VIII

Note 2:(retour)Voir Histoire de la Littérature dramatique, t. VI, pages 413 et 414.

Je dormais en effet, et tu me réveillas.Je te criai: «Salut!» et tu me dis: «Hélas!»Et cet instant fut doux, et nous nous embrassâmes;Nous mêlâmes tes pleurs, mon sourire et nos âmes.Ces temps sont déjà loin; où donc alors roulaitMa vie? et ce destin sévère qui me plaît,Qu'est-ce donc qu'il faisait de cette feuille morteQue je suis, et qu'un vent pousse, et qu'un vent remporte?J'habitais au milieu des hauts pignons flamands;Tout le jour, dans l'azur, sur les vieux toits fumants,Je regardais voler les grands nuages ivres;Tandis que je songeais, le coude sur mes livres,De moments en moments, ce noir passant ailé,Le temps, ce sourd tonnerre à nos rumeurs mêlé,D'où les heures s'en vont en sombres étincelles,Ébranlait sur mon font le beffroi de Bruxelles.Tout ce qui peut tenter un coeur ambitieuxÉtait là, devant moi, sur terre et dans les cieux;Sous mes yeux, dans l'austère et gigantesque place,J'avais les quatre points cardinaux de l'espace,Qui font songer à l'aigle, à l'astre, au flot, au mont,Et les quatre pavés de l'échafaud d'Egmont.Aujourd'hui, dans une île, en butte aux eaux sans nombre,Où l'on ne me voit plus, tant j'y suis couvert d'ombre,Au milieu de la vaste aventure des flots,Des rocs, des mers, brisant barques et matelots,Debout, échevelé sur le cap ou le môlePar le souffle qui sort de la bouche du pôle,Parmi les chocs, les bruits, les naufrages profonds,Morne histoire d'écueils, de gouffres, de typhons,Dont le vent est la plume et la nuit le registre,J'erre, et de l'horizon je suis la voix sinistre.Et voilà qu'à travers ces brumes et ces eaux,Tes volumes exquis m'arrivent, blancs oiseaux,M'apportant le rameau qu'apportent les colombesAux arches, et le chant que le cygne offre aux tombes,Et jetant à mes rocs tout l'éblouissementDe Paris glorieux et de Paris charmant!Et je lis, et mon front s'éclaire, et je savoureTon style, ta gaîté, ta douleur, ta bravoure.Merci, toi dont le coeur aima, sentit, comprit!Merci, devin! merci, frère, poëte, esprit,Qui viens chanter cet hymne à côté de ma vie!Qui vois mon destin sombre et qui n'a pas d'envie!Et qui, dans cette épreuve où je marche, portantL'abandon à chaque heure et l'ombre à chaque instant,M'as vu boire le fiel sans y mêler la haine!Tu changes en blancheur la nuit de ma géhenne,Et tu fais un autel de lumière inondéDu tas de pierres noir dont on m'a lapidé.Je ne suis rien; je viens et je m'en vais; mais gloireÀ ceux qui n'ont pas peur des vaincus de l'histoireEt des contagions du malheur toujours fui!Gloire aux fermes penseurs inclinés sur celuiQue le sort, geôlier triste, au fond de l'exil pousse!Ils ressemblent à l'aube, ils ont la force douce,Ils sont grands; leur esprit parfois, avec un mot,Dore en arc triomphal la voûte du cachot!Le ciel s'est éclairci sur mon île sonore,Et ton livre en venant a fait venir l'aurore;Seul aux bois avec toi, je lis, et me souviens,Et je songe, oubliant les monts diluviens,L'onde, et l'aigle de mer qui plane sur mon aire;Et, pendant que je lis, mon oeil visionnaire,À qui tout apparaît comme dans un réveil,Dans les ombres que font les feuilles au soleil,Sur tes pages où rit l'idée, où vit la grâce,Croit voir se dessiner le pur profil d'Horace,Comme si, se mirant au livre où je te voi,Ce doux songeur ravi lisait derrière moi!Marine-Terrace, décembre 1854.

Je dormais en effet, et tu me réveillas.Je te criai: «Salut!» et tu me dis: «Hélas!»Et cet instant fut doux, et nous nous embrassâmes;Nous mêlâmes tes pleurs, mon sourire et nos âmes.Ces temps sont déjà loin; où donc alors roulaitMa vie? et ce destin sévère qui me plaît,Qu'est-ce donc qu'il faisait de cette feuille morteQue je suis, et qu'un vent pousse, et qu'un vent remporte?J'habitais au milieu des hauts pignons flamands;Tout le jour, dans l'azur, sur les vieux toits fumants,Je regardais voler les grands nuages ivres;Tandis que je songeais, le coude sur mes livres,De moments en moments, ce noir passant ailé,Le temps, ce sourd tonnerre à nos rumeurs mêlé,D'où les heures s'en vont en sombres étincelles,Ébranlait sur mon font le beffroi de Bruxelles.Tout ce qui peut tenter un coeur ambitieuxÉtait là, devant moi, sur terre et dans les cieux;Sous mes yeux, dans l'austère et gigantesque place,J'avais les quatre points cardinaux de l'espace,Qui font songer à l'aigle, à l'astre, au flot, au mont,Et les quatre pavés de l'échafaud d'Egmont.Aujourd'hui, dans une île, en butte aux eaux sans nombre,Où l'on ne me voit plus, tant j'y suis couvert d'ombre,Au milieu de la vaste aventure des flots,Des rocs, des mers, brisant barques et matelots,Debout, échevelé sur le cap ou le môlePar le souffle qui sort de la bouche du pôle,Parmi les chocs, les bruits, les naufrages profonds,Morne histoire d'écueils, de gouffres, de typhons,Dont le vent est la plume et la nuit le registre,J'erre, et de l'horizon je suis la voix sinistre.Et voilà qu'à travers ces brumes et ces eaux,Tes volumes exquis m'arrivent, blancs oiseaux,M'apportant le rameau qu'apportent les colombesAux arches, et le chant que le cygne offre aux tombes,Et jetant à mes rocs tout l'éblouissementDe Paris glorieux et de Paris charmant!Et je lis, et mon front s'éclaire, et je savoureTon style, ta gaîté, ta douleur, ta bravoure.Merci, toi dont le coeur aima, sentit, comprit!Merci, devin! merci, frère, poëte, esprit,Qui viens chanter cet hymne à côté de ma vie!Qui vois mon destin sombre et qui n'a pas d'envie!Et qui, dans cette épreuve où je marche, portantL'abandon à chaque heure et l'ombre à chaque instant,M'as vu boire le fiel sans y mêler la haine!Tu changes en blancheur la nuit de ma géhenne,Et tu fais un autel de lumière inondéDu tas de pierres noir dont on m'a lapidé.Je ne suis rien; je viens et je m'en vais; mais gloireÀ ceux qui n'ont pas peur des vaincus de l'histoireEt des contagions du malheur toujours fui!Gloire aux fermes penseurs inclinés sur celuiQue le sort, geôlier triste, au fond de l'exil pousse!Ils ressemblent à l'aube, ils ont la force douce,Ils sont grands; leur esprit parfois, avec un mot,Dore en arc triomphal la voûte du cachot!Le ciel s'est éclairci sur mon île sonore,Et ton livre en venant a fait venir l'aurore;Seul aux bois avec toi, je lis, et me souviens,Et je songe, oubliant les monts diluviens,L'onde, et l'aigle de mer qui plane sur mon aire;Et, pendant que je lis, mon oeil visionnaire,À qui tout apparaît comme dans un réveil,Dans les ombres que font les feuilles au soleil,Sur tes pages où rit l'idée, où vit la grâce,Croit voir se dessiner le pur profil d'Horace,Comme si, se mirant au livre où je te voi,Ce doux songeur ravi lisait derrière moi!Marine-Terrace, décembre 1854.

Je dormais en effet, et tu me réveillas.

Je te criai: «Salut!» et tu me dis: «Hélas!»

Et cet instant fut doux, et nous nous embrassâmes;

Nous mêlâmes tes pleurs, mon sourire et nos âmes.

Ces temps sont déjà loin; où donc alors roulait

Ma vie? et ce destin sévère qui me plaît,

Qu'est-ce donc qu'il faisait de cette feuille morte

Que je suis, et qu'un vent pousse, et qu'un vent remporte?

J'habitais au milieu des hauts pignons flamands;

Tout le jour, dans l'azur, sur les vieux toits fumants,

Je regardais voler les grands nuages ivres;

Tandis que je songeais, le coude sur mes livres,

De moments en moments, ce noir passant ailé,

Le temps, ce sourd tonnerre à nos rumeurs mêlé,

D'où les heures s'en vont en sombres étincelles,

Ébranlait sur mon font le beffroi de Bruxelles.

Tout ce qui peut tenter un coeur ambitieux

Était là, devant moi, sur terre et dans les cieux;

Sous mes yeux, dans l'austère et gigantesque place,

J'avais les quatre points cardinaux de l'espace,

Qui font songer à l'aigle, à l'astre, au flot, au mont,

Et les quatre pavés de l'échafaud d'Egmont.

Aujourd'hui, dans une île, en butte aux eaux sans nombre,

Où l'on ne me voit plus, tant j'y suis couvert d'ombre,

Au milieu de la vaste aventure des flots,

Des rocs, des mers, brisant barques et matelots,

Debout, échevelé sur le cap ou le môle

Par le souffle qui sort de la bouche du pôle,

Parmi les chocs, les bruits, les naufrages profonds,

Morne histoire d'écueils, de gouffres, de typhons,

Dont le vent est la plume et la nuit le registre,

J'erre, et de l'horizon je suis la voix sinistre.

Et voilà qu'à travers ces brumes et ces eaux,

Tes volumes exquis m'arrivent, blancs oiseaux,

M'apportant le rameau qu'apportent les colombes

Aux arches, et le chant que le cygne offre aux tombes,

Et jetant à mes rocs tout l'éblouissement

De Paris glorieux et de Paris charmant!

Et je lis, et mon front s'éclaire, et je savoure

Ton style, ta gaîté, ta douleur, ta bravoure.

Merci, toi dont le coeur aima, sentit, comprit!

Merci, devin! merci, frère, poëte, esprit,

Qui viens chanter cet hymne à côté de ma vie!

Qui vois mon destin sombre et qui n'a pas d'envie!

Et qui, dans cette épreuve où je marche, portant

L'abandon à chaque heure et l'ombre à chaque instant,

M'as vu boire le fiel sans y mêler la haine!

Tu changes en blancheur la nuit de ma géhenne,

Et tu fais un autel de lumière inondé

Du tas de pierres noir dont on m'a lapidé.

Je ne suis rien; je viens et je m'en vais; mais gloire

À ceux qui n'ont pas peur des vaincus de l'histoire

Et des contagions du malheur toujours fui!

Gloire aux fermes penseurs inclinés sur celui

Que le sort, geôlier triste, au fond de l'exil pousse!

Ils ressemblent à l'aube, ils ont la force douce,

Ils sont grands; leur esprit parfois, avec un mot,

Dore en arc triomphal la voûte du cachot!

Le ciel s'est éclairci sur mon île sonore,

Et ton livre en venant a fait venir l'aurore;

Seul aux bois avec toi, je lis, et me souviens,

Et je songe, oubliant les monts diluviens,

L'onde, et l'aigle de mer qui plane sur mon aire;

Et, pendant que je lis, mon oeil visionnaire,

À qui tout apparaît comme dans un réveil,

Dans les ombres que font les feuilles au soleil,

Sur tes pages où rit l'idée, où vit la grâce,

Croit voir se dessiner le pur profil d'Horace,

Comme si, se mirant au livre où je te voi,

Ce doux songeur ravi lisait derrière moi!

Marine-Terrace, décembre 1854.

Un pauvre homme passait dans le givre et le vent.Je cognai sur ma vitre; il s'arrêta devantMa porte, que j'ouvris d'une façon civile.Les ânes revenaient du marché de la ville,Portant les paysans accroupis sur leurs bâts.C'était le vieux qui vit dans une niche au basDe la montée, et rêve, attendant, solitaire,Un rayon du ciel triste, un liard de la terre,Tendant les mains pour l'homme et les joignant pour Dieu.Je lui criai: «Venez vous réchauffer un peu.«Comment vous nommez-vous?» Il me dit: «Je me nommeLe pauvre.» Je lui pris la main: «Entrez, brave homme.»Et je lui fis donner une jatte de lait.Le vieillard grelottait de froid; il me parlait,Et je lui répondais, pensif et sans l'entendre.«Vos habits sont mouillés,» dis-je, «il faut les étendreDevant la cheminée.» Il s'approcha du feu.Son manteau, tout mangé des vers, et jadis bleu,Étalé largement sur la chaude fournaise,Piqué de mille trous par la lueur de braise,Couvrait l'âtre, et semblait un ciel noir étoilé.Et, pendant qu'il séchait ce haillon désoléD'où ruisselait la pluie et l'eau des fondrières,Je songeais que cet homme était plein de prières,Et je regardais, sourd à ce que nous disions,Sa bure où je voyais des constellations.Décembre 1834.

