XV

Elle disait: C'est vrai, j'ai tort de vouloir mieux;Les heures sont ainsi très-doucement passées;Vous êtes là; mes yeux ne quittent pas vos yeux,Où je regarde aller et venir vos pensées.Vous voir est un bonheur; je ne l'ai pas complet.Sans doute, c'est encor bien charmant de la sorte!Je veille, car je sais tout ce qui vous déplaît,A ce que nul fâcheux ne vienne ouvrir la porte;Je me fais bien petite, en mon coin, près de vous;Vous êtes mon lion, je suis votre colombe;J'entends de vos papiers le bruit paisible et doux;Je ramasse parfois votre plume qui tombe;Sans doute, je vous ai; sans doute, je vous voi.La pensée est un vin dont les rêveurs sont ivres,Je le sais; mais, pourtant, je veux qu'on songe à moi.Quand vous êtes ainsi tout un soir dans vos livres,Sans relever la tête et sans me dire un mot,Une ombre reste au fond de mon coeur qui vous aime;Et, pour que je vous voie entièrement, il fautMe regarder un peu, de temps en temps, vous-même.Paris, octobre 18...

Elle disait: C'est vrai, j'ai tort de vouloir mieux;Les heures sont ainsi très-doucement passées;Vous êtes là; mes yeux ne quittent pas vos yeux,Où je regarde aller et venir vos pensées.Vous voir est un bonheur; je ne l'ai pas complet.Sans doute, c'est encor bien charmant de la sorte!Je veille, car je sais tout ce qui vous déplaît,A ce que nul fâcheux ne vienne ouvrir la porte;Je me fais bien petite, en mon coin, près de vous;Vous êtes mon lion, je suis votre colombe;J'entends de vos papiers le bruit paisible et doux;Je ramasse parfois votre plume qui tombe;Sans doute, je vous ai; sans doute, je vous voi.La pensée est un vin dont les rêveurs sont ivres,Je le sais; mais, pourtant, je veux qu'on songe à moi.Quand vous êtes ainsi tout un soir dans vos livres,Sans relever la tête et sans me dire un mot,Une ombre reste au fond de mon coeur qui vous aime;Et, pour que je vous voie entièrement, il fautMe regarder un peu, de temps en temps, vous-même.Paris, octobre 18...

Elle disait: C'est vrai, j'ai tort de vouloir mieux;

Les heures sont ainsi très-doucement passées;

Vous êtes là; mes yeux ne quittent pas vos yeux,

Où je regarde aller et venir vos pensées.

Vous voir est un bonheur; je ne l'ai pas complet.

Sans doute, c'est encor bien charmant de la sorte!

Je veille, car je sais tout ce qui vous déplaît,

A ce que nul fâcheux ne vienne ouvrir la porte;

Je me fais bien petite, en mon coin, près de vous;

Vous êtes mon lion, je suis votre colombe;

J'entends de vos papiers le bruit paisible et doux;

Je ramasse parfois votre plume qui tombe;

Sans doute, je vous ai; sans doute, je vous voi.

La pensée est un vin dont les rêveurs sont ivres,

Je le sais; mais, pourtant, je veux qu'on songe à moi.

Quand vous êtes ainsi tout un soir dans vos livres,

Sans relever la tête et sans me dire un mot,

Une ombre reste au fond de mon coeur qui vous aime;

Et, pour que je vous voie entièrement, il faut

Me regarder un peu, de temps en temps, vous-même.

Paris, octobre 18...

L'hirondelle au printemps cherche les vieilles tours,Débris où n'est plus l'homme, où la vie est toujours;La fauvette en avril cherche, ô ma bien-aimée,La forêt sombre et fraîche et l'épaisse ramée,La mousse, et, dans les noeuds des branches, les doux toitsQu'en se superposant font les feuilles des bois.Ainsi fait l'oiseau. Nous, nous cherchons, dans la ville,Le coin désert, l'abri solitaire et tranquille,Le seuil qui n'a pas d'yeux obliques et méchants,La rue où les volets sont fermés; dans les champs,Nous cherchons le sentier du pâtre et du poëte;Dans les bois, la clairière inconnue et muetteOù le silence éteint les bruits lointains et sourds.L'oiseau cache son nid, nous cachons nos amours.Fontainebleau, juin 18...

L'hirondelle au printemps cherche les vieilles tours,Débris où n'est plus l'homme, où la vie est toujours;La fauvette en avril cherche, ô ma bien-aimée,La forêt sombre et fraîche et l'épaisse ramée,La mousse, et, dans les noeuds des branches, les doux toitsQu'en se superposant font les feuilles des bois.Ainsi fait l'oiseau. Nous, nous cherchons, dans la ville,Le coin désert, l'abri solitaire et tranquille,Le seuil qui n'a pas d'yeux obliques et méchants,La rue où les volets sont fermés; dans les champs,Nous cherchons le sentier du pâtre et du poëte;Dans les bois, la clairière inconnue et muetteOù le silence éteint les bruits lointains et sourds.L'oiseau cache son nid, nous cachons nos amours.Fontainebleau, juin 18...

L'hirondelle au printemps cherche les vieilles tours,

Débris où n'est plus l'homme, où la vie est toujours;

La fauvette en avril cherche, ô ma bien-aimée,

La forêt sombre et fraîche et l'épaisse ramée,

La mousse, et, dans les noeuds des branches, les doux toits

Qu'en se superposant font les feuilles des bois.

Ainsi fait l'oiseau. Nous, nous cherchons, dans la ville,

Le coin désert, l'abri solitaire et tranquille,

Le seuil qui n'a pas d'yeux obliques et méchants,

La rue où les volets sont fermés; dans les champs,

Nous cherchons le sentier du pâtre et du poëte;

Dans les bois, la clairière inconnue et muette

Où le silence éteint les bruits lointains et sourds.

L'oiseau cache son nid, nous cachons nos amours.

Fontainebleau, juin 18...

Ils marchaient à côté l'un de l'autre; des dansesTroublaient le bois joyeux; ils marchaient, s'arrêtaient,Parlaient, s'interrompaient, et, pendant les silences,Leurs bouches se taisant, leurs âmes chuchotaient.Ils songeaient; ces deux coeurs, que le mystère écoute,Sur la création au sourire innocentPenchés, et s'y versant dans l'ombre goutte à goutte,Disaient à chaque fleur quelque chose en passant.Elle sait tous les noms des fleurs qu'en sa corbeilleMai nous rapporte avec la joie et les beaux jours;Elle les lui nommait comme eût fait une abeille,Puis elle reprenait: «Parlons de nos amours.«Je suis en haut, je suis en bas,» lui disait-elle,«Et je veille sur vous, d'en bas comme d'en haut.»Il demandait comment chaque plante s'appelle,Se faisant expliquer le printemps mot à mot.O champs! il savourait ces fleurs et cette femme.O bois! ô prés! nature où tout s'absorbe en un,Le parfum de la fleur est votre petite âme,Et l'âme de la femme est votre grand parfum!La nuit tombait; au tronc d'un chêne, noir pilastre,Il s'adossait pensif; elle disait: «VoyezMa prière toujours dans vos cieux comme un astre,Et mon amour toujours comme un chien à tes pieds.»Juin 18...

