CHAPITRE XIII.

Fac-simile d'un dessin de Mind. Tiré de la collection de M. Frédéric Villot.

La fenêtre vient d'être ouverte. Il est rare que le bruit de l'espagnolette ne réveille pas le chat qui, étendu sur un fauteuil, le quitte pour s'accroupir sur le balcon & respirer l'air.

Quand il en a pris une dose suffisante, qu'il l'a flairé & humé pour ainsi dire, au moindre bruit dans la rue, l'animal avance la tête en dehors du balcon, tant les choses vivantes le préoccupent.

La croisée d'en face s'ouvrant pour donner passage à une servante qui secoue un tapis, la voisine qui arrose ses fleurs, le voisin qui fume, la voiture enrayée, le chien qui passe, l'alerte facteur de la poste, le maraîcher criant ses légumes, le gamin qui siffle, autant de motifs d'extrême curiosité pour le chat.

Tous ces détails, il en fait son profit; replié paresseusement, fermant à demi les paupières, un sourire philosophique caché dans la barbe, le chat médite sur les divers profils dont il vient de meubler son cerveau. Il cherche à se rendre compte des actes & des choses qui l'ont plus particulièrement frappé: la distribution des lettres, les fleurs, la fumée de tabac, le gamin, les légumes.

Voltaire tenait pour la curiosité innée chez les animaux.

«La curiosité est naturelle à l'homme, aux singes & aux petits chiens, dit-il dans leDictionnaire philosophique. Prenez avec vous un petit chien dans votre carrosse, il mettra continuellement ses pattes à la portière pour voir ce qui se passe. Un singe fouille partout, il a l'air de tout considérer.»

En effet, pourquoi le chat quitterait-il le fauteuil où il est si paresseusement étendu quand on ouvre la fenêtre, si la curiosité ne l'y poussait?

Cependant le plus spirituel sceptique de la bande d'Holbach (on ne reprochera pas aux amis du baron d'avoir abusé du spiritualisme) combat l'opinion de Voltaire.

«Voltaire, dit l'abbé Galiani, aurait dû faire sur la curiosité une réflexion qui est très-intéressante: c'est qu'elle est une sensation particulière à l'homme, unique en lui, qui ne lui est commune avec aucun autre animal. Les animaux n'en ont même pas l'idée.»

Et ailleurs: «On peut épouvanter les bêtes, on ne saurait jamais les rendre curieuses.»

Et voilà un philosophe qui conclut contre la curiosité chez les animaux.

«Le chat, dit-il, cherche ses puces aussi bien que l'homme; mais il n'y a que M. de Réaumur qui en observe les battements du cœur. Cette curiosité n'appartient qu'à l'homme. Aussi les chiens n'iront pas voir pendre les chiens à la Grève.»

Ce que Voltaire appellecuriosité, Galiani l'appellesagacité.

Un métaphysicien remplirait un gros volume en dissertant sur cette curiosité & cette sagacité. Je propose de trancher la question en une ligne:

Le chat est curieux & sagace.

Pour la sagacité, personne, je crois, ne la niera. En voici un exemple.

Après déjeuner, j'avais pour habitude de jeter le plus loin possible, dans une pièce voisine, un morceau de mie de pain qui, en roulant, excitait mon chat à courir. Ce manége dura plusieurs mois; le chat tenait cette miette de pain pour le dessert le plus friand. Même après avoir mangé de la viande, il attendait l'heure du pain & avait calculé juste le moment où il lui semblait extraordinairement gai de courir après le morceau de mie.

Un jour, je balançai longuement ce pain que le chat regardait avec convoitise &, au lieu de le lancer par la porte dans la pièce voisine, je le jetai derrière le haut d'un tableau, séparé du mur par une inclinaison légère. La surprise du chat fut extrême; épiant mes mouvements, il avait suivi la projection du morceau de pain qui, tout à coup, disparaissait.

Le regard inquiet de l'animal indiquait qu'il avait conscience qu'un objet matériel traversant l'espace ne pouvait être annihilé.

Un certain temps le chat réfléchit.

Ayant argumenté suffisamment, il alla dans la pièce voisine, poussé par le raisonnement suivant: Pour que le morceau de pain ait disparu, il faut qu'il ait traversé le mur.

Le chat désappointé revint. Le pain n'avait pas traversé le mur.

La logique de l'animal était en défaut.

J'appelai de nouveau son attention par mes gestes, & un nouveau morceau de pain alla rejoindre le premier derrière le tableau.

Cette fois, le chat monta sur un divan & alla droit à la cachette. Ayant inspecté de droite & de gauche le cadre, l'animal fit si bien de la patte, qu'il écarta du mur le bas du tableau & s'empara ainsi des deux morceaux de pain.

N'est-ce pas là de la sagacité doublée d'observation & de raisonnement?

Un ami dévoué, qui a étudié de près les qualités des chats, m'envoie quelques fines observations.

«Je crois que les chats ont une intelligence qu'ils cherchent à appliquer. C'est comme les enfants qui jouent à la guerre, aux métiers, aux voleurs & aux gendarmes; c'est le besoin de s'appliquer à quelque chose de sérieux & de réel; mais les forces leur manquent & leurs sens ne sont pas développés. Voilà une petite chatte dans le jardin; elle grimpe sur l'arbre après des pigeons qu'elle est bien sûre de ne pas atteindre; mais l'instinct la pousse à ce jeu de chasse.