Un pauvre homme passait dans le givre et le vent.Je cognai sur ma vitre; il s'arrêta devantMa porte, que j'ouvris d'une façon civile.Les ânes revenaient du marché de la ville,Portant les paysans accroupis sur leurs bâts.C'était le vieux qui vit dans une niche au basDe la montée, et rêve, attendant, solitaire,Un rayon du ciel triste, un liard de la terre,Tendant les mains pour l'homme et les joignant pour Dieu.Je lui criai: «Venez vous réchauffer un peu.«Comment vous nommez-vous?» Il me dit: «Je me nommeLe pauvre.» Je lui pris la main: «Entrez, brave homme.»Et je lui fis donner une jatte de lait.Le vieillard grelottait de froid; il me parlait,Et je lui répondais, pensif et sans l'entendre.«Vos habits sont mouillés,» dis-je, «il faut les étendreDevant la cheminée.» Il s'approcha du feu.Son manteau, tout mangé des vers, et jadis bleu,Étalé largement sur la chaude fournaise,Piqué de mille trous par la lueur de braise,Couvrait l'âtre, et semblait un ciel noir étoilé.Et, pendant qu'il séchait ce haillon désoléD'où ruisselait la pluie et l'eau des fondrières,Je songeais que cet homme était plein de prières,Et je regardais, sourd à ce que nous disions,Sa bure où je voyais des constellations.Décembre 1834.

Un pauvre homme passait dans le givre et le vent.

Je cognai sur ma vitre; il s'arrêta devant

Ma porte, que j'ouvris d'une façon civile.

Les ânes revenaient du marché de la ville,

Portant les paysans accroupis sur leurs bâts.

C'était le vieux qui vit dans une niche au bas

De la montée, et rêve, attendant, solitaire,

Un rayon du ciel triste, un liard de la terre,

Tendant les mains pour l'homme et les joignant pour Dieu.

Je lui criai: «Venez vous réchauffer un peu.

«Comment vous nommez-vous?» Il me dit: «Je me nomme

Le pauvre.» Je lui pris la main: «Entrez, brave homme.»

Et je lui fis donner une jatte de lait.

Le vieillard grelottait de froid; il me parlait,

Et je lui répondais, pensif et sans l'entendre.

«Vos habits sont mouillés,» dis-je, «il faut les étendre

Devant la cheminée.» Il s'approcha du feu.

Son manteau, tout mangé des vers, et jadis bleu,

Étalé largement sur la chaude fournaise,

Piqué de mille trous par la lueur de braise,

Couvrait l'âtre, et semblait un ciel noir étoilé.

Et, pendant qu'il séchait ce haillon désolé

D'où ruisselait la pluie et l'eau des fondrières,

Je songeais que cet homme était plein de prières,

Et je regardais, sourd à ce que nous disions,

Sa bure où je voyais des constellations.

Décembre 1834.

Mes deux frères et moi, nous étions tout enfants.Notre mère disait: «Jouez, mais je défendsQu'on marche dans les fleurs et qu'on monte aux échelles.»Abel était l'aîné, j'étais le plus petit.Nous mangions notre pain de si bon appétit,Que les femmes riaient quand nous passions près d'elles.Nous montions pour jouer au grenier du couvent.Et, là, tout en jouant, nous regardions souvent,Sur le haut d'une armoire, un livre inaccessible.Nous grimpâmes un jour jusqu'à ce livre noir;Je ne sais pas comment nous fîmes pour l'avoir,Mais je me souviens bien que c'était une Bible.Ce vieux livre sentait une odeur d'encensoir.Nous allâmes ravis dans un coin nous asseoir;Des estampes partout! quel bonheur! quel délire!Nous l'ouvrîmes alors tout grand sur nos genoux,Et, dès le premier mot, il nous parut si doux,Qu'oubliant de jouer, nous nous mîmes à lire.Nous lûmes tous les trois ainsi tout le matin,Joseph, Ruth et Booz, le bon Samaritain,Et, toujours plus charmés, le soir nous le relûmes,Tels des enfants, s'ils ont pris un oiseau des cieux,S'appellent en riant et s'étonnent, joyeux,De sentir dans leur main la douceur de ses plumes.Marine-Terrace, août 1855.

Mes deux frères et moi, nous étions tout enfants.Notre mère disait: «Jouez, mais je défendsQu'on marche dans les fleurs et qu'on monte aux échelles.»Abel était l'aîné, j'étais le plus petit.Nous mangions notre pain de si bon appétit,Que les femmes riaient quand nous passions près d'elles.Nous montions pour jouer au grenier du couvent.Et, là, tout en jouant, nous regardions souvent,Sur le haut d'une armoire, un livre inaccessible.Nous grimpâmes un jour jusqu'à ce livre noir;Je ne sais pas comment nous fîmes pour l'avoir,Mais je me souviens bien que c'était une Bible.Ce vieux livre sentait une odeur d'encensoir.Nous allâmes ravis dans un coin nous asseoir;Des estampes partout! quel bonheur! quel délire!Nous l'ouvrîmes alors tout grand sur nos genoux,Et, dès le premier mot, il nous parut si doux,Qu'oubliant de jouer, nous nous mîmes à lire.Nous lûmes tous les trois ainsi tout le matin,Joseph, Ruth et Booz, le bon Samaritain,Et, toujours plus charmés, le soir nous le relûmes,Tels des enfants, s'ils ont pris un oiseau des cieux,S'appellent en riant et s'étonnent, joyeux,De sentir dans leur main la douceur de ses plumes.Marine-Terrace, août 1855.

Mes deux frères et moi, nous étions tout enfants.

Notre mère disait: «Jouez, mais je défends

Qu'on marche dans les fleurs et qu'on monte aux échelles.»

Abel était l'aîné, j'étais le plus petit.

Nous mangions notre pain de si bon appétit,

Que les femmes riaient quand nous passions près d'elles.

Nous montions pour jouer au grenier du couvent.

Et, là, tout en jouant, nous regardions souvent,

Sur le haut d'une armoire, un livre inaccessible.

Nous grimpâmes un jour jusqu'à ce livre noir;

Je ne sais pas comment nous fîmes pour l'avoir,

Mais je me souviens bien que c'était une Bible.

Ce vieux livre sentait une odeur d'encensoir.

Nous allâmes ravis dans un coin nous asseoir;

Des estampes partout! quel bonheur! quel délire!

Nous l'ouvrîmes alors tout grand sur nos genoux,

Et, dès le premier mot, il nous parut si doux,

Qu'oubliant de jouer, nous nous mîmes à lire.

Nous lûmes tous les trois ainsi tout le matin,

Joseph, Ruth et Booz, le bon Samaritain,

Et, toujours plus charmés, le soir nous le relûmes,

Tels des enfants, s'ils ont pris un oiseau des cieux,

S'appellent en riant et s'étonnent, joyeux,

De sentir dans leur main la douceur de ses plumes.

Marine-Terrace, août 1855.

Je dis à mon chien noir: «Viens, Ponto, viens-nous-en!»Et je vais dans les bois, mis comme un paysan;Je vais dans les grands bois, lisant dans les vieux livres.L'hiver, quand la ramée est un écrin de givres,Ou l'été, quand tout rit, même l'aurore en pleurs,Quand toute l'herbe n'est qu'un triomphe de fleurs,Je prends Froissard, Montluc, Tacite, quelque histoire,Et je marche, effaré des crimes de la gloire.Hélas! l'horreur partout, même chez les meilleurs!Toujours l'homme en sa nuit trahi par ses veilleurs!Toutes les grandes mains, hélas! de sang rougies!Alexandre ivre et fou, César perdu d'orgies,Et, le poing sur Didier, le pied sur Vitikind,Charlemagne souvent semblable à Charles-Quint;Caton de chair humaine engraissant la murène;Titus crucifiant Jérusalem; Turenne,Héros, comme Bayard et comme Catinat,À Nordlingue, bandit dans le Palatinat;Le duel de Jarnac, le duel de Carrouge;Louis Neuf tenaillant les langues d'un fer rouge;Cromwell trompant Milton, Calvin brûlant Servet.Que de spectres, ô gloire! autour de ton chevet!Ô triste humanité, je fuis dans la nature!Et, pendant que je dis: «Tout est leurre, imposture,Mensonge, iniquité, mal de splendeur vêtu!»Mon chien Ponto me suit. Le chien, c'est la vertuQui, ne pouvant se faire homme, s'est faite bête.Et Ponto me regarde avec son oeil honnête.Marine-Terrace, mars 1855.

Je dis à mon chien noir: «Viens, Ponto, viens-nous-en!»Et je vais dans les bois, mis comme un paysan;Je vais dans les grands bois, lisant dans les vieux livres.L'hiver, quand la ramée est un écrin de givres,Ou l'été, quand tout rit, même l'aurore en pleurs,Quand toute l'herbe n'est qu'un triomphe de fleurs,Je prends Froissard, Montluc, Tacite, quelque histoire,Et je marche, effaré des crimes de la gloire.Hélas! l'horreur partout, même chez les meilleurs!Toujours l'homme en sa nuit trahi par ses veilleurs!Toutes les grandes mains, hélas! de sang rougies!Alexandre ivre et fou, César perdu d'orgies,Et, le poing sur Didier, le pied sur Vitikind,Charlemagne souvent semblable à Charles-Quint;Caton de chair humaine engraissant la murène;Titus crucifiant Jérusalem; Turenne,Héros, comme Bayard et comme Catinat,À Nordlingue, bandit dans le Palatinat;Le duel de Jarnac, le duel de Carrouge;Louis Neuf tenaillant les langues d'un fer rouge;Cromwell trompant Milton, Calvin brûlant Servet.Que de spectres, ô gloire! autour de ton chevet!Ô triste humanité, je fuis dans la nature!Et, pendant que je dis: «Tout est leurre, imposture,Mensonge, iniquité, mal de splendeur vêtu!»Mon chien Ponto me suit. Le chien, c'est la vertuQui, ne pouvant se faire homme, s'est faite bête.Et Ponto me regarde avec son oeil honnête.Marine-Terrace, mars 1855.

Je dis à mon chien noir: «Viens, Ponto, viens-nous-en!»

Et je vais dans les bois, mis comme un paysan;

Je vais dans les grands bois, lisant dans les vieux livres.

L'hiver, quand la ramée est un écrin de givres,

Ou l'été, quand tout rit, même l'aurore en pleurs,

Quand toute l'herbe n'est qu'un triomphe de fleurs,

Je prends Froissard, Montluc, Tacite, quelque histoire,

Et je marche, effaré des crimes de la gloire.

Hélas! l'horreur partout, même chez les meilleurs!

Toujours l'homme en sa nuit trahi par ses veilleurs!

Toutes les grandes mains, hélas! de sang rougies!

Alexandre ivre et fou, César perdu d'orgies,

Et, le poing sur Didier, le pied sur Vitikind,

Charlemagne souvent semblable à Charles-Quint;

Caton de chair humaine engraissant la murène;

Titus crucifiant Jérusalem; Turenne,

Héros, comme Bayard et comme Catinat,

À Nordlingue, bandit dans le Palatinat;

Le duel de Jarnac, le duel de Carrouge;

Louis Neuf tenaillant les langues d'un fer rouge;

Cromwell trompant Milton, Calvin brûlant Servet.

Que de spectres, ô gloire! autour de ton chevet!

Ô triste humanité, je fuis dans la nature!

Et, pendant que je dis: «Tout est leurre, imposture,

Mensonge, iniquité, mal de splendeur vêtu!»

Mon chien Ponto me suit. Le chien, c'est la vertu

Qui, ne pouvant se faire homme, s'est faite bête.

Et Ponto me regarde avec son oeil honnête.

Marine-Terrace, mars 1855.

Mère, voilà douze ans que notre fille est morte;Et depuis, moi le père et vous la femme forte,Nous n'avons pas été, Dieu le sait, un seul jourSans parfumer son nom de prière et d'amour.Nous avons pris la sombre et charmante habitudeDe voir son ombre vivre en notre solitude,De la sentir passer et de l'entendre errer,Et nous sommes restés à genoux à pleurer.Nous avons persisté dans cette douleur douce,Et nous vivons penchés sur ce cher nid de mousseEmporté dans l'orage avec les deux oiseaux.Mère, nous n'avons pas plié, quoique roseaux,Ni perdu la bonté vis-à-vis l'un de l'autre,Ni demandé la fin de mon deuil et du vôtreÀ cette lâcheté qu'on appelle l'oubli.Oui, depuis ce jour triste où pour nous ont pâliLes cieux, les champs, les fleurs, l'étoile, l'aube pure,Et toutes les splendeurs de la sombre nature,Avec les trois enfants qui nous restent, trésorDe courage et d'amour que Dieu nous laisse encor,Nous avons essuyé des fortunes diverses,Ce qu'on nomme malheur, adversité, traverses,Sans trembler, sans fléchir, sans haïr les écueils,Donnant aux deuils du coeur, à l'absence, aux cercueils,Aux souffrances dont saigne ou l'âme ou la famille,Aux êtres chers enfuis ou morts, à notre fille,Aux vieux parents repris par un monde meilleur,Nos pleurs, et le sourire à toute autre douleur.Marine-Terrace, août 1855.

