I
Il est des jours de brume et de lumière vague,Où l'homme, que la vie à chaque instant confond,Étudiant la plante, ou l'étoile, ou la vague,S'accoude au bord croulant du problème sans fond;Où le songeur, pareil aux antiques augures,Cherchant Dieu, que jadis plus d'un voyant surprit,Médite en regardant fixement les figuresQu'on a dans l'ombre de l'esprit;Où, comme en s'éveillant on voit, en reflets sombres.Des spectres du dehors errer sur le plafond,Il sonde le destin, et contemple les ombresQue nos rêves jetés parmi les choses font!Des heures où, pourvu qu'on ait à sa fenêtreUne montagne, un bois, l'océan qui dit tout,Le jour prêt à mourir ou l'aube prête à naître,En soi-même on voit tout à coupSur l'amour, sur les biens qui tous nous abandonnent,Sur l'homme, masque vide et fantôme rieur,Éclore des clartés effrayantes qui donnentDes éblouissements à l'oeil intérieur;De sorte qu'une fois que ces visions glissentDevant notre paupière en ce vallon d'exil,Elles n'en sortent plus et pour jamais emplissentL'arcade sombre du sourcil!IIDonc, puisque j'ai parlé de ces heures de douteOù l'on trouve le calme et l'autre le remords,Je ne cacherai pas au peuple qui m'écouteQue je songe souvent à ce que font les morts;Et que j'en suis venu--tant la nuit étoiléeA fatigué de fois mes regards et mes voeux,Et tant une pensée inquiète est mêléeAux racines de mes cheveux!--A croire qu'à la mort, continuant sa route,L'âme, se souvenant de son humanité,Envolée à jamais sous la céleste voûte,A franchir l'infini passait l'éternité!Et que les morts voyaient l'extase et la prière,Nos deux rayons, pour eux grandir bien plus encore,Et qu'ils étaient pareils à la mouche ouvrière,Au vol rayonnant, aux pieds d'or,Qui, visitant les fleurs pleines de chastes gouttes,Semble une âme visible en ce monde réel,Et, leur disant tout bas quelque mystère à toutes,Leur laisse le parfum en leur prenant le miel!Et qu'ainsi, faits vivants par le sépulcre même,Nous irions tous un jour, dans l'espace vermeil,Lire l'oeuvre infinie et l'éternel poëme,Vers à vers, soleil à soleil!Admirer tout système en ses formes fécondes,Toute création dans sa variété,Et, comparant à Dieu chaque face des mondes,Avec l'âme de tout confronter leur beauté!Et que chacun ferait ce voyage des âmes,Pourvu qu'il ait souffert, pourvu qu'il ait pleuré.Tous! hormis les méchants, dont les esprits infâmesSont comme un livre déchiré.Ceux-là, Saturne, un globe horrible et solitaire,Les prendra pour le temps où Dieu voudra punir,Châtiés à la fois par le ciel et la terre,Par l'aspiration et par le souvenir!IIISaturne! sphère énorme! astre aux aspects funèbres!Bagne du ciel! prison dont le soupirail luit!Monde en proie à la brume, aux souffles, aux ténèbres!Enfer fait d'hiver et de nuit!Son atmosphère flotte en zones tortueuses.Deux anneaux flamboyants, tournant avec fureur,Font, dans son ciel d'airain, deux arches monstrueusesD'où tombe une éternelle et profonde terreur.Ainsi qu'une araignée au centre de sa toile,Il tient sept lunes d'or qu'il lie à ses essieux;Pour lui, notre soleil, qui n'est plus qu'une étoile,Se perd, sinistre, au fond des cieux!Les autres univers, l'entrevoyant dans l'ombre,Se sont épouvantés de ce globe hideux.Tremblants, ils l'ont peuplé de chimères sans nombre,En le voyant errer formidable autour d'eux!IVOh! ce serait vraiment un mystère sublimeQue ce ciel si profond, si lumineux, si beau,Qui flamboie à nos yeux ouvert comme un abîme,Fût l'intérieur du tombeau!Que tout se révélât à nos paupières closes!Que, morts, ces grands destins nous fussent réservés!...Qu'en est-il de ce rêve et de bien d'autres choses?Il est certain, Seigneur, que seul vous le savez.VIl est certain aussi que, jadis, sur la terre,Le patriarche, ému d'un redoutable effroi,Et les saints qui peuplaient la Thébaïde austèreOnt fait des songes comme moi;Que, dans sa solitude auguste, le prophèteVoyait, pour son regard plein d'étranges rayons,Par la même fêlure aux réalités faite,S'ouvrir le monde obscur des pâles visions;Et qu'à l'heure où le jour devant la nuit recule,Ces sages que jamais l'homme, hélas! ne comprit,Mêlaient, silencieux, au morne crépusculeLe trouble de leur sombre esprit;Tandis que l'eau sortait des sources cristallines,Et que les grands lions, de moments en moments,Vaguement apparus au sommet des collines,Poussaient dans le désert de longs rugissements!Avril 1839.
Il est des jours de brume et de lumière vague,Où l'homme, que la vie à chaque instant confond,Étudiant la plante, ou l'étoile, ou la vague,S'accoude au bord croulant du problème sans fond;Où le songeur, pareil aux antiques augures,Cherchant Dieu, que jadis plus d'un voyant surprit,Médite en regardant fixement les figuresQu'on a dans l'ombre de l'esprit;Où, comme en s'éveillant on voit, en reflets sombres.Des spectres du dehors errer sur le plafond,Il sonde le destin, et contemple les ombresQue nos rêves jetés parmi les choses font!Des heures où, pourvu qu'on ait à sa fenêtreUne montagne, un bois, l'océan qui dit tout,Le jour prêt à mourir ou l'aube prête à naître,En soi-même on voit tout à coupSur l'amour, sur les biens qui tous nous abandonnent,Sur l'homme, masque vide et fantôme rieur,Éclore des clartés effrayantes qui donnentDes éblouissements à l'oeil intérieur;De sorte qu'une fois que ces visions glissentDevant notre paupière en ce vallon d'exil,Elles n'en sortent plus et pour jamais emplissentL'arcade sombre du sourcil!IIDonc, puisque j'ai parlé de ces heures de douteOù l'on trouve le calme et l'autre le remords,Je ne cacherai pas au peuple qui m'écouteQue je songe souvent à ce que font les morts;Et que j'en suis venu--tant la nuit étoiléeA fatigué de fois mes regards et mes voeux,Et tant une pensée inquiète est mêléeAux racines de mes cheveux!--A croire qu'à la mort, continuant sa route,L'âme, se souvenant de son humanité,Envolée à jamais sous la céleste voûte,A franchir l'infini passait l'éternité!Et que les morts voyaient l'extase et la prière,Nos deux rayons, pour eux grandir bien plus encore,Et qu'ils étaient pareils à la mouche ouvrière,Au vol rayonnant, aux pieds d'or,Qui, visitant les fleurs pleines de chastes gouttes,Semble une âme visible en ce monde réel,Et, leur disant tout bas quelque mystère à toutes,Leur laisse le parfum en leur prenant le miel!Et qu'ainsi, faits vivants par le sépulcre même,Nous irions tous un jour, dans l'espace vermeil,Lire l'oeuvre infinie et l'éternel poëme,Vers à vers, soleil à soleil!Admirer tout système en ses formes fécondes,Toute création dans sa variété,Et, comparant à Dieu chaque face des mondes,Avec l'âme de tout confronter leur beauté!Et que chacun ferait ce voyage des âmes,Pourvu qu'il ait souffert, pourvu qu'il ait pleuré.Tous! hormis les méchants, dont les esprits infâmesSont comme un livre déchiré.Ceux-là, Saturne, un globe horrible et solitaire,Les prendra pour le temps où Dieu voudra punir,Châtiés à la fois par le ciel et la terre,Par l'aspiration et par le souvenir!IIISaturne! sphère énorme! astre aux aspects funèbres!Bagne du ciel! prison dont le soupirail luit!Monde en proie à la brume, aux souffles, aux ténèbres!Enfer fait d'hiver et de nuit!Son atmosphère flotte en zones tortueuses.Deux anneaux flamboyants, tournant avec fureur,Font, dans son ciel d'airain, deux arches monstrueusesD'où tombe une éternelle et profonde terreur.Ainsi qu'une araignée au centre de sa toile,Il tient sept lunes d'or qu'il lie à ses essieux;Pour lui, notre soleil, qui n'est plus qu'une étoile,Se perd, sinistre, au fond des cieux!Les autres univers, l'entrevoyant dans l'ombre,Se sont épouvantés de ce globe hideux.Tremblants, ils l'ont peuplé de chimères sans nombre,En le voyant errer formidable autour d'eux!IVOh! ce serait vraiment un mystère sublimeQue ce ciel si profond, si lumineux, si beau,Qui flamboie à nos yeux ouvert comme un abîme,Fût l'intérieur du tombeau!Que tout se révélât à nos paupières closes!Que, morts, ces grands destins nous fussent réservés!...Qu'en est-il de ce rêve et de bien d'autres choses?Il est certain, Seigneur, que seul vous le savez.VIl est certain aussi que, jadis, sur la terre,Le patriarche, ému d'un redoutable effroi,Et les saints qui peuplaient la Thébaïde austèreOnt fait des songes comme moi;Que, dans sa solitude auguste, le prophèteVoyait, pour son regard plein d'étranges rayons,Par la même fêlure aux réalités faite,S'ouvrir le monde obscur des pâles visions;Et qu'à l'heure où le jour devant la nuit recule,Ces sages que jamais l'homme, hélas! ne comprit,Mêlaient, silencieux, au morne crépusculeLe trouble de leur sombre esprit;Tandis que l'eau sortait des sources cristallines,Et que les grands lions, de moments en moments,Vaguement apparus au sommet des collines,Poussaient dans le désert de longs rugissements!Avril 1839.
Il est des jours de brume et de lumière vague,
Où l'homme, que la vie à chaque instant confond,
Étudiant la plante, ou l'étoile, ou la vague,
S'accoude au bord croulant du problème sans fond;
Où le songeur, pareil aux antiques augures,
Cherchant Dieu, que jadis plus d'un voyant surprit,
Médite en regardant fixement les figures
Qu'on a dans l'ombre de l'esprit;
Où, comme en s'éveillant on voit, en reflets sombres.
Des spectres du dehors errer sur le plafond,
Il sonde le destin, et contemple les ombres
Que nos rêves jetés parmi les choses font!
Des heures où, pourvu qu'on ait à sa fenêtre
Une montagne, un bois, l'océan qui dit tout,
Le jour prêt à mourir ou l'aube prête à naître,
En soi-même on voit tout à coup
Sur l'amour, sur les biens qui tous nous abandonnent,
Sur l'homme, masque vide et fantôme rieur,
Éclore des clartés effrayantes qui donnent
Des éblouissements à l'oeil intérieur;
De sorte qu'une fois que ces visions glissent
Devant notre paupière en ce vallon d'exil,
Elles n'en sortent plus et pour jamais emplissent
L'arcade sombre du sourcil!
II
Donc, puisque j'ai parlé de ces heures de doute
Où l'on trouve le calme et l'autre le remords,
Je ne cacherai pas au peuple qui m'écoute
Que je songe souvent à ce que font les morts;
Et que j'en suis venu--tant la nuit étoilée
A fatigué de fois mes regards et mes voeux,
Et tant une pensée inquiète est mêlée
Aux racines de mes cheveux!--
A croire qu'à la mort, continuant sa route,
L'âme, se souvenant de son humanité,
Envolée à jamais sous la céleste voûte,
A franchir l'infini passait l'éternité!
Et que les morts voyaient l'extase et la prière,
Nos deux rayons, pour eux grandir bien plus encore,
Et qu'ils étaient pareils à la mouche ouvrière,
Au vol rayonnant, aux pieds d'or,
Qui, visitant les fleurs pleines de chastes gouttes,
Semble une âme visible en ce monde réel,
Et, leur disant tout bas quelque mystère à toutes,
Leur laisse le parfum en leur prenant le miel!
Et qu'ainsi, faits vivants par le sépulcre même,
Nous irions tous un jour, dans l'espace vermeil,
Lire l'oeuvre infinie et l'éternel poëme,
Vers à vers, soleil à soleil!
Admirer tout système en ses formes fécondes,
Toute création dans sa variété,
Et, comparant à Dieu chaque face des mondes,
Avec l'âme de tout confronter leur beauté!
Et que chacun ferait ce voyage des âmes,
Pourvu qu'il ait souffert, pourvu qu'il ait pleuré.
Tous! hormis les méchants, dont les esprits infâmes
Sont comme un livre déchiré.
Ceux-là, Saturne, un globe horrible et solitaire,
Les prendra pour le temps où Dieu voudra punir,
Châtiés à la fois par le ciel et la terre,
Par l'aspiration et par le souvenir!
III
Saturne! sphère énorme! astre aux aspects funèbres!
Bagne du ciel! prison dont le soupirail luit!
Monde en proie à la brume, aux souffles, aux ténèbres!
Enfer fait d'hiver et de nuit!
Son atmosphère flotte en zones tortueuses.
Deux anneaux flamboyants, tournant avec fureur,
Font, dans son ciel d'airain, deux arches monstrueuses
D'où tombe une éternelle et profonde terreur.
Ainsi qu'une araignée au centre de sa toile,
Il tient sept lunes d'or qu'il lie à ses essieux;
Pour lui, notre soleil, qui n'est plus qu'une étoile,
Se perd, sinistre, au fond des cieux!
