Le poëme éploré se lamente; le drameSouffre, et par vingt acteurs répand à flots son âme;Et la foule accoudée un moment s'attendrit,Puis reprend: «Bah! l'auteur est un homme d'esprit,Qui, sur de faux héros lançant de faux tonnerres,Rit de nous voir pleurer leurs maux imaginaires.«Ma femme, calme-toi; sèche tes yeux, ma soeur.»La foule a tort: l'esprit c'est le coeur; le penseurSouffre de sa pensée et se brûle à sa flamme.Le poëte a saigné le sang qui sort du drame;Tous ces êtres qu'il fait l'étreignent de leurs noeuds;Il tremble en eux, il vit en eux, il meurt en eux;Dans sa création le poëte tressaille;Il est elle; elle est lui; quand dans l'ombre il travaille,Il pleure, et s'arrachant les entrailles, les metDans son drame, et, sculpteur, seul sur son noir sommetPétrit sa propre chair dans l'argile sacrée;Il y renaît sans cesse, et ce songeur qui créeOthello d'une larme, Alceste d'un sanglot,Avec eux pêle-mêle en ses oeuvres éclot.Dans sa genèse immense et vraie, une et diverse,Lui, le souffrant du mal éternel, il se verse,Sans épuiser son flanc d'où sort une clarté.Ce qui fait qu'il est dieu, c'est plus d'humanité.Il est génie, étant, plus que les autres, homme.Corneille est à Rouen, mais son âme est à Rome;Son front des vieux Catons porte le mâle ennui.Comme Shakspeare est pâle! avant Hamlet, c'est luiQue le fantôme attend sur l'âpre plate-forme,Pendant qu'à l'horizon surgit la lune énorme.Du mal dont rêve Argan, Poquelin est mourant;Il rit: oui, peuple, il râle! Avec Ulysse errant,Homère éperdu fuit dans la brume marine.Saint Jean frissonne: au fond de sa sombre poitrine,L'Apocalypse horrible agite son tocsin.Eschyle! Oreste marche et rugit dans ton sein,Et c'est, ô noir poëte à la lèvre irritée,Sur ton crâne géant qu'est cloué Prométhée.Paris, janvier 1834.
Le poëme éploré se lamente; le drameSouffre, et par vingt acteurs répand à flots son âme;Et la foule accoudée un moment s'attendrit,Puis reprend: «Bah! l'auteur est un homme d'esprit,Qui, sur de faux héros lançant de faux tonnerres,Rit de nous voir pleurer leurs maux imaginaires.«Ma femme, calme-toi; sèche tes yeux, ma soeur.»La foule a tort: l'esprit c'est le coeur; le penseurSouffre de sa pensée et se brûle à sa flamme.Le poëte a saigné le sang qui sort du drame;Tous ces êtres qu'il fait l'étreignent de leurs noeuds;Il tremble en eux, il vit en eux, il meurt en eux;Dans sa création le poëte tressaille;Il est elle; elle est lui; quand dans l'ombre il travaille,Il pleure, et s'arrachant les entrailles, les metDans son drame, et, sculpteur, seul sur son noir sommetPétrit sa propre chair dans l'argile sacrée;Il y renaît sans cesse, et ce songeur qui créeOthello d'une larme, Alceste d'un sanglot,Avec eux pêle-mêle en ses oeuvres éclot.Dans sa genèse immense et vraie, une et diverse,Lui, le souffrant du mal éternel, il se verse,Sans épuiser son flanc d'où sort une clarté.Ce qui fait qu'il est dieu, c'est plus d'humanité.Il est génie, étant, plus que les autres, homme.Corneille est à Rouen, mais son âme est à Rome;Son front des vieux Catons porte le mâle ennui.Comme Shakspeare est pâle! avant Hamlet, c'est luiQue le fantôme attend sur l'âpre plate-forme,Pendant qu'à l'horizon surgit la lune énorme.Du mal dont rêve Argan, Poquelin est mourant;Il rit: oui, peuple, il râle! Avec Ulysse errant,Homère éperdu fuit dans la brume marine.Saint Jean frissonne: au fond de sa sombre poitrine,L'Apocalypse horrible agite son tocsin.Eschyle! Oreste marche et rugit dans ton sein,Et c'est, ô noir poëte à la lèvre irritée,Sur ton crâne géant qu'est cloué Prométhée.Paris, janvier 1834.
Le poëme éploré se lamente; le drame
Souffre, et par vingt acteurs répand à flots son âme;
Et la foule accoudée un moment s'attendrit,
Puis reprend: «Bah! l'auteur est un homme d'esprit,
Qui, sur de faux héros lançant de faux tonnerres,
Rit de nous voir pleurer leurs maux imaginaires.
«Ma femme, calme-toi; sèche tes yeux, ma soeur.»
La foule a tort: l'esprit c'est le coeur; le penseur
Souffre de sa pensée et se brûle à sa flamme.
Le poëte a saigné le sang qui sort du drame;
Tous ces êtres qu'il fait l'étreignent de leurs noeuds;
Il tremble en eux, il vit en eux, il meurt en eux;
Dans sa création le poëte tressaille;
Il est elle; elle est lui; quand dans l'ombre il travaille,
Il pleure, et s'arrachant les entrailles, les met
Dans son drame, et, sculpteur, seul sur son noir sommet
Pétrit sa propre chair dans l'argile sacrée;
Il y renaît sans cesse, et ce songeur qui crée
Othello d'une larme, Alceste d'un sanglot,
Avec eux pêle-mêle en ses oeuvres éclot.
Dans sa genèse immense et vraie, une et diverse,
Lui, le souffrant du mal éternel, il se verse,
Sans épuiser son flanc d'où sort une clarté.
Ce qui fait qu'il est dieu, c'est plus d'humanité.
Il est génie, étant, plus que les autres, homme.
Corneille est à Rouen, mais son âme est à Rome;
Son front des vieux Catons porte le mâle ennui.
Comme Shakspeare est pâle! avant Hamlet, c'est lui
Que le fantôme attend sur l'âpre plate-forme,
Pendant qu'à l'horizon surgit la lune énorme.
Du mal dont rêve Argan, Poquelin est mourant;
Il rit: oui, peuple, il râle! Avec Ulysse errant,
Homère éperdu fuit dans la brume marine.
Saint Jean frissonne: au fond de sa sombre poitrine,
L'Apocalypse horrible agite son tocsin.
Eschyle! Oreste marche et rugit dans ton sein,
Et c'est, ô noir poëte à la lèvre irritée,
Sur ton crâne géant qu'est cloué Prométhée.
Paris, janvier 1834.
Jadis je vous disais:--Vivez, régnez, Madame!Le salon vous attend! le succès vous réclame!Le bal éblouissant pâlit quand vous partez!Soyez illustre et belle! aimez! riez! chantez!Vous avez la splendeur des astres et des roses!Votre regard charmant, où je lis tant de choses,Commente vos discours légers et gracieux.Ce que dit votre bouche étincelle en vos yeux.Il semble, quand parfois un chagrin vous alarme,Qu'ils versent une perle et non pas une larme.Même quand vous rêvez, vous souriez encor.Vivez, fêtée et fière, ô belle aux cheveux d'or!Maintenant vous voilà pâle, grave, muette,Morte, et transfigurée, et je vous dis:--Poëte!Viens me chercher! Archange! être mystérieux!Fais pour moi transparents et la terre et les cieux!Révèle-moi, d'un mot de ta bouche profonde,La grande énigme humaine et le secret du monde!Confirme en mon esprit Descartes ou Spinosa!Car tu sais le vrai nom de celui qui perça,Pour que nous puissions voir sa lumière sans voiles,Ces trous du noir plafond qu'on nomme les étoiles!Car je te sens flotter sous mes rameaux penchants;Car ta lyre invisible a de sublimes chants!Car mon sombre océan, où l'esquif s'aventure,T'épouvante et te plaît; car la sainte nature,La nature éternelle, et les champs, et les bois,Parlent à ta grande âme avec leur grande voix!Paris, 1840.--Jersey, 1855.
Jadis je vous disais:--Vivez, régnez, Madame!Le salon vous attend! le succès vous réclame!Le bal éblouissant pâlit quand vous partez!Soyez illustre et belle! aimez! riez! chantez!Vous avez la splendeur des astres et des roses!Votre regard charmant, où je lis tant de choses,Commente vos discours légers et gracieux.Ce que dit votre bouche étincelle en vos yeux.Il semble, quand parfois un chagrin vous alarme,Qu'ils versent une perle et non pas une larme.Même quand vous rêvez, vous souriez encor.Vivez, fêtée et fière, ô belle aux cheveux d'or!Maintenant vous voilà pâle, grave, muette,Morte, et transfigurée, et je vous dis:--Poëte!Viens me chercher! Archange! être mystérieux!Fais pour moi transparents et la terre et les cieux!Révèle-moi, d'un mot de ta bouche profonde,La grande énigme humaine et le secret du monde!Confirme en mon esprit Descartes ou Spinosa!Car tu sais le vrai nom de celui qui perça,Pour que nous puissions voir sa lumière sans voiles,Ces trous du noir plafond qu'on nomme les étoiles!Car je te sens flotter sous mes rameaux penchants;Car ta lyre invisible a de sublimes chants!Car mon sombre océan, où l'esquif s'aventure,T'épouvante et te plaît; car la sainte nature,La nature éternelle, et les champs, et les bois,Parlent à ta grande âme avec leur grande voix!Paris, 1840.--Jersey, 1855.
Jadis je vous disais:--Vivez, régnez, Madame!
Le salon vous attend! le succès vous réclame!
Le bal éblouissant pâlit quand vous partez!
Soyez illustre et belle! aimez! riez! chantez!
Vous avez la splendeur des astres et des roses!
Votre regard charmant, où je lis tant de choses,
Commente vos discours légers et gracieux.
Ce que dit votre bouche étincelle en vos yeux.
Il semble, quand parfois un chagrin vous alarme,
Qu'ils versent une perle et non pas une larme.
Même quand vous rêvez, vous souriez encor.
Vivez, fêtée et fière, ô belle aux cheveux d'or!
Maintenant vous voilà pâle, grave, muette,
Morte, et transfigurée, et je vous dis:--Poëte!
Viens me chercher! Archange! être mystérieux!
Fais pour moi transparents et la terre et les cieux!
Révèle-moi, d'un mot de ta bouche profonde,
La grande énigme humaine et le secret du monde!
Confirme en mon esprit Descartes ou Spinosa!
Car tu sais le vrai nom de celui qui perça,
Pour que nous puissions voir sa lumière sans voiles,
Ces trous du noir plafond qu'on nomme les étoiles!
Car je te sens flotter sous mes rameaux penchants;
Car ta lyre invisible a de sublimes chants!
Car mon sombre océan, où l'esquif s'aventure,
T'épouvante et te plaît; car la sainte nature,
La nature éternelle, et les champs, et les bois,
Parlent à ta grande âme avec leur grande voix!
Paris, 1840.--Jersey, 1855.
J'avais douze ans; elle en avait bien seize.Elle était grande, et, moi, j'étais petit.Pour lui parler le soir plus à mon aise,Moi, j'attendais que sa mère sortit;Puis je venais m'asseoir près de sa chaisePour lui parler le soir plus à mon aise.Que de printemps passés avec leurs fleurs!Que de feux morts, et que de tombes closes!Se souvient-on qu'il fut jadis des coeurs?Se souvient-on qu'il fut jadis des roses?Elle m'aimait. Je l'aimais. Nous étionsDeux purs enfants, deux parfums, deux rayons.Dieu l'avait faite ange, fée et princesse.Comme elle était bien plus grande que moi,Je lui faisais des questions sans cessePour le plaisir de lui dire: Pourquoi?Et, par moments, elle évitait, craintive,Mon oeil rêveur qui la rendait pensive.Puis j'étalais mon savoir enfantin,Mes jeux, la balle et la toupie agile;J'étais tout fier d'apprendre le latin;Je lui montrais mon Phèdre et mon Virgile;Je bravais tout; rien ne me faisait mal;Je lui disais: Mon père est général.Quoiqu'on soit femme, il faut parfois qu'on liseDans le latin, qu'on épèle en rêvant;Pour lui traduire un verset, à l'église,Je me penchais sur son livre souvent.Un ange ouvrait sur nous son aile blancheQuand nous étions à vêpres le dimanche.Elle disait de moi: C'est un enfant!Je l'appelais mademoiselle Lise;Pour lui traduire un psaume, bien souvent,Je me penchais sur son livre, à l'église;Si bien qu'un jour, vous le vîtes, mon Dieu!Sa joue en fleur toucha ma lèvre en feu.Jeunes amours, si vite épanouies,Vous êtes l'aube et le matin du coeur.Charmez l'enfant, extases inouïes!Et, quand le soir vient avec la douleur,Charmez encor nos âmes éblouies,Jeunes amours, si vite évanouies!Mai 1843.
