de la maternité, ni de l'hérédité, ni du développement intellectuel, choses intéressantes pour les naturalistes à étudier chez les chats, mais inutiles à un homme politique.

Le cardinal de Richelieu est souvent représenté, par les peintres de son temps, tenant enchaînés le lion & l'aigle.

Pourquoi ne le voit-on pas avec ses chats? Nous aurions alors un portrait vraiment intime de cet homme d'État[21].

[21]Il semble étonnant que Moncrif qui, malgré le ton de badinage de son livre sur leschats, avait fait cependant de longues recherches au sujet de ces animaux, n'ait pas dit un mot de la passion de Richelieu pour les félins. Ce fait attribué au grand politique est-il une légende détournée de sa source? «Personne n'ignore, dit Moncrif, qu'un des plus grands ministres qu'ait eus la France, M. de Colbert, avait toujours des petits chats folâtrant dans ce même cabinet d'où sont sortis tant d'établissements utiles & honorables à la nation.»

[21]Il semble étonnant que Moncrif qui, malgré le ton de badinage de son livre sur leschats, avait fait cependant de longues recherches au sujet de ces animaux, n'ait pas dit un mot de la passion de Richelieu pour les félins. Ce fait attribué au grand politique est-il une légende détournée de sa source? «Personne n'ignore, dit Moncrif, qu'un des plus grands ministres qu'ait eus la France, M. de Colbert, avait toujours des petits chats folâtrant dans ce même cabinet d'où sont sortis tant d'établissements utiles & honorables à la nation.»

Un ami des chats plus délicat fut Chateaubriand. Il en est l'écrivain le plus enthousiaste, celui qui en a le mieux parlé, le plus sainement & dans le meilleur style.

Quoique appartenant à cette race de désespérés qui nous a malheureusement valu une race de byroniens de seconde main, Chateaubriand est lié aux chats, les chats sont liés à lui. Partout le préoccupent ces animaux, dans la fortune & l'infortune, en exil, en ambassade, à la fin de sa vie, lorsque, accablé de gloire, il gouverne la littérature du fond de l'Abbaye-aux-Bois.

Il a une telle admiration pour le chat, que lui-même trouve qu'il ressemble à un chat.

«Ne connaissez-vous pasprès d'ici, disait-il en souriant à son ami le comte de Marcellus, quelqu'un qui ressemble au chat? Je trouve, quant à moi, que notre longue familiarité m'a donné quelques-unes de ses allures.»

L'indépendancedu chat, c'est là ce qui frappe Chateaubriand, qui lui aussi caresse la royauté à ses heures, mais ne s'abaisse pas à la flatter quand elle commet des actes attentatoires à la liberté.

Il faut citer la conversation de Chateaubriand avec son secrétaire d'ambassade sur les chats:

«J'aime dans le chat, disait Chateaubriand à M. de Marcellus, ce caractère indépendant & presque ingrat qui le fait ne s'attacher à personne, cette indifférence avec laquelle il passe des salons à ses gouttières natales; on le caresse, il fait gros dos; mais c'est un plaisir physique qu'il éprouve & non comme le chien une niaise satisfaction d'aimer & d'être fidèle à son maître, qui l'en remercie à coups de pied. Le chat vit seul, il n'a nul besoin de société, il n'obéit que quand il veut, fait l'endormi pour mieux voir & griffe tout ce qu'il peut griffer. Buffon a maltraité le chat: je travaille à sa réhabilitation, & j'espère en faire un animal convenablement honnête, à la mode du temps[22].»

[22]Comte de Marcellus,Chateaubriand & son temps. 1 vol. in-8º. Lévy, 1859.

[22]Comte de Marcellus,Chateaubriand & son temps. 1 vol. in-8º. Lévy, 1859.

En effet, Chateaubriand a travaillé à la réhabilitation du chat & s'il n'a pas eu le temps de la faire didactique, l'éloge de l'animal se trouve en divers endroits desMémoires, mêlé à la politique & plus intéressant que la politique.

Chateaubriand, pauvre, émigré à Londres, logeait vers 1797 chez une veuve irlandaise, MmeO'Larry, qui aimait les chats. Ce fut un trait d'union entre lui & son hôtesse.

«Liés par cette conformité de passion, dit-il dans sesMémoires d'outre-tombe, nous eûmes le malheur de perdre deux élégantes minettes, toutes blanches comme des hermines, avec le bout de la queue noir.»

Ainsi, voilà un animal d'un naturel, dit-on, peu aimant, & à l'occasion duquel deux étrangers se lient d'amitié.

S'il faut en croire le noble exilé, le chat anglais n'a pas les vives allures du chat français.

Chateaubriand, parlant de la nature si régulière & si disciplinée des environs de Londres, disait:

«Le moineau de Londres, noirci par le charbon, se tait sur les chemins; on n'entend jamais un chien aboyer; on perfectionne les chevaux au point de leur défendre de hennir, & le chat lui-même, si indépendant, cesse de miauler sur la gouttière.»

Ici peut-être Chateaubriand était dans un de ces moments d'amertume auxquels sont sujettes les grandes intelligences & qui lui a fait mal voir le chat anglais.

En ambassade à Rome, Chateaubriand reçut du pape un chat.

«On l'appelaitMicetto, dit M. de Marcellus. Le chat du pape Léon XII, dont M. de Chateaubriand avait hérité, ne pouvait manquer de reparaître dans la description du foyer où je l'ai vu si souvent faire gros dos. En effet, Chateaubriand l'a célébré dans le morceau qui commence ainsi: «J'ai pour compagnon un gros chat gris roux.»

