VII

Un jour, le morne esprit, le prophète sublimeQui rêvait à Patmos,Et lisait, frémissant, sur le mur de l'abîmeDe si lugubres mots,Dit à son aigle: «O monstre! il faut que tu m'emportes.Je veux voir Jéhovah.»L'aigle obéit. Des cieux ils franchirent les portes;Enfin, Jean arriva;Il vit l'endroit sans nom dont nul archange n'oseTraverser le milieu,Et ce lieu redoutable était plein d'ombre, à causeDe la grandeur de Dieu.Jersey, septembre 1855.

Un jour, le morne esprit, le prophète sublimeQui rêvait à Patmos,Et lisait, frémissant, sur le mur de l'abîmeDe si lugubres mots,Dit à son aigle: «O monstre! il faut que tu m'emportes.Je veux voir Jéhovah.»L'aigle obéit. Des cieux ils franchirent les portes;Enfin, Jean arriva;Il vit l'endroit sans nom dont nul archange n'oseTraverser le milieu,Et ce lieu redoutable était plein d'ombre, à causeDe la grandeur de Dieu.Jersey, septembre 1855.

Un jour, le morne esprit, le prophète sublime

Qui rêvait à Patmos,

Et lisait, frémissant, sur le mur de l'abîme

De si lugubres mots,

Dit à son aigle: «O monstre! il faut que tu m'emportes.

Je veux voir Jéhovah.»

L'aigle obéit. Des cieux ils franchirent les portes;

Enfin, Jean arriva;

Il vit l'endroit sans nom dont nul archange n'ose

Traverser le milieu,

Et ce lieu redoutable était plein d'ombre, à cause

De la grandeur de Dieu.

Jersey, septembre 1855.

Quoi donc! la vôtre aussi! la vôtre suit la mienne!O mère au coeur profond, mère, vous avez beauLaisser la porte ouverte afin qu'elle revienne,Cette pierre là-bas dans l'herbe est un tombeau!La mienne disparut dans les flots qui se mêlent;Alors, ce fut ton tour, Claire, et tu t'envolas.Est-ce donc que là-haut dans l'ombre elles s'appellent,Qu'elles s'en vont ainsi l'une après l'autre, hélas?Enfant qui rayonnais, qui chassais la tristesse,Que ta mère jadis berçait de sa chanson,Qui d'abord la charmas avec ta petitesseEt plus tard lui remplis de clarté l'horizon,Voilà donc que tu dors sous cette pierre grise!Voilà que tu n'es plus, ayant à peine été!L'astre attire le lys, et te voilà reprise,O vierge, par l'azur, cette virginité!Te voilà remontée au firmament sublime,Échappée aux grands cieux comme la grive aux bois,Et, flamme, aile, hymne, odeur, replongée à l'abîmeDes rayons, des amours, des parfums et des voix!Nous ne t'entendrons plus rire en notre nuit noire.Nous voyons seulement, comme pour nous bénir,Errer dans notre ciel et dans notre mémoireTa figure, nuage, et ton nom, souvenir!Pressentais-tu déjà ton sombre épithalame?Marchant sur notre monde à pas silencieux,De tous les idéals tu composais ton âme,Comme si tu faisais un bouquet pour les cieux!En te voyant si calme et toute lumineuse,Les coeurs les plus saignants ne haïssaient plus rien.Tu passais parmi nous comme Ruth la glaneuse,Et, comme Ruth l'épi, tu ramassais le bien.La nature, ô front pur, versait sur toi sa grâce,L'aurore sa candeur, et les champs leur bonté;Et nous retrouvions, nous sur qui la douleur passe,Toute cette douceur dans toute ta beauté!Chaste, elle paraissait ne pas être autre choseQue la forme qui sort des deux éblouissants,Et de tous les rosiers elle semblait la rose,Et de tous les amours elle semblait l'encens.Ceux qui n'ont pas connu cette charmante filleNe peuvent pas savoir ce qu'était ce regardTransparent comme l'eau qui s'égaye et qui brilleQuand l'étoile surgit sur l'océan hagard.Elle était simple, franche, humble, naïve et bonne;Chantant à demi-voix son chant d'illusion,Ayant je ne sais quoi dans toute sa personneDe vague et de lointain comme la vision.On sentait qu'elle avait peu de temps sur la terre,Qu'elle n'apparaissait que pour s'évanouir,Et qu'elle acceptait peu sa vie involontaire;Et la tombe semblait par moments l'éblouir.Elle a passé dans l'ombre où l'homme se résigne;Le vent sombre soufflait; elle a passé sans bruit,Belle, candide, ainsi qu'une plume de cygneQui reste blanche, même en traversant la nuit!Elle s'en est allée à l'aube qui se lève,Lueur dans le matin, vertu dans le ciel bleu,Bouche qui n'a connu que le baiser du rêve,Âme qui n'a dormi que dans le lit de Dieu!Nous voici maintenant en proie aux deuils sans bornes,Mère, à genoux tous deux sur des cercueils sacrés,Regardant à jamais dans les ténèbres mornesLa disparition des êtres adorés!Croire qu'ils resteraient! quel songe! Dieu les presse.Même quand leurs bras blancs sont autour de nos cous,Un vent du ciel profond fait frissonner sans cesseCes fantômes charmants que nous croyons à nous.Ils sont là, près de nous, jouant sur notre route;Ils ne dédaignent pas notre soleil obscur,Et derrière eux, et sans que leur candeur s'en doute,Leurs ailes font parfois de l'ombre sur le mur.Ils viennent sous nos toits; avec nous ils demeurent;Nous leur disons: Ma fille! ou: Mon fils! ils sont doux,Riants, joyeux, nous font une caresse, et meurent.--O mère, ce sont là les anges, voyez-vous!C'est une volonté du sort, pour nous sévèreQu'ils rentrent vite au ciel resté pour eux ouvert;Et qu'avant d'avoir mis leur lèvre à notre verre,Avant d'avoir rien fait et d'avoir rien souffert,Ils partent radieux; et qu'ignorant l'envie,L'erreur, l'orgueil, le mal, la haine, la douleur,Tous ces êtres bénis s'envolent de la vieA l'âge où la prunelle innocente est en fleur!Nous qui sommes démons ou qui sommes apôtres,Nous devons travailler, attendre, préparer;Pensifs, nous expions pour nous-même ou pour d'autres;Notre chair doit saigner, nos yeux doivent pleurer.Eux, ils sont l'air qui fuit, l'oiseau qui ne se poseQu'un instant, le soupir qui vole, avril vermeilQui brille et passe; ils sont le parfum de la roseQui va rejoindre, aux cieux le rayon du soleil!Ils ont ce grand dégoût mystérieux de l'âmePour notre chair coupable et pour notre destin;Ils ont, êtres rêveurs qu'un autre azur réclame,Je ne sais quelle soif de mourir le matin!Ils sont l'étoile d'or se couchant dans l'aurore,Mourant pour nous, naissant pour l'autre firmament;Car la mort, quand un astre en son sein vient éclore,Continue, au delà, l'épanouissement!Oui, mère, ce sont là les élus du mystère,Les envoyés divins, les ailés, les vainqueurs,A qui Dieu n'a permis que d'effleurer la terrePour faire un peu de joie à quelques pauvres coeurs.Comme l'ange à Jacob, comme Jésus à Pierre,Ils viennent jusqu'à nous qui loin d'eux étouffons,Beaux, purs, et chacun d'eux portant sous sa paupièreLa sereine clarté des paradis profonds.Puis, quand ils ont, pieux, baisé toutes les plaies,Pansé notre douleur, azuré nos raisons,Et fait luire un moment l'aube à travers nos claies,Et chanté la chanson du ciel dans nos maisons,Ils retournent là-haut parler à Dieu des hommes,Et, pour lui faire voir quel est notre chemin,Tout ce que nous souffrons et tout ce que nous sommes,S'en vont avec un peu de terre dans la main.Ils s'en vont; c'est tantôt l'éclair qui les emporte,Tantôt un mal plus fort que nos soins superflus.Alors, nous, pâles, froids, l'oeil fixé sur la porte,Nous ne savons plus rien, sinon qu'ils ne sont plus.Nous disons:--A quoi bon l'âtre sans étincelles?A quoi bon la maison où ne sont plus leurs pas?A quoi bon la ramée où ne sont plus les ailes:Qui donc attendons-nous s'ils ne reviendront pas?--Ils sont partis, pareils au bruit qui sort des lyres.Et nous restons là, seuls, près du gouffre où tout fuit,Tristes; et la lueur de leurs charmants souriresParfois nous apparaît vaguement dans la nuit.Car ils sont revenus, et c'est là le mystère;Nous entendons quelqu'un flotter, un souffle errer,Des robes effleurer notre seuil solitaire,Et cela fait alors que nous pouvons pleurer.Nous sentons frissonner leurs cheveux dans notre ombre;Nous sentons, lorsqu'ayant la lassitude en nous,Nous nous levons après quelque prière sombre,Leurs blanches mains toucher doucement nos genoux.Ils nous disent tout bas de leur voix la plus tendre:«Mon père! encore un peu! ma mère! encore un jour!M'entends-tu? Je suis là, je reste pour t'attendreSur l'échelon d'en bas de l'échelle d'amour.«Je t'attends pour pouvoir nous en aller ensemble.Cette vie est amère, et tu vas en sortir.Pauvre coeur, ne crains rien, Dieu vit! la mort rassemble.Tu redeviendras ange ayant été martyr.»Oh! quand donc viendrez-vous? vous retrouver, c'est naître.Quand verrons-nous, ainsi qu'un idéal flambeau,La douce étoile mort, rayonnante, apparaîtreA ce noir horizon qu'on nomme le tombeau?Quand nous en irons-nous où vous êtes, colombes!Où sont les enfants morts et les printemps enfuis,Et tous les chers amours dont nous sommes les tombes,Et toutes les clartés dont nous sommes les nuits?Vers ce grand ciel clément où sont tous les dictames,Les aimés, les absents, les êtres purs et doux,Les baisers des esprits et les regards des âmes,Quand nous en irons-nous? quand nous en irons-nous?Quand nous en irons-nous où sont l'aube et la foudre?Quand verrons-nous, déjà libres, hommes encor,Notre chair ténébreuse en rayons se dissoudre,Et nos pieds faits de nuit éclore en ailes d'or?Quand nous enfuirons-nous dans la joie infinieOù les hymnes vivants sont des anges voilés,Où l'on voit, à travers l'azur de l'harmonie,La strophe bleue errer sur les luths étoilés?Quand viendrez-vous chercher notre humble coeur qui sombre,Quand nous reprendrez-vous à ce monde charnel,Pour nous bercer ensemble aux profondeurs de l'ombre,Sous l'éblouissement du regard éternel?Décembre 1846.

