XXVI

O strophe du poëte, autrefois, dans les fleurs,Jetant mille baisers à leurs mille couleurs,Tu jouais, et d'avril tu pillais la corbeille,Papillon pour la rose et pour la ruche abeille,Tu semais de l'amour et tu faisais du miel;Ton âme bleue était presque mêlée au ciel;Ta robe était d'azur et ton oeil de lumière;Tu criais aux chansons, tes soeurs: «Venez chaumière,Hameau, ruisseau, forêt, tout chante. L'aube a lui!»Et, douce, tu courais et tu riais. Mais lui,Le sévère habitant de la blême caverneQu'en haut le jour blanchit, qu'en bas rougit l'Averne,Le poëte qu'ont fait avant l'heure vieillardLa douleur dans la vie et le drame dans l'art,Lui, le chercheur du gouffre obscur, le chasseur d'ombres,Il a levé la tête un jour hors des décombres,Et t'a saisie au vol dans l'herbe et dans les blés,Et, malgré tes effrois et tes cris redoublés,Toute en pleurs, il t'a prise à l'idylle joyeuse;Il t'a ravie aux champs, à la source, à l'yeuse,Aux amours dans les bois près des nids palpitants;Et maintenant, captive et reine en même temps,Prisonnière au plus noir de son âme profonde,Parmi les visions qui flottent comme l'onde,Sous son crâne à la fois céleste et souterrain,Assise, et t'accoudant sur un trône d'airain,Voyant dans ta mémoire, ainsi qu'une ombre vaine,Fuir l'éblouissement du jour et de la plaine,Par le maître gardée, et calme et sans espoir,Tandis que, près de toi, les drames, groupe noir,Des sombres passions feuillettent le registre,Tu rêves dans sa nuit, Proserpine sinistre.Jersey, novembre 1854.

O strophe du poëte, autrefois, dans les fleurs,Jetant mille baisers à leurs mille couleurs,Tu jouais, et d'avril tu pillais la corbeille,Papillon pour la rose et pour la ruche abeille,Tu semais de l'amour et tu faisais du miel;Ton âme bleue était presque mêlée au ciel;Ta robe était d'azur et ton oeil de lumière;Tu criais aux chansons, tes soeurs: «Venez chaumière,Hameau, ruisseau, forêt, tout chante. L'aube a lui!»Et, douce, tu courais et tu riais. Mais lui,Le sévère habitant de la blême caverneQu'en haut le jour blanchit, qu'en bas rougit l'Averne,Le poëte qu'ont fait avant l'heure vieillardLa douleur dans la vie et le drame dans l'art,Lui, le chercheur du gouffre obscur, le chasseur d'ombres,Il a levé la tête un jour hors des décombres,Et t'a saisie au vol dans l'herbe et dans les blés,Et, malgré tes effrois et tes cris redoublés,Toute en pleurs, il t'a prise à l'idylle joyeuse;Il t'a ravie aux champs, à la source, à l'yeuse,Aux amours dans les bois près des nids palpitants;Et maintenant, captive et reine en même temps,Prisonnière au plus noir de son âme profonde,Parmi les visions qui flottent comme l'onde,Sous son crâne à la fois céleste et souterrain,Assise, et t'accoudant sur un trône d'airain,Voyant dans ta mémoire, ainsi qu'une ombre vaine,Fuir l'éblouissement du jour et de la plaine,Par le maître gardée, et calme et sans espoir,Tandis que, près de toi, les drames, groupe noir,Des sombres passions feuillettent le registre,Tu rêves dans sa nuit, Proserpine sinistre.Jersey, novembre 1854.

O strophe du poëte, autrefois, dans les fleurs,

Jetant mille baisers à leurs mille couleurs,

Tu jouais, et d'avril tu pillais la corbeille,

Papillon pour la rose et pour la ruche abeille,

Tu semais de l'amour et tu faisais du miel;

Ton âme bleue était presque mêlée au ciel;

Ta robe était d'azur et ton oeil de lumière;

Tu criais aux chansons, tes soeurs: «Venez chaumière,

Hameau, ruisseau, forêt, tout chante. L'aube a lui!»

Et, douce, tu courais et tu riais. Mais lui,

Le sévère habitant de la blême caverne

Qu'en haut le jour blanchit, qu'en bas rougit l'Averne,

Le poëte qu'ont fait avant l'heure vieillard

La douleur dans la vie et le drame dans l'art,

Lui, le chercheur du gouffre obscur, le chasseur d'ombres,

Il a levé la tête un jour hors des décombres,

Et t'a saisie au vol dans l'herbe et dans les blés,

Et, malgré tes effrois et tes cris redoublés,

Toute en pleurs, il t'a prise à l'idylle joyeuse;

Il t'a ravie aux champs, à la source, à l'yeuse,

Aux amours dans les bois près des nids palpitants;

Et maintenant, captive et reine en même temps,

Prisonnière au plus noir de son âme profonde,

Parmi les visions qui flottent comme l'onde,

Sous son crâne à la fois céleste et souterrain,

Assise, et t'accoudant sur un trône d'airain,

Voyant dans ta mémoire, ainsi qu'une ombre vaine,

Fuir l'éblouissement du jour et de la plaine,

Par le maître gardée, et calme et sans espoir,

Tandis que, près de toi, les drames, groupe noir,

Des sombres passions feuillettent le registre,

Tu rêves dans sa nuit, Proserpine sinistre.

Jersey, novembre 1854.

Puisque déjà l'épreuve aux luttes vous convie,O mes enfants! parlons un peu de cette vie.Je me souviens qu'un jour, marchant dans un bois noirOù des ravins creusaient un farouche entonnoir,Dans un de ces endroits où sous l'herbe et la ronceLe chemin disparaît et le ruisseau s'enfonce,Je vis, parmi les grès, les houx, les sauvageons,Fumer un toit bâti de chaumes et de joncs.La fumée avait peine à monter dans les branches;Les fenêtres étaient les crevasses des planches;On eût dit que les rocs cachaient avec ennuiCe logis tremblant, triste, humble; et que c'était luiQue les petits oiseaux, sous le hêtre et l'érable,Plaignaient, tant il était chétif et misérable!Pensif, dans les buissons j'en cherchais le sentier.Comme je regardais ce chaume, un muletierPassa, chantant, fouettant quelques bêtes de somme.«Qui donc demeure là?» demandai-je à cet homme.L'homme, tout en chantant, me dit: «Un malheureux.»J'allai vers la masure au fond du ravin creux;Un arbre, de sa branche où brillait une goutte,Sembla se faire un doigt pour m'en montrer la route,Et le vent m'en ouvrit la porte; et j'y trouvaiUn vieux, vêtu de bure, assis sur un pavé.Ce vieillard, près d'un âtre où séchaient quelques toiles,Dans ce bouge aux passants ouvert, comme aux étoiles,Vivait, seul jour et nuit, sans clôture, sans chien,Sans clef; la pauvreté garde ceux qui n'ont rien.J'entrai; le vieux soupait d'un peu d'eau, d'une pomme;Sans pain; et je me mis à plaindre ce pauvre homme.--Comment pouvait-il vivre ainsi? Qu'il était durDe n'avoir même pas un volet à son mur;L'hiver doit être affreux dans ce lieu solitaire;Et pas même un grabat! il couchait donc à terre?Là, sur ce tas de paille, et dans ce coin étroit!Vous devez être mal, vous devez avoir froid,Bon père, et c'est un sort bien triste que le vôtre!«--Fils,» dit-il doucement, «allez en plaindre un autre.Je suis dans ces grands bois et sous le ciel vermeil,Et je n'ai pas de lit, fils, mais j'ai le sommeil.Quand l'aube luit pour moi, quand je regarde vivreToute cette forêt dont la senteur m'enivre,Ces sources et ces fleurs, je n'ai pas de raisonDe me plaindre, je suis le fils de la maison.Je n'ai point fait de mal. Calme, avec l'indigenceEt les haillons, je vis en bonne intelligence,Et je fais bon ménage avec Dieu mon voisin.Je le sens près de moi dans le nid, dans l'essaim,Dans les arbres profonds où parle une voix douce,Dans l'azur où la vie à chaque instant nous pousse,Et dans cette ombre vaste et sainte où je suis né.Je ne demande à Dieu rien de trop, car je n'aiPas grande ambition, et, pourvu que j'atteigneJusqu'à la branche où pend la mûre ou la châtaigne,Il est content de moi, je suis content de lui.Je suis heureux.»J'étais jadis, comme aujourd'hui,Le passant qui regarde en bas, l'homme des songes.Mes enfants, à travers les brumes, les mensonges,Les lueurs des tombeaux, les spectres des chevets,Les apparences d'ombre et de clarté, je vaisMéditant, et toujours un instinct me ramèneA connaître le fond de la souffrance humaine.L'abîme des douleurs m'attire. D'autres sontLes sondeurs frémissants de l'océan profond;Ils fouillent, vent des cieux, l'onde que tu balaies;Ils plongent dans les mers; je plonge dans les plaies.Leur gouffre est effrayant, mais pas plus que le mien.Je descends plus bas qu'eux, ne leur enviant rien,Sachant qu'à tout chercheur Dieu garde une largesse,Content s'ils ont la perle et si j'ai la sagesse.Or, il semble, à qui voit tout ce gouffre en rêvant,Que les justes, parmi la nuée et le vent,Sont un vol frissonnant d'aigles et de colombes.·J'ai souvent, à genoux que je suis sur les tombes,La grande vision du sort; et par momentLe destin m'apparaît, ainsi qu'un firmamentOù l'on verrait, au lieu des étoiles, des âmes.Tout ce qu'on nomme angoisse, adversité, les flammes,Les brasiers, les billots, bien souvent tout celaDans mon noir crépuscule, enfants, étincela.J'ai vu, dans cette obscure et morne transparence,Passer l'homme de Rome et l'homme de Florence,Caton au manteau blanc, et Dante au fier sourcil,L'un ayant le poignard au flanc, l'autre l'exil;Caton était joyeux et Dante était tranquille.J'ai vu Jeanne au poteau qu'on brûlait dans la ville,Et j'ai dit: Jeanne d'Arc, ton noir bûcher fumantA moins de flamboiement que de rayonnement.J'ai vu Campanella songer dans la torture,Et faire à sa pensée une âpre nourritureDes chevalets, des crocs, des pinces, des réchaudsEt de l'horreur qui flotte au plafond des cachots.J'ai vu Thomas Morus, Lavoisier, Loiserolle,Jane Gray, bouche ouverte ainsi qu'une corolle,Toi, Charlotte Corday, vous, madame Roland,Camille Desmoulins, saignant et contemplant,Robespierre à l'oeil froid, Danton aux cris superbes;J'ai vu Jean qui parlait au désert, Malesherbes,Egmont, André Chénier, rêveur des purs sommets,Et mes yeux resteront éblouis à jamaisDu sourire serein de ces têtes coupées.Coligny, sous l'éclair farouche des épées,Resplendissait devant mon regard éperdu.Livide et radieux, Socrate m'a tenduSa coupe en me disant:--As-tu soif? bois la vie.Huss, me voyant pleurer, m'a dit:--Est-ce d'envie?Et Thraséas, s'ouvrant les veines dans son bain,Chantait:--Rome est le fruit du vieux rameau sabin;Le soleil est le fruit de ces branches funèbresQue la nuit sur nous croise et qu'on nomme ténèbres,Et la joie est le fruit du grand arbre douleur.--Colomb, l'envahisseur des vagues, l'oiseleurDu sombre aigle Amérique, et l'homme que Dieu mène,Celui qui donne un monde et reçoit une chaîne,Colomb aux fers criait:--Tout est bien. En avant!Saint-Just sanglant m'a dit:--Je suis libre et vivant.Phocion m'a jeté, mourant, cette parole:--Je crois, et je rends grâce aux Dieux!--Savonarole,Comme je m'approchais du brasier d'où sa mainSortait, brûlée et noire et montrant le chemin,M'a dit, en faisant signe aux flammes de se taire:--Ne crains pas de mourir. Qu'est-ce que cette terre?Est-ce ton corps qui fait ta joie et qui t'est cher?La véritable vie est où n'est plus la chair.Ne crains pas de mourir. Créature plaintive,Ne sens-tu pas en toi comme une aile captive?Sous ton crâne, caveau muré, ne sens-tu pasComme un ange enfermé qui sanglote tout bas?Qui meurt, grandit. Le corps, époux impur de l'âme,Plein des vils appétits d'où naît le vice infâme,Pesant, fétide, abject, malade à tous moments,Branlant sur sa charpente affreuse d'ossements,Gonflé d'humeurs, couvert d'une peau qui se ride,Souffrant le froid, le chaud, la faim, la soif aride,Traîne un ventre hideux, s'assouvit, mange et dort.Mais il vieillit enfin, et, lorsque vient la mort,L'âme, vers la lumière éclatante et dorée,S'envole, de ce monstre horrible délivrée.--Une nuit que j'avais, devant mes yeux obscurs,Un fantôme de ville et des spectres de murs,J'ai, comme au fond d'un rêve où rien n'a plus de forme,Entendu, près des tours d'un temple au dôme énorme,Une voix qui sortait de dessous un monceauDe blocs noirs d'où le sang coulait en long ruisseau;Cette voix murmurait des chants et des prières.C'était le lapidé qui bénissait les pierres;Étienne le martyr, qui disait:--O mon front,Rayonne! Désormais les hommes s'aimeront;Jésus règne. O mon Dieu, récompensez les hommes!Ce sont eux qui nous font les élus que nous sommes.Joie! amour! pierre à pierre, ô Dieu, je vous le dis,Mes frères m'ont jeté le seuil du paradis!·Elle était là debout, la mère douloureuse.L'obscurité farouche, aveugle, sourde, affreuse,Pleurait de toutes parts autour du Golgotha.Christ, le jour devint noir quand on vous en ôta,Et votre dernier souffle emporta la lumière.Elle était là debout près du gibet, la mère!Et je me dis: Voilà la douleur! et je vins.--Qu'avez-vous donc, lui dis-je, entre vos doigts divins?Alors, aux pieds du fils saignant du coup de lance,Elle leva sa droite et l'ouvrit en silence,Et je vis dans sa main l'étoile du matin.Quoi! ce deuil-là, Seigneur, n'est pas même certain!Et la mère, qui râle au bas de la croix sombre,Est consolée, ayant les soleils dans son ombre,Et, tandis que ses yeux hagards pleurent du sang,Elle sent une joie immense en se disant:--Mon fils est Dieu! mon fils sauve la vie au monde!--Et pourtant où trouver plus d'épouvante immonde,Plus d'effroi, plus d'angoisse et plus de désespoirQue dans ce temps lugubre où le genre humain noir,Frissonnant du banquet autant que du martyre,Entend pleurer Marie et Trimalcion rire!·Mais la foule s'écrie:--Oui, sans doute, c'est beau,Le martyre, la mort, quand c'est un grand tombeau!Quand on est un Socrate, un Jean Huss, un Messie!Quand on s'appelle vie, avenir, prophétie!Quand l'encensoir s'allume au feu qui vous brûla,Quand les siècles, les temps et les peuples sont làQui vous dressent, parmi leurs brumes et leurs voiles,Un cénotaphe énorme au milieu des étoiles,Si bien que la nuit semble être le drap du deuil,Et que les astres sont les cierges du cercueil!Le billot tenterait même le plus timideSi sa bière dormait sous une pyramide.Quand on marche à la mort, recueillant en cheminLa bénédiction de tout le genre humain,Quand des groupes en pleurs baisent vos traces fières,Quand on s'entend crier par les murs, par les pierres,Et jusque par les gonds du seuil de sa prison:«Tu vas de ta mémoire éclairer l'horizon;Fantôme éblouissant, tu vas dorer l'histoire,Et, vêtu de ta mort comme d'une victoire,T'asseoir au fronton bleu des hommes immortels!»Lorsque les échafauds ont des aspects d'autels,Qu'on se sent admiré du bourreau qui vous tue.Que le cadavre va se relever statue,Mourant plein de clarté, d'aube, de firmament,D'éclat, d'honneur, de gloire, on meurt facilement!L'homme est si vaniteux, qu'il rit à la tortureQuand c'est une royale et tragique aventure,Quand c'est une tenaille immense qui le mord.Quand les durs instruments d'agonie et de mortSortent de quelque forge inouïe et géante,Notre orgueil, oubliant la blessure béante,Se console des clous en voyant le marteau.Avoir une montagne auguste pour poteau,Être battu des flots ou battu des nuées,Entendre l'univers plein de vagues huéesMurmurer:--Regardez ce colosse! les noeuds,Les fers et les carcans le font plus lumineux!C'est le vaincu Rayon, le damné Météore!Il a volé la foudre et dérobé l'aurore!--Être un supplicié du gouffre illimité,Être un titan cloué sur une énormité,Cela plaît. On veut bien des maux qui sont sublimes;Et l'on se dit: Souffrons, mais souffrons sur les cimes!Eh bien, non!--Le sublime est en bas. Le grand choix,C'est de choisir l'affront. De même que parfoisLa pourpre est déshonneur, souvent la fange est lustre.La boue imméritée atteignant l'âme illustre,L'opprobre, ce cachot d'où l'auréole sort,Le cul de basse-fosse où nous jette le sort,Le fond noir de l'épreuve où le malheur nous traîne,Sont le comble éclatant de la grandeur sereine.Et, quand, dans le supplice où nous devons lutter,Le lâche destin va jusqu'à nous insulter,Quand sur nous il entasse outrage, rire, blâme,Et tant de contre-sens entre le sort et l'âmeQue notre vie arrive à la difformité,La laideur de l'épreuve en devient la beauté.C'est Samson à Gaza, c'est Épictète à Rome;L'abjection du sort fait la gloire de l'homme.Plus de brume ne fait que couvrir plus d'azur.Ce que l'homme ici-bas peut avoir de plus pur,De plus beau, de plus noble en ce monde où l'on pleure,C'est chute, abaissement, misère extérieure,Acceptés pour garder la grandeur du dedans.Oui, tous les chiens de l'ombre, autour de vous grondants,Le blâme ingrat, la haine aux fureurs coutumière,Oui, tomber dans la nuit quand c'est pour la lumière,Faire horreur, n'être plus qu'un ulcère, indignerL'homme heureux, et qu'on raille en vous voyant saigner,Et qu'on marche sur vous, qu'on vous crache au visage,Quand c'est pour la vertu, pour le vrai, pour le sage,Pour le bien, pour l'honneur, il n'est rien de plus doux.Quelle splendeur qu'un juste abandonné de tous,N'ayant plus qu'un haillon dans le mal qui le mine,Et jetant aux dédains, au deuil, à la vermine,A sa plaie, aux douleurs, de tranquilles défis!Même quand Prométhée est là, Job, tu suffisPour faire le fumier plus haut que le Caucase.Le juste, méprisé comme un ver qu'on écrase,M'éblouit d'autant plus que nous le blasphémons.Ce que les froids bourreaux à faces de démonsMêlent avec leur main monstrueuse et servileA l'exécution pour la rendre plus vile,Grandit le patient au regard de l'esprit.O croix! les deux voleurs sont deux rayons du Christ!·Ainsi, tous les souffrants m'ont apparu splendides,Satisfaits, radieux, doux, souverains, candides,Heureux, la plaie au sein, la joie au coeur; les unsJetés dans la fournaise et devenant parfums,Ceux-là jetés aux nuits et devenant aurores;Les croyants, dévorés dans les cirques sonores,Râlaient un chant, aux pieds des bêtes étouffés;Les penseurs souriaient aux noirs autodafés,Aux glaives, aux carcans, aux chemises de soufre;Et je me suis alors écrié: Qui donc souffre?Pour qui donc, si le sort, ô Dieu, n'est pas moqueur,Toute cette pitié que tu m'as mise au coeur?Qu'en dois-je faire? à qui faut-il que je la garde?Où sont les malheureux?--et Dieu m'a dit:--Regarde.·Et j'ai vu des palais, des fêtes, des festins,Des femmes qui mêlaient leurs blancheurs aux satins,Des murs hautains ayant des jaspes pour écorces,Des serpents d'or roulés dans des colonnes torses,Avec de vastes dais pendant aux grands plafonds;Et j'entendais chanter:--Jouissons! triomphons!--Et les lyres, les luths, les clairons dont le cuivreA l'air de se dissoudre en fanfare et de vivre,Et l'orgue, devant qui l'ombre écoute et se tait,Tout un orchestre énorme et monstrueux chantait;Et ce triomphe était rempli d'hommes superbesQui riaient et portaient toute la terre en gerbes,Et dont les fronts dorés, brillants, audacieux,Fiers, semblaient s'achever en astres dans les cieux.Et, pendant qu'autour d'eux des voix criaient:--VictoireA jamais! à jamais force, puissance et gloire!Et fête dans la ville! et joie à la maison!--Je voyais, au-dessus du livide horizon,Trembler le glaive immense et sombre de l'archange.Ils s'épanouissaient dans une aurore étrange,Ils vivaient dans l'orgueil comme dans leur cité,Et semblaient ne sentir que leur félicité.Et Dieu les a tous pris alors l'un après l'autre,Le puissant, le repu, l'assouvi qui se vautre,Le czar dans son Kremlin, l'iman au bord du Nil,Comme on prend les petits d'un chien dans un chenil,Et, comme il fait le jour sous les vagues marines,M'ouvrant avec ses mains ces profondes poitrines,Et, fouillant de son doigt de rayons pénétréLeurs entrailles, leur foie et leurs reins, m'a montréDes hydres qui rongeaient le dedans de ces âmes.Et j'ai vu tressaillir ces hommes et ces femmes;Leur visage riant comme un masque est tombé,Et leur pensée, un monstre effroyable et courbé,Une naine hagarde, inquiète, bourrue,Assise sous leur crâne affreux, m'est apparue.Alors, tremblant, sentant chanceler mes genoux,Je leur ai demandé: «Mais qui donc êtes-vous?»Et ces êtres n'ayant presque plus face d'hommeM'ont dit: «Nous sommes ceux qui font le mal; et commeC'est nous qui le faisons, c'est nous qui le souffrons!»·Oh! le nuage vain des pleurs et des affrontsS'envole, et la douleur passe en criant: Espère!Vous me l'avez fait voir et toucher, ô vous, Père,Juge, vous le grand juste et vous le grand clément!Le rire du succès et du triomphe ment;Un invisible doigt caressant se promèneSous chacun des chaînons de la misère humaine;L'adversité soutient ceux qu'elle fait lutter;L'indigence est un bien pour qui sait la goûter;L'harmonie éternelle autour du pauvre vibreEt le berce; l'esclave, étant une âme, est libre,Et le mendiant dit: Je suis riche, ayant Dieu.L'innocence aux tourments jette ce cri: C'est peu.La difformité rit dans Ésope, et la fièvreDans Scarron; l'agonie ouvre aux hymnes sa lèvre;Quand je dis: «La douleur est-elle un mal?» ZénonSe dresse devant moi paisible, et me dit: «Non.»Oh! le martyre est joie et transport, le suppliceEst volupté, les feux du bûcher sont délice,La souffrance est plaisir, la torture est bonheur;Il n'est qu'un malheureux: c'est le méchant, Seigneur.·Aux premiers jours du monde, alors que la nuée,Surprise, contemplait chaque chose créée,Alors que sur le globe, où le mal avait crû,Flottait une lueur de l'Éden disparu,Quand tout encor semblait être rempli d'aurore,Quand sur l'arbre du temps les ans venaient d'éclore,Sur la terre, où la chair avec l'esprit se fond,Il se faisait le soir un silence profond,Et le désert, les bois, l'onde aux vastes rivages,Et les herbes des champs, et les bêtes sauvages,Émus, et les rochers, ces ténébreux cachots,Voyaient, d'un antre obscur couvert d'arbres si hautsQue nos chênes auprès sembleraient des arbustes,Sortir deux grands vieillards, nus, sinistres, augustes.C'étaient Ève aux cheveux blanchis, et son mari,Le pâle Adam, pensif, par le travail meurtri,Ayant la vision de Dieu sous sa paupière.Ils venaient tous les deux s'asseoir sur une pierre,En présence des monts fauves et soucieux,Et de l'éternité formidable des cieux.Leur oeil triste rendait la nature farouche,Et là, sans qu'il sortit un souffle de leur bouche,Les mains sur leurs genoux et se tournant le dos,Accablés comme ceux qui portent des fardeaux,Sans autre mouvement de vie extérieureQue de baisser plus bas la tête d'heure en heure,Dans une stupeur morne et fatale absorbés,Froids, livides, hagards, ils regardaient, courbésSous l'être illimité sans figure et sans nombre,L'un, décroître le jour, et l'autre, grandir l'ombre;Et, tandis que montaient les constellations,Et que la première onde aux premiers alcyonsDonnait sous l'infini le long baiser nocturne,Et qu'ainsi que des fleurs tombant à flots d'une urneLes astres fourmillants emplissaient le ciel noir,Ils songeaient, et, rêveurs, sans entendre, sans voir,Sourds aux rumeurs des mers d'où l'ouragan s'élance,Toute la nuit, dans l'ombre, ils pleuraient en silence;Ils pleuraient tous les deux, aïeux du genre humain,Le père sur Abel, la mère sur Caïn.Marine-Terrace, septembre 1855.