Mère, voilà douze ans que notre fille est morte;Et depuis, moi le père et vous la femme forte,Nous n'avons pas été, Dieu le sait, un seul jourSans parfumer son nom de prière et d'amour.Nous avons pris la sombre et charmante habitudeDe voir son ombre vivre en notre solitude,De la sentir passer et de l'entendre errer,Et nous sommes restés à genoux à pleurer.Nous avons persisté dans cette douleur douce,Et nous vivons penchés sur ce cher nid de mousseEmporté dans l'orage avec les deux oiseaux.Mère, nous n'avons pas plié, quoique roseaux,Ni perdu la bonté vis-à-vis l'un de l'autre,Ni demandé la fin de mon deuil et du vôtreÀ cette lâcheté qu'on appelle l'oubli.Oui, depuis ce jour triste où pour nous ont pâliLes cieux, les champs, les fleurs, l'étoile, l'aube pure,Et toutes les splendeurs de la sombre nature,Avec les trois enfants qui nous restent, trésorDe courage et d'amour que Dieu nous laisse encor,Nous avons essuyé des fortunes diverses,Ce qu'on nomme malheur, adversité, traverses,Sans trembler, sans fléchir, sans haïr les écueils,Donnant aux deuils du coeur, à l'absence, aux cercueils,Aux souffrances dont saigne ou l'âme ou la famille,Aux êtres chers enfuis ou morts, à notre fille,Aux vieux parents repris par un monde meilleur,Nos pleurs, et le sourire à toute autre douleur.Marine-Terrace, août 1855.

Mère, voilà douze ans que notre fille est morte;

Et depuis, moi le père et vous la femme forte,

Nous n'avons pas été, Dieu le sait, un seul jour

Sans parfumer son nom de prière et d'amour.

Nous avons pris la sombre et charmante habitude

De voir son ombre vivre en notre solitude,

De la sentir passer et de l'entendre errer,

Et nous sommes restés à genoux à pleurer.

Nous avons persisté dans cette douleur douce,

Et nous vivons penchés sur ce cher nid de mousse

Emporté dans l'orage avec les deux oiseaux.

Mère, nous n'avons pas plié, quoique roseaux,

Ni perdu la bonté vis-à-vis l'un de l'autre,

Ni demandé la fin de mon deuil et du vôtre

À cette lâcheté qu'on appelle l'oubli.

Oui, depuis ce jour triste où pour nous ont pâli

Les cieux, les champs, les fleurs, l'étoile, l'aube pure,

Et toutes les splendeurs de la sombre nature,

Avec les trois enfants qui nous restent, trésor

De courage et d'amour que Dieu nous laisse encor,

Nous avons essuyé des fortunes diverses,

Ce qu'on nomme malheur, adversité, traverses,

Sans trembler, sans fléchir, sans haïr les écueils,

Donnant aux deuils du coeur, à l'absence, aux cercueils,

Aux souffrances dont saigne ou l'âme ou la famille,

Aux êtres chers enfuis ou morts, à notre fille,

Aux vieux parents repris par un monde meilleur,

Nos pleurs, et le sourire à toute autre douleur.

Marine-Terrace, août 1855.

Maintenant que mon temps décroît comme un flambeau,Que mes tâches sont terminées;Maintenant que voici que je touche au tombeauPar les deuils et par les années,Et qu'au fond de ce ciel que mon essor rêva,Je vois fuir, vers l'ombre entraînées,Comme le tourbillon du passé qui s'en va,Tant de belles heures sonnées;Maintenant que je dis:--Un jour, nous triomphons;Le lendemain, tout est mensonge!--Je suis triste, et je marche au bord des flots profonds,Courbé comme celui qui songe.Je regarde, au-dessus du mont et du vallon,Et des mers sans fin remuées,S'envoler sous le bec du vautour aquilon,Toute la toison des nuées;J'entends le vent dans l'air, la mer sur le récif,L'homme liant la gerbe mûre;J'écoute, et je confronte en mon esprit pensifCe qui parle à ce qui murmure;Et je reste parfois couché sans me leverSur l'herbe rare de la dune.Jusqu'à l'heure où l'on voit apparaître et rêverLes yeux sinistres de la lune.Elle monte, elle jette un long rayon dormantÀ l'espace, au mystère, au gouffre;Et nous nous regardons tous les deux fixementElle qui brille et moi qui souffre.Où donc s'en sont allés mes jours évanouis?Est-il quelqu'un qui me connaisse?Ai-je encor quelque chose en mes yeux éblouis,De la clarté de ma jeunesse?Tout s'est-il envolé? Je suis seul, je suis las;J'appelle sans qu'on me réponde;Ô vents! ô flots! ne suis-je aussi qu'un souffle, hélas!Hélas! ne suis-je aussi qu'une onde?Ne verrai-je plus rien de tout ce que j'aimais?Au dedans de moi le soir tombe.Ô terre, dont la brume efface les sommets,Suis-je le spectre, et toi la tombe?Ai-je donc vidé tout, vie, amour, joie, espoir?J'attends, je demande, j'implore;Je penche tour à tour mes urnes pour avoirDe chacune une goutte encore!Comme le souvenir est voisin du remord!Comme à pleurer tout nous ramène!Et que je te sens froide en te touchant, ô mort,Noir verrou de la porte humaine!Et je pense, écoutant gémir le vent amer,Et l'onde aux plis infranchissables;L'été rit, et l'on voit sur le bord de la merFleurir le chardon bleu des sables.5 août 1854, anniversaire de mon arrivée à Jersey.

Maintenant que mon temps décroît comme un flambeau,Que mes tâches sont terminées;Maintenant que voici que je touche au tombeauPar les deuils et par les années,Et qu'au fond de ce ciel que mon essor rêva,Je vois fuir, vers l'ombre entraînées,Comme le tourbillon du passé qui s'en va,Tant de belles heures sonnées;Maintenant que je dis:--Un jour, nous triomphons;Le lendemain, tout est mensonge!--Je suis triste, et je marche au bord des flots profonds,Courbé comme celui qui songe.Je regarde, au-dessus du mont et du vallon,Et des mers sans fin remuées,S'envoler sous le bec du vautour aquilon,Toute la toison des nuées;J'entends le vent dans l'air, la mer sur le récif,L'homme liant la gerbe mûre;J'écoute, et je confronte en mon esprit pensifCe qui parle à ce qui murmure;Et je reste parfois couché sans me leverSur l'herbe rare de la dune.Jusqu'à l'heure où l'on voit apparaître et rêverLes yeux sinistres de la lune.Elle monte, elle jette un long rayon dormantÀ l'espace, au mystère, au gouffre;Et nous nous regardons tous les deux fixementElle qui brille et moi qui souffre.Où donc s'en sont allés mes jours évanouis?Est-il quelqu'un qui me connaisse?Ai-je encor quelque chose en mes yeux éblouis,De la clarté de ma jeunesse?Tout s'est-il envolé? Je suis seul, je suis las;J'appelle sans qu'on me réponde;Ô vents! ô flots! ne suis-je aussi qu'un souffle, hélas!Hélas! ne suis-je aussi qu'une onde?Ne verrai-je plus rien de tout ce que j'aimais?Au dedans de moi le soir tombe.Ô terre, dont la brume efface les sommets,Suis-je le spectre, et toi la tombe?Ai-je donc vidé tout, vie, amour, joie, espoir?J'attends, je demande, j'implore;Je penche tour à tour mes urnes pour avoirDe chacune une goutte encore!Comme le souvenir est voisin du remord!Comme à pleurer tout nous ramène!Et que je te sens froide en te touchant, ô mort,Noir verrou de la porte humaine!Et je pense, écoutant gémir le vent amer,Et l'onde aux plis infranchissables;L'été rit, et l'on voit sur le bord de la merFleurir le chardon bleu des sables.5 août 1854, anniversaire de mon arrivée à Jersey.

Maintenant que mon temps décroît comme un flambeau,

Que mes tâches sont terminées;

Maintenant que voici que je touche au tombeau

Par les deuils et par les années,

Et qu'au fond de ce ciel que mon essor rêva,

Je vois fuir, vers l'ombre entraînées,

Comme le tourbillon du passé qui s'en va,

Tant de belles heures sonnées;

Maintenant que je dis:--Un jour, nous triomphons;

Le lendemain, tout est mensonge!--

Je suis triste, et je marche au bord des flots profonds,

Courbé comme celui qui songe.

Je regarde, au-dessus du mont et du vallon,

Et des mers sans fin remuées,

S'envoler sous le bec du vautour aquilon,

Toute la toison des nuées;

J'entends le vent dans l'air, la mer sur le récif,

L'homme liant la gerbe mûre;

J'écoute, et je confronte en mon esprit pensif

Ce qui parle à ce qui murmure;

Et je reste parfois couché sans me lever

Sur l'herbe rare de la dune.

Jusqu'à l'heure où l'on voit apparaître et rêver

Les yeux sinistres de la lune.

Elle monte, elle jette un long rayon dormant

À l'espace, au mystère, au gouffre;

Et nous nous regardons tous les deux fixement

Elle qui brille et moi qui souffre.

Où donc s'en sont allés mes jours évanouis?

Est-il quelqu'un qui me connaisse?

Ai-je encor quelque chose en mes yeux éblouis,

De la clarté de ma jeunesse?

Tout s'est-il envolé? Je suis seul, je suis las;

J'appelle sans qu'on me réponde;

Ô vents! ô flots! ne suis-je aussi qu'un souffle, hélas!

Hélas! ne suis-je aussi qu'une onde?

Ne verrai-je plus rien de tout ce que j'aimais?

Au dedans de moi le soir tombe.

Ô terre, dont la brume efface les sommets,

Suis-je le spectre, et toi la tombe?

Ai-je donc vidé tout, vie, amour, joie, espoir?

J'attends, je demande, j'implore;

Je penche tour à tour mes urnes pour avoir

De chacune une goutte encore!

Comme le souvenir est voisin du remord!

Comme à pleurer tout nous ramène!

Et que je te sens froide en te touchant, ô mort,

Noir verrou de la porte humaine!

Et je pense, écoutant gémir le vent amer,

Et l'onde aux plis infranchissables;

L'été rit, et l'on voit sur le bord de la mer

Fleurir le chardon bleu des sables.

5 août 1854, anniversaire de mon arrivée à Jersey.

Quel âge hier? Vingt ans. Et quel âge aujourd'hui?L'éternité. Ce front pendant une heure a lui.Elle avait les doux chants et les grâces superbes;Elle semblait porter de radieuses gerbes;Rien qu'à la voir passer, on lui disait: Merci!Qu'est-ce donc que la vie, hélas! pour mettre ainsiLes êtres les plus purs et les meilleurs en fuite?Et, moi, je l'avais vue encor toute petite.Elle me disait vous, et je lui disais tu.Sou accent ineffable avait cette vertuDe faire en mon esprit, douces voix éloignées,Chanter le vague choeur de mes jeunes années.Il n'a brillé qu'un jour, ce beau front ingénu.Elle était fiancée à l'hymen inconnu.À qui mariez-vous, mon Dieu, toutes ces vierges?Un vague et pur reflet de la lueur des ciergesFlottait dans son regard céleste et rayonnant;Elle était grande et blanche et gaie; et, maintenant,Allez à Saint-Mandé, cherchez dans le champ sombre,Vous trouverez le lit de sa noce avec l'ombre;Vous trouverez la tombe où gît ce lys vermeil;Et c'est là que tu fais ton éternel sommeil,Toi qui, dans ta beauté naïve et recueillie,Mêlais à la madone auguste d'ItalieLa Flamande qui rit à travers les houblons,Douce Claire aux yeux noirs avec des cheveux blonds.Elle s'en est allée avant d'être une femme;N'étant qu'un ange encor; le ciel a pris son âmePour la rendre en rayons à nos regards en pleurs,Et l'herbe, sa beauté, pour nous la rendre en fleurs.Les êtres étoilés que nous nommons archangesLa bercent dans leurs bras au milieu des louanges;Et, parmi les clartés, les lyres, les chansons,D'en haut elle sourit à nous qui gémissons.Elle sourit, et dit aux anges sous leurs voiles:Est-ce qu'il est permis de cueillir des étoiles?Et chante, et, se voyant elle-même flambeau,Murmure dans l'azur: Comme le ciel est beau!Mais cela ne fait rien à sa mère qui pleure;La mère ne veut pas que son doux enfant meureEt s'en aille, laissant ses fleurs sur le gazon,Hélas! et le silence au seuil de la maison!Son père, le sculpteur, s'écriait:--Qu'elle est belle!Je ferai sa statue aussi charmante qu'elle.C'est pour elle qu'avril fleurit les verts sentiers.Je la contemplerai pendant des mois entiersEt je ferai venir du marbre de Carrare.Ce bloc prendra sa forme éblouissante et rare;Elle restera chaste et candide à côté.On dira: «Le sculpteur a deux filles: BeautéEt Pudeur; Ombre et Jour; la Vierge et la Déesse;Quel est cet ouvrier de Rome ou de la GrèceQui, trouvant dans son art des secrets inconnus,En copiant Marie, a su faire Vénus?»Le marbre restera dans la montagne blanche,Hélas! car c'est à l'heure où tout rit, que tout penche;Car nos mains gardent mal tout ce qui nous est cher;Car celle qu'on croyait d'azur était de chair;Et celui qui taillait le marbre était de verre;Et voilà que le vent a soufflé, Dieu sévère,Sur la vierge au front pur, sur le maître au bras fort;Et que la fille est morte, et que le père est mort!Claire, tu dors. Ta mère, assise sur ta fosse,Dit:--Le parfum des fleurs est faux, l'aurore est fausse,L'oiseau qui chante au bois ment, et le cygne ment,L'étoile n'est pas vraie au fond du firmament,Le ciel n'est pas le ciel et là-haut rien ne brille,Puisque, lorsque je crie à ma fille: «Ma fille,Je suis là. Lève-toi!» quelqu'un le lui défend;Et que je ne puis pas réveiller mon enfant!--Juin 1854.