«Elle guette au passage l'homme qui fend du bois au fond du jardin, elle veut jouer avec lui, elle le suit des yeux: ses yeux clignotent, ils sont intelligents. Il y a là une intelligence qui n'est pas développée, & qui est un pur jeu comme pour les enfants.

«G. Le Roy, qui demande deux mille ans pour développer l'intelligence des animaux, au point de les rendre serviables, d'en faire des serviteurs utiles, demande peut-être trop.

«Plusieurs générations, élevées & tenues en serre chaude, aux petits soins, suffiraient peut-être à appliquer ces instruments intellectuels à de petits offices; mais il faudrait que les hommes eux-mêmes portassent plus d'attention à ces choses qui ont l'air chimériques & surtout qui ne sont pas d'une utilité immédiate.

«Il faudrait aussi une famille d'observateurs-naturalistes, dont le père transmettrait au fils, le fils au petit-fils, le soin d'une famille de chats dans leur descendance. C'est ainsi qu'on résout les grands problèmes.

«Il y a de par le monde un savant ouvrage de mathématique. C'est un exemplaire unique. Il a été transmis par son auteur à M..., par celui-ci à un autre (toujours au plus digne), & par cet autre, je crois, à M. Biot, qui a dû le transmettre aussi à la plus forte tête mathématique de notre temps.

«Sur la garde, les trois ou quatre illustres dédicaces sont écrites à la main, & la dernière est toujours en blanc jusqu'à la mort du testateur. «Transmis par M..... à M.....»

«C'est ainsi qu'on devrait se transmettre une famille d'animaux, d'un naturaliste à l'autre[28].»

[28]Ce projet de perfectionnement des qualités des chats, que le naturaliste Darwin regrettait de ne pas trouver appliqué à l'animal le plus familier de la race féline, il faut en reporter l'honneur à l'ami dont le nom est inscrit en tête de ce volume, à l'homme modeste qui, par les fonctions délicates & difficiles qu'il occupe, n'a pu livrer encore au public ce que l'étude & l'observation ont amassé dans son esprit à M. J. Troubat, dont M. Sainte-Beuve, qui l'a depuis quelques années auprès de lui & dans son intimité, disait dans sesNouveaux Lundis:«Plein de feu, d'ardeur, d'une âme affectueuse & amicale, unissant à un fonds d'instruction solide les goûts les plus divers, ceux de l'art, de la curiosité & de la réalité, il semble ne vouloir faire usage de toutes ces facultés que pour en mieux servir ses amis; il se transforme & se confond, pour ainsi dire, en eux.» Que peut-on ajouter à une si fine appréciation, si ce n'est d'en fournir la preuve par les pages ci-dessus?

[28]Ce projet de perfectionnement des qualités des chats, que le naturaliste Darwin regrettait de ne pas trouver appliqué à l'animal le plus familier de la race féline, il faut en reporter l'honneur à l'ami dont le nom est inscrit en tête de ce volume, à l'homme modeste qui, par les fonctions délicates & difficiles qu'il occupe, n'a pu livrer encore au public ce que l'étude & l'observation ont amassé dans son esprit à M. J. Troubat, dont M. Sainte-Beuve, qui l'a depuis quelques années auprès de lui & dans son intimité, disait dans sesNouveaux Lundis:

«Plein de feu, d'ardeur, d'une âme affectueuse & amicale, unissant à un fonds d'instruction solide les goûts les plus divers, ceux de l'art, de la curiosité & de la réalité, il semble ne vouloir faire usage de toutes ces facultés que pour en mieux servir ses amis; il se transforme & se confond, pour ainsi dire, en eux.» Que peut-on ajouter à une si fine appréciation, si ce n'est d'en fournir la preuve par les pages ci-dessus?

D'après une marque des Sessa, imprimeurs à Venise.

C'est l'heure habituelle du réveil de mon chat. Accroupi au pied du lit, à la place qu'occupent les chiens sur les monuments consacrés aux preux, le chat est la plus exacte des horloges.

Il allonge ses jambes, bâille pour donner du jeu à sa mâchoire, ouvre de grands yeux. Une fois debout, il vient de s'élever graduellement à une hauteur extraordinaire; grâce à la flexibilité de son épine dorsale, le dos, tout à l'heure rond & indécis, se change peu à peu en un monticule élevé. Ce n'est plus un chat, c'est une sorte de petit chameau.

Le chat saute du lit, grimpe sur une chaise, rôde dans l'appartement & fait tant qu'il m'éveille tout à fait. En été, j'ouvre la fenêtre, & j'ai quelquefois la paresse de passer une demi-heure au lit à jouir de l'air frais du matin, à méditer à demi, à me gendarmer contre la plume qu'il va falloir plonger tout à l'heure dans l'encrier.

Le ciel, vers cinq heures du matin, offre de splendides tableaux que le plus grand peintre est impuissant à rendre. Des gammes de rouge & de vert se succèdent, se marient, s'affaiblissent lentement & font comprendre la religion des adorateurs du soleil. Spectacle toujours varié, que l'homme ne saurait trop regarder & qui remplit tout le jour l'esprit d'une douce sérénité.