Les autres univers, l'entrevoyant dans l'ombre,
Se sont épouvantés de ce globe hideux.
Tremblants, ils l'ont peuplé de chimères sans nombre,
En le voyant errer formidable autour d'eux!
IV
Oh! ce serait vraiment un mystère sublime
Que ce ciel si profond, si lumineux, si beau,
Qui flamboie à nos yeux ouvert comme un abîme,
Fût l'intérieur du tombeau!
Que tout se révélât à nos paupières closes!
Que, morts, ces grands destins nous fussent réservés!...
Qu'en est-il de ce rêve et de bien d'autres choses?
Il est certain, Seigneur, que seul vous le savez.
V
Il est certain aussi que, jadis, sur la terre,
Le patriarche, ému d'un redoutable effroi,
Et les saints qui peuplaient la Thébaïde austère
Ont fait des songes comme moi;
Que, dans sa solitude auguste, le prophète
Voyait, pour son regard plein d'étranges rayons,
Par la même fêlure aux réalités faite,
S'ouvrir le monde obscur des pâles visions;
Et qu'à l'heure où le jour devant la nuit recule,
Ces sages que jamais l'homme, hélas! ne comprit,
Mêlaient, silencieux, au morne crépuscule
Le trouble de leur sombre esprit;
Tandis que l'eau sortait des sources cristallines,
Et que les grands lions, de moments en moments,
Vaguement apparus au sommet des collines,
Poussaient dans le désert de longs rugissements!
Avril 1839.
Vous qui pleurez, venez à ce Dieu, car il pleure.Vous qui souffrez, venez à lui, car il guérit.Vous qui tremblez, venez à lui, car il sourit.Vous qui passez, venez à lui, car il demeure.Mars 1842.
Vous qui pleurez, venez à ce Dieu, car il pleure.Vous qui souffrez, venez à lui, car il guérit.Vous qui tremblez, venez à lui, car il sourit.Vous qui passez, venez à lui, car il demeure.Mars 1842.
Vous qui pleurez, venez à ce Dieu, car il pleure.
Vous qui souffrez, venez à lui, car il guérit.
Vous qui tremblez, venez à lui, car il sourit.
Vous qui passez, venez à lui, car il demeure.
Mars 1842.
Ceux-ci partent, ceux-là demeurent.Sous le sombre aquilon, dont les mille voix pleurent,Poussière et genre humain, tout s'envole à la fois.Hélas! le même vent souffle, en l'ombre où nous sommes,Sur toutes les têtes des hommes,Sur toutes les feuilles des bois.Ceux qui restent à ceux qui passentDisent:--Infortunés! déjà vos fronts s'effacent.Quoi! vous n'entendrez plus la parole et le bruit!Quoi! vous ne verrez plus ni le ciel ni les arbres!Vous allez dormir sous les marbres!Vous allez tomber dans la nuit!--Ceux qui passent à ceux qui restentDisent:--Vous n'avez rien à vous! vos pleurs l'attestent!Pour vous, gloire et bonheur sont des mots décevants,Dieu donne aux morts les biens réels, les vrais royaumes.Vivants! vous êtes des fantômes;C'est nous qui sommes les vivants!--Février 1843
Ceux-ci partent, ceux-là demeurent.Sous le sombre aquilon, dont les mille voix pleurent,Poussière et genre humain, tout s'envole à la fois.Hélas! le même vent souffle, en l'ombre où nous sommes,Sur toutes les têtes des hommes,Sur toutes les feuilles des bois.Ceux qui restent à ceux qui passentDisent:--Infortunés! déjà vos fronts s'effacent.Quoi! vous n'entendrez plus la parole et le bruit!Quoi! vous ne verrez plus ni le ciel ni les arbres!Vous allez dormir sous les marbres!Vous allez tomber dans la nuit!--Ceux qui passent à ceux qui restentDisent:--Vous n'avez rien à vous! vos pleurs l'attestent!Pour vous, gloire et bonheur sont des mots décevants,Dieu donne aux morts les biens réels, les vrais royaumes.Vivants! vous êtes des fantômes;C'est nous qui sommes les vivants!--Février 1843
Ceux-ci partent, ceux-là demeurent.
Sous le sombre aquilon, dont les mille voix pleurent,
Poussière et genre humain, tout s'envole à la fois.
Hélas! le même vent souffle, en l'ombre où nous sommes,
Sur toutes les têtes des hommes,
Sur toutes les feuilles des bois.
Ceux qui restent à ceux qui passent
Disent:--Infortunés! déjà vos fronts s'effacent.
Quoi! vous n'entendrez plus la parole et le bruit!
Quoi! vous ne verrez plus ni le ciel ni les arbres!
Vous allez dormir sous les marbres!
Vous allez tomber dans la nuit!--
Ceux qui passent à ceux qui restent
Disent:--Vous n'avez rien à vous! vos pleurs l'attestent!
Pour vous, gloire et bonheur sont des mots décevants,
Dieu donne aux morts les biens réels, les vrais royaumes.
Vivants! vous êtes des fantômes;
C'est nous qui sommes les vivants!--
Février 1843
Un lion habitait près d'une source; un aigleY venait boire aussi.Or, deux héros, un jour, deux rois--souvent Dieu règleLa destinée ainsi--Vinrent à cette source où des palmiers attirentLe passant hasardeux,Et, s'étant reconnus, ces hommes se battirentEt tombèrent tous deux.L'aigle, comme ils mouraient, vint planer sur leurs têtes,Et leur dit, rayonnant:--Vous trouviez l'univers trop petit, et vous n'êtesQu'une ombre maintenant!O princes! et vos os, hier pleins de jeunesse,Ne seront plus demainQue des cailloux mêlés, sans qu'on les reconnaisse,Aux pierres du chemin!Insensés! à quoi bon cette guerre âpre et rude,Ce duel, ce talion!...--Je vis en paix, moi, l'aigle, en cette solitudeAvec lui, le lion.Nous venons tous deux boire à la même fontaine,Rois dans les mêmes lieux;Je lui laisse le bois, la montagne et la plaine,Et je garde les cieux.Octobre 1846.
Un lion habitait près d'une source; un aigleY venait boire aussi.Or, deux héros, un jour, deux rois--souvent Dieu règleLa destinée ainsi--Vinrent à cette source où des palmiers attirentLe passant hasardeux,Et, s'étant reconnus, ces hommes se battirentEt tombèrent tous deux.L'aigle, comme ils mouraient, vint planer sur leurs têtes,Et leur dit, rayonnant:--Vous trouviez l'univers trop petit, et vous n'êtesQu'une ombre maintenant!O princes! et vos os, hier pleins de jeunesse,Ne seront plus demainQue des cailloux mêlés, sans qu'on les reconnaisse,Aux pierres du chemin!Insensés! à quoi bon cette guerre âpre et rude,Ce duel, ce talion!...--Je vis en paix, moi, l'aigle, en cette solitudeAvec lui, le lion.Nous venons tous deux boire à la même fontaine,Rois dans les mêmes lieux;Je lui laisse le bois, la montagne et la plaine,Et je garde les cieux.Octobre 1846.
Un lion habitait près d'une source; un aigle
Y venait boire aussi.
Or, deux héros, un jour, deux rois--souvent Dieu règle
La destinée ainsi--
Vinrent à cette source où des palmiers attirent
Le passant hasardeux,
Et, s'étant reconnus, ces hommes se battirent
Et tombèrent tous deux.
L'aigle, comme ils mouraient, vint planer sur leurs têtes,
Et leur dit, rayonnant:
--Vous trouviez l'univers trop petit, et vous n'êtes
Qu'une ombre maintenant!
O princes! et vos os, hier pleins de jeunesse,
Ne seront plus demain
Que des cailloux mêlés, sans qu'on les reconnaisse,
Aux pierres du chemin!
Insensés! à quoi bon cette guerre âpre et rude,
Ce duel, ce talion!...--
Je vis en paix, moi, l'aigle, en cette solitude
Avec lui, le lion.
Nous venons tous deux boire à la même fontaine,
Rois dans les mêmes lieux;
Je lui laisse le bois, la montagne et la plaine,
Et je garde les cieux.
Octobre 1846.
Quand l'empire romain tomba désespéré,--Car, ô Rome, l'abîme où Carthage a sombréAttendait que tu la suivisses!--Quand, n'ayant rien en lui de grand qu'il n'eût brisé,Ce monde agonisa, triste, ayant épuiséTous les Césars et tous les vices;Quand il expira, vide et riche comme Tyr;Tas d'esclaves ayant pour gloire de sentirLe pied du maître sur leurs nuques;Ivre de vin, de sang et d'or; continuantCaton par Tigellin, l'astre par le néant,Et les géants par les eunuques;Ce fut un noir spectacle et dont on s'enfuyait.Le pâle cénobite y songeait, inquiet,Dans les antres visionnaires;Et, pendant trois cents ans, dans l'ombre on entenditSur ce monde damné, sur ce festin maudit,Un écroulement de tonnerres.Et Luxure, Paresse, Envie, Orgie, Orgueil,Avarice et Colère, au-dessus de ce deuil,Planèrent avec des huées;Et, comme des éclairs sous le plafond des soirs,Les glaives monstrueux des sept archanges noirsFlamboyèrent dans les nuées.Juvénal, qui peignit ce gouffre universel,Est statue aujourd'hui; la statue est de sel,Seule sous le nocturne dôme;Pas un arbre à ses pieds; pas d'herbe et de rameauxEt dans son oeil sinistre on lit ces sombres mots:Pour avoir regardé Sodôme.Février 1843.
Quand l'empire romain tomba désespéré,--Car, ô Rome, l'abîme où Carthage a sombréAttendait que tu la suivisses!--Quand, n'ayant rien en lui de grand qu'il n'eût brisé,Ce monde agonisa, triste, ayant épuiséTous les Césars et tous les vices;Quand il expira, vide et riche comme Tyr;Tas d'esclaves ayant pour gloire de sentirLe pied du maître sur leurs nuques;Ivre de vin, de sang et d'or; continuantCaton par Tigellin, l'astre par le néant,Et les géants par les eunuques;Ce fut un noir spectacle et dont on s'enfuyait.Le pâle cénobite y songeait, inquiet,Dans les antres visionnaires;Et, pendant trois cents ans, dans l'ombre on entenditSur ce monde damné, sur ce festin maudit,Un écroulement de tonnerres.Et Luxure, Paresse, Envie, Orgie, Orgueil,Avarice et Colère, au-dessus de ce deuil,Planèrent avec des huées;Et, comme des éclairs sous le plafond des soirs,Les glaives monstrueux des sept archanges noirsFlamboyèrent dans les nuées.Juvénal, qui peignit ce gouffre universel,Est statue aujourd'hui; la statue est de sel,Seule sous le nocturne dôme;Pas un arbre à ses pieds; pas d'herbe et de rameauxEt dans son oeil sinistre on lit ces sombres mots:Pour avoir regardé Sodôme.Février 1843.
Quand l'empire romain tomba désespéré,
--Car, ô Rome, l'abîme où Carthage a sombré
Attendait que tu la suivisses!--
Quand, n'ayant rien en lui de grand qu'il n'eût brisé,
Ce monde agonisa, triste, ayant épuisé
Tous les Césars et tous les vices;
Quand il expira, vide et riche comme Tyr;
Tas d'esclaves ayant pour gloire de sentir
Le pied du maître sur leurs nuques;
Ivre de vin, de sang et d'or; continuant
Caton par Tigellin, l'astre par le néant,
Et les géants par les eunuques;
Ce fut un noir spectacle et dont on s'enfuyait.
Le pâle cénobite y songeait, inquiet,
Dans les antres visionnaires;
Et, pendant trois cents ans, dans l'ombre on entendit
Sur ce monde damné, sur ce festin maudit,
Un écroulement de tonnerres.
Et Luxure, Paresse, Envie, Orgie, Orgueil,
Avarice et Colère, au-dessus de ce deuil,
Planèrent avec des huées;
Et, comme des éclairs sous le plafond des soirs,
Les glaives monstrueux des sept archanges noirs
Flamboyèrent dans les nuées.
Juvénal, qui peignit ce gouffre universel,
Est statue aujourd'hui; la statue est de sel,
Seule sous le nocturne dôme;
Pas un arbre à ses pieds; pas d'herbe et de rameaux
Et dans son oeil sinistre on lit ces sombres mots:
Pour avoir regardé Sodôme.
Février 1843.