Quel âge hier? Vingt ans. Et quel âge aujourd'hui?L'éternité. Ce front pendant une heure a lui.Elle avait les doux chants et les grâces superbes;Elle semblait porter de radieuses gerbes;Rien qu'à la voir passer, on lui disait: Merci!Qu'est-ce donc que la vie, hélas! pour mettre ainsiLes êtres les plus purs et les meilleurs en fuite?Et, moi, je l'avais vue encor toute petite.Elle me disait vous, et je lui disais tu.Sou accent ineffable avait cette vertuDe faire en mon esprit, douces voix éloignées,Chanter le vague choeur de mes jeunes années.Il n'a brillé qu'un jour, ce beau front ingénu.Elle était fiancée à l'hymen inconnu.À qui mariez-vous, mon Dieu, toutes ces vierges?Un vague et pur reflet de la lueur des ciergesFlottait dans son regard céleste et rayonnant;Elle était grande et blanche et gaie; et, maintenant,Allez à Saint-Mandé, cherchez dans le champ sombre,Vous trouverez le lit de sa noce avec l'ombre;Vous trouverez la tombe où gît ce lys vermeil;Et c'est là que tu fais ton éternel sommeil,Toi qui, dans ta beauté naïve et recueillie,Mêlais à la madone auguste d'ItalieLa Flamande qui rit à travers les houblons,Douce Claire aux yeux noirs avec des cheveux blonds.Elle s'en est allée avant d'être une femme;N'étant qu'un ange encor; le ciel a pris son âmePour la rendre en rayons à nos regards en pleurs,Et l'herbe, sa beauté, pour nous la rendre en fleurs.Les êtres étoilés que nous nommons archangesLa bercent dans leurs bras au milieu des louanges;Et, parmi les clartés, les lyres, les chansons,D'en haut elle sourit à nous qui gémissons.Elle sourit, et dit aux anges sous leurs voiles:Est-ce qu'il est permis de cueillir des étoiles?Et chante, et, se voyant elle-même flambeau,Murmure dans l'azur: Comme le ciel est beau!Mais cela ne fait rien à sa mère qui pleure;La mère ne veut pas que son doux enfant meureEt s'en aille, laissant ses fleurs sur le gazon,Hélas! et le silence au seuil de la maison!Son père, le sculpteur, s'écriait:--Qu'elle est belle!Je ferai sa statue aussi charmante qu'elle.C'est pour elle qu'avril fleurit les verts sentiers.Je la contemplerai pendant des mois entiersEt je ferai venir du marbre de Carrare.Ce bloc prendra sa forme éblouissante et rare;Elle restera chaste et candide à côté.On dira: «Le sculpteur a deux filles: BeautéEt Pudeur; Ombre et Jour; la Vierge et la Déesse;Quel est cet ouvrier de Rome ou de la GrèceQui, trouvant dans son art des secrets inconnus,En copiant Marie, a su faire Vénus?»Le marbre restera dans la montagne blanche,Hélas! car c'est à l'heure où tout rit, que tout penche;Car nos mains gardent mal tout ce qui nous est cher;Car celle qu'on croyait d'azur était de chair;Et celui qui taillait le marbre était de verre;Et voilà que le vent a soufflé, Dieu sévère,Sur la vierge au front pur, sur le maître au bras fort;Et que la fille est morte, et que le père est mort!Claire, tu dors. Ta mère, assise sur ta fosse,Dit:--Le parfum des fleurs est faux, l'aurore est fausse,L'oiseau qui chante au bois ment, et le cygne ment,L'étoile n'est pas vraie au fond du firmament,Le ciel n'est pas le ciel et là-haut rien ne brille,Puisque, lorsque je crie à ma fille: «Ma fille,Je suis là. Lève-toi!» quelqu'un le lui défend;Et que je ne puis pas réveiller mon enfant!--Juin 1854.

Quel âge hier? Vingt ans. Et quel âge aujourd'hui?

L'éternité. Ce front pendant une heure a lui.

Elle avait les doux chants et les grâces superbes;

Elle semblait porter de radieuses gerbes;

Rien qu'à la voir passer, on lui disait: Merci!

Qu'est-ce donc que la vie, hélas! pour mettre ainsi

Les êtres les plus purs et les meilleurs en fuite?

Et, moi, je l'avais vue encor toute petite.

Elle me disait vous, et je lui disais tu.

Sou accent ineffable avait cette vertu

De faire en mon esprit, douces voix éloignées,

Chanter le vague choeur de mes jeunes années.

Il n'a brillé qu'un jour, ce beau front ingénu.

Elle était fiancée à l'hymen inconnu.

À qui mariez-vous, mon Dieu, toutes ces vierges?

Un vague et pur reflet de la lueur des cierges

Flottait dans son regard céleste et rayonnant;

Elle était grande et blanche et gaie; et, maintenant,

Allez à Saint-Mandé, cherchez dans le champ sombre,

Vous trouverez le lit de sa noce avec l'ombre;

Vous trouverez la tombe où gît ce lys vermeil;

Et c'est là que tu fais ton éternel sommeil,

Toi qui, dans ta beauté naïve et recueillie,

Mêlais à la madone auguste d'Italie

La Flamande qui rit à travers les houblons,

Douce Claire aux yeux noirs avec des cheveux blonds.

Elle s'en est allée avant d'être une femme;

N'étant qu'un ange encor; le ciel a pris son âme

Pour la rendre en rayons à nos regards en pleurs,

Et l'herbe, sa beauté, pour nous la rendre en fleurs.

Les êtres étoilés que nous nommons archanges

La bercent dans leurs bras au milieu des louanges;

Et, parmi les clartés, les lyres, les chansons,

D'en haut elle sourit à nous qui gémissons.

Elle sourit, et dit aux anges sous leurs voiles:

Est-ce qu'il est permis de cueillir des étoiles?

Et chante, et, se voyant elle-même flambeau,

Murmure dans l'azur: Comme le ciel est beau!

Mais cela ne fait rien à sa mère qui pleure;

La mère ne veut pas que son doux enfant meure

Et s'en aille, laissant ses fleurs sur le gazon,

Hélas! et le silence au seuil de la maison!

Son père, le sculpteur, s'écriait:--Qu'elle est belle!

Je ferai sa statue aussi charmante qu'elle.

C'est pour elle qu'avril fleurit les verts sentiers.

Je la contemplerai pendant des mois entiers

Et je ferai venir du marbre de Carrare.

Ce bloc prendra sa forme éblouissante et rare;

Elle restera chaste et candide à côté.

On dira: «Le sculpteur a deux filles: Beauté

Et Pudeur; Ombre et Jour; la Vierge et la Déesse;

Quel est cet ouvrier de Rome ou de la Grèce

Qui, trouvant dans son art des secrets inconnus,

En copiant Marie, a su faire Vénus?»

Le marbre restera dans la montagne blanche,

Hélas! car c'est à l'heure où tout rit, que tout penche;

Car nos mains gardent mal tout ce qui nous est cher;

Car celle qu'on croyait d'azur était de chair;

Et celui qui taillait le marbre était de verre;

Et voilà que le vent a soufflé, Dieu sévère,

Sur la vierge au front pur, sur le maître au bras fort;

Et que la fille est morte, et que le père est mort!

Claire, tu dors. Ta mère, assise sur ta fosse,

Dit:--Le parfum des fleurs est faux, l'aurore est fausse,

L'oiseau qui chante au bois ment, et le cygne ment,

L'étoile n'est pas vraie au fond du firmament,

Le ciel n'est pas le ciel et là-haut rien ne brille,

Puisque, lorsque je crie à ma fille: «Ma fille,

Je suis là. Lève-toi!» quelqu'un le lui défend;

Et que je ne puis pas réveiller mon enfant!--

Juin 1854.

(Réponse à la dédicace de son drame LA CONSCIENCE)

Merci du bord des mers à celui qui se tourneVers la rive où le deuil, tranquille et noir, séjourne,Qui défait de sa tête, où le rayon descend,La couronne, et la jette au spectre de l'absent,Et qui, dans le triomphe et la rumeur, dédieSon drame à l'immobile et pâle tragédie!Je n'ai pas oublié le quai d'Anvers, ami,Ni le groupe vaillant, toujours plus raffermi,D'amis chers, de fronts purs, ni toi, ni cette foule.Le canot du steamer soulevé par la houleVint me prendre, et ce fut un long embrassement.Je montai sur l'avant du paquebot fumant,La roue ouvrit la vague, et nous nous appelâmes:--Adieu!--Puis, dans les vents, dans les flots, dans les larmes.Toi debout sur le quai, moi debout sur le pont,Vibrant comme deux luths dont la voix se répond,Aussi longtemps qu'on put se voir, nous regardâmesL'un vers l'autre, faisant comme un échange d'âmes;Et le vaisseau fuyait, et la terre décrut;L'horizon entre nous monta, tout disparut;Une brume couvrit l'onde incommensurable;Tu rentras dans ton oeuvre éclatante, innombrable,Multiple, éblouissante, heureuse, où le jour luit:Et, moi, dans l'unité sinistre de la nuit.Marine-Terrace, décembre 1854.

Merci du bord des mers à celui qui se tourneVers la rive où le deuil, tranquille et noir, séjourne,Qui défait de sa tête, où le rayon descend,La couronne, et la jette au spectre de l'absent,Et qui, dans le triomphe et la rumeur, dédieSon drame à l'immobile et pâle tragédie!Je n'ai pas oublié le quai d'Anvers, ami,Ni le groupe vaillant, toujours plus raffermi,D'amis chers, de fronts purs, ni toi, ni cette foule.Le canot du steamer soulevé par la houleVint me prendre, et ce fut un long embrassement.Je montai sur l'avant du paquebot fumant,La roue ouvrit la vague, et nous nous appelâmes:--Adieu!--Puis, dans les vents, dans les flots, dans les larmes.Toi debout sur le quai, moi debout sur le pont,Vibrant comme deux luths dont la voix se répond,Aussi longtemps qu'on put se voir, nous regardâmesL'un vers l'autre, faisant comme un échange d'âmes;Et le vaisseau fuyait, et la terre décrut;L'horizon entre nous monta, tout disparut;Une brume couvrit l'onde incommensurable;Tu rentras dans ton oeuvre éclatante, innombrable,Multiple, éblouissante, heureuse, où le jour luit:Et, moi, dans l'unité sinistre de la nuit.Marine-Terrace, décembre 1854.

Merci du bord des mers à celui qui se tourne

Vers la rive où le deuil, tranquille et noir, séjourne,

Qui défait de sa tête, où le rayon descend,

La couronne, et la jette au spectre de l'absent,

Et qui, dans le triomphe et la rumeur, dédie

Son drame à l'immobile et pâle tragédie!

Je n'ai pas oublié le quai d'Anvers, ami,

Ni le groupe vaillant, toujours plus raffermi,

D'amis chers, de fronts purs, ni toi, ni cette foule.

Le canot du steamer soulevé par la houle

Vint me prendre, et ce fut un long embrassement.

Je montai sur l'avant du paquebot fumant,

La roue ouvrit la vague, et nous nous appelâmes:

--Adieu!--Puis, dans les vents, dans les flots, dans les larmes.