Ils marchaient à côté l'un de l'autre; des dansesTroublaient le bois joyeux; ils marchaient, s'arrêtaient,Parlaient, s'interrompaient, et, pendant les silences,Leurs bouches se taisant, leurs âmes chuchotaient.Ils songeaient; ces deux coeurs, que le mystère écoute,Sur la création au sourire innocentPenchés, et s'y versant dans l'ombre goutte à goutte,Disaient à chaque fleur quelque chose en passant.Elle sait tous les noms des fleurs qu'en sa corbeilleMai nous rapporte avec la joie et les beaux jours;Elle les lui nommait comme eût fait une abeille,Puis elle reprenait: «Parlons de nos amours.«Je suis en haut, je suis en bas,» lui disait-elle,«Et je veille sur vous, d'en bas comme d'en haut.»Il demandait comment chaque plante s'appelle,Se faisant expliquer le printemps mot à mot.O champs! il savourait ces fleurs et cette femme.O bois! ô prés! nature où tout s'absorbe en un,Le parfum de la fleur est votre petite âme,Et l'âme de la femme est votre grand parfum!La nuit tombait; au tronc d'un chêne, noir pilastre,Il s'adossait pensif; elle disait: «VoyezMa prière toujours dans vos cieux comme un astre,Et mon amour toujours comme un chien à tes pieds.»Juin 18...

Ils marchaient à côté l'un de l'autre; des danses

Troublaient le bois joyeux; ils marchaient, s'arrêtaient,

Parlaient, s'interrompaient, et, pendant les silences,

Leurs bouches se taisant, leurs âmes chuchotaient.

Ils songeaient; ces deux coeurs, que le mystère écoute,

Sur la création au sourire innocent

Penchés, et s'y versant dans l'ombre goutte à goutte,

Disaient à chaque fleur quelque chose en passant.

Elle sait tous les noms des fleurs qu'en sa corbeille

Mai nous rapporte avec la joie et les beaux jours;

Elle les lui nommait comme eût fait une abeille,

Puis elle reprenait: «Parlons de nos amours.

«Je suis en haut, je suis en bas,» lui disait-elle,

«Et je veille sur vous, d'en bas comme d'en haut.»

Il demandait comment chaque plante s'appelle,

Se faisant expliquer le printemps mot à mot.

O champs! il savourait ces fleurs et cette femme.

O bois! ô prés! nature où tout s'absorbe en un,

Le parfum de la fleur est votre petite âme,

Et l'âme de la femme est votre grand parfum!

La nuit tombait; au tronc d'un chêne, noir pilastre,

Il s'adossait pensif; elle disait: «Voyez

Ma prière toujours dans vos cieux comme un astre,

Et mon amour toujours comme un chien à tes pieds.»

Juin 18...

Je sais bien qu'il est d'usageD'aller en tous lieux criantQue l'homme est d'autant plus sageQu'il rêve plus de néant;D'applaudir la grandeur noire,Les héros, le fer qui luit,Et la guerre, cette gloireQu'on fait avec de la nuit;D'admirer les coups d'épée,Et la fortune, ce charDont une roue est Pompée,Dont l'autre roue est César;Et Pharsale et Trasimène,Et tout ce que les NéronsFont voler de cendre humaineDans le souffle des clairons!Je sais que c'est la coutumeD'adorer ces nains géantsQui, parce qu'ils sont écume,Se supposent océans;Et de croire à la poussière,A la fanfare qui fuit,Aux pyramides de pierre,Aux avalanches de bruit.Moi, je préfère, ô fontaines!Moi, je préfère, ô ruisseaux!Au Dieu des grands capitaines,Le Dieu des petits oiseaux!O mon doux ange, en ces ombresOù, nous aimant, nous brillons,Au Dieu des ouragans sombresQui poussent les bataillons,Au Dieu des vastes armées,Des canons au lourd essieu,Des flammes et des fumées,Je préfère le bon Dieu!Le bon Dieu, qui veut qu'on aime,Qui met au coeur de l'amantLe premier vers du poëme,Le dernier au firmament!Qui songe à l'aile qui pousse,Aux oeufs blancs, au nid troublé,Si la caille a de la mousse,Et si la grive a du blé;Et qui fait, pour les Orphées,Tenir, immense et subtil,Tout le doux monde des féesDans le vert bourgeon d'avril!Si bien, que cela s'envoleEt se disperse au printemps,Et qu'une vague auréoleSort de tous les nids chantants!Vois-tu, quoique notre gloireBrille en ce que nous créons,Et dans notre grande histoirePleine de grands panthéons;Quoique nous ayons des glaives,Des temples, Chéops, Babel,Des tours, des palais, des rêves,Et des tombeaux jusqu'au ciel;Il resterait peu de chosesA l'homme, qui vit un jour,Si Dieu nous ôtait les roses,Si Dieu nous ôtait l'amour!Chelles, septembre 18...

Je sais bien qu'il est d'usageD'aller en tous lieux criantQue l'homme est d'autant plus sageQu'il rêve plus de néant;D'applaudir la grandeur noire,Les héros, le fer qui luit,Et la guerre, cette gloireQu'on fait avec de la nuit;D'admirer les coups d'épée,Et la fortune, ce charDont une roue est Pompée,Dont l'autre roue est César;Et Pharsale et Trasimène,Et tout ce que les NéronsFont voler de cendre humaineDans le souffle des clairons!Je sais que c'est la coutumeD'adorer ces nains géantsQui, parce qu'ils sont écume,Se supposent océans;Et de croire à la poussière,A la fanfare qui fuit,Aux pyramides de pierre,Aux avalanches de bruit.Moi, je préfère, ô fontaines!Moi, je préfère, ô ruisseaux!Au Dieu des grands capitaines,Le Dieu des petits oiseaux!O mon doux ange, en ces ombresOù, nous aimant, nous brillons,Au Dieu des ouragans sombresQui poussent les bataillons,Au Dieu des vastes armées,Des canons au lourd essieu,Des flammes et des fumées,Je préfère le bon Dieu!Le bon Dieu, qui veut qu'on aime,Qui met au coeur de l'amantLe premier vers du poëme,Le dernier au firmament!Qui songe à l'aile qui pousse,Aux oeufs blancs, au nid troublé,Si la caille a de la mousse,Et si la grive a du blé;Et qui fait, pour les Orphées,Tenir, immense et subtil,Tout le doux monde des féesDans le vert bourgeon d'avril!Si bien, que cela s'envoleEt se disperse au printemps,Et qu'une vague auréoleSort de tous les nids chantants!Vois-tu, quoique notre gloireBrille en ce que nous créons,Et dans notre grande histoirePleine de grands panthéons;Quoique nous ayons des glaives,Des temples, Chéops, Babel,Des tours, des palais, des rêves,Et des tombeaux jusqu'au ciel;Il resterait peu de chosesA l'homme, qui vit un jour,Si Dieu nous ôtait les roses,Si Dieu nous ôtait l'amour!Chelles, septembre 18...

Je sais bien qu'il est d'usage

D'aller en tous lieux criant

Que l'homme est d'autant plus sage

Qu'il rêve plus de néant;

D'applaudir la grandeur noire,

Les héros, le fer qui luit,

Et la guerre, cette gloire

Qu'on fait avec de la nuit;

D'admirer les coups d'épée,

Et la fortune, ce char

Dont une roue est Pompée,

Dont l'autre roue est César;

Et Pharsale et Trasimène,

Et tout ce que les Nérons

Font voler de cendre humaine

Dans le souffle des clairons!

Je sais que c'est la coutume

D'adorer ces nains géants

Qui, parce qu'ils sont écume,

Se supposent océans;

Et de croire à la poussière,

A la fanfare qui fuit,

Aux pyramides de pierre,

Aux avalanches de bruit.