M. de Marcellus ajoute que le culte du chat ne s'est affaibli jamais chez M. de Chateaubriand, quand tous ses autres sentiments se sont successivement éteints.

«Je me ferais volontiers, disait Chateaubriand à M. de Marcellus, l'avocat de certaines œuvres de Dieu en disgrâce auprès des hommes. En première ligne figureraient l'âne & le chat.»

Il resterait beaucoup à dire sur l'affection profonde que portait le grand écrivain aux chats. Feu Danièlo, qui fut longtemps secrétaire du poëte, me racontait un piquant plaidoyer de Chateaubriand à Venise, en plein quai des Esclavons. Le secrétaire s'étonnait des goûts de son illustre patron pour la race féline & vantait les pigeons outre mesure. Chateaubriand apportait maints arguments pour défendre son animal favori; Danièlo se livrait à des dithyrambes en faveur de la gent ailée[23]. N'ayant pas pris de notes sur l'instant, il me serait difficile de donner aujourd'hui une idée complète de ce débat.

[23]Danièlo, à Paris, vivait entouré d'une centaine de pigeons dans une masure. «Je loge, disait-il, chez mes pigeons.»

[23]Danièlo, à Paris, vivait entouré d'une centaine de pigeons dans une masure. «Je loge, disait-il, chez mes pigeons.»

Les natures délicates comprennent le chat. Il a pour lui les femmes; en grande estime le tiennent les poëtes & les artistes, mus par un système nerveux d'une exquise délicatesse, & seules les natures grossières méconnaissent la nature distinguée de l'animal.

Le charmant épisode que celui raconté par MmeMichelet!

«... Les visiteurs les plus nombreux & les plus assidus à notre petite maison, dit MmeMichelet, c'étaient les pauvres, qui en connaissaient le chemin & l'inépuisable charité. Tous y participaient, les animaux eux-mêmes, & c'était une chose curieuse & divertissante de voir les chiens du voisinage, patiemment, silencieusement assis sur leur derrière, attendre que mon père levât les yeux de son livre. Ma mère, plus raisonnable, aurait été d'avis d'éloigner ces convives indiscrets qui se priaient eux-mêmes. Mon père sentait qu'il avait tort, & pourtant il ne manquait guère de leur jeter à la dérobée quelque reste qui les renvoyait satisfaits...

«Plus que les chiens encore, les chats étaient dans sa faveur. Cela tenait à son éducation, aux cruelles années de collége; son frère & lui, battus & rebutés, entre les duretés de la famille & les cruautés de l'école, avaient eu deux chats pour consolateurs. Cette prédilection passa dans la famille; chacun de nous, enfant, avait son chat. La réunion était belle au foyer; tous, en grande fourrure, siégeaient dignement sous les chaises de leurs jeunes maîtres.

«Un seul manquait au cercle; c'était un malheureux, trop laid pour figurer avec les autres; il en avait conscience & se tenait à part dans une timidité sauvage que rien ne pouvait vaincre.

«Comme en toute réunion (triste malignité de notre nature!) il faut un plastron, un souffre-douleur sur qui tombent les coups, il remplissait ce rôle. Si ce n'étaient des coups, c'étaient des moqueries; on l'appelaitMoquo. Infirme & mal fourni de poil, plus que les autres il eût eu besoin du foyer; mais les enfants lui faisaient peur; ses camarades mêmes, mieux fourrés dans leur chaude hermine, semblaient n'en faire grand cas & le regardaient de travers. Il fallait que mon père allât à lui, le prît; le reconnaissant animal se couchait sous cette main aimée & prenait confiance. Enveloppé de son habit & réchauffé de sa chaleur, lui aussi il venait invisible au foyer.

«Nous le distinguions bien; & s'il passait un poil, un bout d'oreille, les rires & les regards le menaçaient, malgré mon père. Je vois encore cette ombre se ramasser, se fondre pour ainsi dire dans le sein de son protecteur, fermant les yeux & s'anéantissant, préférant ne rien voir...

«La maison fut vendue, & nos plantations, faites par nous, nos arbres, qui étaient de la famille, abandonnés. Nos animaux, visiblement, restaient inconsolables du départ de mon père.

«Le chien, je ne sais combien de jours, s'en allait s'asseoir sur la route qu'il avait suivie en partant, hurlait & revenait. Le plus déshérité de tous, le chat Moquo, ne se fia plus à personne; il vint encore furtivement regarder la place vide. Puis il prit son parti, s'enfuit aux bois, sans que nous pussions jamais le rappeler; il reprit la vie de son enfance, misérable & sauvage. Que devint-il? qui aima-t-il & qui est-ce qui l'aima? car l'affection est le besoin de tout ce qui respire[24]...»

[24]L'Oiseau, par M. Michelet.

[24]L'Oiseau, par M. Michelet.

N'est-ce pas là une page émue qui fait oublier les coups de fusil dont les chasseurs se montrent si fiers?

Voici une autre histoire que je soumets au paradoxal M. Toussenel, qui veut que les chats servent de cible aux chasseurs, & qui oublie trop dans sa cruauté inutile l'histoire du comte de Charolais tirant par amusement sur les couvreurs de son château.

Il y a deux ans, un navire marchand partait de Saint-Servan pour Lisbonne, avec un fort chargement. Dans la nuit, un épais brouillard s'élève, & le navire reçoit un tel choc d'un autre bâtiment que tout l'équipage est forcé de se réfugier à bord d'un vaisseau anglais passant dans ces parages.