Le chat voit ce panorama se dérouler sous ses yeux; mais je le soupçonne de s'intéresser en même temps à certaines choses plus matérielles. La fenêtre ouverte, il grimpe sur le rebord, flaire l'air & regarde curieusement au dehors.

(Un chapitre ne devrait-il pas être consacré ici, suivant la mode des romanciers modernes, à la topographie de la maison, à ses tenants & aboutissants, aux jardins qui l'entourent, aux arbres plantés dans ces jardins, aux personnages qu'on aperçoit sous les arbres, aux habits de ces personnages, à la qualité de la trame & à la solidité des doublures?)

Les oiseaux aussi sont réveillés & poussent de petits cris dans leurs nids. Ce pépiement a éveillé l'attention du chat & inquiète ses oreilles, qui vont en s'écartant, se rabaissent tout à coup,pointenten avant, comme les oreilles d'un cheval ombrageux, & se livrent à mille flexions qui font qu'aucun bruit n'est perdu, depuis la voix de la mère qui voltige autour du nid, jusqu'aux appels de la couvée réclamant le repas du matin.

Tout à coup le chat dresse le nez au vent, & les parties molles de ce nez, ainsi que les longues moustaches, entrent en mouvement. Un oiseau a passé devant la fenêtre; voilà ce qui préoccupe l'animal. Il se penche, regarde de son œil vert: l'oiseau a fui à tire-d'aile & le chat retombe dans l'apathie, en apparence. Accroupi paresseusement, il feint de se rendormir, & la feinte consiste à baisser la jalousie de ses paupières devant l'étincelante émeraude des yeux.

Telle est la méthode de l'animal au guet. Dans sa naïveté, il s'imagine que l'oiseau qui vole librement va passer à portée de ses griffes, entrer par la fenêtre, peut-être tomber tout rôti dans sa gueule. Dix fois de suite, le chat s'endort & se réveille à volonté, jusqu'à ce qu'il ait compris que guetter à la fenêtre est chose infertile.

Six heures viennent de sonner. Le chat abandonne son poste, arpente lentement la chambre, va & vient de la cuisine à la salle à manger, de la salle à manger au cabinet de travail & pousse de temps à autre quelques cris plaintifs. Ses pas se portent plus volontiers vers le corridor où s'ouvre la porte donnant sur l'escalier. Il veut sortir, c'est sa préoccupation, sortir pour respirer à son aise.

Plein de pitié, je passe ma robe de chambre, sans avoir besoin de dire au chat de me suivre. Se précipitant dans l'escalier, d'un bond il est descendu & frotte de sa tête la porte fermée, comme si, pour prix de ses caresses, elle allait s'ouvrir toute seule.

Un petit chat, c'est la joie d'une maison. Tout le jour, la comédie s'y donne par un acteur incomparable.

J'ai connu un homme accablé d'affaires; sur son bureau rôdait toujours quelque petit chat. Au milieu du travail le plus grave, cet homme s'interrompait pour admirer les gambades de l'animal; plus d'une fois, il manqua d'importants rendez-vous, ne se doutant pas qu'une heure s'était écoulée à contempler le chat. C'était à son avis une heure bien employée.

Les maniaques qui cherchent le mouvement perpétuel n'ont qu'à regarder un petit chat.

Son théâtre est toujours prêt, l'appartement qu'il occupe, & il a besoin de peu d'accessoires: un chiffon de papier, une pelote, une plume, un bout de fil, c'en est assez pour accomplir des prodiges de clownerie.

«Tout ce qui s'agite devient pour les chats un objet de badinage, dit Moncrif qui connaissait bien les chats. Ils croient que la nature ne s'occupe que de leur divertissement. Ils n'imaginent point d'autre cause du mouvement; & quand, par nos agaceries, nous excitons leurs postures folâtres, ne semble-t-il pas qu'ils n'aperçoivent en nous que des pantomimes dont toutes les actions sont autant de bouffonneries?»

Même au repos, rien de plus amusant. Tout est malice & sainte nitouche dans le petit chat accroupi & fermant les yeux. La tête penchée comme accablée de sommeil, les yeux mourants, les pattes allongées, jusqu'au museau lui-même semblent dire: «Ne me réveillez pas, je suis si heureux!» Un petit chat endormi est l'image de la béatitude parfaite. Surtout ses oreilles sont remarquables dans le jeune âge par leur développement. Immenses & comiques que ces deux oreilles plantées sur un petit crâne! Le moindre bruit va droit aux oreilles qui remplissent l'appartement.

Voilà le petit chat sur pied; ses yeux sont presque aussi grands que ses oreilles. Ce qui se loge là dedans d'observations est considérable; pas un détail n'échappe. Qui sonne? qui frappe? qui remue? qu'apporte-t-on à manger? Car la curiosité est la faculté dominante du petit chat.

Feu Gustave Planche était un jour occupé à corriger des épreuves dans le cabinet de rédaction d'une Revue célèbre. Ayant terminé sa dure besogne, il pousse un soupir de satisfaction & veut prendre son chapeau pour aller respirer l'air frais du dehors.