J'avais douze ans; elle en avait bien seize.Elle était grande, et, moi, j'étais petit.Pour lui parler le soir plus à mon aise,Moi, j'attendais que sa mère sortit;Puis je venais m'asseoir près de sa chaisePour lui parler le soir plus à mon aise.Que de printemps passés avec leurs fleurs!Que de feux morts, et que de tombes closes!Se souvient-on qu'il fut jadis des coeurs?Se souvient-on qu'il fut jadis des roses?Elle m'aimait. Je l'aimais. Nous étionsDeux purs enfants, deux parfums, deux rayons.Dieu l'avait faite ange, fée et princesse.Comme elle était bien plus grande que moi,Je lui faisais des questions sans cessePour le plaisir de lui dire: Pourquoi?Et, par moments, elle évitait, craintive,Mon oeil rêveur qui la rendait pensive.Puis j'étalais mon savoir enfantin,Mes jeux, la balle et la toupie agile;J'étais tout fier d'apprendre le latin;Je lui montrais mon Phèdre et mon Virgile;Je bravais tout; rien ne me faisait mal;Je lui disais: Mon père est général.Quoiqu'on soit femme, il faut parfois qu'on liseDans le latin, qu'on épèle en rêvant;Pour lui traduire un verset, à l'église,Je me penchais sur son livre souvent.Un ange ouvrait sur nous son aile blancheQuand nous étions à vêpres le dimanche.Elle disait de moi: C'est un enfant!Je l'appelais mademoiselle Lise;Pour lui traduire un psaume, bien souvent,Je me penchais sur son livre, à l'église;Si bien qu'un jour, vous le vîtes, mon Dieu!Sa joue en fleur toucha ma lèvre en feu.Jeunes amours, si vite épanouies,Vous êtes l'aube et le matin du coeur.Charmez l'enfant, extases inouïes!Et, quand le soir vient avec la douleur,Charmez encor nos âmes éblouies,Jeunes amours, si vite évanouies!Mai 1843.
J'avais douze ans; elle en avait bien seize.
Elle était grande, et, moi, j'étais petit.
Pour lui parler le soir plus à mon aise,
Moi, j'attendais que sa mère sortit;
Puis je venais m'asseoir près de sa chaise
Pour lui parler le soir plus à mon aise.
Que de printemps passés avec leurs fleurs!
Que de feux morts, et que de tombes closes!
Se souvient-on qu'il fut jadis des coeurs?
Se souvient-on qu'il fut jadis des roses?
Elle m'aimait. Je l'aimais. Nous étions
Deux purs enfants, deux parfums, deux rayons.
Dieu l'avait faite ange, fée et princesse.
Comme elle était bien plus grande que moi,
Je lui faisais des questions sans cesse
Pour le plaisir de lui dire: Pourquoi?
Et, par moments, elle évitait, craintive,
Mon oeil rêveur qui la rendait pensive.
Puis j'étalais mon savoir enfantin,
Mes jeux, la balle et la toupie agile;
J'étais tout fier d'apprendre le latin;
Je lui montrais mon Phèdre et mon Virgile;
Je bravais tout; rien ne me faisait mal;
Je lui disais: Mon père est général.
Quoiqu'on soit femme, il faut parfois qu'on lise
Dans le latin, qu'on épèle en rêvant;
Pour lui traduire un verset, à l'église,
Je me penchais sur son livre souvent.
Un ange ouvrait sur nous son aile blanche
Quand nous étions à vêpres le dimanche.
Elle disait de moi: C'est un enfant!
Je l'appelais mademoiselle Lise;
Pour lui traduire un psaume, bien souvent,
Je me penchais sur son livre, à l'église;
Si bien qu'un jour, vous le vîtes, mon Dieu!
Sa joue en fleur toucha ma lèvre en feu.
Jeunes amours, si vite épanouies,
Vous êtes l'aube et le matin du coeur.
Charmez l'enfant, extases inouïes!
Et, quand le soir vient avec la douleur,
Charmez encor nos âmes éblouies,
Jeunes amours, si vite évanouies!
Mai 1843.
Comme le matin rit sur les roses en pleurs!Oh! les charmants petits amoureux qu'ont les fleurs!Ce n'est dans les jasmins, ce n'est dans les pervenchesQu'un éblouissement de folles ailes blanchesQui vont, viennent, s'en vont, reviennent, se fermant,Se rouvrant, dans un vaste et doux frémissement.O printemps! quand on songe à toutes les missivesQui des amants rêveurs vont aux belles pensives,A ces coeurs confiés au papier, à ce tasDe lettres que le feutre écrit au taffetas,Aux messages d'amour, d'ivresse et de délireQu'on reçoit en avril et qu'en mai l'on déchire,On croit voir s'envoler, au gré du vent joyeux,Dans les prés, dans les bois, sur les eaux, dans les cieux,Et rôder en tous lieux, cherchant partout une âme,Et courir à la fleur en sortant de la femme,Les petits morceaux blancs, chassés en tourbillonsDe tous les billets doux, devenus papillons.Mai 1831.
Comme le matin rit sur les roses en pleurs!Oh! les charmants petits amoureux qu'ont les fleurs!Ce n'est dans les jasmins, ce n'est dans les pervenchesQu'un éblouissement de folles ailes blanchesQui vont, viennent, s'en vont, reviennent, se fermant,Se rouvrant, dans un vaste et doux frémissement.O printemps! quand on songe à toutes les missivesQui des amants rêveurs vont aux belles pensives,A ces coeurs confiés au papier, à ce tasDe lettres que le feutre écrit au taffetas,Aux messages d'amour, d'ivresse et de délireQu'on reçoit en avril et qu'en mai l'on déchire,On croit voir s'envoler, au gré du vent joyeux,Dans les prés, dans les bois, sur les eaux, dans les cieux,Et rôder en tous lieux, cherchant partout une âme,Et courir à la fleur en sortant de la femme,Les petits morceaux blancs, chassés en tourbillonsDe tous les billets doux, devenus papillons.Mai 1831.
Comme le matin rit sur les roses en pleurs!
Oh! les charmants petits amoureux qu'ont les fleurs!
Ce n'est dans les jasmins, ce n'est dans les pervenches
Qu'un éblouissement de folles ailes blanches
Qui vont, viennent, s'en vont, reviennent, se fermant,
Se rouvrant, dans un vaste et doux frémissement.
O printemps! quand on songe à toutes les missives
Qui des amants rêveurs vont aux belles pensives,
A ces coeurs confiés au papier, à ce tas
De lettres que le feutre écrit au taffetas,
Aux messages d'amour, d'ivresse et de délire
Qu'on reçoit en avril et qu'en mai l'on déchire,
On croit voir s'envoler, au gré du vent joyeux,
Dans les prés, dans les bois, sur les eaux, dans les cieux,
Et rôder en tous lieux, cherchant partout une âme,
Et courir à la fleur en sortant de la femme,
Les petits morceaux blancs, chassés en tourbillons
De tous les billets doux, devenus papillons.
Mai 1831.
Marchands de grec! marchands de latin! cuistres! dogues!Philistins! magisters! je vous hais, pédagogues!Car, dans votre aplomb grave, infaillible, hébété,Vous niez l'idéal, la grâce et la beauté!Car vos textes, vos lois, vos règles sont fossiles!Car, avec l'air profond, vous êtes imbéciles!Car vous enseignez tout, et vous ignorez tout!Car vous êtes mauvais et méchants!--Mon sang boutRien qu'à songer au temps où, rêveuse bourrique,Grand diable de seize ans, j'étais en rhétorique!Que d'ennuis! de fureurs! de bêtises!--gredins!--Que de froids châtiments et que de chocs soudains!«Dimanche en retenue et cinq cents vers d'Horace!»Je regardais le monstre aux ongles noirs de crasse,Et je balbutiais: «Monsieur...--Pas de raisons!Vingt fois l'ode à Plancus et l'épître aux Pisons!»Or, j'avais justement, ce jour-là,--douce idée.Qui me faisait rêver d'Armide et d'Haydée,--Un rendez-vous avec la fille du portier.Grand Dieu! perdre un tel jour! le perdre tout entier!Je devais, en parlant d'amour, extase pure!En l'enivrant avec le ciel et la nature,La mener, si le temps n'était pas trop mauvaisManger de la galette aux buttes Saint-Gervais!Rêve heureux! je voyais, dans ma colère bleue,Tout cet Éden, congé, les lilas, la banlieue,Et j'entendais, parmi le thym et le muguet,Les vagues violons de la mère Saguet!O douleur! furieux, je montais à ma chambre,Fournaise au mois de juin, et glacière en décembre;Et, là, je m'écriais:--Horace! ô bon garçon!Qui vivais dans le calme et selon la raison,Et qui t'allais poser, dans ta sagesse franche,Sur tout, comme l'oiseau se pose sur la branche,Sans peser, sans rester, ne demandant aux dieuxQue le temps de chanter ton chant libre et joyeux!Tu marchais, écoutant le soir, sous les charmilles,Les rires étouffés des folles jeunes filles,Les doux chuchotements dans l'angle obscur du bois;Tu courtisais ta belle esclave quelquefois,Myrtale aux blonds cheveux, qui s'irrite et se cabreComme la mer creusant les golfes de Calabre,Ou bien tu t'accoudais à table, buvant secTon vin que tu mettais toi-même en un pot grec.Pégase te soufflait des vers de sa narine;Tu songeais; tu faisais des odes à Barine,A Mécène, à Virgile, à ton champ de Tibur,A Chloë, qui passait le long de ton vieux mur,Portant sur son beau front l'amphore délicate.La nuit, lorsque Phoebé devient la sombre Hécate,Les halliers s'emplissaient pour toi de visions;Tu voyais des lueurs, des formes, des rayons,Cerbère se frotter, la queue entre les jambes,A Bacchus, dieu des vins et père des ïambes;Silène digérer dans sa grotte, pensif;Et se glisser dans l'ombre, et s'enivrer, lascif,Aux blanches nudités des nymphes peu vêtues,Le faune aux pieds de chèvre, aux oreilles pointues!Horace, quand grisé d'un petit vin sabin,Tu surprenais Glycère ou Lycoris au bain,Qui t'eût dit, ô Flaccus! quand tu peignais à RomeLes jeunes chevaliers courant dans l'hippodrome,Comme Molière a peint en France les marquis,Que tu faisais ces vers charmants, profonds, exquis,Pour servir, dans le siècle odieux où nous sommes,D'instruments de torture à d'horribles bonshommes,Mal peignés, mal vêtus, qui mâchent, lourds pédants,Comme un singe une fleur, ton nom entre leurs dents!Grimauds hideux qui n'ont, tant leur tête est vidée,Jamais eu de maîtresse et jamais eu d'idée!Puis j'ajoutais, farouche:--O cancres! qui mettezUne soutane aux dieux de l'éther irrités,Un béguin à Diane, et qui de vos tricornesCoiffez sinistrement les olympiens mornes,Eunuques, tourmenteurs, crétins, soyez maudits!Car vous êtes les vieux, les noirs, les engourdis,Car vous êtes l'hiver; car vous êtes, ô cruches!L'ours qui va dans les bois cherchant un arbre à ruches,L'ombre, le plomb, la mort, la tombe, le néant!Nul ne vit près de vous dressé sur son séant;Et vous pétrifiez d'une haleine sordideLe jeune homme naïf, étincelant, splendide;Et vous vous approchez de l'aurore, endormeurs!A Pindare serein plein d'épiques rumeurs,A Sophocle, à Térence, à Plaute, à l'ambroisie,O traîtres, vous mêlez l'antique hypocrisie,Vos ténèbres, vos moeurs, vos jougs, vos exeats,Et l'assoupissement des noirs couvents béats;Vos coups d'ongle rayant tous les sublimes livres,Vos préjugés qui font vos yeux de brouillards ivres,L'horreur de l'avenir, la haine du progrès;Et vous faites, sans peur, sans pitié, sans regrets,A la jeunesse, aux coeurs vierges, à l'espérance,Boire dans votre nuit ce vieil opium rance!O fermoirs de la bible humaine! sacristainsDe l'art, de la science, et des maîtres lointains,Et de la vérité que l'homme aux cieux épèle,Vous changez ce grand temple en petite chapelle!Guichetiers de l'esprit, faquins dont le goût sûrMène en laisse le beau; porte-clefs de l'azur,Vous prenez Théocrite, Eschyle aux sacrés voiles,Tibulle plein d'amour, Virgile plein d'étoiles;Vous faites de l'enfer avec ces paradis!Et, ma rage croissant, je reprenais:--Maudits,Ces monastères sourds! bouges! prisons haïes!Oh! comme on fit jadis au pédant de Veïes,Culotte bas, vieux tigre! Écoliers! écoliers!Accourez par essaims, par bandes, par milliers,Du gamin de Paris au groeculus de Rome,Et coupez du bois vert, et fouaillez-moi cet homme!Jeunes bouches, mordez le metteur de bâillons!Le mannequin sur qui l'on drape des haillonsA tout autant d'esprit que ce cuistre en son antre,Et tout autant de coeur; et l'un a dans le ventreDu latin et du grec comme l'autre a du foin.Ah! je prends Phyllodoce et Xantis à témoinQue je suis amoureux de leurs claires tuniques;Mais je hais l'affreux tas des vils pédants iniques!Confier un enfant, je vous demande un peu,A tous ces êtres noirs! autant mettre, morbleu!La mouche en pension chez une tarentule!Ces moines, expliquer Platon, lire Catulle,Tacite racontant le grand Agricola,Lucrèce! eux, déchiffrer Homère, ces gens-là!Ces diacres! ces bedeaux dont le groin renifle!Crânes d'où sort la nuit, pattes d'où sort la giffle,Vieux dadais à l'air rogue, au sourcil triomphant,Qui ne savent pas même épeler un enfant!Ils ignorent comment l'âme naît et veut croître.Cela vous a Laharpe et Nonotte pour cloître!Ils en sont à l'A, B, C, D, du coeur humain;Ils sont l'horrible Hier qui veut tuer Demain;Ils offrent à l'aiglon leurs règles d'écrevisses.Et puis ces noirs tessons ont une odeur de vices.O vieux pots égueulés des soifs qu'on ne dit pas!Le pluriel met une S à leurs meâs culpâs,Les boucs mystérieux, en les voyant s'indignent,Et, quand on dit: «Amour!» terre et cieux! ils se signent.Leur vieux viscère mort insulte au coeur naissant.Ils le prennent de haut avec l'adolescent,Et ne tolèrent pas le jour entrant dans l'âmeSous la forme pensée ou sous la forme femme.Quand la muse apparaît, ces hurleurs de holàDisent: «Qu'est-ce que c'est que cette folle-là?»Et, devant ses beautés, de ses rayons accrues,Ils reprennent: «Couleurs dures, nuances crues;Vapeurs, illusions, rêves; et quel traversAvez-vous de fourrer l'arc-en-ciel dans vos vers?»Ils raillent les enfants, ils raillent les poëtes;Ils font aux rossignols leurs gros yeux de chouettes:L'enfant est l'ignorant, ils sont l'ignorantin;Ils raturent l'esprit, la splendeur, le matin;Ils sarclent l'idéal ainsi qu'un barbarisme,Et ces culs de bouteille ont le dédain du prisme.Ainsi l'on m'entendait dans ma geôle crier.Le monologue avait le temps de varier.Et je m'exaspérais, faisant la faute énorme,Ayant raison au fond, d'avoir tort dans la forme.Après l'abbé Tuet, je maudissais Bezout;Car, outre les pensums où l'esprit se dissout,J'étais alors en proie à la mathématique.Temps sombre! enfant ému du frisson poétique,Pauvre oiseau qui heurtais du crâne mes barreaux,On me livrait tout vif aux chiffres, noirs bourreaux;On me faisait de force ingurgiter l'algèbre;On me liait au fond d'un Boisbertrand funèbre;On me tordait, depuis les ailes jusqu'au bec.Sur l'affreux chevalet des X et des Y;Hélas! on me fourrait sous les os maxillairesLe théorème orné de tous ses corollaires;Et je me débattais, lugubre patientDu diviseur prêtant main-forte au quotient.De là mes cris.