Puisque déjà l'épreuve aux luttes vous convie,O mes enfants! parlons un peu de cette vie.Je me souviens qu'un jour, marchant dans un bois noirOù des ravins creusaient un farouche entonnoir,Dans un de ces endroits où sous l'herbe et la ronceLe chemin disparaît et le ruisseau s'enfonce,Je vis, parmi les grès, les houx, les sauvageons,Fumer un toit bâti de chaumes et de joncs.La fumée avait peine à monter dans les branches;Les fenêtres étaient les crevasses des planches;On eût dit que les rocs cachaient avec ennuiCe logis tremblant, triste, humble; et que c'était luiQue les petits oiseaux, sous le hêtre et l'érable,Plaignaient, tant il était chétif et misérable!Pensif, dans les buissons j'en cherchais le sentier.Comme je regardais ce chaume, un muletierPassa, chantant, fouettant quelques bêtes de somme.«Qui donc demeure là?» demandai-je à cet homme.L'homme, tout en chantant, me dit: «Un malheureux.»J'allai vers la masure au fond du ravin creux;Un arbre, de sa branche où brillait une goutte,Sembla se faire un doigt pour m'en montrer la route,Et le vent m'en ouvrit la porte; et j'y trouvaiUn vieux, vêtu de bure, assis sur un pavé.Ce vieillard, près d'un âtre où séchaient quelques toiles,Dans ce bouge aux passants ouvert, comme aux étoiles,Vivait, seul jour et nuit, sans clôture, sans chien,Sans clef; la pauvreté garde ceux qui n'ont rien.J'entrai; le vieux soupait d'un peu d'eau, d'une pomme;Sans pain; et je me mis à plaindre ce pauvre homme.--Comment pouvait-il vivre ainsi? Qu'il était durDe n'avoir même pas un volet à son mur;L'hiver doit être affreux dans ce lieu solitaire;Et pas même un grabat! il couchait donc à terre?Là, sur ce tas de paille, et dans ce coin étroit!Vous devez être mal, vous devez avoir froid,Bon père, et c'est un sort bien triste que le vôtre!«--Fils,» dit-il doucement, «allez en plaindre un autre.Je suis dans ces grands bois et sous le ciel vermeil,Et je n'ai pas de lit, fils, mais j'ai le sommeil.Quand l'aube luit pour moi, quand je regarde vivreToute cette forêt dont la senteur m'enivre,Ces sources et ces fleurs, je n'ai pas de raisonDe me plaindre, je suis le fils de la maison.Je n'ai point fait de mal. Calme, avec l'indigenceEt les haillons, je vis en bonne intelligence,Et je fais bon ménage avec Dieu mon voisin.Je le sens près de moi dans le nid, dans l'essaim,Dans les arbres profonds où parle une voix douce,Dans l'azur où la vie à chaque instant nous pousse,Et dans cette ombre vaste et sainte où je suis né.Je ne demande à Dieu rien de trop, car je n'aiPas grande ambition, et, pourvu que j'atteigneJusqu'à la branche où pend la mûre ou la châtaigne,Il est content de moi, je suis content de lui.Je suis heureux.»J'étais jadis, comme aujourd'hui,Le passant qui regarde en bas, l'homme des songes.Mes enfants, à travers les brumes, les mensonges,Les lueurs des tombeaux, les spectres des chevets,Les apparences d'ombre et de clarté, je vaisMéditant, et toujours un instinct me ramèneA connaître le fond de la souffrance humaine.L'abîme des douleurs m'attire. D'autres sontLes sondeurs frémissants de l'océan profond;Ils fouillent, vent des cieux, l'onde que tu balaies;Ils plongent dans les mers; je plonge dans les plaies.Leur gouffre est effrayant, mais pas plus que le mien.Je descends plus bas qu'eux, ne leur enviant rien,Sachant qu'à tout chercheur Dieu garde une largesse,Content s'ils ont la perle et si j'ai la sagesse.Or, il semble, à qui voit tout ce gouffre en rêvant,Que les justes, parmi la nuée et le vent,Sont un vol frissonnant d'aigles et de colombes.·J'ai souvent, à genoux que je suis sur les tombes,La grande vision du sort; et par momentLe destin m'apparaît, ainsi qu'un firmamentOù l'on verrait, au lieu des étoiles, des âmes.Tout ce qu'on nomme angoisse, adversité, les flammes,Les brasiers, les billots, bien souvent tout celaDans mon noir crépuscule, enfants, étincela.J'ai vu, dans cette obscure et morne transparence,Passer l'homme de Rome et l'homme de Florence,Caton au manteau blanc, et Dante au fier sourcil,L'un ayant le poignard au flanc, l'autre l'exil;Caton était joyeux et Dante était tranquille.J'ai vu Jeanne au poteau qu'on brûlait dans la ville,Et j'ai dit: Jeanne d'Arc, ton noir bûcher fumantA moins de flamboiement que de rayonnement.J'ai vu Campanella songer dans la torture,Et faire à sa pensée une âpre nourritureDes chevalets, des crocs, des pinces, des réchaudsEt de l'horreur qui flotte au plafond des cachots.J'ai vu Thomas Morus, Lavoisier, Loiserolle,Jane Gray, bouche ouverte ainsi qu'une corolle,Toi, Charlotte Corday, vous, madame Roland,Camille Desmoulins, saignant et contemplant,Robespierre à l'oeil froid, Danton aux cris superbes;J'ai vu Jean qui parlait au désert, Malesherbes,Egmont, André Chénier, rêveur des purs sommets,Et mes yeux resteront éblouis à jamaisDu sourire serein de ces têtes coupées.Coligny, sous l'éclair farouche des épées,Resplendissait devant mon regard éperdu.Livide et radieux, Socrate m'a tenduSa coupe en me disant:--As-tu soif? bois la vie.Huss, me voyant pleurer, m'a dit:--Est-ce d'envie?Et Thraséas, s'ouvrant les veines dans son bain,Chantait:--Rome est le fruit du vieux rameau sabin;Le soleil est le fruit de ces branches funèbresQue la nuit sur nous croise et qu'on nomme ténèbres,Et la joie est le fruit du grand arbre douleur.--Colomb, l'envahisseur des vagues, l'oiseleurDu sombre aigle Amérique, et l'homme que Dieu mène,Celui qui donne un monde et reçoit une chaîne,Colomb aux fers criait:--Tout est bien. En avant!Saint-Just sanglant m'a dit:--Je suis libre et vivant.Phocion m'a jeté, mourant, cette parole:--Je crois, et je rends grâce aux Dieux!--Savonarole,Comme je m'approchais du brasier d'où sa mainSortait, brûlée et noire et montrant le chemin,M'a dit, en faisant signe aux flammes de se taire:--Ne crains pas de mourir. Qu'est-ce que cette terre?Est-ce ton corps qui fait ta joie et qui t'est cher?La véritable vie est où n'est plus la chair.Ne crains pas de mourir. Créature plaintive,Ne sens-tu pas en toi comme une aile captive?Sous ton crâne, caveau muré, ne sens-tu pasComme un ange enfermé qui sanglote tout bas?Qui meurt, grandit. Le corps, époux impur de l'âme,Plein des vils appétits d'où naît le vice infâme,Pesant, fétide, abject, malade à tous moments,Branlant sur sa charpente affreuse d'ossements,Gonflé d'humeurs, couvert d'une peau qui se ride,Souffrant le froid, le chaud, la faim, la soif aride,Traîne un ventre hideux, s'assouvit, mange et dort.Mais il vieillit enfin, et, lorsque vient la mort,L'âme, vers la lumière éclatante et dorée,S'envole, de ce monstre horrible délivrée.--Une nuit que j'avais, devant mes yeux obscurs,Un fantôme de ville et des spectres de murs,J'ai, comme au fond d'un rêve où rien n'a plus de forme,Entendu, près des tours d'un temple au dôme énorme,Une voix qui sortait de dessous un monceauDe blocs noirs d'où le sang coulait en long ruisseau;Cette voix murmurait des chants et des prières.C'était le lapidé qui bénissait les pierres;Étienne le martyr, qui disait:--O mon front,Rayonne! Désormais les hommes s'aimeront;Jésus règne. O mon Dieu, récompensez les hommes!Ce sont eux qui nous font les élus que nous sommes.Joie! amour! pierre à pierre, ô Dieu, je vous le dis,Mes frères m'ont jeté le seuil du paradis!·Elle était là debout, la mère douloureuse.L'obscurité farouche, aveugle, sourde, affreuse,Pleurait de toutes parts autour du Golgotha.Christ, le jour devint noir quand on vous en ôta,Et votre dernier souffle emporta la lumière.Elle était là debout près du gibet, la mère!Et je me dis: Voilà la douleur! et je vins.--Qu'avez-vous donc, lui dis-je, entre vos doigts divins?Alors, aux pieds du fils saignant du coup de lance,Elle leva sa droite et l'ouvrit en silence,Et je vis dans sa main l'étoile du matin.Quoi! ce deuil-là, Seigneur, n'est pas même certain!Et la mère, qui râle au bas de la croix sombre,Est consolée, ayant les soleils dans son ombre,Et, tandis que ses yeux hagards pleurent du sang,Elle sent une joie immense en se disant:--Mon fils est Dieu! mon fils sauve la vie au monde!--Et pourtant où trouver plus d'épouvante immonde,Plus d'effroi, plus d'angoisse et plus de désespoirQue dans ce temps lugubre où le genre humain noir,Frissonnant du banquet autant que du martyre,Entend pleurer Marie et Trimalcion rire!·Mais la foule s'écrie:--Oui, sans doute, c'est beau,Le martyre, la mort, quand c'est un grand tombeau!Quand on est un Socrate, un Jean Huss, un Messie!Quand on s'appelle vie, avenir, prophétie!Quand l'encensoir s'allume au feu qui vous brûla,Quand les siècles, les temps et les peuples sont làQui vous dressent, parmi leurs brumes et leurs voiles,Un cénotaphe énorme au milieu des étoiles,Si bien que la nuit semble être le drap du deuil,Et que les astres sont les cierges du cercueil!Le billot tenterait même le plus timideSi sa bière dormait sous une pyramide.Quand on marche à la mort, recueillant en cheminLa bénédiction de tout le genre humain,Quand des groupes en pleurs baisent vos traces fières,Quand on s'entend crier par les murs, par les pierres,Et jusque par les gonds du seuil de sa prison:«Tu vas de ta mémoire éclairer l'horizon;Fantôme éblouissant, tu vas dorer l'histoire,Et, vêtu de ta mort comme d'une victoire,T'asseoir au fronton bleu des hommes immortels!»Lorsque les échafauds ont des aspects d'autels,Qu'on se sent admiré du bourreau qui vous tue.Que le cadavre va se relever statue,Mourant plein de clarté, d'aube, de firmament,D'éclat, d'honneur, de gloire, on meurt facilement!L'homme est si vaniteux, qu'il rit à la tortureQuand c'est une royale et tragique aventure,Quand c'est une tenaille immense qui le mord.Quand les durs instruments d'agonie et de mortSortent de quelque forge inouïe et géante,Notre orgueil, oubliant la blessure béante,Se console des clous en voyant le marteau.Avoir une montagne auguste pour poteau,Être battu des flots ou battu des nuées,Entendre l'univers plein de vagues huéesMurmurer:--Regardez ce colosse! les noeuds,Les fers et les carcans le font plus lumineux!C'est le vaincu Rayon, le damné Météore!Il a volé la foudre et dérobé l'aurore!--Être un supplicié du gouffre illimité,Être un titan cloué sur une énormité,Cela plaît. On veut bien des maux qui sont sublimes;Et l'on se dit: Souffrons, mais souffrons sur les cimes!Eh bien, non!--Le sublime est en bas. Le grand choix,C'est de choisir l'affront. De même que parfoisLa pourpre est déshonneur, souvent la fange est lustre.La boue imméritée atteignant l'âme illustre,L'opprobre, ce cachot d'où l'auréole sort,Le cul de basse-fosse où nous jette le sort,Le fond noir de l'épreuve où le malheur nous traîne,Sont le comble éclatant de la grandeur sereine.Et, quand, dans le supplice où nous devons lutter,Le lâche destin va jusqu'à nous insulter,Quand sur nous il entasse outrage, rire, blâme,Et tant de contre-sens entre le sort et l'âmeQue notre vie arrive à la difformité,La laideur de l'épreuve en devient la beauté.C'est Samson à Gaza, c'est Épictète à Rome;L'abjection du sort fait la gloire de l'homme.Plus de brume ne fait que couvrir plus d'azur.Ce que l'homme ici-bas peut avoir de plus pur,De plus beau, de plus noble en ce monde où l'on pleure,C'est chute, abaissement, misère extérieure,Acceptés pour garder la grandeur du dedans.Oui, tous les chiens de l'ombre, autour de vous grondants,Le blâme ingrat, la haine aux fureurs coutumière,Oui, tomber dans la nuit quand c'est pour la lumière,Faire horreur, n'être plus qu'un ulcère, indignerL'homme heureux, et qu'on raille en vous voyant saigner,Et qu'on marche sur vous, qu'on vous crache au visage,Quand c'est pour la vertu, pour le vrai, pour le sage,Pour le bien, pour l'honneur, il n'est rien de plus doux.Quelle splendeur qu'un juste abandonné de tous,N'ayant plus qu'un haillon dans le mal qui le mine,Et jetant aux dédains, au deuil, à la vermine,A sa plaie, aux douleurs, de tranquilles défis!Même quand Prométhée est là, Job, tu suffisPour faire le fumier plus haut que le Caucase.Le juste, méprisé comme un ver qu'on écrase,M'éblouit d'autant plus que nous le blasphémons.Ce que les froids bourreaux à faces de démonsMêlent avec leur main monstrueuse et servileA l'exécution pour la rendre plus vile,Grandit le patient au regard de l'esprit.O croix! les deux voleurs sont deux rayons du Christ!·Ainsi, tous les souffrants m'ont apparu splendides,Satisfaits, radieux, doux, souverains, candides,Heureux, la plaie au sein, la joie au coeur; les unsJetés dans la fournaise et devenant parfums,Ceux-là jetés aux nuits et devenant aurores;Les croyants, dévorés dans les cirques sonores,Râlaient un chant, aux pieds des bêtes étouffés;Les penseurs souriaient aux noirs autodafés,Aux glaives, aux carcans, aux chemises de soufre;Et je me suis alors écrié: Qui donc souffre?Pour qui donc, si le sort, ô Dieu, n'est pas moqueur,Toute cette pitié que tu m'as mise au coeur?Qu'en dois-je faire? à qui faut-il que je la garde?Où sont les malheureux?--et Dieu m'a dit:--Regarde.·Et j'ai vu des palais, des fêtes, des festins,Des femmes qui mêlaient leurs blancheurs aux satins,Des murs hautains ayant des jaspes pour écorces,Des serpents d'or roulés dans des colonnes torses,Avec de vastes dais pendant aux grands plafonds;Et j'entendais chanter:--Jouissons! triomphons!--Et les lyres, les luths, les clairons dont le cuivreA l'air de se dissoudre en fanfare et de vivre,Et l'orgue, devant qui l'ombre écoute et se tait,Tout un orchestre énorme et monstrueux chantait;Et ce triomphe était rempli d'hommes superbesQui riaient et portaient toute la terre en gerbes,Et dont les fronts dorés, brillants, audacieux,Fiers, semblaient s'achever en astres dans les cieux.Et, pendant qu'autour d'eux des voix criaient:--VictoireA jamais! à jamais force, puissance et gloire!Et fête dans la ville! et joie à la maison!--Je voyais, au-dessus du livide horizon,Trembler le glaive immense et sombre de l'archange.Ils s'épanouissaient dans une aurore étrange,Ils vivaient dans l'orgueil comme dans leur cité,Et semblaient ne sentir que leur félicité.Et Dieu les a tous pris alors l'un après l'autre,Le puissant, le repu, l'assouvi qui se vautre,Le czar dans son Kremlin, l'iman au bord du Nil,Comme on prend les petits d'un chien dans un chenil,Et, comme il fait le jour sous les vagues marines,M'ouvrant avec ses mains ces profondes poitrines,Et, fouillant de son doigt de rayons pénétréLeurs entrailles, leur foie et leurs reins, m'a montréDes hydres qui rongeaient le dedans de ces âmes.Et j'ai vu tressaillir ces hommes et ces femmes;Leur visage riant comme un masque est tombé,Et leur pensée, un monstre effroyable et courbé,Une naine hagarde, inquiète, bourrue,Assise sous leur crâne affreux, m'est apparue.Alors, tremblant, sentant chanceler mes genoux,Je leur ai demandé: «Mais qui donc êtes-vous?»Et ces êtres n'ayant presque plus face d'hommeM'ont dit: «Nous sommes ceux qui font le mal; et commeC'est nous qui le faisons, c'est nous qui le souffrons!»·Oh! le nuage vain des pleurs et des affrontsS'envole, et la douleur passe en criant: Espère!Vous me l'avez fait voir et toucher, ô vous, Père,Juge, vous le grand juste et vous le grand clément!Le rire du succès et du triomphe ment;Un invisible doigt caressant se promèneSous chacun des chaînons de la misère humaine;L'adversité soutient ceux qu'elle fait lutter;L'indigence est un bien pour qui sait la goûter;L'harmonie éternelle autour du pauvre vibreEt le berce; l'esclave, étant une âme, est libre,Et le mendiant dit: Je suis riche, ayant Dieu.L'innocence aux tourments jette ce cri: C'est peu.La difformité rit dans Ésope, et la fièvreDans Scarron; l'agonie ouvre aux hymnes sa lèvre;Quand je dis: «La douleur est-elle un mal?» ZénonSe dresse devant moi paisible, et me dit: «Non.»Oh! le martyre est joie et transport, le suppliceEst volupté, les feux du bûcher sont délice,La souffrance est plaisir, la torture est bonheur;Il n'est qu'un malheureux: c'est le méchant, Seigneur.·Aux premiers jours du monde, alors que la nuée,Surprise, contemplait chaque chose créée,Alors que sur le globe, où le mal avait crû,Flottait une lueur de l'Éden disparu,Quand tout encor semblait être rempli d'aurore,Quand sur l'arbre du temps les ans venaient d'éclore,Sur la terre, où la chair avec l'esprit se fond,Il se faisait le soir un silence profond,Et le désert, les bois, l'onde aux vastes rivages,Et les herbes des champs, et les bêtes sauvages,Émus, et les rochers, ces ténébreux cachots,Voyaient, d'un antre obscur couvert d'arbres si hautsQue nos chênes auprès sembleraient des arbustes,Sortir deux grands vieillards, nus, sinistres, augustes.C'étaient Ève aux cheveux blanchis, et son mari,Le pâle Adam, pensif, par le travail meurtri,Ayant la vision de Dieu sous sa paupière.Ils venaient tous les deux s'asseoir sur une pierre,En présence des monts fauves et soucieux,Et de l'éternité formidable des cieux.Leur oeil triste rendait la nature farouche,Et là, sans qu'il sortit un souffle de leur bouche,Les mains sur leurs genoux et se tournant le dos,Accablés comme ceux qui portent des fardeaux,Sans autre mouvement de vie extérieureQue de baisser plus bas la tête d'heure en heure,Dans une stupeur morne et fatale absorbés,Froids, livides, hagards, ils regardaient, courbésSous l'être illimité sans figure et sans nombre,L'un, décroître le jour, et l'autre, grandir l'ombre;Et, tandis que montaient les constellations,Et que la première onde aux premiers alcyonsDonnait sous l'infini le long baiser nocturne,Et qu'ainsi que des fleurs tombant à flots d'une urneLes astres fourmillants emplissaient le ciel noir,Ils songeaient, et, rêveurs, sans entendre, sans voir,Sourds aux rumeurs des mers d'où l'ouragan s'élance,Toute la nuit, dans l'ombre, ils pleuraient en silence;Ils pleuraient tous les deux, aïeux du genre humain,Le père sur Abel, la mère sur Caïn.Marine-Terrace, septembre 1855.

Puisque déjà l'épreuve aux luttes vous convie,

O mes enfants! parlons un peu de cette vie.

Je me souviens qu'un jour, marchant dans un bois noir

Où des ravins creusaient un farouche entonnoir,

Dans un de ces endroits où sous l'herbe et la ronce

Le chemin disparaît et le ruisseau s'enfonce,

Je vis, parmi les grès, les houx, les sauvageons,

Fumer un toit bâti de chaumes et de joncs.

La fumée avait peine à monter dans les branches;

Les fenêtres étaient les crevasses des planches;

On eût dit que les rocs cachaient avec ennui

Ce logis tremblant, triste, humble; et que c'était lui

Que les petits oiseaux, sous le hêtre et l'érable,

Plaignaient, tant il était chétif et misérable!

Pensif, dans les buissons j'en cherchais le sentier.

Comme je regardais ce chaume, un muletier

Passa, chantant, fouettant quelques bêtes de somme.

«Qui donc demeure là?» demandai-je à cet homme.

L'homme, tout en chantant, me dit: «Un malheureux.»

J'allai vers la masure au fond du ravin creux;

Un arbre, de sa branche où brillait une goutte,

Sembla se faire un doigt pour m'en montrer la route,

Et le vent m'en ouvrit la porte; et j'y trouvai

Un vieux, vêtu de bure, assis sur un pavé.

Ce vieillard, près d'un âtre où séchaient quelques toiles,

Dans ce bouge aux passants ouvert, comme aux étoiles,

Vivait, seul jour et nuit, sans clôture, sans chien,

Sans clef; la pauvreté garde ceux qui n'ont rien.

J'entrai; le vieux soupait d'un peu d'eau, d'une pomme;

Sans pain; et je me mis à plaindre ce pauvre homme.

--Comment pouvait-il vivre ainsi? Qu'il était dur

De n'avoir même pas un volet à son mur;

L'hiver doit être affreux dans ce lieu solitaire;

Et pas même un grabat! il couchait donc à terre?

Là, sur ce tas de paille, et dans ce coin étroit!

Vous devez être mal, vous devez avoir froid,

Bon père, et c'est un sort bien triste que le vôtre!

«--Fils,» dit-il doucement, «allez en plaindre un autre.

Je suis dans ces grands bois et sous le ciel vermeil,

Et je n'ai pas de lit, fils, mais j'ai le sommeil.

Quand l'aube luit pour moi, quand je regarde vivre

Toute cette forêt dont la senteur m'enivre,

Ces sources et ces fleurs, je n'ai pas de raison

De me plaindre, je suis le fils de la maison.

Je n'ai point fait de mal. Calme, avec l'indigence

Et les haillons, je vis en bonne intelligence,

Et je fais bon ménage avec Dieu mon voisin.

Je le sens près de moi dans le nid, dans l'essaim,

Dans les arbres profonds où parle une voix douce,

Dans l'azur où la vie à chaque instant nous pousse,

Et dans cette ombre vaste et sainte où je suis né.

Je ne demande à Dieu rien de trop, car je n'ai

Pas grande ambition, et, pourvu que j'atteigne

Jusqu'à la branche où pend la mûre ou la châtaigne,

Il est content de moi, je suis content de lui.

Je suis heureux.»

J'étais jadis, comme aujourd'hui,

Le passant qui regarde en bas, l'homme des songes.