Quoi donc! la vôtre aussi! la vôtre suit la mienne!O mère au coeur profond, mère, vous avez beauLaisser la porte ouverte afin qu'elle revienne,Cette pierre là-bas dans l'herbe est un tombeau!La mienne disparut dans les flots qui se mêlent;Alors, ce fut ton tour, Claire, et tu t'envolas.Est-ce donc que là-haut dans l'ombre elles s'appellent,Qu'elles s'en vont ainsi l'une après l'autre, hélas?Enfant qui rayonnais, qui chassais la tristesse,Que ta mère jadis berçait de sa chanson,Qui d'abord la charmas avec ta petitesseEt plus tard lui remplis de clarté l'horizon,Voilà donc que tu dors sous cette pierre grise!Voilà que tu n'es plus, ayant à peine été!L'astre attire le lys, et te voilà reprise,O vierge, par l'azur, cette virginité!Te voilà remontée au firmament sublime,Échappée aux grands cieux comme la grive aux bois,Et, flamme, aile, hymne, odeur, replongée à l'abîmeDes rayons, des amours, des parfums et des voix!Nous ne t'entendrons plus rire en notre nuit noire.Nous voyons seulement, comme pour nous bénir,Errer dans notre ciel et dans notre mémoireTa figure, nuage, et ton nom, souvenir!Pressentais-tu déjà ton sombre épithalame?Marchant sur notre monde à pas silencieux,De tous les idéals tu composais ton âme,Comme si tu faisais un bouquet pour les cieux!En te voyant si calme et toute lumineuse,Les coeurs les plus saignants ne haïssaient plus rien.Tu passais parmi nous comme Ruth la glaneuse,Et, comme Ruth l'épi, tu ramassais le bien.La nature, ô front pur, versait sur toi sa grâce,L'aurore sa candeur, et les champs leur bonté;Et nous retrouvions, nous sur qui la douleur passe,Toute cette douceur dans toute ta beauté!Chaste, elle paraissait ne pas être autre choseQue la forme qui sort des deux éblouissants,Et de tous les rosiers elle semblait la rose,Et de tous les amours elle semblait l'encens.Ceux qui n'ont pas connu cette charmante filleNe peuvent pas savoir ce qu'était ce regardTransparent comme l'eau qui s'égaye et qui brilleQuand l'étoile surgit sur l'océan hagard.Elle était simple, franche, humble, naïve et bonne;Chantant à demi-voix son chant d'illusion,Ayant je ne sais quoi dans toute sa personneDe vague et de lointain comme la vision.On sentait qu'elle avait peu de temps sur la terre,Qu'elle n'apparaissait que pour s'évanouir,Et qu'elle acceptait peu sa vie involontaire;Et la tombe semblait par moments l'éblouir.Elle a passé dans l'ombre où l'homme se résigne;Le vent sombre soufflait; elle a passé sans bruit,Belle, candide, ainsi qu'une plume de cygneQui reste blanche, même en traversant la nuit!Elle s'en est allée à l'aube qui se lève,Lueur dans le matin, vertu dans le ciel bleu,Bouche qui n'a connu que le baiser du rêve,Âme qui n'a dormi que dans le lit de Dieu!Nous voici maintenant en proie aux deuils sans bornes,Mère, à genoux tous deux sur des cercueils sacrés,Regardant à jamais dans les ténèbres mornesLa disparition des êtres adorés!Croire qu'ils resteraient! quel songe! Dieu les presse.Même quand leurs bras blancs sont autour de nos cous,Un vent du ciel profond fait frissonner sans cesseCes fantômes charmants que nous croyons à nous.Ils sont là, près de nous, jouant sur notre route;Ils ne dédaignent pas notre soleil obscur,Et derrière eux, et sans que leur candeur s'en doute,Leurs ailes font parfois de l'ombre sur le mur.Ils viennent sous nos toits; avec nous ils demeurent;Nous leur disons: Ma fille! ou: Mon fils! ils sont doux,Riants, joyeux, nous font une caresse, et meurent.--O mère, ce sont là les anges, voyez-vous!C'est une volonté du sort, pour nous sévèreQu'ils rentrent vite au ciel resté pour eux ouvert;Et qu'avant d'avoir mis leur lèvre à notre verre,Avant d'avoir rien fait et d'avoir rien souffert,Ils partent radieux; et qu'ignorant l'envie,L'erreur, l'orgueil, le mal, la haine, la douleur,Tous ces êtres bénis s'envolent de la vieA l'âge où la prunelle innocente est en fleur!Nous qui sommes démons ou qui sommes apôtres,Nous devons travailler, attendre, préparer;Pensifs, nous expions pour nous-même ou pour d'autres;Notre chair doit saigner, nos yeux doivent pleurer.Eux, ils sont l'air qui fuit, l'oiseau qui ne se poseQu'un instant, le soupir qui vole, avril vermeilQui brille et passe; ils sont le parfum de la roseQui va rejoindre, aux cieux le rayon du soleil!Ils ont ce grand dégoût mystérieux de l'âmePour notre chair coupable et pour notre destin;Ils ont, êtres rêveurs qu'un autre azur réclame,Je ne sais quelle soif de mourir le matin!Ils sont l'étoile d'or se couchant dans l'aurore,Mourant pour nous, naissant pour l'autre firmament;Car la mort, quand un astre en son sein vient éclore,Continue, au delà, l'épanouissement!Oui, mère, ce sont là les élus du mystère,Les envoyés divins, les ailés, les vainqueurs,A qui Dieu n'a permis que d'effleurer la terrePour faire un peu de joie à quelques pauvres coeurs.Comme l'ange à Jacob, comme Jésus à Pierre,Ils viennent jusqu'à nous qui loin d'eux étouffons,Beaux, purs, et chacun d'eux portant sous sa paupièreLa sereine clarté des paradis profonds.Puis, quand ils ont, pieux, baisé toutes les plaies,Pansé notre douleur, azuré nos raisons,Et fait luire un moment l'aube à travers nos claies,Et chanté la chanson du ciel dans nos maisons,Ils retournent là-haut parler à Dieu des hommes,Et, pour lui faire voir quel est notre chemin,Tout ce que nous souffrons et tout ce que nous sommes,S'en vont avec un peu de terre dans la main.Ils s'en vont; c'est tantôt l'éclair qui les emporte,Tantôt un mal plus fort que nos soins superflus.Alors, nous, pâles, froids, l'oeil fixé sur la porte,Nous ne savons plus rien, sinon qu'ils ne sont plus.Nous disons:--A quoi bon l'âtre sans étincelles?A quoi bon la maison où ne sont plus leurs pas?A quoi bon la ramée où ne sont plus les ailes:Qui donc attendons-nous s'ils ne reviendront pas?--Ils sont partis, pareils au bruit qui sort des lyres.Et nous restons là, seuls, près du gouffre où tout fuit,Tristes; et la lueur de leurs charmants souriresParfois nous apparaît vaguement dans la nuit.Car ils sont revenus, et c'est là le mystère;Nous entendons quelqu'un flotter, un souffle errer,Des robes effleurer notre seuil solitaire,Et cela fait alors que nous pouvons pleurer.Nous sentons frissonner leurs cheveux dans notre ombre;Nous sentons, lorsqu'ayant la lassitude en nous,Nous nous levons après quelque prière sombre,Leurs blanches mains toucher doucement nos genoux.Ils nous disent tout bas de leur voix la plus tendre:«Mon père! encore un peu! ma mère! encore un jour!M'entends-tu? Je suis là, je reste pour t'attendreSur l'échelon d'en bas de l'échelle d'amour.«Je t'attends pour pouvoir nous en aller ensemble.Cette vie est amère, et tu vas en sortir.Pauvre coeur, ne crains rien, Dieu vit! la mort rassemble.Tu redeviendras ange ayant été martyr.»Oh! quand donc viendrez-vous? vous retrouver, c'est naître.Quand verrons-nous, ainsi qu'un idéal flambeau,La douce étoile mort, rayonnante, apparaîtreA ce noir horizon qu'on nomme le tombeau?Quand nous en irons-nous où vous êtes, colombes!Où sont les enfants morts et les printemps enfuis,Et tous les chers amours dont nous sommes les tombes,Et toutes les clartés dont nous sommes les nuits?Vers ce grand ciel clément où sont tous les dictames,Les aimés, les absents, les êtres purs et doux,Les baisers des esprits et les regards des âmes,Quand nous en irons-nous? quand nous en irons-nous?Quand nous en irons-nous où sont l'aube et la foudre?Quand verrons-nous, déjà libres, hommes encor,Notre chair ténébreuse en rayons se dissoudre,Et nos pieds faits de nuit éclore en ailes d'or?Quand nous enfuirons-nous dans la joie infinieOù les hymnes vivants sont des anges voilés,Où l'on voit, à travers l'azur de l'harmonie,La strophe bleue errer sur les luths étoilés?Quand viendrez-vous chercher notre humble coeur qui sombre,Quand nous reprendrez-vous à ce monde charnel,Pour nous bercer ensemble aux profondeurs de l'ombre,Sous l'éblouissement du regard éternel?Décembre 1846.

Quoi donc! la vôtre aussi! la vôtre suit la mienne!

O mère au coeur profond, mère, vous avez beau

Laisser la porte ouverte afin qu'elle revienne,

Cette pierre là-bas dans l'herbe est un tombeau!

La mienne disparut dans les flots qui se mêlent;

Alors, ce fut ton tour, Claire, et tu t'envolas.

Est-ce donc que là-haut dans l'ombre elles s'appellent,

Qu'elles s'en vont ainsi l'une après l'autre, hélas?

Enfant qui rayonnais, qui chassais la tristesse,

Que ta mère jadis berçait de sa chanson,

Qui d'abord la charmas avec ta petitesse

Et plus tard lui remplis de clarté l'horizon,

Voilà donc que tu dors sous cette pierre grise!

Voilà que tu n'es plus, ayant à peine été!

L'astre attire le lys, et te voilà reprise,

O vierge, par l'azur, cette virginité!

Te voilà remontée au firmament sublime,

Échappée aux grands cieux comme la grive aux bois,

Et, flamme, aile, hymne, odeur, replongée à l'abîme

Des rayons, des amours, des parfums et des voix!

Nous ne t'entendrons plus rire en notre nuit noire.

Nous voyons seulement, comme pour nous bénir,

Errer dans notre ciel et dans notre mémoire

Ta figure, nuage, et ton nom, souvenir!

Pressentais-tu déjà ton sombre épithalame?

Marchant sur notre monde à pas silencieux,

De tous les idéals tu composais ton âme,

Comme si tu faisais un bouquet pour les cieux!

En te voyant si calme et toute lumineuse,

Les coeurs les plus saignants ne haïssaient plus rien.

Tu passais parmi nous comme Ruth la glaneuse,

Et, comme Ruth l'épi, tu ramassais le bien.

La nature, ô front pur, versait sur toi sa grâce,

L'aurore sa candeur, et les champs leur bonté;

Et nous retrouvions, nous sur qui la douleur passe,

Toute cette douceur dans toute ta beauté!

Chaste, elle paraissait ne pas être autre chose

Que la forme qui sort des deux éblouissants,

Et de tous les rosiers elle semblait la rose,

Et de tous les amours elle semblait l'encens.

Ceux qui n'ont pas connu cette charmante fille

Ne peuvent pas savoir ce qu'était ce regard

Transparent comme l'eau qui s'égaye et qui brille

Quand l'étoile surgit sur l'océan hagard.

Elle était simple, franche, humble, naïve et bonne;

Chantant à demi-voix son chant d'illusion,

Ayant je ne sais quoi dans toute sa personne

De vague et de lointain comme la vision.

On sentait qu'elle avait peu de temps sur la terre,

Qu'elle n'apparaissait que pour s'évanouir,

Et qu'elle acceptait peu sa vie involontaire;

Et la tombe semblait par moments l'éblouir.

Elle a passé dans l'ombre où l'homme se résigne;

Le vent sombre soufflait; elle a passé sans bruit,

Belle, candide, ainsi qu'une plume de cygne

Qui reste blanche, même en traversant la nuit!

Elle s'en est allée à l'aube qui se lève,

Lueur dans le matin, vertu dans le ciel bleu,

Bouche qui n'a connu que le baiser du rêve,

Âme qui n'a dormi que dans le lit de Dieu!

Nous voici maintenant en proie aux deuils sans bornes,

Mère, à genoux tous deux sur des cercueils sacrés,

Regardant à jamais dans les ténèbres mornes

La disparition des êtres adorés!

Croire qu'ils resteraient! quel songe! Dieu les presse.

Même quand leurs bras blancs sont autour de nos cous,

Un vent du ciel profond fait frissonner sans cesse

Ces fantômes charmants que nous croyons à nous.

Ils sont là, près de nous, jouant sur notre route;

Ils ne dédaignent pas notre soleil obscur,

Et derrière eux, et sans que leur candeur s'en doute,

Leurs ailes font parfois de l'ombre sur le mur.

Ils viennent sous nos toits; avec nous ils demeurent;

Nous leur disons: Ma fille! ou: Mon fils! ils sont doux,

Riants, joyeux, nous font une caresse, et meurent.--

O mère, ce sont là les anges, voyez-vous!

C'est une volonté du sort, pour nous sévère

Qu'ils rentrent vite au ciel resté pour eux ouvert;

Et qu'avant d'avoir mis leur lèvre à notre verre,

Avant d'avoir rien fait et d'avoir rien souffert,

Ils partent radieux; et qu'ignorant l'envie,

L'erreur, l'orgueil, le mal, la haine, la douleur,

Tous ces êtres bénis s'envolent de la vie

A l'âge où la prunelle innocente est en fleur!

Nous qui sommes démons ou qui sommes apôtres,

Nous devons travailler, attendre, préparer;

Pensifs, nous expions pour nous-même ou pour d'autres;

Notre chair doit saigner, nos yeux doivent pleurer.

Eux, ils sont l'air qui fuit, l'oiseau qui ne se pose

Qu'un instant, le soupir qui vole, avril vermeil

Qui brille et passe; ils sont le parfum de la rose

Qui va rejoindre, aux cieux le rayon du soleil!

Ils ont ce grand dégoût mystérieux de l'âme

Pour notre chair coupable et pour notre destin;

Ils ont, êtres rêveurs qu'un autre azur réclame,

Je ne sais quelle soif de mourir le matin!

Ils sont l'étoile d'or se couchant dans l'aurore,

Mourant pour nous, naissant pour l'autre firmament;

Car la mort, quand un astre en son sein vient éclore,

Continue, au delà, l'épanouissement!

Oui, mère, ce sont là les élus du mystère,

Les envoyés divins, les ailés, les vainqueurs,

A qui Dieu n'a permis que d'effleurer la terre

Pour faire un peu de joie à quelques pauvres coeurs.

Comme l'ange à Jacob, comme Jésus à Pierre,

Ils viennent jusqu'à nous qui loin d'eux étouffons,

Beaux, purs, et chacun d'eux portant sous sa paupière

La sereine clarté des paradis profonds.

Puis, quand ils ont, pieux, baisé toutes les plaies,

Pansé notre douleur, azuré nos raisons,

Et fait luire un moment l'aube à travers nos claies,

Et chanté la chanson du ciel dans nos maisons,

Ils retournent là-haut parler à Dieu des hommes,

Et, pour lui faire voir quel est notre chemin,

Tout ce que nous souffrons et tout ce que nous sommes,

S'en vont avec un peu de terre dans la main.

Ils s'en vont; c'est tantôt l'éclair qui les emporte,

Tantôt un mal plus fort que nos soins superflus.

Alors, nous, pâles, froids, l'oeil fixé sur la porte,

Nous ne savons plus rien, sinon qu'ils ne sont plus.

Nous disons:--A quoi bon l'âtre sans étincelles?

A quoi bon la maison où ne sont plus leurs pas?

A quoi bon la ramée où ne sont plus les ailes:

Qui donc attendons-nous s'ils ne reviendront pas?--

Ils sont partis, pareils au bruit qui sort des lyres.

Et nous restons là, seuls, près du gouffre où tout fuit,

Tristes; et la lueur de leurs charmants sourires

Parfois nous apparaît vaguement dans la nuit.

Car ils sont revenus, et c'est là le mystère;

Nous entendons quelqu'un flotter, un souffle errer,

Des robes effleurer notre seuil solitaire,

Et cela fait alors que nous pouvons pleurer.

Nous sentons frissonner leurs cheveux dans notre ombre;

Nous sentons, lorsqu'ayant la lassitude en nous,

Nous nous levons après quelque prière sombre,

Leurs blanches mains toucher doucement nos genoux.

Ils nous disent tout bas de leur voix la plus tendre:

«Mon père! encore un peu! ma mère! encore un jour!

M'entends-tu? Je suis là, je reste pour t'attendre

Sur l'échelon d'en bas de l'échelle d'amour.

«Je t'attends pour pouvoir nous en aller ensemble.

Cette vie est amère, et tu vas en sortir.

Pauvre coeur, ne crains rien, Dieu vit! la mort rassemble.

Tu redeviendras ange ayant été martyr.»

Oh! quand donc viendrez-vous? vous retrouver, c'est naître.

Quand verrons-nous, ainsi qu'un idéal flambeau,

La douce étoile mort, rayonnante, apparaître

A ce noir horizon qu'on nomme le tombeau?

Quand nous en irons-nous où vous êtes, colombes!

Où sont les enfants morts et les printemps enfuis,

Et tous les chers amours dont nous sommes les tombes,

Et toutes les clartés dont nous sommes les nuits?

Vers ce grand ciel clément où sont tous les dictames,

Les aimés, les absents, les êtres purs et doux,

Les baisers des esprits et les regards des âmes,

Quand nous en irons-nous? quand nous en irons-nous?

Quand nous en irons-nous où sont l'aube et la foudre?

Quand verrons-nous, déjà libres, hommes encor,

Notre chair ténébreuse en rayons se dissoudre,

Et nos pieds faits de nuit éclore en ailes d'or?

Quand nous enfuirons-nous dans la joie infinie

Où les hymnes vivants sont des anges voilés,

Où l'on voit, à travers l'azur de l'harmonie,

La strophe bleue errer sur les luths étoilés?

Quand viendrez-vous chercher notre humble coeur qui sombre,

Quand nous reprendrez-vous à ce monde charnel,

Pour nous bercer ensemble aux profondeurs de l'ombre,

Sous l'éblouissement du regard éternel?

Décembre 1846.