Marchands de grec! marchands de latin! cuistres! dogues!Philistins! magisters! je vous hais, pédagogues!Car, dans votre aplomb grave, infaillible, hébété,Vous niez l'idéal, la grâce et la beauté!Car vos textes, vos lois, vos règles sont fossiles!Car, avec l'air profond, vous êtes imbéciles!Car vous enseignez tout, et vous ignorez tout!Car vous êtes mauvais et méchants!--Mon sang boutRien qu'à songer au temps où, rêveuse bourrique,Grand diable de seize ans, j'étais en rhétorique!Que d'ennuis! de fureurs! de bêtises!--gredins!--Que de froids châtiments et que de chocs soudains!«Dimanche en retenue et cinq cents vers d'Horace!»Je regardais le monstre aux ongles noirs de crasse,Et je balbutiais: «Monsieur...--Pas de raisons!Vingt fois l'ode à Plancus et l'épître aux Pisons!»Or, j'avais justement, ce jour-là,--douce idée.Qui me faisait rêver d'Armide et d'Haydée,--Un rendez-vous avec la fille du portier.Grand Dieu! perdre un tel jour! le perdre tout entier!Je devais, en parlant d'amour, extase pure!En l'enivrant avec le ciel et la nature,La mener, si le temps n'était pas trop mauvaisManger de la galette aux buttes Saint-Gervais!Rêve heureux! je voyais, dans ma colère bleue,Tout cet Éden, congé, les lilas, la banlieue,Et j'entendais, parmi le thym et le muguet,Les vagues violons de la mère Saguet!O douleur! furieux, je montais à ma chambre,Fournaise au mois de juin, et glacière en décembre;Et, là, je m'écriais:--Horace! ô bon garçon!Qui vivais dans le calme et selon la raison,Et qui t'allais poser, dans ta sagesse franche,Sur tout, comme l'oiseau se pose sur la branche,Sans peser, sans rester, ne demandant aux dieuxQue le temps de chanter ton chant libre et joyeux!Tu marchais, écoutant le soir, sous les charmilles,Les rires étouffés des folles jeunes filles,Les doux chuchotements dans l'angle obscur du bois;Tu courtisais ta belle esclave quelquefois,Myrtale aux blonds cheveux, qui s'irrite et se cabreComme la mer creusant les golfes de Calabre,Ou bien tu t'accoudais à table, buvant secTon vin que tu mettais toi-même en un pot grec.Pégase te soufflait des vers de sa narine;Tu songeais; tu faisais des odes à Barine,A Mécène, à Virgile, à ton champ de Tibur,A Chloë, qui passait le long de ton vieux mur,Portant sur son beau front l'amphore délicate.La nuit, lorsque Phoebé devient la sombre Hécate,Les halliers s'emplissaient pour toi de visions;Tu voyais des lueurs, des formes, des rayons,Cerbère se frotter, la queue entre les jambes,A Bacchus, dieu des vins et père des ïambes;Silène digérer dans sa grotte, pensif;Et se glisser dans l'ombre, et s'enivrer, lascif,Aux blanches nudités des nymphes peu vêtues,Le faune aux pieds de chèvre, aux oreilles pointues!Horace, quand grisé d'un petit vin sabin,Tu surprenais Glycère ou Lycoris au bain,Qui t'eût dit, ô Flaccus! quand tu peignais à RomeLes jeunes chevaliers courant dans l'hippodrome,Comme Molière a peint en France les marquis,Que tu faisais ces vers charmants, profonds, exquis,Pour servir, dans le siècle odieux où nous sommes,D'instruments de torture à d'horribles bonshommes,Mal peignés, mal vêtus, qui mâchent, lourds pédants,Comme un singe une fleur, ton nom entre leurs dents!Grimauds hideux qui n'ont, tant leur tête est vidée,Jamais eu de maîtresse et jamais eu d'idée!Puis j'ajoutais, farouche:--O cancres! qui mettezUne soutane aux dieux de l'éther irrités,Un béguin à Diane, et qui de vos tricornesCoiffez sinistrement les olympiens mornes,Eunuques, tourmenteurs, crétins, soyez maudits!Car vous êtes les vieux, les noirs, les engourdis,Car vous êtes l'hiver; car vous êtes, ô cruches!L'ours qui va dans les bois cherchant un arbre à ruches,L'ombre, le plomb, la mort, la tombe, le néant!Nul ne vit près de vous dressé sur son séant;Et vous pétrifiez d'une haleine sordideLe jeune homme naïf, étincelant, splendide;Et vous vous approchez de l'aurore, endormeurs!A Pindare serein plein d'épiques rumeurs,A Sophocle, à Térence, à Plaute, à l'ambroisie,O traîtres, vous mêlez l'antique hypocrisie,Vos ténèbres, vos moeurs, vos jougs, vos exeats,Et l'assoupissement des noirs couvents béats;Vos coups d'ongle rayant tous les sublimes livres,Vos préjugés qui font vos yeux de brouillards ivres,L'horreur de l'avenir, la haine du progrès;Et vous faites, sans peur, sans pitié, sans regrets,A la jeunesse, aux coeurs vierges, à l'espérance,Boire dans votre nuit ce vieil opium rance!O fermoirs de la bible humaine! sacristainsDe l'art, de la science, et des maîtres lointains,Et de la vérité que l'homme aux cieux épèle,Vous changez ce grand temple en petite chapelle!Guichetiers de l'esprit, faquins dont le goût sûrMène en laisse le beau; porte-clefs de l'azur,Vous prenez Théocrite, Eschyle aux sacrés voiles,Tibulle plein d'amour, Virgile plein d'étoiles;Vous faites de l'enfer avec ces paradis!Et, ma rage croissant, je reprenais:--Maudits,Ces monastères sourds! bouges! prisons haïes!Oh! comme on fit jadis au pédant de Veïes,Culotte bas, vieux tigre! Écoliers! écoliers!Accourez par essaims, par bandes, par milliers,Du gamin de Paris au groeculus de Rome,Et coupez du bois vert, et fouaillez-moi cet homme!Jeunes bouches, mordez le metteur de bâillons!Le mannequin sur qui l'on drape des haillonsA tout autant d'esprit que ce cuistre en son antre,Et tout autant de coeur; et l'un a dans le ventreDu latin et du grec comme l'autre a du foin.Ah! je prends Phyllodoce et Xantis à témoinQue je suis amoureux de leurs claires tuniques;Mais je hais l'affreux tas des vils pédants iniques!Confier un enfant, je vous demande un peu,A tous ces êtres noirs! autant mettre, morbleu!La mouche en pension chez une tarentule!Ces moines, expliquer Platon, lire Catulle,Tacite racontant le grand Agricola,Lucrèce! eux, déchiffrer Homère, ces gens-là!Ces diacres! ces bedeaux dont le groin renifle!Crânes d'où sort la nuit, pattes d'où sort la giffle,Vieux dadais à l'air rogue, au sourcil triomphant,Qui ne savent pas même épeler un enfant!Ils ignorent comment l'âme naît et veut croître.Cela vous a Laharpe et Nonotte pour cloître!Ils en sont à l'A, B, C, D, du coeur humain;Ils sont l'horrible Hier qui veut tuer Demain;Ils offrent à l'aiglon leurs règles d'écrevisses.Et puis ces noirs tessons ont une odeur de vices.O vieux pots égueulés des soifs qu'on ne dit pas!Le pluriel met une S à leurs meâs culpâs,Les boucs mystérieux, en les voyant s'indignent,Et, quand on dit: «Amour!» terre et cieux! ils se signent.Leur vieux viscère mort insulte au coeur naissant.Ils le prennent de haut avec l'adolescent,Et ne tolèrent pas le jour entrant dans l'âmeSous la forme pensée ou sous la forme femme.Quand la muse apparaît, ces hurleurs de holàDisent: «Qu'est-ce que c'est que cette folle-là?»Et, devant ses beautés, de ses rayons accrues,Ils reprennent: «Couleurs dures, nuances crues;Vapeurs, illusions, rêves; et quel traversAvez-vous de fourrer l'arc-en-ciel dans vos vers?»Ils raillent les enfants, ils raillent les poëtes;Ils font aux rossignols leurs gros yeux de chouettes:L'enfant est l'ignorant, ils sont l'ignorantin;Ils raturent l'esprit, la splendeur, le matin;Ils sarclent l'idéal ainsi qu'un barbarisme,Et ces culs de bouteille ont le dédain du prisme.Ainsi l'on m'entendait dans ma geôle crier.Le monologue avait le temps de varier.Et je m'exaspérais, faisant la faute énorme,Ayant raison au fond, d'avoir tort dans la forme.Après l'abbé Tuet, je maudissais Bezout;Car, outre les pensums où l'esprit se dissout,J'étais alors en proie à la mathématique.Temps sombre! enfant ému du frisson poétique,Pauvre oiseau qui heurtais du crâne mes barreaux,On me livrait tout vif aux chiffres, noirs bourreaux;On me faisait de force ingurgiter l'algèbre;On me liait au fond d'un Boisbertrand funèbre;On me tordait, depuis les ailes jusqu'au bec.Sur l'affreux chevalet des X et des Y;Hélas! on me fourrait sous les os maxillairesLe théorème orné de tous ses corollaires;Et je me débattais, lugubre patientDu diviseur prêtant main-forte au quotient.De là mes cris.
Marchands de grec! marchands de latin! cuistres! dogues!
Philistins! magisters! je vous hais, pédagogues!
Car, dans votre aplomb grave, infaillible, hébété,
Vous niez l'idéal, la grâce et la beauté!
Car vos textes, vos lois, vos règles sont fossiles!
Car, avec l'air profond, vous êtes imbéciles!