Toi debout sur le quai, moi debout sur le pont,

Vibrant comme deux luths dont la voix se répond,

Aussi longtemps qu'on put se voir, nous regardâmes

L'un vers l'autre, faisant comme un échange d'âmes;

Et le vaisseau fuyait, et la terre décrut;

L'horizon entre nous monta, tout disparut;

Une brume couvrit l'onde incommensurable;

Tu rentras dans ton oeuvre éclatante, innombrable,

Multiple, éblouissante, heureuse, où le jour luit:

Et, moi, dans l'unité sinistre de la nuit.

Marine-Terrace, décembre 1854.

Lorsque j'étais en France, et que le peuple en fêteRépandait dans Paris sa grande joie honnête,Si c'était un des jours glorieux et vainqueursOù les fiers souvenirs, désaltérant les coeurs,S'offrent à notre soif comme de larges coupes,J'allais errer tout seul parmi les riants groupes,Ne parlant à personne et pourtant calme et doux,Trouvant ainsi moyen d'être un et d'être tous,Et d'accorder en moi, pour une double étude,L'amour du peuple avec mon goût de solitude.Rêveur, j'étais heureux; muet, j'étais présent.Parfois je m'asseyais un livre en main, lisantVirgile, Horace, Eschyle, ou bien Dante, leur frère;Puis je m'interrompais, et, me laissant distraireDes poëtes par toi, poésie, et content,Je savourais l'azur, le soleil éclatant,Paris, les seuils sacrés, et la Seine qui coule,Et cette auguste paix qui sortait de la foule.Dès lors pourtant des voix murmuraient: Anankè.Je passais; et partout, sur le pont, sur le quai,Et jusque dans les champs, étincelait le rire,Haillon d'or que la joie en bondissant déchire.Le Panthéon brillait comme une vision.La gaîté d'une altière et libre nationDansait sous le ciel bleu dans les places publiques;Un rayon qui semblait venir des temps bibliquesIlluminait Paris calme et patriarcal;Ce lion dont l'oeil met en fuite le chacal,Le peuple des faubourgs se promenait tranquille.Le soir, je revenais; et dans toute la ville,Les passants, éclatant en strophes, en refrains,Ayant leurs doux instincts de liberté pour freins,Du Louvre au Champ-de-Mars, de Chaillot à la Grève,Fourmillaient; et, pendant que mon esprit, qui rêveDans la sereine nuit des penseurs étoilés,Et dresse ses rameaux à leurs lueurs mêlés,S'ouvrait à tous ces cris charmants comme l'aurore,À toute cette ivresse innocente et sonore,Paisibles, se penchant, noirs et tout semés d'yeuxSous le ciel constellé, sur le peuple joyeux,Les grands arbres pensifs des vieux Champs-Élysées,Pleins d'astres, consentaient à s'emplir de fusées.Et j'allais, et mon coeur chantait; et les enfantsEmbarrassaient mes pas de leurs jeux triomphants,Où s'épanouissaient les mères de famille;Le frère avec la soeur, le père avec la fille,Causaient; je contemplais tous ces hauts monumentsQui semblent au songeur rayonnants ou fumants,Et qui font de Paris la deuxième des Romes;J'entendais près de moi rire les jeunes hommesEt les graves vieillards dire: «Je me souviens.»Ô patrie! ô concorde entre les citoyens!Marine Terrace, juillet 1855.

Lorsque j'étais en France, et que le peuple en fêteRépandait dans Paris sa grande joie honnête,Si c'était un des jours glorieux et vainqueursOù les fiers souvenirs, désaltérant les coeurs,S'offrent à notre soif comme de larges coupes,J'allais errer tout seul parmi les riants groupes,Ne parlant à personne et pourtant calme et doux,Trouvant ainsi moyen d'être un et d'être tous,Et d'accorder en moi, pour une double étude,L'amour du peuple avec mon goût de solitude.Rêveur, j'étais heureux; muet, j'étais présent.Parfois je m'asseyais un livre en main, lisantVirgile, Horace, Eschyle, ou bien Dante, leur frère;Puis je m'interrompais, et, me laissant distraireDes poëtes par toi, poésie, et content,Je savourais l'azur, le soleil éclatant,Paris, les seuils sacrés, et la Seine qui coule,Et cette auguste paix qui sortait de la foule.Dès lors pourtant des voix murmuraient: Anankè.Je passais; et partout, sur le pont, sur le quai,Et jusque dans les champs, étincelait le rire,Haillon d'or que la joie en bondissant déchire.Le Panthéon brillait comme une vision.La gaîté d'une altière et libre nationDansait sous le ciel bleu dans les places publiques;Un rayon qui semblait venir des temps bibliquesIlluminait Paris calme et patriarcal;Ce lion dont l'oeil met en fuite le chacal,Le peuple des faubourgs se promenait tranquille.Le soir, je revenais; et dans toute la ville,Les passants, éclatant en strophes, en refrains,Ayant leurs doux instincts de liberté pour freins,Du Louvre au Champ-de-Mars, de Chaillot à la Grève,Fourmillaient; et, pendant que mon esprit, qui rêveDans la sereine nuit des penseurs étoilés,Et dresse ses rameaux à leurs lueurs mêlés,S'ouvrait à tous ces cris charmants comme l'aurore,À toute cette ivresse innocente et sonore,Paisibles, se penchant, noirs et tout semés d'yeuxSous le ciel constellé, sur le peuple joyeux,Les grands arbres pensifs des vieux Champs-Élysées,Pleins d'astres, consentaient à s'emplir de fusées.Et j'allais, et mon coeur chantait; et les enfantsEmbarrassaient mes pas de leurs jeux triomphants,Où s'épanouissaient les mères de famille;Le frère avec la soeur, le père avec la fille,Causaient; je contemplais tous ces hauts monumentsQui semblent au songeur rayonnants ou fumants,Et qui font de Paris la deuxième des Romes;J'entendais près de moi rire les jeunes hommesEt les graves vieillards dire: «Je me souviens.»Ô patrie! ô concorde entre les citoyens!Marine Terrace, juillet 1855.

Lorsque j'étais en France, et que le peuple en fête

Répandait dans Paris sa grande joie honnête,

Si c'était un des jours glorieux et vainqueurs

Où les fiers souvenirs, désaltérant les coeurs,

S'offrent à notre soif comme de larges coupes,

J'allais errer tout seul parmi les riants groupes,

Ne parlant à personne et pourtant calme et doux,

Trouvant ainsi moyen d'être un et d'être tous,

Et d'accorder en moi, pour une double étude,

L'amour du peuple avec mon goût de solitude.

Rêveur, j'étais heureux; muet, j'étais présent.

Parfois je m'asseyais un livre en main, lisant

Virgile, Horace, Eschyle, ou bien Dante, leur frère;

Puis je m'interrompais, et, me laissant distraire

Des poëtes par toi, poésie, et content,

Je savourais l'azur, le soleil éclatant,

Paris, les seuils sacrés, et la Seine qui coule,

Et cette auguste paix qui sortait de la foule.

Dès lors pourtant des voix murmuraient: Anankè.

Je passais; et partout, sur le pont, sur le quai,

Et jusque dans les champs, étincelait le rire,

Haillon d'or que la joie en bondissant déchire.

Le Panthéon brillait comme une vision.

La gaîté d'une altière et libre nation

Dansait sous le ciel bleu dans les places publiques;

Un rayon qui semblait venir des temps bibliques

Illuminait Paris calme et patriarcal;

Ce lion dont l'oeil met en fuite le chacal,

Le peuple des faubourgs se promenait tranquille.

Le soir, je revenais; et dans toute la ville,

Les passants, éclatant en strophes, en refrains,

Ayant leurs doux instincts de liberté pour freins,

Du Louvre au Champ-de-Mars, de Chaillot à la Grève,

Fourmillaient; et, pendant que mon esprit, qui rêve

Dans la sereine nuit des penseurs étoilés,

Et dresse ses rameaux à leurs lueurs mêlés,

S'ouvrait à tous ces cris charmants comme l'aurore,

À toute cette ivresse innocente et sonore,

Paisibles, se penchant, noirs et tout semés d'yeux

Sous le ciel constellé, sur le peuple joyeux,

Les grands arbres pensifs des vieux Champs-Élysées,

Pleins d'astres, consentaient à s'emplir de fusées.

Et j'allais, et mon coeur chantait; et les enfants

Embarrassaient mes pas de leurs jeux triomphants,

Où s'épanouissaient les mères de famille;

Le frère avec la soeur, le père avec la fille,

Causaient; je contemplais tous ces hauts monuments

Qui semblent au songeur rayonnants ou fumants,

Et qui font de Paris la deuxième des Romes;

J'entendais près de moi rire les jeunes hommes

Et les graves vieillards dire: «Je me souviens.»

Ô patrie! ô concorde entre les citoyens!

Marine Terrace, juillet 1855.

Mugissement des boeufs, au temps du doux Virgile,Comme aujourd'hui, le soir, quand fuit la nuit agile,Ou, le matin, quand l'aube aux champs extasiésVerse à flots la rosée et le jour, vous disiez:«Mûrissez, blés mouvants! prés, emplissez-vous d'herbes!Que la terre, agitant son panache de gerbes,Chante dans l'onde d'or d'une riche moisson!Vis, bête; vis, caillou; vis, homme; vis, buisson;À l'heure où le soleil se couche, où l'herbe est pleineDes grands fantômes noirs des arbres de la plaineJusqu'aux lointains coteaux rampant et grandissant,Quand le brun laboureur des collines descendEt retourne à son toit d'où sort une fumée,Que la soif de revoir sa femme bien-aiméeEt l'enfant qu'en ses bras hier il réchauffait,Que ce désir, croissant à chaque pas qu'il fait,Imite dans son coeur l'allongement de l'ombre!Êtres! choses! vivez! sans peur, sans deuil, sans nombreQue tout s'épanouisse en sourire vermeil!Que l'homme ait le repos et le boeuf le sommeil!Vivez! croissez! semez le grain à l'aventure!Qu'on sente frissonner dans toute la nature,Sous la feuille des nids, au seuil blanc des maisons,Dans l'obscur tremblement des profonds horizons,Un vaste emportement d'aimer, dans l'herbe verte,Dans l'antre, dans l'étang, dans la clairière ouverte,D'aimer sans fin, d'aimer toujours, d'aimer encor,Sous la sérénité des sombres astres d'or!Faites tressaillir l'air, le flot, l'aile, la bouche,Ô palpitations du grand amour farouche!Qu'on sente le baiser de l'être illimité!Et, paix, vertu, bonheur, espérance, bonté,Ô fruits divins, tombez des branches éternelles!»Ainsi vous parliez, voix, grandes voix solennelles;Et Virgile écoutait comme j'écoute, et l'eauVoyait passer le cygne auguste, et le bouleauLe vent, et le rocher l'écume, et le ciel sombreL'homme... Ô nature! abîme! immensité de l'ombre!Marine-Terrace, juillet 1855.

Mugissement des boeufs, au temps du doux Virgile,Comme aujourd'hui, le soir, quand fuit la nuit agile,Ou, le matin, quand l'aube aux champs extasiésVerse à flots la rosée et le jour, vous disiez:«Mûrissez, blés mouvants! prés, emplissez-vous d'herbes!Que la terre, agitant son panache de gerbes,Chante dans l'onde d'or d'une riche moisson!Vis, bête; vis, caillou; vis, homme; vis, buisson;À l'heure où le soleil se couche, où l'herbe est pleineDes grands fantômes noirs des arbres de la plaineJusqu'aux lointains coteaux rampant et grandissant,Quand le brun laboureur des collines descendEt retourne à son toit d'où sort une fumée,Que la soif de revoir sa femme bien-aiméeEt l'enfant qu'en ses bras hier il réchauffait,Que ce désir, croissant à chaque pas qu'il fait,Imite dans son coeur l'allongement de l'ombre!Êtres! choses! vivez! sans peur, sans deuil, sans nombreQue tout s'épanouisse en sourire vermeil!Que l'homme ait le repos et le boeuf le sommeil!Vivez! croissez! semez le grain à l'aventure!Qu'on sente frissonner dans toute la nature,Sous la feuille des nids, au seuil blanc des maisons,Dans l'obscur tremblement des profonds horizons,Un vaste emportement d'aimer, dans l'herbe verte,Dans l'antre, dans l'étang, dans la clairière ouverte,D'aimer sans fin, d'aimer toujours, d'aimer encor,Sous la sérénité des sombres astres d'or!Faites tressaillir l'air, le flot, l'aile, la bouche,Ô palpitations du grand amour farouche!Qu'on sente le baiser de l'être illimité!Et, paix, vertu, bonheur, espérance, bonté,Ô fruits divins, tombez des branches éternelles!»Ainsi vous parliez, voix, grandes voix solennelles;Et Virgile écoutait comme j'écoute, et l'eauVoyait passer le cygne auguste, et le bouleauLe vent, et le rocher l'écume, et le ciel sombreL'homme... Ô nature! abîme! immensité de l'ombre!Marine-Terrace, juillet 1855.