Moi, je préfère, ô fontaines!

Moi, je préfère, ô ruisseaux!

Au Dieu des grands capitaines,

Le Dieu des petits oiseaux!

O mon doux ange, en ces ombres

Où, nous aimant, nous brillons,

Au Dieu des ouragans sombres

Qui poussent les bataillons,

Au Dieu des vastes armées,

Des canons au lourd essieu,

Des flammes et des fumées,

Je préfère le bon Dieu!

Le bon Dieu, qui veut qu'on aime,

Qui met au coeur de l'amant

Le premier vers du poëme,

Le dernier au firmament!

Qui songe à l'aile qui pousse,

Aux oeufs blancs, au nid troublé,

Si la caille a de la mousse,

Et si la grive a du blé;

Et qui fait, pour les Orphées,

Tenir, immense et subtil,

Tout le doux monde des fées

Dans le vert bourgeon d'avril!

Si bien, que cela s'envole

Et se disperse au printemps,

Et qu'une vague auréole

Sort de tous les nids chantants!

Vois-tu, quoique notre gloire

Brille en ce que nous créons,

Et dans notre grande histoire

Pleine de grands panthéons;

Quoique nous ayons des glaives,

Des temples, Chéops, Babel,

Des tours, des palais, des rêves,

Et des tombeaux jusqu'au ciel;

Il resterait peu de choses

A l'homme, qui vit un jour,

Si Dieu nous ôtait les roses,

Si Dieu nous ôtait l'amour!

Chelles, septembre 18...

O femme, pensée aimanteEt coeur souffrant,Vous trouvez la fleur charmanteEt l'oiseau grand;Vous enviez la pelouseAux fleurs de miel;Vous voulez que je jalouseL'oiseau du ciel.Vous dites, beauté superbeAu front terni,Regardant tour à tour l'herbeEt l'infini:«Leur existence est la bonne;Là, tout est beau;Là, sur la fleur qui rayonne.Plane l'oiseau!«Près de vous, aile bénie,Lys enchanté,Qu'est-ce, hélas! que le génieEt la beauté?«Fleur pure, alouette agile,A vous le prix!Toi, tu dépasses Virgile;Toi, Lycoris!«Quel vol profond dans l'air sombre!Quels doux parfums!--»Et des pleurs brillent sous l'ombreDe vos cils bruns.Oui, contemplez l'hirondelle,Les liserons;Mais ne vous plaignez pas, belle,Car nous mourrons!Car nous irons dans la sphèreDe l'éther pur;La femme y sera lumière,Et l'homme azur;Et les roses sont moins bellesQue les houris;Et les oiseaux ont moins d'ailesQue les esprits!Août 18...

O femme, pensée aimanteEt coeur souffrant,Vous trouvez la fleur charmanteEt l'oiseau grand;Vous enviez la pelouseAux fleurs de miel;Vous voulez que je jalouseL'oiseau du ciel.Vous dites, beauté superbeAu front terni,Regardant tour à tour l'herbeEt l'infini:«Leur existence est la bonne;Là, tout est beau;Là, sur la fleur qui rayonne.Plane l'oiseau!«Près de vous, aile bénie,Lys enchanté,Qu'est-ce, hélas! que le génieEt la beauté?«Fleur pure, alouette agile,A vous le prix!Toi, tu dépasses Virgile;Toi, Lycoris!«Quel vol profond dans l'air sombre!Quels doux parfums!--»Et des pleurs brillent sous l'ombreDe vos cils bruns.Oui, contemplez l'hirondelle,Les liserons;Mais ne vous plaignez pas, belle,Car nous mourrons!Car nous irons dans la sphèreDe l'éther pur;La femme y sera lumière,Et l'homme azur;Et les roses sont moins bellesQue les houris;Et les oiseaux ont moins d'ailesQue les esprits!Août 18...

O femme, pensée aimante

Et coeur souffrant,

Vous trouvez la fleur charmante

Et l'oiseau grand;

Vous enviez la pelouse

Aux fleurs de miel;

Vous voulez que je jalouse

L'oiseau du ciel.

Vous dites, beauté superbe

Au front terni,

Regardant tour à tour l'herbe

Et l'infini:

«Leur existence est la bonne;

Là, tout est beau;

Là, sur la fleur qui rayonne.

Plane l'oiseau!

«Près de vous, aile bénie,

Lys enchanté,

Qu'est-ce, hélas! que le génie

Et la beauté?

«Fleur pure, alouette agile,

A vous le prix!

Toi, tu dépasses Virgile;

Toi, Lycoris!

«Quel vol profond dans l'air sombre!

Quels doux parfums!--»

Et des pleurs brillent sous l'ombre

De vos cils bruns.

Oui, contemplez l'hirondelle,

Les liserons;

Mais ne vous plaignez pas, belle,

Car nous mourrons!

Car nous irons dans la sphère

De l'éther pur;

La femme y sera lumière,

Et l'homme azur;

Et les roses sont moins belles

Que les houris;

Et les oiseaux ont moins d'ailes

Que les esprits!

Août 18...

L'hiver blanchit le dur chemin.Tes jours aux méchants sont en proie.La bise mord ta douce main;La haine souffle sur ta joie.La neige emplit le noir sillon.La lumière est diminuée...--Ferme ta porte à l'aquilon!Ferme ta vitre à la nuée!Et puis laisse ton coeur ouvert!Le coeur, c'est la sainte fenêtre.Le soleil de brume est couvert;Mais Dieu va rayonner peut-être!Doute du bonheur, fruit mortel;Doute de l'homme plein d'envie;Doute du prêtre et de l'autel;Mais crois à l'amour, ô ma vie!Crois à l'amour, toujours entier,Toujours brillant sous tous les voiles!A l'amour, tison du foyer!A l'amour rayon des étoiles!Aime et ne désespère pas,Dans ton âme où parfois je passe,Où mes vers chuchotent tout bas,Laisse chaque chose à sa place.La fidélité sans ennui,La paix des vertus élevées,Et l'indulgence pour autrui,Éponge des fautes lavées.Dans ta pensée où tout est beau,Que rien ne tombe ou ne recule.Fais de ton amour ton flambeau.On s'éclaire de ce qui brûle.A ces démons d'inimitié,Oppose ta douceur sereine,Et reverse-leur en pitiéTout ce qu'ils t'ont vomi de haine.La haine, c'est l'hiver du coeur.Plains-les! mais garde ton courage.Garde ton sourire vainqueur;Bel arc-en-ciel, sors de l'orage!Garde ton amour éternel.L'hiver, l'astre éteint-il sa flamme?Dieu ne retire rien du ciel,Ne retire rien de ton âme!Décembre 18...

L'hiver blanchit le dur chemin.Tes jours aux méchants sont en proie.La bise mord ta douce main;La haine souffle sur ta joie.La neige emplit le noir sillon.La lumière est diminuée...--Ferme ta porte à l'aquilon!Ferme ta vitre à la nuée!Et puis laisse ton coeur ouvert!Le coeur, c'est la sainte fenêtre.Le soleil de brume est couvert;Mais Dieu va rayonner peut-être!Doute du bonheur, fruit mortel;Doute de l'homme plein d'envie;Doute du prêtre et de l'autel;Mais crois à l'amour, ô ma vie!Crois à l'amour, toujours entier,Toujours brillant sous tous les voiles!A l'amour, tison du foyer!A l'amour rayon des étoiles!Aime et ne désespère pas,Dans ton âme où parfois je passe,Où mes vers chuchotent tout bas,Laisse chaque chose à sa place.La fidélité sans ennui,La paix des vertus élevées,Et l'indulgence pour autrui,Éponge des fautes lavées.Dans ta pensée où tout est beau,Que rien ne tombe ou ne recule.Fais de ton amour ton flambeau.On s'éclaire de ce qui brûle.A ces démons d'inimitié,Oppose ta douceur sereine,Et reverse-leur en pitiéTout ce qu'ils t'ont vomi de haine.La haine, c'est l'hiver du coeur.Plains-les! mais garde ton courage.Garde ton sourire vainqueur;Bel arc-en-ciel, sors de l'orage!Garde ton amour éternel.L'hiver, l'astre éteint-il sa flamme?Dieu ne retire rien du ciel,Ne retire rien de ton âme!Décembre 18...