Car vous enseignez tout, et vous ignorez tout!
Car vous êtes mauvais et méchants!--Mon sang bout
Rien qu'à songer au temps où, rêveuse bourrique,
Grand diable de seize ans, j'étais en rhétorique!
Que d'ennuis! de fureurs! de bêtises!--gredins!--
Que de froids châtiments et que de chocs soudains!
«Dimanche en retenue et cinq cents vers d'Horace!»
Je regardais le monstre aux ongles noirs de crasse,
Et je balbutiais: «Monsieur...--Pas de raisons!
Vingt fois l'ode à Plancus et l'épître aux Pisons!»
Or, j'avais justement, ce jour-là,--douce idée.
Qui me faisait rêver d'Armide et d'Haydée,--
Un rendez-vous avec la fille du portier.
Grand Dieu! perdre un tel jour! le perdre tout entier!
Je devais, en parlant d'amour, extase pure!
En l'enivrant avec le ciel et la nature,
La mener, si le temps n'était pas trop mauvais
Manger de la galette aux buttes Saint-Gervais!
Rêve heureux! je voyais, dans ma colère bleue,
Tout cet Éden, congé, les lilas, la banlieue,
Et j'entendais, parmi le thym et le muguet,
Les vagues violons de la mère Saguet!
O douleur! furieux, je montais à ma chambre,
Fournaise au mois de juin, et glacière en décembre;
Et, là, je m'écriais:
--Horace! ô bon garçon!
Qui vivais dans le calme et selon la raison,
Et qui t'allais poser, dans ta sagesse franche,
Sur tout, comme l'oiseau se pose sur la branche,
Sans peser, sans rester, ne demandant aux dieux
Que le temps de chanter ton chant libre et joyeux!
Tu marchais, écoutant le soir, sous les charmilles,
Les rires étouffés des folles jeunes filles,
Les doux chuchotements dans l'angle obscur du bois;
Tu courtisais ta belle esclave quelquefois,
Myrtale aux blonds cheveux, qui s'irrite et se cabre
Comme la mer creusant les golfes de Calabre,
Ou bien tu t'accoudais à table, buvant sec
Ton vin que tu mettais toi-même en un pot grec.
Pégase te soufflait des vers de sa narine;
Tu songeais; tu faisais des odes à Barine,
A Mécène, à Virgile, à ton champ de Tibur,
A Chloë, qui passait le long de ton vieux mur,
Portant sur son beau front l'amphore délicate.
La nuit, lorsque Phoebé devient la sombre Hécate,
Les halliers s'emplissaient pour toi de visions;
Tu voyais des lueurs, des formes, des rayons,
Cerbère se frotter, la queue entre les jambes,
A Bacchus, dieu des vins et père des ïambes;
Silène digérer dans sa grotte, pensif;
Et se glisser dans l'ombre, et s'enivrer, lascif,
Aux blanches nudités des nymphes peu vêtues,
Le faune aux pieds de chèvre, aux oreilles pointues!
Horace, quand grisé d'un petit vin sabin,
Tu surprenais Glycère ou Lycoris au bain,
Qui t'eût dit, ô Flaccus! quand tu peignais à Rome
Les jeunes chevaliers courant dans l'hippodrome,
Comme Molière a peint en France les marquis,
Que tu faisais ces vers charmants, profonds, exquis,
Pour servir, dans le siècle odieux où nous sommes,
D'instruments de torture à d'horribles bonshommes,
Mal peignés, mal vêtus, qui mâchent, lourds pédants,
Comme un singe une fleur, ton nom entre leurs dents!
Grimauds hideux qui n'ont, tant leur tête est vidée,
Jamais eu de maîtresse et jamais eu d'idée!
Puis j'ajoutais, farouche:
--O cancres! qui mettez
Une soutane aux dieux de l'éther irrités,
Un béguin à Diane, et qui de vos tricornes
Coiffez sinistrement les olympiens mornes,
Eunuques, tourmenteurs, crétins, soyez maudits!
Car vous êtes les vieux, les noirs, les engourdis,
Car vous êtes l'hiver; car vous êtes, ô cruches!
L'ours qui va dans les bois cherchant un arbre à ruches,
L'ombre, le plomb, la mort, la tombe, le néant!
Nul ne vit près de vous dressé sur son séant;
Et vous pétrifiez d'une haleine sordide
Le jeune homme naïf, étincelant, splendide;
Et vous vous approchez de l'aurore, endormeurs!
A Pindare serein plein d'épiques rumeurs,
A Sophocle, à Térence, à Plaute, à l'ambroisie,
O traîtres, vous mêlez l'antique hypocrisie,
Vos ténèbres, vos moeurs, vos jougs, vos exeats,
Et l'assoupissement des noirs couvents béats;
Vos coups d'ongle rayant tous les sublimes livres,
Vos préjugés qui font vos yeux de brouillards ivres,
L'horreur de l'avenir, la haine du progrès;
Et vous faites, sans peur, sans pitié, sans regrets,
A la jeunesse, aux coeurs vierges, à l'espérance,
Boire dans votre nuit ce vieil opium rance!
O fermoirs de la bible humaine! sacristains
De l'art, de la science, et des maîtres lointains,
Et de la vérité que l'homme aux cieux épèle,
Vous changez ce grand temple en petite chapelle!
Guichetiers de l'esprit, faquins dont le goût sûr
Mène en laisse le beau; porte-clefs de l'azur,
Vous prenez Théocrite, Eschyle aux sacrés voiles,
Tibulle plein d'amour, Virgile plein d'étoiles;
Vous faites de l'enfer avec ces paradis!
Et, ma rage croissant, je reprenais:
--Maudits,
Ces monastères sourds! bouges! prisons haïes!
Oh! comme on fit jadis au pédant de Veïes,
Culotte bas, vieux tigre! Écoliers! écoliers!
Accourez par essaims, par bandes, par milliers,
Du gamin de Paris au groeculus de Rome,
Et coupez du bois vert, et fouaillez-moi cet homme!
Jeunes bouches, mordez le metteur de bâillons!
Le mannequin sur qui l'on drape des haillons
A tout autant d'esprit que ce cuistre en son antre,
Et tout autant de coeur; et l'un a dans le ventre
Du latin et du grec comme l'autre a du foin.
Ah! je prends Phyllodoce et Xantis à témoin
Que je suis amoureux de leurs claires tuniques;
Mais je hais l'affreux tas des vils pédants iniques!
Confier un enfant, je vous demande un peu,
A tous ces êtres noirs! autant mettre, morbleu!
La mouche en pension chez une tarentule!
Ces moines, expliquer Platon, lire Catulle,
Tacite racontant le grand Agricola,
Lucrèce! eux, déchiffrer Homère, ces gens-là!
Ces diacres! ces bedeaux dont le groin renifle!
Crânes d'où sort la nuit, pattes d'où sort la giffle,
Vieux dadais à l'air rogue, au sourcil triomphant,
Qui ne savent pas même épeler un enfant!
Ils ignorent comment l'âme naît et veut croître.
Cela vous a Laharpe et Nonotte pour cloître!
Ils en sont à l'A, B, C, D, du coeur humain;
Ils sont l'horrible Hier qui veut tuer Demain;
Ils offrent à l'aiglon leurs règles d'écrevisses.
Et puis ces noirs tessons ont une odeur de vices.
O vieux pots égueulés des soifs qu'on ne dit pas!
Le pluriel met une S à leurs meâs culpâs,
Les boucs mystérieux, en les voyant s'indignent,
Et, quand on dit: «Amour!» terre et cieux! ils se signent.
Leur vieux viscère mort insulte au coeur naissant.
Ils le prennent de haut avec l'adolescent,
Et ne tolèrent pas le jour entrant dans l'âme
Sous la forme pensée ou sous la forme femme.
Quand la muse apparaît, ces hurleurs de holà
Disent: «Qu'est-ce que c'est que cette folle-là?»
Et, devant ses beautés, de ses rayons accrues,
Ils reprennent: «Couleurs dures, nuances crues;
Vapeurs, illusions, rêves; et quel travers
Avez-vous de fourrer l'arc-en-ciel dans vos vers?»
Ils raillent les enfants, ils raillent les poëtes;
Ils font aux rossignols leurs gros yeux de chouettes:
L'enfant est l'ignorant, ils sont l'ignorantin;
Ils raturent l'esprit, la splendeur, le matin;
Ils sarclent l'idéal ainsi qu'un barbarisme,
Et ces culs de bouteille ont le dédain du prisme.
Ainsi l'on m'entendait dans ma geôle crier.
Le monologue avait le temps de varier.
Et je m'exaspérais, faisant la faute énorme,
Ayant raison au fond, d'avoir tort dans la forme.
Après l'abbé Tuet, je maudissais Bezout;
Car, outre les pensums où l'esprit se dissout,
J'étais alors en proie à la mathématique.
Temps sombre! enfant ému du frisson poétique,
Pauvre oiseau qui heurtais du crâne mes barreaux,
On me livrait tout vif aux chiffres, noirs bourreaux;
On me faisait de force ingurgiter l'algèbre;
On me liait au fond d'un Boisbertrand funèbre;
On me tordait, depuis les ailes jusqu'au bec.
Sur l'affreux chevalet des X et des Y;
Hélas! on me fourrait sous les os maxillaires
Le théorème orné de tous ses corollaires;
Et je me débattais, lugubre patient
Du diviseur prêtant main-forte au quotient.
De là mes cris.
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Un jour, quand l'homme sera sage,Lorsqu'on n'instruira plus les oiseaux par la cage,Quand les sociétés difformes sentirontDans l'enfant mieux compris se redresser leur front,Que, des libres essors ayant sondé les règles,On connaîtra la loi de croissance des aigles,Et que le plein midi rayonnera pour tous,Savoir étant sublime, apprendre sera doux.Alors, tout en laissant au sommet des étudesLes grands livres latins et grecs, ces solitudesOù l'éclair gronde, où luit la mer, où l'astre rit,Et qu'emplissent les vents immenses de l'esprit,C'est en les pénétrant d'explication tendre,En les faisant aimer, qu'on les fera comprendre.Homère emportera dans son vaste refluxL'écolier ébloui; l'enfant ne sera plusUne bête de somme attelée à Virgile;Et l'on ne verra plus ce vif esprit agileDevenir, sous le fouet d'un cuistre ou d'un abbé,Le lourd cheval poussif du pensum embourbé.Chaque village aura, dans un temple rustique,Dans la lumière, au lieu du magister antique,Trop noir pour que jamais le jour y pénétrât,L'instituteur lucide et grave, magistratDu progrès, médecin de l'ignorance, et prêtreDe l'idée; et dans l'ombre on verra disparaîtreL'éternel écolier et l'éternel pédant.L'aube vient en chantant, et non pas en grondant.Nos fils riront de nous dans cette blanche sphère;Ils se demanderont ce que nous pouvions faireEnseigner au moineau par le hibou hagard.Alors, le jeune esprit et le jeune regardSe lèveront avec une clarté sereineVers la science auguste, aimable et souveraine;Alors, plus de grimoire obscur, fade, étouffant;Le maître, doux apôtre incliné sur l'enfant,Fera, lui versant Dieu, l'azur et l'harmonie,Boire la petite âme à la coupe infinie.Alors, tout sera vrai, lois, dogmes, droits, devoirs.Tu laisseras passer dans tes jambages noirsUne pure lueur, de jour en jour moins sombre,O nature, alphabet des grandes lettres d'ombre!Paris, mai 1831.
Un jour, quand l'homme sera sage,Lorsqu'on n'instruira plus les oiseaux par la cage,Quand les sociétés difformes sentirontDans l'enfant mieux compris se redresser leur front,Que, des libres essors ayant sondé les règles,On connaîtra la loi de croissance des aigles,Et que le plein midi rayonnera pour tous,Savoir étant sublime, apprendre sera doux.Alors, tout en laissant au sommet des étudesLes grands livres latins et grecs, ces solitudesOù l'éclair gronde, où luit la mer, où l'astre rit,Et qu'emplissent les vents immenses de l'esprit,C'est en les pénétrant d'explication tendre,En les faisant aimer, qu'on les fera comprendre.Homère emportera dans son vaste refluxL'écolier ébloui; l'enfant ne sera plusUne bête de somme attelée à Virgile;Et l'on ne verra plus ce vif esprit agileDevenir, sous le fouet d'un cuistre ou d'un abbé,Le lourd cheval poussif du pensum embourbé.Chaque village aura, dans un temple rustique,Dans la lumière, au lieu du magister antique,Trop noir pour que jamais le jour y pénétrât,L'instituteur lucide et grave, magistratDu progrès, médecin de l'ignorance, et prêtreDe l'idée; et dans l'ombre on verra disparaîtreL'éternel écolier et l'éternel pédant.L'aube vient en chantant, et non pas en grondant.Nos fils riront de nous dans cette blanche sphère;Ils se demanderont ce que nous pouvions faireEnseigner au moineau par le hibou hagard.Alors, le jeune esprit et le jeune regardSe lèveront avec une clarté sereineVers la science auguste, aimable et souveraine;Alors, plus de grimoire obscur, fade, étouffant;Le maître, doux apôtre incliné sur l'enfant,Fera, lui versant Dieu, l'azur et l'harmonie,Boire la petite âme à la coupe infinie.Alors, tout sera vrai, lois, dogmes, droits, devoirs.Tu laisseras passer dans tes jambages noirsUne pure lueur, de jour en jour moins sombre,O nature, alphabet des grandes lettres d'ombre!Paris, mai 1831.