I

Les étoiles, points d'or, percent les branches noires;Le flot huileux et lourd décompose ses moiresSur l'océan blêmi;Les nuages ont l'air d'oiseaux prenant la fuite;Par moments le vent parle, et dit des mots sans suite,Comme un homme endormi.Tout s'en va. La nature est l'urne mal fermée.La tempête est écume et la flamme est fumée.Rien n'est hors du moment,L'homme n'a rien qu'il prenne, et qu'il tienne, et qu'il garde.Il tombe heure par heure, et, ruine, il regardeLe monde, écroulement.L'astre est-il le point fixe en ce mouvant problème?Ce ciel que nous voyons fut-il toujours le même?Le sera-t-il toujours?L'homme a-t-il sur son front des clartés éternelles?Et verra-t-il toujours les mêmes sentinellesMonter aux mêmes tours?IINuits, serez-vous pour nous toujours ce que vous êtes?Pour toute vision, aurons-nous sur nos têtesToujours les mêmes cieux?Dis, larve Aldebaran, réponds, spectre Saturne,Ne verrons-nous jamais sur le masque nocturneS'ouvrir de nouveaux yeux?Ne verrons-nous jamais briller de nouveaux astres?Et des cintres nouveaux, et de nouveaux pilastresLuire à notre oeil mortel,Dans cette cathédrale aux formidables porchesDont le septentrion éclaire avec sept torches,L'effrayant maître-autel?A-t-il cessé, le vent qui fit naître ces roses,Sirius, Orion, toi, Vénus, qui reposesNotre oeil dans le péril?Ne verrons-nous jamais sous ces grandes haleinesD'autres fleurs de lumière éclore dans les plainesDe l'éternel avril?Savons-nous où le monde en est de son mystère?Qui nous dit, à nous, joncs du marais, vers de terreDont la bave reluit,A nous qui n'avons pas nous-mêmes notre preuve,Que Dieu ne va pas mettre une tiare neuveSur le front de la nuit?IIIDieu n'a-t-il plus de flamme à ses lèvres profondes?N'en fait-il plus jaillir des tourbillons de mondes?Parlez, Nord et Midi!N'emplit-il plus de lui sa création sainte?Et ne souffle-t-il plus que d'une bouche éteinteSur l'être refroidi?Quand les comètes vont et viennent, formidables,Apportant la lueur des gouffres insondables,A nos fronts soucieux,Brûlant, volant, peut-être âmes, peut-être mondes,Savons-nous ce que font toutes ces vagabondesQui courent dans nos cieux?Qui donc a vu la source et connaît l'origine?Qui donc, ayant sondé l'abîme, s'imagineEn être mage et roi?Ah! fantômes humains, courbés sous les désastres!Qui donc a dit:--C'est bien, Éternel. Assez d'astres.N'en fais plus. Calme-toi!--L'effet séditieux limiterait la cause?Quelle bouche ici-bas peut dire à quelque chose:Tu n'iras pas plus loin?Sous l'élargissement sans fin, la borne plie;La création vit, croît et se multiplie;L'homme n'est qu'un témoin.L'homme n'est qu'un témoin frémissant d'épouvante.Les firmaments sont pleins de la sève vivanteComme les animaux.L'arbre prodigieux croise, agrandit, transforme,Et mêle aux cieux profonds, comme une gerbe énorme,Ses ténébreux rameaux.Car la création est devant, Dieu derrière.L'homme, du côté noir de l'obscure barrière,Vit, rôdeur curieux;Il suffit que son front se lève pour qu'il voieA travers la sinistre et morne claire-voieCet oeil mystérieux.IVDonc ne nous disons pas:--Nous avons nos étoiles.--Des flottes de soleils peut-être à pleines voilesViennent en ce moment;Peut-être que demain le Créateur terrible,Refaisant notre nuit, va contre un autre cribleChanger le firmament.Qui sait? que savons-nous? sur notre horizon sombre,Que la création impénétrable encombreDe ses taillis sacrés,Muraille obscure où vient battre le flot de l'être,Peut-être allons-nous voir brusquement apparaîtreDes astres effarés;Des astres éperdus arrivant des abîmes,Venant des profondeurs ou descendant des cimes,Et, sous nos noirs arceaux,Entrant en foule, épars, ardents, pareils au rêve,Comme dans un grand vent s'abat sur une grèveUne troupe d'oiseaux;Surgissant, clairs flambeaux, feux purs, rouges fournaises,Aigrettes de rubis ou tourbillons de braises,Sur nos bords, sur nos monts,Et nous pétrifiant de leurs aspects étranges,Car dans le gouffre énorme il est des mondes angesEt des soleils démons!Peut-être en ce moment, du fond des nuits funèbres,Montant vers nous, gonflant ses vagues de ténèbresEt ses flots de rayons,Le muet Infini, sombre mer ignorée,Roule vers notre ciel une grande maréeDe constellations!Marine-Terrace, avril 1854.

Les étoiles, points d'or, percent les branches noires;Le flot huileux et lourd décompose ses moiresSur l'océan blêmi;Les nuages ont l'air d'oiseaux prenant la fuite;Par moments le vent parle, et dit des mots sans suite,Comme un homme endormi.Tout s'en va. La nature est l'urne mal fermée.La tempête est écume et la flamme est fumée.Rien n'est hors du moment,L'homme n'a rien qu'il prenne, et qu'il tienne, et qu'il garde.Il tombe heure par heure, et, ruine, il regardeLe monde, écroulement.L'astre est-il le point fixe en ce mouvant problème?Ce ciel que nous voyons fut-il toujours le même?Le sera-t-il toujours?L'homme a-t-il sur son front des clartés éternelles?Et verra-t-il toujours les mêmes sentinellesMonter aux mêmes tours?IINuits, serez-vous pour nous toujours ce que vous êtes?Pour toute vision, aurons-nous sur nos têtesToujours les mêmes cieux?Dis, larve Aldebaran, réponds, spectre Saturne,Ne verrons-nous jamais sur le masque nocturneS'ouvrir de nouveaux yeux?Ne verrons-nous jamais briller de nouveaux astres?Et des cintres nouveaux, et de nouveaux pilastresLuire à notre oeil mortel,Dans cette cathédrale aux formidables porchesDont le septentrion éclaire avec sept torches,L'effrayant maître-autel?A-t-il cessé, le vent qui fit naître ces roses,Sirius, Orion, toi, Vénus, qui reposesNotre oeil dans le péril?Ne verrons-nous jamais sous ces grandes haleinesD'autres fleurs de lumière éclore dans les plainesDe l'éternel avril?Savons-nous où le monde en est de son mystère?Qui nous dit, à nous, joncs du marais, vers de terreDont la bave reluit,A nous qui n'avons pas nous-mêmes notre preuve,Que Dieu ne va pas mettre une tiare neuveSur le front de la nuit?IIIDieu n'a-t-il plus de flamme à ses lèvres profondes?N'en fait-il plus jaillir des tourbillons de mondes?Parlez, Nord et Midi!N'emplit-il plus de lui sa création sainte?Et ne souffle-t-il plus que d'une bouche éteinteSur l'être refroidi?Quand les comètes vont et viennent, formidables,Apportant la lueur des gouffres insondables,A nos fronts soucieux,Brûlant, volant, peut-être âmes, peut-être mondes,Savons-nous ce que font toutes ces vagabondesQui courent dans nos cieux?Qui donc a vu la source et connaît l'origine?Qui donc, ayant sondé l'abîme, s'imagineEn être mage et roi?Ah! fantômes humains, courbés sous les désastres!Qui donc a dit:--C'est bien, Éternel. Assez d'astres.N'en fais plus. Calme-toi!--L'effet séditieux limiterait la cause?Quelle bouche ici-bas peut dire à quelque chose:Tu n'iras pas plus loin?Sous l'élargissement sans fin, la borne plie;La création vit, croît et se multiplie;L'homme n'est qu'un témoin.L'homme n'est qu'un témoin frémissant d'épouvante.Les firmaments sont pleins de la sève vivanteComme les animaux.L'arbre prodigieux croise, agrandit, transforme,Et mêle aux cieux profonds, comme une gerbe énorme,Ses ténébreux rameaux.Car la création est devant, Dieu derrière.L'homme, du côté noir de l'obscure barrière,Vit, rôdeur curieux;Il suffit que son front se lève pour qu'il voieA travers la sinistre et morne claire-voieCet oeil mystérieux.IVDonc ne nous disons pas:--Nous avons nos étoiles.--Des flottes de soleils peut-être à pleines voilesViennent en ce moment;Peut-être que demain le Créateur terrible,Refaisant notre nuit, va contre un autre cribleChanger le firmament.Qui sait? que savons-nous? sur notre horizon sombre,Que la création impénétrable encombreDe ses taillis sacrés,Muraille obscure où vient battre le flot de l'être,Peut-être allons-nous voir brusquement apparaîtreDes astres effarés;Des astres éperdus arrivant des abîmes,Venant des profondeurs ou descendant des cimes,Et, sous nos noirs arceaux,Entrant en foule, épars, ardents, pareils au rêve,Comme dans un grand vent s'abat sur une grèveUne troupe d'oiseaux;Surgissant, clairs flambeaux, feux purs, rouges fournaises,Aigrettes de rubis ou tourbillons de braises,Sur nos bords, sur nos monts,Et nous pétrifiant de leurs aspects étranges,Car dans le gouffre énorme il est des mondes angesEt des soleils démons!Peut-être en ce moment, du fond des nuits funèbres,Montant vers nous, gonflant ses vagues de ténèbresEt ses flots de rayons,Le muet Infini, sombre mer ignorée,Roule vers notre ciel une grande maréeDe constellations!Marine-Terrace, avril 1854.

Les étoiles, points d'or, percent les branches noires;

Le flot huileux et lourd décompose ses moires

Sur l'océan blêmi;

Les nuages ont l'air d'oiseaux prenant la fuite;

Par moments le vent parle, et dit des mots sans suite,

Comme un homme endormi.

Tout s'en va. La nature est l'urne mal fermée.

La tempête est écume et la flamme est fumée.

Rien n'est hors du moment,

L'homme n'a rien qu'il prenne, et qu'il tienne, et qu'il garde.

Il tombe heure par heure, et, ruine, il regarde

Le monde, écroulement.

L'astre est-il le point fixe en ce mouvant problème?

Ce ciel que nous voyons fut-il toujours le même?

Le sera-t-il toujours?

L'homme a-t-il sur son front des clartés éternelles?

Et verra-t-il toujours les mêmes sentinelles

Monter aux mêmes tours?

II

Nuits, serez-vous pour nous toujours ce que vous êtes?

Pour toute vision, aurons-nous sur nos têtes

Toujours les mêmes cieux?

Dis, larve Aldebaran, réponds, spectre Saturne,

Ne verrons-nous jamais sur le masque nocturne

S'ouvrir de nouveaux yeux?

Ne verrons-nous jamais briller de nouveaux astres?

Et des cintres nouveaux, et de nouveaux pilastres

Luire à notre oeil mortel,

Dans cette cathédrale aux formidables porches

Dont le septentrion éclaire avec sept torches,

L'effrayant maître-autel?

A-t-il cessé, le vent qui fit naître ces roses,

Sirius, Orion, toi, Vénus, qui reposes

Notre oeil dans le péril?

Ne verrons-nous jamais sous ces grandes haleines

D'autres fleurs de lumière éclore dans les plaines

De l'éternel avril?

Savons-nous où le monde en est de son mystère?

Qui nous dit, à nous, joncs du marais, vers de terre

Dont la bave reluit,

A nous qui n'avons pas nous-mêmes notre preuve,

Que Dieu ne va pas mettre une tiare neuve

Sur le front de la nuit?

III

Dieu n'a-t-il plus de flamme à ses lèvres profondes?

N'en fait-il plus jaillir des tourbillons de mondes?

Parlez, Nord et Midi!

N'emplit-il plus de lui sa création sainte?

Et ne souffle-t-il plus que d'une bouche éteinte

Sur l'être refroidi?

Quand les comètes vont et viennent, formidables,

Apportant la lueur des gouffres insondables,

A nos fronts soucieux,

Brûlant, volant, peut-être âmes, peut-être mondes,

Savons-nous ce que font toutes ces vagabondes

Qui courent dans nos cieux?

Qui donc a vu la source et connaît l'origine?

Qui donc, ayant sondé l'abîme, s'imagine

En être mage et roi?

Ah! fantômes humains, courbés sous les désastres!

Qui donc a dit:--C'est bien, Éternel. Assez d'astres.

N'en fais plus. Calme-toi!--

L'effet séditieux limiterait la cause?

Quelle bouche ici-bas peut dire à quelque chose:

Tu n'iras pas plus loin?

Sous l'élargissement sans fin, la borne plie;

La création vit, croît et se multiplie;

L'homme n'est qu'un témoin.

L'homme n'est qu'un témoin frémissant d'épouvante.

Les firmaments sont pleins de la sève vivante

Comme les animaux.

L'arbre prodigieux croise, agrandit, transforme,

Et mêle aux cieux profonds, comme une gerbe énorme,

Ses ténébreux rameaux.

Car la création est devant, Dieu derrière.

L'homme, du côté noir de l'obscure barrière,

Vit, rôdeur curieux;

Il suffit que son front se lève pour qu'il voie

A travers la sinistre et morne claire-voie

Cet oeil mystérieux.

IV

Donc ne nous disons pas:--Nous avons nos étoiles.--

Des flottes de soleils peut-être à pleines voiles

Viennent en ce moment;

Peut-être que demain le Créateur terrible,

Refaisant notre nuit, va contre un autre crible

Changer le firmament.

Qui sait? que savons-nous? sur notre horizon sombre,

Que la création impénétrable encombre

De ses taillis sacrés,

Muraille obscure où vient battre le flot de l'être,

Peut-être allons-nous voir brusquement apparaître

Des astres effarés;

Des astres éperdus arrivant des abîmes,

Venant des profondeurs ou descendant des cimes,

Et, sous nos noirs arceaux,

Entrant en foule, épars, ardents, pareils au rêve,

Comme dans un grand vent s'abat sur une grève

Une troupe d'oiseaux;

Surgissant, clairs flambeaux, feux purs, rouges fournaises,

Aigrettes de rubis ou tourbillons de braises,

Sur nos bords, sur nos monts,

Et nous pétrifiant de leurs aspects étranges,

Car dans le gouffre énorme il est des mondes anges

Et des soleils démons!

Peut-être en ce moment, du fond des nuits funèbres,

Montant vers nous, gonflant ses vagues de ténèbres

Et ses flots de rayons,

Le muet Infini, sombre mer ignorée,

Roule vers notre ciel une grande marée

De constellations!

Marine-Terrace, avril 1854.