L'hiver blanchit le dur chemin.

Tes jours aux méchants sont en proie.

La bise mord ta douce main;

La haine souffle sur ta joie.

La neige emplit le noir sillon.

La lumière est diminuée...--

Ferme ta porte à l'aquilon!

Ferme ta vitre à la nuée!

Et puis laisse ton coeur ouvert!

Le coeur, c'est la sainte fenêtre.

Le soleil de brume est couvert;

Mais Dieu va rayonner peut-être!

Doute du bonheur, fruit mortel;

Doute de l'homme plein d'envie;

Doute du prêtre et de l'autel;

Mais crois à l'amour, ô ma vie!

Crois à l'amour, toujours entier,

Toujours brillant sous tous les voiles!

A l'amour, tison du foyer!

A l'amour rayon des étoiles!

Aime et ne désespère pas,

Dans ton âme où parfois je passe,

Où mes vers chuchotent tout bas,

Laisse chaque chose à sa place.

La fidélité sans ennui,

La paix des vertus élevées,

Et l'indulgence pour autrui,

Éponge des fautes lavées.

Dans ta pensée où tout est beau,

Que rien ne tombe ou ne recule.

Fais de ton amour ton flambeau.

On s'éclaire de ce qui brûle.

A ces démons d'inimitié,

Oppose ta douceur sereine,

Et reverse-leur en pitié

Tout ce qu'ils t'ont vomi de haine.

La haine, c'est l'hiver du coeur.

Plains-les! mais garde ton courage.

Garde ton sourire vainqueur;

Bel arc-en-ciel, sors de l'orage!

Garde ton amour éternel.

L'hiver, l'astre éteint-il sa flamme?

Dieu ne retire rien du ciel,

Ne retire rien de ton âme!

Décembre 18...

Il lui disait: «Vois-tu, si tous deux nous pouvions,L'âme pleine de foi, le coeur plein de rayons,Ivres de douce extase et de mélancolie,Rompre les mille noeuds dont la ville nous lie;Si nous pouvions quitter ce Paris triste et fou,Nous fuirions; nous irions quelque part, n'importe où,Chercher loin des vains bruits, loin des haines jalouses,Un coin où nous aurions des arbres, des pelouses;«Une maison petite avec des fleurs, un peuDe solitude, un peu de silence, un ciel bleu,La chanson d'un oiseau qui sur le toit se pose,De l'ombre;--et quel besoin avons-nous d'autre chose?»Juillet 18...

Il lui disait: «Vois-tu, si tous deux nous pouvions,L'âme pleine de foi, le coeur plein de rayons,Ivres de douce extase et de mélancolie,Rompre les mille noeuds dont la ville nous lie;Si nous pouvions quitter ce Paris triste et fou,Nous fuirions; nous irions quelque part, n'importe où,Chercher loin des vains bruits, loin des haines jalouses,Un coin où nous aurions des arbres, des pelouses;«Une maison petite avec des fleurs, un peuDe solitude, un peu de silence, un ciel bleu,La chanson d'un oiseau qui sur le toit se pose,De l'ombre;--et quel besoin avons-nous d'autre chose?»Juillet 18...

Il lui disait: «Vois-tu, si tous deux nous pouvions,

L'âme pleine de foi, le coeur plein de rayons,

Ivres de douce extase et de mélancolie,

Rompre les mille noeuds dont la ville nous lie;

Si nous pouvions quitter ce Paris triste et fou,

Nous fuirions; nous irions quelque part, n'importe où,

Chercher loin des vains bruits, loin des haines jalouses,

Un coin où nous aurions des arbres, des pelouses;

«Une maison petite avec des fleurs, un peu

De solitude, un peu de silence, un ciel bleu,

La chanson d'un oiseau qui sur le toit se pose,

De l'ombre;--et quel besoin avons-nous d'autre chose?»

Juillet 18...

Aimons toujours! aimons encore!Quand l'amour s'en va, l'espoir fuit.L'amour, c'est le cri de l'aurore,L'amour, c'est l'hymne de la nuit.Ce que le flot dit aux rivages,Ce que le vent dit aux vieux monts,Ce que l'astre dit aux nuages,C'est le mot ineffable: Aimons!L'amour fait songer, vivre et croire.Il a, pour réchauffer le coeur,Un rayon de plus que la gloire,Et ce rayon, c'est le bonheur!Aime! qu'on les loue ou les blâme,Toujours les grands coeurs aimeront:Joins cette jeunesse de l'âmeA la jeunesse de ton front!Aime, afin de charmer tes heures!Afin qu'on voie en tes beaux yeuxDes voluptés intérieuresLe sourire mystérieux!Aimons-nous toujours davantage!Unissons-nous mieux chaque jour.Les arbres croissent en feuillage;Que notre âme croisse en amour!Soyons le miroir et l'image!Soyons la fleur et le parfum!Les amants, qui, seuls sous l'ombrage,Se sentent deux et ne sont qu'un!Les poëtes cherchent les belles.La femme, ange aux chastes faveurs,Aime à rafraîchir sous ses ailesCes grands fronts brûlants et rêveurs.Venez à nous, beautés touchantes!Viens à moi, toi, mon bien, ma loi!Ange! viens à moi quand tu chantes,Et, quand tu pleures, viens à moi!Nous seuls comprenons vos extases;Car notre esprit n'est point moqueur;Car les poëtes sont les vasesOù les femmes versent leur coeur.Moi qui ne cherche dans ce mondeQue la seule réalité,Moi qui laisse fuir comme l'ondeTout ce qui n'est que vanité,Je préfère, aux biens dont s'enivreL'orgueil du soldat ou du roi,L'ombre que tu fais sur mon livreQuand ton front se penche sur moi.Toute ambition alluméeDans notre esprit, brasier subtil,Tombe en cendre ou vole en fumée,Et l'on se dit: «Qu'en reste-t-il?»Tout plaisir, fleur à peine écloseDans notre avril sombre et terni,S'effeuille et meurt, lys, myrte ou rose,Et l'on se dit: «C'est donc fini!»L'amour seul reste. O noble femme,Si tu veux, dans ce vil séjour,Garder ta foi, garder ton âme,Garder ton Dieu, garde l'amour!Conserve en ton coeur, sans rien craindre,Dusses-tu pleurer et souffrir,La flamme qui ne peut s'éteindreEt la fleur qui ne peut mourir!Mai 18...