Un jour, quand l'homme sera sage,
Lorsqu'on n'instruira plus les oiseaux par la cage,
Quand les sociétés difformes sentiront
Dans l'enfant mieux compris se redresser leur front,
Que, des libres essors ayant sondé les règles,
On connaîtra la loi de croissance des aigles,
Et que le plein midi rayonnera pour tous,
Savoir étant sublime, apprendre sera doux.
Alors, tout en laissant au sommet des études
Les grands livres latins et grecs, ces solitudes
Où l'éclair gronde, où luit la mer, où l'astre rit,
Et qu'emplissent les vents immenses de l'esprit,
C'est en les pénétrant d'explication tendre,
En les faisant aimer, qu'on les fera comprendre.
Homère emportera dans son vaste reflux
L'écolier ébloui; l'enfant ne sera plus
Une bête de somme attelée à Virgile;
Et l'on ne verra plus ce vif esprit agile
Devenir, sous le fouet d'un cuistre ou d'un abbé,
Le lourd cheval poussif du pensum embourbé.
Chaque village aura, dans un temple rustique,
Dans la lumière, au lieu du magister antique,
Trop noir pour que jamais le jour y pénétrât,
L'instituteur lucide et grave, magistrat
Du progrès, médecin de l'ignorance, et prêtre
De l'idée; et dans l'ombre on verra disparaître
L'éternel écolier et l'éternel pédant.
L'aube vient en chantant, et non pas en grondant.
Nos fils riront de nous dans cette blanche sphère;
Ils se demanderont ce que nous pouvions faire
Enseigner au moineau par le hibou hagard.
Alors, le jeune esprit et le jeune regard
Se lèveront avec une clarté sereine
Vers la science auguste, aimable et souveraine;
Alors, plus de grimoire obscur, fade, étouffant;
Le maître, doux apôtre incliné sur l'enfant,
Fera, lui versant Dieu, l'azur et l'harmonie,
Boire la petite âme à la coupe infinie.
Alors, tout sera vrai, lois, dogmes, droits, devoirs.
Tu laisseras passer dans tes jambages noirs
Une pure lueur, de jour en jour moins sombre,
O nature, alphabet des grandes lettres d'ombre!
Paris, mai 1831.
Voie juin. Le moineau railleDans les champs les amoureux;Le rossignol de murailleChante dans son nid pierreux.Les herbes et les branchages,Pleins de soupirs et d'abois,Font de charmants rabâchagesDans la profondeur des bois.La grive et la tourterelleProlongent, dans les nids sourds,La ravissante querelleDes baisers et des amours.Sous les treilles de la plaine,Dans l'antre où verdit l'osier,Virgile enivre Silène,Et Rabelais Grandgousier.O Virgile, verse à boire!Verse à boire, ô Rabelais!La forêt est une gloire;La caverne est un palais!Il n'est pas de lac ni d'îleQui ne nous prenne au gluau,Qui n'improvise une idylle,Ou qui ne chante un duo.Car l'amour chasse aux bocages,Et l'amour pêche aux ruisseaux,Car les belles sont les cagesDont nos coeurs sont les oiseaux.De la source, sa cuvette,La fleur, faisant son miroir,Dit: «Bonjour,» à la fauvette,Et dit au hibou: «Bonsoir.»Le toit espère la gerbe,Pain d'abord et chaume après;La croupe du boeuf dans l'herbeSemble un mont dans les forêts.L'étang rit à la macreuse,Le pré rit au loriot,Pendant que l'ornière creuseGronde le lourd chariot.L'or fleurit en giroflée;L'ancien zéphir fabuleuxSouffle avec sa joue enfléeAu fond des nuages bleus.Jersey, sur l'onde docile,Se drape d'un beau ciel pur,Et prend des airs de SicileDans un grand haillon d'azurPartout l'églogue est écrite:Même en la froide Albion,L'air est plein de Théocrite,Le vent sait par coeur Bion,Et redit, mélancolique,La chanson que fredonnaMoschus, grillon bucoliqueDe la cheminée Etna.L'hiver tousse, vieux phthisique,Et s'en va; la brume fond;Les vagues font la musiqueDes vers que les arbres font.Toute la nature sombreVerse un mystérieux jour;L'âme qui rêve a plus d'ombreEt la fleur a plus d'amour.L'herbe éclate en pâquerettes;Les parfums, qu'on croit muets,Content les peines secrètesDes liserons aux bleuets.Les petites ailes blanchesSur les eaux et les sillonsS'abattent en avalanches;Il neige des papillons.Et sur la mer, qui reflèteL'aube au sourire d'émail,La bruyère violetteMet au vieux mont un camail;Afin qu'il puisse, à l'abîmeQu'il contient et qu'il bénit,Dire sa messe sublimeSous sa mitre de granit.Granville, juin 1836.
Voie juin. Le moineau railleDans les champs les amoureux;Le rossignol de murailleChante dans son nid pierreux.Les herbes et les branchages,Pleins de soupirs et d'abois,Font de charmants rabâchagesDans la profondeur des bois.La grive et la tourterelleProlongent, dans les nids sourds,La ravissante querelleDes baisers et des amours.Sous les treilles de la plaine,Dans l'antre où verdit l'osier,Virgile enivre Silène,Et Rabelais Grandgousier.O Virgile, verse à boire!Verse à boire, ô Rabelais!La forêt est une gloire;La caverne est un palais!Il n'est pas de lac ni d'îleQui ne nous prenne au gluau,Qui n'improvise une idylle,Ou qui ne chante un duo.Car l'amour chasse aux bocages,Et l'amour pêche aux ruisseaux,Car les belles sont les cagesDont nos coeurs sont les oiseaux.De la source, sa cuvette,La fleur, faisant son miroir,Dit: «Bonjour,» à la fauvette,Et dit au hibou: «Bonsoir.»Le toit espère la gerbe,Pain d'abord et chaume après;La croupe du boeuf dans l'herbeSemble un mont dans les forêts.L'étang rit à la macreuse,Le pré rit au loriot,Pendant que l'ornière creuseGronde le lourd chariot.L'or fleurit en giroflée;L'ancien zéphir fabuleuxSouffle avec sa joue enfléeAu fond des nuages bleus.Jersey, sur l'onde docile,Se drape d'un beau ciel pur,Et prend des airs de SicileDans un grand haillon d'azurPartout l'églogue est écrite:Même en la froide Albion,L'air est plein de Théocrite,Le vent sait par coeur Bion,Et redit, mélancolique,La chanson que fredonnaMoschus, grillon bucoliqueDe la cheminée Etna.L'hiver tousse, vieux phthisique,Et s'en va; la brume fond;Les vagues font la musiqueDes vers que les arbres font.Toute la nature sombreVerse un mystérieux jour;L'âme qui rêve a plus d'ombreEt la fleur a plus d'amour.L'herbe éclate en pâquerettes;Les parfums, qu'on croit muets,Content les peines secrètesDes liserons aux bleuets.Les petites ailes blanchesSur les eaux et les sillonsS'abattent en avalanches;Il neige des papillons.Et sur la mer, qui reflèteL'aube au sourire d'émail,La bruyère violetteMet au vieux mont un camail;Afin qu'il puisse, à l'abîmeQu'il contient et qu'il bénit,Dire sa messe sublimeSous sa mitre de granit.Granville, juin 1836.
Voie juin. Le moineau raille
Dans les champs les amoureux;
Le rossignol de muraille
Chante dans son nid pierreux.
Les herbes et les branchages,
Pleins de soupirs et d'abois,
Font de charmants rabâchages
Dans la profondeur des bois.
La grive et la tourterelle
Prolongent, dans les nids sourds,
La ravissante querelle
Des baisers et des amours.
Sous les treilles de la plaine,
Dans l'antre où verdit l'osier,
Virgile enivre Silène,
Et Rabelais Grandgousier.
O Virgile, verse à boire!
Verse à boire, ô Rabelais!
La forêt est une gloire;
La caverne est un palais!
Il n'est pas de lac ni d'île
Qui ne nous prenne au gluau,
Qui n'improvise une idylle,
Ou qui ne chante un duo.
Car l'amour chasse aux bocages,
Et l'amour pêche aux ruisseaux,
Car les belles sont les cages
Dont nos coeurs sont les oiseaux.
De la source, sa cuvette,
La fleur, faisant son miroir,
Dit: «Bonjour,» à la fauvette,
Et dit au hibou: «Bonsoir.»
Le toit espère la gerbe,
Pain d'abord et chaume après;
La croupe du boeuf dans l'herbe
Semble un mont dans les forêts.
L'étang rit à la macreuse,
Le pré rit au loriot,
Pendant que l'ornière creuse
Gronde le lourd chariot.
L'or fleurit en giroflée;
L'ancien zéphir fabuleux
Souffle avec sa joue enflée
Au fond des nuages bleus.
Jersey, sur l'onde docile,
Se drape d'un beau ciel pur,
Et prend des airs de Sicile
Dans un grand haillon d'azur
Partout l'églogue est écrite:
Même en la froide Albion,
L'air est plein de Théocrite,
Le vent sait par coeur Bion,
Et redit, mélancolique,
La chanson que fredonna
Moschus, grillon bucolique
De la cheminée Etna.
L'hiver tousse, vieux phthisique,
Et s'en va; la brume fond;
Les vagues font la musique
Des vers que les arbres font.
Toute la nature sombre
Verse un mystérieux jour;
L'âme qui rêve a plus d'ombre
Et la fleur a plus d'amour.
L'herbe éclate en pâquerettes;
Les parfums, qu'on croit muets,
Content les peines secrètes
Des liserons aux bleuets.
Les petites ailes blanches
Sur les eaux et les sillons
S'abattent en avalanches;
Il neige des papillons.
Et sur la mer, qui reflète
L'aube au sourire d'émail,
La bruyère violette
Met au vieux mont un camail;
Afin qu'il puisse, à l'abîme
Qu'il contient et qu'il bénit,
Dire sa messe sublime
Sous sa mitre de granit.
Granville, juin 1836.
Elle me dit: «Quelque choseMe tourmente.» Et j'aperçusSon cou de neige, et, dessus,Un petit insecte rose.J'aurais dû,--mais, sage ou fou,A seize ans, on est farouche,--Voir le baiser sur sa bouchePlus que l'insecte à son cou.On eût dit un coquillage;Dos rose et taché de noir.Les fauvettes pour nous voirSe penchaient dans le feuillage.Sa bouche fraîche était là;Je me courbai sur la belle,Et je pris la coccinelle;Mais le baiser s'envola.«Fils, apprends comme on me nomme,»Dit l'insecte du ciel bleu;«Les bêtes sont au bon Dieu,Mais la bêtise est à l'homme.»Paris, mai 1830.
Elle me dit: «Quelque choseMe tourmente.» Et j'aperçusSon cou de neige, et, dessus,Un petit insecte rose.J'aurais dû,--mais, sage ou fou,A seize ans, on est farouche,--Voir le baiser sur sa bouchePlus que l'insecte à son cou.On eût dit un coquillage;Dos rose et taché de noir.Les fauvettes pour nous voirSe penchaient dans le feuillage.Sa bouche fraîche était là;Je me courbai sur la belle,Et je pris la coccinelle;Mais le baiser s'envola.«Fils, apprends comme on me nomme,»Dit l'insecte du ciel bleu;«Les bêtes sont au bon Dieu,Mais la bêtise est à l'homme.»Paris, mai 1830.
Elle me dit: «Quelque chose
Me tourmente.» Et j'aperçus
Son cou de neige, et, dessus,
Un petit insecte rose.
J'aurais dû,--mais, sage ou fou,
A seize ans, on est farouche,--
Voir le baiser sur sa bouche
Plus que l'insecte à son cou.
On eût dit un coquillage;
Dos rose et taché de noir.
Les fauvettes pour nous voir
Se penchaient dans le feuillage.
Sa bouche fraîche était là;
Je me courbai sur la belle,
Et je pris la coccinelle;
Mais le baiser s'envola.
«Fils, apprends comme on me nomme,»
Dit l'insecte du ciel bleu;
«Les bêtes sont au bon Dieu,
Mais la bêtise est à l'homme.»
Paris, mai 1830.