L'Océan resplendit sous sa vaste nuée.L'onde, de son combat sans fin exténuée,S'assoupit, et, laissant l'écueil se reposer,Fait de toute la rive un immense baiser.On dirait qu'en tous lieux, en même temps, la vieDissout le mal, le deuil, l'hiver, la nuit, l'envie,Et que le mort couché dit au vivant debout:Aime! et qu'une âme obscure, épanouie en tout,Avance doucement sa bouche vers nos lèvres.L'être, éteignant dans l'ombre et l'extase ses fièvres,Ouvrant ses flancs, ses seins, ses yeux, ses coeurs épars,Dans ses pores profonds reçoit de toutes partsLa pénétration de la sève sacrée.La grande paix d'en haut vient comme une marée.Le brin d'herbe palpite aux fentes du pavé;Et l'âme a chaud. On sent que le nid est couvé.L'infini semble plein d'un frisson de feuillée.On croit être à cette heure où la terre éveilléeEntend le bruit que fait l'ouverture du jour,Le premier pas du vent, du travail, de l'amour,De l'homme, et le verrou de la porte sonore,Et le hennissement du blanc cheval aurore.Le moineau d'un coup d'aile, ainsi qu'un fol esprit,Vient taquiner le flot monstrueux qui sourit;L'air joue avec la mouche et l'écume avec l'aigle;Le grave laboureur fait ses sillons et règleLa page où s'écrira le poëme des blés;Des pêcheurs sont là-bas sous un pampre attablés;L'horizon semble un rêve éblouissant où nageL'écaille de la mer, la plume du nuage,Car l'Océan est hydre et le nuage oiseau.Une lueur, rayon vague, part du berceauQu'une femme balance au seuil d'une chaumière,Dore les champs, les fleurs, l'onde et devient lumièreEn touchant un tombeau qui dort près du clocher.Le jour plonge au plus noir du gouffre, et va chercherL'ombre, et la baise au front sous l'eau sombre et hagarde.Tout est doux, calme, heureux, apaisé; Dieu regarde.Marine-Terrace, juillet 1855.

L'Océan resplendit sous sa vaste nuée.L'onde, de son combat sans fin exténuée,S'assoupit, et, laissant l'écueil se reposer,Fait de toute la rive un immense baiser.On dirait qu'en tous lieux, en même temps, la vieDissout le mal, le deuil, l'hiver, la nuit, l'envie,Et que le mort couché dit au vivant debout:Aime! et qu'une âme obscure, épanouie en tout,Avance doucement sa bouche vers nos lèvres.L'être, éteignant dans l'ombre et l'extase ses fièvres,Ouvrant ses flancs, ses seins, ses yeux, ses coeurs épars,Dans ses pores profonds reçoit de toutes partsLa pénétration de la sève sacrée.La grande paix d'en haut vient comme une marée.Le brin d'herbe palpite aux fentes du pavé;Et l'âme a chaud. On sent que le nid est couvé.L'infini semble plein d'un frisson de feuillée.On croit être à cette heure où la terre éveilléeEntend le bruit que fait l'ouverture du jour,Le premier pas du vent, du travail, de l'amour,De l'homme, et le verrou de la porte sonore,Et le hennissement du blanc cheval aurore.Le moineau d'un coup d'aile, ainsi qu'un fol esprit,Vient taquiner le flot monstrueux qui sourit;L'air joue avec la mouche et l'écume avec l'aigle;Le grave laboureur fait ses sillons et règleLa page où s'écrira le poëme des blés;Des pêcheurs sont là-bas sous un pampre attablés;L'horizon semble un rêve éblouissant où nageL'écaille de la mer, la plume du nuage,Car l'Océan est hydre et le nuage oiseau.Une lueur, rayon vague, part du berceauQu'une femme balance au seuil d'une chaumière,Dore les champs, les fleurs, l'onde et devient lumièreEn touchant un tombeau qui dort près du clocher.Le jour plonge au plus noir du gouffre, et va chercherL'ombre, et la baise au front sous l'eau sombre et hagarde.Tout est doux, calme, heureux, apaisé; Dieu regarde.Marine-Terrace, juillet 1855.

L'Océan resplendit sous sa vaste nuée.

L'onde, de son combat sans fin exténuée,

S'assoupit, et, laissant l'écueil se reposer,

Fait de toute la rive un immense baiser.

On dirait qu'en tous lieux, en même temps, la vie

Dissout le mal, le deuil, l'hiver, la nuit, l'envie,

Et que le mort couché dit au vivant debout:

Aime! et qu'une âme obscure, épanouie en tout,

Avance doucement sa bouche vers nos lèvres.

L'être, éteignant dans l'ombre et l'extase ses fièvres,

Ouvrant ses flancs, ses seins, ses yeux, ses coeurs épars,

Dans ses pores profonds reçoit de toutes parts

La pénétration de la sève sacrée.

La grande paix d'en haut vient comme une marée.

Le brin d'herbe palpite aux fentes du pavé;

Et l'âme a chaud. On sent que le nid est couvé.

L'infini semble plein d'un frisson de feuillée.

On croit être à cette heure où la terre éveillée

Entend le bruit que fait l'ouverture du jour,

Le premier pas du vent, du travail, de l'amour,

De l'homme, et le verrou de la porte sonore,

Et le hennissement du blanc cheval aurore.

Le moineau d'un coup d'aile, ainsi qu'un fol esprit,

Vient taquiner le flot monstrueux qui sourit;

L'air joue avec la mouche et l'écume avec l'aigle;

Le grave laboureur fait ses sillons et règle

La page où s'écrira le poëme des blés;

Des pêcheurs sont là-bas sous un pampre attablés;

L'horizon semble un rêve éblouissant où nage

L'écaille de la mer, la plume du nuage,

Car l'Océan est hydre et le nuage oiseau.

Une lueur, rayon vague, part du berceau

Qu'une femme balance au seuil d'une chaumière,

Dore les champs, les fleurs, l'onde et devient lumière

En touchant un tombeau qui dort près du clocher.

Le jour plonge au plus noir du gouffre, et va chercher

L'ombre, et la baise au front sous l'eau sombre et hagarde.

Tout est doux, calme, heureux, apaisé; Dieu regarde.

Marine-Terrace, juillet 1855.

Oh! par nos vils plaisirs, nos appétits, nos fanges,Que de fois nous devons vous attrister, archanges!C'est vraiment une chose amère de songerQu'en ce monde où l'esprit n'est qu'un morne étrangerOù la volupté rit, jeune, et si décrépite!Où dans les lits profonds l'aile d'en bas palpite,Quand, pâmé, dans un nimbe ou bien dans un éclair,On tend sa bouche ardente aux coupes de la chair,A l'heure ou l'on s'enivre aux lèvres d'une femme,De ce qu'on croit l'amour, de ce qu'on prend pour l'âme,Sang du coeur, vin des sens âcre et délicieux,On fait rougir là-haut quelque passant des cieux!Juin 1855.

Oh! par nos vils plaisirs, nos appétits, nos fanges,Que de fois nous devons vous attrister, archanges!C'est vraiment une chose amère de songerQu'en ce monde où l'esprit n'est qu'un morne étrangerOù la volupté rit, jeune, et si décrépite!Où dans les lits profonds l'aile d'en bas palpite,Quand, pâmé, dans un nimbe ou bien dans un éclair,On tend sa bouche ardente aux coupes de la chair,A l'heure ou l'on s'enivre aux lèvres d'une femme,De ce qu'on croit l'amour, de ce qu'on prend pour l'âme,Sang du coeur, vin des sens âcre et délicieux,On fait rougir là-haut quelque passant des cieux!Juin 1855.

Oh! par nos vils plaisirs, nos appétits, nos fanges,

Que de fois nous devons vous attrister, archanges!

C'est vraiment une chose amère de songer

Qu'en ce monde où l'esprit n'est qu'un morne étranger

Où la volupté rit, jeune, et si décrépite!

Où dans les lits profonds l'aile d'en bas palpite,

Quand, pâmé, dans un nimbe ou bien dans un éclair,

On tend sa bouche ardente aux coupes de la chair,

A l'heure ou l'on s'enivre aux lèvres d'une femme,

De ce qu'on croit l'amour, de ce qu'on prend pour l'âme,

Sang du coeur, vin des sens âcre et délicieux,

On fait rougir là-haut quelque passant des cieux!

Juin 1855.

--Passant, qu'es-tu? je te connais.Mais, étant spectre, ombre et nuage,Tu n'as plus de sexe ni d'âge.--Je suis ta mère, et je venais!--Et toi dont l'aile hésite et brille,Dont l'oeil est noyé de douceur,Qu'es-tu, passant?--Je suis ta soeur--Et toi, qu'es-tu?--Je suis ta fille.--Et toi, qu'es-tu, passant?--Je suisCelle à qui tu disais: «Je t'aime!»--Et toi?--Je suis ton âme même.--Oh! cachez-moi, profondes nuits!Juin 1855.

--Passant, qu'es-tu? je te connais.Mais, étant spectre, ombre et nuage,Tu n'as plus de sexe ni d'âge.--Je suis ta mère, et je venais!--Et toi dont l'aile hésite et brille,Dont l'oeil est noyé de douceur,Qu'es-tu, passant?--Je suis ta soeur--Et toi, qu'es-tu?--Je suis ta fille.--Et toi, qu'es-tu, passant?--Je suisCelle à qui tu disais: «Je t'aime!»--Et toi?--Je suis ton âme même.--Oh! cachez-moi, profondes nuits!Juin 1855.

--Passant, qu'es-tu? je te connais.

Mais, étant spectre, ombre et nuage,

Tu n'as plus de sexe ni d'âge.

--Je suis ta mère, et je venais!

--Et toi dont l'aile hésite et brille,

Dont l'oeil est noyé de douceur,

Qu'es-tu, passant?--Je suis ta soeur

--Et toi, qu'es-tu?--Je suis ta fille.

--Et toi, qu'es-tu, passant?--Je suis

Celle à qui tu disais: «Je t'aime!»

--Et toi?--Je suis ton âme même.--

Oh! cachez-moi, profondes nuits!

Juin 1855.

O mort! heure splendide! ô rayons mortuaires!Avez-vous quelquefois soulevé des suaires?Et, pendant qu'on pleurait, et qu'au chevet du lit,Frères, amis, enfants, la mère qui pâlit,Éperdus, sanglotaient dans le deuil qui les navre,Avez-vous regardé sourire le cadavre?Tout à l'heure il râlait, se tordait, étouffait;Maintenant il rayonne. Abîme! qui donc faitCette lueur qu'a l'homme en entrant dans les ombres?Qu'est-ce que le sépulcre? et d'où vient, penseurs sombres,Cette sérénité formidable des morts?C'est que le secret s'ouvre et que l'être est dehors;C'est que l'âme--qui voit, puis brille, puis flamboie,--Rit, et que le corps même a sa terrible joie.La chair se dit:--Je vais être terre, et germer,Et fleurir comme sève, et, comme fleur, aimer!Je vais me rajeunir dans la jeunesse énormeDu buisson, de l'eau vive, et du chêne, et de l'orme,Et me répandre aux lacs, aux flots, aux monts, aux prés,Aux rochers, aux splendeurs des grands couchants pour prés,Aux ravins, aux halliers, aux brises de la nue,Aux murmures profonds de la vie inconnue!Je vais être oiseau, vent, cri des eaux, bruit des cieux,Et palpitation du tout prodigieux!--Tous ces atomes las, dont l'homme était le maître,Sont joyeux d'être mis en liberté dans l'être,De vivre, et de rentrer au gouffre qui leur plaît.L'haleine, que la fièvre aigrissait et brûlait,Va devenir parfum, et la voix harmonie;Le sang va retourner à la veine infinie,Et couler, ruisseau clair, aux champs où le boeuf rouxMugit le soir avec l'herbe jusqu'aux genoux;Les os ont déjà pris la majesté des marbres;La chevelure sent le grand frisson des arbres,Et songe aux cerfs errants, au lierre, aux nids chantantsQui vont l'emplir du souffle adoré du printemps.Et voyez le regard, qu'une ombre étrange voile,Et qui, mystérieux, semble un lever d'étoile!Oui, Dieu le veut, la mort, c'est l'ineffable chantDe l'âme et de la bête à la fin se lâchant;C'est une double issue ouverte à l'être double.Dieu disperse, à cette heure inexprimable et trouble,Le corps dans l'univers et l'âme dans l'amour.Une espèce d'azur que dore un vague jour,L'air de l'éternité, puissant, calme, salubre,Frémit et resplendit sous le linceul lugubre;Et des plis du drap noir tombent tous nos ennuis.La mort est bleue. O mort! ô paix! l'ombre des nuits,Le roseau des étangs, le roc du monticule,L'épanouissement sombre du crépuscule,Le vent, souffle farouche ou providentiel,L'air, la terre, le feu, l'eau, tout, même le ciel,Se mêle à cette chair qui devient solennelle.Un commencement d'astre éclôt dans la prunelle.Au cimetière, août 1855.

O mort! heure splendide! ô rayons mortuaires!Avez-vous quelquefois soulevé des suaires?Et, pendant qu'on pleurait, et qu'au chevet du lit,Frères, amis, enfants, la mère qui pâlit,Éperdus, sanglotaient dans le deuil qui les navre,Avez-vous regardé sourire le cadavre?Tout à l'heure il râlait, se tordait, étouffait;Maintenant il rayonne. Abîme! qui donc faitCette lueur qu'a l'homme en entrant dans les ombres?Qu'est-ce que le sépulcre? et d'où vient, penseurs sombres,Cette sérénité formidable des morts?C'est que le secret s'ouvre et que l'être est dehors;C'est que l'âme--qui voit, puis brille, puis flamboie,--Rit, et que le corps même a sa terrible joie.La chair se dit:--Je vais être terre, et germer,Et fleurir comme sève, et, comme fleur, aimer!Je vais me rajeunir dans la jeunesse énormeDu buisson, de l'eau vive, et du chêne, et de l'orme,Et me répandre aux lacs, aux flots, aux monts, aux prés,Aux rochers, aux splendeurs des grands couchants pour prés,Aux ravins, aux halliers, aux brises de la nue,Aux murmures profonds de la vie inconnue!Je vais être oiseau, vent, cri des eaux, bruit des cieux,Et palpitation du tout prodigieux!--Tous ces atomes las, dont l'homme était le maître,Sont joyeux d'être mis en liberté dans l'être,De vivre, et de rentrer au gouffre qui leur plaît.L'haleine, que la fièvre aigrissait et brûlait,Va devenir parfum, et la voix harmonie;Le sang va retourner à la veine infinie,Et couler, ruisseau clair, aux champs où le boeuf rouxMugit le soir avec l'herbe jusqu'aux genoux;Les os ont déjà pris la majesté des marbres;La chevelure sent le grand frisson des arbres,Et songe aux cerfs errants, au lierre, aux nids chantantsQui vont l'emplir du souffle adoré du printemps.Et voyez le regard, qu'une ombre étrange voile,Et qui, mystérieux, semble un lever d'étoile!Oui, Dieu le veut, la mort, c'est l'ineffable chantDe l'âme et de la bête à la fin se lâchant;C'est une double issue ouverte à l'être double.Dieu disperse, à cette heure inexprimable et trouble,Le corps dans l'univers et l'âme dans l'amour.Une espèce d'azur que dore un vague jour,L'air de l'éternité, puissant, calme, salubre,Frémit et resplendit sous le linceul lugubre;Et des plis du drap noir tombent tous nos ennuis.La mort est bleue. O mort! ô paix! l'ombre des nuits,Le roseau des étangs, le roc du monticule,L'épanouissement sombre du crépuscule,Le vent, souffle farouche ou providentiel,L'air, la terre, le feu, l'eau, tout, même le ciel,Se mêle à cette chair qui devient solennelle.Un commencement d'astre éclôt dans la prunelle.Au cimetière, août 1855.