Le chapeau avait disparu. Grand émoi dans la maison. Qui a pu s'emparer du chapeau d'un critique influent? Personne n'est entré dans le cabinet de la rédaction. Ce chapeau—médiocre—ne saurait tenter personne.

On cherche & on se rappelle que les enfants de la maison, qui jouaient tout à l'heure dans le jardin, ont fureté du côté de la rédaction.

Planche rôde inquiet dans le jardin. Les enfants sont capables de tout. Auraient-ils jeté le chapeau dans le puits? On ne trouve pas de preuves du délit, & les prévenus ont pris leur volée.

Cependant, à force de recherches, on aperçoit de la terre fraîchement remuée. Après de longues fouilles, le chapeau apparaît, enterré, bourré de gravier & de pierres. Planche, donnant un léger coup à son feutre, s'en retourne en méditant sur les caprices de l'enfance & les plaisirs singuliers qu'elle trouve à enterrer un chapeau.

Les chats ont une grande analogie avec les enfants; eux aussi sont émerveillés à la vue d'un chapeau. Ils tournent autour, le flairent, semblent inquiets, se précipitent dans l'intérieur avec délices, & quand ils passent leur tête étonnée, on les prendrait pour des prédicateurs en chaire.

Concert de chats. D'après le tableau de P. Breughel.

Certains êtres bizarres n'aiment pas cette prise de possession de leurs chapeaux par les chats. Il en est même de maussades, qui chassent brutalement ces aimables animaux, sans se rendre compte qu'ils privent les chats d'observations essentielles.

Après la curiosité vient la gourmandise.

Le physiologiste Gratiolet, voulant faire comprendre la jouissance de tous les organes quand un sentiment de plaisir s'éveille à l'occasion de l'action d'un organe sensitif quelconque, a pris pour exemple le chat dans l'enfance. Ce qu'il en dit est excellent:

«Voyez un petit chat s'avancer lentement & flairer quelque liquide sucré; ses oreilles se dressent; ses yeux, largement ouverts, expriment le désir; sa langue impatiente, léchant les lèvres, déguste d'avance l'objet désiré. Il marche avec précaution, le cou tendu. Mais il s'est emparé du liquide embaumé, ses lèvres le touchent, il le savoure. L'objet n'est plus désiré, il est possédé. Le sentiment que cet objet éveille s'empare de l'organisme entier; le petit chat ferme alors les yeux, seconsidérant lui-même tout pénétré de plaisir. Il se ramasse sur lui-même, il fait le gros dos, il frémit voluptueusement,il semble envelopper de ses membres son corps, source de jouissances adorées,comme pour le mieux posséder. Sa tête se retire doucement entre ses deux épaules, on dirait qu'il cherche à oublier le monde, désormais indifférent pour lui.Il s'est fait odeur, il s'est fait saveur, & il se renferme en lui-même avec une componction toute significative.»

Un petit chat a son utilité & je conseille aux amis de la race féline de laisser pendant au moins deux mois l'enfant à sa mère, non pas seulement pour l'écoulement du lait.

Le père & la mère sont arrivés à l'âge de tranquillité, de quiétude & d'assoupissement, état auquel il est utile de prendre garde.

Un nouveau-né, par sa gaieté, les tire de leur paresse. Ce n'est pas lui qui les laissera dormir ni rêver. Le matin, follement il gambade sur le corps de ses parents & les lèche jusqu'à exciter leur système nerveux. Le père a beau marquer son irritation par les mouvements saccadés de sa queue; le petit chat saute sur cette queue frétillante, la mord sans craindre les coups de patte & force ses parents à prendre part à ses ébats. Ainsi contribuera-t-il à rendre la souplesse à ses père & mère, dont les membres tendaient à la paresse.

«J'avais deux chattes, dit Dupont de Nemours, l'une mère de l'autre: toutes deux en gésine.

«La mère avait mis bas le jour précédent. On ne lui avait ôté aucun de ses petits.

«La jeune étant à sa première portée eut un accouchement très-pénible. Elle perdit la connaissance & le mouvement à son dernier petit, encore non dégagé du cordon ombilical.

«La mère tournait & retournait autour d'elle, essayant de la soulever, lui prodiguant tous les mots de tendresse qui chez elles sont très-multipliés des mères aux enfants.

«Voyant à la fin que les soins qu'elle prenait pour sa fille étaient superflus, elle s'occupa en digne grand'mère des petits qui rampaient sur le parquet comme de pauvres orphelins. Elle coupa le cordon ombilical de celui qui n'était pas libre, le nettoya, lécha tous les petits & les porta l'un après l'autre au lit de ses propres enfants pour leur partager son lait.

«Une bonne heure après, la jeune chatte reprit ses sens, chercha ses petits, les trouva tetant sa mère.

«La joie fut extrême des deux parts, les expressions d'amitié & de reconnaissance sans nombre & singulièrement touchantes. Les deux mères s'établirent dans le même panier; tant que dura l'éducation, elles ne le quittèrent jamais que l'une après l'autre, nourrirent, caressèrent, guidèrent ensuite indistinctement les sept petits chats, dont trois étaient à la fille & quatre à la grand'mère.