Je lisais. Que lisais-je? Oh! le vieux livre austère,Le poëme éternel!--La Bible?--Non, la terre.Platon, tous les matins, quand revit le ciel bleu,Lisait les vers d'Homère, et moi les fleurs de Dieu.J'épèle les buissons, les brins d'herbe, les sources;Et je n'ai pas besoin d'emporter dans mes coursesMon livre sous mon bras, car je l'ai sous mes pieds.Je m'en vais devant moi dans les lieux non frayés,Et j'étudie à fond le texte, et je me penche,Cherchant à déchiffrer la corolle et la branche.Donc, courbé,--c'est ainsi qu'en marchant je traduisLa lumière en idée, en syllabes les bruits,--J'étais en train de lire un champ, page fleurie.Je fus interrompu dans cette rêverie;Un doux martinet noir avec un ventre blancMe parlait; il disait:--O pauvre homme, tremblantEntre le doute morne et la foi qui délivre,Je t'approuve. Il est bon de lire dans ce livre.Lis toujours, lis sans cesse, ô penseur agité,Et que les champs profonds t'emplissent de clarté!Il est sain de toujours feuilleter la nature,Car c'est la grande lettre et la grande écriture;Car la terre, cantique où nous nous abîmons,A pour versets les bois et pour strophes les monts!Lis. Il n'est rien dans tout ce que peut sonder l'hommeQui, bien questionné par l'âme, ne se nomme.Médite. Tout est plein de jour, même la nuit;Et tout ce qui travaille, éclaire, aime ou détruit,A des rayons: la roue au dur moyeu, l'étoile,La fleur, et l'araignée au centre de sa toile.Rends-toi compte de Dieu. Comprendre, c'est aimer.Les plaines où le ciel aide l'herbe à germer,L'eau, les prés, sont autant de phrases où le sageVoit serpenter des sens qu'il saisit au passage.Marche au vrai. Le réel, c'est le juste, vois-tu;Et voir la vérité, c'est trouver la vertu.Bien lire l'univers, c'est bien lire la vie.Le monde est l'oeuvre où rien ne ment et ne dévie,Et dont les mots sacrés répandent de l'encens.L'homme injuste est celui qui fait des contre-sens.Oui, la création tout entière, les choses,Les êtres, les rapports, les éléments, les causes,Rameaux dont le ciel clair perce le réseau noir,L'arabesque des bois sur les cuivres du soir,La bête, le rocher, l'épi d'or, l'aile peinte,Tout cet ensemble obscur, végétation sainte,Compose en se croisant ce chiffre énorme: DIEU.L'éternel est écrit dans ce qui dure peu;Toute l'immensité, sombre, bleue, étoilée,Traverse l'humble fleur, du penseur contemplée;On voit les champs, mais c'est de Dieu qu'on s'éblouit.Le lys que tu comprends en toi s'épanouit;Les roses que tu lis s'ajoutent à ton âme.Les fleurs chastes, d'où sort une invisible flamme,Sont les conseils que Dieu sème sur le chemin;C'est l'âme qui les doit cueillir, et non la main.Ainsi tu fais; aussi l'aube est sur ton front sombre;Aussi tu deviens bon, juste et sage; et dans l'ombreTu reprends la candeur sublime du berceau.--Je répondis:--Hélas! tu te trompes, oiseau.Ma chair, faite de cendre, à chaque instant succombe;Mon âme ne sera blanche que dans la tombe;Car l'homme, quoi qu'il fasse, est aveugle ou méchant.Et je continuai la lecture du champ.Juillet 1833.
Je lisais. Que lisais-je? Oh! le vieux livre austère,Le poëme éternel!--La Bible?--Non, la terre.Platon, tous les matins, quand revit le ciel bleu,Lisait les vers d'Homère, et moi les fleurs de Dieu.J'épèle les buissons, les brins d'herbe, les sources;Et je n'ai pas besoin d'emporter dans mes coursesMon livre sous mon bras, car je l'ai sous mes pieds.Je m'en vais devant moi dans les lieux non frayés,Et j'étudie à fond le texte, et je me penche,Cherchant à déchiffrer la corolle et la branche.Donc, courbé,--c'est ainsi qu'en marchant je traduisLa lumière en idée, en syllabes les bruits,--J'étais en train de lire un champ, page fleurie.Je fus interrompu dans cette rêverie;Un doux martinet noir avec un ventre blancMe parlait; il disait:--O pauvre homme, tremblantEntre le doute morne et la foi qui délivre,Je t'approuve. Il est bon de lire dans ce livre.Lis toujours, lis sans cesse, ô penseur agité,Et que les champs profonds t'emplissent de clarté!Il est sain de toujours feuilleter la nature,Car c'est la grande lettre et la grande écriture;Car la terre, cantique où nous nous abîmons,A pour versets les bois et pour strophes les monts!Lis. Il n'est rien dans tout ce que peut sonder l'hommeQui, bien questionné par l'âme, ne se nomme.Médite. Tout est plein de jour, même la nuit;Et tout ce qui travaille, éclaire, aime ou détruit,A des rayons: la roue au dur moyeu, l'étoile,La fleur, et l'araignée au centre de sa toile.Rends-toi compte de Dieu. Comprendre, c'est aimer.Les plaines où le ciel aide l'herbe à germer,L'eau, les prés, sont autant de phrases où le sageVoit serpenter des sens qu'il saisit au passage.Marche au vrai. Le réel, c'est le juste, vois-tu;Et voir la vérité, c'est trouver la vertu.Bien lire l'univers, c'est bien lire la vie.Le monde est l'oeuvre où rien ne ment et ne dévie,Et dont les mots sacrés répandent de l'encens.L'homme injuste est celui qui fait des contre-sens.Oui, la création tout entière, les choses,Les êtres, les rapports, les éléments, les causes,Rameaux dont le ciel clair perce le réseau noir,L'arabesque des bois sur les cuivres du soir,La bête, le rocher, l'épi d'or, l'aile peinte,Tout cet ensemble obscur, végétation sainte,Compose en se croisant ce chiffre énorme: DIEU.L'éternel est écrit dans ce qui dure peu;Toute l'immensité, sombre, bleue, étoilée,Traverse l'humble fleur, du penseur contemplée;On voit les champs, mais c'est de Dieu qu'on s'éblouit.Le lys que tu comprends en toi s'épanouit;Les roses que tu lis s'ajoutent à ton âme.Les fleurs chastes, d'où sort une invisible flamme,Sont les conseils que Dieu sème sur le chemin;C'est l'âme qui les doit cueillir, et non la main.Ainsi tu fais; aussi l'aube est sur ton front sombre;Aussi tu deviens bon, juste et sage; et dans l'ombreTu reprends la candeur sublime du berceau.--Je répondis:--Hélas! tu te trompes, oiseau.Ma chair, faite de cendre, à chaque instant succombe;Mon âme ne sera blanche que dans la tombe;Car l'homme, quoi qu'il fasse, est aveugle ou méchant.Et je continuai la lecture du champ.Juillet 1833.
Je lisais. Que lisais-je? Oh! le vieux livre austère,
Le poëme éternel!--La Bible?--Non, la terre.
Platon, tous les matins, quand revit le ciel bleu,
Lisait les vers d'Homère, et moi les fleurs de Dieu.
J'épèle les buissons, les brins d'herbe, les sources;
Et je n'ai pas besoin d'emporter dans mes courses
Mon livre sous mon bras, car je l'ai sous mes pieds.
Je m'en vais devant moi dans les lieux non frayés,
Et j'étudie à fond le texte, et je me penche,
Cherchant à déchiffrer la corolle et la branche.
Donc, courbé,--c'est ainsi qu'en marchant je traduis
La lumière en idée, en syllabes les bruits,--
J'étais en train de lire un champ, page fleurie.
Je fus interrompu dans cette rêverie;
Un doux martinet noir avec un ventre blanc
Me parlait; il disait:--O pauvre homme, tremblant
Entre le doute morne et la foi qui délivre,
Je t'approuve. Il est bon de lire dans ce livre.
Lis toujours, lis sans cesse, ô penseur agité,
Et que les champs profonds t'emplissent de clarté!
Il est sain de toujours feuilleter la nature,
Car c'est la grande lettre et la grande écriture;
Car la terre, cantique où nous nous abîmons,
A pour versets les bois et pour strophes les monts!
Lis. Il n'est rien dans tout ce que peut sonder l'homme
Qui, bien questionné par l'âme, ne se nomme.
Médite. Tout est plein de jour, même la nuit;
Et tout ce qui travaille, éclaire, aime ou détruit,
A des rayons: la roue au dur moyeu, l'étoile,
La fleur, et l'araignée au centre de sa toile.
Rends-toi compte de Dieu. Comprendre, c'est aimer.
Les plaines où le ciel aide l'herbe à germer,
L'eau, les prés, sont autant de phrases où le sage
Voit serpenter des sens qu'il saisit au passage.
Marche au vrai. Le réel, c'est le juste, vois-tu;
Et voir la vérité, c'est trouver la vertu.
Bien lire l'univers, c'est bien lire la vie.
Le monde est l'oeuvre où rien ne ment et ne dévie,
Et dont les mots sacrés répandent de l'encens.
L'homme injuste est celui qui fait des contre-sens.
Oui, la création tout entière, les choses,
Les êtres, les rapports, les éléments, les causes,
Rameaux dont le ciel clair perce le réseau noir,
L'arabesque des bois sur les cuivres du soir,
La bête, le rocher, l'épi d'or, l'aile peinte,
Tout cet ensemble obscur, végétation sainte,
Compose en se croisant ce chiffre énorme: DIEU.
L'éternel est écrit dans ce qui dure peu;
Toute l'immensité, sombre, bleue, étoilée,
Traverse l'humble fleur, du penseur contemplée;
On voit les champs, mais c'est de Dieu qu'on s'éblouit.
Le lys que tu comprends en toi s'épanouit;
Les roses que tu lis s'ajoutent à ton âme.
Les fleurs chastes, d'où sort une invisible flamme,
Sont les conseils que Dieu sème sur le chemin;
C'est l'âme qui les doit cueillir, et non la main.
Ainsi tu fais; aussi l'aube est sur ton front sombre;
Aussi tu deviens bon, juste et sage; et dans l'ombre
Tu reprends la candeur sublime du berceau.--
Je répondis:--Hélas! tu te trompes, oiseau.
Ma chair, faite de cendre, à chaque instant succombe;
Mon âme ne sera blanche que dans la tombe;
Car l'homme, quoi qu'il fasse, est aveugle ou méchant.
Et je continuai la lecture du champ.
Juillet 1833.
Jeune fille, la grâce emplit tes dix-sept ans.Ton regard dit: Matin, et ton front dit: Printemps.Il semble que ta main porte un lys invisible.Don Juan te voit passer et murmure: «Impossible!»Sois belle. Sois bénie, enfant, dans ta beauté.La nature s'égaye à toute ta clarté;Tu fais une lueur sous les arbres; la guêpeTouche ta joue en fleur de son aile de crêpe;La mouche à tes yeux vole ainsi qu'à des flambeaux.Ton souffle est un encens qui monte au ciel. LesbosEt les marins d'Hydra, s'ils te voyaient sans voiles,Te prendraient pour l'Aurore aux cheveux pleins d'étoiles.Les êtres de l'azur froncent leur pur sourcil,Quand l'homme, spectre obscur du mal et de l'exil,Ose approcher ton âme, aux rayons fiancée.Sois belle. Tu te sens par l'ombre caressée,Un ange vient baiser ton pied quand il est nu,Et c'est ce qui te fait ton sourire ingénu.Février 1843.
Jeune fille, la grâce emplit tes dix-sept ans.Ton regard dit: Matin, et ton front dit: Printemps.Il semble que ta main porte un lys invisible.Don Juan te voit passer et murmure: «Impossible!»Sois belle. Sois bénie, enfant, dans ta beauté.La nature s'égaye à toute ta clarté;Tu fais une lueur sous les arbres; la guêpeTouche ta joue en fleur de son aile de crêpe;La mouche à tes yeux vole ainsi qu'à des flambeaux.Ton souffle est un encens qui monte au ciel. LesbosEt les marins d'Hydra, s'ils te voyaient sans voiles,Te prendraient pour l'Aurore aux cheveux pleins d'étoiles.Les êtres de l'azur froncent leur pur sourcil,Quand l'homme, spectre obscur du mal et de l'exil,Ose approcher ton âme, aux rayons fiancée.Sois belle. Tu te sens par l'ombre caressée,Un ange vient baiser ton pied quand il est nu,Et c'est ce qui te fait ton sourire ingénu.Février 1843.
Jeune fille, la grâce emplit tes dix-sept ans.
Ton regard dit: Matin, et ton front dit: Printemps.
Il semble que ta main porte un lys invisible.
Don Juan te voit passer et murmure: «Impossible!»
Sois belle. Sois bénie, enfant, dans ta beauté.
La nature s'égaye à toute ta clarté;
Tu fais une lueur sous les arbres; la guêpe
Touche ta joue en fleur de son aile de crêpe;
La mouche à tes yeux vole ainsi qu'à des flambeaux.
Ton souffle est un encens qui monte au ciel. Lesbos
Et les marins d'Hydra, s'ils te voyaient sans voiles,
Te prendraient pour l'Aurore aux cheveux pleins d'étoiles.
Les êtres de l'azur froncent leur pur sourcil,
Quand l'homme, spectre obscur du mal et de l'exil,
Ose approcher ton âme, aux rayons fiancée.
Sois belle. Tu te sens par l'ombre caressée,
Un ange vient baiser ton pied quand il est nu,
Et c'est ce qui te fait ton sourire ingénu.
Février 1843.