Le capitaine naufragé regardait tristement son navire abandonné qui s'effaçait à l'horizon. Tout à coup il s'écrie:

«Où est le novice Michel?»

Il appelle. Le novice est resté à bord. Sur l'immensité de l'Océan, aucune trace de navire. Le vaisseau a coulé. L'enfant est mort!

L'enfant vivait.

Au moment du conflit, le petit Michel tournait les manœuvres sur le devant du bâtiment. Sa tâche finie, il passe à l'arrière & s'aperçoit que le navire anglais emporte l'équipage.

Le novice appelle, crie. Ses cris se perdent dans les mugissements de la mer. L'enfant est seul sur un navire qui fait eau de toutes parts.

Michel pleure, l'eau monte toujours.

Après avoir pleuré, Michel se redresse, court à la pompe, allume un fanal, sonne la cloche, & toute la nuit lutte contre la tempête.

Le jour vient, l'enfant aperçoit une voile au loin, bien loin! Il hisse le pavillon de détresse. La voile passe. Michel retourne à la pompe.

Vers midi, se détache sur l'horizon un nouveau navire; mais, comme l'autre, celui-ci ne voit rien & disparaît.

En ce moment, les deux chats du bâtiment viennent caresser les jambes du mousse.

Michel partage avec eux ses provisions de pain & de jambon.

Puis à l'œuvre encore! A la pompe, aux signaux!

Ces alternatives de lutte, d'espérances & de désespoir durèrent trois jours.

Les provisions s'épuisaient, & toujours aux mêmes heures les chats, restés la seule compagnie du mousse, venaient demander leur pitance.

Un brick américain passa heureusement qui aperçut Michel sur la proue du navire près de sombrer.

L'enfant fut recueilli & ne voulut quitter le vaisseau qu'en emmenant ses chats.

Trois mois après, il regagnait le port de Saint-Sauveur, au milieu d'une foule battant des mains à la rentrée du mousse qui, dans ses bras, rapportait triomphalement les deux chats de l'équipage.

Chinois en famille, enfants & chat. D'après une tasse en porcelaine de la collection A. Jacquemard.

Au nombre de ceux qui ont rendu justice aux chats, on doit mettre en première ligne Moncrif, ne fût-ce qu'à cause des attaques que lui valurent ses clients.

Lecteur de la reine, bien vu à la cour par ses chansons & ses pièces de circonstance, cet écrivain ingénieux cultivait les lettres en se jouant: «Un des fruits, disait-il, qu'on doit naturellement se promettre des avantages de l'esprit, c'est de se procurer une vie agréable.»

Regardé comme un épicurien & traité comme tel, il vivait tranquille, jusqu'au jour où il s'avisa de faire preuve d'érudition dans le livre desChats. Cette science causa le tourment de Moncrif; toute la gent littéraire remplit l'air de cris.

Les Chatssont pourtant un livre agréable, parsemé de fins badinages. Ouvrage «gravement frivole,» disait l'auteur lui-même. Brochures, brocards, chansons & couplets satiriques plurent de tous côtés sur l'historiographe des chats, qu'on traitait spirituellement d'historiogriffe. Voltaire & Grimm en cette circonstance furent particulièrement injustes, surtout Voltaire qui, dans ses lettres, faisait patte de velours à Moncrif, pour se moquer de lui avec ses amis, & renvoyer l'homme à ses «gouttières.»

Mais quand Moncrif fut appelé à siéger à l'Académie, l'orage augmenta tellement que le pauvre historiogriffe effaça de ses œuvres le travail sur les chats. A l'exception de d'Alembert qui, en sa qualité de secrétaire perpétuel, était tenu à quelques réserves & plus tard rendit justice au caractère aimable de l'homme, tout le monde se trompa sur la valeur de l'ouvrage de Moncrif.

Sa vie facile à la cour n'était pas de nature à dérider les fronts plissés des gens de lettres qui venaient d'inaugurer le fâcheux système de la littérature professionnelle.

Pensions, fortune, logement aux Tuileries, dignités, succès en haut lieu prirent une teinte quasi criminelle quand l'Académie offrit un siége au lecteur de la reine.

Une si docte compagnie pouvait-elle ouvrir à l'historien des chats la porte qu'elle fermait à un Diderot? Il y avait bien dans ces récriminations quelque raison; mais si on consulte les tables de l'Académie à cette époque, combien de membres obscurs ont occupé un fauteuil sans avoir laissé un livre tel que lesLettres sur les Chats?

Cet ouvrage, quoi qu'en ait dit Grimm, est le véritable titre de l'auteur; &, si je n'apportais quelques dessins de monuments curieux, il y aurait fatuité de ma part à refaire un livre piquant que les bibliophiles ont tous sur un rayon de leur bibliothèque.

Moncrif aimait-il réellement les chats? Ses biographes n'en disent mot; pour certain il aimait beaucoup les femmes, & ce n'est pas là ce que je lui reprocherai. Avec Crébillon fils, l'abbé de Voisenon & Collé, il appartient au grand siècle de la galanterie, & le lecteur de la reine ne se contentait pas de la mettre en contes égrillards.

Fils d'une mère d'origine anglaise, un peu d'humour se glissa dans le sang de Moncrif; ce qui le fit admettre, dansl'Académie de ces dames & de ces messieurs, à collaborer à leurs mémoires, au milieu desquels furent insérées, avec dessins du comte de Caylus, lesLettres sur les Chats.