«J'ignore, s'écrie Dupont de Nemours pour conclure, dans quelle espèce on fait mieux.»

Il est certain que le sentiment maternel est extraordinairement développé chez la chatte: on pourrait citer nombre d'anecdotes à ce sujet tirées de divers auteurs; mais j'ai une extrême défiance des histoires attendrissantes sur le compte des animaux. Un observateur de la portée de Dupont de Nemours, un Leroy (malheureusement ses fonctions & ses aptitudes l'éloignèrent de la race féline), on peut les croire; mais qu'ils sont rares les esprits qui veulent bien se contenter des phénomènes naturels sans les enjoliver!

L'auteur de laFolie des animaux, Pierquin de Gembloux, cite également un trait d'amour maternel chez la chatte qui paraît digne de croyance:

«M. Moreau de Saint-Méry, dit-il, avait une chatte souvent mère, & toujours inutilement, parce qu'on ne lui laissait pas élever sa famille. Cependant, pour ne pas trop l'affliger & donner quelque écoulement à son lait, on ne lui ôtait qu'un petit chaque jour. Pendant cinq jours, elle avait subi ce malheur. Le sixième, avant qu'on eût visité son panier, elle prend le dernier enfant qui lui restait, le porte au cabinet de son maître & le lui dépose sur les genoux. Le nourrisson fut sauvé; mais la mère le rapportait tous les jours & n'avait point de tranquillité que le maître n'eût fait au petit quelque caresse & n'eût renouvelé l'ordre d'en prendre soin.»

Il faudrait une plume d'une extrême délicatesse pour donner l'idée d'un ménage consacré à l'éducation du nouveau-né.

Où trouver le dessinateur pour rendre une couvetée de chats, tous les trois entrelacés, la mère s'appuyant comme sur un fauteuil contre le père étendu, le petit chat dans les pattes de sa mère?[29]

[29]Je trouve dans mes cahiers de notes un croquis d'après nature moins amusant qu'un coup de crayon; mais je le donne tel quel: «Jamais je n'ai vu d'aussi beaux allongements que ceux du chat, de la chatte & de leur petit, le 10 juin 1865, à midi & demi.«J'ai passé une heure à les regarder tous trois dans leur longueur, étendus sur un divan, la chatte, la tête pendue sans force, le matou accablé, & le petit chat lui-même pris de mouvements nerveux dans les pattes & les oreilles.«Les laboureurs qui s'étendent à l'ombre des meules de foin, après une rude matinée de travail, ne sont pas plus fatigués. Pourtant la famille de chats n'a rien labouré depuis ce matin.«Il faut que quelque phénomène se passe dans la nature pour amener ces affaissements, ces secousses nerveuses qui traversent & agitent leurs membres.»

[29]Je trouve dans mes cahiers de notes un croquis d'après nature moins amusant qu'un coup de crayon; mais je le donne tel quel: «Jamais je n'ai vu d'aussi beaux allongements que ceux du chat, de la chatte & de leur petit, le 10 juin 1865, à midi & demi.

«J'ai passé une heure à les regarder tous trois dans leur longueur, étendus sur un divan, la chatte, la tête pendue sans force, le matou accablé, & le petit chat lui-même pris de mouvements nerveux dans les pattes & les oreilles.

«Les laboureurs qui s'étendent à l'ombre des meules de foin, après une rude matinée de travail, ne sont pas plus fatigués. Pourtant la famille de chats n'a rien labouré depuis ce matin.

«Il faut que quelque phénomène se passe dans la nature pour amener ces affaissements, ces secousses nerveuses qui traversent & agitent leurs membres.»

Combien s'aiment tendrement ces animaux!

D'après une peinture du comédien Rouvière.

C'est avec des roucoulements de colombe que la mère appelle son petit, quand on l'enlève à ses embrassements. Et comme elle le cherche, à peine a-t-il fait quelques pas dans la chambre voisine!

Lui aussi, le père, joint sa voix aux accents suppliants de la chatte, si quelqu'un fait mine de toucher au nourrisson.

Ce sont des léchements & d'infinis baisers à trois; & le petit chat, quoique la dépression du crâne & le nez aplati des premiers jours lui donnent une apparence de mauvaise humeur, se rend bien compte de ces caresses.

Je doute que l'amour maternel aille plus loin chez la femme que chez la chatte.

Le petit chat a atteint six semaines. C'est habituellement l'époque de son départ. Il est sevré, son éducation est ébauchée. On l'a promis depuis sa venue au monde à des amis émerveillés des délicatesses de la mère, de la mâle tournure du père.

La transmission héréditaire des qualités de ses parents va subir son développement dans une autre maison.

Il est parti! La chatte inquiète parcourt l'appartement, cherche son petit, l'appelle pendant quelques jours jusqu'à ce qu'heureusement la mémoire s'altérant lui enlève l'image de celui pour lequel elle avait montré tant de sollicitude.

D'après J.-J. Grandville.

On pourrait citer de nombreux exemples de chats qui, emmenés dans de nouveaux domiciles, revinrent, malgré l'éloignement, à l'ancien logis, guidés par un flair aussi subtil que celui du chien.