Mugissement des boeufs, au temps du doux Virgile,

Comme aujourd'hui, le soir, quand fuit la nuit agile,

Ou, le matin, quand l'aube aux champs extasiés

Verse à flots la rosée et le jour, vous disiez:

«Mûrissez, blés mouvants! prés, emplissez-vous d'herbes!

Que la terre, agitant son panache de gerbes,

Chante dans l'onde d'or d'une riche moisson!

Vis, bête; vis, caillou; vis, homme; vis, buisson;

À l'heure où le soleil se couche, où l'herbe est pleine

Des grands fantômes noirs des arbres de la plaine

Jusqu'aux lointains coteaux rampant et grandissant,

Quand le brun laboureur des collines descend

Et retourne à son toit d'où sort une fumée,

Que la soif de revoir sa femme bien-aimée

Et l'enfant qu'en ses bras hier il réchauffait,

Que ce désir, croissant à chaque pas qu'il fait,

Imite dans son coeur l'allongement de l'ombre!

Êtres! choses! vivez! sans peur, sans deuil, sans nombre

Que tout s'épanouisse en sourire vermeil!

Que l'homme ait le repos et le boeuf le sommeil!

Vivez! croissez! semez le grain à l'aventure!

Qu'on sente frissonner dans toute la nature,

Sous la feuille des nids, au seuil blanc des maisons,

Dans l'obscur tremblement des profonds horizons,

Un vaste emportement d'aimer, dans l'herbe verte,

Dans l'antre, dans l'étang, dans la clairière ouverte,

D'aimer sans fin, d'aimer toujours, d'aimer encor,

Sous la sérénité des sombres astres d'or!

Faites tressaillir l'air, le flot, l'aile, la bouche,

Ô palpitations du grand amour farouche!

Qu'on sente le baiser de l'être illimité!

Et, paix, vertu, bonheur, espérance, bonté,

Ô fruits divins, tombez des branches éternelles!»

Ainsi vous parliez, voix, grandes voix solennelles;

Et Virgile écoutait comme j'écoute, et l'eau

Voyait passer le cygne auguste, et le bouleau

Le vent, et le rocher l'écume, et le ciel sombre

L'homme... Ô nature! abîme! immensité de l'ombre!

Marine-Terrace, juillet 1855.

Je vis un ange blanc qui passait sur ma tête;Son vol éblouissant apaisait la tempête,Et faisait taire au loin la mer pleine de bruit.--Qu'est-ce que tu viens faire, ange, dans cette nuit?Lui dis-je. Il répondit:--Je viens prendre ton âme.Et j'eus peur, car je vis que c'était une femme;Et je lui dis, tremblant et lui tendant les bras:--Que me restera-t-il? car tu t'envoleras.Il ne répondit pas; le ciel que l'ombre assiégeS'éteignait...--Si tu prends mon âme, m'écriai-je,Où l'emporteras-tu? montre-moi dans quel lieu.Il se taisait toujours.--Ô passant du ciel bleu,Es-tu la mort? lui dis-je, ou bien es-tu la vie?Et la nuit augmentait sur mon âme ravie,Et l'ange devint noir, et dit:--Je suis l'amour.Mais son front sombre était plus charmant que le jour,Et je voyais, dans l'ombre où brillaient ses prunelles,Les astres à travers les plumes de ses ailes.Jersey, septembre 1855.

Je vis un ange blanc qui passait sur ma tête;Son vol éblouissant apaisait la tempête,Et faisait taire au loin la mer pleine de bruit.--Qu'est-ce que tu viens faire, ange, dans cette nuit?Lui dis-je. Il répondit:--Je viens prendre ton âme.Et j'eus peur, car je vis que c'était une femme;Et je lui dis, tremblant et lui tendant les bras:--Que me restera-t-il? car tu t'envoleras.Il ne répondit pas; le ciel que l'ombre assiégeS'éteignait...--Si tu prends mon âme, m'écriai-je,Où l'emporteras-tu? montre-moi dans quel lieu.Il se taisait toujours.--Ô passant du ciel bleu,Es-tu la mort? lui dis-je, ou bien es-tu la vie?Et la nuit augmentait sur mon âme ravie,Et l'ange devint noir, et dit:--Je suis l'amour.Mais son front sombre était plus charmant que le jour,Et je voyais, dans l'ombre où brillaient ses prunelles,Les astres à travers les plumes de ses ailes.Jersey, septembre 1855.

Je vis un ange blanc qui passait sur ma tête;

Son vol éblouissant apaisait la tempête,

Et faisait taire au loin la mer pleine de bruit.

--Qu'est-ce que tu viens faire, ange, dans cette nuit?

Lui dis-je. Il répondit:--Je viens prendre ton âme.

Et j'eus peur, car je vis que c'était une femme;

Et je lui dis, tremblant et lui tendant les bras:

--Que me restera-t-il? car tu t'envoleras.

Il ne répondit pas; le ciel que l'ombre assiége

S'éteignait...--Si tu prends mon âme, m'écriai-je,

Où l'emporteras-tu? montre-moi dans quel lieu.

Il se taisait toujours.--Ô passant du ciel bleu,

Es-tu la mort? lui dis-je, ou bien es-tu la vie?

Et la nuit augmentait sur mon âme ravie,

Et l'ange devint noir, et dit:--Je suis l'amour.

Mais son front sombre était plus charmant que le jour,

Et je voyais, dans l'ombre où brillaient ses prunelles,

Les astres à travers les plumes de ses ailes.

Jersey, septembre 1855.

Oui, c'est une heure solennelle!Mon esprit en ce jour sereinCroit qu'un peu de gloire éternelleSe mêle au bruit contemporain,Puisque, dans mon humble retraite,Je ramasse, sans me courber,Ce qu'y laisse choir le poëte,Ce que l'aigle y laisse tomber!Puisque sur ma tête fidèleIls ont jeté, couple vainqueur,L'un, une plume de son aile,L'autre, une strophe de son coeur!Oh! soyez donc les bienvenues,Plume! strophe! envoi glorieux!Vous avez erré dans les nues,Vous avez plané dans les cieux!11 décembre.

Oui, c'est une heure solennelle!Mon esprit en ce jour sereinCroit qu'un peu de gloire éternelleSe mêle au bruit contemporain,Puisque, dans mon humble retraite,Je ramasse, sans me courber,Ce qu'y laisse choir le poëte,Ce que l'aigle y laisse tomber!Puisque sur ma tête fidèleIls ont jeté, couple vainqueur,L'un, une plume de son aile,L'autre, une strophe de son coeur!Oh! soyez donc les bienvenues,Plume! strophe! envoi glorieux!Vous avez erré dans les nues,Vous avez plané dans les cieux!11 décembre.

Oui, c'est une heure solennelle!

Mon esprit en ce jour serein

Croit qu'un peu de gloire éternelle

Se mêle au bruit contemporain,

Puisque, dans mon humble retraite,

Je ramasse, sans me courber,

Ce qu'y laisse choir le poëte,

Ce que l'aigle y laisse tomber!

Puisque sur ma tête fidèle

Ils ont jeté, couple vainqueur,

L'un, une plume de son aile,

L'autre, une strophe de son coeur!

Oh! soyez donc les bienvenues,

Plume! strophe! envoi glorieux!

Vous avez erré dans les nues,

Vous avez plané dans les cieux!

11 décembre.

ITout homme qui vieillit est ce roc solitaireEt triste, Cérigo, qui fut jadis Cythère,Cythère aux nids charmants, Cythère aux myrtes verts,La conque de Cypris sacrée au sein des mers.La vie auguste, goutte à goutte, heure par heure,S'épand sur ce qui passe et sur ce qui demeure;Là-bas, la Grèce brille agonisante, et l'oeilS'emplit en la voyant de lumière et de deuil:La terre luit; la nue est de l'encens qui fume;Des vols d'oiseaux de mer se mêlent à l'écume;L'azur frissonne; l'eau palpite; et les rumeursSortent des vents, des flots, des barques, des rameurs;Au loin court quelque voile hellène ou candiote.Cythère est là, lugubre, épuisée, idiote,Tête de mort du rêve amour, et crâne nuDu plaisir, ce chanteur masqué, spectre inconnu.C'est toi? qu'as-tu donc fait de ta blanche tunique?Cache ta gorge impure et ta laideur cynique,O sirène ridée et dont l'hymne s'est tu!Où donc êtes-vous, âme? étoile, où donc es-tuL'île qu'on adorait de Lemnos à Lépante,Où se tordait d'amour la chimère rampante,Où la brise baisait les arbres frémissants,Où l'ombre disait: J'aime! où l'herbe avait des sens,Qu'en a-t-on fait? où donc sont-ils, où donc sont-elles,Eux, les olympiens, elles, les immortelles?Où donc est Mars? où donc Éros? où donc Psyché?Où donc le doux oiseau bonheur, effarouché?Qu'en as-tu fait, rocher, et qu'as-tu fait des roses?Qu'as-tu fait des chansons dans les soupirs écloses,Des danses, des gazons, des bois mélodieux,De l'ombre que faisait le passage des dieux?Plus d'autels; ô passé! splendeurs évanouies!Plus de vierges au seuil des antres éblouies;Plus d'abeilles buvant la rosée et le thym.Mais toujours le ciel bleu. C'est-à-dire, ô destin!Sur l'homme, jeune ou vieux, harmonie ou souffrance,Toujours la même mort et la même espérance.Cérigo, qu'as-tu fait de Cythère? Nuit! deuil!L'éden s'est éclipsé, laissant à nu l'écueil.O naufragée, hélas! c'est donc là que tu tombes!Les hiboux même ont peur de l'île des colombes.Île, ô toi qu'on cherchait! ô toi que nous fuyons,O spectre des baisers, masure des rayons,Tu t'appelles oubli! tu meurs, sombre captive!Et, tandis qu'abritant quelque yole furtive,Ton cap, où rayonnaient les temples fabuleux,Voit passer à son ombre et sur les grands flots bleusLe pirate qui guette ou le pêcheur d'épongesQui rôde, à l'horizon Vénus fuit dans les songes.IIVénus! que parles-tu de Vénus? elle est là.Lève les yeux. Le jour où Dieu la dévoilaPour la première fois dans l'aube universelle,Elle ne brillait pas plus qu'elle n'étincelle.Si tu veux voir l'étoile, homme, lève les yeux.L'île des mers s'éteint, mais non l'île des cieux;Les astres sont vivants et ne sont pas des chosesQui s'effeuillent, un soir d'été, comme les roses.Oui, meurs, plaisir, mais vis, amour! ô vision,Flambeau, nid de l'azur dont l'ange est l'alcyon,Beauté de l'âme humaine et de l'âme divine,Amour, l'adolescent dans l'ombre te devine,O splendeur! et tu fais le vieillard lumineux.Chacun de tes rayons tient un homme en ses noeuds.Oh! vivez et brillez dans la brume qui tremble,Hymens mystérieux, coeurs vieillissant ensemble,Malheurs de l'un par l'autre avec joie adoptés,Dévouement, sacrifice, austères voluptés,Car vous êtes l'amour, la lueur éternelle!L'astre sacré que voit l'âme, sainte prunelle,Le phare de toute heure, et, sur l'horizon noir,L'étoile du matin et l'étoile du soir!Ce monde inférieur, où tout rampe et s'altère,A ce qui disparaît et s'efface, Cythère,Le jardin qui se change en rocher aux flancs nus;La terre a Cérigo; mais le ciel a Vénus.Juin 1855.