La fortune de l'historiogriffe à la cour attisa le scandale & non le livre.

Nous qui appartenons à une époque froide & raisonneuse, qui passe au tamis tant d'œuvres légères du passé, nous trouvons dans l'ouvrage de Moncrif plus de recherches que le sujet ne semblait en comporter; & si quelques chapitres sont entachés de frivolités, ils conservent encore la tendre coloration d'un ruban de vieille marquise retrouvé au fond d'un tiroir.

Parmi les fantasques, on peut citer, en opposition à Moncrif, le poëte Baudelaire, un être plein d'électricité, qui, en possession de sa santé, n'était pas sans rapports avec les chats eux-mêmes. Combien de fois, nous promenant ensemble, ne nous sommes-nous pas arrêtés à la porte de la boutique d'une blanchisseuse de fin, sur le linge de laquelle un chat, étendu paresseusement, s'enivrait de la délicate odeur de la toile repassée! Combien de contemplations devant ces vitres, derrière lesquelles de jeunes & coquettes repasseuses faisaient de jolies mines, croyant avoir affaire à des adorateurs!

Baudelaire.

Un chat apparaissait-il à la porte d'un corridor ou traversait-il la rue, Baudelaire allait à lui, l'attirait par des câlineries, le prenait dans ses bras, & le caressait,—même à rebrousse-poil. Il faut le dire, au risque de donner croyance aux légendes monstrueuses qui ont eu cours quand le poëte fut atteint d'une paralysie qui laissait peu d'espoir, il y avait dans les tendresses de l'auteur desFleurs du malquelque chose de particulier, d'inquiétant & d'excessif qui en faisait un compagnon excellent pendant deux heures, fatigant ensuite par une tension sans doute trop névralgique, qui était pour tous ceux qui l'ont connu la caractéristique de sa nature.

Les chats, à la louange desquels Baudelaire composa quelques éloquents morceaux de poésie empreints des agitations de son âme, ont servi de base à des accusations d'actes cruels que, malgré mes longues fréquentations avec le poëte, je n'ai pu surprendre.

Les chats, objets des tendresses de Baudelaire, servirent longtemps de thème de raillerie aux petits journaux. Les natures actives & turbulentes du journalisme sont trop opposées aux natures contemplatives pour admettre les replis sur soi-même, les méditations qui font le poëte.

«Après Hoffmann, Edgar Poë & Gautier, il est devenu de mode dans ce petit coin-là (Baudelaire & ses compagnons) d'aimer trop les chats. Celui-ci, qui va pour la première fois & pour affaires dans une maison, est mal à l'aise & inquiet jusqu'à ce qu'il ait vu le chat du logis. Mais il l'a aperçu, il se précipite, le caresse, le baise; dans son transport il ne répond plus à rien de ce qu'on lui dit, & est à cent lieues avec son chat. On regarde, on s'étonne de l'inconvenance; mais c'est un homme de lettres, un original, & la maîtresse de maison le regarde désormais avec curiosité. Le tour est fait. Étonnons! étonnons!»

Dans ce pastiche facile de La Bruyère, où les amis des chats sont en outre accusés de mépriser le chien, éclate la scission entre les êtres méditatifs & les natures agissantes. L'aboiement du chien a quelque chose d'irritant pour les organes délicats des premiers; au contraire, ceux qui aiment la domination, le spectacle, la montre, préfèrent l'agitation bruyante des chiens, & médisent de l'animal songeur, qui, sans bruit, fait acte d'indépendance à tout instant, & échappe aux mains de celui qui croit le tenir.

Voilà ce qui échappe aux natures toutes d'extérieur, aux gens affairés, remuants, qui parlent sans cesse, crient, s'imposent, ne voient dans la vie qu'une sorte de chasse & pour lesquels les motspenser,méditerne font pas partie du dictionnaire.

Le chat de Victor Hugo.

Pour comprendre le chat, il faut être d'essence féminine & poétique.

Dans ma jeunesse, je fus reçu, place Royale, dans un salon décoré de tapisseries & de monuments gothiques; au milieu, s'élevait un grand dais rouge, sur lequel trônait un chat, qui fièrement semblait attendre les hommages des visiteurs. C'était le chat de Victor Hugo, celui-là même peut-être que son indolence & sa paresse ont fait appelerchamoinedans lesLettres sur le Rhin.

Un disciple cher au maître hérita de sa passion pour les chats, en y introduisant toutefois des variantes singulières. Théophile Gautier, à une certaine époque, partageait ses tendresses entre des chats & des rats blancs, oubliant qu'au logis le chat doit régner sans partage.

Je comprends mieux la chatte de M. Sainte-Beuve se promenant sur son bureau, au milieu d'une accumulation de papiers & de notes qu'aucune servante n'oserait déranger. L'historien de Port-Royal a le véritable sens des chats, & sa maison est renommée dans le quartier pour l'affection qu'on témoigne à ces animaux.

J'ai passé une heure des mieux remplies à causer chats avec M. Mérimée, qui les aime & ne croit pas ravaler sa qualité d'homme en accordant de l'intelligence à ces animaux.

M. Mérimée ne leur reconnaît guère d'autres défauts qu'une excessive susceptibilité. Suivant lui, le chat prouve sa susceptibilité par une extrême politesse. «En cela, me disait-il, l'animal ressemble aux gens bien élevés.»