Un curé de campagne fut un jour élevé en grade & appelé à diriger les âmes d'une petite ville voisine, à cinq lieues de l'ancienne paroisse.

Son intérieur se composait jusque-là d'une vieille servante, d'un corbeau & d'un chat, trois êtres qui animaient la maison. Le chat était quelque peu voleur; le corbeau, taquin, sans cesse le picotait de son bec; la vieille servante criait après l'un, après l'autre, & le curé s'intéressait aux disputes de ce petit monde.

Le lendemain de l'emménagement à la ville, le chat disparut. Avec une sorte d'inquiétude le corbeau sautilla dans tous les coins de la cour, cherchant son compagnon. Quant à la vieille servante, elle semblait regretter qu'aucun morceau de viande ne lui fût enlevé par le chat, & le curé craignait que cette tristesse, tournant contre lui, ne lui fît subir l'avalanche de récriminations habituellement réservées à l'animal.

Quelques jours après, un des anciens paroissiens du curé vint lui rendre visite & lui demanda si c'était à dessein qu'il avait laissé son chat au village.

On le voyait miauler aux portes du presbytère; certainement le paysan l'eût rapporté à son maître, s'il n'avait cru qu'on voulait s'en débarrasser.

Maître & servante ayant protesté vivement contre cette accusation d'abandon, le chat fut ramené pour leur plus grande joie; mais l'animal disparut encore une fois, sans s'inquiéter des sentiments d'affection qu'il inspirait.

De nouveau le curé fut averti que son successeur était troublé par les gémissements du chat qui, sinistre, errait par le jardin & affectait d'offrir une désolée silhouette sur les murs du presbytère qu'il ne voulait pas abandonner.

Une seconde fois l'animal fut ramené à la ville dans une misère affreuse. Depuis huit jours il était parti: depuis huit jours il semblait ne pas avoir mangé. Ses os se comptaient sous sa robe sans lustre; l'animal faisait piteuse figure.

La vieille servante alors abusa de soins & de prévenances pour le matou; elle lui offrait de gros lopins de viande & laissait la porte du garde-manger ouverte comme par mégarde, flattant ainsi les instincts de l'animal.

Une si grasse cuisine ne put enchaîner le chat. L'ancien foyer lui tenait au cœur; il portait aux murs du précédent presbytère l'attachement des personnes âgées qui ne survivent pas à une expropriation.

On apprit que l'entêté animal, plat comme une latte, poussait de lamentables miaulements qui fatiguaient le village; même il était à craindre qu'un paysan ne lui envoyât un coup de fusil pour en débarrasser le canton.

La vieille servante, malgré l'ingratitude du matou, conservait pour lui une vive affection; dans son bon sens, elle trouva un remède désagréable, mais qui, suivant elle, devait faire paraître la nouvelle cure un lieu de délices pour le chat.

S'étant emparé de l'animal, un homme l'introduisit dans un sac & trempa sac & chat dans une mare, après quoi le matou fut ramené à ses anciens maîtres, dans un état d'extrême irritation; mais là se terminèrent ses escapades.

Cet instinct particulier qui ramène les chats au foyer, malgré les dangers, a été appliqué en Belgique à un pari où furent engagées de grosses sommes.

Il est de mode chez les Flamands de faire courir des pigeons & de baser des paris sur l'oiseau qui, le premier, revient à un but déterminé.

Fac-simile d'un dessin d'Eugène Delacroix.

Or un paysan paria que douze pigeons, transportés à huit lieues de distance, ne seraient pas rentrés à leur colombier avant que son chat, lâché au même endroit, eût regagné son logis.

Le chat a la vue courte; il aime la vie sédentaire; s'il buissonne, c'est dans un endroit sec ou semé d'un vert gazon; l'eau & la boue lui déplaisent; tout homme lui inspire une profonde terreur.

Le pigeon, planant dans les airs, échappe à ces dangers. Voler au loin appartient à sa nature: la mort seule l'empêche de revenir à son colombier.

On se moqua d'autant plus du paysan que, dans le parcours décidé, un pont séparait deux rives, & qu'il semblait impossible que le flair du chat ne fût mis en défaut par cet obstacle.

Le chat triompha de ses douze adversaires, revint au logis avant les pigeons & rapporta une grosse somme d'argent à son maître.

L'histoire est authentique; elle ressemble pourtant à la tradition du chat de Wittington, au conte duChat botté& à tous les récits populaires dans lesquels l'animal aide les pauvres gens à se tirer d'embarras.

C'est que le manteau du Conte cache de vives réalités, qu'il est seulement une fiction durable à force de sens & de bon sens, que les œuvres d'imagination doivent contenir une forte part d'observations profondes, & que lui-même, le conseiller aulique Hoffmann, en saupoudrait ses plus fantastiques compositions.

Un philosophe naturaliste, de ceux qui purent s'inspirer directement des doctrines des grands esprits duXVIIIesiècle, Dupont de Nemours, ne crut pas inutile d'étudier l'intelligence des animaux & le parti qu'en pourraient tirer les hommes.

Dans un Mémoire adressé à l'Institut, Dupont de Nemours donnait aux observateurs un moyen de comprendre les animaux.

Étudier les animaux en nous, telle était sa méthode.