Aimons toujours! aimons encore!Quand l'amour s'en va, l'espoir fuit.L'amour, c'est le cri de l'aurore,L'amour, c'est l'hymne de la nuit.Ce que le flot dit aux rivages,Ce que le vent dit aux vieux monts,Ce que l'astre dit aux nuages,C'est le mot ineffable: Aimons!L'amour fait songer, vivre et croire.Il a, pour réchauffer le coeur,Un rayon de plus que la gloire,Et ce rayon, c'est le bonheur!Aime! qu'on les loue ou les blâme,Toujours les grands coeurs aimeront:Joins cette jeunesse de l'âmeA la jeunesse de ton front!Aime, afin de charmer tes heures!Afin qu'on voie en tes beaux yeuxDes voluptés intérieuresLe sourire mystérieux!Aimons-nous toujours davantage!Unissons-nous mieux chaque jour.Les arbres croissent en feuillage;Que notre âme croisse en amour!Soyons le miroir et l'image!Soyons la fleur et le parfum!Les amants, qui, seuls sous l'ombrage,Se sentent deux et ne sont qu'un!Les poëtes cherchent les belles.La femme, ange aux chastes faveurs,Aime à rafraîchir sous ses ailesCes grands fronts brûlants et rêveurs.Venez à nous, beautés touchantes!Viens à moi, toi, mon bien, ma loi!Ange! viens à moi quand tu chantes,Et, quand tu pleures, viens à moi!Nous seuls comprenons vos extases;Car notre esprit n'est point moqueur;Car les poëtes sont les vasesOù les femmes versent leur coeur.Moi qui ne cherche dans ce mondeQue la seule réalité,Moi qui laisse fuir comme l'ondeTout ce qui n'est que vanité,Je préfère, aux biens dont s'enivreL'orgueil du soldat ou du roi,L'ombre que tu fais sur mon livreQuand ton front se penche sur moi.Toute ambition alluméeDans notre esprit, brasier subtil,Tombe en cendre ou vole en fumée,Et l'on se dit: «Qu'en reste-t-il?»Tout plaisir, fleur à peine écloseDans notre avril sombre et terni,S'effeuille et meurt, lys, myrte ou rose,Et l'on se dit: «C'est donc fini!»L'amour seul reste. O noble femme,Si tu veux, dans ce vil séjour,Garder ta foi, garder ton âme,Garder ton Dieu, garde l'amour!Conserve en ton coeur, sans rien craindre,Dusses-tu pleurer et souffrir,La flamme qui ne peut s'éteindreEt la fleur qui ne peut mourir!Mai 18...

Aimons toujours! aimons encore!

Quand l'amour s'en va, l'espoir fuit.

L'amour, c'est le cri de l'aurore,

L'amour, c'est l'hymne de la nuit.

Ce que le flot dit aux rivages,

Ce que le vent dit aux vieux monts,

Ce que l'astre dit aux nuages,

C'est le mot ineffable: Aimons!

L'amour fait songer, vivre et croire.

Il a, pour réchauffer le coeur,

Un rayon de plus que la gloire,

Et ce rayon, c'est le bonheur!

Aime! qu'on les loue ou les blâme,

Toujours les grands coeurs aimeront:

Joins cette jeunesse de l'âme

A la jeunesse de ton front!

Aime, afin de charmer tes heures!

Afin qu'on voie en tes beaux yeux

Des voluptés intérieures

Le sourire mystérieux!

Aimons-nous toujours davantage!

Unissons-nous mieux chaque jour.

Les arbres croissent en feuillage;

Que notre âme croisse en amour!

Soyons le miroir et l'image!

Soyons la fleur et le parfum!

Les amants, qui, seuls sous l'ombrage,

Se sentent deux et ne sont qu'un!

Les poëtes cherchent les belles.

La femme, ange aux chastes faveurs,

Aime à rafraîchir sous ses ailes

Ces grands fronts brûlants et rêveurs.

Venez à nous, beautés touchantes!

Viens à moi, toi, mon bien, ma loi!

Ange! viens à moi quand tu chantes,

Et, quand tu pleures, viens à moi!

Nous seuls comprenons vos extases;

Car notre esprit n'est point moqueur;

Car les poëtes sont les vases

Où les femmes versent leur coeur.

Moi qui ne cherche dans ce monde

Que la seule réalité,

Moi qui laisse fuir comme l'onde

Tout ce qui n'est que vanité,

Je préfère, aux biens dont s'enivre

L'orgueil du soldat ou du roi,

L'ombre que tu fais sur mon livre

Quand ton front se penche sur moi.

Toute ambition allumée

Dans notre esprit, brasier subtil,

Tombe en cendre ou vole en fumée,

Et l'on se dit: «Qu'en reste-t-il?»

Tout plaisir, fleur à peine éclose

Dans notre avril sombre et terni,

S'effeuille et meurt, lys, myrte ou rose,

Et l'on se dit: «C'est donc fini!»

L'amour seul reste. O noble femme,

Si tu veux, dans ce vil séjour,

Garder ta foi, garder ton âme,

Garder ton Dieu, garde l'amour!

Conserve en ton coeur, sans rien craindre,

Dusses-tu pleurer et souffrir,

La flamme qui ne peut s'éteindre

Et la fleur qui ne peut mourir!

Mai 18...

Tout revit, ma bien-aimée!Le ciel gris perd sa pâleur;Quand la terre est embaumée,Le coeur de l'homme est meilleur.En haut, d'où l'amour ruisselle,En bas, où meurt la douleur,La même immense étincelleAllume l'astre et la fleur.L'hiver fuit, saison d'alarmes,Noir avril mystérieuxOù l'âpre sève des larmesCoule, et du coeur monte aux yeux.O douce désuétudeDe souffrir et de pleurer!Veux-tu, dans la solitude,Nous mettre à nous adorer?La branche au soleil se doreEt penche, pour l'abriter,Ses boutons qui vont écloreSur l'oiseau qui va chanter.L'aurore où nous nous aimâmesSemble renaître à nos yeux;Et mai sourit dans nos âmesComme il sourit dans les cieux.On entend rire, on voit luireTous les êtres tour à tour,La nuit, les astres bruire,Et les abeilles, le jour.Et partout nos regards lisent,Et, dans l'herbe et dans les nids,De petites voix nous disent:«Les aimants sont les bénis!»L'air enivre; tu reposesA mon cou tes bras vainqueurs.--Sur les rosiers que de roses!Que de soupirs dans nos coeurs!Comme l'aube, tu me charmes;Ta bouche et tes yeux chérisOnt, quand tu pleures, ses larmes,Et ses perles quand tu ris.La nature, soeur jumelleD'Ève et d'Adam et du jour,Nous aime, nous berce et mêleSon mystère à notre amour.Il suffit que tu paraissesPour que le ciel, t'adorant,Te contemple; et, nos caresses,Toute l'ombre nous les rend!Clartés et parfums nous-mêmes,Nous baignons nos coeurs heureuxDans les effluves suprêmesDes éléments amoureux.Et, sans qu'un souci t'oppresse,Sans que ce soit mon tourment,J'ai l'étoile pour maîtresse;Le soleil est ton amant;Et nous donnons notre fièvreAux fleurs où nous appuyonsNos bouches, et notre lèvreSent le baiser des rayons.Juin 18...