O mort! heure splendide! ô rayons mortuaires!

Avez-vous quelquefois soulevé des suaires?

Et, pendant qu'on pleurait, et qu'au chevet du lit,

Frères, amis, enfants, la mère qui pâlit,

Éperdus, sanglotaient dans le deuil qui les navre,

Avez-vous regardé sourire le cadavre?

Tout à l'heure il râlait, se tordait, étouffait;

Maintenant il rayonne. Abîme! qui donc fait

Cette lueur qu'a l'homme en entrant dans les ombres?

Qu'est-ce que le sépulcre? et d'où vient, penseurs sombres,

Cette sérénité formidable des morts?

C'est que le secret s'ouvre et que l'être est dehors;

C'est que l'âme--qui voit, puis brille, puis flamboie,--

Rit, et que le corps même a sa terrible joie.

La chair se dit:--Je vais être terre, et germer,

Et fleurir comme sève, et, comme fleur, aimer!

Je vais me rajeunir dans la jeunesse énorme

Du buisson, de l'eau vive, et du chêne, et de l'orme,

Et me répandre aux lacs, aux flots, aux monts, aux prés,

Aux rochers, aux splendeurs des grands couchants pour prés,

Aux ravins, aux halliers, aux brises de la nue,

Aux murmures profonds de la vie inconnue!

Je vais être oiseau, vent, cri des eaux, bruit des cieux,

Et palpitation du tout prodigieux!--

Tous ces atomes las, dont l'homme était le maître,

Sont joyeux d'être mis en liberté dans l'être,

De vivre, et de rentrer au gouffre qui leur plaît.

L'haleine, que la fièvre aigrissait et brûlait,

Va devenir parfum, et la voix harmonie;

Le sang va retourner à la veine infinie,

Et couler, ruisseau clair, aux champs où le boeuf roux

Mugit le soir avec l'herbe jusqu'aux genoux;

Les os ont déjà pris la majesté des marbres;

La chevelure sent le grand frisson des arbres,

Et songe aux cerfs errants, au lierre, aux nids chantants

Qui vont l'emplir du souffle adoré du printemps.

Et voyez le regard, qu'une ombre étrange voile,

Et qui, mystérieux, semble un lever d'étoile!

Oui, Dieu le veut, la mort, c'est l'ineffable chant

De l'âme et de la bête à la fin se lâchant;

C'est une double issue ouverte à l'être double.

Dieu disperse, à cette heure inexprimable et trouble,

Le corps dans l'univers et l'âme dans l'amour.

Une espèce d'azur que dore un vague jour,

L'air de l'éternité, puissant, calme, salubre,

Frémit et resplendit sous le linceul lugubre;

Et des plis du drap noir tombent tous nos ennuis.

La mort est bleue. O mort! ô paix! l'ombre des nuits,

Le roseau des étangs, le roc du monticule,

L'épanouissement sombre du crépuscule,

Le vent, souffle farouche ou providentiel,

L'air, la terre, le feu, l'eau, tout, même le ciel,

Se mêle à cette chair qui devient solennelle.

Un commencement d'astre éclôt dans la prunelle.

Au cimetière, août 1855.

Ô gouffre! l'âme plonge et rapporte le doute.Nous entendons sur nous les heures, goutte à goutte,Tomber comme l'eau sur les plombs;L'homme est brumeux, le monde est noir, le ciel est sombre;Les formes de la nuit vont et viennent dans l'ombre;Et nous, pâles, nous contemplons.Nous contemplons l'obscur, l'inconnu, l'invisible.Nous sondons le réel, l'idéal, le possible,L'être, spectre toujours présent.Nous regardons trembler l'ombre indéterminée.Nous sommes accoudés sur notre destinée,L'oeil fixe et l'esprit frémissant.Nous épions des bruits dans ces vides funèbres;Nous écoutons le souffle, errant dans les ténèbres,Dont frissonne l'obscurité;Et, par moment, perdus dans les nuits insondables,Nous voyons s'éclairer de lueurs formidablesLa vitre de l'éternité.Marine-Terrace, septembre 1853.

Ô gouffre! l'âme plonge et rapporte le doute.Nous entendons sur nous les heures, goutte à goutte,Tomber comme l'eau sur les plombs;L'homme est brumeux, le monde est noir, le ciel est sombre;Les formes de la nuit vont et viennent dans l'ombre;Et nous, pâles, nous contemplons.Nous contemplons l'obscur, l'inconnu, l'invisible.Nous sondons le réel, l'idéal, le possible,L'être, spectre toujours présent.Nous regardons trembler l'ombre indéterminée.Nous sommes accoudés sur notre destinée,L'oeil fixe et l'esprit frémissant.Nous épions des bruits dans ces vides funèbres;Nous écoutons le souffle, errant dans les ténèbres,Dont frissonne l'obscurité;Et, par moment, perdus dans les nuits insondables,Nous voyons s'éclairer de lueurs formidablesLa vitre de l'éternité.Marine-Terrace, septembre 1853.

Ô gouffre! l'âme plonge et rapporte le doute.

Nous entendons sur nous les heures, goutte à goutte,

Tomber comme l'eau sur les plombs;

L'homme est brumeux, le monde est noir, le ciel est sombre;

Les formes de la nuit vont et viennent dans l'ombre;

Et nous, pâles, nous contemplons.

Nous contemplons l'obscur, l'inconnu, l'invisible.

Nous sondons le réel, l'idéal, le possible,

L'être, spectre toujours présent.

Nous regardons trembler l'ombre indéterminée.

Nous sommes accoudés sur notre destinée,

L'oeil fixe et l'esprit frémissant.

Nous épions des bruits dans ces vides funèbres;

Nous écoutons le souffle, errant dans les ténèbres,

Dont frissonne l'obscurité;

Et, par moment, perdus dans les nuits insondables,

Nous voyons s'éclairer de lueurs formidables

La vitre de l'éternité.

Marine-Terrace, septembre 1853.

Tu me parles du fond d'un rêveComme une âme parle aux vivants.Comme l'écume de la grève,Ta robe flotte dans les vents.Je suis l'algue des flots sans nombre,Le captif du destin vainqueur;Je suis celui que toute l'ombreCouvre sans éteindre son coeur.Mon esprit ressemble à cette île,Et mon sort à cet océan;Et je suis l'habitant tranquilleDe la foudre et de l'ouragan.Je suis le proscrit qui se voile,Qui songe, et chante loin du bruit,Avec la chouette et l'étoile,La sombre chanson de la nuit.Toi, n'es-tu pas, comme moi-même,Flambeau dans ce monde âpre et vif,Ame, c'est-à-dire problème,Et femme, c'est-à-dire exil?Sors du nuage, ombre charmante.O fantôme, laisse-toi voir!Sois un phare dans ma tourmente,Sois un regard dans mon ciel noir!Cherche-moi parmi les mouettes!Dresse un rayon sur mon récif,Et, dans mes profondeurs muettes,La blancheur de l'ange pensif!Sois l'aile qui passe et se mêleAux grandes vagues en courroux.Oh! viens! tu dois être bien belle,Car ton chant lointain est bien doux;Car la nuit engendre l'aurore;C'est peut-être une loi des cieuxQue mon noir destin fasse écloreTon sourire mystérieux!Dans ce ténébreux monde où j'erre,Nous devons nous apercevoir,Toi, toute faite de lumière,Moi, tout composé de devoir!Tu me dis de loin que tu m'aimes,Et que, la nuit, à l'horizon,Tu viens voir sur les grèves blêmesLe spectre blanc de ma maison.Là, méditant sous le grand dôme,Près du flot sans trêve agité,Surprise de trouver l'atomeRessemblant à l'immensité,Tu compares, sans me connaître,L'onde à l'homme, l'ombre au banni,Ma lampe étoilant ma fenêtreA l'astre étoilant l'infini!Parfois, comme au fond d'une tombe,Je te sens sur mon front fatal,Bouche de l'inconnu d'où tombeLe pur baiser de l'Idéal.A ton souffle, vers Dieu poussées,Je sens en moi, douce frayeur,Frissonner toutes mes pensées,Feuilles de l'arbre intérieur.Mais tu ne veux pas qu'on te voie;Tu viens et tu fuis tour à tour;Tu ne veux pas te nommer joie,Ayant dit: Je m'appelle amour.Oh, fais un pas de plus! viens, entre,Si nul devoir ne le défend;Viens voir mon âme dans son antre,L'esprit lion, le coeur enfant;Viens voir le désert où j'habite,Seul sous mon plafond effrayant;Sois l'ange chez le cénobite,Sois la clarté chez le voyant.Change en perles dans mes décombresToutes mes gouttes de sueur!Viens poser sur mes oeuvres sombresTon doigt d'où sort une lueur!Du bord des sinistres ravinesDu rêve et de la vision,J'entrevois les choses divines...--Complète l'apparition!Viens voir le songeur qui s'enflammeA mesure qu'il se détruit,Et de jour en jour dans son âmeA plus de mort et moins de nuit!Viens! viens dans ma brume hagarde,Où naît la foi, d'où l'esprit sort,Où confusément je regardeLes formes obscures du sort.Tout s'éclaire aux lueurs funèbres;Dieu, pour le penseur attristé,Ouvre toujours dans les ténèbresDe brusques gouffres de clarté.Avant d'être sur cette terre,Je sens que jadis j'ai plané;J'étais l'archange solitaire,Et mon malheur, c'est d'être né.Sur mon âme, qui fut colombe,Viens, toi qui des cieux as le sceau.Quelquefois une plume tombeSur le cadavre d'un oiseau.Oui, mon malheur irréparable,C'est de pendre aux deux éléments,C'est d'avoir en moi, misérable,De la fange et des firmaments!Hélas! hélas! c'est d'être un homme;C'est de songer que j'étais beau,D'ignorer comment je me nomme,D'être un ciel et d'être un tombeau!C'est d'être un forçat qui promèneSon vil labeur sous le ciel bleu;C'est de porter la hotte humaineOù j'avais vos ailes, mon Dieu!C'est de traîner de la matière;C'est d'être plein, moi, fils du jour,De la terre du cimetière,Même quand je m'écrie: Amour!Marine-Terrace, janvier 1854.

Tu me parles du fond d'un rêveComme une âme parle aux vivants.Comme l'écume de la grève,Ta robe flotte dans les vents.Je suis l'algue des flots sans nombre,Le captif du destin vainqueur;Je suis celui que toute l'ombreCouvre sans éteindre son coeur.Mon esprit ressemble à cette île,Et mon sort à cet océan;Et je suis l'habitant tranquilleDe la foudre et de l'ouragan.Je suis le proscrit qui se voile,Qui songe, et chante loin du bruit,Avec la chouette et l'étoile,La sombre chanson de la nuit.Toi, n'es-tu pas, comme moi-même,Flambeau dans ce monde âpre et vif,Ame, c'est-à-dire problème,Et femme, c'est-à-dire exil?Sors du nuage, ombre charmante.O fantôme, laisse-toi voir!Sois un phare dans ma tourmente,Sois un regard dans mon ciel noir!Cherche-moi parmi les mouettes!Dresse un rayon sur mon récif,Et, dans mes profondeurs muettes,La blancheur de l'ange pensif!Sois l'aile qui passe et se mêleAux grandes vagues en courroux.Oh! viens! tu dois être bien belle,Car ton chant lointain est bien doux;Car la nuit engendre l'aurore;C'est peut-être une loi des cieuxQue mon noir destin fasse écloreTon sourire mystérieux!Dans ce ténébreux monde où j'erre,Nous devons nous apercevoir,Toi, toute faite de lumière,Moi, tout composé de devoir!Tu me dis de loin que tu m'aimes,Et que, la nuit, à l'horizon,Tu viens voir sur les grèves blêmesLe spectre blanc de ma maison.Là, méditant sous le grand dôme,Près du flot sans trêve agité,Surprise de trouver l'atomeRessemblant à l'immensité,Tu compares, sans me connaître,L'onde à l'homme, l'ombre au banni,Ma lampe étoilant ma fenêtreA l'astre étoilant l'infini!Parfois, comme au fond d'une tombe,Je te sens sur mon front fatal,Bouche de l'inconnu d'où tombeLe pur baiser de l'Idéal.A ton souffle, vers Dieu poussées,Je sens en moi, douce frayeur,Frissonner toutes mes pensées,Feuilles de l'arbre intérieur.Mais tu ne veux pas qu'on te voie;Tu viens et tu fuis tour à tour;Tu ne veux pas te nommer joie,Ayant dit: Je m'appelle amour.Oh, fais un pas de plus! viens, entre,Si nul devoir ne le défend;Viens voir mon âme dans son antre,L'esprit lion, le coeur enfant;Viens voir le désert où j'habite,Seul sous mon plafond effrayant;Sois l'ange chez le cénobite,Sois la clarté chez le voyant.Change en perles dans mes décombresToutes mes gouttes de sueur!Viens poser sur mes oeuvres sombresTon doigt d'où sort une lueur!Du bord des sinistres ravinesDu rêve et de la vision,J'entrevois les choses divines...--Complète l'apparition!Viens voir le songeur qui s'enflammeA mesure qu'il se détruit,Et de jour en jour dans son âmeA plus de mort et moins de nuit!Viens! viens dans ma brume hagarde,Où naît la foi, d'où l'esprit sort,Où confusément je regardeLes formes obscures du sort.Tout s'éclaire aux lueurs funèbres;Dieu, pour le penseur attristé,Ouvre toujours dans les ténèbresDe brusques gouffres de clarté.Avant d'être sur cette terre,Je sens que jadis j'ai plané;J'étais l'archange solitaire,Et mon malheur, c'est d'être né.Sur mon âme, qui fut colombe,Viens, toi qui des cieux as le sceau.Quelquefois une plume tombeSur le cadavre d'un oiseau.Oui, mon malheur irréparable,C'est de pendre aux deux éléments,C'est d'avoir en moi, misérable,De la fange et des firmaments!Hélas! hélas! c'est d'être un homme;C'est de songer que j'étais beau,D'ignorer comment je me nomme,D'être un ciel et d'être un tombeau!C'est d'être un forçat qui promèneSon vil labeur sous le ciel bleu;C'est de porter la hotte humaineOù j'avais vos ailes, mon Dieu!C'est de traîner de la matière;C'est d'être plein, moi, fils du jour,De la terre du cimetière,Même quand je m'écrie: Amour!Marine-Terrace, janvier 1854.