Les arides controverses sur l'âme des bêtes, il les abandonnait aux métaphysiciens; pour lui, il se rattachait à l'école de Montaigne, se posant ce problème:

«C'est à deviner, dit-il, à qui est la faulte de ne nous entendre point, car nous ne les entendons pas plus qu'elles nous: par cette mesme raison, elles nous peuvent estimer bestes, comme nous les en estimons[30].»

[30]Montaigne dit encore: «Nous avons quelque moyenne intelligence de leurs sens: aussi ont les bestes des nostres, environ a mesme mesure. Elles nous flattent, nous menassent & nous requièrent: & nous elles. Au demeurant, nous découvrons bien évidemment qu'entre elles il y a une pleine & entière communication, & qu'elles s'entr'entendent...»

[30]Montaigne dit encore: «Nous avons quelque moyenne intelligence de leurs sens: aussi ont les bestes des nostres, environ a mesme mesure. Elles nous flattent, nous menassent & nous requièrent: & nous elles. Au demeurant, nous découvrons bien évidemment qu'entre elles il y a une pleine & entière communication, & qu'elles s'entr'entendent...»

L'homme, intelligence supérieure, a la faculté de se rendre compte des intelligences inférieures. Ses sensations les plus intimes, il peut les passer à l'alambic de la raison & les étudier jusque dans leur infinitésimale atténuation. Si l'enfant ne peut suivre les rouages compliqués dont la civilisation a armé l'homme, l'homme juge nettement des perceptions de l'enfant, de même que la nourrice comprend l'enfant qui ne comprend pas la nourrice.

L'animal, c'est l'enfant. Or Dupont de Nemours, faisant un pas de plus que Montaigne, voulait pénétrer les mystères du langage animal.

«Ce qui nous empêche, disait-il, de comprendre les raisonnements de la plupart des animaux est la peine que nous avons à nous mettre à leur place: peine qui tient aux préjugés par lesquels nous les avons avilis en même temps que nous exagérions notre importance.

«Mais quand nous avons acquis la conviction que les animaux qui nous sont inférieurs sont néanmoins des êtres intelligents, & que par cela même qu'ils n'ont à exercer leur intelligence que sur un moindre nombre d'idées & d'intérêts, ils y portent une attention plus durable, plus répétée, en sont plus fortement frappés, les repassent plus souvent dans leur mémoire; quand, revenant ensuite sur nous-mêmes, nous réfléchissons à ce qu'éprouverait notre intelligence avec des organes semblables, dans des circonstances pareilles, nous pouvons, d'après leurs sensations de la même nature que les nôtres & leurs conclusions conformes à notre logique, découvrir la chaîne de leurs pensées; nous pouvons reconnaître la suite de souvenirs, de notions, d'inductions, qui mène de leurs perceptions à leurs œuvres.»

Tout ceci est d'une extrême justesse. Aucun naturaliste, je crois, n'a mieux posé la question.

Dans notre manie de classement, d'étiquettes & de pancartes, on appellerait sans doute aujourd'hui l'idéologue:matérialisteouathée, car en 1868 c'est un crime considérable que d'apparenter de trop près l'homme & l'animal.

Dupont de Nemours parlait en observateur de l'école de Bonnet, de Saussure, d'Hubert de Genève. Et il est bon de dire ce que ces naturalistes entendent parobservations. Ce sont des séries de faits étudiés d'après nature, des années d'attention scrupuleuse, une existence de solitaire cénobite (car la science n'admet pas de partage), le détachement de toutes passions, des dossiers de notes, qui ne sont rien encore si un cerveau sainement équilibré ne préside à leur classement & ne commande la soumission aux capricieuses inductions.

Bronze égyptien, dessin de M. Prisse d'Avesnes.

Pas de métaphysique chez l'observateur. Des faits, un sens droit (chose peu commune), une méthode de groupement & des méditations dont plus tard profitera le public.

Poussant son système jusqu'à ses dernières limites, Dupont de Nemours disait:

«On me demandecomment on peut apprendre des langues d'animaux & parvenir à se former de leurs discours une idée qui en approche?

«Je répondrai que le premier pas pour y réussir est d'observer soigneusement les animaux, de remarquer que ceux qui profèrent des sons y attachent eux-mêmes & entre eux une signification, & que des cris originairement arrachés par des passions, puis recommencés en pareille circonstance, sont, par un mélange de la nature & de l'habitude, devenus l'expression constante des passions qui les ont fait naître.

«Lorsque l'on vit familièrement avec des animaux, pour peu que l'on soit susceptible d'attention, il est impossible de ne pas demeurer convaincu de cette vérité.

«Ces langues reconnues, comment les apprendre? Comme nous apprenons celles des peuples sauvages, ou même de toute nation étrangère dont nous n'avons pas le dictionnaire & dont nous ignorons la grammaire.—En écoutant le son, nous le gravons dans la mémoire, le reconnaissant lorsqu'il est répété, le discernant de ceux qui ont avec lui quelques rapports sans être exactement les mêmes, l'écrivant quand il est constaté, &, à l'occasion de chaque son, observant la chose avec laquelle il coïncide, le geste dont il est accompagné.