Tout revit, ma bien-aimée!Le ciel gris perd sa pâleur;Quand la terre est embaumée,Le coeur de l'homme est meilleur.En haut, d'où l'amour ruisselle,En bas, où meurt la douleur,La même immense étincelleAllume l'astre et la fleur.L'hiver fuit, saison d'alarmes,Noir avril mystérieuxOù l'âpre sève des larmesCoule, et du coeur monte aux yeux.O douce désuétudeDe souffrir et de pleurer!Veux-tu, dans la solitude,Nous mettre à nous adorer?La branche au soleil se doreEt penche, pour l'abriter,Ses boutons qui vont écloreSur l'oiseau qui va chanter.L'aurore où nous nous aimâmesSemble renaître à nos yeux;Et mai sourit dans nos âmesComme il sourit dans les cieux.On entend rire, on voit luireTous les êtres tour à tour,La nuit, les astres bruire,Et les abeilles, le jour.Et partout nos regards lisent,Et, dans l'herbe et dans les nids,De petites voix nous disent:«Les aimants sont les bénis!»L'air enivre; tu reposesA mon cou tes bras vainqueurs.--Sur les rosiers que de roses!Que de soupirs dans nos coeurs!Comme l'aube, tu me charmes;Ta bouche et tes yeux chérisOnt, quand tu pleures, ses larmes,Et ses perles quand tu ris.La nature, soeur jumelleD'Ève et d'Adam et du jour,Nous aime, nous berce et mêleSon mystère à notre amour.Il suffit que tu paraissesPour que le ciel, t'adorant,Te contemple; et, nos caresses,Toute l'ombre nous les rend!Clartés et parfums nous-mêmes,Nous baignons nos coeurs heureuxDans les effluves suprêmesDes éléments amoureux.Et, sans qu'un souci t'oppresse,Sans que ce soit mon tourment,J'ai l'étoile pour maîtresse;Le soleil est ton amant;Et nous donnons notre fièvreAux fleurs où nous appuyonsNos bouches, et notre lèvreSent le baiser des rayons.Juin 18...

Tout revit, ma bien-aimée!

Le ciel gris perd sa pâleur;

Quand la terre est embaumée,

Le coeur de l'homme est meilleur.

En haut, d'où l'amour ruisselle,

En bas, où meurt la douleur,

La même immense étincelle

Allume l'astre et la fleur.

L'hiver fuit, saison d'alarmes,

Noir avril mystérieux

Où l'âpre sève des larmes

Coule, et du coeur monte aux yeux.

O douce désuétude

De souffrir et de pleurer!

Veux-tu, dans la solitude,

Nous mettre à nous adorer?

La branche au soleil se dore

Et penche, pour l'abriter,

Ses boutons qui vont éclore

Sur l'oiseau qui va chanter.

L'aurore où nous nous aimâmes

Semble renaître à nos yeux;

Et mai sourit dans nos âmes

Comme il sourit dans les cieux.

On entend rire, on voit luire

Tous les êtres tour à tour,

La nuit, les astres bruire,

Et les abeilles, le jour.

Et partout nos regards lisent,

Et, dans l'herbe et dans les nids,

De petites voix nous disent:

«Les aimants sont les bénis!»

L'air enivre; tu reposes

A mon cou tes bras vainqueurs.--

Sur les rosiers que de roses!

Que de soupirs dans nos coeurs!

Comme l'aube, tu me charmes;

Ta bouche et tes yeux chéris

Ont, quand tu pleures, ses larmes,

Et ses perles quand tu ris.

La nature, soeur jumelle

D'Ève et d'Adam et du jour,

Nous aime, nous berce et mêle

Son mystère à notre amour.

Il suffit que tu paraisses

Pour que le ciel, t'adorant,

Te contemple; et, nos caresses,

Toute l'ombre nous les rend!

Clartés et parfums nous-mêmes,

Nous baignons nos coeurs heureux

Dans les effluves suprêmes

Des éléments amoureux.

Et, sans qu'un souci t'oppresse,

Sans que ce soit mon tourment,

J'ai l'étoile pour maîtresse;

Le soleil est ton amant;

Et nous donnons notre fièvre

Aux fleurs où nous appuyons

Nos bouches, et notre lèvre

Sent le baiser des rayons.

Juin 18...

Que le sort, quel qu'il soit, vous trouve toujours grande!Que demain soit doux comme hier!Qu'en vous, ô ma beauté, jamais ne se répandeLe découragement amer,Ni le fiel, ni l'ennui des coeurs qui se dénouent,Ni cette cendre, hélas! que sur un front pâli,Dans l'ombre, à petit bruit secouentLes froides ailes de l'oubli!Laissez, laissez brûler pour vous, ô vous que j'aime!Mes chants dans mon âme allumés!Vivez pour la nature, et le ciel, et moi-même!Après avoir souffert, aimez!Laissez entrer en vous, après nos deuils funèbres,L'aube, fille des nuits, l'amour, fils des douleurs,Tout ce qui luit dans les ténèbres,Tout ce qui sourit dans les pleurs!Octobre 18...

Que le sort, quel qu'il soit, vous trouve toujours grande!Que demain soit doux comme hier!Qu'en vous, ô ma beauté, jamais ne se répandeLe découragement amer,Ni le fiel, ni l'ennui des coeurs qui se dénouent,Ni cette cendre, hélas! que sur un front pâli,Dans l'ombre, à petit bruit secouentLes froides ailes de l'oubli!Laissez, laissez brûler pour vous, ô vous que j'aime!Mes chants dans mon âme allumés!Vivez pour la nature, et le ciel, et moi-même!Après avoir souffert, aimez!Laissez entrer en vous, après nos deuils funèbres,L'aube, fille des nuits, l'amour, fils des douleurs,Tout ce qui luit dans les ténèbres,Tout ce qui sourit dans les pleurs!Octobre 18...

Que le sort, quel qu'il soit, vous trouve toujours grande!

Que demain soit doux comme hier!

Qu'en vous, ô ma beauté, jamais ne se répande

Le découragement amer,

Ni le fiel, ni l'ennui des coeurs qui se dénouent,

Ni cette cendre, hélas! que sur un front pâli,

Dans l'ombre, à petit bruit secouent

Les froides ailes de l'oubli!

Laissez, laissez brûler pour vous, ô vous que j'aime!

Mes chants dans mon âme allumés!

Vivez pour la nature, et le ciel, et moi-même!

Après avoir souffert, aimez!

Laissez entrer en vous, après nos deuils funèbres,

L'aube, fille des nuits, l'amour, fils des douleurs,

Tout ce qui luit dans les ténèbres,

Tout ce qui sourit dans les pleurs!

Octobre 18...

Je respire où tu palpites,Tu sais; à quoi bon, hélas!Rester là si tu me quittes,Et vivre si tu t'en vas?A quoi bon vivre, étant l'ombreDe cet ange qui s'enfuit!A quoi bon, sous le ciel sombre,N'être plus que de la nuit?Je suis la fleur des murailles,Dont avril est le seul bien.Il suffit que tu t'en aillesPour qu'il ne reste plus rien.Tu m'entoures d'auréoles;Te voir est mon seul souci.Il suffit que tu t'envolesPour que je m'envole aussi.Si tu pars, mon front se penche;Mon âme au ciel, son berceau,Fuira, car dans ta main blancheTu tiens ce sauvage oiseau.Que veux-tu que je devienne,Si je n'entends plus ton pas?Est-ce ta vie ou la mienneQui s'en va? Je ne sais pas.Quand mon courage succombe,J'en reprends dans ton coeur pur;Je suis comme la colombeQui vient boire au lac d'azur.L'amour fait comprendre à l'âmeL'univers, sombre et béni;Et cette petite flammeSeule éclaire l'infini.Sans toi, toute la natureN'est plus qu'un cachot fermé,Où je vais à l'aventure,Pâle et n'étant plus aimé.Sans toi, tout s'effeuille et tombe;L'ombre emplit mon noir sourcil;Une fête est une tombe,La patrie est un exil.Je t'implore et te réclame;Ne fuis pas loin de mes maux,O fauvette de mon âmeQui chantes dans mes rameaux!De quoi puis-je avoir envie,De quoi puis-je avoir effroi,Que ferai-je de la vie,Si tu n'es plus près de moi?Tu portes dans la lumière,Tu portes dans les buissons,Sur une aile ma prière,Et sur l'autre mes chansons.Que dirai-je aux champs que voileL'inconsolable douleur?Que ferai-je de l'étoile?Que ferai-je de la fleur?Que dirai-je au bois moroseQu'illuminait ta douceur?Que répondrai-je à la roseDisant: «Où donc est ma soeur?»J'en mourrai; fuis, si tu l'oses.A quoi bon, jours révolus!Regarder toutes ces chosesQu'elle ne regarde plus?Que ferai-je de la lyre,De la vertu, du destin?Hélas! et, sans ton sourire,Que ferai-je du matin?Que ferai-je seul, farouche,Sans toi, du jour et des cieux,De mes baisers sans ta bouche,Et de mes pleurs sans tes yeux!Août 18...