Tu me parles du fond d'un rêve

Comme une âme parle aux vivants.

Comme l'écume de la grève,

Ta robe flotte dans les vents.

Je suis l'algue des flots sans nombre,

Le captif du destin vainqueur;

Je suis celui que toute l'ombre

Couvre sans éteindre son coeur.

Mon esprit ressemble à cette île,

Et mon sort à cet océan;

Et je suis l'habitant tranquille

De la foudre et de l'ouragan.

Je suis le proscrit qui se voile,

Qui songe, et chante loin du bruit,

Avec la chouette et l'étoile,

La sombre chanson de la nuit.

Toi, n'es-tu pas, comme moi-même,

Flambeau dans ce monde âpre et vif,

Ame, c'est-à-dire problème,

Et femme, c'est-à-dire exil?

Sors du nuage, ombre charmante.

O fantôme, laisse-toi voir!

Sois un phare dans ma tourmente,

Sois un regard dans mon ciel noir!

Cherche-moi parmi les mouettes!

Dresse un rayon sur mon récif,

Et, dans mes profondeurs muettes,

La blancheur de l'ange pensif!

Sois l'aile qui passe et se mêle

Aux grandes vagues en courroux.

Oh! viens! tu dois être bien belle,

Car ton chant lointain est bien doux;

Car la nuit engendre l'aurore;

C'est peut-être une loi des cieux

Que mon noir destin fasse éclore

Ton sourire mystérieux!

Dans ce ténébreux monde où j'erre,

Nous devons nous apercevoir,

Toi, toute faite de lumière,

Moi, tout composé de devoir!

Tu me dis de loin que tu m'aimes,

Et que, la nuit, à l'horizon,

Tu viens voir sur les grèves blêmes

Le spectre blanc de ma maison.

Là, méditant sous le grand dôme,

Près du flot sans trêve agité,

Surprise de trouver l'atome

Ressemblant à l'immensité,

Tu compares, sans me connaître,

L'onde à l'homme, l'ombre au banni,

Ma lampe étoilant ma fenêtre

A l'astre étoilant l'infini!

Parfois, comme au fond d'une tombe,

Je te sens sur mon front fatal,

Bouche de l'inconnu d'où tombe

Le pur baiser de l'Idéal.

A ton souffle, vers Dieu poussées,

Je sens en moi, douce frayeur,

Frissonner toutes mes pensées,

Feuilles de l'arbre intérieur.

Mais tu ne veux pas qu'on te voie;

Tu viens et tu fuis tour à tour;

Tu ne veux pas te nommer joie,

Ayant dit: Je m'appelle amour.

Oh, fais un pas de plus! viens, entre,

Si nul devoir ne le défend;

Viens voir mon âme dans son antre,

L'esprit lion, le coeur enfant;

Viens voir le désert où j'habite,

Seul sous mon plafond effrayant;

Sois l'ange chez le cénobite,

Sois la clarté chez le voyant.

Change en perles dans mes décombres

Toutes mes gouttes de sueur!

Viens poser sur mes oeuvres sombres

Ton doigt d'où sort une lueur!

Du bord des sinistres ravines

Du rêve et de la vision,

J'entrevois les choses divines...--

Complète l'apparition!

Viens voir le songeur qui s'enflamme

A mesure qu'il se détruit,

Et de jour en jour dans son âme

A plus de mort et moins de nuit!

Viens! viens dans ma brume hagarde,

Où naît la foi, d'où l'esprit sort,

Où confusément je regarde

Les formes obscures du sort.

Tout s'éclaire aux lueurs funèbres;

Dieu, pour le penseur attristé,

Ouvre toujours dans les ténèbres

De brusques gouffres de clarté.

Avant d'être sur cette terre,

Je sens que jadis j'ai plané;

J'étais l'archange solitaire,

Et mon malheur, c'est d'être né.

Sur mon âme, qui fut colombe,

Viens, toi qui des cieux as le sceau.

Quelquefois une plume tombe

Sur le cadavre d'un oiseau.

Oui, mon malheur irréparable,

C'est de pendre aux deux éléments,

C'est d'avoir en moi, misérable,

De la fange et des firmaments!

Hélas! hélas! c'est d'être un homme;

C'est de songer que j'étais beau,

D'ignorer comment je me nomme,

D'être un ciel et d'être un tombeau!

C'est d'être un forçat qui promène

Son vil labeur sous le ciel bleu;

C'est de porter la hotte humaine

Où j'avais vos ailes, mon Dieu!

C'est de traîner de la matière;

C'est d'être plein, moi, fils du jour,

De la terre du cimetière,

Même quand je m'écrie: Amour!

Marine-Terrace, janvier 1854.

I

Esprit mystérieux qui, le doigt sur ta bouche,Passes... ne t'en va pas! parle à l'homme faroucheIvre d'ombre et d'immensité,Parle-moi, toi, front blanc, qui dans ma nuit te penches;Réponds-moi, toi qui luis et marches sous les branches,Comme un souffle de la clarté!Est-ce toi que chez moi minuit parfois apporte?Est-ce toi qui heurtais l'autre nuit à ma porte,Pendant que je ne dormais pas?C'est donc vers moi que vient lentement ta lumière?La pierre de mon seuil peut-être est la premièreDes sombres marches du trépas.Peut-être qu'à ma porte ouvrant sur l'ombre immense,L'invisible escalier des ténèbres commence;Peut-être, ô pâles échappés,Quand vous montez du fond de l'horreur sépulcrale,O morts, quand vous sortez de la froide spirale,Est-ce chez moi que vous frappez!Car la maison d'exil, mêlée aux catacombes,Est adossée au mur de la ville des tombes.Le proscrit est celui qui sort;Il flotte submergé comme la nef qui sombre;Le jour le voit à peine et dit: Quelle est cette ombre?Et la nuit dit: Quel est ce mort?Sois la bienvenue, ombre! ô ma soeur! ô figureQui me fais signe alors que sur l'énigme obscureJe me penche, sinistre et seul;Et qui viens, m'effrayant de ta lueur sublime,Essuyer sur mon front la sueur de l'abîmeAvec un pan de ton linceul!IIOh! que le gouffre est noir et que l'oeil est débile!Nous avons devant nous le silence immobile.Qui sommes-nous? où sommes-nous?Faut-il jouir? faut-il pleurer? Ceux qu'on rencontrePassent. Quelle est la loi? La prière nous montreL'écorchure de ses genoux.D'où viens-tu?--Je ne sais.--Où vas-tu?--Je l'ignore.L'homme ainsi parle à l'homme et l'onde au flot sonore.Tout va, tout vient, tout ment, tout fuit.Parfois nous devenons pâles, hommes et femmes,Comme si nous sentions se fermer sur nos âmesLa main de la géante nuit.Nous voyons fuir la flèche et l'ombre est sur la cible.L'homme est lancé. Par qui? vers qui? Dans l'invisible.L'arc ténébreux siffle dans l'air.En voyant ceux qu'on aime en nos bras se dissoudre,Nous demandons si c'est pour la mort, coup de foudre,Qu'est faite, hélas! la vie éclair!Nous demandons, vivants douteux qu'un linceul couvre,Si le profond tombeau qui devant nous s'entr'ouvre,Abîme, espoir, asile, écueil,N'est pas le firmament plein d'étoiles sans nombre,Et si tous les clous d'or qu'on voit au ciel dans l'ombreNe sont pas les clous du cercueil?Nous sommes là; nos dents tressaillent, nos vertèbresFrémissent; on dirait parfois que les ténèbres,O terreur! sont pleines de pas.Qu'est-ce que l'ouragan, nuit?--C'est quelqu'un qui passe.Nous entendons souffler les chevaux de l'espaceTraînant le char qu'on ne voit pas.L'ombre semble absorbée en une idée unique.L'eau sanglote; à l'esprit la forêt communiqueUn tremblement contagieux;Et tout semble éclairé, dans la brume où tout penche,Du reflet que ferait la grande pierre blancheD'un sépulcre prodigieux.IIILa chose est pour la chose ici-bas un problème.L'être pour l'être est sphinx. L'aube au jour paraît blêmeL'éclair est noir pour le rayon.Dans la création vague et crépusculaire,Les objets effarés qu'un jour sinistre éclaireSont l'un pour l'autre vision.La cendre ne sait pas ce que pense le marbre;L'écueil écoute en vain le flot; la branche d'arbreNe sait pas ce que dit le vent.Qui punit-on ici? Passez sans vous connaître!Est-ce toi le coupable, enfant qui viens de naître?O mort, est-ce toi le vivant?Nous avons dans l'esprit des sommets, nos idées,Nos rêves, nos vertus, d'escarpements bordées,Et nos espoirs construits si tôt;Nous tâchons d'appliquer à ces cimes étrangesL'âpre échelle de feu par où montent les anges;Job est en bas, Christ est en haut.Nous aimons. A quoi bon? Nous souffrons. Pour quoi faire?Je préfère mourir et m'en aller. Préfère.Allez, choisissez vos chemins.L'être effrayant se tait au fond du ciel nocturne,Et regarde tomber de la bouche de l'urneLe flot livide des humains.Nous pensons. Après? Rampe, esprit! garde tes chaînes.Quand vous vous promenez le soir parmi les chênesEt les rochers aux vagues yeux,Ne sentez-vous pas l'ombre où vos regards se plongentReculer? Savez-vous seulement à quoi songentTous ces muets mystérieux?Nous jugeons. Nous dressons l'échafaud. L'homme tueEt meurt. Le genre humain, foule d'erreur vêtue,Condamne, extermine, détruit,Puis s'en va. Le poteau du gibet, ô démence!O deuil! est le bâton de cet aveugle immenseMarchant dans cette immense nuit.Crime! enfer! quel zénith effrayant que le nôtre,Où les douze Césars toujours l'un après l'autreReviennent, noirs soleils errants!L'homme, au-dessus de lui, du fond des maux sans borne,Voit éternellement tourner dans son ciel morneCe zodiaque de tyrans.IVDepuis quatre mille ans que, courbé sous la haine,Perçant sa tombe avec les débris de sa chaîne,Fouillant le bas, creusant le haut,Il cherche à s'évader à travers la nature,L'esprit forçat n'a pas encor fait d'ouvertureA la voûte du ciel cachot.Oui, le penseur en vain, dans ses essors funèbres,Heurte son âme d'ombre au plafond de ténèbres;Il tombe, il meurt; son temps est court;Et nous n'entendons rien, dans la nuit qu'il nous lègueQue ce que dit tout bas la création bègueA l'oreille du tombeau sourd.Nous sommes les passants, les foules et les races.Nous sentons, frissonnants, des souffles sur nos faces.Nous sommes le gouffre agité;Nous sommes ce que l'air chasse au vent de son aile;Nous sommes les flocons de la neige éternelleDans l'éternelle obscurité.Pour qui luis-tu, Vénus? Où roules-tu, Saturne?Ils vont: rien ne répond dans l'éther taciturne.L'homme grelotte, seul et nu.L'étendue aux flots noirs déborde, d'horreur pleine;L'énigme a peur du mot; l'infini semble à peinePouvoir contenir l'inconnu.Toujours la nuit! jamais l'azur! jamais l'aurore!Nous marchons. Nous n'avons point fait un pas encore!Nous rêvons ce qu'Adam rêva;La création flotte et fuit, des vents battue;Nous distinguons dans l'ombre une immense statueEt nous lui disons: Jéhovah!Marine-Terrace, nuit du 30 mars 1854.