Mes enfants, à travers les brumes, les mensonges,

Les lueurs des tombeaux, les spectres des chevets,

Les apparences d'ombre et de clarté, je vais

Méditant, et toujours un instinct me ramène

A connaître le fond de la souffrance humaine.

L'abîme des douleurs m'attire. D'autres sont

Les sondeurs frémissants de l'océan profond;

Ils fouillent, vent des cieux, l'onde que tu balaies;

Ils plongent dans les mers; je plonge dans les plaies.

Leur gouffre est effrayant, mais pas plus que le mien.

Je descends plus bas qu'eux, ne leur enviant rien,

Sachant qu'à tout chercheur Dieu garde une largesse,

Content s'ils ont la perle et si j'ai la sagesse.

Or, il semble, à qui voit tout ce gouffre en rêvant,

Que les justes, parmi la nuée et le vent,

Sont un vol frissonnant d'aigles et de colombes.

J'ai souvent, à genoux que je suis sur les tombes,

La grande vision du sort; et par moment

Le destin m'apparaît, ainsi qu'un firmament

Où l'on verrait, au lieu des étoiles, des âmes.

Tout ce qu'on nomme angoisse, adversité, les flammes,

Les brasiers, les billots, bien souvent tout cela

Dans mon noir crépuscule, enfants, étincela.

J'ai vu, dans cette obscure et morne transparence,

Passer l'homme de Rome et l'homme de Florence,

Caton au manteau blanc, et Dante au fier sourcil,

L'un ayant le poignard au flanc, l'autre l'exil;

Caton était joyeux et Dante était tranquille.

J'ai vu Jeanne au poteau qu'on brûlait dans la ville,

Et j'ai dit: Jeanne d'Arc, ton noir bûcher fumant

A moins de flamboiement que de rayonnement.

J'ai vu Campanella songer dans la torture,

Et faire à sa pensée une âpre nourriture

Des chevalets, des crocs, des pinces, des réchauds

Et de l'horreur qui flotte au plafond des cachots.

J'ai vu Thomas Morus, Lavoisier, Loiserolle,

Jane Gray, bouche ouverte ainsi qu'une corolle,

Toi, Charlotte Corday, vous, madame Roland,

Camille Desmoulins, saignant et contemplant,

Robespierre à l'oeil froid, Danton aux cris superbes;

J'ai vu Jean qui parlait au désert, Malesherbes,

Egmont, André Chénier, rêveur des purs sommets,

Et mes yeux resteront éblouis à jamais

Du sourire serein de ces têtes coupées.

Coligny, sous l'éclair farouche des épées,

Resplendissait devant mon regard éperdu.

Livide et radieux, Socrate m'a tendu

Sa coupe en me disant:--As-tu soif? bois la vie.

Huss, me voyant pleurer, m'a dit:--Est-ce d'envie?

Et Thraséas, s'ouvrant les veines dans son bain,

Chantait:--Rome est le fruit du vieux rameau sabin;

Le soleil est le fruit de ces branches funèbres

Que la nuit sur nous croise et qu'on nomme ténèbres,

Et la joie est le fruit du grand arbre douleur.--

Colomb, l'envahisseur des vagues, l'oiseleur

Du sombre aigle Amérique, et l'homme que Dieu mène,

Celui qui donne un monde et reçoit une chaîne,

Colomb aux fers criait:--Tout est bien. En avant!

Saint-Just sanglant m'a dit:--Je suis libre et vivant.

Phocion m'a jeté, mourant, cette parole:

--Je crois, et je rends grâce aux Dieux!--Savonarole,

Comme je m'approchais du brasier d'où sa main

Sortait, brûlée et noire et montrant le chemin,

M'a dit, en faisant signe aux flammes de se taire:

--Ne crains pas de mourir. Qu'est-ce que cette terre?

Est-ce ton corps qui fait ta joie et qui t'est cher?

La véritable vie est où n'est plus la chair.

Ne crains pas de mourir. Créature plaintive,

Ne sens-tu pas en toi comme une aile captive?

Sous ton crâne, caveau muré, ne sens-tu pas

Comme un ange enfermé qui sanglote tout bas?

Qui meurt, grandit. Le corps, époux impur de l'âme,

Plein des vils appétits d'où naît le vice infâme,

Pesant, fétide, abject, malade à tous moments,

Branlant sur sa charpente affreuse d'ossements,

Gonflé d'humeurs, couvert d'une peau qui se ride,

Souffrant le froid, le chaud, la faim, la soif aride,

Traîne un ventre hideux, s'assouvit, mange et dort.

Mais il vieillit enfin, et, lorsque vient la mort,

L'âme, vers la lumière éclatante et dorée,

S'envole, de ce monstre horrible délivrée.--

Une nuit que j'avais, devant mes yeux obscurs,

Un fantôme de ville et des spectres de murs,

J'ai, comme au fond d'un rêve où rien n'a plus de forme,

Entendu, près des tours d'un temple au dôme énorme,

Une voix qui sortait de dessous un monceau

De blocs noirs d'où le sang coulait en long ruisseau;

Cette voix murmurait des chants et des prières.

C'était le lapidé qui bénissait les pierres;

Étienne le martyr, qui disait:--O mon front,

Rayonne! Désormais les hommes s'aimeront;

Jésus règne. O mon Dieu, récompensez les hommes!

Ce sont eux qui nous font les élus que nous sommes.

Joie! amour! pierre à pierre, ô Dieu, je vous le dis,

Mes frères m'ont jeté le seuil du paradis!

Elle était là debout, la mère douloureuse.

L'obscurité farouche, aveugle, sourde, affreuse,

Pleurait de toutes parts autour du Golgotha.

Christ, le jour devint noir quand on vous en ôta,

Et votre dernier souffle emporta la lumière.

Elle était là debout près du gibet, la mère!

Et je me dis: Voilà la douleur! et je vins.

--Qu'avez-vous donc, lui dis-je, entre vos doigts divins?

Alors, aux pieds du fils saignant du coup de lance,

Elle leva sa droite et l'ouvrit en silence,

Et je vis dans sa main l'étoile du matin.

Quoi! ce deuil-là, Seigneur, n'est pas même certain!

Et la mère, qui râle au bas de la croix sombre,

Est consolée, ayant les soleils dans son ombre,

Et, tandis que ses yeux hagards pleurent du sang,

Elle sent une joie immense en se disant:

--Mon fils est Dieu! mon fils sauve la vie au monde!--

Et pourtant où trouver plus d'épouvante immonde,

Plus d'effroi, plus d'angoisse et plus de désespoir

Que dans ce temps lugubre où le genre humain noir,

Frissonnant du banquet autant que du martyre,

Entend pleurer Marie et Trimalcion rire!

Mais la foule s'écrie:--Oui, sans doute, c'est beau,

Le martyre, la mort, quand c'est un grand tombeau!

Quand on est un Socrate, un Jean Huss, un Messie!

Quand on s'appelle vie, avenir, prophétie!

Quand l'encensoir s'allume au feu qui vous brûla,

Quand les siècles, les temps et les peuples sont là

Qui vous dressent, parmi leurs brumes et leurs voiles,

Un cénotaphe énorme au milieu des étoiles,

Si bien que la nuit semble être le drap du deuil,

Et que les astres sont les cierges du cercueil!

Le billot tenterait même le plus timide

Si sa bière dormait sous une pyramide.

Quand on marche à la mort, recueillant en chemin

La bénédiction de tout le genre humain,

Quand des groupes en pleurs baisent vos traces fières,

Quand on s'entend crier par les murs, par les pierres,

Et jusque par les gonds du seuil de sa prison:

«Tu vas de ta mémoire éclairer l'horizon;

Fantôme éblouissant, tu vas dorer l'histoire,

Et, vêtu de ta mort comme d'une victoire,

T'asseoir au fronton bleu des hommes immortels!»

Lorsque les échafauds ont des aspects d'autels,

Qu'on se sent admiré du bourreau qui vous tue.

Que le cadavre va se relever statue,

Mourant plein de clarté, d'aube, de firmament,

D'éclat, d'honneur, de gloire, on meurt facilement!

L'homme est si vaniteux, qu'il rit à la torture

Quand c'est une royale et tragique aventure,

Quand c'est une tenaille immense qui le mord.

Quand les durs instruments d'agonie et de mort

Sortent de quelque forge inouïe et géante,

Notre orgueil, oubliant la blessure béante,

Se console des clous en voyant le marteau.

Avoir une montagne auguste pour poteau,

Être battu des flots ou battu des nuées,

Entendre l'univers plein de vagues huées

Murmurer:--Regardez ce colosse! les noeuds,

Les fers et les carcans le font plus lumineux!

C'est le vaincu Rayon, le damné Météore!

Il a volé la foudre et dérobé l'aurore!--

Être un supplicié du gouffre illimité,

Être un titan cloué sur une énormité,

Cela plaît. On veut bien des maux qui sont sublimes;

Et l'on se dit: Souffrons, mais souffrons sur les cimes!

Eh bien, non!--Le sublime est en bas. Le grand choix,

C'est de choisir l'affront. De même que parfois

La pourpre est déshonneur, souvent la fange est lustre.

La boue imméritée atteignant l'âme illustre,

L'opprobre, ce cachot d'où l'auréole sort,

Le cul de basse-fosse où nous jette le sort,

Le fond noir de l'épreuve où le malheur nous traîne,

Sont le comble éclatant de la grandeur sereine.

Et, quand, dans le supplice où nous devons lutter,

Le lâche destin va jusqu'à nous insulter,

Quand sur nous il entasse outrage, rire, blâme,

Et tant de contre-sens entre le sort et l'âme

Que notre vie arrive à la difformité,

La laideur de l'épreuve en devient la beauté.

C'est Samson à Gaza, c'est Épictète à Rome;

L'abjection du sort fait la gloire de l'homme.

Plus de brume ne fait que couvrir plus d'azur.

Ce que l'homme ici-bas peut avoir de plus pur,

De plus beau, de plus noble en ce monde où l'on pleure,

C'est chute, abaissement, misère extérieure,

Acceptés pour garder la grandeur du dedans.

Oui, tous les chiens de l'ombre, autour de vous grondants,

Le blâme ingrat, la haine aux fureurs coutumière,

Oui, tomber dans la nuit quand c'est pour la lumière,

Faire horreur, n'être plus qu'un ulcère, indigner

L'homme heureux, et qu'on raille en vous voyant saigner,

Et qu'on marche sur vous, qu'on vous crache au visage,

Quand c'est pour la vertu, pour le vrai, pour le sage,

Pour le bien, pour l'honneur, il n'est rien de plus doux.

Quelle splendeur qu'un juste abandonné de tous,

N'ayant plus qu'un haillon dans le mal qui le mine,

Et jetant aux dédains, au deuil, à la vermine,

A sa plaie, aux douleurs, de tranquilles défis!

Même quand Prométhée est là, Job, tu suffis

Pour faire le fumier plus haut que le Caucase.

Le juste, méprisé comme un ver qu'on écrase,

M'éblouit d'autant plus que nous le blasphémons.

Ce que les froids bourreaux à faces de démons

Mêlent avec leur main monstrueuse et servile

A l'exécution pour la rendre plus vile,

Grandit le patient au regard de l'esprit.

O croix! les deux voleurs sont deux rayons du Christ!

Ainsi, tous les souffrants m'ont apparu splendides,

Satisfaits, radieux, doux, souverains, candides,

Heureux, la plaie au sein, la joie au coeur; les uns

Jetés dans la fournaise et devenant parfums,

Ceux-là jetés aux nuits et devenant aurores;

Les croyants, dévorés dans les cirques sonores,

Râlaient un chant, aux pieds des bêtes étouffés;

Les penseurs souriaient aux noirs autodafés,

Aux glaives, aux carcans, aux chemises de soufre;

Et je me suis alors écrié: Qui donc souffre?

Pour qui donc, si le sort, ô Dieu, n'est pas moqueur,

Toute cette pitié que tu m'as mise au coeur?

Qu'en dois-je faire? à qui faut-il que je la garde?

Où sont les malheureux?--et Dieu m'a dit:--Regarde.

Et j'ai vu des palais, des fêtes, des festins,

Des femmes qui mêlaient leurs blancheurs aux satins,

Des murs hautains ayant des jaspes pour écorces,

Des serpents d'or roulés dans des colonnes torses,

Avec de vastes dais pendant aux grands plafonds;

Et j'entendais chanter:--Jouissons! triomphons!--

Et les lyres, les luths, les clairons dont le cuivre

A l'air de se dissoudre en fanfare et de vivre,

Et l'orgue, devant qui l'ombre écoute et se tait,

Tout un orchestre énorme et monstrueux chantait;

Et ce triomphe était rempli d'hommes superbes

Qui riaient et portaient toute la terre en gerbes,

Et dont les fronts dorés, brillants, audacieux,

Fiers, semblaient s'achever en astres dans les cieux.

Et, pendant qu'autour d'eux des voix criaient:--Victoire

A jamais! à jamais force, puissance et gloire!

Et fête dans la ville! et joie à la maison!--

Je voyais, au-dessus du livide horizon,

Trembler le glaive immense et sombre de l'archange.

Ils s'épanouissaient dans une aurore étrange,

Ils vivaient dans l'orgueil comme dans leur cité,

Et semblaient ne sentir que leur félicité.

Et Dieu les a tous pris alors l'un après l'autre,

Le puissant, le repu, l'assouvi qui se vautre,

Le czar dans son Kremlin, l'iman au bord du Nil,

Comme on prend les petits d'un chien dans un chenil,

Et, comme il fait le jour sous les vagues marines,

M'ouvrant avec ses mains ces profondes poitrines,

Et, fouillant de son doigt de rayons pénétré

Leurs entrailles, leur foie et leurs reins, m'a montré

Des hydres qui rongeaient le dedans de ces âmes.

Et j'ai vu tressaillir ces hommes et ces femmes;

Leur visage riant comme un masque est tombé,

Et leur pensée, un monstre effroyable et courbé,

Une naine hagarde, inquiète, bourrue,

Assise sous leur crâne affreux, m'est apparue.

Alors, tremblant, sentant chanceler mes genoux,

Je leur ai demandé: «Mais qui donc êtes-vous?»

Et ces êtres n'ayant presque plus face d'homme

M'ont dit: «Nous sommes ceux qui font le mal; et comme

C'est nous qui le faisons, c'est nous qui le souffrons!»

Oh! le nuage vain des pleurs et des affronts

S'envole, et la douleur passe en criant: Espère!

Vous me l'avez fait voir et toucher, ô vous, Père,

Juge, vous le grand juste et vous le grand clément!

Le rire du succès et du triomphe ment;

Un invisible doigt caressant se promène

Sous chacun des chaînons de la misère humaine;

L'adversité soutient ceux qu'elle fait lutter;

L'indigence est un bien pour qui sait la goûter;

L'harmonie éternelle autour du pauvre vibre

Et le berce; l'esclave, étant une âme, est libre,

Et le mendiant dit: Je suis riche, ayant Dieu.

L'innocence aux tourments jette ce cri: C'est peu.

La difformité rit dans Ésope, et la fièvre

Dans Scarron; l'agonie ouvre aux hymnes sa lèvre;

Quand je dis: «La douleur est-elle un mal?» Zénon

Se dresse devant moi paisible, et me dit: «Non.»

Oh! le martyre est joie et transport, le supplice

Est volupté, les feux du bûcher sont délice,

La souffrance est plaisir, la torture est bonheur;

Il n'est qu'un malheureux: c'est le méchant, Seigneur.

Aux premiers jours du monde, alors que la nuée,

Surprise, contemplait chaque chose créée,

Alors que sur le globe, où le mal avait crû,

Flottait une lueur de l'Éden disparu,

Quand tout encor semblait être rempli d'aurore,

Quand sur l'arbre du temps les ans venaient d'éclore,

Sur la terre, où la chair avec l'esprit se fond,

Il se faisait le soir un silence profond,

Et le désert, les bois, l'onde aux vastes rivages,

Et les herbes des champs, et les bêtes sauvages,

Émus, et les rochers, ces ténébreux cachots,

Voyaient, d'un antre obscur couvert d'arbres si hauts

Que nos chênes auprès sembleraient des arbustes,

Sortir deux grands vieillards, nus, sinistres, augustes.

C'étaient Ève aux cheveux blanchis, et son mari,

Le pâle Adam, pensif, par le travail meurtri,

Ayant la vision de Dieu sous sa paupière.

Ils venaient tous les deux s'asseoir sur une pierre,

En présence des monts fauves et soucieux,

Et de l'éternité formidable des cieux.

Leur oeil triste rendait la nature farouche,

Et là, sans qu'il sortit un souffle de leur bouche,

Les mains sur leurs genoux et se tournant le dos,

Accablés comme ceux qui portent des fardeaux,

Sans autre mouvement de vie extérieure

Que de baisser plus bas la tête d'heure en heure,

Dans une stupeur morne et fatale absorbés,

Froids, livides, hagards, ils regardaient, courbés

Sous l'être illimité sans figure et sans nombre,

L'un, décroître le jour, et l'autre, grandir l'ombre;

Et, tandis que montaient les constellations,

Et que la première onde aux premiers alcyons

Donnait sous l'infini le long baiser nocturne,

Et qu'ainsi que des fleurs tombant à flots d'une urne

Les astres fourmillants emplissaient le ciel noir,

Ils songeaient, et, rêveurs, sans entendre, sans voir,

Sourds aux rumeurs des mers d'où l'ouragan s'élance,

Toute la nuit, dans l'ombre, ils pleuraient en silence;

Ils pleuraient tous les deux, aïeux du genre humain,

Le père sur Abel, la mère sur Caïn.

Marine-Terrace, septembre 1855.

J'avais devant les yeux les ténèbres. L'abîmeQui n'a pas de rivage et qui n'a pas de cime,Était là, morne, immense; et rien n'y remuait.Je me sentais perdu dans l'infini muet.Au fond, à travers l'ombre, impénétrable voile,On apercevait Dieu comme une sombre étoile.Je m'écriai:--Mon âme, ô mon âme! il faudrait,Pour traverser ce gouffre où nul bord n'apparaît,Et pour qu'en cette nuit jusqu'à ton Dieu tu marches,Bâtir un pont géant sur des millions d'arches.Qui le pourra jamais! Personne! ô deuil! effroi!Pleure!--Un fantôme blanc se dressa devant moiPendant que je jetais sur l'ombre un oeil d'alarme,Et ce fantôme avait la forme d'une larme;C'était un front de vierge avec des mains d'enfant;Il ressemblait au lys que la blancheur défend;Ses mains en se joignant faisaient de la lumière.Il me montra l'abîme où va toute poussière,Si profond, que jamais un écho n'y répond;Et me dit:--Si tu veux je bâtirai le pont.Vers ce pâle inconnu je levai ma paupière.--Quel est ton nom? lui dis-je. Il me dit:--La prière.Jersey, décembre 1852.IIIBODites, pourquoi, dans l'insondableAu mur d'airain,Dans l'obscurité formidableDu ciel serein,Pourquoi, dans ce grand sanctuaireSourd et béni,Pourquoi, sous l'immense suaireDe l'infini,Enfouir vos lois éternellesEt vos clartés?Vous savez bien que j'ai des ailes,O vérités!Pourquoi vous cachez-vous dans l'ombreQui nous confond?Pourquoi fuyez-vous l'homme sombreAu vol profond?Que le mal détruise ou bâtisse,Rampe ou soit roi,Tu sais bien que j'irai, Justice,J'irai vers toi!Beauté sainte, Idéal qui germesChez les souffrants,Toi par qui les esprits sont fermesEt les coeurs grands,Vous le savez, vous que j'adore,Amour, Raison,Qui vous levez comme l'auroreSur l'horizon,Foi, ceinte d'un cercle d'étoiles,Droit, bien de tous,J'irai, Liberté qui te voiles,J'irai vers vous!Vous avez beau, sans fin, sans borneLueurs de Dieu,Habiter la profondeur morneDu gouffre bleu,Ame à l'abîme habituéeDès le berceau,Je n'ai pas peur de la nuée;Je suis oiseau.Je suis oiseau comme cet êtreQu'Amos rêvait,Que saint Marc voyait apparaîtreA son chevet,Qui mêlait sur sa tête fière,Dans les rayons,L'aile de l'aigle à la crinièreDes grands lions.J'ai des ailes. J'aspire au faîte;Mon vol est sûr;J'ai des ailes pour la tempêteEt pour l'azur.Je gravis les marches sans nombre.Je veux savoir;Quand la science serait sombreComme le soir!Vous savez bien que l'âme affronteCe noir degré,Et que, si haut qu'il faut qu'on monte,J'y monterai!Vous savez bien que l'âme est forteEt ne craint rienQuand le souffle de Dieu l'emporte!Vous savez bienQue j'irai jusqu'aux bleus pilastres,Et que mon pas,Sur l'échelle qui monte aux astres,Ne tremble pas!L'homme en cette époque agitée,Sombre océan,Doit faire comme ProméthéeEt comme Adam.Il doit ravir au ciel austèreL'éternel feu;Conquérir son propre mystère,Et voler Dieu.L'homme a besoin, dans sa chaumière,Des vents battu,D'une loi qui soit sa lumièreEt sa vertu.Toujours ignorance et misère!L'homme en vain fuit,Le sort le tient; toujours la serre!Toujours la nuit!Il faut que le peuple s'arracheAu dur décret,Et qu'enfin ce grand martyr sacheLe grand secret!Déjà l'amour, dans l'ère obscureQui va finir,Dessine la vague figureDe l'avenir.Les lois de nos destins sur terre,Dieu les écrit;Et, si ces lois sont le mystère,Je suis l'esprit.Je suis celui que rien n'arrêteCelui qui va,Celui dont l'âme est toujours prêteA Jéhovah;Je suis le poëte farouche,L'homme devoir,Le souffle des douleurs, la boucheDu clairon noir;Le rêveur qui sur ses registresMet les vivants,Qui mêle des strophes sinistresAux quatre vents;Le songeur ailé, l'âpre athlèteAu bras nerveux,Et je traînerais la comètePar les cheveux.Donc, les lois de notre problème,Je les aurai;J'irai vers elles, penseur blême,Mage effaré!Pourquoi cacher ces lois profondes?Rien n'est muré.Dans vos flammes et dans vos ondesJe passerai;J'irai lire la grande bible;J'entrerai nuJusqu'au tabernacle terribleDe l'inconnu,Jusqu'au seuil de l'ombre et du vide,Gouffres ouvertsQue garde la meute livideDes noirs éclairs,Jusqu'aux portes visionnairesDu ciel sacré;Et, si vous aboyez, tonnerres,Je rugirai.Au dolmen de Rozel, janvier 1853.