ITout homme qui vieillit est ce roc solitaireEt triste, Cérigo, qui fut jadis Cythère,Cythère aux nids charmants, Cythère aux myrtes verts,La conque de Cypris sacrée au sein des mers.La vie auguste, goutte à goutte, heure par heure,S'épand sur ce qui passe et sur ce qui demeure;Là-bas, la Grèce brille agonisante, et l'oeilS'emplit en la voyant de lumière et de deuil:La terre luit; la nue est de l'encens qui fume;Des vols d'oiseaux de mer se mêlent à l'écume;L'azur frissonne; l'eau palpite; et les rumeursSortent des vents, des flots, des barques, des rameurs;Au loin court quelque voile hellène ou candiote.Cythère est là, lugubre, épuisée, idiote,Tête de mort du rêve amour, et crâne nuDu plaisir, ce chanteur masqué, spectre inconnu.C'est toi? qu'as-tu donc fait de ta blanche tunique?Cache ta gorge impure et ta laideur cynique,O sirène ridée et dont l'hymne s'est tu!Où donc êtes-vous, âme? étoile, où donc es-tuL'île qu'on adorait de Lemnos à Lépante,Où se tordait d'amour la chimère rampante,Où la brise baisait les arbres frémissants,Où l'ombre disait: J'aime! où l'herbe avait des sens,Qu'en a-t-on fait? où donc sont-ils, où donc sont-elles,Eux, les olympiens, elles, les immortelles?Où donc est Mars? où donc Éros? où donc Psyché?Où donc le doux oiseau bonheur, effarouché?Qu'en as-tu fait, rocher, et qu'as-tu fait des roses?Qu'as-tu fait des chansons dans les soupirs écloses,Des danses, des gazons, des bois mélodieux,De l'ombre que faisait le passage des dieux?Plus d'autels; ô passé! splendeurs évanouies!Plus de vierges au seuil des antres éblouies;Plus d'abeilles buvant la rosée et le thym.Mais toujours le ciel bleu. C'est-à-dire, ô destin!Sur l'homme, jeune ou vieux, harmonie ou souffrance,Toujours la même mort et la même espérance.Cérigo, qu'as-tu fait de Cythère? Nuit! deuil!L'éden s'est éclipsé, laissant à nu l'écueil.O naufragée, hélas! c'est donc là que tu tombes!Les hiboux même ont peur de l'île des colombes.Île, ô toi qu'on cherchait! ô toi que nous fuyons,O spectre des baisers, masure des rayons,Tu t'appelles oubli! tu meurs, sombre captive!Et, tandis qu'abritant quelque yole furtive,Ton cap, où rayonnaient les temples fabuleux,Voit passer à son ombre et sur les grands flots bleusLe pirate qui guette ou le pêcheur d'épongesQui rôde, à l'horizon Vénus fuit dans les songes.IIVénus! que parles-tu de Vénus? elle est là.Lève les yeux. Le jour où Dieu la dévoilaPour la première fois dans l'aube universelle,Elle ne brillait pas plus qu'elle n'étincelle.Si tu veux voir l'étoile, homme, lève les yeux.L'île des mers s'éteint, mais non l'île des cieux;Les astres sont vivants et ne sont pas des chosesQui s'effeuillent, un soir d'été, comme les roses.Oui, meurs, plaisir, mais vis, amour! ô vision,Flambeau, nid de l'azur dont l'ange est l'alcyon,Beauté de l'âme humaine et de l'âme divine,Amour, l'adolescent dans l'ombre te devine,O splendeur! et tu fais le vieillard lumineux.Chacun de tes rayons tient un homme en ses noeuds.Oh! vivez et brillez dans la brume qui tremble,Hymens mystérieux, coeurs vieillissant ensemble,Malheurs de l'un par l'autre avec joie adoptés,Dévouement, sacrifice, austères voluptés,Car vous êtes l'amour, la lueur éternelle!L'astre sacré que voit l'âme, sainte prunelle,Le phare de toute heure, et, sur l'horizon noir,L'étoile du matin et l'étoile du soir!Ce monde inférieur, où tout rampe et s'altère,A ce qui disparaît et s'efface, Cythère,Le jardin qui se change en rocher aux flancs nus;La terre a Cérigo; mais le ciel a Vénus.Juin 1855.

I

Tout homme qui vieillit est ce roc solitaire

Et triste, Cérigo, qui fut jadis Cythère,

Cythère aux nids charmants, Cythère aux myrtes verts,

La conque de Cypris sacrée au sein des mers.

La vie auguste, goutte à goutte, heure par heure,

S'épand sur ce qui passe et sur ce qui demeure;

Là-bas, la Grèce brille agonisante, et l'oeil

S'emplit en la voyant de lumière et de deuil:

La terre luit; la nue est de l'encens qui fume;

Des vols d'oiseaux de mer se mêlent à l'écume;

L'azur frissonne; l'eau palpite; et les rumeurs

Sortent des vents, des flots, des barques, des rameurs;

Au loin court quelque voile hellène ou candiote.

Cythère est là, lugubre, épuisée, idiote,

Tête de mort du rêve amour, et crâne nu

Du plaisir, ce chanteur masqué, spectre inconnu.

C'est toi? qu'as-tu donc fait de ta blanche tunique?

Cache ta gorge impure et ta laideur cynique,

O sirène ridée et dont l'hymne s'est tu!

Où donc êtes-vous, âme? étoile, où donc es-tu

L'île qu'on adorait de Lemnos à Lépante,

Où se tordait d'amour la chimère rampante,

Où la brise baisait les arbres frémissants,

Où l'ombre disait: J'aime! où l'herbe avait des sens,

Qu'en a-t-on fait? où donc sont-ils, où donc sont-elles,

Eux, les olympiens, elles, les immortelles?

Où donc est Mars? où donc Éros? où donc Psyché?

Où donc le doux oiseau bonheur, effarouché?

Qu'en as-tu fait, rocher, et qu'as-tu fait des roses?

Qu'as-tu fait des chansons dans les soupirs écloses,

Des danses, des gazons, des bois mélodieux,

De l'ombre que faisait le passage des dieux?

Plus d'autels; ô passé! splendeurs évanouies!

Plus de vierges au seuil des antres éblouies;

Plus d'abeilles buvant la rosée et le thym.

Mais toujours le ciel bleu. C'est-à-dire, ô destin!

Sur l'homme, jeune ou vieux, harmonie ou souffrance,

Toujours la même mort et la même espérance.

Cérigo, qu'as-tu fait de Cythère? Nuit! deuil!

L'éden s'est éclipsé, laissant à nu l'écueil.

O naufragée, hélas! c'est donc là que tu tombes!

Les hiboux même ont peur de l'île des colombes.

Île, ô toi qu'on cherchait! ô toi que nous fuyons,

O spectre des baisers, masure des rayons,

Tu t'appelles oubli! tu meurs, sombre captive!

Et, tandis qu'abritant quelque yole furtive,

Ton cap, où rayonnaient les temples fabuleux,

Voit passer à son ombre et sur les grands flots bleus

Le pirate qui guette ou le pêcheur d'éponges

Qui rôde, à l'horizon Vénus fuit dans les songes.

II

Vénus! que parles-tu de Vénus? elle est là.

Lève les yeux. Le jour où Dieu la dévoila

Pour la première fois dans l'aube universelle,

Elle ne brillait pas plus qu'elle n'étincelle.

Si tu veux voir l'étoile, homme, lève les yeux.

L'île des mers s'éteint, mais non l'île des cieux;

Les astres sont vivants et ne sont pas des choses

Qui s'effeuillent, un soir d'été, comme les roses.

Oui, meurs, plaisir, mais vis, amour! ô vision,

Flambeau, nid de l'azur dont l'ange est l'alcyon,

Beauté de l'âme humaine et de l'âme divine,

Amour, l'adolescent dans l'ombre te devine,

O splendeur! et tu fais le vieillard lumineux.

Chacun de tes rayons tient un homme en ses noeuds.

Oh! vivez et brillez dans la brume qui tremble,

Hymens mystérieux, coeurs vieillissant ensemble,

Malheurs de l'un par l'autre avec joie adoptés,

Dévouement, sacrifice, austères voluptés,

Car vous êtes l'amour, la lueur éternelle!

L'astre sacré que voit l'âme, sainte prunelle,

Le phare de toute heure, et, sur l'horizon noir,

L'étoile du matin et l'étoile du soir!

Ce monde inférieur, où tout rampe et s'altère,

A ce qui disparaît et s'efface, Cythère,

Le jardin qui se change en rocher aux flancs nus;

La terre a Cérigo; mais le ciel a Vénus.

Juin 1855.

Tu graves au fronton sévère de ton oeuvreUn nom proscrit que mord en sifflant la couleuvre;Au malheur, dont le flanc saigne et dont l'oeil sourit,A la proscription, et non pas au proscrit,--Car le proscrit n'est rien que de l'ombre, moins noireQue l'autre ombre qu'on nomme éclat, bonheur, victoire;--A l'exil pâle et nu, cloué sur des débris,Tu donnes ton grand drame où vit le grand Paris,Cette cité de feu, de nuit, d'airain, de verre,Et tu fais saluer par Rome le Calvaire.Sois loué, doux penseur, toi qui prends dans ta mainLe passé, l'avenir, tout le progrès humain,La lumière, l'histoire, et la ville, et la France,Tous les dictâmes saints qui calment la souffrance,Raison, justice, espoir, vertu, foi, vérité,Le parfum poésie et le vin liberté,Et qui sur le vaincu, coeur meurtri, noir fantôme,Te penches, et répands l'idéal comme un baume!Paul, il me semble, grâce à ce fier souvenirDont tu viens nous bercer, nous sacrer, nous bénir,Que dans ma plaie, où dort la douleur, ô poëte!Je sens de la charpie avec un drapeau faite.Marine-Terrace, août 1855.

Tu graves au fronton sévère de ton oeuvreUn nom proscrit que mord en sifflant la couleuvre;Au malheur, dont le flanc saigne et dont l'oeil sourit,A la proscription, et non pas au proscrit,--Car le proscrit n'est rien que de l'ombre, moins noireQue l'autre ombre qu'on nomme éclat, bonheur, victoire;--A l'exil pâle et nu, cloué sur des débris,Tu donnes ton grand drame où vit le grand Paris,Cette cité de feu, de nuit, d'airain, de verre,Et tu fais saluer par Rome le Calvaire.Sois loué, doux penseur, toi qui prends dans ta mainLe passé, l'avenir, tout le progrès humain,La lumière, l'histoire, et la ville, et la France,Tous les dictâmes saints qui calment la souffrance,Raison, justice, espoir, vertu, foi, vérité,Le parfum poésie et le vin liberté,Et qui sur le vaincu, coeur meurtri, noir fantôme,Te penches, et répands l'idéal comme un baume!Paul, il me semble, grâce à ce fier souvenirDont tu viens nous bercer, nous sacrer, nous bénir,Que dans ma plaie, où dort la douleur, ô poëte!Je sens de la charpie avec un drapeau faite.Marine-Terrace, août 1855.

Tu graves au fronton sévère de ton oeuvre

Un nom proscrit que mord en sifflant la couleuvre;

Au malheur, dont le flanc saigne et dont l'oeil sourit,

A la proscription, et non pas au proscrit,

--Car le proscrit n'est rien que de l'ombre, moins noire

Que l'autre ombre qu'on nomme éclat, bonheur, victoire;--

A l'exil pâle et nu, cloué sur des débris,

Tu donnes ton grand drame où vit le grand Paris,

Cette cité de feu, de nuit, d'airain, de verre,

Et tu fais saluer par Rome le Calvaire.

Sois loué, doux penseur, toi qui prends dans ta main

Le passé, l'avenir, tout le progrès humain,

La lumière, l'histoire, et la ville, et la France,

Tous les dictâmes saints qui calment la souffrance,

Raison, justice, espoir, vertu, foi, vérité,

Le parfum poésie et le vin liberté,

Et qui sur le vaincu, coeur meurtri, noir fantôme,

Te penches, et répands l'idéal comme un baume!

Paul, il me semble, grâce à ce fier souvenir

Dont tu viens nous bercer, nous sacrer, nous bénir,

Que dans ma plaie, où dort la douleur, ô poëte!

Je sens de la charpie avec un drapeau faite.

Marine-Terrace, août 1855.

Je payai le pêcheur qui passa son chemin,Et je pris cette bête horrible dans ma main;C'était un être obscur comme l'onde en apporte,Qui, plus grand, serait hydre, et, plus petit, cloporte;Sans forme comme l'ombre, et, comme Dieu, sans nom.Il ouvrait une bouche affreuse, un noir moignonSortait de son écaille; il tâchait de me mordre;Dieu, dans l'immensité formidable de l'ordre,Donne une place sombre à ces spectres hideux;Il tâchait de me mordre, et nous luttions tous deux;Ses dents cherchaient mes doigts qu'effrayait leur approche;L'homme qui me l'avait vendu tourna la roche;Comme il disparaissait, le crabe me mordit;Je lui dis: «Vis! et sois béni, pauvre maudit!»Et je le rejetai dans la vague profonde,Afin qu'il allât dire à l'océan qui gronde,Et qui sert au soleil de vase baptismal,Que l'homme rend le bien au monstre pour le mal.Jersey, grève d'Azette, juillet 1855.

Je payai le pêcheur qui passa son chemin,Et je pris cette bête horrible dans ma main;C'était un être obscur comme l'onde en apporte,Qui, plus grand, serait hydre, et, plus petit, cloporte;Sans forme comme l'ombre, et, comme Dieu, sans nom.Il ouvrait une bouche affreuse, un noir moignonSortait de son écaille; il tâchait de me mordre;Dieu, dans l'immensité formidable de l'ordre,Donne une place sombre à ces spectres hideux;Il tâchait de me mordre, et nous luttions tous deux;Ses dents cherchaient mes doigts qu'effrayait leur approche;L'homme qui me l'avait vendu tourna la roche;Comme il disparaissait, le crabe me mordit;Je lui dis: «Vis! et sois béni, pauvre maudit!»Et je le rejetai dans la vague profonde,Afin qu'il allât dire à l'océan qui gronde,Et qui sert au soleil de vase baptismal,Que l'homme rend le bien au monstre pour le mal.Jersey, grève d'Azette, juillet 1855.

Je payai le pêcheur qui passa son chemin,

Et je pris cette bête horrible dans ma main;

C'était un être obscur comme l'onde en apporte,

Qui, plus grand, serait hydre, et, plus petit, cloporte;

Sans forme comme l'ombre, et, comme Dieu, sans nom.