Amour! «Loi,» dit Jésus. «Mystère,» dit Platon.Sait-on quel fil nous lie au firmament? Sait-onCe que les mains de Dieu dans l'immensité sèment?Est-on maître d'aimer? pourquoi deux êtres s'aiment,Demande à l'eau qui court, demande à l'air qui fuit,Au moucheron qui vole à la flamme la nuit,Au rayon d'or qui veut baiser la grappe mûre!Demande à ce qui chante, appelle, attend, murmure!Demande aux nids profonds qu'avril met en émoiLe coeur éperdu crie: Est-ce que je sais, moi?Cette femme a passé: je suis fou. C'est l'histoire.Ses cheveux étaient blonds, sa prunelle était noire;En plein midi, joyeuse, une fleur au corset,Illumination du jour, elle passait;Elle allait, la charmante, et riait, la superbe;Ses petits pieds semblaient chuchoter avec l'herbe;Un oiseau bleu volait dans l'air, et me parla;Et comment voulez-vous que j'échappe à cela?Est-ce que je sais, moi? c'était au temps des roses;Les arbres se disaient tout bas de douces choses;Les ruisseaux l'ont voulu, les fleurs l'ont comploté.J'aime!--O Rodin, Vouglans, Delancre! prévôté,Bailliage, châtelet, grand'chambre, saint-office,Demandez le secret de ce doux maléficeAux vents, au frais printemps chassant l'hiver hagard,Au philtre qu'un regard boit dans l'autre regard,Au sourire qui rêve, à la voix qui caresse,A ce magicien, à cette charmeresse!Demandez aux sentiers traîtres qui, dans les bois,Vous font recommencer les mêmes pas cent fois,A la branche de mai, cette Armide qui guette,Et fait tourner sur nous en cercle sa baguette!Demandez à la vie, à la nature, aux cieux,Au vague enchantement des champs mystérieux!Exorcisez le pré tentateur, l'antre, l'orme!Faites, Cujas au poing, un bon procès en formeAux sources dont le coeur écoute les sanglots,Au soupir éternel des forêts et des flots.Dressez procès-verbal contre les pâquerettesQui laissent les bourdons froisser leurs collerettes;Instrumentez; tonnez. Prouvez que deux amantsLivraient leur âme aux fleurs, aux bois, aux lacs dormants,Et qu'ils ont fait un pacte avec la lune sombre,Avec l'illusion, l'espérance aux yeux d'ombre,Et l'extase chantant des hymnes inconnus,Et qu'ils allaient tous deux, dès que brillait Vénus,Sur l'herbe que la brise agite par bouffées,Danser au bleu sabbat de ces nocturnes fées,Éperdus, possédés d'un adorable ennui,Elle n'étant plus elle et lui n'étant plus lui!Quoi! nous sommes encore aux temps où la Tournelle,Déclarant la magie impie et criminelle,Lui dressait un bûcher par arrêt de la cour,Et le dernier sorcier qu'on brûle, c'est l'Amour!Juillet 1843.
Amour! «Loi,» dit Jésus. «Mystère,» dit Platon.Sait-on quel fil nous lie au firmament? Sait-onCe que les mains de Dieu dans l'immensité sèment?Est-on maître d'aimer? pourquoi deux êtres s'aiment,Demande à l'eau qui court, demande à l'air qui fuit,Au moucheron qui vole à la flamme la nuit,Au rayon d'or qui veut baiser la grappe mûre!Demande à ce qui chante, appelle, attend, murmure!Demande aux nids profonds qu'avril met en émoiLe coeur éperdu crie: Est-ce que je sais, moi?Cette femme a passé: je suis fou. C'est l'histoire.Ses cheveux étaient blonds, sa prunelle était noire;En plein midi, joyeuse, une fleur au corset,Illumination du jour, elle passait;Elle allait, la charmante, et riait, la superbe;Ses petits pieds semblaient chuchoter avec l'herbe;Un oiseau bleu volait dans l'air, et me parla;Et comment voulez-vous que j'échappe à cela?Est-ce que je sais, moi? c'était au temps des roses;Les arbres se disaient tout bas de douces choses;Les ruisseaux l'ont voulu, les fleurs l'ont comploté.J'aime!--O Rodin, Vouglans, Delancre! prévôté,Bailliage, châtelet, grand'chambre, saint-office,Demandez le secret de ce doux maléficeAux vents, au frais printemps chassant l'hiver hagard,Au philtre qu'un regard boit dans l'autre regard,Au sourire qui rêve, à la voix qui caresse,A ce magicien, à cette charmeresse!Demandez aux sentiers traîtres qui, dans les bois,Vous font recommencer les mêmes pas cent fois,A la branche de mai, cette Armide qui guette,Et fait tourner sur nous en cercle sa baguette!Demandez à la vie, à la nature, aux cieux,Au vague enchantement des champs mystérieux!Exorcisez le pré tentateur, l'antre, l'orme!Faites, Cujas au poing, un bon procès en formeAux sources dont le coeur écoute les sanglots,Au soupir éternel des forêts et des flots.Dressez procès-verbal contre les pâquerettesQui laissent les bourdons froisser leurs collerettes;Instrumentez; tonnez. Prouvez que deux amantsLivraient leur âme aux fleurs, aux bois, aux lacs dormants,Et qu'ils ont fait un pacte avec la lune sombre,Avec l'illusion, l'espérance aux yeux d'ombre,Et l'extase chantant des hymnes inconnus,Et qu'ils allaient tous deux, dès que brillait Vénus,Sur l'herbe que la brise agite par bouffées,Danser au bleu sabbat de ces nocturnes fées,Éperdus, possédés d'un adorable ennui,Elle n'étant plus elle et lui n'étant plus lui!Quoi! nous sommes encore aux temps où la Tournelle,Déclarant la magie impie et criminelle,Lui dressait un bûcher par arrêt de la cour,Et le dernier sorcier qu'on brûle, c'est l'Amour!Juillet 1843.
Amour! «Loi,» dit Jésus. «Mystère,» dit Platon.
Sait-on quel fil nous lie au firmament? Sait-on
Ce que les mains de Dieu dans l'immensité sèment?
Est-on maître d'aimer? pourquoi deux êtres s'aiment,
Demande à l'eau qui court, demande à l'air qui fuit,
Au moucheron qui vole à la flamme la nuit,
Au rayon d'or qui veut baiser la grappe mûre!
Demande à ce qui chante, appelle, attend, murmure!
Demande aux nids profonds qu'avril met en émoi
Le coeur éperdu crie: Est-ce que je sais, moi?
Cette femme a passé: je suis fou. C'est l'histoire.
Ses cheveux étaient blonds, sa prunelle était noire;
En plein midi, joyeuse, une fleur au corset,
Illumination du jour, elle passait;
Elle allait, la charmante, et riait, la superbe;
Ses petits pieds semblaient chuchoter avec l'herbe;
Un oiseau bleu volait dans l'air, et me parla;
Et comment voulez-vous que j'échappe à cela?
Est-ce que je sais, moi? c'était au temps des roses;
Les arbres se disaient tout bas de douces choses;
Les ruisseaux l'ont voulu, les fleurs l'ont comploté.
J'aime!--O Rodin, Vouglans, Delancre! prévôté,
Bailliage, châtelet, grand'chambre, saint-office,
Demandez le secret de ce doux maléfice
Aux vents, au frais printemps chassant l'hiver hagard,
Au philtre qu'un regard boit dans l'autre regard,
Au sourire qui rêve, à la voix qui caresse,
A ce magicien, à cette charmeresse!
Demandez aux sentiers traîtres qui, dans les bois,
Vous font recommencer les mêmes pas cent fois,
A la branche de mai, cette Armide qui guette,
Et fait tourner sur nous en cercle sa baguette!
Demandez à la vie, à la nature, aux cieux,
Au vague enchantement des champs mystérieux!
Exorcisez le pré tentateur, l'antre, l'orme!
Faites, Cujas au poing, un bon procès en forme
Aux sources dont le coeur écoute les sanglots,
Au soupir éternel des forêts et des flots.
Dressez procès-verbal contre les pâquerettes
Qui laissent les bourdons froisser leurs collerettes;
Instrumentez; tonnez. Prouvez que deux amants
Livraient leur âme aux fleurs, aux bois, aux lacs dormants,
Et qu'ils ont fait un pacte avec la lune sombre,
Avec l'illusion, l'espérance aux yeux d'ombre,
Et l'extase chantant des hymnes inconnus,
Et qu'ils allaient tous deux, dès que brillait Vénus,
Sur l'herbe que la brise agite par bouffées,
Danser au bleu sabbat de ces nocturnes fées,
Éperdus, possédés d'un adorable ennui,
Elle n'étant plus elle et lui n'étant plus lui!
Quoi! nous sommes encore aux temps où la Tournelle,
Déclarant la magie impie et criminelle,
Lui dressait un bûcher par arrêt de la cour,
Et le dernier sorcier qu'on brûle, c'est l'Amour!
Juillet 1843.
Une terre au flanc maigre, âpre, avare, inclémentOù les vivants pensifs travaillent tristement,Et qui donne à regret à cette race humaineUn peu de pain pour tant de labeur et de peine;Des hommes durs, éclos sur ces sillons ingrats;Des cités d'où s'en vont, en se tordant les bras,La charité, la paix, la foi, soeurs vénérables;L'orgueil chez les puissants et chez les misérables;La haine au coeur de tous; la mort, spectre sans yeux,Frappant sur les meilleurs des coups mystérieux;Sur tous les hauts sommets des brumes répandues;Deux vierges, la justice et la pudeur, vendues;Toutes les passions engendrant tous les maux;Des forêts abritant des loups sous leurs rameaux;Là le désert torride, ici les froids polaires;Des océans émus de subites colères,Pleins de mâts frissonnants qui sombrent dans la nuit;Des continents couverts de fumée et de bruit,Où, deux torches aux mains, rugit la guerre infâme,Où toujours quelque part fume une ville en flamme,Où se heurtent sanglants les peuples furieux;--Et que tout cela fasse un astre dans les cieux!Octobre 1840.
Une terre au flanc maigre, âpre, avare, inclémentOù les vivants pensifs travaillent tristement,Et qui donne à regret à cette race humaineUn peu de pain pour tant de labeur et de peine;Des hommes durs, éclos sur ces sillons ingrats;Des cités d'où s'en vont, en se tordant les bras,La charité, la paix, la foi, soeurs vénérables;L'orgueil chez les puissants et chez les misérables;La haine au coeur de tous; la mort, spectre sans yeux,Frappant sur les meilleurs des coups mystérieux;Sur tous les hauts sommets des brumes répandues;Deux vierges, la justice et la pudeur, vendues;Toutes les passions engendrant tous les maux;Des forêts abritant des loups sous leurs rameaux;Là le désert torride, ici les froids polaires;Des océans émus de subites colères,Pleins de mâts frissonnants qui sombrent dans la nuit;Des continents couverts de fumée et de bruit,Où, deux torches aux mains, rugit la guerre infâme,Où toujours quelque part fume une ville en flamme,Où se heurtent sanglants les peuples furieux;--Et que tout cela fasse un astre dans les cieux!Octobre 1840.
Une terre au flanc maigre, âpre, avare, inclément
Où les vivants pensifs travaillent tristement,
Et qui donne à regret à cette race humaine
Un peu de pain pour tant de labeur et de peine;
Des hommes durs, éclos sur ces sillons ingrats;
Des cités d'où s'en vont, en se tordant les bras,
La charité, la paix, la foi, soeurs vénérables;
L'orgueil chez les puissants et chez les misérables;
La haine au coeur de tous; la mort, spectre sans yeux,
Frappant sur les meilleurs des coups mystérieux;
Sur tous les hauts sommets des brumes répandues;
Deux vierges, la justice et la pudeur, vendues;
Toutes les passions engendrant tous les maux;
Des forêts abritant des loups sous leurs rameaux;
Là le désert torride, ici les froids polaires;
Des océans émus de subites colères,
Pleins de mâts frissonnants qui sombrent dans la nuit;
Des continents couverts de fumée et de bruit,
Où, deux torches aux mains, rugit la guerre infâme,
Où toujours quelque part fume une ville en flamme,
Où se heurtent sanglants les peuples furieux;--
Et que tout cela fasse un astre dans les cieux!
Octobre 1840.
La terre est au soleil ce que l'homme est à l'ange.L'un est fait de splendeur; l'autre est pétri de fange.Toute étoile est soleil; tout astre est paradis.Autour des globes purs sont les mondes maudits;Et dans l'ombre, où l'esprit voit mieux que la lunette,Le soleil paradis traîne l'enfer planète.L'ange habitant de l'astre est faillible; et, séduit,Il peut devenir l'homme habitant de la nuit.Voilà ce que le vent m'a dit sur la montagne.Tout globe obscur gémit; toute terre est un bagneOù la vie en pleurant, jusqu'au jour du réveil,Vient écrouer l'esprit qui tombe du soleil.Plus le globe est lointain, plus le bagne est terrible.La mort est là, vannant les âmes dans un crible,Qui juge, et, de la vie invisible témoin,Rapporte l'ange à l'astre ou le jette plus loin.O globes sans rayons et presque sans aurores!Énorme Jupiter fouetté de météores,Mars qui semble de loin la bouche d'un volcan,O nocturne Uranus! ô Saturne au carcan!Châtiments inconnus! rédemptions! mystères!Deuils! ô lunes encor plus mortes que les terres!Ils souffrent; ils sont noirs; et qui sait ce qu'ils font?L'ombre entend par moments leur cri rauque et profond,Comme on entend, le soir, la plainte des cigales.Mondes spectres, tirant des chaînes inégales,Ils vont, blêmes, pareils au rêve qui s'enfuit.Rougis confusément d'un reflet dans la nuit,Implorant un messie, espérant des apôtres,Seuls, séparés, les uns en arrière des autres,Tristes, échevelés par des souffles hagards,Jetant à la clarté de farouches regards,Ceux-ci, vagues, roulant dans les profondeurs mornes,Ceux-là, presque engloutis dans l'infini sans bornes,Ténébreux, frissonnants, froids, glacés, pluvieux,Autour du paradis ils tournent envieux;Et, du soleil, parmi les brumes et les ombres,On voit passer au loin toutes ces faces sombres.Novembre 1840.