J'avais devant les yeux les ténèbres. L'abîmeQui n'a pas de rivage et qui n'a pas de cime,Était là, morne, immense; et rien n'y remuait.Je me sentais perdu dans l'infini muet.Au fond, à travers l'ombre, impénétrable voile,On apercevait Dieu comme une sombre étoile.Je m'écriai:--Mon âme, ô mon âme! il faudrait,Pour traverser ce gouffre où nul bord n'apparaît,Et pour qu'en cette nuit jusqu'à ton Dieu tu marches,Bâtir un pont géant sur des millions d'arches.Qui le pourra jamais! Personne! ô deuil! effroi!Pleure!--Un fantôme blanc se dressa devant moiPendant que je jetais sur l'ombre un oeil d'alarme,Et ce fantôme avait la forme d'une larme;C'était un front de vierge avec des mains d'enfant;Il ressemblait au lys que la blancheur défend;Ses mains en se joignant faisaient de la lumière.Il me montra l'abîme où va toute poussière,Si profond, que jamais un écho n'y répond;Et me dit:--Si tu veux je bâtirai le pont.Vers ce pâle inconnu je levai ma paupière.--Quel est ton nom? lui dis-je. Il me dit:--La prière.Jersey, décembre 1852.IIIBODites, pourquoi, dans l'insondableAu mur d'airain,Dans l'obscurité formidableDu ciel serein,Pourquoi, dans ce grand sanctuaireSourd et béni,Pourquoi, sous l'immense suaireDe l'infini,Enfouir vos lois éternellesEt vos clartés?Vous savez bien que j'ai des ailes,O vérités!Pourquoi vous cachez-vous dans l'ombreQui nous confond?Pourquoi fuyez-vous l'homme sombreAu vol profond?Que le mal détruise ou bâtisse,Rampe ou soit roi,Tu sais bien que j'irai, Justice,J'irai vers toi!Beauté sainte, Idéal qui germesChez les souffrants,Toi par qui les esprits sont fermesEt les coeurs grands,Vous le savez, vous que j'adore,Amour, Raison,Qui vous levez comme l'auroreSur l'horizon,Foi, ceinte d'un cercle d'étoiles,Droit, bien de tous,J'irai, Liberté qui te voiles,J'irai vers vous!Vous avez beau, sans fin, sans borneLueurs de Dieu,Habiter la profondeur morneDu gouffre bleu,Ame à l'abîme habituéeDès le berceau,Je n'ai pas peur de la nuée;Je suis oiseau.Je suis oiseau comme cet êtreQu'Amos rêvait,Que saint Marc voyait apparaîtreA son chevet,Qui mêlait sur sa tête fière,Dans les rayons,L'aile de l'aigle à la crinièreDes grands lions.J'ai des ailes. J'aspire au faîte;Mon vol est sûr;J'ai des ailes pour la tempêteEt pour l'azur.Je gravis les marches sans nombre.Je veux savoir;Quand la science serait sombreComme le soir!Vous savez bien que l'âme affronteCe noir degré,Et que, si haut qu'il faut qu'on monte,J'y monterai!Vous savez bien que l'âme est forteEt ne craint rienQuand le souffle de Dieu l'emporte!Vous savez bienQue j'irai jusqu'aux bleus pilastres,Et que mon pas,Sur l'échelle qui monte aux astres,Ne tremble pas!L'homme en cette époque agitée,Sombre océan,Doit faire comme ProméthéeEt comme Adam.Il doit ravir au ciel austèreL'éternel feu;Conquérir son propre mystère,Et voler Dieu.L'homme a besoin, dans sa chaumière,Des vents battu,D'une loi qui soit sa lumièreEt sa vertu.Toujours ignorance et misère!L'homme en vain fuit,Le sort le tient; toujours la serre!Toujours la nuit!Il faut que le peuple s'arracheAu dur décret,Et qu'enfin ce grand martyr sacheLe grand secret!Déjà l'amour, dans l'ère obscureQui va finir,Dessine la vague figureDe l'avenir.Les lois de nos destins sur terre,Dieu les écrit;Et, si ces lois sont le mystère,Je suis l'esprit.Je suis celui que rien n'arrêteCelui qui va,Celui dont l'âme est toujours prêteA Jéhovah;Je suis le poëte farouche,L'homme devoir,Le souffle des douleurs, la boucheDu clairon noir;Le rêveur qui sur ses registresMet les vivants,Qui mêle des strophes sinistresAux quatre vents;Le songeur ailé, l'âpre athlèteAu bras nerveux,Et je traînerais la comètePar les cheveux.Donc, les lois de notre problème,Je les aurai;J'irai vers elles, penseur blême,Mage effaré!Pourquoi cacher ces lois profondes?Rien n'est muré.Dans vos flammes et dans vos ondesJe passerai;J'irai lire la grande bible;J'entrerai nuJusqu'au tabernacle terribleDe l'inconnu,Jusqu'au seuil de l'ombre et du vide,Gouffres ouvertsQue garde la meute livideDes noirs éclairs,Jusqu'aux portes visionnairesDu ciel sacré;Et, si vous aboyez, tonnerres,Je rugirai.Au dolmen de Rozel, janvier 1853.

J'avais devant les yeux les ténèbres. L'abîme

Qui n'a pas de rivage et qui n'a pas de cime,

Était là, morne, immense; et rien n'y remuait.

Je me sentais perdu dans l'infini muet.

Au fond, à travers l'ombre, impénétrable voile,

On apercevait Dieu comme une sombre étoile.

Je m'écriai:--Mon âme, ô mon âme! il faudrait,

Pour traverser ce gouffre où nul bord n'apparaît,

Et pour qu'en cette nuit jusqu'à ton Dieu tu marches,

Bâtir un pont géant sur des millions d'arches.

Qui le pourra jamais! Personne! ô deuil! effroi!

Pleure!--Un fantôme blanc se dressa devant moi

Pendant que je jetais sur l'ombre un oeil d'alarme,

Et ce fantôme avait la forme d'une larme;

C'était un front de vierge avec des mains d'enfant;

Il ressemblait au lys que la blancheur défend;

Ses mains en se joignant faisaient de la lumière.

Il me montra l'abîme où va toute poussière,

Si profond, que jamais un écho n'y répond;

Et me dit:--Si tu veux je bâtirai le pont.

Vers ce pâle inconnu je levai ma paupière.

--Quel est ton nom? lui dis-je. Il me dit:--La prière.

Jersey, décembre 1852.

Dites, pourquoi, dans l'insondable

Au mur d'airain,

Dans l'obscurité formidable

Du ciel serein,

Pourquoi, dans ce grand sanctuaire

Sourd et béni,

Pourquoi, sous l'immense suaire

De l'infini,

Enfouir vos lois éternelles

Et vos clartés?

Vous savez bien que j'ai des ailes,

O vérités!

Pourquoi vous cachez-vous dans l'ombre

Qui nous confond?

Pourquoi fuyez-vous l'homme sombre

Au vol profond?

Que le mal détruise ou bâtisse,

Rampe ou soit roi,

Tu sais bien que j'irai, Justice,

J'irai vers toi!

Beauté sainte, Idéal qui germes

Chez les souffrants,

Toi par qui les esprits sont fermes

Et les coeurs grands,

Vous le savez, vous que j'adore,

Amour, Raison,

Qui vous levez comme l'aurore

Sur l'horizon,

Foi, ceinte d'un cercle d'étoiles,

Droit, bien de tous,

J'irai, Liberté qui te voiles,

J'irai vers vous!

Vous avez beau, sans fin, sans borne

Lueurs de Dieu,

Habiter la profondeur morne

Du gouffre bleu,

Ame à l'abîme habituée

Dès le berceau,

Je n'ai pas peur de la nuée;

Je suis oiseau.

Je suis oiseau comme cet être

Qu'Amos rêvait,

Que saint Marc voyait apparaître

A son chevet,

Qui mêlait sur sa tête fière,

Dans les rayons,

L'aile de l'aigle à la crinière

Des grands lions.

J'ai des ailes. J'aspire au faîte;

Mon vol est sûr;

J'ai des ailes pour la tempête

Et pour l'azur.

Je gravis les marches sans nombre.

Je veux savoir;

Quand la science serait sombre

Comme le soir!

Vous savez bien que l'âme affronte

Ce noir degré,

Et que, si haut qu'il faut qu'on monte,

J'y monterai!

Vous savez bien que l'âme est forte

Et ne craint rien

Quand le souffle de Dieu l'emporte!

Vous savez bien

Que j'irai jusqu'aux bleus pilastres,

Et que mon pas,

Sur l'échelle qui monte aux astres,

Ne tremble pas!

L'homme en cette époque agitée,

Sombre océan,

Doit faire comme Prométhée

Et comme Adam.

Il doit ravir au ciel austère

L'éternel feu;

Conquérir son propre mystère,

Et voler Dieu.

L'homme a besoin, dans sa chaumière,

Des vents battu,

D'une loi qui soit sa lumière

Et sa vertu.

Toujours ignorance et misère!

L'homme en vain fuit,

Le sort le tient; toujours la serre!

Toujours la nuit!

Il faut que le peuple s'arrache

Au dur décret,

Et qu'enfin ce grand martyr sache

Le grand secret!

Déjà l'amour, dans l'ère obscure

Qui va finir,

Dessine la vague figure

De l'avenir.

Les lois de nos destins sur terre,

Dieu les écrit;

Et, si ces lois sont le mystère,

Je suis l'esprit.

Je suis celui que rien n'arrête

Celui qui va,

Celui dont l'âme est toujours prête

A Jéhovah;

Je suis le poëte farouche,

L'homme devoir,

Le souffle des douleurs, la bouche

Du clairon noir;

Le rêveur qui sur ses registres

Met les vivants,

Qui mêle des strophes sinistres

Aux quatre vents;

Le songeur ailé, l'âpre athlète

Au bras nerveux,

Et je traînerais la comète

Par les cheveux.

Donc, les lois de notre problème,

Je les aurai;

J'irai vers elles, penseur blême,

Mage effaré!

Pourquoi cacher ces lois profondes?

Rien n'est muré.

Dans vos flammes et dans vos ondes

Je passerai;

J'irai lire la grande bible;

J'entrerai nu

Jusqu'au tabernacle terrible

De l'inconnu,

Jusqu'au seuil de l'ombre et du vide,

Gouffres ouverts

Que garde la meute livide

Des noirs éclairs,

Jusqu'aux portes visionnaires

Du ciel sacré;

Et, si vous aboyez, tonnerres,

Je rugirai.

Au dolmen de Rozel, janvier 1853.

Un spectre m'attendait dans un grand angle d'ombre,Et m'a dit:--Le muet habite dans le sombre.L'infini rêve, avec un visage irrité.L'homme parle et dispute avec l'obscurité,Et la larme de l'oeil rit du bruit de la bouche.Tout ce qui vous emporte est rapide et farouche.Sais-tu pourquoi tu vis? sais-tu pourquoi tu meurs?Les vivants orageux passent dans les rumeurs,Chiffres tumultueux, flots de l'océan Nombre,Vous n'avez rien à vous qu'un souffle dans de l'ombre;L'homme est à peine né, qu'il est déjà passé,Et c'est avoir fini que d'avoir commencé.Derrière le mur blanc, parmi les herbes vertes,La fosse obscure attend l'homme, lèvres ouvertes.La mort est le baiser de la bouche tombeau.Tâche de faire un peu de bien, coupe un lambeauD'une bonne action dans cette nuit qui gronde;Ce sera ton linceul dans la terre profonde.Beaucoup s'en sont allés qui ne reviendront plusQu'à l'heure de l'immense et lugubre reflux;Alors, on entendra des cris. Tâche de vivre;Crois. Tant que l'homme vit, Dieu pensif lit son livre.L'homme meurt quand Dieu fait au coin du livre un pli.L'espace sait, regarde, écoute. Il est rempliD'oreilles sous la tombe, et d'yeux dans les ténèbres.Les morts ne marchant plus, dressent leurs pieds funèbres;Les feuilles sèches vont et roulent sous les cieux.Ne sens-tu pas souffler le vent mystérieux?Au dolmen de Rozel, avril 1853.

Un spectre m'attendait dans un grand angle d'ombre,Et m'a dit:--Le muet habite dans le sombre.L'infini rêve, avec un visage irrité.L'homme parle et dispute avec l'obscurité,Et la larme de l'oeil rit du bruit de la bouche.Tout ce qui vous emporte est rapide et farouche.Sais-tu pourquoi tu vis? sais-tu pourquoi tu meurs?Les vivants orageux passent dans les rumeurs,Chiffres tumultueux, flots de l'océan Nombre,Vous n'avez rien à vous qu'un souffle dans de l'ombre;L'homme est à peine né, qu'il est déjà passé,Et c'est avoir fini que d'avoir commencé.Derrière le mur blanc, parmi les herbes vertes,La fosse obscure attend l'homme, lèvres ouvertes.La mort est le baiser de la bouche tombeau.Tâche de faire un peu de bien, coupe un lambeauD'une bonne action dans cette nuit qui gronde;Ce sera ton linceul dans la terre profonde.Beaucoup s'en sont allés qui ne reviendront plusQu'à l'heure de l'immense et lugubre reflux;Alors, on entendra des cris. Tâche de vivre;Crois. Tant que l'homme vit, Dieu pensif lit son livre.L'homme meurt quand Dieu fait au coin du livre un pli.L'espace sait, regarde, écoute. Il est rempliD'oreilles sous la tombe, et d'yeux dans les ténèbres.Les morts ne marchant plus, dressent leurs pieds funèbres;Les feuilles sèches vont et roulent sous les cieux.Ne sens-tu pas souffler le vent mystérieux?Au dolmen de Rozel, avril 1853.

Un spectre m'attendait dans un grand angle d'ombre,

Et m'a dit:

--Le muet habite dans le sombre.

L'infini rêve, avec un visage irrité.

L'homme parle et dispute avec l'obscurité,

Et la larme de l'oeil rit du bruit de la bouche.

Tout ce qui vous emporte est rapide et farouche.

Sais-tu pourquoi tu vis? sais-tu pourquoi tu meurs?

Les vivants orageux passent dans les rumeurs,

Chiffres tumultueux, flots de l'océan Nombre,

Vous n'avez rien à vous qu'un souffle dans de l'ombre;

L'homme est à peine né, qu'il est déjà passé,

Et c'est avoir fini que d'avoir commencé.

Derrière le mur blanc, parmi les herbes vertes,

La fosse obscure attend l'homme, lèvres ouvertes.

La mort est le baiser de la bouche tombeau.

Tâche de faire un peu de bien, coupe un lambeau

D'une bonne action dans cette nuit qui gronde;

Ce sera ton linceul dans la terre profonde.

Beaucoup s'en sont allés qui ne reviendront plus

Qu'à l'heure de l'immense et lugubre reflux;

Alors, on entendra des cris. Tâche de vivre;

Crois. Tant que l'homme vit, Dieu pensif lit son livre.

L'homme meurt quand Dieu fait au coin du livre un pli.

L'espace sait, regarde, écoute. Il est rempli

D'oreilles sous la tombe, et d'yeux dans les ténèbres.

Les morts ne marchant plus, dressent leurs pieds funèbres;

Les feuilles sèches vont et roulent sous les cieux.

Ne sens-tu pas souffler le vent mystérieux?

Au dolmen de Rozel, avril 1853.

Écoutez. Je suis Jean. J'ai vu des choses sombres.J'ai vu l'ombre infinie où se perdent les nombres,J'ai vu les visions que les réprouvés font,Les engloutissements de l'abîme sans fond;J'ai vu le ciel, l'éther, le chaos et l'espace.Vivants! puisque j'en viens, je sais ce qui s'y passe;Je vous affirme à tous, écoutez bien ma voix,J'affirme même à ceux qui vivent dans les bois,Que le Seigneur, le Dieu des esprits, des prophètes,Voit ce que vous pensez et sait ce que vous faites.C'est bien. Continuez, grands, petits, jeunes, vieux!Que l'avare soit tout à l'or, que l'envieuxRampe et morde en rampant, que le glouton dévore,Que celui qui faisait le mal, le fasse encore,Que celui qui fut lâche et vil, le soit toujours!Voyant vos passions, vos fureurs, vos amours,J'ai dit à Dieu: «Seigneur, jugez où nous en sommes.Considérez la terre et regardez les hommes.Ils brisent tous les noeuds qui devaient les unir.»Et Dieu m'a répondu: «Certes, je vais venir!»Serk, juillet 1853.

Écoutez. Je suis Jean. J'ai vu des choses sombres.J'ai vu l'ombre infinie où se perdent les nombres,J'ai vu les visions que les réprouvés font,Les engloutissements de l'abîme sans fond;J'ai vu le ciel, l'éther, le chaos et l'espace.Vivants! puisque j'en viens, je sais ce qui s'y passe;Je vous affirme à tous, écoutez bien ma voix,J'affirme même à ceux qui vivent dans les bois,Que le Seigneur, le Dieu des esprits, des prophètes,Voit ce que vous pensez et sait ce que vous faites.C'est bien. Continuez, grands, petits, jeunes, vieux!Que l'avare soit tout à l'or, que l'envieuxRampe et morde en rampant, que le glouton dévore,Que celui qui faisait le mal, le fasse encore,Que celui qui fut lâche et vil, le soit toujours!Voyant vos passions, vos fureurs, vos amours,J'ai dit à Dieu: «Seigneur, jugez où nous en sommes.Considérez la terre et regardez les hommes.Ils brisent tous les noeuds qui devaient les unir.»Et Dieu m'a répondu: «Certes, je vais venir!»Serk, juillet 1853.

Écoutez. Je suis Jean. J'ai vu des choses sombres.

J'ai vu l'ombre infinie où se perdent les nombres,

J'ai vu les visions que les réprouvés font,

Les engloutissements de l'abîme sans fond;

J'ai vu le ciel, l'éther, le chaos et l'espace.

Vivants! puisque j'en viens, je sais ce qui s'y passe;

Je vous affirme à tous, écoutez bien ma voix,

J'affirme même à ceux qui vivent dans les bois,

Que le Seigneur, le Dieu des esprits, des prophètes,

Voit ce que vous pensez et sait ce que vous faites.

C'est bien. Continuez, grands, petits, jeunes, vieux!

Que l'avare soit tout à l'or, que l'envieux

Rampe et morde en rampant, que le glouton dévore,

Que celui qui faisait le mal, le fasse encore,

Que celui qui fut lâche et vil, le soit toujours!

Voyant vos passions, vos fureurs, vos amours,

J'ai dit à Dieu: «Seigneur, jugez où nous en sommes.

Considérez la terre et regardez les hommes.

Ils brisent tous les noeuds qui devaient les unir.»

Et Dieu m'a répondu: «Certes, je vais venir!»

Serk, juillet 1853.

Parce qu'on a porté du pain, du linge blanc,A quelque humble logis sous les combles tremblantComme le nid parmi les feuilles inquiètes;Parce qu'on a jeté ses restes et ses miettesAu petit enfant maigre, au vieillard pâlissant,Au pauvre qui contient l'éternel tout-puissant;Parce qu'on a laissé Dieu manger sous sa table,On se croit vertueux, on se croit charitable!On dit: «Je suis parfait! louez-moi; me voilà!»Et, tout en blâmant Dieu de ceci, de cela,De ce qu'il pleut, du mal dont on le dit la cause,Du chaud, du froid, on fait sa propre apothéose.Le riche qui, gorgé, repu, fier, paresseux,Laisse un peu d'or rouler de son palais sur ceuxQue le noir janvier glace et que la faim harcèle,Ce riche-là, qui brille et donne une parcelleDe ce qu'il a de trop à qui n'a pas assez,Et qui, pour quelques sous du pauvre ramassés,S'admire et ferme l'oeil sur sa propre misère,S'il a le superflu, n'a pas le nécessaire:La justice; et le loup rit dans l'ombre en marchantDe voir qu'il se croit bon pour n'être pas méchant.Nous bons! nous fraternels! ô fange et pourriture!Mais tournez donc vos yeux vers la mère nature!Que sommes-nous, coeurs froids où l'égoïsme bout,Auprès de la bonté suprême éparse en tout?Toutes nos actions ne valent pas la rose.Dès que nous avons fait par hasard quelque chose,Nous nous vantons, hélas! vains souffles qui fuyons!Dieu donne l'aube au ciel sans compter les rayons,Et la rosée aux fleurs sans mesurer les gouttes;Nous sommes le néant; nos vertus tiendraient toutesDans le creux de la pierre où vient boire l'oiseau.L'homme est l'orgueil du cèdre emplissant le roseau.Le meilleur n'est pas bon, vraiment, tant l'homme est frêle;Et tant notre fumée à nos vertus se mêle!Le bienfait par nos mains pompeusement jetéS'évapore aussitôt dans notre vanité;Même en le prodiguant aux pauvres d'un air tendre,Nous avons tant d'orgueil que notre or devient cendre;Le bien que nous faisons est spectre comme nous.L'Incréé, seul vivant, seul terrible et seul doux,Qui juge, aime, pardonne, engendre, construit, fonde,Voit nos hauteurs avec une pitié profonde.Ah! rapides passants! ne comptons pas sur nous,Comptons sur lui. Pensons et vivons à genoux;Tâchons d'être sagesse, humilité, lumière;Ne faisons point un pas qui n'aille à la prière;Car nos perfections rayonneront bien peuAprès la mort, devant l'étoile et le ciel bleu.Dieu seul peut nous sauver. C'est un rêve de croireQue nos lueurs d'en bas sont là-haut de la gloire;Si lumineux qu'il ait paru dans notre horreur,Si doux qu'il ait été pour nos coeurs pleins d'erreur,Quoi qu'il ait fait, celui que sur la terre on nommeJuste, excellent, pur, sage et grand, là-haut est l'homme,C'est-à-dire la nuit en présence du jour;Son amour semble haine auprès du grand amour;Et toutes ses splendeurs, poussant des cris funèbres,Disent en voyant Dieu: Nous sommes les ténèbres!Dieu, c'est le seul azur dont le monde ait besoin.L'abîme en en parlant prend l'atome à témoin.Dieu seul est grand! c'est là le psaume du brin d'herbe;Dieu seul est vrai! c'est là l'hymne du flot superbe;Dieu seul est bon! c'est là le murmure des vents;Ah! ne vous faites pas d'illusions, vivants!Et d'où sortez-vous donc, pour croire que vous êtesMeilleurs que Dieu, qui met les astres sur vos têtes,Et qui vous éblouit, à l'heure du réveil,De ce prodigieux sourire, le soleil!Marine-Terrace, décembre 1854.

Parce qu'on a porté du pain, du linge blanc,A quelque humble logis sous les combles tremblantComme le nid parmi les feuilles inquiètes;Parce qu'on a jeté ses restes et ses miettesAu petit enfant maigre, au vieillard pâlissant,Au pauvre qui contient l'éternel tout-puissant;Parce qu'on a laissé Dieu manger sous sa table,On se croit vertueux, on se croit charitable!On dit: «Je suis parfait! louez-moi; me voilà!»Et, tout en blâmant Dieu de ceci, de cela,De ce qu'il pleut, du mal dont on le dit la cause,Du chaud, du froid, on fait sa propre apothéose.Le riche qui, gorgé, repu, fier, paresseux,Laisse un peu d'or rouler de son palais sur ceuxQue le noir janvier glace et que la faim harcèle,Ce riche-là, qui brille et donne une parcelleDe ce qu'il a de trop à qui n'a pas assez,Et qui, pour quelques sous du pauvre ramassés,S'admire et ferme l'oeil sur sa propre misère,S'il a le superflu, n'a pas le nécessaire:La justice; et le loup rit dans l'ombre en marchantDe voir qu'il se croit bon pour n'être pas méchant.Nous bons! nous fraternels! ô fange et pourriture!Mais tournez donc vos yeux vers la mère nature!Que sommes-nous, coeurs froids où l'égoïsme bout,Auprès de la bonté suprême éparse en tout?Toutes nos actions ne valent pas la rose.Dès que nous avons fait par hasard quelque chose,Nous nous vantons, hélas! vains souffles qui fuyons!Dieu donne l'aube au ciel sans compter les rayons,Et la rosée aux fleurs sans mesurer les gouttes;Nous sommes le néant; nos vertus tiendraient toutesDans le creux de la pierre où vient boire l'oiseau.L'homme est l'orgueil du cèdre emplissant le roseau.Le meilleur n'est pas bon, vraiment, tant l'homme est frêle;Et tant notre fumée à nos vertus se mêle!Le bienfait par nos mains pompeusement jetéS'évapore aussitôt dans notre vanité;Même en le prodiguant aux pauvres d'un air tendre,Nous avons tant d'orgueil que notre or devient cendre;Le bien que nous faisons est spectre comme nous.L'Incréé, seul vivant, seul terrible et seul doux,Qui juge, aime, pardonne, engendre, construit, fonde,Voit nos hauteurs avec une pitié profonde.Ah! rapides passants! ne comptons pas sur nous,Comptons sur lui. Pensons et vivons à genoux;Tâchons d'être sagesse, humilité, lumière;Ne faisons point un pas qui n'aille à la prière;Car nos perfections rayonneront bien peuAprès la mort, devant l'étoile et le ciel bleu.Dieu seul peut nous sauver. C'est un rêve de croireQue nos lueurs d'en bas sont là-haut de la gloire;Si lumineux qu'il ait paru dans notre horreur,Si doux qu'il ait été pour nos coeurs pleins d'erreur,Quoi qu'il ait fait, celui que sur la terre on nommeJuste, excellent, pur, sage et grand, là-haut est l'homme,C'est-à-dire la nuit en présence du jour;Son amour semble haine auprès du grand amour;Et toutes ses splendeurs, poussant des cris funèbres,Disent en voyant Dieu: Nous sommes les ténèbres!Dieu, c'est le seul azur dont le monde ait besoin.L'abîme en en parlant prend l'atome à témoin.Dieu seul est grand! c'est là le psaume du brin d'herbe;Dieu seul est vrai! c'est là l'hymne du flot superbe;Dieu seul est bon! c'est là le murmure des vents;Ah! ne vous faites pas d'illusions, vivants!Et d'où sortez-vous donc, pour croire que vous êtesMeilleurs que Dieu, qui met les astres sur vos têtes,Et qui vous éblouit, à l'heure du réveil,De ce prodigieux sourire, le soleil!Marine-Terrace, décembre 1854.