M. Viollet-le-Duc a consacré la place la plus en vue de son antichambre à une mosaïque formée de chats, & voulant ajouter une page d'illustration au présent volume, il a laissé de côté momentanément plans & travaux pour dessiner d'après nature la favorite du logis.

Nombre de célébrités pourraient être ajoutées à cette liste qu'il faut pourtant clore. A côté des hommes en vue, il est des natures plus humbles, dont le culte pour l'animal doit être conservé, témoin cet ami de nature capricieuse & indépendante qui m'écrivait:

«Il y a quinze mois, je voulais me marier, changer de vie. Que de chagrin de quitter ma maîtresse, le chat que j'ai élevé, & comme ces chaînes vous enveloppent!

«Le chat disparut tout à coup & ne revint plus.—Voilà la moitié du lien brisée, me dis-je. Et je fus plus fort pour me séparer d'une femme dont je pouvais encore assurer l'avenir.

«Le mariage manqua; je repris l'ancienne maîtresse & un nouveau chat.

«Un an après, mes amis me tourmentèrent pour me faire épouser une jeune fille.

«Ayant vu une fois le mariage de près, je fus pris de vives terreurs & je reculai, mettant mes angoisses sur le compte de la maîtresse & du chat qu'il fallait quitter encore.

«Le chat fut enlevé de nouveau & ne reparut plus. C'était comme un avertissement de la Providence d'avoir à rompre des liens pesants.

«Cependant je suis hésitant plus que jamais. Ferais-je le bonheur de cette jeune fille?

«Ce mariage me remplit de terreur!

«Il est présumable que j'élèverai un troisième chat.»

Animal grave, d'une pureté de lignes monumentale cachée sous un pelage ondoyant, le chat joue un rôle important dans les musées égyptiens, soit qu'accroupi il se profile à la manière des sphinx, soit que son masque s'ajuste au corps d'un dieu, soit qu'il ait été soudé à des instruments de musique affectant eux-mêmes des courbes hiératiques, soit qu'entouré de bandelettes il évoque de vagues & étranges contours.

La représentation du chat par les Égyptiens offre un caractère tantôt sacré, tantôt domestique, & puisque la clef depuis longtemps forgée par d'habiles égyptologues n'ouvre pas encore tous les arcanes des mystères propres au pays des Pharaons, j'insisterai particulièrement sur ce double caractère.

Sur les représentations hiératiques des chats, on trouve de nombreux renseignements dans les ouvrages des érudits; ils ne me paraissent pas s'être suffisamment préoccupés du caractère intime de quelques peintures de l'Égypte ancienne, où le chat est représenté tantôt étendu sous le fauteuil de la maîtresse de la maison, tantôt allaitant ses petits.

Dans ces bronzes apparaît le sens domestique plutôt qu'hiératique, car en même temps que colliers & pierres précieuses manquent aux chats, je ne retrouve pas dans leur conformation les lignes particulièrement rigides qui, à mon sens, témoignent de leur caractère sacré.

Quoi qu'il en soit, les Égyptiens ont représenté les chats—sacrés ou profanes—aussi dignement que savamment. Eux seuls ont entrevu le côté sculptural de l'animal, & sans quitter le terrain de la réalité, des flancs du chat ils ont dégagé des lignes d'un majestueux contour.

Après les Égyptiens, il faut citer les Japonais, qui prouvent par les albums récemment introduits en Europe qu'ils sont dessinateurs de chats par excellence, comme ils sont les peintres de la femme & du fantastique.

C'est une remarque à faire que les artistes épris des délicatesses des chats le sont également des délicatesses de la femme, & qu'à cette double compréhension se joint parfois l'amour du fantasque & de l'étrange. Mais quelle souplesse ne faudrait-il pas à la plume pour essayer de rendre les nuances qui caractérisent: Femmes, Fantaisies, Chats! Comment tracer visiblement le mystérieux trait d'union qui relie une telle trilogie?

Je ne voudrais pas entamer un cours d'esthétique pour montrer le charme associé au fantastique d'Hoffmann & de Goya; qu'il me soit permis cependant de constater que le conteur allemand & le peintre espagnol, auxquels on peut joindre Cazotte &le Diable amoureux, sont de ceux qui, épris de l'idéal féminin, ont naturellement, sans chercher de repoussoirs, à côté de leurs charmants portraits de femmes, fait jaillir spontanément le fantastique d'un mélange d'exquises langueurs traversées par le profil d'animaux bizarres. Ils sont sensitifs par excellence les êtres qui réunissent le Beau & la Fantaisie, & tout homme doué de telles qualités, ses nerfs ne fussent-ils pas en parfaite pondération, est déjà un véritable & intéressant artiste.

Les Japonais possèdent au plus haut degré ces facultés exceptionnelles. Ils enveloppent leurs figures de femmes de romanesques élégances. Mille caprices éclatent dans leurs compositions; surtout ils se préoccupent extraordinairement du chat, l'épient dans chacun de ses mouvements & les rendent avec plus de souplesse que le peintre Mind.

Godefried Mind, surnommé le Raphaël des chats, qui mourut à Berne en 1815, a laissé de charmantes aquarelles de chats. De nombreuses études à la plume témoignent de constantes observations des mouvements de ces animaux; toutefois ses croquis un peusuissesn'ont pas le charme des représentations de chats japonais, quoiqu'une coutume particulière au pays des taïcouns les défigure: ils ont la queue coupée ras.

Chatte allaitant ses petits, d'après un bronze du musée égyptien.