La terre est au soleil ce que l'homme est à l'ange.L'un est fait de splendeur; l'autre est pétri de fange.Toute étoile est soleil; tout astre est paradis.Autour des globes purs sont les mondes maudits;Et dans l'ombre, où l'esprit voit mieux que la lunette,Le soleil paradis traîne l'enfer planète.L'ange habitant de l'astre est faillible; et, séduit,Il peut devenir l'homme habitant de la nuit.Voilà ce que le vent m'a dit sur la montagne.Tout globe obscur gémit; toute terre est un bagneOù la vie en pleurant, jusqu'au jour du réveil,Vient écrouer l'esprit qui tombe du soleil.Plus le globe est lointain, plus le bagne est terrible.La mort est là, vannant les âmes dans un crible,Qui juge, et, de la vie invisible témoin,Rapporte l'ange à l'astre ou le jette plus loin.O globes sans rayons et presque sans aurores!Énorme Jupiter fouetté de météores,Mars qui semble de loin la bouche d'un volcan,O nocturne Uranus! ô Saturne au carcan!Châtiments inconnus! rédemptions! mystères!Deuils! ô lunes encor plus mortes que les terres!Ils souffrent; ils sont noirs; et qui sait ce qu'ils font?L'ombre entend par moments leur cri rauque et profond,Comme on entend, le soir, la plainte des cigales.Mondes spectres, tirant des chaînes inégales,Ils vont, blêmes, pareils au rêve qui s'enfuit.Rougis confusément d'un reflet dans la nuit,Implorant un messie, espérant des apôtres,Seuls, séparés, les uns en arrière des autres,Tristes, échevelés par des souffles hagards,Jetant à la clarté de farouches regards,Ceux-ci, vagues, roulant dans les profondeurs mornes,Ceux-là, presque engloutis dans l'infini sans bornes,Ténébreux, frissonnants, froids, glacés, pluvieux,Autour du paradis ils tournent envieux;Et, du soleil, parmi les brumes et les ombres,On voit passer au loin toutes ces faces sombres.Novembre 1840.
La terre est au soleil ce que l'homme est à l'ange.
L'un est fait de splendeur; l'autre est pétri de fange.
Toute étoile est soleil; tout astre est paradis.
Autour des globes purs sont les mondes maudits;
Et dans l'ombre, où l'esprit voit mieux que la lunette,
Le soleil paradis traîne l'enfer planète.
L'ange habitant de l'astre est faillible; et, séduit,
Il peut devenir l'homme habitant de la nuit.
Voilà ce que le vent m'a dit sur la montagne.
Tout globe obscur gémit; toute terre est un bagne
Où la vie en pleurant, jusqu'au jour du réveil,
Vient écrouer l'esprit qui tombe du soleil.
Plus le globe est lointain, plus le bagne est terrible.
La mort est là, vannant les âmes dans un crible,
Qui juge, et, de la vie invisible témoin,
Rapporte l'ange à l'astre ou le jette plus loin.
O globes sans rayons et presque sans aurores!
Énorme Jupiter fouetté de météores,
Mars qui semble de loin la bouche d'un volcan,
O nocturne Uranus! ô Saturne au carcan!
Châtiments inconnus! rédemptions! mystères!
Deuils! ô lunes encor plus mortes que les terres!
Ils souffrent; ils sont noirs; et qui sait ce qu'ils font?
L'ombre entend par moments leur cri rauque et profond,
Comme on entend, le soir, la plainte des cigales.
Mondes spectres, tirant des chaînes inégales,
Ils vont, blêmes, pareils au rêve qui s'enfuit.
Rougis confusément d'un reflet dans la nuit,
Implorant un messie, espérant des apôtres,
Seuls, séparés, les uns en arrière des autres,
Tristes, échevelés par des souffles hagards,
Jetant à la clarté de farouches regards,
Ceux-ci, vagues, roulant dans les profondeurs mornes,
Ceux-là, presque engloutis dans l'infini sans bornes,
Ténébreux, frissonnants, froids, glacés, pluvieux,
Autour du paradis ils tournent envieux;
Et, du soleil, parmi les brumes et les ombres,
On voit passer au loin toutes ces faces sombres.
Novembre 1840.
Une chouette était sur la porte clouée;Larve de l'ombre au toit des hommes échouée.La nature, qui mêle une âme aux rameaux verts,Qui remplit tout, et vit, à des degrés divers,Dans la bête sauvage et la bête de somme,Toujours en dialogue avec l'esprit de l'homme,Lui donne à déchiffrer les animaux, qui sontSes signes, alphabet formidable et profond;Et, sombre, ayant pour mots l'oiseau, le ver, l'insecte,Parle deux langues: l'une, admirable et correcte,L'autre, obscur bégaîment. L'éléphant aux pieds lourds,Le lion, ce grand front de l'antre, l'aigle, l'ours,Le taureau, le cheval, le tigre au bond superbe,Sont le langage altier et splendide, le verbe;Et la chauve-souris, le crapaud, le putois,Le crabe, le hibou, le porc, sont le patois.Or, j'étais là, pensif, bienveillant, presque tendre,Épelant ce squelette, et tâchant de comprendreCe qu'entre les trois clous où son spectre pendait,Aux vivants, aux souffrants, au boeuf triste, au baudet,Disait, hélas! la pauvre et sinistre chouette,Du côté noir de l'être informe silhouette.Elle disait:«Sur son front sombreComme la brume se répand!Il remplit tout le fond de l'ombre.Comme sa tête morte pend!De ses yeux coulent ses pensées.Ses pieds troués, ses mains percéesBleuissent à l'air glacial.Oh! comme il saigne dans le gouffre!Lui qui faisait le bien, il souffreComme moi qui faisais le mal.«Une lumière à son front tremble.»Et la nuit dit au vent: «SoufflonsSur cette flamme!» et, tous ensemble,Les ténèbres, les aquilons,La pluie et l'horreur, froides bouches,Soufflent, hagards, hideux, farouches,Et dans la tempête et le bruitLa clarté reparaît grandie...--Tu peux éteindre un incendie,Mais pas une auréole, ô nuit!«Cette âme arriva sur la terre,Qu'assombrit le soir incertain;Elle entra dans l'obscur mystèreQue l'ombre appelle son destin;Au mensonge, aux forfaits sans nombre,A tout l'horrible essaim de l'ombre,Elle livrait de saints combats;Elle volait, et ses prunellesSemblaient deux lueurs éternellesQui passaient dans la nuit d'en bas.«Elle allait parmi les ténèbres,Poursuivant, chassant, dévorantLes vices, ces taupes funèbres,Le crime, ce phalène errant;Arrachant de leurs trous la haine,L'orgueil, la fraude qui se traîne,L'âpre envie, aspic du chemin,Les vers de terre et les vipères,Que la nuit cache dans les pierresEt le mal dans le coeur humain!«Elle cherchait ces infidèles,L'Achab, le Nemrod, le Mathan,Que, dans son temple et sous ses ailes,Réchauffe le faux dieu Satan,Les vendeurs cachés sous les porches,Le brûleur allumant ses torchesAu même feu que l'encensoir;Et, quand elle l'avait trouvée,Toute la sinistre couvéeSe hérissait sous l'autel noir.«Elle allait, délivrant les hommesDe leurs ennemis ténébreux;Les hommes, noirs comme nous sommes,Prirent l'esprit luttant pour eux;Puis ils clouèrent, les infâmes,L'âme qui défendait leurs âmes,L'être dont l'oeil jetait du jour;Et leur foule, dans sa démence,Railla cette chouette immenseDe la lumière et de l'amour!«Race qui frappes et lapides,Je te plains! hommes, je vous plains!Hélas! je plains vos poings stupides,D'affreux clous et de marteaux pleins!Vous persécutez pêle-mêleLe mal, le bien, la griffe et l'aile,Chasseurs sans but, bourreaux sans yeux!Vous clouez de vos mains mal sûresLes hiboux au seuil des masures,Et Christ sur la porte des cieux!»Mai 1843.
Une chouette était sur la porte clouée;Larve de l'ombre au toit des hommes échouée.La nature, qui mêle une âme aux rameaux verts,Qui remplit tout, et vit, à des degrés divers,Dans la bête sauvage et la bête de somme,Toujours en dialogue avec l'esprit de l'homme,Lui donne à déchiffrer les animaux, qui sontSes signes, alphabet formidable et profond;Et, sombre, ayant pour mots l'oiseau, le ver, l'insecte,Parle deux langues: l'une, admirable et correcte,L'autre, obscur bégaîment. L'éléphant aux pieds lourds,Le lion, ce grand front de l'antre, l'aigle, l'ours,Le taureau, le cheval, le tigre au bond superbe,Sont le langage altier et splendide, le verbe;Et la chauve-souris, le crapaud, le putois,Le crabe, le hibou, le porc, sont le patois.Or, j'étais là, pensif, bienveillant, presque tendre,Épelant ce squelette, et tâchant de comprendreCe qu'entre les trois clous où son spectre pendait,Aux vivants, aux souffrants, au boeuf triste, au baudet,Disait, hélas! la pauvre et sinistre chouette,Du côté noir de l'être informe silhouette.Elle disait:«Sur son front sombreComme la brume se répand!Il remplit tout le fond de l'ombre.Comme sa tête morte pend!De ses yeux coulent ses pensées.Ses pieds troués, ses mains percéesBleuissent à l'air glacial.Oh! comme il saigne dans le gouffre!Lui qui faisait le bien, il souffreComme moi qui faisais le mal.«Une lumière à son front tremble.»Et la nuit dit au vent: «SoufflonsSur cette flamme!» et, tous ensemble,Les ténèbres, les aquilons,La pluie et l'horreur, froides bouches,Soufflent, hagards, hideux, farouches,Et dans la tempête et le bruitLa clarté reparaît grandie...--Tu peux éteindre un incendie,Mais pas une auréole, ô nuit!«Cette âme arriva sur la terre,Qu'assombrit le soir incertain;Elle entra dans l'obscur mystèreQue l'ombre appelle son destin;Au mensonge, aux forfaits sans nombre,A tout l'horrible essaim de l'ombre,Elle livrait de saints combats;Elle volait, et ses prunellesSemblaient deux lueurs éternellesQui passaient dans la nuit d'en bas.«Elle allait parmi les ténèbres,Poursuivant, chassant, dévorantLes vices, ces taupes funèbres,Le crime, ce phalène errant;Arrachant de leurs trous la haine,L'orgueil, la fraude qui se traîne,L'âpre envie, aspic du chemin,Les vers de terre et les vipères,Que la nuit cache dans les pierresEt le mal dans le coeur humain!«Elle cherchait ces infidèles,L'Achab, le Nemrod, le Mathan,Que, dans son temple et sous ses ailes,Réchauffe le faux dieu Satan,Les vendeurs cachés sous les porches,Le brûleur allumant ses torchesAu même feu que l'encensoir;Et, quand elle l'avait trouvée,Toute la sinistre couvéeSe hérissait sous l'autel noir.«Elle allait, délivrant les hommesDe leurs ennemis ténébreux;Les hommes, noirs comme nous sommes,Prirent l'esprit luttant pour eux;Puis ils clouèrent, les infâmes,L'âme qui défendait leurs âmes,L'être dont l'oeil jetait du jour;Et leur foule, dans sa démence,Railla cette chouette immenseDe la lumière et de l'amour!«Race qui frappes et lapides,Je te plains! hommes, je vous plains!Hélas! je plains vos poings stupides,D'affreux clous et de marteaux pleins!Vous persécutez pêle-mêleLe mal, le bien, la griffe et l'aile,Chasseurs sans but, bourreaux sans yeux!Vous clouez de vos mains mal sûresLes hiboux au seuil des masures,Et Christ sur la porte des cieux!»Mai 1843.
Une chouette était sur la porte clouée;
Larve de l'ombre au toit des hommes échouée.
La nature, qui mêle une âme aux rameaux verts,
Qui remplit tout, et vit, à des degrés divers,
Dans la bête sauvage et la bête de somme,
Toujours en dialogue avec l'esprit de l'homme,
Lui donne à déchiffrer les animaux, qui sont
Ses signes, alphabet formidable et profond;
Et, sombre, ayant pour mots l'oiseau, le ver, l'insecte,
Parle deux langues: l'une, admirable et correcte,
L'autre, obscur bégaîment. L'éléphant aux pieds lourds,
Le lion, ce grand front de l'antre, l'aigle, l'ours,
Le taureau, le cheval, le tigre au bond superbe,
Sont le langage altier et splendide, le verbe;
Et la chauve-souris, le crapaud, le putois,
Le crabe, le hibou, le porc, sont le patois.
Or, j'étais là, pensif, bienveillant, presque tendre,
Épelant ce squelette, et tâchant de comprendre
Ce qu'entre les trois clous où son spectre pendait,
Aux vivants, aux souffrants, au boeuf triste, au baudet,
Disait, hélas! la pauvre et sinistre chouette,
Du côté noir de l'être informe silhouette.
Elle disait:
«Sur son front sombre
Comme la brume se répand!
Il remplit tout le fond de l'ombre.
Comme sa tête morte pend!
De ses yeux coulent ses pensées.