Parce qu'on a porté du pain, du linge blanc,

A quelque humble logis sous les combles tremblant

Comme le nid parmi les feuilles inquiètes;

Parce qu'on a jeté ses restes et ses miettes

Au petit enfant maigre, au vieillard pâlissant,

Au pauvre qui contient l'éternel tout-puissant;

Parce qu'on a laissé Dieu manger sous sa table,

On se croit vertueux, on se croit charitable!

On dit: «Je suis parfait! louez-moi; me voilà!»

Et, tout en blâmant Dieu de ceci, de cela,

De ce qu'il pleut, du mal dont on le dit la cause,

Du chaud, du froid, on fait sa propre apothéose.

Le riche qui, gorgé, repu, fier, paresseux,

Laisse un peu d'or rouler de son palais sur ceux

Que le noir janvier glace et que la faim harcèle,

Ce riche-là, qui brille et donne une parcelle

De ce qu'il a de trop à qui n'a pas assez,

Et qui, pour quelques sous du pauvre ramassés,

S'admire et ferme l'oeil sur sa propre misère,

S'il a le superflu, n'a pas le nécessaire:

La justice; et le loup rit dans l'ombre en marchant

De voir qu'il se croit bon pour n'être pas méchant.

Nous bons! nous fraternels! ô fange et pourriture!

Mais tournez donc vos yeux vers la mère nature!

Que sommes-nous, coeurs froids où l'égoïsme bout,

Auprès de la bonté suprême éparse en tout?

Toutes nos actions ne valent pas la rose.

Dès que nous avons fait par hasard quelque chose,

Nous nous vantons, hélas! vains souffles qui fuyons!

Dieu donne l'aube au ciel sans compter les rayons,

Et la rosée aux fleurs sans mesurer les gouttes;

Nous sommes le néant; nos vertus tiendraient toutes

Dans le creux de la pierre où vient boire l'oiseau.

L'homme est l'orgueil du cèdre emplissant le roseau.

Le meilleur n'est pas bon, vraiment, tant l'homme est frêle;

Et tant notre fumée à nos vertus se mêle!

Le bienfait par nos mains pompeusement jeté

S'évapore aussitôt dans notre vanité;

Même en le prodiguant aux pauvres d'un air tendre,

Nous avons tant d'orgueil que notre or devient cendre;

Le bien que nous faisons est spectre comme nous.

L'Incréé, seul vivant, seul terrible et seul doux,

Qui juge, aime, pardonne, engendre, construit, fonde,

Voit nos hauteurs avec une pitié profonde.

Ah! rapides passants! ne comptons pas sur nous,

Comptons sur lui. Pensons et vivons à genoux;

Tâchons d'être sagesse, humilité, lumière;

Ne faisons point un pas qui n'aille à la prière;

Car nos perfections rayonneront bien peu

Après la mort, devant l'étoile et le ciel bleu.

Dieu seul peut nous sauver. C'est un rêve de croire

Que nos lueurs d'en bas sont là-haut de la gloire;

Si lumineux qu'il ait paru dans notre horreur,

Si doux qu'il ait été pour nos coeurs pleins d'erreur,

Quoi qu'il ait fait, celui que sur la terre on nomme

Juste, excellent, pur, sage et grand, là-haut est l'homme,

C'est-à-dire la nuit en présence du jour;

Son amour semble haine auprès du grand amour;

Et toutes ses splendeurs, poussant des cris funèbres,

Disent en voyant Dieu: Nous sommes les ténèbres!

Dieu, c'est le seul azur dont le monde ait besoin.

L'abîme en en parlant prend l'atome à témoin.

Dieu seul est grand! c'est là le psaume du brin d'herbe;

Dieu seul est vrai! c'est là l'hymne du flot superbe;

Dieu seul est bon! c'est là le murmure des vents;

Ah! ne vous faites pas d'illusions, vivants!

Et d'où sortez-vous donc, pour croire que vous êtes

Meilleurs que Dieu, qui met les astres sur vos têtes,

Et qui vous éblouit, à l'heure du réveil,

De ce prodigieux sourire, le soleil!

Marine-Terrace, décembre 1854.

IJe suis l'être incliné qui jette ce qu'il pense;Qui demande à la nuit le secret du silence;Dont la brume emplit l'oeil;Dans une ombre sans fond mes paroles descendent,Et les choses sur qui tombent mes strophes rendentLe son creux du cercueil.Mon esprit, qui du doute a senti la piqûre,Habite, âpre songeur, la rêverie obscureAux flots plombés et bleus,Lac hideux où l'horreur tord ses bras, pâle nymphe,Et qui fait boire une eau morte comme la lympheAux rochers scrofuleux.Le Doute, fils bâtard de l'aïeule Sagesse,Crie:--A quoi bon?--devant l'éternelle largesse,Nous fait tout oublier,S'offre à nous, morne abri, dans nos marches sans nombre,Nous dit:--Es-tu las? Viens!--et l'homme dort à l'ombreDe ce mancenilier.L'effet pleure et sans cesse interroge la cause.La création semble attendre quelque chose.L'homme à l'homme est obscur.Où donc commence l'âme? où donc finit la vie?Nous voudrions, c'est là notre incurable envie,Voir par-dessus le mur.Nous rampons, oiseaux pris sous le filet de l'être;Libres et prisonniers, l'immuable pénètreToutes nos volontés;Captifs sous le réseau des choses nécessaires,Nous sentons se lier des fils à nos misèresDans les immensités.IINous sommes au cachot; la porte est inflexible;Mais, dans une main sombre, inconnue, invisible,Qui passe par moment,A travers l'ombre, espoir des âmes sérieuses,On entend le trousseau des clefs mystérieusesSonner confusément.La vision de l'être emplit les yeux de l'homme.Un mariage obscur sans cesse se consommeDe l'ombre avec le jour;Ce monde, est-ce un éden tombé dans la géhenne?Nous avons dans le coeur des ténèbres de haineEt des clartés d'amour.La création n'a qu'une prunelle trouble.L'être éternellement montre sa face double,Mal et bien, glace et feu;L'homme sent à la fois, âme pure et chair sombre,La morsure du ver de terre au fond de l'ombreEt le baiser de Dieu.Mais à de certains jours, l'âme est comme une veuve.Nous entendons gémir les vivants dans l'épreuve.Nous doutons, nous tremblons,Pendant que l'aube épand ses lumières sacréesEt que mai sur nos seuils mêle les fleurs doréesAvec les enfants blonds.Qu'importe la lumière, et l'aurore, et les astres,Fleurs des chapiteaux bleus, diamants des pilastresDu profond firmament,Et mai qui nous caresse, et l'enfant qui nous charme,Si tout n'est qu'un soupir, si tout n'est qu'une larme,Si tout n'est qu'un moment!IIILe sort nous use au jour, triste meule qui tourne.L'homme inquiet et vain croit marcher, il séjourne;Il expire en créant.Nous avons la seconde et nous rêvons l'année;Et la dimension de notre destinée,C'est poussière et néant.L'abîme, où les soleils sont les égaux des mouches,Nous tient; nous n'entendons que des sanglots farouchesOu des rires moqueurs;Vers la cible d'en haut qui dans l'azur s'élève,Nous lançons nos projets, nos voeux, l'espoir, le rêve,Ces flèches de nos coeurs.Nous voulons durer, vivre, être éternels. O cendre!Où donc est la fourmi qu'on appelle Alexandre?Où donc le ver César?En tombant sur nos fronts, la minute nous tue.Nous passons, noir essaim, foule de deuil vêtue,Comme le bruit d'un char.Nous montons à l'assaut du temps comme une armée.Sur nos groupes confus que voile la fuméeDes jours évanouis,L'énorme éternité luit, splendide et stagnante;Le cadran, bouclier de l'heure rayonnante.Nous terrasse éblouis!IVA l'instant où l'on dit: Vivons! tout se déchire.Les pleurs subitement descendent sur le rire.Tête nue! à genoux!Tes fils sont morts, mon père est mort, leur mère est morte.O deuil! qui passe là? C'est un cercueil qu'on porte.A qui le portez-vous?Ils le portent à l'ombre, au silence, à la terre;Ils le portent au calme obscur, à l'aube austère,A la brume sans bords,Au mystère qui tord ses anneaux sous des voiles,Au serpent inconnu qui lèche les étoilesEt qui baise les morts!VIls le portent aux vers, au néant, à Peut-Être!Car la plupart d'entre eux n'ont point vu le jour naître;Sceptiques et bornés,La négation morne et la matière hostile,Flambeaux d'aveuglement, troublent l'âme inutileDe ces infortunés.Pour eux le ciel ment, l'homme est un songe et croit vivre;Ils ont beau feuilleter page à page le livre,Ils ne comprennent pas;Ils vivent en hochant la tête, et, dans le vide,L'écheveau ténébreux que le doute dévideSe mêle sous leurs pas.Pour eux l'âme naufrage avec le corps qui sombre.Leur rêve a les yeux creux et regarde de l'ombre;Rien est le mot du sort;Et chacun d'eux, riant de la voûte étoilée,Porte en son coeur, au lieu de l'espérance ailée,Une tête de mort.Sourds à l'hymne des bois, au sombre cri de l'orgue,Chacun d'eux est un champ plein de cendre, une morgueOù pendent des lambeaux,Un cimetière où l'oeil des frémissants poëtesVoit planer l'ironie et toutes ses chouettes,L'ombre et tous ses corbeaux.Quand l'astre et le roseau leur disent: Il faut croire;Ils disent au jonc vert, à l'astre en sa nuit noire:Vous êtes insensés!Quand l'arbre leur murmure à l'oreille: Il existe;Ces fous répondent: Non! et, si le chêne insiste,Ils lui disent: Assez!Quelle nuit! le semeur nié par la semence!L'univers n'est pour eux qu'une vaste démence,Sans but et sans milieu;Leur âme, en agitant l'immensité profonde,N'y sent même pas l'être, et dans le grelot mondeN'entend pas sonner Dieu!VILe corbillard franchit le seuil du cimetière.Le gai matin, qui rit à la nature entière,Resplendit sur ce deuil;Tout être a son mystère où l'on sent l'âme éclore,Et l'offre à l'infini; l'astre apporte l'aurore,Et l'homme le cercueil.Le dedans de la fosse apparaît, triste crèche.Des pierres par endroits percent la terre fraîche;Et l'on entend le glas;Elles semblent s'ouvrir ainsi que des paupières,Et le papillon blanc dit: «Qu'ont donc fait ces pierres?»Et la fleur dit: «Hélas!»VIIEst-ce que par hasard ces pierres sont punies,Dieu vivant, pour subir de telles agonies?Ah! ce que nous souffronsN'est rien...--Plus bas que l'arbre en proie aux froides bises,Sous cette forme horrible, est-ce que les Cambyses,Est-ce que les Nérons,Après avoir tenu les peuples dans leur serre,Et crucifié l'homme au noir gibet misère,Mis le monde en lambeaux,Souillé l'âme, et changé, sous le vent des désastres,L'univers en charnier, et fait monter aux astresLa vapeur des tombeaux,Après avoir passé joyeux dans la victoire,Dans l'orgueil, et partout imprimé sur l'histoireLeurs ongles furieux,Et, monstres qu'entrevoit l'homme en ses léthargies.Après avoir sur terre été des effigiesDu mal mystérieux,Après avoir peuplé les prisons élargies,Et versé tant de meurtre aux vastes mers rougies,Tant de morts, glaive au flanc,Tant d'ombre, et de carnage, et d'horreurs inconnues,Que le soleil, le soir, hésitait dans les nuesDevant ce bain sanglant!Après avoir mordu le troupeau que Dieu mène,Et tourné tour à tour de la torture humaineL'atroce cabestan,Et régné sous la pourpre et sous le laticlave,Et plié six mille ans Adam, le vieil esclave,Sous le vieux roi Satan,Est-ce que le chasseur Nemrod, Sforce le pâtre,Est-ce que Messaline, est-ce que Cléopâtre,Caligula, Macrin,Et les Achabs, par qui renaissaient les Sodomes,Et Phalaris, qui fit du hurlement des hommesLa clameur de l'airain,Est-ce que Charles Neuf, Constantin, Louis Onze,Vitellius, la fange, et Busiris, le bronze,Les Cyrus dévorants,Les Égystes montrés du doigt par les Électres,Seraient dans cette nuit, d'hommes devenus spectres,Et pierres de tyrans?Est-ce que ces cailloux, tout pénétrés de crimes,Dans l'horreur étouffés, scellés dans les abîmes,Enviant l'ossement,Sans air, sans mouvement, sans jour, sans yeux, sans bouche,Entre l'herbe sinistre et le cercueil farouche,Vivraient affreusement?Est-ce que ce seraient des âmes condamnées,Des maudits qui, pendant des millions d'années,Seuls avec le remords,Au lieu de voir, des yeux de l'astre solitaire,Sortir les rayons d'or, verraient les vers de terreSortir des yeux des morts?Homme et roche, exister, noir dans l'ombre vivante!Songer, pétrifié dans sa propre épouvante!Rêver l'éternité!Dévorer ses fureurs, confusément rugies!Être pris, ouragan de crimes et d'orgies,Dans l'immobilité!Punition! problème obscur! questions sombres!Quoi! ce caillou dirait:--J'ai mis Thèbe en décombres!J'ai vu Suze à genoux!J'étais Bélus à Tyr! j'étais Sylla dans Rome!--Noire captivité des vieux démons de l'homme!O pierres, qu'êtes-vous?Qu'a fait ce bloc, béant dans la fosse insalubre?Glacé du froid profond de la terre lugubre,Informe et châtié,Aveugle, même aux feux que la nuit réverbère,Il pense et se souvient...--Quoi! ce n'est que Tibère!Seigneur, ayez pitié!Ce dur silex noyé dans la terre, âpre, fruste,Couvert d'ombre, pendant que le ciel s'ouvre au justeQui s'y réfugia,Jaloux du chien qui jappe et de l'âne qui passe,Songe et dit: Je suis là!--Dieu vivant, faites grâce!Ce n'est que Borgia!O Dieu bon, penchez-vous sur tous ces misérables!Sauvez ces submergés, aimez ces exécrables!Ouvrez les soupiraux.Au nom des innocents, Dieu, pardonnez aux crimes.Père, fermez l'enfer. Juge, au nom des victimes,Grâce pour les bourreaux!De toutes parts s'élève un cri: Miséricorde!Les peuples nus, liés, fouettés à coups de corde,Lugubres travailleurs,Voyant leur maître en proie aux châtiments sublimes,Ont pitié du despote, et, saignant de ses crimes,Pleurent de ses douleurs;Les pâles nations regardent dans le gouffre,Et ces grands suppliants, pour le tyran qui souffre,T'implorent, Dieu jaloux;L'esclave mis en croix, l'opprimé sur la claie,Plaint le satrape au fond de l'abîme, et la plaieDit: Grâce pour les clous!Dieu serein, regardez d'un regard salutaireCes reclus ténébreux qu'emprisonne la terrePleine d'obscurs verrous,Ces forçats dont le bagne est le dedans des pierres,Et levez, à la voix des justes en prières,Ces effrayants écrous.Père, prenez pitié du monstre et de la roche.De tous les condamnés que le pardon s'approche!Jadis, roi des combats,Ces bandits sur la terre ont fait une tempête;Étant montés plus haut dans l'horreur que la bête,Ils sont tombés plus bas.Grâce pour eux! démence, espoir, pardon, refuge,Au jonc qui fut un prince, au ver qui fut un juge!Le méchant, c'est le fou.Dieu, rouvrez au maudit! Dieu, relevez l'infâme!Rendez à tous l'azur. Donnez au tigre une âme,Des ailes au caillou!Mystère! obsession de tout esprit qui pense!Échelle de la peine et de la récompense!Nuit qui monte en clarté!Sourire épanoui sur la torture amère!Vision du sépulcre! êtes-vous la chimère,Ou la réalité?VIIILa fosse, plaie au flanc de la terre, est ouverte,Et, béante, elle fait frissonner l'herbe verteEt le buisson jauni;Elle est là, froide, calme, étroite, inanimée,Et l'âme en voit sortir, ainsi qu'une fumée,L'ombre de l'infini.Et les oiseaux de l'air, qui, planant sur les cimes,Volant sous tous les cieux, comparent les abîmesDans les courses qu'ils font,Songent au noir Vésuve, à l'Océan superbe,Et disent, en voyant cette fosse dans l'herbe:Voici le plus profond!IXL'âme est partie, on rend le corps à la nature.La vie a disparu sous cette créature;Mort, où sont tes appuis?Le voilà hors du temps, de l'espace et du nombre.On le descend avec une corde dans l'ombreComme un seau dans un puits.Que voulez-vous puiser dans ce puits formidable?Et pourquoi jetez-vous la sonde à l'insondable?Qu'y voulez-vous puiser?Est-ce l'adieu lointain et doux de ceux qu'on aime?Est-ce un regard? hélas! est-ce un soupir suprême?Est-ce un dernier baiser?Qu'y voulez-vous puiser, vivants, essaim frivole?Est-ce un frémissement du vide où tout s'envole,Un bruit, une clarté,Une lettre du mot que Dieu seul peut écrire?Est-ce, pour le mêler à vos éclats de rire,Un peu d'éternité?Dans ce gouffre où la larve entr'ouvre son oeil terne,Dans cette épouvantable et livide citerne,Abîme de douleurs,Dans ce cratère obscur des muettes demeures,Que voulez-vous puiser, ô passants de peu d'heures,Hommes de peu de pleurs?Est-ce le secret sombre? est-ce la froide goutteQui, larme du néant, suinte de l'âpre voûteSans aube et sans flambeau?Est-ce quelque lueur effarée et hagarde?Est-ce le cri jeté par tout ce qui regardeDerrière le tombeau?Vous ne puiserez rien. Les morts tombent. La fosseLes voit descendre, avec leur âme juste ou fausse,Leur nom, leurs pas, leur bruit.Un jour, quand souffleront les célestes haleines,Dieu seul remontera toutes ces urnes pleinesDe l'éternelle nuit.XEt la terre, agitant la ronce à sa surface,Dit:--L'homme est mort; c'est bien; que veut-on que j'en fasse?Pourquoi me le rend-on?Terre! fais-en des fleurs! des lys que l'aube arrose!De cette bouche aux dents béantes, fais la roseEntr'ouvrant son bouton!Fais ruisseler ce sang dans tes sources d'eaux vives,Et fais-le boire aux boeufs mugissants, tes convives;Prends ces chairs en haillons;Fais de ces seins bleuis sortir des violettes,Et couvre de ces yeux que t'offrent les squelettesL'aile des papillons.Fais avec tous ces morts une joyeuse vie.Fais-en le fier torrent qui gronde et qui dévie,La mousse aux frais tapis!Fais-en des rocs, des joncs, des fruits, des vignes mûres,Des brises, des parfums, des bois pleins de murmures,Des sillons pleins d'épis!Fais-en des buissons verts, fais-en de grandes herbes!Et qu'en ton sein profond d'où se lèvent les gerbes,A travers leur sommeil,Les effroyables morts sans souffle et sans parolesSe sentent frissonner dans toutes ces corollesQui tremblent au soleil!XILa terre, sur la bière où le mort pâle écoute,Tombe, et le nid gazouille, et, là-bas, sur la routeSiffle le paysan;Et ces fils, ces amis que le regret amène,N'attendent même pas que la fosse soit pleinePour dire: Allons-nous-en!Le fossoyeur, payé par ces douleurs hâtées,Jette sur le cercueil la terre à pelletées.Toi qui, dans ton linceul,Rêvais le deuil sans fin, cette blanche colombe,Avec cet homme allant et venant sur ta tombe,O mort, te voilà seul!Commencement de l'âpre et morne solitude!Tu ne changeras plus de lit ni d'attitude;L'heure aux pas solennelsNe sonne plus pour toi; l'ombre te fait terrible;L'immobile suaire a sur ta forme horribleMis ses plis éternels.Et puis le fossoyeur s'en va boire la fosse.Il vient de voir des dents que la terre déchausse,Il rit, il mange, il mord;Et prend, en murmurant des chansons hébétées,Un verre dans ses mains à chaque instant heurtéesAux choses de la mort.Le soir vient; l'horizon s'emplit d'inquiétude;L'herbe tremble et bruit comme une multitude;Le fleuve blanc reluit;Le paysage obscur prend les veines des marbres;Ces hydres que, le jour, on appelle des arbres,Se tordent dans la nuit.Le mort est seul. Il sent la nuit qui le dévore.Quand naît le doux matin, tout l'azur de l'aurore,Tous ses rayons si beaux,Tout l'amour des oiseaux et leurs chansons sans nombre,Vont aux berceaux dorés; et, la nuit, toute l'ombreAboutit aux tombeaux.Il entend des soupirs dans les fosses voisines,Il sent la chevelure affreuse des racinesEntrer dans son cercueil;Il est l'être vaincu dont s'empare la chose;Il sent un doigt obscur, sous sa paupière close,Lui retirer son oeil.Il a froid; car le soir, qui mêle à son haleineLes ténèbres, l'horreur, le spectre et le phalène,Glace ces durs grabats;Le cadavre, lié de bandelettes blanches,Grelotte, et dans sa bière entend les quatre planchesQui lui parlent tout bas.L'une dit:--Je fermais ton coffre-fort.--Et l'autreDit:--J'ai servi de porte au toit qui fut le nôtre.--L'autre dit:--Aux beaux jours,La table où rit l'ivresse et que le vin encombre,C'était moi.--L'autre dit:--J'étais le chevet sombreDu lit de tes amours.Allez, vivants! riez, chantez; le jour flamboie.Laissez derrière vous, derrière votre joieSans nuage et sans pli,Derrière la fanfare et le bal qui s'élance,Tous ces morts qu'enfouit dans la fosse silenceLe fossoyeur oubli!XIITous y viendront.XIIIAssez! et levez-vous de table.Chacun prend à son tour la route redoutable;Chacun sort en tremblant;Chantez, riez; soyez heureux, soyez célèbres;Chacun de vous sera bientôt dans les ténèbresLe spectre au regard blanc.La foule vous admire et l'azur vous éclaire;Vous êtes riche, grand, glorieux, populaire,Puissant, fier, encensé;Vos licteurs devant vous, graves, portent la hache;Et vous vous en irez sans que personne sacheOù vous avez passé.Jeunes filles, hélas! qui donc croit à l'aurore?Votre lèvre pâlit pendant qu'on danse encoreDans le bal enchanté;Dans les lustres blêmis on voit grandir le cierge;La mort met sur vos fronts ce grand voile de viergeQu'on nomme éternité.Le conquérant, debout dans une aube enflammée,Penche, et voit s'en aller son épée en fumée;L'amante avec l'amantPasse; le berceau prend une voix sépulcrale;L'enfant rose devient larve horrible, et le râleSort du vagissement.Ce qu'ils disaient hier, le savent-ils eux-mêmes?Des chimères, des voeux, des cris, de vains problèmes!O néant inouï!Rien ne reste; ils ont tout oublié dans la fuiteDes choses que Dieu pousse et qui courent si viteQue l'homme est ébloui!O promesses! espoirs! cherchez-les dans l'espace.La bouche qui promet est un oiseau qui passe.Fou qui s'y confierait!Les promesses s'en vont où va le vent des plaines,Où vont les flots, où vont les obscures haleinesDu soir dans la forêt!Songe à la profondeur du néant où nous sommes.Quand tu seras couché sous la terre où les hommesS'enfoncent pas à pas,Tes enfants, épuisant les jours que Dieu leur compte,Seront dans la lumière ou seront dans la honte;Tu ne le sauras pas!Ce que vous rêvez tombe avec ce que vous faites.Voyez ces grands palais; voyez ces chars de fêtesAux tournoyants essieux;Voyez ces longs fusils qui suivent le rivage;Voyez ces chevaux, noirs comme un héron sauvageQui vole sous les cieux,Tout cela passera comme une voix chantante.Pyramide, à tes pieds tu regardes la tente,Sous l'éclatant zénith;Tu l'entends frissonner au vent comme une voile,Chéops, et tu te sens, en la voyant de toile,Fière d'être en granit;Et toi, tente, tu dis: Gloire à la pyramide!Mais, un jour, hennissant comme un cheval numide,L'ouragan libyenSoufflera sur ce sable où sont les tentes frêles,Et Chéops roulera pêle-mêle avec ellesEn s'écriant: Eh bien!Tu périras, malgré ton enceinte murée,Et tu ne seras plus, ville, ô ville sacrée,Qu'un triste amas fumant,Et ceux qui t'ont servie et ceux qui t'ont aiméeFrapperont leur poitrine en voyant la fuméeDe ton embrasement.Ils diront:--O douleur! ô deuil! guerre civile!Quelle ville a jamais égalé cette ville?Ses tours montaient dans l'air;Elle riait aux chants de ses prostituées;Elle faisait courir ainsi que des nuéesSes vaisseaux sur la mer.Ville! où sont tes docteurs qui t'enseignaient à lire?Tes dompteurs de lions qui jouaient de la lyre,Tes lutteurs jamais las?Ville! est-ce qu'un voleur, la nuit, t'a dérobée?Où donc est Babylone? Hélas! elle est tombée!Elle est tombée, hélas!On n'entend plus chez toi le bruit que fait la meule.Pas un marteau n'y frappe un clou. Te voilà seule.Ville, où sont tes bouffons?Nul passant désormais ne montera tes rampes;Et l'on ne verra plus la lumière des lampesLuire sous tes plafonds.Brillez pour disparaître et montez pour descendre.Le grain de sable dit dans l'ombre au grain de cendre:Il faut tout engloutir.Où donc est Thèbes? dit Babylone pensive.Thèbes demande: Où donc est Ninive? et NiniveS'écrie: Où donc est Tyr?En laissant fuir les mots de sa langue prolixe,L'homme s'agite et va, suivi par un oeil fixe;Dieu n'ignore aucun toit;Tous les jours d'ici-bas ont des aubes funèbres;Malheur à ceux qui font le mal dans les ténèbres;En disant: Qui nous voit?Tous tombent; l'un au bout d'une course insensée,L'autre à son premier pas; l'homme sur sa pensée,La mère sur son nid;Et le porteur de sceptre et le joueur de flûteS'en vont; et rien ne dure; et le père qui lutteSuit l'aïeul qui bénit.Les races vont au but qu'ici-bas tout révèle.Quand l'ancienne commence à pâlir, la nouvelleA déjà le même air;Dans l'éternité, gouffre où se vide la tombe,L'homme coule sans fin, sombre fleuve qui tombeDans une sombre mer.Tout escalier, que l'ombre ou la splendeur le couvre,Descend au tombeau calme, et toute porte s'ouvreSur le dernier moment;Votre sépulcre emplit la maison où vous êtes;Et tout plafond, croisant ses poutres sur nos têtes,Est fait d'écroulement.Veillez! veillez! Songez à ceux que vous perdîtes;Parlez moins haut, prenez garde à ce que vous dites,Contemplez à genoux;L'aigle trépas du bout de l'aile nous effleure;Et toute notre vie, en fuite heure par heure,S'en va derrière nous.O coups soudains! départs vertigineux! mystère!Combien qui ne croyaient parler que pour la terre,Front haut, coeur fier, bras fort,Tout à coup, comme un mur subitement s'écroule,Au milieu d'une phrase adressée à la foule,Sont entrés dans la mort,Et, sous l'immensité qui n'est qu'un oeil sublime,Ont pâli, stupéfaits de voir, dans cet abîmeD'astres et de ciel bleu,Où le masqué se montre, où l'inconnu se nomme,Que le mot qu'ils avaient commencé devant l'hommeS'achevait devant Dieu!Un spectre au seuil de tout tient le doigt sur sa bouche.Les morts partent. La nuit de sa verge les touche.Ils vont, l'antre est profond,Nus, et se dissipant, et l'on ne voit rien luire.Où donc sont-ils allés? On n'a rien à vous dire.Ceux qui s'en vont, s'en vont.Sur quoi donc marchent-ils? sur l'énigme, sur l'ombre,Sur l'être. Ils font un pas: comme la nef qui sombre,Leur blancheur disparaît;Et l'on n'entend plus rien dans l'ombre inaccessible,Que le bruit sourd que fait dans le gouffre invisibleL'invisible forêt.L'infini, route noire et de brume remplie,Et qui joint l'âme à Dieu, monte, fuit, multiplieSes cintres tortueux,Et s'efface...--et l'horreur effare nos pupillesQuand nous entrevoyons les arches et les pilesDe ce pont monstrueux.O sort! obscurité! nuée! on rêve, on souffre,Les êtres, dispersés à tous les vents du gouffre,Ne savent ce qu'ils font.Les vivants sont hagards. Les morts sont dans leurs couches.Pendant que nous songeons, des pleurs, gouttes farouches,Tombent du noir plafond.XIVOn brave l'immuable; et l'un se réfugieDans l'assoupissement, et l'autre dans l'orgie.Cet autre va criant:--A bas vertu, devoir et foi! l'homme est un ventre!--Dans ce lugubre esprit, comme un tigre en son antre,Habite le néant.Écoutez-le:--Jouir est tout. L'heure est rapide.Le sacrifice est fou, le martyre est stupide;Vivre est l'essentiel.L'immensité ricane et la tombe grimace.La vie est un caillou que le sage ramassePour lapider le ciel.--Il souffle, forçat noir, sa vermine sur l'ange.Il est content, il est hideux; il boit, il mange;Il rit, la lèvre en feu,Tous les rires que peut inventer la démence;Il dit tout ce que peut dire en sa haine immenseLe ver de terre à Dieu.Il dit: Non! à celui sous qui tremble le pôle.Soudain l'ange muet met la main sur l'épauleDu railleur effronté;La mort derrière lui surgit pendant qu'il chante;Dieu remplit tout à coup cette bouche crachanteAvec l'éternité.XVQu'est-ce que tu feras de tant d'herbes fauchées,O vent? que feras-tu des pailles desséchéesEt de l'arbre abattu?Que feras-tu de ceux qui s'en vont avant l'heure,Et de celui qui rit et de celui qui pleure,O vent, qu'en feras-tu?Que feras-tu des coeurs! que feras-tu des âmes?Nous aimâmes, hélas! nous crûmes, nous pensâmes:Un moment nous brillons;Puis, sur les panthéons ou sur les ossuaires,Nous frissonnons, ceux-ci drapeaux, ceux-là suaires,Tous, lambeaux et haillons!Et ton souffle nous tient, nous arrache et nous ronge!Et nous étions la vie, et nous sommes le songe!Et voilà que tout fuit!Et nous ne savons plus qui nous pousse et nous mène,Et nous questionnons en vain notre âme pleineDe tonnerre et de nuit!O vent, que feras-tu de ces tourbillons d'êtres,Hommes, femmes, vieillards, enfants, esclaves, maîtres,Souffrant, priant, aimant,Doutant, peut-être cendre et peut-être semence,Qui roulent, frémissants et pâles, vers l'immenseÉvanouissement!XVIL'arbre Éternité vit sans faîte et sans racines.Ses branches sont partout, proches du ver, voisinesDu grand astre doré;L'espace voit sans fin croître la branche Nombre,Et la branche Destin, végétation sombre,Emplit l'homme effaré.Nous la sentons ramper et grandir sous nos crânes,Lier Deutz à Judas, Nemrod à SchinderhannesTordre ses mille noeuds,Et, passants pénétrés de fibres éternelles,Tremblants, nous la voyons croiser dans nos prunellesSes fils vertigineux.Et nous apercevons, dans le plus noir de l'arbre,Les Hobbes contemplant avec des yeux de marbre,Les Kant aux larges fronts;Leur cognée à la main, le pied sur les problèmes,Immobiles; la mort a fait des spectres blêmesDe tous ces bûcherons.Ils sont là, stupéfaits et chacun sur sa branche.L'un se redresse, et l'autre, épouvanté, se penche.L'un voulut, l'autre osa,Tous se sont arrêtés en voyant le mystère.Zénon rêve tourné vers Pyrrhon, et VoltaireRegarde Spinosa.Qu'avez-vous donc trouvé, dites, chercheurs sublimes?Quels nids avez-vous vus, noirs comme des abîmes,Sur ces rameaux noueux?Cachaient-ils des essaims d'ailes sombres ou blanches?Dites, avez-vous fait envoler de ces branchesQuelque aigle monstrueux?De quelqu'un qui se tait nous sommes les ministres;Le noir réseau du sort trouble nos yeux sinistres;Le vent nous courbe tous;L'ombre des mêmes nuits mêle toutes les têtes.Qui donc sait le secret? le savez-vous, tempêtes?Gouffres, en parlez-vous?Le problème muet gonfle la mer sonore,Et, sans cesse oscillant, va du soir à l'auroreEt de la taupe au lynx;L'énigme aux yeux profonds nous regarde obstinée;Dans l'ombre nous voyons sur notre destinéeLes deux griffes du sphynx.Le mot, c'est Dieu. Ce mot luit dans les âmes veuves,Il tremble dans la flamme; onde, il coule en tes fleuves,Homme, il coule en ton sang;Les constellations le disent au silence;Et le volcan, mortier de l'infini, le lanceAux astres en passant.Ne doutons pas. Croyons. Emplissons l'étendueDe notre confiance, humble, ailée, éperdue.Soyons l'immense Oui.Que notre cécité ne soit pas un obstacle;A la création donnons ce grand spectacleD'un aveugle ébloui.Car, je vous le redis, votre oreille étant dure,Non est un précipice. O vivants! rien ne dure;La chair est aux corbeaux;La vie autour de vous croule comme un vieux cloître;Et l'herbe est formidable, et l'on y voit moins croîtreDe fleurs que de tombeaux.Tout, dès que nous doutons, devient triste et farouche.Quand il veut, spectre gai, le sarcasme à la boucheEt l'ombre dans les yeux,Rire avec l'infini, pauvre âme aventurière,L'homme frissonnant voit les arbres en prièreEt les monts sérieux;Le chêne ému fait signe au cèdre qui contemple;Le rocher rêveur semble un prêtre dans le templePleurant un déshonneur;L'araignée, immobile au centre de ses toiles,Médite; et le lion, songeant sous les étoiles,Rugit: Pardon, Seigneur!Jersey, cimetière de Saint-Jean, avril 1854.