J'ai vu de merveilleuses peintures à l'eau représentant des chats, par Burbanck, qui lui aussi se créa une spécialité semblable à celle de Mind; les renseignements manquent dans les dictionnaires sur cet artiste, sans doute anglais, qui a dû passer de longues heures dans la contemplation des chats.

Cet animal joue un aussi grand rôle dans les caricatures que dans les proverbes; mais il entre là comme élément purement grotesque & les graveurs n'ont pas pris souci de la forme féline.

Je fais toutefois quelque exception parmi ces pauvretés linéaires en reproduisant deux compositions japonaises, l'une bizarre, l'autre spirituelle.

Une tête composée avec une série de chats, les yeux formés par leurs grelots, est une fantaisie tout à fait singulière de ce peuple, dont à cette heure les caprices sont encore inexpliqués.

Qu'on compare la tournure de ces personnages à têtes de chats avec nos imitations de Grandville, qu'on recouvre ces traits des riches & simples colorations japonaises, & on se rendra compte de cette scène de femme à la toilette dont un texte explicatif déterminera tout à fait le sens quand les professeurs de japonais ou se disant tels expliqueront des légendes que la Hollande lit depuis longtemps.

Quoique la France, depuis plusieurs siècles, soit en relation avec la Chine & que de nombreux objets nous aient initiés à la connaissance des œuvres artistiques des peintres du Céleste Empire, les monuments où sont représentés des chats sont d'une telle rareté chez nous que je n'aurais pu en donner un échantillon sans l'obligeance de M. Jacquemart, qui me communique une tasse exécutée au Japon vers leXVIesiècle & représentant une scène de mœurs chinoises; mais il aurait fallu pouvoir donner une idée par la gravure de l'animal dont parle le père d'Entrecolles, qui vit un chat de porcelaine si bien réussi qu'on introduisait dans sa tête une petite lampe dont la flamme passait par la prunelle fendue. On assura le missionnaire que, pendant la nuit, les rats se sauvaient épouvantés en apercevant ce chat, triomphe de l'art.

Si on excepte le Hollandais Cornel. Visscher, dont le chat merveilleux est devenu typique[25], les artistes qui ont introduit les chats dans leurs scènes domestiques, les mettant en scène dans des portraits de famille ou au bras de jeunes enfants, semblent avoir pris leurs modèles dans des magasins de jouets ou des boutiques de naturalistes[26].

[25]On ne connaît que deux exemplaires de la gravure dont je donne lefac-simile.

[25]On ne connaît que deux exemplaires de la gravure dont je donne lefac-simile.

[26]Otto Venius, dont le Louvre possède un excellent tableau représentant la famille du peintre, a mis au premier plan un chat qui paraît bourré de son.

[26]Otto Venius, dont le Louvre possède un excellent tableau représentant la famille du peintre, a mis au premier plan un chat qui paraît bourré de son.

En tête des artistes contemporains qui se sont occupés des chats, marche Eugène Delacroix, nature fébrile & nerveuse. Les cahiers de croquis vendus après sa mort ont montré les persévérantes études qu'il avait faites de cet animal. Pourtant il n'y a point de chats dans ses tableaux & en voici la raison:

Ses chats, il en faisait des tigres!

Leurs robes zébrées, leurs allures, leurs allongements lui donnaient ces souplesses particulières aux tigres qu'il s'est plu à représenter fréquemment. Il est fâcheux toutefois que le maître romantique n'ait pas laissé quelques tableaux de chats; il les connaissait mieux qu'un autre & il eût trouvé dans leur masque de quoi exercer son active imagination.

Il faut d'autant moins oublier J.-J. Grandville parmi les peintres de chats que l'ingénieux dessinateur s'est particulièrement préoccupé de la physionomie de l'animal. On peut même dire que seul il s'est placé courageusement en face du profil compliqué où se reflètent en mille détails d'une extrême finesse toutes les passions de la vie féline.

En treize petits croquis[27]le caricaturiste, préoccupé du rapport physionomique des animaux & des hommes, a choisi pour motif de ses dessins de chats:le Sommeil;—le Réveil;—Réflexions philosophiques;—Étonnement & admiration;—Contemplation;—Grande Satisfaction & idée riante;—Ennui & mauvaise humeur;—Plainte & souffrance;—Préoccupation causée par un bruit particulier;—Convoitise hypocrite;—Convoitise naïve;—Calme digestif;—Tendresse & douceur;—Attention, désir, surprise;—Satisfaction & somnolence;—Colère mêlée de crainte;—Crainte simple;—Gaieté avec épanouissement;—Fureur & effroi;—la Mort;—toutes nuances d'une excessive complication que n'avaient cherché à rendre ni les Égyptiens, ni les Japonais, ni même le Raphaël des chats, plus préoccupés des mouvements du corps que des lignes de la tête; malheureusement Grandville eut la conception plutôt que le rendu. Son idée était quelquefois excellente; son exécution, là plus qu'ailleurs, fut encore insuffisante, quand le sujet commandait tant de souplesse au crayon.

[27]Magasin pittoresque, 1840.

[27]Magasin pittoresque, 1840.

Quels qu'ils soient, ces croquis sont une indication, un souvenir, un rappel de jeux de physionomie, & par là réclament une mention dans l'iconographie des chats.

Une autre nature véritablement féline, le comédien Rouvière, tourmenté du besoin de rendre ses sensations par le pinceau, se rencontra avec l'Arlequin de la comédie italienne, Carlin, qui vivait entouré de chats dont il se proclamait l'élève.