Je respire où tu palpites,Tu sais; à quoi bon, hélas!Rester là si tu me quittes,Et vivre si tu t'en vas?A quoi bon vivre, étant l'ombreDe cet ange qui s'enfuit!A quoi bon, sous le ciel sombre,N'être plus que de la nuit?Je suis la fleur des murailles,Dont avril est le seul bien.Il suffit que tu t'en aillesPour qu'il ne reste plus rien.Tu m'entoures d'auréoles;Te voir est mon seul souci.Il suffit que tu t'envolesPour que je m'envole aussi.Si tu pars, mon front se penche;Mon âme au ciel, son berceau,Fuira, car dans ta main blancheTu tiens ce sauvage oiseau.Que veux-tu que je devienne,Si je n'entends plus ton pas?Est-ce ta vie ou la mienneQui s'en va? Je ne sais pas.Quand mon courage succombe,J'en reprends dans ton coeur pur;Je suis comme la colombeQui vient boire au lac d'azur.L'amour fait comprendre à l'âmeL'univers, sombre et béni;Et cette petite flammeSeule éclaire l'infini.Sans toi, toute la natureN'est plus qu'un cachot fermé,Où je vais à l'aventure,Pâle et n'étant plus aimé.Sans toi, tout s'effeuille et tombe;L'ombre emplit mon noir sourcil;Une fête est une tombe,La patrie est un exil.Je t'implore et te réclame;Ne fuis pas loin de mes maux,O fauvette de mon âmeQui chantes dans mes rameaux!De quoi puis-je avoir envie,De quoi puis-je avoir effroi,Que ferai-je de la vie,Si tu n'es plus près de moi?Tu portes dans la lumière,Tu portes dans les buissons,Sur une aile ma prière,Et sur l'autre mes chansons.Que dirai-je aux champs que voileL'inconsolable douleur?Que ferai-je de l'étoile?Que ferai-je de la fleur?Que dirai-je au bois moroseQu'illuminait ta douceur?Que répondrai-je à la roseDisant: «Où donc est ma soeur?»J'en mourrai; fuis, si tu l'oses.A quoi bon, jours révolus!Regarder toutes ces chosesQu'elle ne regarde plus?Que ferai-je de la lyre,De la vertu, du destin?Hélas! et, sans ton sourire,Que ferai-je du matin?Que ferai-je seul, farouche,Sans toi, du jour et des cieux,De mes baisers sans ta bouche,Et de mes pleurs sans tes yeux!Août 18...

Je respire où tu palpites,

Tu sais; à quoi bon, hélas!

Rester là si tu me quittes,

Et vivre si tu t'en vas?

A quoi bon vivre, étant l'ombre

De cet ange qui s'enfuit!

A quoi bon, sous le ciel sombre,

N'être plus que de la nuit?

Je suis la fleur des murailles,

Dont avril est le seul bien.

Il suffit que tu t'en ailles

Pour qu'il ne reste plus rien.

Tu m'entoures d'auréoles;

Te voir est mon seul souci.

Il suffit que tu t'envoles

Pour que je m'envole aussi.

Si tu pars, mon front se penche;

Mon âme au ciel, son berceau,

Fuira, car dans ta main blanche

Tu tiens ce sauvage oiseau.

Que veux-tu que je devienne,

Si je n'entends plus ton pas?

Est-ce ta vie ou la mienne

Qui s'en va? Je ne sais pas.

Quand mon courage succombe,

J'en reprends dans ton coeur pur;

Je suis comme la colombe

Qui vient boire au lac d'azur.

L'amour fait comprendre à l'âme

L'univers, sombre et béni;

Et cette petite flamme

Seule éclaire l'infini.

Sans toi, toute la nature

N'est plus qu'un cachot fermé,

Où je vais à l'aventure,

Pâle et n'étant plus aimé.

Sans toi, tout s'effeuille et tombe;

L'ombre emplit mon noir sourcil;

Une fête est une tombe,

La patrie est un exil.

Je t'implore et te réclame;

Ne fuis pas loin de mes maux,

O fauvette de mon âme

Qui chantes dans mes rameaux!

De quoi puis-je avoir envie,

De quoi puis-je avoir effroi,

Que ferai-je de la vie,

Si tu n'es plus près de moi?

Tu portes dans la lumière,

Tu portes dans les buissons,

Sur une aile ma prière,

Et sur l'autre mes chansons.

Que dirai-je aux champs que voile

L'inconsolable douleur?

Que ferai-je de l'étoile?

Que ferai-je de la fleur?

Que dirai-je au bois morose

Qu'illuminait ta douceur?

Que répondrai-je à la rose

Disant: «Où donc est ma soeur?»

J'en mourrai; fuis, si tu l'oses.

A quoi bon, jours révolus!

Regarder toutes ces choses

Qu'elle ne regarde plus?

Que ferai-je de la lyre,

De la vertu, du destin?

Hélas! et, sans ton sourire,

Que ferai-je du matin?

Que ferai-je seul, farouche,

Sans toi, du jour et des cieux,

De mes baisers sans ta bouche,

Et de mes pleurs sans tes yeux!

Août 18...

L'étang mystérieux, suaire aux blanches moires,Frissonne; au fond du bois, la clairière apparaît;Les arbres sont profonds et les branches sont noires;Avez-vous vu Vénus à travers la forêt?Avez-vous vu Vénus au sommet des collines?Vous qui passez dans l'ombre, êtes-vous des amants?Les sentiers bruns sont pleins de blanches mousselines;L'herbe s'éveille et parle aux sépulcres dormants.Que dit-il, le brin d'herbe? et que répond la tombe?Aimez, vous qui vivez! on a froid sous les ifs.Lèvre, cherche la bouche! aimez-vous! la nuit tombe;Soyez heureux pendant que nous sommes pensifs.Dieu veut qu'on ait aimé. Vivez! faites envie,O couples qui passez sous le vert coudrier.Tout ce que dans la tombe, en sortant de la vie,On emporta d'amour, on l'emploie à prier.Les mortes d'aujourd'hui furent jadis les belles.Le ver luisant dans l'ombre erre avec son flambeau.Le vent fait tressaillir, au milieu des javelles,Le brin d'herbe, et Dieu fait tressaillir le tombeau.La forme d'un toit noir dessine une chaumière;On entend dans les prés le pas lourd du faucheur;L'étoile aux cieux, ainsi qu'une fleur de lumière,Ouvre et fait rayonner sa splendide fraîcheur.Aimez-vous! c'est le mois où les fraises sont mûres.L'ange du soir rêveur, qui flotte dans les vents,Mêle, en les emportant sur ses ailes obscures,Les prières des morts aux baisers des vivants.Chelles, août 18...