IJe suis l'être incliné qui jette ce qu'il pense;Qui demande à la nuit le secret du silence;Dont la brume emplit l'oeil;Dans une ombre sans fond mes paroles descendent,Et les choses sur qui tombent mes strophes rendentLe son creux du cercueil.Mon esprit, qui du doute a senti la piqûre,Habite, âpre songeur, la rêverie obscureAux flots plombés et bleus,Lac hideux où l'horreur tord ses bras, pâle nymphe,Et qui fait boire une eau morte comme la lympheAux rochers scrofuleux.Le Doute, fils bâtard de l'aïeule Sagesse,Crie:--A quoi bon?--devant l'éternelle largesse,Nous fait tout oublier,S'offre à nous, morne abri, dans nos marches sans nombre,Nous dit:--Es-tu las? Viens!--et l'homme dort à l'ombreDe ce mancenilier.L'effet pleure et sans cesse interroge la cause.La création semble attendre quelque chose.L'homme à l'homme est obscur.Où donc commence l'âme? où donc finit la vie?Nous voudrions, c'est là notre incurable envie,Voir par-dessus le mur.Nous rampons, oiseaux pris sous le filet de l'être;Libres et prisonniers, l'immuable pénètreToutes nos volontés;Captifs sous le réseau des choses nécessaires,Nous sentons se lier des fils à nos misèresDans les immensités.IINous sommes au cachot; la porte est inflexible;Mais, dans une main sombre, inconnue, invisible,Qui passe par moment,A travers l'ombre, espoir des âmes sérieuses,On entend le trousseau des clefs mystérieusesSonner confusément.La vision de l'être emplit les yeux de l'homme.Un mariage obscur sans cesse se consommeDe l'ombre avec le jour;Ce monde, est-ce un éden tombé dans la géhenne?Nous avons dans le coeur des ténèbres de haineEt des clartés d'amour.La création n'a qu'une prunelle trouble.L'être éternellement montre sa face double,Mal et bien, glace et feu;L'homme sent à la fois, âme pure et chair sombre,La morsure du ver de terre au fond de l'ombreEt le baiser de Dieu.Mais à de certains jours, l'âme est comme une veuve.Nous entendons gémir les vivants dans l'épreuve.Nous doutons, nous tremblons,Pendant que l'aube épand ses lumières sacréesEt que mai sur nos seuils mêle les fleurs doréesAvec les enfants blonds.Qu'importe la lumière, et l'aurore, et les astres,Fleurs des chapiteaux bleus, diamants des pilastresDu profond firmament,Et mai qui nous caresse, et l'enfant qui nous charme,Si tout n'est qu'un soupir, si tout n'est qu'une larme,Si tout n'est qu'un moment!IIILe sort nous use au jour, triste meule qui tourne.L'homme inquiet et vain croit marcher, il séjourne;Il expire en créant.Nous avons la seconde et nous rêvons l'année;Et la dimension de notre destinée,C'est poussière et néant.L'abîme, où les soleils sont les égaux des mouches,Nous tient; nous n'entendons que des sanglots farouchesOu des rires moqueurs;Vers la cible d'en haut qui dans l'azur s'élève,Nous lançons nos projets, nos voeux, l'espoir, le rêve,Ces flèches de nos coeurs.Nous voulons durer, vivre, être éternels. O cendre!Où donc est la fourmi qu'on appelle Alexandre?Où donc le ver César?En tombant sur nos fronts, la minute nous tue.Nous passons, noir essaim, foule de deuil vêtue,Comme le bruit d'un char.Nous montons à l'assaut du temps comme une armée.Sur nos groupes confus que voile la fuméeDes jours évanouis,L'énorme éternité luit, splendide et stagnante;Le cadran, bouclier de l'heure rayonnante.Nous terrasse éblouis!IVA l'instant où l'on dit: Vivons! tout se déchire.Les pleurs subitement descendent sur le rire.Tête nue! à genoux!Tes fils sont morts, mon père est mort, leur mère est morte.O deuil! qui passe là? C'est un cercueil qu'on porte.A qui le portez-vous?Ils le portent à l'ombre, au silence, à la terre;Ils le portent au calme obscur, à l'aube austère,A la brume sans bords,Au mystère qui tord ses anneaux sous des voiles,Au serpent inconnu qui lèche les étoilesEt qui baise les morts!VIls le portent aux vers, au néant, à Peut-Être!Car la plupart d'entre eux n'ont point vu le jour naître;Sceptiques et bornés,La négation morne et la matière hostile,Flambeaux d'aveuglement, troublent l'âme inutileDe ces infortunés.Pour eux le ciel ment, l'homme est un songe et croit vivre;Ils ont beau feuilleter page à page le livre,Ils ne comprennent pas;Ils vivent en hochant la tête, et, dans le vide,L'écheveau ténébreux que le doute dévideSe mêle sous leurs pas.Pour eux l'âme naufrage avec le corps qui sombre.Leur rêve a les yeux creux et regarde de l'ombre;Rien est le mot du sort;Et chacun d'eux, riant de la voûte étoilée,Porte en son coeur, au lieu de l'espérance ailée,Une tête de mort.Sourds à l'hymne des bois, au sombre cri de l'orgue,Chacun d'eux est un champ plein de cendre, une morgueOù pendent des lambeaux,Un cimetière où l'oeil des frémissants poëtesVoit planer l'ironie et toutes ses chouettes,L'ombre et tous ses corbeaux.Quand l'astre et le roseau leur disent: Il faut croire;Ils disent au jonc vert, à l'astre en sa nuit noire:Vous êtes insensés!Quand l'arbre leur murmure à l'oreille: Il existe;Ces fous répondent: Non! et, si le chêne insiste,Ils lui disent: Assez!Quelle nuit! le semeur nié par la semence!L'univers n'est pour eux qu'une vaste démence,Sans but et sans milieu;Leur âme, en agitant l'immensité profonde,N'y sent même pas l'être, et dans le grelot mondeN'entend pas sonner Dieu!VILe corbillard franchit le seuil du cimetière.Le gai matin, qui rit à la nature entière,Resplendit sur ce deuil;Tout être a son mystère où l'on sent l'âme éclore,Et l'offre à l'infini; l'astre apporte l'aurore,Et l'homme le cercueil.Le dedans de la fosse apparaît, triste crèche.Des pierres par endroits percent la terre fraîche;Et l'on entend le glas;Elles semblent s'ouvrir ainsi que des paupières,Et le papillon blanc dit: «Qu'ont donc fait ces pierres?»Et la fleur dit: «Hélas!»VIIEst-ce que par hasard ces pierres sont punies,Dieu vivant, pour subir de telles agonies?Ah! ce que nous souffronsN'est rien...--Plus bas que l'arbre en proie aux froides bises,Sous cette forme horrible, est-ce que les Cambyses,Est-ce que les Nérons,Après avoir tenu les peuples dans leur serre,Et crucifié l'homme au noir gibet misère,Mis le monde en lambeaux,Souillé l'âme, et changé, sous le vent des désastres,L'univers en charnier, et fait monter aux astresLa vapeur des tombeaux,Après avoir passé joyeux dans la victoire,Dans l'orgueil, et partout imprimé sur l'histoireLeurs ongles furieux,Et, monstres qu'entrevoit l'homme en ses léthargies.Après avoir sur terre été des effigiesDu mal mystérieux,Après avoir peuplé les prisons élargies,Et versé tant de meurtre aux vastes mers rougies,Tant de morts, glaive au flanc,Tant d'ombre, et de carnage, et d'horreurs inconnues,Que le soleil, le soir, hésitait dans les nuesDevant ce bain sanglant!Après avoir mordu le troupeau que Dieu mène,Et tourné tour à tour de la torture humaineL'atroce cabestan,Et régné sous la pourpre et sous le laticlave,Et plié six mille ans Adam, le vieil esclave,Sous le vieux roi Satan,Est-ce que le chasseur Nemrod, Sforce le pâtre,Est-ce que Messaline, est-ce que Cléopâtre,Caligula, Macrin,Et les Achabs, par qui renaissaient les Sodomes,Et Phalaris, qui fit du hurlement des hommesLa clameur de l'airain,Est-ce que Charles Neuf, Constantin, Louis Onze,Vitellius, la fange, et Busiris, le bronze,Les Cyrus dévorants,Les Égystes montrés du doigt par les Électres,Seraient dans cette nuit, d'hommes devenus spectres,Et pierres de tyrans?Est-ce que ces cailloux, tout pénétrés de crimes,Dans l'horreur étouffés, scellés dans les abîmes,Enviant l'ossement,Sans air, sans mouvement, sans jour, sans yeux, sans bouche,Entre l'herbe sinistre et le cercueil farouche,Vivraient affreusement?Est-ce que ce seraient des âmes condamnées,Des maudits qui, pendant des millions d'années,Seuls avec le remords,Au lieu de voir, des yeux de l'astre solitaire,Sortir les rayons d'or, verraient les vers de terreSortir des yeux des morts?Homme et roche, exister, noir dans l'ombre vivante!Songer, pétrifié dans sa propre épouvante!Rêver l'éternité!Dévorer ses fureurs, confusément rugies!Être pris, ouragan de crimes et d'orgies,Dans l'immobilité!Punition! problème obscur! questions sombres!Quoi! ce caillou dirait:--J'ai mis Thèbe en décombres!J'ai vu Suze à genoux!J'étais Bélus à Tyr! j'étais Sylla dans Rome!--Noire captivité des vieux démons de l'homme!O pierres, qu'êtes-vous?Qu'a fait ce bloc, béant dans la fosse insalubre?Glacé du froid profond de la terre lugubre,Informe et châtié,Aveugle, même aux feux que la nuit réverbère,Il pense et se souvient...--Quoi! ce n'est que Tibère!Seigneur, ayez pitié!Ce dur silex noyé dans la terre, âpre, fruste,Couvert d'ombre, pendant que le ciel s'ouvre au justeQui s'y réfugia,Jaloux du chien qui jappe et de l'âne qui passe,Songe et dit: Je suis là!--Dieu vivant, faites grâce!Ce n'est que Borgia!O Dieu bon, penchez-vous sur tous ces misérables!Sauvez ces submergés, aimez ces exécrables!Ouvrez les soupiraux.Au nom des innocents, Dieu, pardonnez aux crimes.Père, fermez l'enfer. Juge, au nom des victimes,Grâce pour les bourreaux!De toutes parts s'élève un cri: Miséricorde!Les peuples nus, liés, fouettés à coups de corde,Lugubres travailleurs,Voyant leur maître en proie aux châtiments sublimes,Ont pitié du despote, et, saignant de ses crimes,Pleurent de ses douleurs;Les pâles nations regardent dans le gouffre,Et ces grands suppliants, pour le tyran qui souffre,T'implorent, Dieu jaloux;L'esclave mis en croix, l'opprimé sur la claie,Plaint le satrape au fond de l'abîme, et la plaieDit: Grâce pour les clous!Dieu serein, regardez d'un regard salutaireCes reclus ténébreux qu'emprisonne la terrePleine d'obscurs verrous,Ces forçats dont le bagne est le dedans des pierres,Et levez, à la voix des justes en prières,Ces effrayants écrous.Père, prenez pitié du monstre et de la roche.De tous les condamnés que le pardon s'approche!Jadis, roi des combats,Ces bandits sur la terre ont fait une tempête;Étant montés plus haut dans l'horreur que la bête,Ils sont tombés plus bas.Grâce pour eux! démence, espoir, pardon, refuge,Au jonc qui fut un prince, au ver qui fut un juge!Le méchant, c'est le fou.Dieu, rouvrez au maudit! Dieu, relevez l'infâme!Rendez à tous l'azur. Donnez au tigre une âme,Des ailes au caillou!Mystère! obsession de tout esprit qui pense!Échelle de la peine et de la récompense!Nuit qui monte en clarté!Sourire épanoui sur la torture amère!Vision du sépulcre! êtes-vous la chimère,Ou la réalité?VIIILa fosse, plaie au flanc de la terre, est ouverte,Et, béante, elle fait frissonner l'herbe verteEt le buisson jauni;Elle est là, froide, calme, étroite, inanimée,Et l'âme en voit sortir, ainsi qu'une fumée,L'ombre de l'infini.Et les oiseaux de l'air, qui, planant sur les cimes,Volant sous tous les cieux, comparent les abîmesDans les courses qu'ils font,Songent au noir Vésuve, à l'Océan superbe,Et disent, en voyant cette fosse dans l'herbe:Voici le plus profond!IXL'âme est partie, on rend le corps à la nature.La vie a disparu sous cette créature;Mort, où sont tes appuis?Le voilà hors du temps, de l'espace et du nombre.On le descend avec une corde dans l'ombreComme un seau dans un puits.Que voulez-vous puiser dans ce puits formidable?Et pourquoi jetez-vous la sonde à l'insondable?Qu'y voulez-vous puiser?Est-ce l'adieu lointain et doux de ceux qu'on aime?Est-ce un regard? hélas! est-ce un soupir suprême?Est-ce un dernier baiser?Qu'y voulez-vous puiser, vivants, essaim frivole?Est-ce un frémissement du vide où tout s'envole,Un bruit, une clarté,Une lettre du mot que Dieu seul peut écrire?Est-ce, pour le mêler à vos éclats de rire,Un peu d'éternité?Dans ce gouffre où la larve entr'ouvre son oeil terne,Dans cette épouvantable et livide citerne,Abîme de douleurs,Dans ce cratère obscur des muettes demeures,Que voulez-vous puiser, ô passants de peu d'heures,Hommes de peu de pleurs?Est-ce le secret sombre? est-ce la froide goutteQui, larme du néant, suinte de l'âpre voûteSans aube et sans flambeau?Est-ce quelque lueur effarée et hagarde?Est-ce le cri jeté par tout ce qui regardeDerrière le tombeau?Vous ne puiserez rien. Les morts tombent. La fosseLes voit descendre, avec leur âme juste ou fausse,Leur nom, leurs pas, leur bruit.Un jour, quand souffleront les célestes haleines,Dieu seul remontera toutes ces urnes pleinesDe l'éternelle nuit.XEt la terre, agitant la ronce à sa surface,Dit:--L'homme est mort; c'est bien; que veut-on que j'en fasse?Pourquoi me le rend-on?Terre! fais-en des fleurs! des lys que l'aube arrose!De cette bouche aux dents béantes, fais la roseEntr'ouvrant son bouton!Fais ruisseler ce sang dans tes sources d'eaux vives,Et fais-le boire aux boeufs mugissants, tes convives;Prends ces chairs en haillons;Fais de ces seins bleuis sortir des violettes,Et couvre de ces yeux que t'offrent les squelettesL'aile des papillons.Fais avec tous ces morts une joyeuse vie.Fais-en le fier torrent qui gronde et qui dévie,La mousse aux frais tapis!Fais-en des rocs, des joncs, des fruits, des vignes mûres,Des brises, des parfums, des bois pleins de murmures,Des sillons pleins d'épis!Fais-en des buissons verts, fais-en de grandes herbes!Et qu'en ton sein profond d'où se lèvent les gerbes,A travers leur sommeil,Les effroyables morts sans souffle et sans parolesSe sentent frissonner dans toutes ces corollesQui tremblent au soleil!XILa terre, sur la bière où le mort pâle écoute,Tombe, et le nid gazouille, et, là-bas, sur la routeSiffle le paysan;Et ces fils, ces amis que le regret amène,N'attendent même pas que la fosse soit pleinePour dire: Allons-nous-en!Le fossoyeur, payé par ces douleurs hâtées,Jette sur le cercueil la terre à pelletées.Toi qui, dans ton linceul,Rêvais le deuil sans fin, cette blanche colombe,Avec cet homme allant et venant sur ta tombe,O mort, te voilà seul!Commencement de l'âpre et morne solitude!Tu ne changeras plus de lit ni d'attitude;L'heure aux pas solennelsNe sonne plus pour toi; l'ombre te fait terrible;L'immobile suaire a sur ta forme horribleMis ses plis éternels.Et puis le fossoyeur s'en va boire la fosse.Il vient de voir des dents que la terre déchausse,Il rit, il mange, il mord;Et prend, en murmurant des chansons hébétées,Un verre dans ses mains à chaque instant heurtéesAux choses de la mort.Le soir vient; l'horizon s'emplit d'inquiétude;L'herbe tremble et bruit comme une multitude;Le fleuve blanc reluit;Le paysage obscur prend les veines des marbres;Ces hydres que, le jour, on appelle des arbres,Se tordent dans la nuit.Le mort est seul. Il sent la nuit qui le dévore.Quand naît le doux matin, tout l'azur de l'aurore,Tous ses rayons si beaux,Tout l'amour des oiseaux et leurs chansons sans nombre,Vont aux berceaux dorés; et, la nuit, toute l'ombreAboutit aux tombeaux.Il entend des soupirs dans les fosses voisines,Il sent la chevelure affreuse des racinesEntrer dans son cercueil;Il est l'être vaincu dont s'empare la chose;Il sent un doigt obscur, sous sa paupière close,Lui retirer son oeil.Il a froid; car le soir, qui mêle à son haleineLes ténèbres, l'horreur, le spectre et le phalène,Glace ces durs grabats;Le cadavre, lié de bandelettes blanches,Grelotte, et dans sa bière entend les quatre planchesQui lui parlent tout bas.L'une dit:--Je fermais ton coffre-fort.--Et l'autreDit:--J'ai servi de porte au toit qui fut le nôtre.--L'autre dit:--Aux beaux jours,La table où rit l'ivresse et que le vin encombre,C'était moi.--L'autre dit:--J'étais le chevet sombreDu lit de tes amours.Allez, vivants! riez, chantez; le jour flamboie.Laissez derrière vous, derrière votre joieSans nuage et sans pli,Derrière la fanfare et le bal qui s'élance,Tous ces morts qu'enfouit dans la fosse silenceLe fossoyeur oubli!XIITous y viendront.XIIIAssez! et levez-vous de table.Chacun prend à son tour la route redoutable;Chacun sort en tremblant;Chantez, riez; soyez heureux, soyez célèbres;Chacun de vous sera bientôt dans les ténèbresLe spectre au regard blanc.La foule vous admire et l'azur vous éclaire;Vous êtes riche, grand, glorieux, populaire,Puissant, fier, encensé;Vos licteurs devant vous, graves, portent la hache;Et vous vous en irez sans que personne sacheOù vous avez passé.Jeunes filles, hélas! qui donc croit à l'aurore?Votre lèvre pâlit pendant qu'on danse encoreDans le bal enchanté;Dans les lustres blêmis on voit grandir le cierge;La mort met sur vos fronts ce grand voile de viergeQu'on nomme éternité.Le conquérant, debout dans une aube enflammée,Penche, et voit s'en aller son épée en fumée;L'amante avec l'amantPasse; le berceau prend une voix sépulcrale;L'enfant rose devient larve horrible, et le râleSort du vagissement.Ce qu'ils disaient hier, le savent-ils eux-mêmes?Des chimères, des voeux, des cris, de vains problèmes!O néant inouï!Rien ne reste; ils ont tout oublié dans la fuiteDes choses que Dieu pousse et qui courent si viteQue l'homme est ébloui!O promesses! espoirs! cherchez-les dans l'espace.La bouche qui promet est un oiseau qui passe.Fou qui s'y confierait!Les promesses s'en vont où va le vent des plaines,Où vont les flots, où vont les obscures haleinesDu soir dans la forêt!Songe à la profondeur du néant où nous sommes.Quand tu seras couché sous la terre où les hommesS'enfoncent pas à pas,Tes enfants, épuisant les jours que Dieu leur compte,Seront dans la lumière ou seront dans la honte;Tu ne le sauras pas!Ce que vous rêvez tombe avec ce que vous faites.Voyez ces grands palais; voyez ces chars de fêtesAux tournoyants essieux;Voyez ces longs fusils qui suivent le rivage;Voyez ces chevaux, noirs comme un héron sauvageQui vole sous les cieux,Tout cela passera comme une voix chantante.Pyramide, à tes pieds tu regardes la tente,Sous l'éclatant zénith;Tu l'entends frissonner au vent comme une voile,Chéops, et tu te sens, en la voyant de toile,Fière d'être en granit;Et toi, tente, tu dis: Gloire à la pyramide!Mais, un jour, hennissant comme un cheval numide,L'ouragan libyenSoufflera sur ce sable où sont les tentes frêles,Et Chéops roulera pêle-mêle avec ellesEn s'écriant: Eh bien!Tu périras, malgré ton enceinte murée,Et tu ne seras plus, ville, ô ville sacrée,Qu'un triste amas fumant,Et ceux qui t'ont servie et ceux qui t'ont aiméeFrapperont leur poitrine en voyant la fuméeDe ton embrasement.Ils diront:--O douleur! ô deuil! guerre civile!Quelle ville a jamais égalé cette ville?Ses tours montaient dans l'air;Elle riait aux chants de ses prostituées;Elle faisait courir ainsi que des nuéesSes vaisseaux sur la mer.Ville! où sont tes docteurs qui t'enseignaient à lire?Tes dompteurs de lions qui jouaient de la lyre,Tes lutteurs jamais las?Ville! est-ce qu'un voleur, la nuit, t'a dérobée?Où donc est Babylone? Hélas! elle est tombée!Elle est tombée, hélas!On n'entend plus chez toi le bruit que fait la meule.Pas un marteau n'y frappe un clou. Te voilà seule.Ville, où sont tes bouffons?Nul passant désormais ne montera tes rampes;Et l'on ne verra plus la lumière des lampesLuire sous tes plafonds.Brillez pour disparaître et montez pour descendre.Le grain de sable dit dans l'ombre au grain de cendre:Il faut tout engloutir.Où donc est Thèbes? dit Babylone pensive.Thèbes demande: Où donc est Ninive? et NiniveS'écrie: Où donc est Tyr?En laissant fuir les mots de sa langue prolixe,L'homme s'agite et va, suivi par un oeil fixe;Dieu n'ignore aucun toit;Tous les jours d'ici-bas ont des aubes funèbres;Malheur à ceux qui font le mal dans les ténèbres;En disant: Qui nous voit?Tous tombent; l'un au bout d'une course insensée,L'autre à son premier pas; l'homme sur sa pensée,La mère sur son nid;Et le porteur de sceptre et le joueur de flûteS'en vont; et rien ne dure; et le père qui lutteSuit l'aïeul qui bénit.Les races vont au but qu'ici-bas tout révèle.Quand l'ancienne commence à pâlir, la nouvelleA déjà le même air;Dans l'éternité, gouffre où se vide la tombe,L'homme coule sans fin, sombre fleuve qui tombeDans une sombre mer.Tout escalier, que l'ombre ou la splendeur le couvre,Descend au tombeau calme, et toute porte s'ouvreSur le dernier moment;Votre sépulcre emplit la maison où vous êtes;Et tout plafond, croisant ses poutres sur nos têtes,Est fait d'écroulement.Veillez! veillez! Songez à ceux que vous perdîtes;Parlez moins haut, prenez garde à ce que vous dites,Contemplez à genoux;L'aigle trépas du bout de l'aile nous effleure;Et toute notre vie, en fuite heure par heure,S'en va derrière nous.O coups soudains! départs vertigineux! mystère!Combien qui ne croyaient parler que pour la terre,Front haut, coeur fier, bras fort,Tout à coup, comme un mur subitement s'écroule,Au milieu d'une phrase adressée à la foule,Sont entrés dans la mort,Et, sous l'immensité qui n'est qu'un oeil sublime,Ont pâli, stupéfaits de voir, dans cet abîmeD'astres et de ciel bleu,Où le masqué se montre, où l'inconnu se nomme,Que le mot qu'ils avaient commencé devant l'hommeS'achevait devant Dieu!Un spectre au seuil de tout tient le doigt sur sa bouche.Les morts partent. La nuit de sa verge les touche.Ils vont, l'antre est profond,Nus, et se dissipant, et l'on ne voit rien luire.Où donc sont-ils allés? On n'a rien à vous dire.Ceux qui s'en vont, s'en vont.Sur quoi donc marchent-ils? sur l'énigme, sur l'ombre,Sur l'être. Ils font un pas: comme la nef qui sombre,Leur blancheur disparaît;Et l'on n'entend plus rien dans l'ombre inaccessible,Que le bruit sourd que fait dans le gouffre invisibleL'invisible forêt.L'infini, route noire et de brume remplie,Et qui joint l'âme à Dieu, monte, fuit, multiplieSes cintres tortueux,Et s'efface...--et l'horreur effare nos pupillesQuand nous entrevoyons les arches et les pilesDe ce pont monstrueux.O sort! obscurité! nuée! on rêve, on souffre,Les êtres, dispersés à tous les vents du gouffre,Ne savent ce qu'ils font.Les vivants sont hagards. Les morts sont dans leurs couches.Pendant que nous songeons, des pleurs, gouttes farouches,Tombent du noir plafond.XIVOn brave l'immuable; et l'un se réfugieDans l'assoupissement, et l'autre dans l'orgie.Cet autre va criant:--A bas vertu, devoir et foi! l'homme est un ventre!--Dans ce lugubre esprit, comme un tigre en son antre,Habite le néant.Écoutez-le:--Jouir est tout. L'heure est rapide.Le sacrifice est fou, le martyre est stupide;Vivre est l'essentiel.L'immensité ricane et la tombe grimace.La vie est un caillou que le sage ramassePour lapider le ciel.--Il souffle, forçat noir, sa vermine sur l'ange.Il est content, il est hideux; il boit, il mange;Il rit, la lèvre en feu,Tous les rires que peut inventer la démence;Il dit tout ce que peut dire en sa haine immenseLe ver de terre à Dieu.Il dit: Non! à celui sous qui tremble le pôle.Soudain l'ange muet met la main sur l'épauleDu railleur effronté;La mort derrière lui surgit pendant qu'il chante;Dieu remplit tout à coup cette bouche crachanteAvec l'éternité.XVQu'est-ce que tu feras de tant d'herbes fauchées,O vent? que feras-tu des pailles desséchéesEt de l'arbre abattu?Que feras-tu de ceux qui s'en vont avant l'heure,Et de celui qui rit et de celui qui pleure,O vent, qu'en feras-tu?Que feras-tu des coeurs! que feras-tu des âmes?Nous aimâmes, hélas! nous crûmes, nous pensâmes:Un moment nous brillons;Puis, sur les panthéons ou sur les ossuaires,Nous frissonnons, ceux-ci drapeaux, ceux-là suaires,Tous, lambeaux et haillons!Et ton souffle nous tient, nous arrache et nous ronge!Et nous étions la vie, et nous sommes le songe!Et voilà que tout fuit!Et nous ne savons plus qui nous pousse et nous mène,Et nous questionnons en vain notre âme pleineDe tonnerre et de nuit!O vent, que feras-tu de ces tourbillons d'êtres,Hommes, femmes, vieillards, enfants, esclaves, maîtres,Souffrant, priant, aimant,Doutant, peut-être cendre et peut-être semence,Qui roulent, frémissants et pâles, vers l'immenseÉvanouissement!XVIL'arbre Éternité vit sans faîte et sans racines.Ses branches sont partout, proches du ver, voisinesDu grand astre doré;L'espace voit sans fin croître la branche Nombre,Et la branche Destin, végétation sombre,Emplit l'homme effaré.Nous la sentons ramper et grandir sous nos crânes,Lier Deutz à Judas, Nemrod à SchinderhannesTordre ses mille noeuds,Et, passants pénétrés de fibres éternelles,Tremblants, nous la voyons croiser dans nos prunellesSes fils vertigineux.Et nous apercevons, dans le plus noir de l'arbre,Les Hobbes contemplant avec des yeux de marbre,Les Kant aux larges fronts;Leur cognée à la main, le pied sur les problèmes,Immobiles; la mort a fait des spectres blêmesDe tous ces bûcherons.Ils sont là, stupéfaits et chacun sur sa branche.L'un se redresse, et l'autre, épouvanté, se penche.L'un voulut, l'autre osa,Tous se sont arrêtés en voyant le mystère.Zénon rêve tourné vers Pyrrhon, et VoltaireRegarde Spinosa.Qu'avez-vous donc trouvé, dites, chercheurs sublimes?Quels nids avez-vous vus, noirs comme des abîmes,Sur ces rameaux noueux?Cachaient-ils des essaims d'ailes sombres ou blanches?Dites, avez-vous fait envoler de ces branchesQuelque aigle monstrueux?De quelqu'un qui se tait nous sommes les ministres;Le noir réseau du sort trouble nos yeux sinistres;Le vent nous courbe tous;L'ombre des mêmes nuits mêle toutes les têtes.Qui donc sait le secret? le savez-vous, tempêtes?Gouffres, en parlez-vous?Le problème muet gonfle la mer sonore,Et, sans cesse oscillant, va du soir à l'auroreEt de la taupe au lynx;L'énigme aux yeux profonds nous regarde obstinée;Dans l'ombre nous voyons sur notre destinéeLes deux griffes du sphynx.Le mot, c'est Dieu. Ce mot luit dans les âmes veuves,Il tremble dans la flamme; onde, il coule en tes fleuves,Homme, il coule en ton sang;Les constellations le disent au silence;Et le volcan, mortier de l'infini, le lanceAux astres en passant.Ne doutons pas. Croyons. Emplissons l'étendueDe notre confiance, humble, ailée, éperdue.Soyons l'immense Oui.Que notre cécité ne soit pas un obstacle;A la création donnons ce grand spectacleD'un aveugle ébloui.Car, je vous le redis, votre oreille étant dure,Non est un précipice. O vivants! rien ne dure;La chair est aux corbeaux;La vie autour de vous croule comme un vieux cloître;Et l'herbe est formidable, et l'on y voit moins croîtreDe fleurs que de tombeaux.Tout, dès que nous doutons, devient triste et farouche.Quand il veut, spectre gai, le sarcasme à la boucheEt l'ombre dans les yeux,Rire avec l'infini, pauvre âme aventurière,L'homme frissonnant voit les arbres en prièreEt les monts sérieux;Le chêne ému fait signe au cèdre qui contemple;Le rocher rêveur semble un prêtre dans le templePleurant un déshonneur;L'araignée, immobile au centre de ses toiles,Médite; et le lion, songeant sous les étoiles,Rugit: Pardon, Seigneur!Jersey, cimetière de Saint-Jean, avril 1854.