Esprit mystérieux qui, le doigt sur ta bouche,Passes... ne t'en va pas! parle à l'homme faroucheIvre d'ombre et d'immensité,Parle-moi, toi, front blanc, qui dans ma nuit te penches;Réponds-moi, toi qui luis et marches sous les branches,Comme un souffle de la clarté!Est-ce toi que chez moi minuit parfois apporte?Est-ce toi qui heurtais l'autre nuit à ma porte,Pendant que je ne dormais pas?C'est donc vers moi que vient lentement ta lumière?La pierre de mon seuil peut-être est la premièreDes sombres marches du trépas.Peut-être qu'à ma porte ouvrant sur l'ombre immense,L'invisible escalier des ténèbres commence;Peut-être, ô pâles échappés,Quand vous montez du fond de l'horreur sépulcrale,O morts, quand vous sortez de la froide spirale,Est-ce chez moi que vous frappez!Car la maison d'exil, mêlée aux catacombes,Est adossée au mur de la ville des tombes.Le proscrit est celui qui sort;Il flotte submergé comme la nef qui sombre;Le jour le voit à peine et dit: Quelle est cette ombre?Et la nuit dit: Quel est ce mort?Sois la bienvenue, ombre! ô ma soeur! ô figureQui me fais signe alors que sur l'énigme obscureJe me penche, sinistre et seul;Et qui viens, m'effrayant de ta lueur sublime,Essuyer sur mon front la sueur de l'abîmeAvec un pan de ton linceul!IIOh! que le gouffre est noir et que l'oeil est débile!Nous avons devant nous le silence immobile.Qui sommes-nous? où sommes-nous?Faut-il jouir? faut-il pleurer? Ceux qu'on rencontrePassent. Quelle est la loi? La prière nous montreL'écorchure de ses genoux.D'où viens-tu?--Je ne sais.--Où vas-tu?--Je l'ignore.L'homme ainsi parle à l'homme et l'onde au flot sonore.Tout va, tout vient, tout ment, tout fuit.Parfois nous devenons pâles, hommes et femmes,Comme si nous sentions se fermer sur nos âmesLa main de la géante nuit.Nous voyons fuir la flèche et l'ombre est sur la cible.L'homme est lancé. Par qui? vers qui? Dans l'invisible.L'arc ténébreux siffle dans l'air.En voyant ceux qu'on aime en nos bras se dissoudre,Nous demandons si c'est pour la mort, coup de foudre,Qu'est faite, hélas! la vie éclair!Nous demandons, vivants douteux qu'un linceul couvre,Si le profond tombeau qui devant nous s'entr'ouvre,Abîme, espoir, asile, écueil,N'est pas le firmament plein d'étoiles sans nombre,Et si tous les clous d'or qu'on voit au ciel dans l'ombreNe sont pas les clous du cercueil?Nous sommes là; nos dents tressaillent, nos vertèbresFrémissent; on dirait parfois que les ténèbres,O terreur! sont pleines de pas.Qu'est-ce que l'ouragan, nuit?--C'est quelqu'un qui passe.Nous entendons souffler les chevaux de l'espaceTraînant le char qu'on ne voit pas.L'ombre semble absorbée en une idée unique.L'eau sanglote; à l'esprit la forêt communiqueUn tremblement contagieux;Et tout semble éclairé, dans la brume où tout penche,Du reflet que ferait la grande pierre blancheD'un sépulcre prodigieux.IIILa chose est pour la chose ici-bas un problème.L'être pour l'être est sphinx. L'aube au jour paraît blêmeL'éclair est noir pour le rayon.Dans la création vague et crépusculaire,Les objets effarés qu'un jour sinistre éclaireSont l'un pour l'autre vision.La cendre ne sait pas ce que pense le marbre;L'écueil écoute en vain le flot; la branche d'arbreNe sait pas ce que dit le vent.Qui punit-on ici? Passez sans vous connaître!Est-ce toi le coupable, enfant qui viens de naître?O mort, est-ce toi le vivant?Nous avons dans l'esprit des sommets, nos idées,Nos rêves, nos vertus, d'escarpements bordées,Et nos espoirs construits si tôt;Nous tâchons d'appliquer à ces cimes étrangesL'âpre échelle de feu par où montent les anges;Job est en bas, Christ est en haut.Nous aimons. A quoi bon? Nous souffrons. Pour quoi faire?Je préfère mourir et m'en aller. Préfère.Allez, choisissez vos chemins.L'être effrayant se tait au fond du ciel nocturne,Et regarde tomber de la bouche de l'urneLe flot livide des humains.Nous pensons. Après? Rampe, esprit! garde tes chaînes.Quand vous vous promenez le soir parmi les chênesEt les rochers aux vagues yeux,Ne sentez-vous pas l'ombre où vos regards se plongentReculer? Savez-vous seulement à quoi songentTous ces muets mystérieux?Nous jugeons. Nous dressons l'échafaud. L'homme tueEt meurt. Le genre humain, foule d'erreur vêtue,Condamne, extermine, détruit,Puis s'en va. Le poteau du gibet, ô démence!O deuil! est le bâton de cet aveugle immenseMarchant dans cette immense nuit.Crime! enfer! quel zénith effrayant que le nôtre,Où les douze Césars toujours l'un après l'autreReviennent, noirs soleils errants!L'homme, au-dessus de lui, du fond des maux sans borne,Voit éternellement tourner dans son ciel morneCe zodiaque de tyrans.IVDepuis quatre mille ans que, courbé sous la haine,Perçant sa tombe avec les débris de sa chaîne,Fouillant le bas, creusant le haut,Il cherche à s'évader à travers la nature,L'esprit forçat n'a pas encor fait d'ouvertureA la voûte du ciel cachot.Oui, le penseur en vain, dans ses essors funèbres,Heurte son âme d'ombre au plafond de ténèbres;Il tombe, il meurt; son temps est court;Et nous n'entendons rien, dans la nuit qu'il nous lègueQue ce que dit tout bas la création bègueA l'oreille du tombeau sourd.Nous sommes les passants, les foules et les races.Nous sentons, frissonnants, des souffles sur nos faces.Nous sommes le gouffre agité;Nous sommes ce que l'air chasse au vent de son aile;Nous sommes les flocons de la neige éternelleDans l'éternelle obscurité.Pour qui luis-tu, Vénus? Où roules-tu, Saturne?Ils vont: rien ne répond dans l'éther taciturne.L'homme grelotte, seul et nu.L'étendue aux flots noirs déborde, d'horreur pleine;L'énigme a peur du mot; l'infini semble à peinePouvoir contenir l'inconnu.Toujours la nuit! jamais l'azur! jamais l'aurore!Nous marchons. Nous n'avons point fait un pas encore!Nous rêvons ce qu'Adam rêva;La création flotte et fuit, des vents battue;Nous distinguons dans l'ombre une immense statueEt nous lui disons: Jéhovah!Marine-Terrace, nuit du 30 mars 1854.

Esprit mystérieux qui, le doigt sur ta bouche,

Passes... ne t'en va pas! parle à l'homme farouche

Ivre d'ombre et d'immensité,

Parle-moi, toi, front blanc, qui dans ma nuit te penches;

Réponds-moi, toi qui luis et marches sous les branches,

Comme un souffle de la clarté!

Est-ce toi que chez moi minuit parfois apporte?

Est-ce toi qui heurtais l'autre nuit à ma porte,

Pendant que je ne dormais pas?

C'est donc vers moi que vient lentement ta lumière?

La pierre de mon seuil peut-être est la première

Des sombres marches du trépas.

Peut-être qu'à ma porte ouvrant sur l'ombre immense,

L'invisible escalier des ténèbres commence;

Peut-être, ô pâles échappés,

Quand vous montez du fond de l'horreur sépulcrale,

O morts, quand vous sortez de la froide spirale,

Est-ce chez moi que vous frappez!

Car la maison d'exil, mêlée aux catacombes,

Est adossée au mur de la ville des tombes.

Le proscrit est celui qui sort;

Il flotte submergé comme la nef qui sombre;

Le jour le voit à peine et dit: Quelle est cette ombre?

Et la nuit dit: Quel est ce mort?

Sois la bienvenue, ombre! ô ma soeur! ô figure

Qui me fais signe alors que sur l'énigme obscure

Je me penche, sinistre et seul;

Et qui viens, m'effrayant de ta lueur sublime,

Essuyer sur mon front la sueur de l'abîme

Avec un pan de ton linceul!

II

Oh! que le gouffre est noir et que l'oeil est débile!

Nous avons devant nous le silence immobile.

Qui sommes-nous? où sommes-nous?

Faut-il jouir? faut-il pleurer? Ceux qu'on rencontre

Passent. Quelle est la loi? La prière nous montre

L'écorchure de ses genoux.

D'où viens-tu?--Je ne sais.--Où vas-tu?--Je l'ignore.

L'homme ainsi parle à l'homme et l'onde au flot sonore.

Tout va, tout vient, tout ment, tout fuit.

Parfois nous devenons pâles, hommes et femmes,

Comme si nous sentions se fermer sur nos âmes

La main de la géante nuit.

Nous voyons fuir la flèche et l'ombre est sur la cible.

L'homme est lancé. Par qui? vers qui? Dans l'invisible.

L'arc ténébreux siffle dans l'air.

En voyant ceux qu'on aime en nos bras se dissoudre,

Nous demandons si c'est pour la mort, coup de foudre,

Qu'est faite, hélas! la vie éclair!

Nous demandons, vivants douteux qu'un linceul couvre,

Si le profond tombeau qui devant nous s'entr'ouvre,

Abîme, espoir, asile, écueil,

N'est pas le firmament plein d'étoiles sans nombre,

Et si tous les clous d'or qu'on voit au ciel dans l'ombre

Ne sont pas les clous du cercueil?

Nous sommes là; nos dents tressaillent, nos vertèbres

Frémissent; on dirait parfois que les ténèbres,

O terreur! sont pleines de pas.

Qu'est-ce que l'ouragan, nuit?--C'est quelqu'un qui passe.

Nous entendons souffler les chevaux de l'espace

Traînant le char qu'on ne voit pas.

L'ombre semble absorbée en une idée unique.

L'eau sanglote; à l'esprit la forêt communique

Un tremblement contagieux;

Et tout semble éclairé, dans la brume où tout penche,

Du reflet que ferait la grande pierre blanche

D'un sépulcre prodigieux.

III

La chose est pour la chose ici-bas un problème.

L'être pour l'être est sphinx. L'aube au jour paraît blême

L'éclair est noir pour le rayon.

Dans la création vague et crépusculaire,

Les objets effarés qu'un jour sinistre éclaire

Sont l'un pour l'autre vision.

La cendre ne sait pas ce que pense le marbre;

L'écueil écoute en vain le flot; la branche d'arbre

Ne sait pas ce que dit le vent.

Qui punit-on ici? Passez sans vous connaître!

Est-ce toi le coupable, enfant qui viens de naître?

O mort, est-ce toi le vivant?

Nous avons dans l'esprit des sommets, nos idées,

Nos rêves, nos vertus, d'escarpements bordées,

Et nos espoirs construits si tôt;

Nous tâchons d'appliquer à ces cimes étranges

L'âpre échelle de feu par où montent les anges;

Job est en bas, Christ est en haut.

Nous aimons. A quoi bon? Nous souffrons. Pour quoi faire?

Je préfère mourir et m'en aller. Préfère.

Allez, choisissez vos chemins.

L'être effrayant se tait au fond du ciel nocturne,

Et regarde tomber de la bouche de l'urne

Le flot livide des humains.

Nous pensons. Après? Rampe, esprit! garde tes chaînes.

Quand vous vous promenez le soir parmi les chênes

Et les rochers aux vagues yeux,

Ne sentez-vous pas l'ombre où vos regards se plongent

Reculer? Savez-vous seulement à quoi songent

Tous ces muets mystérieux?

Nous jugeons. Nous dressons l'échafaud. L'homme tue

Et meurt. Le genre humain, foule d'erreur vêtue,

Condamne, extermine, détruit,

Puis s'en va. Le poteau du gibet, ô démence!

O deuil! est le bâton de cet aveugle immense

Marchant dans cette immense nuit.

Crime! enfer! quel zénith effrayant que le nôtre,

Où les douze Césars toujours l'un après l'autre

Reviennent, noirs soleils errants!

L'homme, au-dessus de lui, du fond des maux sans borne,

Voit éternellement tourner dans son ciel morne

Ce zodiaque de tyrans.

IV

Depuis quatre mille ans que, courbé sous la haine,

Perçant sa tombe avec les débris de sa chaîne,

Fouillant le bas, creusant le haut,

Il cherche à s'évader à travers la nature,

L'esprit forçat n'a pas encor fait d'ouverture

A la voûte du ciel cachot.

Oui, le penseur en vain, dans ses essors funèbres,

Heurte son âme d'ombre au plafond de ténèbres;

Il tombe, il meurt; son temps est court;

Et nous n'entendons rien, dans la nuit qu'il nous lègue

Que ce que dit tout bas la création bègue

A l'oreille du tombeau sourd.

Nous sommes les passants, les foules et les races.

Nous sentons, frissonnants, des souffles sur nos faces.

Nous sommes le gouffre agité;

Nous sommes ce que l'air chasse au vent de son aile;

Nous sommes les flocons de la neige éternelle

Dans l'éternelle obscurité.

Pour qui luis-tu, Vénus? Où roules-tu, Saturne?

Ils vont: rien ne répond dans l'éther taciturne.

L'homme grelotte, seul et nu.

L'étendue aux flots noirs déborde, d'horreur pleine;

L'énigme a peur du mot; l'infini semble à peine

Pouvoir contenir l'inconnu.

Toujours la nuit! jamais l'azur! jamais l'aurore!

Nous marchons. Nous n'avons point fait un pas encore!

Nous rêvons ce qu'Adam rêva;

La création flotte et fuit, des vents battue;

Nous distinguons dans l'ombre une immense statue

Et nous lui disons: Jéhovah!

Marine-Terrace, nuit du 30 mars 1854.

Création! figure en deuil! Isis austère!Peut-être l'homme est-il son trouble et son mystère?Peut-être qu'elle nous craint tous,Et qu'à l'heure où, ployés sous notre loi mortelle,Hagards et stupéfaits, nous tremblons devant elle,Elle frissonne devant nous!Ne riez point. Souffrez gravement. Soyons dignes,Corbeaux, hiboux, vautours, de redevenir cygnes!Courbons-nous sous l'obscure loi.Ne jetons pas le doute aux flots comme une sonde.Marchons sans savoir où, parlons sans qu'on réponde,Et pleurons sans savoir pourquoi.Homme, n'exige pas qu'on rompe le silence;Dis-toi: Je suis puni. Baisse la tête et pense.C'est assez de ce que tu vois.Une parole peut sortir du puits farouche;Ne la demande pas. Si l'abîme est la bouche,Ô Dieu, qu'est-ce donc que la voix?Ne nous irritons pas. Il n'est pas bon de faire,Vers la clarté qui luit au centre de la sphère,A travers les cieux transparents,Voler l'affront, les cris, le rire et la satire,Et que le chandelier à sept branches attireTous ces noirs phalènes errants.Nais, grandis, rêve, souffre, aime, vis, vieillis, tombe.L'explication sainte et calme est dans la tombe.O vivants, ne blasphémons point.Qu'importe à l'Incréé, qui, soulevant ses voiles,Nous offre le grand ciel, les mondes, les étoiles,Qu'une ombre lui montre le poing?Nous figurons-nous donc qu'à l'heure où tout le prie,Pendant qu'il crée et vit, pendant qu'il approprieA chaque astre une humanité,Nous pouvons de nos cris troubler sa plénitude,Cracher notre néant jusqu'en sa solitude,Et lui gâter l'éternité?Être! quand dans l'éther tu dessinas les formes,Partout où tu traças les orbites énormesDes univers qui n'étaient pas,Des soleils ont jailli, fleurs de flamme, et sans nombre,Des trous qu'au firmament, en s'y posant dans l'ombre,Fit la pointe de ton compas!Qui sommes-nous? La nuit, la mort, l'oubli, personne.Il est. Cette splendeur suffit pour qu'on frissonne.C'est lui l'amour, c'est lui le feu.Quand les fleurs en avril éclatent pêle-mêle,C'est lui. C'est lui qui gonfle, ainsi qu'une mamelle,La rondeur de l'océan bleu.Le penseur cherche l'homme et trouve de la cendre.Il trouve l'orgueil froid, le mal, l'amour à vendre,L'erreur, le sac d'or effronté,La haine et son couteau, l'envie et son suaire,En mettant au hasard la main dans l'ossuaireQue nous nommons humanité.Parce que nous souffrons, noirs et sans rien connaître,Stupide, l'homme dit:--Je ne veux pas de l'Être!Je souffre; donc, l'Être n'est pas!--Tu n'admires que toi, vil passant, dans ce monde!Tu prends pour de l'argent, ô ver, ta bave immondeMarquant la place où tu rampas!Notre nuit veut rayer ce jour qui nous éclaire;Nous crispons sur ce nom nos doigts pleins de colère;Rage d'enfant qui coûte cher!Et nous nous figurons, race imbécile et dure,Que nous avons un peu de Dieu dans notre ordureEntre notre ongle et notre chair!Nier l'Être! à quoi bon? L'ironie âpre et noirePeut-elle se pencher sur le gouffre et le boire,Comme elle boit son propre fiel?Quand notre orgueil le tait, notre douleur le nomme.Le sarcasme peut-il, en crevant l'oeil à l'homme,Crever les étoiles au ciel?Ah! quand nous le frappons, c'est pour nous qu'est la plaie.Pensons, croyons. Voit-on l'océan qui bégaie,Mordre avec rage son bâillon?Adorons-le dans l'astre, et la fleur, et la femme.O vivants, la pensée est la pourpre de l'âme;Le blasphème en est le haillon.Ne raillons pas. Nos coeurs sont les pavés du temple.Il nous regarde, lui que l'infini contemple.Insensé qui nie et qui mord!Dans un rire imprudent, ne faisons pas, fils d'Ève,Apparaître nos dents devant son oeil qui rêve,Comme elles seront dans la mort.La femme nue, ayant les hanches découvertes,Chair qui tente l'esprit, rit sous les feuilles vertes;N'allons pas rire à son côté.Ne chantons pas:--Jouir est tout. Le ciel est vide.--La nuit a peur, vous dis-je! elle devient livideEn contemplant l'immensité.O douleur! clef des deux, l'ironie est fumée.L'expiation rouvre une porte fermée;Les souffrances sont des faveurs.Regardons, au-dessus des multitudes folles,Monter vers les gibets et vers les auréolesLes grands sacrifiés rêveurs.Monter, c'est s'immoler. Toute cime est sévère.L'Olympe lentement se transforme en Calvaire;Partout le martyre est écrit;Une immense croix gît dans notre nuit profonde;Et nous voyons saigner aux quatre coins du mondeLes quatre clous de Jésus-Christ.Ah! vivants, vous doutez! ah! vous riez, squelettes!Lorsque l'aube apparaît, ceinte de bandelettesD'or, d'émeraude et de carmin,Vous huez, vous prenez, larves que le jour dore,Pour la jeter au front céleste de l'aurore,De la cendre dans votre main.Vous criez:--Tout est mal. L'aigle vaut le reptile;Tout ce que nous voyons n'est qu'une ombre inutile.La vie au néant nous vomit.Rien avant, rien après. Le sage doute et raille.--Et, pendant ce temps-là, le brin d'herbe tressaille,L'aube pleure, et le vent gémit.Chaque fois qu'ici-bas l'homme, en proie aux désastres,Rit, blasphème, et secoue, en regardant les astres,Le sarcasme, ce vil lambeau,Les morts se dressent froids au fond du caveau sombre,Et de leur doigt de spectre écrivent--DIEU--dans l'ombre,Sous la pierre de leur tombeau.Marine-Terrace, 31 mars 1854.