Denise, ton mari, notre vieux pédagogue,Se promène; il s'en va troubler la fraîche églogueDu bel adolescent Avril dans la forêt;Tout tremble et tout devient pédant, dès qu'il paraît:L'âne bougonne un thème au boeuf son camarade;Le vent fait sa tartine, et l'arbre sa tirade;L'églantier verdissant, doux garçon qui grandit,Déclame le récit de Théramène, et dit:Son front large est armé de cornes menaçantes.Denise, cependant, tu rêves et tu chantes,A l'âge où l'innocence ouvre sa vague fleur;Et, d'un oeil ignorant, sans joie et sans douleur,Sans crainte et sans désir, tu vois, à l'heure où rentreL'étudiant en classe et le docteur dans l'antre,Venir à toi, montant ensemble l'escalier,L'ennui, maître d'école, et l'amour, écolier.
Denise, ton mari, notre vieux pédagogue,Se promène; il s'en va troubler la fraîche églogueDu bel adolescent Avril dans la forêt;Tout tremble et tout devient pédant, dès qu'il paraît:L'âne bougonne un thème au boeuf son camarade;Le vent fait sa tartine, et l'arbre sa tirade;L'églantier verdissant, doux garçon qui grandit,Déclame le récit de Théramène, et dit:Son front large est armé de cornes menaçantes.Denise, cependant, tu rêves et tu chantes,A l'âge où l'innocence ouvre sa vague fleur;Et, d'un oeil ignorant, sans joie et sans douleur,Sans crainte et sans désir, tu vois, à l'heure où rentreL'étudiant en classe et le docteur dans l'antre,Venir à toi, montant ensemble l'escalier,L'ennui, maître d'école, et l'amour, écolier.
Denise, ton mari, notre vieux pédagogue,
Se promène; il s'en va troubler la fraîche églogue
Du bel adolescent Avril dans la forêt;
Tout tremble et tout devient pédant, dès qu'il paraît:
L'âne bougonne un thème au boeuf son camarade;
Le vent fait sa tartine, et l'arbre sa tirade;
L'églantier verdissant, doux garçon qui grandit,
Déclame le récit de Théramène, et dit:
Son front large est armé de cornes menaçantes.
Denise, cependant, tu rêves et tu chantes,
A l'âge où l'innocence ouvre sa vague fleur;
Et, d'un oeil ignorant, sans joie et sans douleur,
Sans crainte et sans désir, tu vois, à l'heure où rentre
L'étudiant en classe et le docteur dans l'antre,
Venir à toi, montant ensemble l'escalier,
L'ennui, maître d'école, et l'amour, écolier.
Nous sommes frères: la fleurPar deux arts peut être faite.Le poëte est ciseleur;Le ciseleur est poëte.Poëtes ou ciseleurs,Par nous l'esprit se révèle.Nous rendons les bons meilleurs,Tu rends la beauté plus belle.Sur son bras ou sur son cou,Tu fais de tes rêveries,Statuaire du bijou,Des palais de pierreries!Ne dis pas: «Mon art n'est rien...»Sors de la route tracée,Ouvrier magicien,Et mêle à l'or la pensée!Tous les penseurs, sans chercherQui finit ou qui commence,Sculptent le même rocher:Ce rocher, c'est l'art immense.Michel-Ange, grand vieillard,En larges blocs qu'il nous jette,Le fait jaillir au hasard;Benvenuto nous l'émiette.Et, devant l'art infini,Dont jamais la loi ne change,La miette de CelliniVaut le bloc de Michel-Ange.Tout est grand; sombre ou vermeil,Tout feu qui brille est une âme.L'étoile vaut le soleil;L'étincelle vaut la flamme.Paris, octobre 1841.
Nous sommes frères: la fleurPar deux arts peut être faite.Le poëte est ciseleur;Le ciseleur est poëte.Poëtes ou ciseleurs,Par nous l'esprit se révèle.Nous rendons les bons meilleurs,Tu rends la beauté plus belle.Sur son bras ou sur son cou,Tu fais de tes rêveries,Statuaire du bijou,Des palais de pierreries!Ne dis pas: «Mon art n'est rien...»Sors de la route tracée,Ouvrier magicien,Et mêle à l'or la pensée!Tous les penseurs, sans chercherQui finit ou qui commence,Sculptent le même rocher:Ce rocher, c'est l'art immense.Michel-Ange, grand vieillard,En larges blocs qu'il nous jette,Le fait jaillir au hasard;Benvenuto nous l'émiette.Et, devant l'art infini,Dont jamais la loi ne change,La miette de CelliniVaut le bloc de Michel-Ange.Tout est grand; sombre ou vermeil,Tout feu qui brille est une âme.L'étoile vaut le soleil;L'étincelle vaut la flamme.Paris, octobre 1841.
Nous sommes frères: la fleur
Par deux arts peut être faite.
Le poëte est ciseleur;
Le ciseleur est poëte.
Poëtes ou ciseleurs,
Par nous l'esprit se révèle.
Nous rendons les bons meilleurs,
Tu rends la beauté plus belle.
Sur son bras ou sur son cou,
Tu fais de tes rêveries,
Statuaire du bijou,
Des palais de pierreries!
Ne dis pas: «Mon art n'est rien...»
Sors de la route tracée,
Ouvrier magicien,
Et mêle à l'or la pensée!
Tous les penseurs, sans chercher
Qui finit ou qui commence,
Sculptent le même rocher:
Ce rocher, c'est l'art immense.
Michel-Ange, grand vieillard,
En larges blocs qu'il nous jette,
Le fait jaillir au hasard;
Benvenuto nous l'émiette.
Et, devant l'art infini,
Dont jamais la loi ne change,
La miette de Cellini
Vaut le bloc de Michel-Ange.
Tout est grand; sombre ou vermeil,
Tout feu qui brille est une âme.
L'étoile vaut le soleil;
L'étincelle vaut la flamme.
Paris, octobre 1841.
Je rêvais dans un grand cimetière désert;De mon âme et des morts j'écoutais le concert,Parmi les fleurs de l'herbe et les croix de la tombe.Dieu veut que ce qui naît sorte de ce qui tombe.Et l'ombre m'emplissait.Autour de moi, nombreux,Gais, sans avoir souci de mon front ténébreux,Dans ce champ, lit fatal de la sieste dernière,Des moineaux francs faisaient l'école buissonnière.C'était l'éternité que taquine l'instant.Ils allaient et venaient, chantant, volant, sautant,Égratignant la mort de leurs griffes pointues,Lissant leur bec au nez lugubre des statues,Becquetant les tombeaux, ces grains mystérieux.Je pris ces tapageurs ailés au sérieux;Je criai:--Paix aux morts! vous êtes des harpies.--Nous sommes des moineaux, me dirent ces impies.--Silence! allez-vous-en! repris-je, peu clément.Ils s'enfuirent; j'étais le plus fort. Seulement,Un d'eux resta derrière, et, pour toute musique,Dressa la queue, et dit:--Quel est ce vieux classique?Comme ils s'en allaient tous, furieux, maugréant,Criant, et regardant de travers le géant,Un houx noir qui songeait près d'une tombe, un sage,M'arrêta brusquement par la manche au passage,Et me dit:--Ces oiseaux sont dans leur fonction.Laisse-les. Nous avons besoin de ce rayon.Dieu les envoie. Ils font vivre le cimetière.Homme, ils sont la gaîté de la nature entière;Ils prennent son murmure au ruisseau, sa clartéA l'astre, son sourire au matin enchanté;Partout où rit un sage, ils lui prennent sa joie,Et nous l'apportent; l'ombre en les voyant flamboie;Ils emplissent leurs becs des cris des écoliers;A travers l'homme et l'herbe, et l'onde, et les halliers,Ils vont pillant la joie en l'univers immense.Ils ont cette raison qui te semble démence.Ils ont pitié de nous qui loin d'eux languissons;Et, lorsqu'ils sont bien pleins de jeux et de chansons,D'églogues, de baisers, de tous les comméragesQue les nids en avril font sous les verts ombrages,Ils accourent, joyeux, charmants, légers, bruyants,Nous jeter tout cela dans nos trous effrayants;Et viennent, des palais, des bois, de la chaumière,Vider dans notre nuit toute cette lumière!Quand mai nous les ramène, ô songeur, nous disons:«Les voilà!» tout s'émeut, pierres, tertres, gazons;Le moindre arbrisseau parle, et l'herbe est en extase;Le saule pleureur chante en achevant sa phrase;Ils confessent les ifs, devenus babillards;Ils jasent de la vie avec les corbillards;Des linceuls trop pompeux ils décrochent l'agrafe;Ils se moquent du marbre; ils savent l'orthographe;Et, moi qui suis ici le vieux chardon boudeur,Devant qui le mensonge étale sa laideur,Et ne se gêne pas, me traitant comme un hôte,Je trouve juste, ami, qu'en lisant à voix hauteL'épitaphe où le mort est toujours bon et beau,Ils fassent éclater de rire le tombeau.Paris, mai 1835.
Je rêvais dans un grand cimetière désert;De mon âme et des morts j'écoutais le concert,Parmi les fleurs de l'herbe et les croix de la tombe.Dieu veut que ce qui naît sorte de ce qui tombe.Et l'ombre m'emplissait.Autour de moi, nombreux,Gais, sans avoir souci de mon front ténébreux,Dans ce champ, lit fatal de la sieste dernière,Des moineaux francs faisaient l'école buissonnière.C'était l'éternité que taquine l'instant.Ils allaient et venaient, chantant, volant, sautant,Égratignant la mort de leurs griffes pointues,Lissant leur bec au nez lugubre des statues,Becquetant les tombeaux, ces grains mystérieux.Je pris ces tapageurs ailés au sérieux;Je criai:--Paix aux morts! vous êtes des harpies.--Nous sommes des moineaux, me dirent ces impies.--Silence! allez-vous-en! repris-je, peu clément.Ils s'enfuirent; j'étais le plus fort. Seulement,Un d'eux resta derrière, et, pour toute musique,Dressa la queue, et dit:--Quel est ce vieux classique?Comme ils s'en allaient tous, furieux, maugréant,Criant, et regardant de travers le géant,Un houx noir qui songeait près d'une tombe, un sage,M'arrêta brusquement par la manche au passage,Et me dit:--Ces oiseaux sont dans leur fonction.Laisse-les. Nous avons besoin de ce rayon.Dieu les envoie. Ils font vivre le cimetière.Homme, ils sont la gaîté de la nature entière;Ils prennent son murmure au ruisseau, sa clartéA l'astre, son sourire au matin enchanté;Partout où rit un sage, ils lui prennent sa joie,Et nous l'apportent; l'ombre en les voyant flamboie;Ils emplissent leurs becs des cris des écoliers;A travers l'homme et l'herbe, et l'onde, et les halliers,Ils vont pillant la joie en l'univers immense.Ils ont cette raison qui te semble démence.Ils ont pitié de nous qui loin d'eux languissons;Et, lorsqu'ils sont bien pleins de jeux et de chansons,D'églogues, de baisers, de tous les comméragesQue les nids en avril font sous les verts ombrages,Ils accourent, joyeux, charmants, légers, bruyants,Nous jeter tout cela dans nos trous effrayants;Et viennent, des palais, des bois, de la chaumière,Vider dans notre nuit toute cette lumière!Quand mai nous les ramène, ô songeur, nous disons:«Les voilà!» tout s'émeut, pierres, tertres, gazons;Le moindre arbrisseau parle, et l'herbe est en extase;Le saule pleureur chante en achevant sa phrase;Ils confessent les ifs, devenus babillards;Ils jasent de la vie avec les corbillards;Des linceuls trop pompeux ils décrochent l'agrafe;Ils se moquent du marbre; ils savent l'orthographe;Et, moi qui suis ici le vieux chardon boudeur,Devant qui le mensonge étale sa laideur,Et ne se gêne pas, me traitant comme un hôte,Je trouve juste, ami, qu'en lisant à voix hauteL'épitaphe où le mort est toujours bon et beau,Ils fassent éclater de rire le tombeau.Paris, mai 1835.
Je rêvais dans un grand cimetière désert;
De mon âme et des morts j'écoutais le concert,
Parmi les fleurs de l'herbe et les croix de la tombe.
Dieu veut que ce qui naît sorte de ce qui tombe.
Et l'ombre m'emplissait.
Autour de moi, nombreux,
Gais, sans avoir souci de mon front ténébreux,
Dans ce champ, lit fatal de la sieste dernière,
Des moineaux francs faisaient l'école buissonnière.
C'était l'éternité que taquine l'instant.
Ils allaient et venaient, chantant, volant, sautant,
Égratignant la mort de leurs griffes pointues,
Lissant leur bec au nez lugubre des statues,
Becquetant les tombeaux, ces grains mystérieux.
Je pris ces tapageurs ailés au sérieux;
Je criai:--Paix aux morts! vous êtes des harpies.
--Nous sommes des moineaux, me dirent ces impies.
--Silence! allez-vous-en! repris-je, peu clément.