Un tableau de Rouvière, que je possède, fait comprendre certains mouvements du comédien, si remarquable dans l'Hamletpar des gestes violents, étranges & caressants.

Rouvière a peint une chatte pleine d'indulgence pour son enfant qui médite quelque malice. L'inquiète curiosité du petit chat roux débutant dans la vie est tapie dans les yeux spirituels de l'animal, qu'observe une mère qui jadis a connu de semblables caprices.

Rien de plus difficile à rendre qu'un masque de chat, qui, comme l'a fait justement observer Moncrif, porte un caractère de «finesse & d'hilarité.» Les lignes sont d'une telle délicatesse, les yeux si particulièrement bizarres, les mouvements obéissent à de si subites impulsions, qu'il faut être félin soi-même pour essayer de rendre un pareil sujet.

On explique ainsi certaines facultés exceptionnelles de l'acteur Rouvière qui pourraient, encore après sa mort, servir d'enseignement, ces facultés étant puisées aux sources vives de la nature; car, on peut le dire sans paradoxe, la contemplation d'un chat vaut bien pour un comédien les cours du Conservatoire.

Groupe de chats, caprice japonais. Tiré de la collection de M. James Tissot.

«Tous nos animaux domestiques sont, de leur nature, des animaux sociables, dit M. Flourens. Lebœuf, lecochon, lechien, lelapin, vivent naturellement en société & par troupes. Le chat semble, au premier coup d'œil, faire une exception; car l'espèce du chat est solitaire. Mais lechatest-il réellement domestique? Il vit auprès de nous, mais s'associe-t-il à nous? Il reçoit nos bienfaits, mais nous rend-il en échange la soumission, la docilité, les services des espèces vraiment domestiques? Le temps, les soins, l'habitude ne peuvent donc rien sans une nature primitivement sociable, comme on voit par l'exemple même du chat.»

A son aide, M. Flourens appelle Buffon, qui a dit que: «Quoique habitants de nos maisons, les chats ne sont pas entièrement domestiques & que les mieux apprivoisés n'en sont pas plus asservis.»

A ceci un autre naturaliste, M. Fée, réplique:

«On a établi que le chat n'était pas un animal domestique, sans trop expliquer ce qu'on doit entendre par domesticité. Pour nous, la domesticité consiste à changer les habitudes d'un animal, à lui rendre nos caresses agréables, à le faire obéir à notre appel, à le fixer au foyer domestique ou du moins à le faire vivre au milieu de nous. Lachèvre& le cheval sont nos esclaves; le chat ne l'est pas; c'est là toute la différence.»

N'est-ce pas M. Fée qui a raison?

«Parmi les carnassiers, le plus indomptable est lapanthère; le seul qui tue pour tuer est lecougouar; le seul dont les mœurs ont une douceur native, leguépard; le seul vraiment intelligent, lechat.Celui-ci consent à être notre hôte: il accepte l'abri que nous lui donnons & l'aliment qui lui est offert; il va même jusqu'à solliciter nos caresses, mais capricieusement, & quand il lui convient de les recevoir. Le chat ne veut point aliéner sa liberté. Si nous l'exploitons, il nous exploite, & ne veut être ni notre serviteur comme le cheval, ni notre ami comme le chien.»

Dans le livre intéressant de l'Instinct chez les animaux, d'où sont tirées ces citations, je coupe encore quelques répliques destinées aux contempteurs des chats.

«Le chat, suivant M. Fée, est susceptible d'attachement & même à un très-haut degré; mais il faut le laisser aller à ses allures & attendre ses caresses. Une chatte, qui ne pouvait souffrir qu'on la touchât, venait s'offrir à la main quand il lui semblait bien prouvé qu'on ne voulait pas la retenir captive. Elle restait seule difficilement &, comme un chien, suivait le maître dans les appartements en miaulant doucement. L'isolement lui pesait & il lui fallait une compagnie. Chaque fois que son maître s'absentait pour plusieurs jours, on ne voyait plus la chatte; prompte à reparaître aussitôt qu'il était de retour, elle manifestait alors une vive joie.

«Un chat de la campagne connaissait l'heure où son maître revenait de la ville & il allait l'attendre au coin de la route, à plusieurs centaines de pas de l'habitation; mais de telles preuves de sympathie avaient été méritées par d'extrêmes bontés. Le chat, quand il aime, n'est point banal. Il faut beaucoup pour obtenir son affection; peu de chose suffit pour qu'on la perde: c'est précisément en quoi il diffère du chien. On le dit traître parce qu'il griffe. Ses pattes sont armées d'ongles rétractiles, & souvent il s'en sert sans méchanceté véritable. Le chat est très-excitable par l'électricité, & peut-être c'est à cette influence que l'on doit attribuer en partie les inégalités d'humeur auxquelles il se montre sujet. Toutefois, il est juste de remarquer qu'il n'est jamais agresseur.»

Cette dernière observation est d'une extrême justesse. Non-seulement le chat n'est pas agresseur, mais il ne griffe jamais sans motifs. Le chat, quand il est arrivé à l'âge de raison (de trois à quatre mois), ne griffe que parce qu'en le taquinant on l'excite à griffer.

Et même ses griffes sont si jolies à regarder, que j'en ai fait prendre un dessin exact d'après l'écorché, pour qu'on saisisse, dans sa simplicité, ce système de défense qu'on n'a jamais reproché aux rosiers de posséder.