Ses pieds troués, ses mains percées
Bleuissent à l'air glacial.
Oh! comme il saigne dans le gouffre!
Lui qui faisait le bien, il souffre
Comme moi qui faisais le mal.
«Une lumière à son front tremble.»
Et la nuit dit au vent: «Soufflons
Sur cette flamme!» et, tous ensemble,
Les ténèbres, les aquilons,
La pluie et l'horreur, froides bouches,
Soufflent, hagards, hideux, farouches,
Et dans la tempête et le bruit
La clarté reparaît grandie...--
Tu peux éteindre un incendie,
Mais pas une auréole, ô nuit!
«Cette âme arriva sur la terre,
Qu'assombrit le soir incertain;
Elle entra dans l'obscur mystère
Que l'ombre appelle son destin;
Au mensonge, aux forfaits sans nombre,
A tout l'horrible essaim de l'ombre,
Elle livrait de saints combats;
Elle volait, et ses prunelles
Semblaient deux lueurs éternelles
Qui passaient dans la nuit d'en bas.
«Elle allait parmi les ténèbres,
Poursuivant, chassant, dévorant
Les vices, ces taupes funèbres,
Le crime, ce phalène errant;
Arrachant de leurs trous la haine,
L'orgueil, la fraude qui se traîne,
L'âpre envie, aspic du chemin,
Les vers de terre et les vipères,
Que la nuit cache dans les pierres
Et le mal dans le coeur humain!
«Elle cherchait ces infidèles,
L'Achab, le Nemrod, le Mathan,
Que, dans son temple et sous ses ailes,
Réchauffe le faux dieu Satan,
Les vendeurs cachés sous les porches,
Le brûleur allumant ses torches
Au même feu que l'encensoir;
Et, quand elle l'avait trouvée,
Toute la sinistre couvée
Se hérissait sous l'autel noir.
«Elle allait, délivrant les hommes
De leurs ennemis ténébreux;
Les hommes, noirs comme nous sommes,
Prirent l'esprit luttant pour eux;
Puis ils clouèrent, les infâmes,
L'âme qui défendait leurs âmes,
L'être dont l'oeil jetait du jour;
Et leur foule, dans sa démence,
Railla cette chouette immense
De la lumière et de l'amour!
«Race qui frappes et lapides,
Je te plains! hommes, je vous plains!
Hélas! je plains vos poings stupides,
D'affreux clous et de marteaux pleins!
Vous persécutez pêle-mêle
Le mal, le bien, la griffe et l'aile,
Chasseurs sans but, bourreaux sans yeux!
Vous clouez de vos mains mal sûres
Les hiboux au seuil des masures,
Et Christ sur la porte des cieux!»
Mai 1843.
Oh! vous aurez trop dit au pauvre petit angeQu'il est d'autres anges là-haut,Que rien ne souffre au ciel, que jamais rien n'y change,Qu'il est doux d'y rentrer bientôt;Que le ciel est un dôme aux merveilleux pilastres,Une tente aux riches couleurs,Un jardin bleu rempli de lys qui sont des astres,Et d'étoiles qui sont des fleurs;Que c'est un lieu joyeux plus qu'on ne saurait dire,Où toujours, se laissant charmer,On a les chérubins pour jouer et pour rire,Et le bon Dieu pour nous aimer;Qu'il est doux d'être un coeur qui brûle comme un cierge,Et de vivre, en toute saison,Près de l'enfant Jésus et de la sainte ViergeDans une si belle maison!Et puis vous n'aurez pas assez dit, pauvre mère,A ce fils si frêle et si doux,Que vous étiez à lui dans cette vie amère,Mais aussi qu'il était à vous;Que, tant qu'on est petit, la mère sur nous veille,Mais que plus tard on la défend;Et qu'elle aura besoin, quand elle sera vieille,D'un homme qui soit son enfant;Vous n'aurez point assez dit à cette jeune âmeQue Dieu veut qu'on reste ici-bas,La femme guidant l'homme et l'homme aidant la femme,Pour les douleurs et les combats;Si bien qu'un jour, ô deuil! irréparable perte!Le doux être s'en est allé!...--Hélas! vous avez donc laissé la cage ouverte,Que votre oiseau s'est envolé!Avril 1843.
Oh! vous aurez trop dit au pauvre petit angeQu'il est d'autres anges là-haut,Que rien ne souffre au ciel, que jamais rien n'y change,Qu'il est doux d'y rentrer bientôt;Que le ciel est un dôme aux merveilleux pilastres,Une tente aux riches couleurs,Un jardin bleu rempli de lys qui sont des astres,Et d'étoiles qui sont des fleurs;Que c'est un lieu joyeux plus qu'on ne saurait dire,Où toujours, se laissant charmer,On a les chérubins pour jouer et pour rire,Et le bon Dieu pour nous aimer;Qu'il est doux d'être un coeur qui brûle comme un cierge,Et de vivre, en toute saison,Près de l'enfant Jésus et de la sainte ViergeDans une si belle maison!Et puis vous n'aurez pas assez dit, pauvre mère,A ce fils si frêle et si doux,Que vous étiez à lui dans cette vie amère,Mais aussi qu'il était à vous;Que, tant qu'on est petit, la mère sur nous veille,Mais que plus tard on la défend;Et qu'elle aura besoin, quand elle sera vieille,D'un homme qui soit son enfant;Vous n'aurez point assez dit à cette jeune âmeQue Dieu veut qu'on reste ici-bas,La femme guidant l'homme et l'homme aidant la femme,Pour les douleurs et les combats;Si bien qu'un jour, ô deuil! irréparable perte!Le doux être s'en est allé!...--Hélas! vous avez donc laissé la cage ouverte,Que votre oiseau s'est envolé!Avril 1843.
Oh! vous aurez trop dit au pauvre petit ange
Qu'il est d'autres anges là-haut,
Que rien ne souffre au ciel, que jamais rien n'y change,
Qu'il est doux d'y rentrer bientôt;
Que le ciel est un dôme aux merveilleux pilastres,
Une tente aux riches couleurs,
Un jardin bleu rempli de lys qui sont des astres,
Et d'étoiles qui sont des fleurs;
Que c'est un lieu joyeux plus qu'on ne saurait dire,
Où toujours, se laissant charmer,
On a les chérubins pour jouer et pour rire,
Et le bon Dieu pour nous aimer;
Qu'il est doux d'être un coeur qui brûle comme un cierge,
Et de vivre, en toute saison,
Près de l'enfant Jésus et de la sainte Vierge
Dans une si belle maison!
Et puis vous n'aurez pas assez dit, pauvre mère,
A ce fils si frêle et si doux,
Que vous étiez à lui dans cette vie amère,
Mais aussi qu'il était à vous;
Que, tant qu'on est petit, la mère sur nous veille,
Mais que plus tard on la défend;
Et qu'elle aura besoin, quand elle sera vieille,
D'un homme qui soit son enfant;
Vous n'aurez point assez dit à cette jeune âme
Que Dieu veut qu'on reste ici-bas,
La femme guidant l'homme et l'homme aidant la femme,
Pour les douleurs et les combats;
Si bien qu'un jour, ô deuil! irréparable perte!
Le doux être s'en est allé!...--
Hélas! vous avez donc laissé la cage ouverte,
Que votre oiseau s'est envolé!
Avril 1843.
Il vivait, il jouait, riante créature.Que te sert d'avoir pris cet enfant, ô nature?N'as-tu pas les oiseaux peints de mille couleurs,Les astres, les grands bois, le ciel bleu, l'onde amère?Que te sert d'avoir pris cet enfant à sa mère,Et de l'avoir caché sous des touffes de fleurs?Pour cet enfant de plus tu n'es pas plus peuplée,Tu n'es pas plus joyeuse, ô nature étoilée!Et le coeur de la mère en proie à tant de soins,Ce coeur où toute joie engendre une torture,Cet abîme aussi grand que toi-même, ô nature,Est vide et désolé pour cet enfant de moins!Mai 1843.
Il vivait, il jouait, riante créature.Que te sert d'avoir pris cet enfant, ô nature?N'as-tu pas les oiseaux peints de mille couleurs,Les astres, les grands bois, le ciel bleu, l'onde amère?Que te sert d'avoir pris cet enfant à sa mère,Et de l'avoir caché sous des touffes de fleurs?Pour cet enfant de plus tu n'es pas plus peuplée,Tu n'es pas plus joyeuse, ô nature étoilée!Et le coeur de la mère en proie à tant de soins,Ce coeur où toute joie engendre une torture,Cet abîme aussi grand que toi-même, ô nature,Est vide et désolé pour cet enfant de moins!Mai 1843.
Il vivait, il jouait, riante créature.
Que te sert d'avoir pris cet enfant, ô nature?
N'as-tu pas les oiseaux peints de mille couleurs,
Les astres, les grands bois, le ciel bleu, l'onde amère?
Que te sert d'avoir pris cet enfant à sa mère,
Et de l'avoir caché sous des touffes de fleurs?
Pour cet enfant de plus tu n'es pas plus peuplée,
Tu n'es pas plus joyeuse, ô nature étoilée!
Et le coeur de la mère en proie à tant de soins,
Ce coeur où toute joie engendre une torture,
Cet abîme aussi grand que toi-même, ô nature,
Est vide et désolé pour cet enfant de moins!
Mai 1843.
Ne le tourmentez pas, il souffre. Il est celuiSur qui, jusqu'à ce jour, pas un rayon n'a lui;Oh! ne confondez pas l'esclave avec le maître!Et, quand vous le voyez dans vos rangs apparaître,Humble et calme, et s'asseoir la tête dans ses mains,Ayant peut-être en lui l'esprit des vieux RomainsDont il vous dit les noms, dont il vous lit les livres,Écoliers, frais enfants de joie et d'aurore ivres,Ne le tourmentez pas! soyez doux, soyez bons.Tous nous portons la vie et tous nous nous courbonsMais, lui, c'est le flambeau qui la nuit se consomme;L'ombre le tient captif, et ce pâle jeune homme,Enfermé plus que vous, plus que vous enchaîné,Votre frère, écoliers, et votre frère aîné,Destin tronqué, matin noyé dans les ténèbres,Ayant l'ennui sans fin devant ses yeux funèbres,Indigent, chancelant, et cependant vainqueur,Sans oiseaux dans son ciel, sans amours dans son coeur,A l'heure du plein jour, attend que l'aube naisse.Enfance, ayez pitié de la sombre jeunesse!Apprenez à connaître, enfants qu'attend l'effort,Les inégalités des âmes et du sort;Respectez-le deux fois, dans le deuil qui le mine,Puisque de deux sommets, enfant, il vous domine,Puisqu'il est le plus pauvre et qu'il est le plus grand.Songez que, triste, en butte au souci dévorant,A travers ses douleurs, ce fils de la chaumièreVous verse la raison, le savoir, la lumière,Et qu'il vous donne l'or, et qu'il n'a pas de pain.Oh! dans la longue salle aux tables de sapin,Enfants, faites silence à la lueur des lampes!Voyez, la morne angoisse a fait blêmir ses tempes:Songez qu'il saigne, hélas! sous ses pauvres habits.L'herbe que mord la dent cruelle des brebis,C'est lui; vous riez, vous, et vous lui rongez l'âme.Songez qu'il agonise, amer, sans air, sans flamme;Que sa colère dit: Plaignez-moi; que ses pleursNe peuvent pas couler devant vos yeux railleurs!Aux heures du travail votre ennui le dévore,Aux heures du plaisir vous le rongez encore;Sa pensée, arrachée et froissée, est à vous,Et, pareille au papier qu'on distribue à tous,Page blanche d'abord, devient lentement noire.Vous feuilletez son coeur, vous videz sa mémoire;Vos mains, jetant chacune un bruit, un trouble, un mot,Et raturant l'idée en lui dès qu'elle éclôt,Toutes en même temps dans son esprit écrivent.Si des rêves, parfois, jusqu'à son front arrivent,Vous répandez votre encre à flots sur cet azur;Vos plumes, tas d'oiseaux hideux au vol obscur,De leurs mille becs noirs lui fouillent la cervelle.Le nuage d'ennui passe et se renouvelle.Dormir, il ne le peut; penser, il ne le peut.Chaque enfant est un fil dont son coeur sent le noeud.Oui, s'il veut songer, fuir, oublier, franchir l'ombre,Laisser voler son âme aux chimères sans nombre,Ces écoliers joueurs, vifs, légers, doux, aimants,Pèsent sur lui, de l'aube au soir, à tous moments,Et le font retomber des voûtes immortelles;Et tous ces papillons sont le plomb de ses ailes.Saint et grave martyr changeant de chevalet,Crucifié par vous, bourreaux charmants, il estVotre souffre-douleurs et votre souffre-joies;Ses nuits sont vos hochets et ses jours sont vos proies,Il porte sur son front votre essaim orageux;Il a toujours vos bruits, vos rires et vos jeux,Tourbillonnant sur lui comme une âpre tempête.Hélas! il est le deuil dont vous êtes la fête;Hélas! il est le cri dont vous êtes le chant.Et, qui sait? sans rien dire, austère, et se cachantDe sa bonne action comme d'une mauvaise,Ce pauvre être qui rêve accoudé sur sa chaise,Mal nourri, mal vêtu, qu'un mendiant plaindrait,Peut-être a des parents qu'il soutient en secret,Et fait de ses labeurs, de sa faim, de ses veilles,Des siècles dont sa voix vous traduit les merveilles,Et de cette sueur qui coule sur sa chair,Des rubans au printemps, un peu de feu l'hiver,Pour quelque jeune soeur ou quelque vieille mère;Changeant en goutte d'eau la sombre larme amère;De sorte que, vivant à son ombre sans bruit,Une colombe vient la boire dans la nuit!Songez que pour cette oeuvre, enfants, il se dévoue,Brûle ses yeux, meurtrit son coeur, tourne la roue,Traîne la chaîne! hélas, pour lui, pour son destin,Pour ses espoirs perdus à l'horizon lointain,Pour ses voeux, pour son âme aux fers, pour sa prunelle,Votre cage d'un jour est prison éternelle!Songez que c'est sur lui que marchent tous vos pas!Songez qu'il ne rit pas, songez qu'il ne vit pas!L'avenir, cet avril plein de fleurs, vous convie;Vous vous envolerez demain en pleine vie;Vous sortirez de l'ombre, il restera. Pour lui,Demain sera muet et sourd comme aujourd'hui;Demain, même en juillet, sera toujours décembre,Toujours l'étroit préau, toujours la pauvre chambre,Toujours le ciel glacé, gris, blafard, pluvieux;Et, quand vous serez grands, enfants, il sera vieux.Et, si quelque heureux vent ne souffle et ne l'emporte,Toujours il sera là, seul sous la sombre porte,Gardant les beaux enfants sous ce mur redouté,Ayant tout de leur peine et rien de leur gaîté.Oh! que votre pensée aime, console, encenseCe sublime forçat du bagne d'innocence!Pesez ce qu'il prodigue avec ce qu'il reçoit.Oh! qu'il se transfigure à vos yeux, et qu'il soitCelui qui vous grandit, celui qui vous élève,Qui donne à vos raisons les deux tranchants du glaive,Art et science, afin qu'en marchant au tombeau,Vous viviez pour le vrai, vous luttiez pour le beau!Oh! qu'il vous soit sacré dans cette tâche augusteDe conduire à l'utile, au sage, au grand, au juste,Vos âmes en tumulte à qui le ciel sourit!Quand les coeurs sont troupeau, le berger est esprit.Et, pendant qu'il est là, triste, et que dans la classeUn chuchotement vague endort son âme lasse,Oh! des poëtes purs entr'ouverts sur vos bancs,Qu'il sorte, dans le bruit confus des soirs tombants,Qu'il sorte de Platon, qu'il sorte d'Euripide,Et de Virgile, cygne errant du vers limpide,Et d'Eschyle, lion du drame monstrueux,Et d'Horace et d'Homère à demi dans les cieux,Qu'il sorte, pour sa tête aux saints travaux baissée,Pour l'humble défricheur de la jeune pensée,Qu'il sorte, pour ce front qui se penche et se fendSur ce sillon humain qu'on appelle l'enfant,De tous ces livres pleins de hautes harmonies,La bénédiction sereine des génies!Juin 1842.