«Les animaux n'ont que très-peu de besoins & de passions. Ces besoins sont impérieux & ces passions vives. L'expression est donc assez marquée; mais les idées sont peu nombreuses & le dictionnaire court; la grammaire plus que simple;—très-peu de noms, environ le double d'adjectifs, le verbe presque toujours sous-entendu; des interjections qui, comme l'a très-bien prouvé M. de Tracy, sont en un seul mot des phrases entières: aucune autre partie du discours.

«En comparaison de cela, nous avons des langues très-riches, une multitude de manières d'exprimer les nuances de nos idées. Ce n'est donc pas nous qui devons être embarrassés pour traduire de l'animalen langue humaine.

«Ce qui est plus difficile à comprendre est que les animaux traduisent nos langues si abondantes dans la leur si pauvre. Ils le font cependant; sans cela, comment notre chien, notre cheval, nos oiseaux privés obéiraient-ils à notre voix?»

Une théorie si ingénieuse aboutit malheureusement à la traduction d'une chanson de rossignol, dont les adversaires de Dupont de Nemours purent se moquer trop facilement.

Marco Bettini[31]avait donné deux siècles auparavant une transcription du chant du rossignol.

Tiouou, tiouou, tiouou, tiouou, tiouou,Zpe tiou zquaQuorrror pipiTio, tio, tio, tio, tio,Quoutio, quoutio, quoutio, quoutio,Zquo, zquo, zquo, zquo,Zi, zi, zi, zi, zi, zis, zi, zi, zi,Quorrror tiou zqua pipiqui.

[31]Ruben,Hilarotragedia Sattiro pastorale, in-4º. Parme, 1614.

[31]Ruben,Hilarotragedia Sattiro pastorale, in-4º. Parme, 1614.

Ces onomatopées, Dupont de Nemours les traduisait ainsi, faisant parler «le rossignol pendant la couvaison.»

Dors, dors, dors, dors, dors, dors, ma douce amie,Amie, amie,Si belle & si chérie:Dors en aimant,Dors en couvant,Ma belle amie,Nos jolis enfants, &c.

Un faiseur de romances n'eût pas mieux trouvé; on railla la découverte avec raison.

A la suite de cette déconvenue, Dupont de Nemours se retira à la campagne & passa deux hivers dans les champs à recueillir des matériaux pour le Dictionnaire des Corbeaux. Ainsi il nota les mots;

Suivant le philosophe, ces vingt-cinq mots expriment:ici,là,droite,gauche,en avant,halte,pâture,garde à vous,homme armé,froid,chaud,partir«& une douzaine d'autres avis que les corbeaux ont à se donner selon leurs besoins.»

Chateaubriand, qui avait un vif amour pour les corbeaux, prêta quelque attention sans doute au nouveau dictionnaire dont l'idéologue essayait d'enrichir les sciences naturelles.

Lui aussi, l'homme de génie, se fût intéressé à la languechatque tenta plus d'une fois de noter Dupont de Nemours, qui accordait plus d'intelligence au chat qu'au chien.

«Les griffes, & le pouvoir qu'elles donnent au chat de monter sur les arbres, disait le naturaliste, sont pour lui une source d'expériences, d'idées, dont le chien est privé.»

Et il ajoutait:

«Le chat a en outre l'avantage d'une langue dans laquelle se trouvent les mêmes voyelles que prononce le chien, & de plus six consonnes: l'm, l'n, leg, l'h, lev& l'f. Il en résulte pour lui un plus grand nombre de mots.

«Ces deux causes, la meilleure organisation des pattes & la plus grande étendue du langageoral, sont ce qui donne au chat isolé plus de ruse & d'habileté dans son métier de chasseur que n'en a le chien isolé.»

Il ne nous reste rien de cette langue comparée du chien & du chat; les railleurs de profession peuvent sourire des affirmations de Dupont de Nemours qui négligea de s'adjoindre des philologues de génie allemands & anglais.

Le chat s'appelle en sanscrit:Mârdjara ou Vidala; sa parole est indiquéemandj,vid,bid.

Les Grecs appelaient le chatailouros(αιλουρος) & sa parolelaruggisein(λαρυγγιζειν).

Les Latins disaientfelis& n'ont point désigné sa parole.

Chez les Arabes on l'appelleAyelouCotth, sa parolenaoua.

Le cri du chat se traduit parmingchez les Chinois.

Les Allemands l'appellentKatze, & sa parolemiauen.

Les Anglais disentcat, & sa parole tomew(prononcezmiou).

Caricature japonaise.

A mon avis, ce sont les peuples occidentaux qui ont le mieux rendu par le son la parole du chat.

Naouaest un miaulement exclusivement oriental.

Lemingdes Chinois fait penser au son métallique du gong.

Je préfère, comme appartenant à une langue plus universelle, lemiaulerdes Français, lemiauenallemand & lemew(miou) des Anglais.

Et si trois esprits éminents de ces différentes nations, qui ont traduit par des onomatopées positives le langage de l'animal, pouvaient entrer en parfaite collaboration pour étudier le vocabulaire des chats, peut-être arriverait-on à réaliser les efforts de Dupont de Nemours, les vœux de l'abbé Galiani[32].


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