Il ouvrait une bouche affreuse, un noir moignon

Sortait de son écaille; il tâchait de me mordre;

Dieu, dans l'immensité formidable de l'ordre,

Donne une place sombre à ces spectres hideux;

Il tâchait de me mordre, et nous luttions tous deux;

Ses dents cherchaient mes doigts qu'effrayait leur approche;

L'homme qui me l'avait vendu tourna la roche;

Comme il disparaissait, le crabe me mordit;

Je lui dis: «Vis! et sois béni, pauvre maudit!»

Et je le rejetai dans la vague profonde,

Afin qu'il allât dire à l'océan qui gronde,

Et qui sert au soleil de vase baptismal,

Que l'homme rend le bien au monstre pour le mal.

Jersey, grève d'Azette, juillet 1855.

Le vallon où je vais tous les jours est charmant;Serein, abandonné, seul sous le firmament,Plein de ronces en fleurs; c'est un sourire triste.Il vous fait oublier que quelque chose existe,Et, sans le bruit des champs remplis de travailleurs.On ne saurait plus là si quelqu'un vit ailleurs.Là, l'ombre fait l'amour; l'idylle naturelleRit; le bouvreuil avec le verdier s'y querelle,Et la fauvette y met de travers son bonnet;C'est tantôt l'aubépine et tantôt le genêt;De noirs granits bourrus, puis des mousses riantes;Car Dieu fait un poëme avec des variantes;Comme le vieil Homère, il rabâche parfois,Mais c'est avec les fleurs, les monts, l'onde et les bois!Une petite mare est là, ridant sa face,Prenant des airs de flot pour la fourmi qui passe,Ironie étalée au milieu du gazon,Qu'ignore l'océan grondant à l'horizon.J'y rencontre parfois sur la roche hideuseUn doux être; quinze ans, yeux bleus, pieds nus, gardeuseDe chèvres, habitant, au fond d'un ravin noir,Un vieux chaume croulant qui s'étoile le soir;Ses soeurs sont au logis et filent leur quenouille;Elle essuie aux roseaux ses pieds que l'étang mouille;Chèvres, brebis, béliers, paissent; quand, sombre esprit,J'apparais, le pauvre ange a peur, et me sourit;Et moi, je la salue, elle étant l'innocence.Ses agneaux, dans le pré plein de fleurs qui l'encense,Bondissent, et chacun, au soleil s'empourprant,Laisse aux buissons, à qui la bise le reprend,Un peu de sa toison, comme un flocon d'écume.Je passe; enfant, troupeau, s'effacent dans la brume;Le crépuscule étend sur les longs sillons grisSes ailes de fantôme et de chauve-souris;J'entends encore au loin dans la plaine ouvrièreChanter derrière moi la douce chevrière,Et, là-bas, devant moi, le vieux gardien pensifDe l'écume, du flot, de l'algue, du récif,Et des vagues sans trêve et sans fin remuées,Le pâtre promontoire au chapeau de nuées,S'accoude et rêve au bruit de tous les infinis,Et dans l'ascension des nuages bénis,Regarde se lever la lune triomphale,Pendant que l'ombre tremble, et que l'âpre rafaleDisperse à tous les vents avec son souffle amerLa laine des moulons sinistres de la mer.Jersey, Gronville, avril 1855.

Le vallon où je vais tous les jours est charmant;Serein, abandonné, seul sous le firmament,Plein de ronces en fleurs; c'est un sourire triste.Il vous fait oublier que quelque chose existe,Et, sans le bruit des champs remplis de travailleurs.On ne saurait plus là si quelqu'un vit ailleurs.Là, l'ombre fait l'amour; l'idylle naturelleRit; le bouvreuil avec le verdier s'y querelle,Et la fauvette y met de travers son bonnet;C'est tantôt l'aubépine et tantôt le genêt;De noirs granits bourrus, puis des mousses riantes;Car Dieu fait un poëme avec des variantes;Comme le vieil Homère, il rabâche parfois,Mais c'est avec les fleurs, les monts, l'onde et les bois!Une petite mare est là, ridant sa face,Prenant des airs de flot pour la fourmi qui passe,Ironie étalée au milieu du gazon,Qu'ignore l'océan grondant à l'horizon.J'y rencontre parfois sur la roche hideuseUn doux être; quinze ans, yeux bleus, pieds nus, gardeuseDe chèvres, habitant, au fond d'un ravin noir,Un vieux chaume croulant qui s'étoile le soir;Ses soeurs sont au logis et filent leur quenouille;Elle essuie aux roseaux ses pieds que l'étang mouille;Chèvres, brebis, béliers, paissent; quand, sombre esprit,J'apparais, le pauvre ange a peur, et me sourit;Et moi, je la salue, elle étant l'innocence.Ses agneaux, dans le pré plein de fleurs qui l'encense,Bondissent, et chacun, au soleil s'empourprant,Laisse aux buissons, à qui la bise le reprend,Un peu de sa toison, comme un flocon d'écume.Je passe; enfant, troupeau, s'effacent dans la brume;Le crépuscule étend sur les longs sillons grisSes ailes de fantôme et de chauve-souris;J'entends encore au loin dans la plaine ouvrièreChanter derrière moi la douce chevrière,Et, là-bas, devant moi, le vieux gardien pensifDe l'écume, du flot, de l'algue, du récif,Et des vagues sans trêve et sans fin remuées,Le pâtre promontoire au chapeau de nuées,S'accoude et rêve au bruit de tous les infinis,Et dans l'ascension des nuages bénis,Regarde se lever la lune triomphale,Pendant que l'ombre tremble, et que l'âpre rafaleDisperse à tous les vents avec son souffle amerLa laine des moulons sinistres de la mer.Jersey, Gronville, avril 1855.

Le vallon où je vais tous les jours est charmant;

Serein, abandonné, seul sous le firmament,

Plein de ronces en fleurs; c'est un sourire triste.

Il vous fait oublier que quelque chose existe,

Et, sans le bruit des champs remplis de travailleurs.

On ne saurait plus là si quelqu'un vit ailleurs.

Là, l'ombre fait l'amour; l'idylle naturelle

Rit; le bouvreuil avec le verdier s'y querelle,

Et la fauvette y met de travers son bonnet;

C'est tantôt l'aubépine et tantôt le genêt;

De noirs granits bourrus, puis des mousses riantes;

Car Dieu fait un poëme avec des variantes;

Comme le vieil Homère, il rabâche parfois,

Mais c'est avec les fleurs, les monts, l'onde et les bois!

Une petite mare est là, ridant sa face,

Prenant des airs de flot pour la fourmi qui passe,

Ironie étalée au milieu du gazon,

Qu'ignore l'océan grondant à l'horizon.

J'y rencontre parfois sur la roche hideuse

Un doux être; quinze ans, yeux bleus, pieds nus, gardeuse

De chèvres, habitant, au fond d'un ravin noir,

Un vieux chaume croulant qui s'étoile le soir;

Ses soeurs sont au logis et filent leur quenouille;

Elle essuie aux roseaux ses pieds que l'étang mouille;

Chèvres, brebis, béliers, paissent; quand, sombre esprit,

J'apparais, le pauvre ange a peur, et me sourit;

Et moi, je la salue, elle étant l'innocence.

Ses agneaux, dans le pré plein de fleurs qui l'encense,

Bondissent, et chacun, au soleil s'empourprant,

Laisse aux buissons, à qui la bise le reprend,

Un peu de sa toison, comme un flocon d'écume.

Je passe; enfant, troupeau, s'effacent dans la brume;

Le crépuscule étend sur les longs sillons gris

Ses ailes de fantôme et de chauve-souris;

J'entends encore au loin dans la plaine ouvrière

Chanter derrière moi la douce chevrière,

Et, là-bas, devant moi, le vieux gardien pensif

De l'écume, du flot, de l'algue, du récif,

Et des vagues sans trêve et sans fin remuées,

Le pâtre promontoire au chapeau de nuées,

S'accoude et rêve au bruit de tous les infinis,

Et dans l'ascension des nuages bénis,

Regarde se lever la lune triomphale,

Pendant que l'ombre tremble, et que l'âpre rafale

Disperse à tous les vents avec son souffle amer

La laine des moulons sinistres de la mer.

Jersey, Gronville, avril 1855.

J'ai cueilli cette fleur pour toi sur la colline.Dans l'âpre escarpement qui sur le flot s'incline,Que l'aigle connaît seul et peut seul approcher,Paisible, elle croissait aux fentes du rocher.L'ombre baignait les flancs du morne promontoireJe voyais, comme on dresse au lieu d'une victoireUn grand arc de triomphe éclatant et vermeil,A l'endroit où s'était englouti le soleil,La sombre nuit bâtir un porche de nuées.Des voiles s'enfuyaient, au loin diminuéesQuelques toits, s'éclairant au fond d'un entonnoir,Semblaient craindre de luire et de se laisser voir.J'ai cueilli cette fleur pour toi, ma bien-aimée.Elle est pâle et n'a pas de corolle embaumée.Sa racine n'a pris sur la crête des montsQue l'amère senteur des glauques goëmons;Moi, j'ai dit: «Pauvre fleur, du haut de cette cime,Tu devais t'en aller dans cet immense abîmeOù l'algue et le nuage et les voiles s'en vont.Va mourir sur un coeur, abîme plus profond.Fane-toi sur ce sein en qui palpite un monde.Le ciel, qui te créa pour t'effeuiller dans l'onde,Te fit pour l'océan, je te donne à l'amour.»Le vent mêlait les flots; il ne restait du jourQu'une vague lueur, lentement effacée.Oh! comme j'étais triste au fond de ma penséeTandis que je songeais, et que le gouffre noirM'entrait dans l'âme avec tous les frissons du soir!Ile de Serk, août 1855.

J'ai cueilli cette fleur pour toi sur la colline.Dans l'âpre escarpement qui sur le flot s'incline,Que l'aigle connaît seul et peut seul approcher,Paisible, elle croissait aux fentes du rocher.L'ombre baignait les flancs du morne promontoireJe voyais, comme on dresse au lieu d'une victoireUn grand arc de triomphe éclatant et vermeil,A l'endroit où s'était englouti le soleil,La sombre nuit bâtir un porche de nuées.Des voiles s'enfuyaient, au loin diminuéesQuelques toits, s'éclairant au fond d'un entonnoir,Semblaient craindre de luire et de se laisser voir.J'ai cueilli cette fleur pour toi, ma bien-aimée.Elle est pâle et n'a pas de corolle embaumée.Sa racine n'a pris sur la crête des montsQue l'amère senteur des glauques goëmons;Moi, j'ai dit: «Pauvre fleur, du haut de cette cime,Tu devais t'en aller dans cet immense abîmeOù l'algue et le nuage et les voiles s'en vont.Va mourir sur un coeur, abîme plus profond.Fane-toi sur ce sein en qui palpite un monde.Le ciel, qui te créa pour t'effeuiller dans l'onde,Te fit pour l'océan, je te donne à l'amour.»Le vent mêlait les flots; il ne restait du jourQu'une vague lueur, lentement effacée.Oh! comme j'étais triste au fond de ma penséeTandis que je songeais, et que le gouffre noirM'entrait dans l'âme avec tous les frissons du soir!Ile de Serk, août 1855.

J'ai cueilli cette fleur pour toi sur la colline.

Dans l'âpre escarpement qui sur le flot s'incline,

Que l'aigle connaît seul et peut seul approcher,

Paisible, elle croissait aux fentes du rocher.

L'ombre baignait les flancs du morne promontoire

Je voyais, comme on dresse au lieu d'une victoire

Un grand arc de triomphe éclatant et vermeil,

A l'endroit où s'était englouti le soleil,

La sombre nuit bâtir un porche de nuées.

Des voiles s'enfuyaient, au loin diminuées

Quelques toits, s'éclairant au fond d'un entonnoir,

Semblaient craindre de luire et de se laisser voir.

J'ai cueilli cette fleur pour toi, ma bien-aimée.

Elle est pâle et n'a pas de corolle embaumée.

Sa racine n'a pris sur la crête des monts

Que l'amère senteur des glauques goëmons;

Moi, j'ai dit: «Pauvre fleur, du haut de cette cime,

Tu devais t'en aller dans cet immense abîme

Où l'algue et le nuage et les voiles s'en vont.

Va mourir sur un coeur, abîme plus profond.

Fane-toi sur ce sein en qui palpite un monde.

Le ciel, qui te créa pour t'effeuiller dans l'onde,

Te fit pour l'océan, je te donne à l'amour.»

Le vent mêlait les flots; il ne restait du jour

Qu'une vague lueur, lentement effacée.

Oh! comme j'étais triste au fond de ma pensée

Tandis que je songeais, et que le gouffre noir

M'entrait dans l'âme avec tous les frissons du soir!

Ile de Serk, août 1855.


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