Ne le tourmentez pas, il souffre. Il est celuiSur qui, jusqu'à ce jour, pas un rayon n'a lui;Oh! ne confondez pas l'esclave avec le maître!Et, quand vous le voyez dans vos rangs apparaître,Humble et calme, et s'asseoir la tête dans ses mains,Ayant peut-être en lui l'esprit des vieux RomainsDont il vous dit les noms, dont il vous lit les livres,Écoliers, frais enfants de joie et d'aurore ivres,Ne le tourmentez pas! soyez doux, soyez bons.Tous nous portons la vie et tous nous nous courbonsMais, lui, c'est le flambeau qui la nuit se consomme;L'ombre le tient captif, et ce pâle jeune homme,Enfermé plus que vous, plus que vous enchaîné,Votre frère, écoliers, et votre frère aîné,Destin tronqué, matin noyé dans les ténèbres,Ayant l'ennui sans fin devant ses yeux funèbres,Indigent, chancelant, et cependant vainqueur,Sans oiseaux dans son ciel, sans amours dans son coeur,A l'heure du plein jour, attend que l'aube naisse.Enfance, ayez pitié de la sombre jeunesse!Apprenez à connaître, enfants qu'attend l'effort,Les inégalités des âmes et du sort;Respectez-le deux fois, dans le deuil qui le mine,Puisque de deux sommets, enfant, il vous domine,Puisqu'il est le plus pauvre et qu'il est le plus grand.Songez que, triste, en butte au souci dévorant,A travers ses douleurs, ce fils de la chaumièreVous verse la raison, le savoir, la lumière,Et qu'il vous donne l'or, et qu'il n'a pas de pain.Oh! dans la longue salle aux tables de sapin,Enfants, faites silence à la lueur des lampes!Voyez, la morne angoisse a fait blêmir ses tempes:Songez qu'il saigne, hélas! sous ses pauvres habits.L'herbe que mord la dent cruelle des brebis,C'est lui; vous riez, vous, et vous lui rongez l'âme.Songez qu'il agonise, amer, sans air, sans flamme;Que sa colère dit: Plaignez-moi; que ses pleursNe peuvent pas couler devant vos yeux railleurs!Aux heures du travail votre ennui le dévore,Aux heures du plaisir vous le rongez encore;Sa pensée, arrachée et froissée, est à vous,Et, pareille au papier qu'on distribue à tous,Page blanche d'abord, devient lentement noire.Vous feuilletez son coeur, vous videz sa mémoire;Vos mains, jetant chacune un bruit, un trouble, un mot,Et raturant l'idée en lui dès qu'elle éclôt,Toutes en même temps dans son esprit écrivent.Si des rêves, parfois, jusqu'à son front arrivent,Vous répandez votre encre à flots sur cet azur;Vos plumes, tas d'oiseaux hideux au vol obscur,De leurs mille becs noirs lui fouillent la cervelle.Le nuage d'ennui passe et se renouvelle.Dormir, il ne le peut; penser, il ne le peut.Chaque enfant est un fil dont son coeur sent le noeud.Oui, s'il veut songer, fuir, oublier, franchir l'ombre,Laisser voler son âme aux chimères sans nombre,Ces écoliers joueurs, vifs, légers, doux, aimants,Pèsent sur lui, de l'aube au soir, à tous moments,Et le font retomber des voûtes immortelles;Et tous ces papillons sont le plomb de ses ailes.Saint et grave martyr changeant de chevalet,Crucifié par vous, bourreaux charmants, il estVotre souffre-douleurs et votre souffre-joies;Ses nuits sont vos hochets et ses jours sont vos proies,Il porte sur son front votre essaim orageux;Il a toujours vos bruits, vos rires et vos jeux,Tourbillonnant sur lui comme une âpre tempête.Hélas! il est le deuil dont vous êtes la fête;Hélas! il est le cri dont vous êtes le chant.Et, qui sait? sans rien dire, austère, et se cachantDe sa bonne action comme d'une mauvaise,Ce pauvre être qui rêve accoudé sur sa chaise,Mal nourri, mal vêtu, qu'un mendiant plaindrait,Peut-être a des parents qu'il soutient en secret,Et fait de ses labeurs, de sa faim, de ses veilles,Des siècles dont sa voix vous traduit les merveilles,Et de cette sueur qui coule sur sa chair,Des rubans au printemps, un peu de feu l'hiver,Pour quelque jeune soeur ou quelque vieille mère;Changeant en goutte d'eau la sombre larme amère;De sorte que, vivant à son ombre sans bruit,Une colombe vient la boire dans la nuit!Songez que pour cette oeuvre, enfants, il se dévoue,Brûle ses yeux, meurtrit son coeur, tourne la roue,Traîne la chaîne! hélas, pour lui, pour son destin,Pour ses espoirs perdus à l'horizon lointain,Pour ses voeux, pour son âme aux fers, pour sa prunelle,Votre cage d'un jour est prison éternelle!Songez que c'est sur lui que marchent tous vos pas!Songez qu'il ne rit pas, songez qu'il ne vit pas!L'avenir, cet avril plein de fleurs, vous convie;Vous vous envolerez demain en pleine vie;Vous sortirez de l'ombre, il restera. Pour lui,Demain sera muet et sourd comme aujourd'hui;Demain, même en juillet, sera toujours décembre,Toujours l'étroit préau, toujours la pauvre chambre,Toujours le ciel glacé, gris, blafard, pluvieux;Et, quand vous serez grands, enfants, il sera vieux.Et, si quelque heureux vent ne souffle et ne l'emporte,Toujours il sera là, seul sous la sombre porte,Gardant les beaux enfants sous ce mur redouté,Ayant tout de leur peine et rien de leur gaîté.Oh! que votre pensée aime, console, encenseCe sublime forçat du bagne d'innocence!Pesez ce qu'il prodigue avec ce qu'il reçoit.Oh! qu'il se transfigure à vos yeux, et qu'il soitCelui qui vous grandit, celui qui vous élève,Qui donne à vos raisons les deux tranchants du glaive,Art et science, afin qu'en marchant au tombeau,Vous viviez pour le vrai, vous luttiez pour le beau!Oh! qu'il vous soit sacré dans cette tâche augusteDe conduire à l'utile, au sage, au grand, au juste,Vos âmes en tumulte à qui le ciel sourit!Quand les coeurs sont troupeau, le berger est esprit.Et, pendant qu'il est là, triste, et que dans la classeUn chuchotement vague endort son âme lasse,Oh! des poëtes purs entr'ouverts sur vos bancs,Qu'il sorte, dans le bruit confus des soirs tombants,Qu'il sorte de Platon, qu'il sorte d'Euripide,Et de Virgile, cygne errant du vers limpide,Et d'Eschyle, lion du drame monstrueux,Et d'Horace et d'Homère à demi dans les cieux,Qu'il sorte, pour sa tête aux saints travaux baissée,Pour l'humble défricheur de la jeune pensée,Qu'il sorte, pour ce front qui se penche et se fendSur ce sillon humain qu'on appelle l'enfant,De tous ces livres pleins de hautes harmonies,La bénédiction sereine des génies!Juin 1842.
Ne le tourmentez pas, il souffre. Il est celui
Sur qui, jusqu'à ce jour, pas un rayon n'a lui;
Oh! ne confondez pas l'esclave avec le maître!
Et, quand vous le voyez dans vos rangs apparaître,
Humble et calme, et s'asseoir la tête dans ses mains,
Ayant peut-être en lui l'esprit des vieux Romains
Dont il vous dit les noms, dont il vous lit les livres,
Écoliers, frais enfants de joie et d'aurore ivres,
Ne le tourmentez pas! soyez doux, soyez bons.
Tous nous portons la vie et tous nous nous courbons
Mais, lui, c'est le flambeau qui la nuit se consomme;
L'ombre le tient captif, et ce pâle jeune homme,
Enfermé plus que vous, plus que vous enchaîné,
Votre frère, écoliers, et votre frère aîné,
Destin tronqué, matin noyé dans les ténèbres,
Ayant l'ennui sans fin devant ses yeux funèbres,
Indigent, chancelant, et cependant vainqueur,
Sans oiseaux dans son ciel, sans amours dans son coeur,
A l'heure du plein jour, attend que l'aube naisse.
Enfance, ayez pitié de la sombre jeunesse!
Apprenez à connaître, enfants qu'attend l'effort,
Les inégalités des âmes et du sort;
Respectez-le deux fois, dans le deuil qui le mine,
Puisque de deux sommets, enfant, il vous domine,
Puisqu'il est le plus pauvre et qu'il est le plus grand.
Songez que, triste, en butte au souci dévorant,
A travers ses douleurs, ce fils de la chaumière
Vous verse la raison, le savoir, la lumière,
Et qu'il vous donne l'or, et qu'il n'a pas de pain.
Oh! dans la longue salle aux tables de sapin,
Enfants, faites silence à la lueur des lampes!
Voyez, la morne angoisse a fait blêmir ses tempes:
Songez qu'il saigne, hélas! sous ses pauvres habits.
L'herbe que mord la dent cruelle des brebis,
C'est lui; vous riez, vous, et vous lui rongez l'âme.
Songez qu'il agonise, amer, sans air, sans flamme;
Que sa colère dit: Plaignez-moi; que ses pleurs
Ne peuvent pas couler devant vos yeux railleurs!
Aux heures du travail votre ennui le dévore,
Aux heures du plaisir vous le rongez encore;
Sa pensée, arrachée et froissée, est à vous,
Et, pareille au papier qu'on distribue à tous,
Page blanche d'abord, devient lentement noire.
Vous feuilletez son coeur, vous videz sa mémoire;
Vos mains, jetant chacune un bruit, un trouble, un mot,
Et raturant l'idée en lui dès qu'elle éclôt,
Toutes en même temps dans son esprit écrivent.
Si des rêves, parfois, jusqu'à son front arrivent,
Vous répandez votre encre à flots sur cet azur;
Vos plumes, tas d'oiseaux hideux au vol obscur,
De leurs mille becs noirs lui fouillent la cervelle.
Le nuage d'ennui passe et se renouvelle.
Dormir, il ne le peut; penser, il ne le peut.
Chaque enfant est un fil dont son coeur sent le noeud.
Oui, s'il veut songer, fuir, oublier, franchir l'ombre,
Laisser voler son âme aux chimères sans nombre,
Ces écoliers joueurs, vifs, légers, doux, aimants,
Pèsent sur lui, de l'aube au soir, à tous moments,
Et le font retomber des voûtes immortelles;
Et tous ces papillons sont le plomb de ses ailes.