I

Je suis l'être incliné qui jette ce qu'il pense;

Qui demande à la nuit le secret du silence;

Dont la brume emplit l'oeil;

Dans une ombre sans fond mes paroles descendent,

Et les choses sur qui tombent mes strophes rendent

Le son creux du cercueil.

Mon esprit, qui du doute a senti la piqûre,

Habite, âpre songeur, la rêverie obscure

Aux flots plombés et bleus,

Lac hideux où l'horreur tord ses bras, pâle nymphe,

Et qui fait boire une eau morte comme la lymphe

Aux rochers scrofuleux.

Le Doute, fils bâtard de l'aïeule Sagesse,

Crie:--A quoi bon?--devant l'éternelle largesse,

Nous fait tout oublier,

S'offre à nous, morne abri, dans nos marches sans nombre,

Nous dit:--Es-tu las? Viens!--et l'homme dort à l'ombre

De ce mancenilier.

L'effet pleure et sans cesse interroge la cause.

La création semble attendre quelque chose.

L'homme à l'homme est obscur.

Où donc commence l'âme? où donc finit la vie?

Nous voudrions, c'est là notre incurable envie,

Voir par-dessus le mur.

Nous rampons, oiseaux pris sous le filet de l'être;

Libres et prisonniers, l'immuable pénètre

Toutes nos volontés;

Captifs sous le réseau des choses nécessaires,

Nous sentons se lier des fils à nos misères

Dans les immensités.

II

Nous sommes au cachot; la porte est inflexible;

Mais, dans une main sombre, inconnue, invisible,

Qui passe par moment,

A travers l'ombre, espoir des âmes sérieuses,

On entend le trousseau des clefs mystérieuses

Sonner confusément.

La vision de l'être emplit les yeux de l'homme.

Un mariage obscur sans cesse se consomme

De l'ombre avec le jour;

Ce monde, est-ce un éden tombé dans la géhenne?

Nous avons dans le coeur des ténèbres de haine

Et des clartés d'amour.

La création n'a qu'une prunelle trouble.

L'être éternellement montre sa face double,

Mal et bien, glace et feu;

L'homme sent à la fois, âme pure et chair sombre,

La morsure du ver de terre au fond de l'ombre

Et le baiser de Dieu.

Mais à de certains jours, l'âme est comme une veuve.

Nous entendons gémir les vivants dans l'épreuve.

Nous doutons, nous tremblons,

Pendant que l'aube épand ses lumières sacrées

Et que mai sur nos seuils mêle les fleurs dorées

Avec les enfants blonds.

Qu'importe la lumière, et l'aurore, et les astres,

Fleurs des chapiteaux bleus, diamants des pilastres

Du profond firmament,

Et mai qui nous caresse, et l'enfant qui nous charme,

Si tout n'est qu'un soupir, si tout n'est qu'une larme,

Si tout n'est qu'un moment!

III

Le sort nous use au jour, triste meule qui tourne.

L'homme inquiet et vain croit marcher, il séjourne;

Il expire en créant.

Nous avons la seconde et nous rêvons l'année;

Et la dimension de notre destinée,

C'est poussière et néant.

L'abîme, où les soleils sont les égaux des mouches,

Nous tient; nous n'entendons que des sanglots farouches

Ou des rires moqueurs;

Vers la cible d'en haut qui dans l'azur s'élève,

Nous lançons nos projets, nos voeux, l'espoir, le rêve,

Ces flèches de nos coeurs.

Nous voulons durer, vivre, être éternels. O cendre!

Où donc est la fourmi qu'on appelle Alexandre?

Où donc le ver César?

En tombant sur nos fronts, la minute nous tue.

Nous passons, noir essaim, foule de deuil vêtue,

Comme le bruit d'un char.

Nous montons à l'assaut du temps comme une armée.

Sur nos groupes confus que voile la fumée

Des jours évanouis,

L'énorme éternité luit, splendide et stagnante;

Le cadran, bouclier de l'heure rayonnante.

Nous terrasse éblouis!

IV

A l'instant où l'on dit: Vivons! tout se déchire.

Les pleurs subitement descendent sur le rire.

Tête nue! à genoux!

Tes fils sont morts, mon père est mort, leur mère est morte.

O deuil! qui passe là? C'est un cercueil qu'on porte.

A qui le portez-vous?

Ils le portent à l'ombre, au silence, à la terre;

Ils le portent au calme obscur, à l'aube austère,

A la brume sans bords,

Au mystère qui tord ses anneaux sous des voiles,

Au serpent inconnu qui lèche les étoiles

Et qui baise les morts!

V

Ils le portent aux vers, au néant, à Peut-Être!

Car la plupart d'entre eux n'ont point vu le jour naître;

Sceptiques et bornés,

La négation morne et la matière hostile,

Flambeaux d'aveuglement, troublent l'âme inutile

De ces infortunés.

Pour eux le ciel ment, l'homme est un songe et croit vivre;

Ils ont beau feuilleter page à page le livre,

Ils ne comprennent pas;

Ils vivent en hochant la tête, et, dans le vide,

L'écheveau ténébreux que le doute dévide

Se mêle sous leurs pas.

Pour eux l'âme naufrage avec le corps qui sombre.

Leur rêve a les yeux creux et regarde de l'ombre;

Rien est le mot du sort;

Et chacun d'eux, riant de la voûte étoilée,

Porte en son coeur, au lieu de l'espérance ailée,

Une tête de mort.

Sourds à l'hymne des bois, au sombre cri de l'orgue,

Chacun d'eux est un champ plein de cendre, une morgue

Où pendent des lambeaux,

Un cimetière où l'oeil des frémissants poëtes

Voit planer l'ironie et toutes ses chouettes,

L'ombre et tous ses corbeaux.

Quand l'astre et le roseau leur disent: Il faut croire;

Ils disent au jonc vert, à l'astre en sa nuit noire:

Vous êtes insensés!

Quand l'arbre leur murmure à l'oreille: Il existe;

Ces fous répondent: Non! et, si le chêne insiste,

Ils lui disent: Assez!

Quelle nuit! le semeur nié par la semence!

L'univers n'est pour eux qu'une vaste démence,

Sans but et sans milieu;

Leur âme, en agitant l'immensité profonde,

N'y sent même pas l'être, et dans le grelot monde

N'entend pas sonner Dieu!

VI

Le corbillard franchit le seuil du cimetière.

Le gai matin, qui rit à la nature entière,

Resplendit sur ce deuil;

Tout être a son mystère où l'on sent l'âme éclore,

Et l'offre à l'infini; l'astre apporte l'aurore,

Et l'homme le cercueil.

Le dedans de la fosse apparaît, triste crèche.

Des pierres par endroits percent la terre fraîche;

Et l'on entend le glas;

Elles semblent s'ouvrir ainsi que des paupières,

Et le papillon blanc dit: «Qu'ont donc fait ces pierres?»

Et la fleur dit: «Hélas!»

VII

Est-ce que par hasard ces pierres sont punies,

Dieu vivant, pour subir de telles agonies?

Ah! ce que nous souffrons

N'est rien...--Plus bas que l'arbre en proie aux froides bises,

Sous cette forme horrible, est-ce que les Cambyses,

Est-ce que les Nérons,

Après avoir tenu les peuples dans leur serre,

Et crucifié l'homme au noir gibet misère,

Mis le monde en lambeaux,

Souillé l'âme, et changé, sous le vent des désastres,

L'univers en charnier, et fait monter aux astres

La vapeur des tombeaux,

Après avoir passé joyeux dans la victoire,

Dans l'orgueil, et partout imprimé sur l'histoire

Leurs ongles furieux,

Et, monstres qu'entrevoit l'homme en ses léthargies.