Ils s'enfuirent; j'étais le plus fort. Seulement,
Un d'eux resta derrière, et, pour toute musique,
Dressa la queue, et dit:--Quel est ce vieux classique?
Comme ils s'en allaient tous, furieux, maugréant,
Criant, et regardant de travers le géant,
Un houx noir qui songeait près d'une tombe, un sage,
M'arrêta brusquement par la manche au passage,
Et me dit:--Ces oiseaux sont dans leur fonction.
Laisse-les. Nous avons besoin de ce rayon.
Dieu les envoie. Ils font vivre le cimetière.
Homme, ils sont la gaîté de la nature entière;
Ils prennent son murmure au ruisseau, sa clarté
A l'astre, son sourire au matin enchanté;
Partout où rit un sage, ils lui prennent sa joie,
Et nous l'apportent; l'ombre en les voyant flamboie;
Ils emplissent leurs becs des cris des écoliers;
A travers l'homme et l'herbe, et l'onde, et les halliers,
Ils vont pillant la joie en l'univers immense.
Ils ont cette raison qui te semble démence.
Ils ont pitié de nous qui loin d'eux languissons;
Et, lorsqu'ils sont bien pleins de jeux et de chansons,
D'églogues, de baisers, de tous les commérages
Que les nids en avril font sous les verts ombrages,
Ils accourent, joyeux, charmants, légers, bruyants,
Nous jeter tout cela dans nos trous effrayants;
Et viennent, des palais, des bois, de la chaumière,
Vider dans notre nuit toute cette lumière!
Quand mai nous les ramène, ô songeur, nous disons:
«Les voilà!» tout s'émeut, pierres, tertres, gazons;
Le moindre arbrisseau parle, et l'herbe est en extase;
Le saule pleureur chante en achevant sa phrase;
Ils confessent les ifs, devenus babillards;
Ils jasent de la vie avec les corbillards;
Des linceuls trop pompeux ils décrochent l'agrafe;
Ils se moquent du marbre; ils savent l'orthographe;
Et, moi qui suis ici le vieux chardon boudeur,
Devant qui le mensonge étale sa laideur,
Et ne se gêne pas, me traitant comme un hôte,
Je trouve juste, ami, qu'en lisant à voix haute
L'épitaphe où le mort est toujours bon et beau,
Ils fassent éclater de rire le tombeau.
Paris, mai 1835.
Je ne songeais pas à Rose;Rose au bois vint avec moi;Nous parlions de quelque chose,Mais je ne sais plus de quoi.J'étais froid comme les marbres;Je marchais à pas distraits;Je parlais des fleurs, des arbres;Son oeil semblait dire: «Après?»La rosée offrait ses perles,Les taillis ses parasols;J'allais; j'écoutais les merles,Et Rose les rossignols.Moi, seize ans, et l'air morose;Elle vingt; ses yeux brillaient.Les rossignols chantaient RoseEt les merles me sifflaient.Rose, droite sur ses hanches,Leva son beau bras tremblantPour prendre une mûre aux branches;Je ne vis pas son bras blanc.Une eau courait, fraîche et creuseSur les mousses de velours;Et la nature amoureuseDormait dans les grands bois sourds.Rose défit sa chaussure,Et mit, d'un air ingénu,Son petit pied dans l'eau pure;Je ne vis pas son pied nu.Je ne savais que lui dire;Je la suivais dans le bois,La voyant parfois sourireEt soupirer quelquefois.Je ne vis qu'elle était belleQu'en sortant des grands bois sourds.«Soit; n'y pensons plus!» dit-elle.Depuis, j'y pense toujours.Paris, juin 1831.
Je ne songeais pas à Rose;Rose au bois vint avec moi;Nous parlions de quelque chose,Mais je ne sais plus de quoi.J'étais froid comme les marbres;Je marchais à pas distraits;Je parlais des fleurs, des arbres;Son oeil semblait dire: «Après?»La rosée offrait ses perles,Les taillis ses parasols;J'allais; j'écoutais les merles,Et Rose les rossignols.Moi, seize ans, et l'air morose;Elle vingt; ses yeux brillaient.Les rossignols chantaient RoseEt les merles me sifflaient.Rose, droite sur ses hanches,Leva son beau bras tremblantPour prendre une mûre aux branches;Je ne vis pas son bras blanc.Une eau courait, fraîche et creuseSur les mousses de velours;Et la nature amoureuseDormait dans les grands bois sourds.Rose défit sa chaussure,Et mit, d'un air ingénu,Son petit pied dans l'eau pure;Je ne vis pas son pied nu.Je ne savais que lui dire;Je la suivais dans le bois,La voyant parfois sourireEt soupirer quelquefois.Je ne vis qu'elle était belleQu'en sortant des grands bois sourds.«Soit; n'y pensons plus!» dit-elle.Depuis, j'y pense toujours.Paris, juin 1831.
Je ne songeais pas à Rose;
Rose au bois vint avec moi;
Nous parlions de quelque chose,
Mais je ne sais plus de quoi.
J'étais froid comme les marbres;
Je marchais à pas distraits;
Je parlais des fleurs, des arbres;
Son oeil semblait dire: «Après?»
La rosée offrait ses perles,
Les taillis ses parasols;
J'allais; j'écoutais les merles,
Et Rose les rossignols.
Moi, seize ans, et l'air morose;
Elle vingt; ses yeux brillaient.
Les rossignols chantaient Rose
Et les merles me sifflaient.
Rose, droite sur ses hanches,
Leva son beau bras tremblant
Pour prendre une mûre aux branches;
Je ne vis pas son bras blanc.
Une eau courait, fraîche et creuse
Sur les mousses de velours;
Et la nature amoureuse
Dormait dans les grands bois sourds.
Rose défit sa chaussure,
Et mit, d'un air ingénu,
Son petit pied dans l'eau pure;
Je ne vis pas son pied nu.
Je ne savais que lui dire;
Je la suivais dans le bois,
La voyant parfois sourire
Et soupirer quelquefois.
Je ne vis qu'elle était belle
Qu'en sortant des grands bois sourds.
«Soit; n'y pensons plus!» dit-elle.
Depuis, j'y pense toujours.
Paris, juin 1831.
Merci, poëte!--au seuil de mes lares pieux,Comme un hôte divin, tu viens et te dévoiles;Et l'auréole d'or de tes vers radieuxBrille autour de mon nom comme un cercle d'étoiles.Chante! Milton chantait; chante! Homère a chanté.Le poëte des sens perce la triste brume;L'aveugle voit dans l'ombre un monde de clarté.Quand l'oeil du corps s'éteint, l'oeil de l'esprit s'allume.Paris, mai 1842
Merci, poëte!--au seuil de mes lares pieux,Comme un hôte divin, tu viens et te dévoiles;Et l'auréole d'or de tes vers radieuxBrille autour de mon nom comme un cercle d'étoiles.Chante! Milton chantait; chante! Homère a chanté.Le poëte des sens perce la triste brume;L'aveugle voit dans l'ombre un monde de clarté.Quand l'oeil du corps s'éteint, l'oeil de l'esprit s'allume.Paris, mai 1842
Merci, poëte!--au seuil de mes lares pieux,
Comme un hôte divin, tu viens et te dévoiles;
Et l'auréole d'or de tes vers radieux
Brille autour de mon nom comme un cercle d'étoiles.
Chante! Milton chantait; chante! Homère a chanté.
Le poëte des sens perce la triste brume;
L'aveugle voit dans l'ombre un monde de clarté.
Quand l'oeil du corps s'éteint, l'oeil de l'esprit s'allume.
Paris, mai 1842
Elle était déchaussée, elle était décoiffée,Assise, les pieds nus, parmi les joncs penchants;Moi qui passais par là, je crus voir une fée,Et je lui dis: Veux-tu t'en venir dans les champs?Elle me regarda de ce regard suprêmeQui reste à la beauté quand nous en triomphons,Et je lui dis: Veux-tu, c'est le mois où l'on aime,Veux-tu nous en aller sous les arbres profonds?Elle essuya ses pieds à l'herbe de la rive;Elle me regarda pour la seconde fois,Et la belle folâtre alors devint pensive.Oh! comme les oiseaux chantaient au fond des bois!Comme l'eau caressait doucement le rivage!Je vis venir à moi, dans les grands roseaux verts,La belle fille heureuse, effarée et sauvage,Ses cheveux dans ses yeux, et riant au travers.Mont.-l'Am., juin 183...
Elle était déchaussée, elle était décoiffée,Assise, les pieds nus, parmi les joncs penchants;Moi qui passais par là, je crus voir une fée,Et je lui dis: Veux-tu t'en venir dans les champs?Elle me regarda de ce regard suprêmeQui reste à la beauté quand nous en triomphons,Et je lui dis: Veux-tu, c'est le mois où l'on aime,Veux-tu nous en aller sous les arbres profonds?Elle essuya ses pieds à l'herbe de la rive;Elle me regarda pour la seconde fois,Et la belle folâtre alors devint pensive.Oh! comme les oiseaux chantaient au fond des bois!Comme l'eau caressait doucement le rivage!Je vis venir à moi, dans les grands roseaux verts,La belle fille heureuse, effarée et sauvage,Ses cheveux dans ses yeux, et riant au travers.Mont.-l'Am., juin 183...
Elle était déchaussée, elle était décoiffée,
Assise, les pieds nus, parmi les joncs penchants;
Moi qui passais par là, je crus voir une fée,
Et je lui dis: Veux-tu t'en venir dans les champs?
Elle me regarda de ce regard suprême
Qui reste à la beauté quand nous en triomphons,
Et je lui dis: Veux-tu, c'est le mois où l'on aime,
Veux-tu nous en aller sous les arbres profonds?
Elle essuya ses pieds à l'herbe de la rive;
Elle me regarda pour la seconde fois,
Et la belle folâtre alors devint pensive.
Oh! comme les oiseaux chantaient au fond des bois!
Comme l'eau caressait doucement le rivage!
Je vis venir à moi, dans les grands roseaux verts,
La belle fille heureuse, effarée et sauvage,
Ses cheveux dans ses yeux, et riant au travers.
Mont.-l'Am., juin 183...
La chose fut exquise et fort bien ordonnée.C'était au mois d'avril, et dans une journéeSi douce, qu'on eût dit qu'amour l'eût faite exprès.Thérèse la duchesse à qui je donnerais,Si j'étais roi, Paris, si j'étais Dieu, le monde,Quand elle ne serait que Thérèse la blonde;Cette belle Thérèse, aux yeux de diamant,Nous avait conviés dans son jardin charmant.On était peu nombreux. Le choix faisait la fête.Nous étions tous ensemble et chacun tête à tête.Des couples pas à pas erraient de tous côtés.C'étaient les fiers seigneurs et les rares beautés,Les Amyntas rêvant auprès des Léonores,Les marquises riant avec les monsignores;Et l'on voyait rôder dans les grands escaliersUn nain qui dérobait leur bourse aux cavaliers.A midi, le spectacle avec la mélodie.Pourquoi jouer Plautus la nuit? La comédieEst une belle fille, et rit mieux au grand jour.Or, on avait bâti, comme un temple d'amour,Près d'un bassin dans l'ombre habité par un cygne,Un théâtre en treillage où grimpait une vigne.Un cintre à claire-voie en anse de panier,Cage verte où sifflait un bouvreuil prisonnier,Couvrait toute la scène, et, sur leurs gorges blanches,Les actrices sentaient errer l'ombre des branches.On entendait au loin de magiques accords;Et, tout en haut, sortant de la frise à mi-corps,Pour attirer la foule aux lazzis qu'il répète,Le blanc Pulcinella sonnait de la trompette.Deux faunes soutenaient le manteau d'Arlequin;Trivelin leur riait au nez comme un faquin.Parmi les ornements sculptés dans le treillage,Colombine dormait dans un gros coquillage,Et, quand elle montrait son sein et ses bras nus,On eût cru voir la conque, et l'on eût dit Vénus.Le seigneur Pantalon, dans une niche, à droite,Vendait des limons doux sur une table étroite,Et criait par instants: «Seigneurs, l'homme est divin.Dieu n'avait fait que l'eau, mais l'homme a fait le vin.»Scaramouche en un coin harcelait de sa batteLe tragique Alcantor, suivi du triste Arbate;Crispin, vêtu de noir, jouait de l'éventail;Perché, jambe pendante, au sommet du portail,Carlino se penchait, écoutant les aubades,Et son pied ébauchait de rêveuses gambades.Le soleil tenait lieu de lustre; la saisonAvait brodé de fleurs un immense gazon,Vert tapis déroulé sous maint groupe folâtre.Rangés des deux côtés de l'agreste théâtre,Les vrais arbres du parc, les sorbiers, les lilas,Les ébéniers qu'avril charge de falbalas,De leur sève embaumée exhalant les délices,Semblaient se divertir à faire les coulisses,Et, pour nous voir, ouvrant leurs fleurs comme des yeux.Joignaient aux violons leur murmure joyeux;Si bien qu'à ce concert gracieux et classique,La nature mêlait un peu de sa musique.Tout nous charmait, les bois, le jour serein, l'air pur,Les femmes tout amour, et le ciel tout azur.Pour la pièce, elle était fort bonne, quoique ancienne,C'était, nonchalamment assis sur l'avant-scène,Pierrot qui haranguait, dans un grave entretien,Un singe timbalier à cheval sur un chien.Rien de plus. C'était simple et beau.--Par intervalles,Le singe faisait rage et cognait ses timbales;Puis Pierrot répliquait.--Écoutait qui voulait.L'un faisait apporter des glaces au valet;L'autre, galant drapé d'une cape fantasque,Parlait bas à sa dame en lui nouant son masque;Trois marquis attablés chantaient une chanson;Thérèse était assise à l'ombre d'un buisson:Les roses pâlissaient à côté de sa joue,Et, la voyant si belle, un paon faisait la roue.Moi, j'écoutais, pensif, un profane coupletQue fredonnait dans l'ombre un abbé violet.La nuit vint, tout se tut; les flambeaux s'éteignirent;Dans les bois assombris les sources se plaignirent.Le rossignol, caché dans son nid ténébreux,Chanta comme un poëte et comme un amoureux.Chacun se dispersa sous les profonds feuillages;Les folles en riant entraînèrent les sages;L'amante s'en alla dans l'ombre avec l'amant;Et, troublés comme on l'est en songe, vaguement,Il sentaient par degrés se mêler à leur âme,A leurs discours secrets, à leurs regards de flamme,A leur coeur, à leurs sens, à leur molle raison,Le clair de lune bleu qui baignait l'horizon.Avril 18...