Celui qui n'a pas tenu longtemps dans sa main la patte du chat ignore ce que pense le chat.

C'est réellement une grande jouissance que de caresser le dessous des pattes du chat, cette poche souple où, comme dans un écrin, sont renfermées précieusement les griffes.

Avec les oreilles, le dessous des pattes est un des endroits où le chat aime les caresses humaines, & si on lui parle avec douceur en même temps, alors le chat cherche à comprendre le sens des paroles.

Le système nerveux du chat étant d'une excessive délicatesse, les caresses trop prolongées l'énervent & il mord ou griffe la main qui l'excite; mais qu'un mot le rappelle à la douceur, l'animal paraîtra honteux d'avoir méconnu un être affectueux dans un moment d'oubli. Il griffe encore quand la main, passant & repassant sans cesse devant ses yeux, lui paraît un objet mobile à saisir; tel est le doigté particulier dont l'a doué la nature. Il griffe également l'enfant qui, le privant trop longtemps de sa liberté, lui tire les oreilles & les barbes, lui presse le cou dans ses bras au risque de l'étrangler. Sans doute l'enfant n'a pas conscience du tracas qu'il cause à l'animal; mais le chat a conscience de la perte de sa liberté, de l'asphyxie, de la douleur que lui causent oreilles & barbes tirées, & avec justice, il se sert de ses armes.

Pour moi, je n'ai jamais vu un chat griffer quelqu'un sans raison. Avec M. Fée, je dis que le chat n'est ni hargneux, ni agressif, ni colère, qu'il n'attaque pas son espèce & qu'il ne se jette pas sans pitié sur les faibles, comme trop souvent le chien.

«Chacun, ajoute le même naturaliste, peut faire une remarque qui est en faveur de l'espèce féline. Lorsque les chats mangent à la même gamelle, ils restent en paix; lorsque les chiens prennent leur repas en commun, ils se battent. L'animalégoïste & tartufelaisse la pitance à ses compagnons: l'animaldoux & caressantarrache l'os à son voisin...»

—Il n'est ni sociable ni docile, affirme gravement M. Flourens.

J'ai vu des chats vivre en bonne intelligence avec des perroquets, des singes, desrats! Et on est parvenu, sans grands efforts, à faire coucher dans la même niche chiens & chats.

Le chartreux Vigneul-Marville, dans sesMélanges, rapporte qu'il vit à Paris une dame qui, par son industrie & par la force de l'éducation, avait appris à un chien, à un chat, à un moineau & à une souris à vivre ensemble comme frères & sœurs. Ces quatre animaux couchaient dans le même lit & mangeaient au même plat.

Le chien, à la vérité, se servait le premier, & bien; mais il n'oubliait pas le chat, qui avait l'honnêteté de donner à la souris certains petits ragoûts qu'elle préférait, & laissait au moineau les miettes de pain que les autres ne lui enviaient pas.

«Après la panse venait la danse, ajoute Vigneul-Marville; le chien léchait le chat & le chat léchait le chien; la souris se jouait entre les pattes du chat, qui, étant bien appris, retirait ses griffes & ne lui en faisait sentir que le velours. Quant au moineau, il voltigeait haut & bas & becquetait tantôt l'un, tantôt l'autre, sans perdre une plume. Il y avait enfin la plus grande union entre ces confrères d'espèces si différentes, & l'on n'entendait jamais parler ni de querelle ni du moindre trouble entre eux, tandis qu'il est impossible à l'homme de vivre en paix avec son semblable.»

Dupont de Nemours, qui a observé une extrême douceur sociale chez les animaux jouissant d'une pâture abondante, cite à ce propos cette anecdote:

«Au Jardin des Plantes, un vieux chat de grande taille, qui sans doute avait perdu son maître, conduit par la misère au brigandage, n'y trouvait qu'une ressource insuffisante. A peine restait-il dans ses pattes desséchées de quoi cacher ses griffes; son œil était large & hagard, sa maigreur affreuse, son aspect hideux. C'était près de la cuisine de M. Des Fontaines qu'il avait établi son embuscade ordinaire. A la moindre négligence, il y entrait avec l'audace du désespoir, saisissait la première prise, était loin en trois sauts. On le poursuivait avec des balais:—Au chat! Vieux chat! Vilain chat!

«On n'attendait plus ses attaques. D'aussi loin qu'il paraissait on courait à lui; il fuyait. La garde était si bonne, & sa frayeur si grande, qu'il ne pouvait plus rien attraper. Il mourait de faim.

«Un jour, M. Des Fontaines, à sa fenêtre & seul dans la maison, vit le malheureux chat, chancelant, se traîner sur le mur voisin, prêt à tomber en faiblesse. Qui ne connaît la bonté du cœur de M. Des Fontaines? Il eut pitié de l'animal, fut chercher trois morceaux de viande, & les lui jeta successivement.

«Le chat happe le premier morceau, puis voit que cette fois on ne le poursuit pas, revient un peu plus près, prend le second morceau & se sauve encore. La troisième fois, il se rapproche davantage &, la viande prise, s'arrête un instant pour regarder son bienfaiteur.

«Une demi-heure après, il était entré par la fenêtre dans la chambre de M. Des Fontaines, & paisiblement couché sur le lit. Il s'était dit:—Celui-là n'est pas impitoyable. Il avait eu occasion d'observer dans ses campagnes & ses expéditions précédentes quecelui-làétait le maître des autres, & son âme reconnaissante ajoutait:—Mes malheurs sont finis, j'ai un protecteur.»


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