Saint et grave martyr changeant de chevalet,
Crucifié par vous, bourreaux charmants, il est
Votre souffre-douleurs et votre souffre-joies;
Ses nuits sont vos hochets et ses jours sont vos proies,
Il porte sur son front votre essaim orageux;
Il a toujours vos bruits, vos rires et vos jeux,
Tourbillonnant sur lui comme une âpre tempête.
Hélas! il est le deuil dont vous êtes la fête;
Hélas! il est le cri dont vous êtes le chant.
Et, qui sait? sans rien dire, austère, et se cachant
De sa bonne action comme d'une mauvaise,
Ce pauvre être qui rêve accoudé sur sa chaise,
Mal nourri, mal vêtu, qu'un mendiant plaindrait,
Peut-être a des parents qu'il soutient en secret,
Et fait de ses labeurs, de sa faim, de ses veilles,
Des siècles dont sa voix vous traduit les merveilles,
Et de cette sueur qui coule sur sa chair,
Des rubans au printemps, un peu de feu l'hiver,
Pour quelque jeune soeur ou quelque vieille mère;
Changeant en goutte d'eau la sombre larme amère;
De sorte que, vivant à son ombre sans bruit,
Une colombe vient la boire dans la nuit!
Songez que pour cette oeuvre, enfants, il se dévoue,
Brûle ses yeux, meurtrit son coeur, tourne la roue,
Traîne la chaîne! hélas, pour lui, pour son destin,
Pour ses espoirs perdus à l'horizon lointain,
Pour ses voeux, pour son âme aux fers, pour sa prunelle,
Votre cage d'un jour est prison éternelle!
Songez que c'est sur lui que marchent tous vos pas!
Songez qu'il ne rit pas, songez qu'il ne vit pas!
L'avenir, cet avril plein de fleurs, vous convie;
Vous vous envolerez demain en pleine vie;
Vous sortirez de l'ombre, il restera. Pour lui,
Demain sera muet et sourd comme aujourd'hui;
Demain, même en juillet, sera toujours décembre,
Toujours l'étroit préau, toujours la pauvre chambre,
Toujours le ciel glacé, gris, blafard, pluvieux;
Et, quand vous serez grands, enfants, il sera vieux.
Et, si quelque heureux vent ne souffle et ne l'emporte,
Toujours il sera là, seul sous la sombre porte,
Gardant les beaux enfants sous ce mur redouté,
Ayant tout de leur peine et rien de leur gaîté.
Oh! que votre pensée aime, console, encense
Ce sublime forçat du bagne d'innocence!
Pesez ce qu'il prodigue avec ce qu'il reçoit.
Oh! qu'il se transfigure à vos yeux, et qu'il soit
Celui qui vous grandit, celui qui vous élève,
Qui donne à vos raisons les deux tranchants du glaive,
Art et science, afin qu'en marchant au tombeau,
Vous viviez pour le vrai, vous luttiez pour le beau!
Oh! qu'il vous soit sacré dans cette tâche auguste
De conduire à l'utile, au sage, au grand, au juste,
Vos âmes en tumulte à qui le ciel sourit!
Quand les coeurs sont troupeau, le berger est esprit.
Et, pendant qu'il est là, triste, et que dans la classe
Un chuchotement vague endort son âme lasse,
Oh! des poëtes purs entr'ouverts sur vos bancs,
Qu'il sorte, dans le bruit confus des soirs tombants,
Qu'il sorte de Platon, qu'il sorte d'Euripide,
Et de Virgile, cygne errant du vers limpide,
Et d'Eschyle, lion du drame monstrueux,
Et d'Horace et d'Homère à demi dans les cieux,
Qu'il sorte, pour sa tête aux saints travaux baissée,
Pour l'humble défricheur de la jeune pensée,
Qu'il sorte, pour ce front qui se penche et se fend
Sur ce sillon humain qu'on appelle l'enfant,
De tous ces livres pleins de hautes harmonies,
La bénédiction sereine des génies!
Juin 1842.
Entendant des sanglots, je poussai cette porte.Les quatre enfants pleuraient et la mère était morte.Tout dans ce lieu lugubre effrayait le regard.Sur le grabat gisait le cadavre hagard;C'était déjà la tombe et déjà le fantôme.Pas de feu; le plafond laissait passer le chaume.Les quatre enfants songeaient comme quatre vieillards.On voyait, comme une aube à travers des brouillards,Aux lèvres de la morte un sinistre sourire;Et l'aîné, qui n'avait que six ans, semblait dire:«Regardez donc cette ombre où le sort nous a mis!»Un crime en cette chambre avait été commis.Ce crime, le voici:--Sous le ciel qui rayonne,Une femme est candide, intelligente, bonne;Dieu, qui la suit d'en haut d'un regard attendri,La fit pour être heureuse. Humble, elle a pour mariUn ouvrier; tous deux, sans aigreur, sans envie,Tirent d'un pas égal le licou de la vie.Le choléra lui prend son mari; la voilàVeuve avec la misère et quatre enfants qu'elle a.Alors, elle se met au labeur comme un homme.Elle est active, propre, attentive, économe;Pas de drap à son lit, pas d'âtre à son foyer;Elle ne se plaint pas, sert qui veut l'employer,Ravaude de vieux bas, fait des nattes de paille,Tricote, file, coud, passe les nuits, travaillePour nourrir ses enfants; elle est honnête enfin.Oui, les buissons étaient remplis de rouges-gorges,Les lourds marteaux sonnaient dans la lueur des forges,Les masques abondaient dans les bals, et partoutLes baisers soulevaient la dentelle du loup;Tout vivait; les marchands comptaient de grosses sommes:On entendait rouler les chars, rire les hommes;Les wagons ébranlaient les plaines; le steamerSecouait son panache au-dessus de la mer;Et, dans cette rumeur de joie et de lumière,Cette femme étant seule au fond de sa chaumière,La faim, goule effarée aux hurlements plaintifs,Maigre et féroce, était entrée à pas furtifs,Sans bruit, et l'avait prise à la gorge, et tuée.La faim, c'est le regard de la prostituée,C'est le bâton ferré du bandit, c'est la mainDu pâle enfant volant un pain sur le chemin,C'est la fièvre du pauvre oublié, c'est le râleDu grabat naufragé dans l'ombre sépulcrale.O Dieu! la sève abonde, et, dans ses flancs troublés,La terre est pleine d'herbe et de fruits et de blés,Dès que l'arbre a fini, le sillon recommence;Et, pendant que tout vit, ô Dieu, dans ta clémence,Que la mouche connaît la feuille du sureau,Pendant que l'étang donne à boire au passereau,Pendant que le tombeau nourrit les vautours chauves,Pendant que la nature, en ses profondeurs fauves,Fait manger le chacal, l'once et le basilic.L'homme expire!--Oh! la faim, c'est le crime public;C'est l'immense assassin qui sort de nos ténèbres.Dieu! pourquoi l'orphelin, dans ses langes funèbres,Dit-il: «J'ai faim!» L'enfant, n'est-ce pas un oiseau?Pourquoi le nid a-t-il ce qui manque au berceau?Avril 1840.
Entendant des sanglots, je poussai cette porte.Les quatre enfants pleuraient et la mère était morte.Tout dans ce lieu lugubre effrayait le regard.Sur le grabat gisait le cadavre hagard;C'était déjà la tombe et déjà le fantôme.Pas de feu; le plafond laissait passer le chaume.Les quatre enfants songeaient comme quatre vieillards.On voyait, comme une aube à travers des brouillards,Aux lèvres de la morte un sinistre sourire;Et l'aîné, qui n'avait que six ans, semblait dire:«Regardez donc cette ombre où le sort nous a mis!»Un crime en cette chambre avait été commis.Ce crime, le voici:--Sous le ciel qui rayonne,Une femme est candide, intelligente, bonne;Dieu, qui la suit d'en haut d'un regard attendri,La fit pour être heureuse. Humble, elle a pour mariUn ouvrier; tous deux, sans aigreur, sans envie,Tirent d'un pas égal le licou de la vie.Le choléra lui prend son mari; la voilàVeuve avec la misère et quatre enfants qu'elle a.Alors, elle se met au labeur comme un homme.Elle est active, propre, attentive, économe;Pas de drap à son lit, pas d'âtre à son foyer;Elle ne se plaint pas, sert qui veut l'employer,Ravaude de vieux bas, fait des nattes de paille,Tricote, file, coud, passe les nuits, travaillePour nourrir ses enfants; elle est honnête enfin.Oui, les buissons étaient remplis de rouges-gorges,Les lourds marteaux sonnaient dans la lueur des forges,Les masques abondaient dans les bals, et partoutLes baisers soulevaient la dentelle du loup;Tout vivait; les marchands comptaient de grosses sommes:On entendait rouler les chars, rire les hommes;Les wagons ébranlaient les plaines; le steamerSecouait son panache au-dessus de la mer;Et, dans cette rumeur de joie et de lumière,Cette femme étant seule au fond de sa chaumière,La faim, goule effarée aux hurlements plaintifs,Maigre et féroce, était entrée à pas furtifs,Sans bruit, et l'avait prise à la gorge, et tuée.La faim, c'est le regard de la prostituée,C'est le bâton ferré du bandit, c'est la mainDu pâle enfant volant un pain sur le chemin,C'est la fièvre du pauvre oublié, c'est le râleDu grabat naufragé dans l'ombre sépulcrale.O Dieu! la sève abonde, et, dans ses flancs troublés,La terre est pleine d'herbe et de fruits et de blés,Dès que l'arbre a fini, le sillon recommence;Et, pendant que tout vit, ô Dieu, dans ta clémence,Que la mouche connaît la feuille du sureau,Pendant que l'étang donne à boire au passereau,Pendant que le tombeau nourrit les vautours chauves,Pendant que la nature, en ses profondeurs fauves,Fait manger le chacal, l'once et le basilic.L'homme expire!--Oh! la faim, c'est le crime public;C'est l'immense assassin qui sort de nos ténèbres.Dieu! pourquoi l'orphelin, dans ses langes funèbres,Dit-il: «J'ai faim!» L'enfant, n'est-ce pas un oiseau?Pourquoi le nid a-t-il ce qui manque au berceau?Avril 1840.
Entendant des sanglots, je poussai cette porte.
Les quatre enfants pleuraient et la mère était morte.
Tout dans ce lieu lugubre effrayait le regard.
Sur le grabat gisait le cadavre hagard;
C'était déjà la tombe et déjà le fantôme.
Pas de feu; le plafond laissait passer le chaume.
Les quatre enfants songeaient comme quatre vieillards.
On voyait, comme une aube à travers des brouillards,
Aux lèvres de la morte un sinistre sourire;
Et l'aîné, qui n'avait que six ans, semblait dire:
«Regardez donc cette ombre où le sort nous a mis!»
Un crime en cette chambre avait été commis.
Ce crime, le voici:--Sous le ciel qui rayonne,
Une femme est candide, intelligente, bonne;
Dieu, qui la suit d'en haut d'un regard attendri,
La fit pour être heureuse. Humble, elle a pour mari
Un ouvrier; tous deux, sans aigreur, sans envie,
Tirent d'un pas égal le licou de la vie.
Le choléra lui prend son mari; la voilà
Veuve avec la misère et quatre enfants qu'elle a.
Alors, elle se met au labeur comme un homme.
Elle est active, propre, attentive, économe;
Pas de drap à son lit, pas d'âtre à son foyer;
Elle ne se plaint pas, sert qui veut l'employer,
Ravaude de vieux bas, fait des nattes de paille,
Tricote, file, coud, passe les nuits, travaille
Pour nourrir ses enfants; elle est honnête enfin.
Oui, les buissons étaient remplis de rouges-gorges,
Les lourds marteaux sonnaient dans la lueur des forges,
Les masques abondaient dans les bals, et partout
Les baisers soulevaient la dentelle du loup;
Tout vivait; les marchands comptaient de grosses sommes:
On entendait rouler les chars, rire les hommes;
Les wagons ébranlaient les plaines; le steamer
Secouait son panache au-dessus de la mer;
Et, dans cette rumeur de joie et de lumière,
Cette femme étant seule au fond de sa chaumière,
La faim, goule effarée aux hurlements plaintifs,
Maigre et féroce, était entrée à pas furtifs,
Sans bruit, et l'avait prise à la gorge, et tuée.
La faim, c'est le regard de la prostituée,
C'est le bâton ferré du bandit, c'est la main
Du pâle enfant volant un pain sur le chemin,
C'est la fièvre du pauvre oublié, c'est le râle
Du grabat naufragé dans l'ombre sépulcrale.
O Dieu! la sève abonde, et, dans ses flancs troublés,
La terre est pleine d'herbe et de fruits et de blés,
Dès que l'arbre a fini, le sillon recommence;
Et, pendant que tout vit, ô Dieu, dans ta clémence,
Que la mouche connaît la feuille du sureau,
Pendant que l'étang donne à boire au passereau,
Pendant que le tombeau nourrit les vautours chauves,
Pendant que la nature, en ses profondeurs fauves,
Fait manger le chacal, l'once et le basilic.
L'homme expire!--Oh! la faim, c'est le crime public;
C'est l'immense assassin qui sort de nos ténèbres.
Dieu! pourquoi l'orphelin, dans ses langes funèbres,
Dit-il: «J'ai faim!» L'enfant, n'est-ce pas un oiseau?
Pourquoi le nid a-t-il ce qui manque au berceau?
Avril 1840.