Création! figure en deuil! Isis austère!Peut-être l'homme est-il son trouble et son mystère?Peut-être qu'elle nous craint tous,Et qu'à l'heure où, ployés sous notre loi mortelle,Hagards et stupéfaits, nous tremblons devant elle,Elle frissonne devant nous!Ne riez point. Souffrez gravement. Soyons dignes,Corbeaux, hiboux, vautours, de redevenir cygnes!Courbons-nous sous l'obscure loi.Ne jetons pas le doute aux flots comme une sonde.Marchons sans savoir où, parlons sans qu'on réponde,Et pleurons sans savoir pourquoi.Homme, n'exige pas qu'on rompe le silence;Dis-toi: Je suis puni. Baisse la tête et pense.C'est assez de ce que tu vois.Une parole peut sortir du puits farouche;Ne la demande pas. Si l'abîme est la bouche,Ô Dieu, qu'est-ce donc que la voix?Ne nous irritons pas. Il n'est pas bon de faire,Vers la clarté qui luit au centre de la sphère,A travers les cieux transparents,Voler l'affront, les cris, le rire et la satire,Et que le chandelier à sept branches attireTous ces noirs phalènes errants.Nais, grandis, rêve, souffre, aime, vis, vieillis, tombe.L'explication sainte et calme est dans la tombe.O vivants, ne blasphémons point.Qu'importe à l'Incréé, qui, soulevant ses voiles,Nous offre le grand ciel, les mondes, les étoiles,Qu'une ombre lui montre le poing?Nous figurons-nous donc qu'à l'heure où tout le prie,Pendant qu'il crée et vit, pendant qu'il approprieA chaque astre une humanité,Nous pouvons de nos cris troubler sa plénitude,Cracher notre néant jusqu'en sa solitude,Et lui gâter l'éternité?Être! quand dans l'éther tu dessinas les formes,Partout où tu traças les orbites énormesDes univers qui n'étaient pas,Des soleils ont jailli, fleurs de flamme, et sans nombre,Des trous qu'au firmament, en s'y posant dans l'ombre,Fit la pointe de ton compas!Qui sommes-nous? La nuit, la mort, l'oubli, personne.Il est. Cette splendeur suffit pour qu'on frissonne.C'est lui l'amour, c'est lui le feu.Quand les fleurs en avril éclatent pêle-mêle,C'est lui. C'est lui qui gonfle, ainsi qu'une mamelle,La rondeur de l'océan bleu.Le penseur cherche l'homme et trouve de la cendre.Il trouve l'orgueil froid, le mal, l'amour à vendre,L'erreur, le sac d'or effronté,La haine et son couteau, l'envie et son suaire,En mettant au hasard la main dans l'ossuaireQue nous nommons humanité.Parce que nous souffrons, noirs et sans rien connaître,Stupide, l'homme dit:--Je ne veux pas de l'Être!Je souffre; donc, l'Être n'est pas!--Tu n'admires que toi, vil passant, dans ce monde!Tu prends pour de l'argent, ô ver, ta bave immondeMarquant la place où tu rampas!Notre nuit veut rayer ce jour qui nous éclaire;Nous crispons sur ce nom nos doigts pleins de colère;Rage d'enfant qui coûte cher!Et nous nous figurons, race imbécile et dure,Que nous avons un peu de Dieu dans notre ordureEntre notre ongle et notre chair!Nier l'Être! à quoi bon? L'ironie âpre et noirePeut-elle se pencher sur le gouffre et le boire,Comme elle boit son propre fiel?Quand notre orgueil le tait, notre douleur le nomme.Le sarcasme peut-il, en crevant l'oeil à l'homme,Crever les étoiles au ciel?Ah! quand nous le frappons, c'est pour nous qu'est la plaie.Pensons, croyons. Voit-on l'océan qui bégaie,Mordre avec rage son bâillon?Adorons-le dans l'astre, et la fleur, et la femme.O vivants, la pensée est la pourpre de l'âme;Le blasphème en est le haillon.Ne raillons pas. Nos coeurs sont les pavés du temple.Il nous regarde, lui que l'infini contemple.Insensé qui nie et qui mord!Dans un rire imprudent, ne faisons pas, fils d'Ève,Apparaître nos dents devant son oeil qui rêve,Comme elles seront dans la mort.La femme nue, ayant les hanches découvertes,Chair qui tente l'esprit, rit sous les feuilles vertes;N'allons pas rire à son côté.Ne chantons pas:--Jouir est tout. Le ciel est vide.--La nuit a peur, vous dis-je! elle devient livideEn contemplant l'immensité.O douleur! clef des deux, l'ironie est fumée.L'expiation rouvre une porte fermée;Les souffrances sont des faveurs.Regardons, au-dessus des multitudes folles,Monter vers les gibets et vers les auréolesLes grands sacrifiés rêveurs.Monter, c'est s'immoler. Toute cime est sévère.L'Olympe lentement se transforme en Calvaire;Partout le martyre est écrit;Une immense croix gît dans notre nuit profonde;Et nous voyons saigner aux quatre coins du mondeLes quatre clous de Jésus-Christ.Ah! vivants, vous doutez! ah! vous riez, squelettes!Lorsque l'aube apparaît, ceinte de bandelettesD'or, d'émeraude et de carmin,Vous huez, vous prenez, larves que le jour dore,Pour la jeter au front céleste de l'aurore,De la cendre dans votre main.Vous criez:--Tout est mal. L'aigle vaut le reptile;Tout ce que nous voyons n'est qu'une ombre inutile.La vie au néant nous vomit.Rien avant, rien après. Le sage doute et raille.--Et, pendant ce temps-là, le brin d'herbe tressaille,L'aube pleure, et le vent gémit.Chaque fois qu'ici-bas l'homme, en proie aux désastres,Rit, blasphème, et secoue, en regardant les astres,Le sarcasme, ce vil lambeau,Les morts se dressent froids au fond du caveau sombre,Et de leur doigt de spectre écrivent--DIEU--dans l'ombre,Sous la pierre de leur tombeau.Marine-Terrace, 31 mars 1854.

Création! figure en deuil! Isis austère!

Peut-être l'homme est-il son trouble et son mystère?

Peut-être qu'elle nous craint tous,

Et qu'à l'heure où, ployés sous notre loi mortelle,

Hagards et stupéfaits, nous tremblons devant elle,

Elle frissonne devant nous!

Ne riez point. Souffrez gravement. Soyons dignes,

Corbeaux, hiboux, vautours, de redevenir cygnes!

Courbons-nous sous l'obscure loi.

Ne jetons pas le doute aux flots comme une sonde.

Marchons sans savoir où, parlons sans qu'on réponde,

Et pleurons sans savoir pourquoi.

Homme, n'exige pas qu'on rompe le silence;

Dis-toi: Je suis puni. Baisse la tête et pense.

C'est assez de ce que tu vois.

Une parole peut sortir du puits farouche;

Ne la demande pas. Si l'abîme est la bouche,

Ô Dieu, qu'est-ce donc que la voix?

Ne nous irritons pas. Il n'est pas bon de faire,

Vers la clarté qui luit au centre de la sphère,

A travers les cieux transparents,

Voler l'affront, les cris, le rire et la satire,

Et que le chandelier à sept branches attire

Tous ces noirs phalènes errants.

Nais, grandis, rêve, souffre, aime, vis, vieillis, tombe.

L'explication sainte et calme est dans la tombe.

O vivants, ne blasphémons point.

Qu'importe à l'Incréé, qui, soulevant ses voiles,

Nous offre le grand ciel, les mondes, les étoiles,

Qu'une ombre lui montre le poing?

Nous figurons-nous donc qu'à l'heure où tout le prie,

Pendant qu'il crée et vit, pendant qu'il approprie

A chaque astre une humanité,

Nous pouvons de nos cris troubler sa plénitude,

Cracher notre néant jusqu'en sa solitude,

Et lui gâter l'éternité?

Être! quand dans l'éther tu dessinas les formes,

Partout où tu traças les orbites énormes

Des univers qui n'étaient pas,

Des soleils ont jailli, fleurs de flamme, et sans nombre,

Des trous qu'au firmament, en s'y posant dans l'ombre,

Fit la pointe de ton compas!

Qui sommes-nous? La nuit, la mort, l'oubli, personne.

Il est. Cette splendeur suffit pour qu'on frissonne.

C'est lui l'amour, c'est lui le feu.

Quand les fleurs en avril éclatent pêle-mêle,

C'est lui. C'est lui qui gonfle, ainsi qu'une mamelle,

La rondeur de l'océan bleu.

Le penseur cherche l'homme et trouve de la cendre.

Il trouve l'orgueil froid, le mal, l'amour à vendre,

L'erreur, le sac d'or effronté,

La haine et son couteau, l'envie et son suaire,

En mettant au hasard la main dans l'ossuaire

Que nous nommons humanité.

Parce que nous souffrons, noirs et sans rien connaître,

Stupide, l'homme dit:--Je ne veux pas de l'Être!

Je souffre; donc, l'Être n'est pas!--

Tu n'admires que toi, vil passant, dans ce monde!

Tu prends pour de l'argent, ô ver, ta bave immonde

Marquant la place où tu rampas!

Notre nuit veut rayer ce jour qui nous éclaire;

Nous crispons sur ce nom nos doigts pleins de colère;

Rage d'enfant qui coûte cher!

Et nous nous figurons, race imbécile et dure,

Que nous avons un peu de Dieu dans notre ordure

Entre notre ongle et notre chair!

Nier l'Être! à quoi bon? L'ironie âpre et noire

Peut-elle se pencher sur le gouffre et le boire,

Comme elle boit son propre fiel?

Quand notre orgueil le tait, notre douleur le nomme.

Le sarcasme peut-il, en crevant l'oeil à l'homme,

Crever les étoiles au ciel?

Ah! quand nous le frappons, c'est pour nous qu'est la plaie.

Pensons, croyons. Voit-on l'océan qui bégaie,

Mordre avec rage son bâillon?

Adorons-le dans l'astre, et la fleur, et la femme.

O vivants, la pensée est la pourpre de l'âme;

Le blasphème en est le haillon.

Ne raillons pas. Nos coeurs sont les pavés du temple.

Il nous regarde, lui que l'infini contemple.

Insensé qui nie et qui mord!

Dans un rire imprudent, ne faisons pas, fils d'Ève,

Apparaître nos dents devant son oeil qui rêve,

Comme elles seront dans la mort.

La femme nue, ayant les hanches découvertes,

Chair qui tente l'esprit, rit sous les feuilles vertes;

N'allons pas rire à son côté.

Ne chantons pas:--Jouir est tout. Le ciel est vide.--

La nuit a peur, vous dis-je! elle devient livide

En contemplant l'immensité.

O douleur! clef des deux, l'ironie est fumée.

L'expiation rouvre une porte fermée;

Les souffrances sont des faveurs.

Regardons, au-dessus des multitudes folles,

Monter vers les gibets et vers les auréoles

Les grands sacrifiés rêveurs.

Monter, c'est s'immoler. Toute cime est sévère.

L'Olympe lentement se transforme en Calvaire;

Partout le martyre est écrit;

Une immense croix gît dans notre nuit profonde;

Et nous voyons saigner aux quatre coins du monde

Les quatre clous de Jésus-Christ.

Ah! vivants, vous doutez! ah! vous riez, squelettes!

Lorsque l'aube apparaît, ceinte de bandelettes

D'or, d'émeraude et de carmin,

Vous huez, vous prenez, larves que le jour dore,

Pour la jeter au front céleste de l'aurore,

De la cendre dans votre main.

Vous criez:--Tout est mal. L'aigle vaut le reptile;

Tout ce que nous voyons n'est qu'une ombre inutile.

La vie au néant nous vomit.

Rien avant, rien après. Le sage doute et raille.--

Et, pendant ce temps-là, le brin d'herbe tressaille,

L'aube pleure, et le vent gémit.

Chaque fois qu'ici-bas l'homme, en proie aux désastres,

Rit, blasphème, et secoue, en regardant les astres,

Le sarcasme, ce vil lambeau,

Les morts se dressent froids au fond du caveau sombre,

Et de leur doigt de spectre écrivent--DIEU--dans l'ombre,

Sous la pierre de leur tombeau.

Marine-Terrace, 31 mars 1854.


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