La chose fut exquise et fort bien ordonnée.C'était au mois d'avril, et dans une journéeSi douce, qu'on eût dit qu'amour l'eût faite exprès.Thérèse la duchesse à qui je donnerais,Si j'étais roi, Paris, si j'étais Dieu, le monde,Quand elle ne serait que Thérèse la blonde;Cette belle Thérèse, aux yeux de diamant,Nous avait conviés dans son jardin charmant.On était peu nombreux. Le choix faisait la fête.Nous étions tous ensemble et chacun tête à tête.Des couples pas à pas erraient de tous côtés.C'étaient les fiers seigneurs et les rares beautés,Les Amyntas rêvant auprès des Léonores,Les marquises riant avec les monsignores;Et l'on voyait rôder dans les grands escaliersUn nain qui dérobait leur bourse aux cavaliers.A midi, le spectacle avec la mélodie.Pourquoi jouer Plautus la nuit? La comédieEst une belle fille, et rit mieux au grand jour.Or, on avait bâti, comme un temple d'amour,Près d'un bassin dans l'ombre habité par un cygne,Un théâtre en treillage où grimpait une vigne.Un cintre à claire-voie en anse de panier,Cage verte où sifflait un bouvreuil prisonnier,Couvrait toute la scène, et, sur leurs gorges blanches,Les actrices sentaient errer l'ombre des branches.On entendait au loin de magiques accords;Et, tout en haut, sortant de la frise à mi-corps,Pour attirer la foule aux lazzis qu'il répète,Le blanc Pulcinella sonnait de la trompette.Deux faunes soutenaient le manteau d'Arlequin;Trivelin leur riait au nez comme un faquin.Parmi les ornements sculptés dans le treillage,Colombine dormait dans un gros coquillage,Et, quand elle montrait son sein et ses bras nus,On eût cru voir la conque, et l'on eût dit Vénus.Le seigneur Pantalon, dans une niche, à droite,Vendait des limons doux sur une table étroite,Et criait par instants: «Seigneurs, l'homme est divin.Dieu n'avait fait que l'eau, mais l'homme a fait le vin.»Scaramouche en un coin harcelait de sa batteLe tragique Alcantor, suivi du triste Arbate;Crispin, vêtu de noir, jouait de l'éventail;Perché, jambe pendante, au sommet du portail,Carlino se penchait, écoutant les aubades,Et son pied ébauchait de rêveuses gambades.Le soleil tenait lieu de lustre; la saisonAvait brodé de fleurs un immense gazon,Vert tapis déroulé sous maint groupe folâtre.Rangés des deux côtés de l'agreste théâtre,Les vrais arbres du parc, les sorbiers, les lilas,Les ébéniers qu'avril charge de falbalas,De leur sève embaumée exhalant les délices,Semblaient se divertir à faire les coulisses,Et, pour nous voir, ouvrant leurs fleurs comme des yeux.Joignaient aux violons leur murmure joyeux;Si bien qu'à ce concert gracieux et classique,La nature mêlait un peu de sa musique.Tout nous charmait, les bois, le jour serein, l'air pur,Les femmes tout amour, et le ciel tout azur.Pour la pièce, elle était fort bonne, quoique ancienne,C'était, nonchalamment assis sur l'avant-scène,Pierrot qui haranguait, dans un grave entretien,Un singe timbalier à cheval sur un chien.Rien de plus. C'était simple et beau.--Par intervalles,Le singe faisait rage et cognait ses timbales;Puis Pierrot répliquait.--Écoutait qui voulait.L'un faisait apporter des glaces au valet;L'autre, galant drapé d'une cape fantasque,Parlait bas à sa dame en lui nouant son masque;Trois marquis attablés chantaient une chanson;Thérèse était assise à l'ombre d'un buisson:Les roses pâlissaient à côté de sa joue,Et, la voyant si belle, un paon faisait la roue.Moi, j'écoutais, pensif, un profane coupletQue fredonnait dans l'ombre un abbé violet.La nuit vint, tout se tut; les flambeaux s'éteignirent;Dans les bois assombris les sources se plaignirent.Le rossignol, caché dans son nid ténébreux,Chanta comme un poëte et comme un amoureux.Chacun se dispersa sous les profonds feuillages;Les folles en riant entraînèrent les sages;L'amante s'en alla dans l'ombre avec l'amant;Et, troublés comme on l'est en songe, vaguement,Il sentaient par degrés se mêler à leur âme,A leurs discours secrets, à leurs regards de flamme,A leur coeur, à leurs sens, à leur molle raison,Le clair de lune bleu qui baignait l'horizon.Avril 18...
La chose fut exquise et fort bien ordonnée.
C'était au mois d'avril, et dans une journée
Si douce, qu'on eût dit qu'amour l'eût faite exprès.
Thérèse la duchesse à qui je donnerais,
Si j'étais roi, Paris, si j'étais Dieu, le monde,
Quand elle ne serait que Thérèse la blonde;
Cette belle Thérèse, aux yeux de diamant,
Nous avait conviés dans son jardin charmant.
On était peu nombreux. Le choix faisait la fête.
Nous étions tous ensemble et chacun tête à tête.
Des couples pas à pas erraient de tous côtés.
C'étaient les fiers seigneurs et les rares beautés,
Les Amyntas rêvant auprès des Léonores,
Les marquises riant avec les monsignores;
Et l'on voyait rôder dans les grands escaliers
Un nain qui dérobait leur bourse aux cavaliers.
A midi, le spectacle avec la mélodie.
Pourquoi jouer Plautus la nuit? La comédie
Est une belle fille, et rit mieux au grand jour.
Or, on avait bâti, comme un temple d'amour,
Près d'un bassin dans l'ombre habité par un cygne,
Un théâtre en treillage où grimpait une vigne.
Un cintre à claire-voie en anse de panier,
Cage verte où sifflait un bouvreuil prisonnier,
Couvrait toute la scène, et, sur leurs gorges blanches,
Les actrices sentaient errer l'ombre des branches.
On entendait au loin de magiques accords;
Et, tout en haut, sortant de la frise à mi-corps,
Pour attirer la foule aux lazzis qu'il répète,
Le blanc Pulcinella sonnait de la trompette.
Deux faunes soutenaient le manteau d'Arlequin;
Trivelin leur riait au nez comme un faquin.
Parmi les ornements sculptés dans le treillage,
Colombine dormait dans un gros coquillage,
Et, quand elle montrait son sein et ses bras nus,
On eût cru voir la conque, et l'on eût dit Vénus.
Le seigneur Pantalon, dans une niche, à droite,
Vendait des limons doux sur une table étroite,
Et criait par instants: «Seigneurs, l'homme est divin.
Dieu n'avait fait que l'eau, mais l'homme a fait le vin.»
Scaramouche en un coin harcelait de sa batte
Le tragique Alcantor, suivi du triste Arbate;
Crispin, vêtu de noir, jouait de l'éventail;
Perché, jambe pendante, au sommet du portail,
Carlino se penchait, écoutant les aubades,
Et son pied ébauchait de rêveuses gambades.
Le soleil tenait lieu de lustre; la saison
Avait brodé de fleurs un immense gazon,
Vert tapis déroulé sous maint groupe folâtre.
Rangés des deux côtés de l'agreste théâtre,
Les vrais arbres du parc, les sorbiers, les lilas,
Les ébéniers qu'avril charge de falbalas,
De leur sève embaumée exhalant les délices,
Semblaient se divertir à faire les coulisses,
Et, pour nous voir, ouvrant leurs fleurs comme des yeux.
Joignaient aux violons leur murmure joyeux;
Si bien qu'à ce concert gracieux et classique,
La nature mêlait un peu de sa musique.
Tout nous charmait, les bois, le jour serein, l'air pur,
Les femmes tout amour, et le ciel tout azur.
Pour la pièce, elle était fort bonne, quoique ancienne,
C'était, nonchalamment assis sur l'avant-scène,
Pierrot qui haranguait, dans un grave entretien,
Un singe timbalier à cheval sur un chien.
Rien de plus. C'était simple et beau.--Par intervalles,
Le singe faisait rage et cognait ses timbales;
Puis Pierrot répliquait.--Écoutait qui voulait.
L'un faisait apporter des glaces au valet;
L'autre, galant drapé d'une cape fantasque,
Parlait bas à sa dame en lui nouant son masque;
Trois marquis attablés chantaient une chanson;
Thérèse était assise à l'ombre d'un buisson:
Les roses pâlissaient à côté de sa joue,
Et, la voyant si belle, un paon faisait la roue.
Moi, j'écoutais, pensif, un profane couplet
Que fredonnait dans l'ombre un abbé violet.
La nuit vint, tout se tut; les flambeaux s'éteignirent;
Dans les bois assombris les sources se plaignirent.
Le rossignol, caché dans son nid ténébreux,
Chanta comme un poëte et comme un amoureux.
Chacun se dispersa sous les profonds feuillages;
Les folles en riant entraînèrent les sages;
L'amante s'en alla dans l'ombre avec l'amant;
Et, troublés comme on l'est en songe, vaguement,
Il sentaient par degrés se mêler à leur âme,
A leurs discours secrets, à leurs regards de flamme,
A leur coeur, à leurs sens, à leur molle raison,
Le clair de lune bleu qui baignait l'horizon.
Avril 18...
L'enfant chantait; la mère au lit exténuée,Agonisait, beau front dans l'ombre se penchant;La mort au-dessus d'elle errait dans la nuée;Et j'écoutais ce râle, et j'entendais ce chant.L'enfant avait cinq ans, et, près de la fenêtre,Ses rires et ses jeux faisaient un charmant bruit;Et la mère, à côté de ce pauvre doux êtreQui chantait tout le jour, toussait toute la nuit.La mère alla dormir sous les dalles du cloître;Et le petit enfant se remit à chanter...--La douleur est un fruit: Dieu ne le fait pas croîtreSur la branche trop faible encor pour le porter.Paris, janvier 1835.
L'enfant chantait; la mère au lit exténuée,Agonisait, beau front dans l'ombre se penchant;La mort au-dessus d'elle errait dans la nuée;Et j'écoutais ce râle, et j'entendais ce chant.L'enfant avait cinq ans, et, près de la fenêtre,Ses rires et ses jeux faisaient un charmant bruit;Et la mère, à côté de ce pauvre doux êtreQui chantait tout le jour, toussait toute la nuit.La mère alla dormir sous les dalles du cloître;Et le petit enfant se remit à chanter...--La douleur est un fruit: Dieu ne le fait pas croîtreSur la branche trop faible encor pour le porter.Paris, janvier 1835.
L'enfant chantait; la mère au lit exténuée,
Agonisait, beau front dans l'ombre se penchant;
La mort au-dessus d'elle errait dans la nuée;
Et j'écoutais ce râle, et j'entendais ce chant.
L'enfant avait cinq ans, et, près de la fenêtre,
Ses rires et ses jeux faisaient un charmant bruit;
Et la mère, à côté de ce pauvre doux être
Qui chantait tout le jour, toussait toute la nuit.
La mère alla dormir sous les dalles du cloître;
Et le petit enfant se remit à chanter...--
La douleur est un fruit: Dieu ne le fait pas croître
Sur la branche trop faible encor pour le porter.
Paris, janvier 1835.