Après avoir sur terre été des effigies

Du mal mystérieux,

Après avoir peuplé les prisons élargies,

Et versé tant de meurtre aux vastes mers rougies,

Tant de morts, glaive au flanc,

Tant d'ombre, et de carnage, et d'horreurs inconnues,

Que le soleil, le soir, hésitait dans les nues

Devant ce bain sanglant!

Après avoir mordu le troupeau que Dieu mène,

Et tourné tour à tour de la torture humaine

L'atroce cabestan,

Et régné sous la pourpre et sous le laticlave,

Et plié six mille ans Adam, le vieil esclave,

Sous le vieux roi Satan,

Est-ce que le chasseur Nemrod, Sforce le pâtre,

Est-ce que Messaline, est-ce que Cléopâtre,

Caligula, Macrin,

Et les Achabs, par qui renaissaient les Sodomes,

Et Phalaris, qui fit du hurlement des hommes

La clameur de l'airain,

Est-ce que Charles Neuf, Constantin, Louis Onze,

Vitellius, la fange, et Busiris, le bronze,

Les Cyrus dévorants,

Les Égystes montrés du doigt par les Électres,

Seraient dans cette nuit, d'hommes devenus spectres,

Et pierres de tyrans?

Est-ce que ces cailloux, tout pénétrés de crimes,

Dans l'horreur étouffés, scellés dans les abîmes,

Enviant l'ossement,

Sans air, sans mouvement, sans jour, sans yeux, sans bouche,

Entre l'herbe sinistre et le cercueil farouche,

Vivraient affreusement?

Est-ce que ce seraient des âmes condamnées,

Des maudits qui, pendant des millions d'années,

Seuls avec le remords,

Au lieu de voir, des yeux de l'astre solitaire,

Sortir les rayons d'or, verraient les vers de terre

Sortir des yeux des morts?

Homme et roche, exister, noir dans l'ombre vivante!

Songer, pétrifié dans sa propre épouvante!

Rêver l'éternité!

Dévorer ses fureurs, confusément rugies!

Être pris, ouragan de crimes et d'orgies,

Dans l'immobilité!

Punition! problème obscur! questions sombres!

Quoi! ce caillou dirait:--J'ai mis Thèbe en décombres!

J'ai vu Suze à genoux!

J'étais Bélus à Tyr! j'étais Sylla dans Rome!--

Noire captivité des vieux démons de l'homme!

O pierres, qu'êtes-vous?

Qu'a fait ce bloc, béant dans la fosse insalubre?

Glacé du froid profond de la terre lugubre,

Informe et châtié,

Aveugle, même aux feux que la nuit réverbère,

Il pense et se souvient...--Quoi! ce n'est que Tibère!

Seigneur, ayez pitié!

Ce dur silex noyé dans la terre, âpre, fruste,

Couvert d'ombre, pendant que le ciel s'ouvre au juste

Qui s'y réfugia,

Jaloux du chien qui jappe et de l'âne qui passe,

Songe et dit: Je suis là!--Dieu vivant, faites grâce!

Ce n'est que Borgia!

O Dieu bon, penchez-vous sur tous ces misérables!

Sauvez ces submergés, aimez ces exécrables!

Ouvrez les soupiraux.

Au nom des innocents, Dieu, pardonnez aux crimes.

Père, fermez l'enfer. Juge, au nom des victimes,

Grâce pour les bourreaux!

De toutes parts s'élève un cri: Miséricorde!

Les peuples nus, liés, fouettés à coups de corde,

Lugubres travailleurs,

Voyant leur maître en proie aux châtiments sublimes,

Ont pitié du despote, et, saignant de ses crimes,

Pleurent de ses douleurs;

Les pâles nations regardent dans le gouffre,

Et ces grands suppliants, pour le tyran qui souffre,

T'implorent, Dieu jaloux;

L'esclave mis en croix, l'opprimé sur la claie,

Plaint le satrape au fond de l'abîme, et la plaie

Dit: Grâce pour les clous!

Dieu serein, regardez d'un regard salutaire

Ces reclus ténébreux qu'emprisonne la terre

Pleine d'obscurs verrous,

Ces forçats dont le bagne est le dedans des pierres,

Et levez, à la voix des justes en prières,

Ces effrayants écrous.

Père, prenez pitié du monstre et de la roche.

De tous les condamnés que le pardon s'approche!

Jadis, roi des combats,

Ces bandits sur la terre ont fait une tempête;

Étant montés plus haut dans l'horreur que la bête,

Ils sont tombés plus bas.

Grâce pour eux! démence, espoir, pardon, refuge,

Au jonc qui fut un prince, au ver qui fut un juge!

Le méchant, c'est le fou.

Dieu, rouvrez au maudit! Dieu, relevez l'infâme!

Rendez à tous l'azur. Donnez au tigre une âme,

Des ailes au caillou!

Mystère! obsession de tout esprit qui pense!

Échelle de la peine et de la récompense!

Nuit qui monte en clarté!

Sourire épanoui sur la torture amère!

Vision du sépulcre! êtes-vous la chimère,

Ou la réalité?

VIII

La fosse, plaie au flanc de la terre, est ouverte,

Et, béante, elle fait frissonner l'herbe verte

Et le buisson jauni;

Elle est là, froide, calme, étroite, inanimée,

Et l'âme en voit sortir, ainsi qu'une fumée,

L'ombre de l'infini.

Et les oiseaux de l'air, qui, planant sur les cimes,

Volant sous tous les cieux, comparent les abîmes

Dans les courses qu'ils font,

Songent au noir Vésuve, à l'Océan superbe,

Et disent, en voyant cette fosse dans l'herbe:

Voici le plus profond!

IX

L'âme est partie, on rend le corps à la nature.

La vie a disparu sous cette créature;

Mort, où sont tes appuis?

Le voilà hors du temps, de l'espace et du nombre.

On le descend avec une corde dans l'ombre

Comme un seau dans un puits.

Que voulez-vous puiser dans ce puits formidable?

Et pourquoi jetez-vous la sonde à l'insondable?

Qu'y voulez-vous puiser?

Est-ce l'adieu lointain et doux de ceux qu'on aime?

Est-ce un regard? hélas! est-ce un soupir suprême?

Est-ce un dernier baiser?

Qu'y voulez-vous puiser, vivants, essaim frivole?

Est-ce un frémissement du vide où tout s'envole,

Un bruit, une clarté,

Une lettre du mot que Dieu seul peut écrire?

Est-ce, pour le mêler à vos éclats de rire,

Un peu d'éternité?

Dans ce gouffre où la larve entr'ouvre son oeil terne,

Dans cette épouvantable et livide citerne,

Abîme de douleurs,

Dans ce cratère obscur des muettes demeures,

Que voulez-vous puiser, ô passants de peu d'heures,

Hommes de peu de pleurs?

Est-ce le secret sombre? est-ce la froide goutte

Qui, larme du néant, suinte de l'âpre voûte

Sans aube et sans flambeau?

Est-ce quelque lueur effarée et hagarde?

Est-ce le cri jeté par tout ce qui regarde

Derrière le tombeau?

Vous ne puiserez rien. Les morts tombent. La fosse

Les voit descendre, avec leur âme juste ou fausse,

Leur nom, leurs pas, leur bruit.

Un jour, quand souffleront les célestes haleines,

Dieu seul remontera toutes ces urnes pleines

De l'éternelle nuit.

X

Et la terre, agitant la ronce à sa surface,

Dit:--L'homme est mort; c'est bien; que veut-on que j'en fasse?

Pourquoi me le rend-on?

Terre! fais-en des fleurs! des lys que l'aube arrose!

De cette bouche aux dents béantes, fais la rose

Entr'ouvrant son bouton!

Fais ruisseler ce sang dans tes sources d'eaux vives,

Et fais-le boire aux boeufs mugissants, tes convives;

Prends ces chairs en haillons;

Fais de ces seins bleuis sortir des violettes,

Et couvre de ces yeux que t'offrent les squelettes

L'aile des papillons.

Fais avec tous ces morts une joyeuse vie.

Fais-en le fier torrent qui gronde et qui dévie,

La mousse aux frais tapis!

Fais-en des rocs, des joncs, des fruits, des vignes mûres,

Des brises, des parfums, des bois pleins de murmures,

Des sillons pleins d'épis!

Fais-en des buissons verts, fais-en de grandes herbes!

Et qu'en ton sein profond d'où se lèvent les gerbes,

A travers leur sommeil,

Les effroyables morts sans souffle et sans paroles

Se sentent frissonner dans toutes ces corolles

Qui tremblent au soleil!

XI

La terre, sur la bière où le mort pâle écoute,

Tombe, et le nid gazouille, et, là-bas, sur la route

Siffle le paysan;

Et ces fils, ces amis que le regret amène,

N'attendent même pas que la fosse soit pleine

Pour dire: Allons-nous-en!

Le fossoyeur, payé par ces douleurs hâtées,

Jette sur le cercueil la terre à pelletées.

Toi qui, dans ton linceul,

Rêvais le deuil sans fin, cette blanche colombe,

Avec cet homme allant et venant sur ta tombe,

O mort, te voilà seul!

Commencement de l'âpre et morne solitude!

Tu ne changeras plus de lit ni d'attitude;

L'heure aux pas solennels

Ne sonne plus pour toi; l'ombre te fait terrible;

L'immobile suaire a sur ta forme horrible

Mis ses plis éternels.

Et puis le fossoyeur s'en va boire la fosse.

Il vient de voir des dents que la terre déchausse,

Il rit, il mange, il mord;

Et prend, en murmurant des chansons hébétées,

Un verre dans ses mains à chaque instant heurtées

Aux choses de la mort.

Le soir vient; l'horizon s'emplit d'inquiétude;

L'herbe tremble et bruit comme une multitude;

Le fleuve blanc reluit;

Le paysage obscur prend les veines des marbres;

Ces hydres que, le jour, on appelle des arbres,

Se tordent dans la nuit.

Le mort est seul. Il sent la nuit qui le dévore.

Quand naît le doux matin, tout l'azur de l'aurore,

Tous ses rayons si beaux,

Tout l'amour des oiseaux et leurs chansons sans nombre,

Vont aux berceaux dorés; et, la nuit, toute l'ombre

Aboutit aux tombeaux.

Il entend des soupirs dans les fosses voisines,

Il sent la chevelure affreuse des racines

Entrer dans son cercueil;

Il est l'être vaincu dont s'empare la chose;

Il sent un doigt obscur, sous sa paupière close,

Lui retirer son oeil.

Il a froid; car le soir, qui mêle à son haleine

Les ténèbres, l'horreur, le spectre et le phalène,

Glace ces durs grabats;

Le cadavre, lié de bandelettes blanches,

Grelotte, et dans sa bière entend les quatre planches

Qui lui parlent tout bas.

L'une dit:--Je fermais ton coffre-fort.--Et l'autre

Dit:--J'ai servi de porte au toit qui fut le nôtre.--

L'autre dit:--Aux beaux jours,

La table où rit l'ivresse et que le vin encombre,

C'était moi.--L'autre dit:--J'étais le chevet sombre

Du lit de tes amours.

Allez, vivants! riez, chantez; le jour flamboie.

Laissez derrière vous, derrière votre joie

Sans nuage et sans pli,

Derrière la fanfare et le bal qui s'élance,

Tous ces morts qu'enfouit dans la fosse silence

Le fossoyeur oubli!

XII

Tous y viendront.

XIII

Assez! et levez-vous de table.

Chacun prend à son tour la route redoutable;

Chacun sort en tremblant;

Chantez, riez; soyez heureux, soyez célèbres;

Chacun de vous sera bientôt dans les ténèbres

Le spectre au regard blanc.

La foule vous admire et l'azur vous éclaire;

Vous êtes riche, grand, glorieux, populaire,

Puissant, fier, encensé;

Vos licteurs devant vous, graves, portent la hache;

Et vous vous en irez sans que personne sache

Où vous avez passé.

Jeunes filles, hélas! qui donc croit à l'aurore?

Votre lèvre pâlit pendant qu'on danse encore

Dans le bal enchanté;

Dans les lustres blêmis on voit grandir le cierge;

La mort met sur vos fronts ce grand voile de vierge

Qu'on nomme éternité.

Le conquérant, debout dans une aube enflammée,

Penche, et voit s'en aller son épée en fumée;

L'amante avec l'amant

Passe; le berceau prend une voix sépulcrale;

L'enfant rose devient larve horrible, et le râle

Sort du vagissement.

Ce qu'ils disaient hier, le savent-ils eux-mêmes?

Des chimères, des voeux, des cris, de vains problèmes!

O néant inouï!

Rien ne reste; ils ont tout oublié dans la fuite

Des choses que Dieu pousse et qui courent si vite

Que l'homme est ébloui!

O promesses! espoirs! cherchez-les dans l'espace.

La bouche qui promet est un oiseau qui passe.

Fou qui s'y confierait!

Les promesses s'en vont où va le vent des plaines,

Où vont les flots, où vont les obscures haleines

Du soir dans la forêt!

Songe à la profondeur du néant où nous sommes.

Quand tu seras couché sous la terre où les hommes

S'enfoncent pas à pas,

Tes enfants, épuisant les jours que Dieu leur compte,

Seront dans la lumière ou seront dans la honte;

Tu ne le sauras pas!

Ce que vous rêvez tombe avec ce que vous faites.

Voyez ces grands palais; voyez ces chars de fêtes

Aux tournoyants essieux;

Voyez ces longs fusils qui suivent le rivage;

Voyez ces chevaux, noirs comme un héron sauvage

Qui vole sous les cieux,

Tout cela passera comme une voix chantante.

Pyramide, à tes pieds tu regardes la tente,

Sous l'éclatant zénith;

Tu l'entends frissonner au vent comme une voile,

Chéops, et tu te sens, en la voyant de toile,

Fière d'être en granit;

Et toi, tente, tu dis: Gloire à la pyramide!

Mais, un jour, hennissant comme un cheval numide,

L'ouragan libyen

Soufflera sur ce sable où sont les tentes frêles,

Et Chéops roulera pêle-mêle avec elles

En s'écriant: Eh bien!

Tu périras, malgré ton enceinte murée,

Et tu ne seras plus, ville, ô ville sacrée,

Qu'un triste amas fumant,

Et ceux qui t'ont servie et ceux qui t'ont aimée

Frapperont leur poitrine en voyant la fumée

De ton embrasement.

Ils diront:--O douleur! ô deuil! guerre civile!

Quelle ville a jamais égalé cette ville?

Ses tours montaient dans l'air;

Elle riait aux chants de ses prostituées;

Elle faisait courir ainsi que des nuées

Ses vaisseaux sur la mer.

Ville! où sont tes docteurs qui t'enseignaient à lire?

Tes dompteurs de lions qui jouaient de la lyre,

Tes lutteurs jamais las?

Ville! est-ce qu'un voleur, la nuit, t'a dérobée?

Où donc est Babylone? Hélas! elle est tombée!

Elle est tombée, hélas!

On n'entend plus chez toi le bruit que fait la meule.

Pas un marteau n'y frappe un clou. Te voilà seule.

Ville, où sont tes bouffons?

Nul passant désormais ne montera tes rampes;

Et l'on ne verra plus la lumière des lampes

Luire sous tes plafonds.

Brillez pour disparaître et montez pour descendre.

Le grain de sable dit dans l'ombre au grain de cendre:

Il faut tout engloutir.

Où donc est Thèbes? dit Babylone pensive.

Thèbes demande: Où donc est Ninive? et Ninive

S'écrie: Où donc est Tyr?

En laissant fuir les mots de sa langue prolixe,

L'homme s'agite et va, suivi par un oeil fixe;

Dieu n'ignore aucun toit;

Tous les jours d'ici-bas ont des aubes funèbres;

Malheur à ceux qui font le mal dans les ténèbres;

En disant: Qui nous voit?

Tous tombent; l'un au bout d'une course insensée,

L'autre à son premier pas; l'homme sur sa pensée,

La mère sur son nid;

Et le porteur de sceptre et le joueur de flûte

S'en vont; et rien ne dure; et le père qui lutte

Suit l'aïeul qui bénit.

Les races vont au but qu'ici-bas tout révèle.

Quand l'ancienne commence à pâlir, la nouvelle

A déjà le même air;

Dans l'éternité, gouffre où se vide la tombe,

L'homme coule sans fin, sombre fleuve qui tombe

Dans une sombre mer.

Tout escalier, que l'ombre ou la splendeur le couvre,

Descend au tombeau calme, et toute porte s'ouvre

Sur le dernier moment;

Votre sépulcre emplit la maison où vous êtes;

Et tout plafond, croisant ses poutres sur nos têtes,

Est fait d'écroulement.

Veillez! veillez! Songez à ceux que vous perdîtes;

Parlez moins haut, prenez garde à ce que vous dites,

Contemplez à genoux;

L'aigle trépas du bout de l'aile nous effleure;

Et toute notre vie, en fuite heure par heure,

S'en va derrière nous.

O coups soudains! départs vertigineux! mystère!

Combien qui ne croyaient parler que pour la terre,

Front haut, coeur fier, bras fort,

Tout à coup, comme un mur subitement s'écroule,

Au milieu d'une phrase adressée à la foule,

Sont entrés dans la mort,

Et, sous l'immensité qui n'est qu'un oeil sublime,

Ont pâli, stupéfaits de voir, dans cet abîme

D'astres et de ciel bleu,

Où le masqué se montre, où l'inconnu se nomme,

Que le mot qu'ils avaient commencé devant l'homme

S'achevait devant Dieu!

Un spectre au seuil de tout tient le doigt sur sa bouche.

Les morts partent. La nuit de sa verge les touche.

Ils vont, l'antre est profond,

Nus, et se dissipant, et l'on ne voit rien luire.

Où donc sont-ils allés? On n'a rien à vous dire.

Ceux qui s'en vont, s'en vont.

Sur quoi donc marchent-ils? sur l'énigme, sur l'ombre,

Sur l'être. Ils font un pas: comme la nef qui sombre,

Leur blancheur disparaît;

Et l'on n'entend plus rien dans l'ombre inaccessible,

Que le bruit sourd que fait dans le gouffre invisible

L'invisible forêt.

L'infini, route noire et de brume remplie,

Et qui joint l'âme à Dieu, monte, fuit, multiplie

Ses cintres tortueux,

Et s'efface...--et l'horreur effare nos pupilles

Quand nous entrevoyons les arches et les piles

De ce pont monstrueux.

O sort! obscurité! nuée! on rêve, on souffre,

Les êtres, dispersés à tous les vents du gouffre,

Ne savent ce qu'ils font.

Les vivants sont hagards. Les morts sont dans leurs couches.

Pendant que nous songeons, des pleurs, gouttes farouches,

Tombent du noir plafond.

XIV

On brave l'immuable; et l'un se réfugie

Dans l'assoupissement, et l'autre dans l'orgie.

Cet autre va criant:

--A bas vertu, devoir et foi! l'homme est un ventre!--

Dans ce lugubre esprit, comme un tigre en son antre,

Habite le néant.

Écoutez-le:--Jouir est tout. L'heure est rapide.

Le sacrifice est fou, le martyre est stupide;

Vivre est l'essentiel.

L'immensité ricane et la tombe grimace.

La vie est un caillou que le sage ramasse

Pour lapider le ciel.--

Il souffle, forçat noir, sa vermine sur l'ange.

Il est content, il est hideux; il boit, il mange;

Il rit, la lèvre en feu,

Tous les rires que peut inventer la démence;

Il dit tout ce que peut dire en sa haine immense

Le ver de terre à Dieu.

Il dit: Non! à celui sous qui tremble le pôle.

Soudain l'ange muet met la main sur l'épaule

Du railleur effronté;

La mort derrière lui surgit pendant qu'il chante;

Dieu remplit tout à coup cette bouche crachante

Avec l'éternité.

XV

Qu'est-ce que tu feras de tant d'herbes fauchées,

O vent? que feras-tu des pailles desséchées

Et de l'arbre abattu?

Que feras-tu de ceux qui s'en vont avant l'heure,

Et de celui qui rit et de celui qui pleure,

O vent, qu'en feras-tu?

Que feras-tu des coeurs! que feras-tu des âmes?

Nous aimâmes, hélas! nous crûmes, nous pensâmes:

Un moment nous brillons;

Puis, sur les panthéons ou sur les ossuaires,

Nous frissonnons, ceux-ci drapeaux, ceux-là suaires,

Tous, lambeaux et haillons!

Et ton souffle nous tient, nous arrache et nous ronge!

Et nous étions la vie, et nous sommes le songe!

Et voilà que tout fuit!

Et nous ne savons plus qui nous pousse et nous mène,

Et nous questionnons en vain notre âme pleine

De tonnerre et de nuit!

O vent, que feras-tu de ces tourbillons d'êtres,

Hommes, femmes, vieillards, enfants, esclaves, maîtres,

Souffrant, priant, aimant,

Doutant, peut-être cendre et peut-être semence,

Qui roulent, frémissants et pâles, vers l'immense

Évanouissement!

XVI

L'arbre Éternité vit sans faîte et sans racines.

Ses branches sont partout, proches du ver, voisines

Du grand astre doré;

L'espace voit sans fin croître la branche Nombre,

Et la branche Destin, végétation sombre,

Emplit l'homme effaré.

Nous la sentons ramper et grandir sous nos crânes,

Lier Deutz à Judas, Nemrod à Schinderhannes

Tordre ses mille noeuds,

Et, passants pénétrés de fibres éternelles,

Tremblants, nous la voyons croiser dans nos prunelles

Ses fils vertigineux.

Et nous apercevons, dans le plus noir de l'arbre,

Les Hobbes contemplant avec des yeux de marbre,

Les Kant aux larges fronts;

Leur cognée à la main, le pied sur les problèmes,

Immobiles; la mort a fait des spectres blêmes

De tous ces bûcherons.

Ils sont là, stupéfaits et chacun sur sa branche.

L'un se redresse, et l'autre, épouvanté, se penche.

L'un voulut, l'autre osa,

Tous se sont arrêtés en voyant le mystère.

Zénon rêve tourné vers Pyrrhon, et Voltaire

Regarde Spinosa.

Qu'avez-vous donc trouvé, dites, chercheurs sublimes?

Quels nids avez-vous vus, noirs comme des abîmes,

Sur ces rameaux noueux?

Cachaient-ils des essaims d'ailes sombres ou blanches?

Dites, avez-vous fait envoler de ces branches

Quelque aigle monstrueux?

De quelqu'un qui se tait nous sommes les ministres;

Le noir réseau du sort trouble nos yeux sinistres;

Le vent nous courbe tous;

L'ombre des mêmes nuits mêle toutes les têtes.

Qui donc sait le secret? le savez-vous, tempêtes?

Gouffres, en parlez-vous?

Le problème muet gonfle la mer sonore,

Et, sans cesse oscillant, va du soir à l'aurore

Et de la taupe au lynx;

L'énigme aux yeux profonds nous regarde obstinée;

Dans l'ombre nous voyons sur notre destinée

Les deux griffes du sphynx.

Le mot, c'est Dieu. Ce mot luit dans les âmes veuves,

Il tremble dans la flamme; onde, il coule en tes fleuves,

Homme, il coule en ton sang;

Les constellations le disent au silence;

Et le volcan, mortier de l'infini, le lance

Aux astres en passant.

Ne doutons pas. Croyons. Emplissons l'étendue

De notre confiance, humble, ailée, éperdue.

Soyons l'immense Oui.

Que notre cécité ne soit pas un obstacle;

A la création donnons ce grand spectacle

D'un aveugle ébloui.

Car, je vous le redis, votre oreille étant dure,

Non est un précipice. O vivants! rien ne dure;

La chair est aux corbeaux;

La vie autour de vous croule comme un vieux cloître;

Et l'herbe est formidable, et l'on y voit moins croître

De fleurs que de tombeaux.

Tout, dès que nous doutons, devient triste et farouche.

Quand il veut, spectre gai, le sarcasme à la bouche

Et l'ombre dans les yeux,

Rire avec l'infini, pauvre âme aventurière,

L'homme frissonnant voit les arbres en prière

Et les monts sérieux;

Le chêne ému fait signe au cèdre qui contemple;

Le rocher rêveur semble un prêtre dans le temple

Pleurant un déshonneur;

L'araignée, immobile au centre de ses toiles,

Médite; et le lion, songeant sous les étoiles,

Rugit: Pardon, Seigneur!

Jersey, cimetière de Saint-Jean, avril 1854.


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