L'étang mystérieux, suaire aux blanches moires,Frissonne; au fond du bois, la clairière apparaît;Les arbres sont profonds et les branches sont noires;Avez-vous vu Vénus à travers la forêt?Avez-vous vu Vénus au sommet des collines?Vous qui passez dans l'ombre, êtes-vous des amants?Les sentiers bruns sont pleins de blanches mousselines;L'herbe s'éveille et parle aux sépulcres dormants.Que dit-il, le brin d'herbe? et que répond la tombe?Aimez, vous qui vivez! on a froid sous les ifs.Lèvre, cherche la bouche! aimez-vous! la nuit tombe;Soyez heureux pendant que nous sommes pensifs.Dieu veut qu'on ait aimé. Vivez! faites envie,O couples qui passez sous le vert coudrier.Tout ce que dans la tombe, en sortant de la vie,On emporta d'amour, on l'emploie à prier.Les mortes d'aujourd'hui furent jadis les belles.Le ver luisant dans l'ombre erre avec son flambeau.Le vent fait tressaillir, au milieu des javelles,Le brin d'herbe, et Dieu fait tressaillir le tombeau.La forme d'un toit noir dessine une chaumière;On entend dans les prés le pas lourd du faucheur;L'étoile aux cieux, ainsi qu'une fleur de lumière,Ouvre et fait rayonner sa splendide fraîcheur.Aimez-vous! c'est le mois où les fraises sont mûres.L'ange du soir rêveur, qui flotte dans les vents,Mêle, en les emportant sur ses ailes obscures,Les prières des morts aux baisers des vivants.Chelles, août 18...

L'étang mystérieux, suaire aux blanches moires,

Frissonne; au fond du bois, la clairière apparaît;

Les arbres sont profonds et les branches sont noires;

Avez-vous vu Vénus à travers la forêt?

Avez-vous vu Vénus au sommet des collines?

Vous qui passez dans l'ombre, êtes-vous des amants?

Les sentiers bruns sont pleins de blanches mousselines;

L'herbe s'éveille et parle aux sépulcres dormants.

Que dit-il, le brin d'herbe? et que répond la tombe?

Aimez, vous qui vivez! on a froid sous les ifs.

Lèvre, cherche la bouche! aimez-vous! la nuit tombe;

Soyez heureux pendant que nous sommes pensifs.

Dieu veut qu'on ait aimé. Vivez! faites envie,

O couples qui passez sous le vert coudrier.

Tout ce que dans la tombe, en sortant de la vie,

On emporta d'amour, on l'emploie à prier.

Les mortes d'aujourd'hui furent jadis les belles.

Le ver luisant dans l'ombre erre avec son flambeau.

Le vent fait tressaillir, au milieu des javelles,

Le brin d'herbe, et Dieu fait tressaillir le tombeau.

La forme d'un toit noir dessine une chaumière;

On entend dans les prés le pas lourd du faucheur;

L'étoile aux cieux, ainsi qu'une fleur de lumière,

Ouvre et fait rayonner sa splendide fraîcheur.

Aimez-vous! c'est le mois où les fraises sont mûres.

L'ange du soir rêveur, qui flotte dans les vents,

Mêle, en les emportant sur ses ailes obscures,

Les prières des morts aux baisers des vivants.

Chelles, août 18...

Oui, va prier à l'église,Va; mais regarde en passant,Sous la vieille voûte grise,Ce petit nid innocent.Aux grands temples où l'on prie,Le martinet, frais et pur,Suspend la maçonnerieQui contient le plus d'azur.La couvée est dans la mousseDu portail qui s'attendrit;Elle sent la chaleur douceDes ailes de Jésus-Christ.L'église, où l'ombre flamboie,Vibre, émue à ce doux bruit;Les oiseaux sont pleins de joie,La pierre est pleine de nuit.Les saints, graves personnagesSous les porches palpitants,Aiment ces doux voisinagesDu baiser et du printemps.Les vierges et les prophètesSe penchent dans l'âpre tour,Sur ces ruches d'oiseaux faitesPour le divin miel amour.L'oiseau se perche sur l'ange;L'apôtre rit sous l'arceau.«Bonjour, saint!» dit la mésange.Le saint dit: «Bonjour, oiseau!»Les cathédrales sont bellesEt hautes sous le ciel bleu;Mais le nid des hirondellesEst l'édifice de Dieu.Lagny, juin 18...

Oui, va prier à l'église,Va; mais regarde en passant,Sous la vieille voûte grise,Ce petit nid innocent.Aux grands temples où l'on prie,Le martinet, frais et pur,Suspend la maçonnerieQui contient le plus d'azur.La couvée est dans la mousseDu portail qui s'attendrit;Elle sent la chaleur douceDes ailes de Jésus-Christ.L'église, où l'ombre flamboie,Vibre, émue à ce doux bruit;Les oiseaux sont pleins de joie,La pierre est pleine de nuit.Les saints, graves personnagesSous les porches palpitants,Aiment ces doux voisinagesDu baiser et du printemps.Les vierges et les prophètesSe penchent dans l'âpre tour,Sur ces ruches d'oiseaux faitesPour le divin miel amour.L'oiseau se perche sur l'ange;L'apôtre rit sous l'arceau.«Bonjour, saint!» dit la mésange.Le saint dit: «Bonjour, oiseau!»Les cathédrales sont bellesEt hautes sous le ciel bleu;Mais le nid des hirondellesEst l'édifice de Dieu.Lagny, juin 18...

Oui, va prier à l'église,

Va; mais regarde en passant,

Sous la vieille voûte grise,

Ce petit nid innocent.

Aux grands temples où l'on prie,

Le martinet, frais et pur,

Suspend la maçonnerie

Qui contient le plus d'azur.

La couvée est dans la mousse

Du portail qui s'attendrit;

Elle sent la chaleur douce

Des ailes de Jésus-Christ.

L'église, où l'ombre flamboie,

Vibre, émue à ce doux bruit;

Les oiseaux sont pleins de joie,

La pierre est pleine de nuit.

Les saints, graves personnages

Sous les porches palpitants,

Aiment ces doux voisinages

Du baiser et du printemps.

Les vierges et les prophètes

Se penchent dans l'âpre tour,

Sur ces ruches d'oiseaux faites

Pour le divin miel amour.

L'oiseau se perche sur l'ange;

L'apôtre rit sous l'arceau.

«Bonjour, saint!» dit la mésange.

Le saint dit: «Bonjour, oiseau!»

Les cathédrales sont belles

Et hautes sous le ciel bleu;

Mais le nid des hirondelles

Est l'édifice de Dieu.

Lagny, juin 18...

Elle me dit, un soir, en souriant:--Ami, pourquoi contemplez-vous sans cesseLe jour qui fuit, ou l'ombre qui s'abaisse,Ou l'astre d'or qui monte à l'orient?Que font vos yeux là-haut? je les réclame.Quittez le ciel; regardez dans mon âme!Dans ce ciel vaste, ombre où vous vous plaisez,Où vos regards démesurés vont lire,Qu'apprendrez-vous qui vaille mon sourire?Qu'apprendras-tu qui vaille nos baisers?Oh! de mon coeur lève les chastes voiles.Si tu savais comme il est plein d'étoiles!Que de soleils! vois-tu, quand nous aimons,Tout est en nous un radieux spectacle.Le dévouement, rayonnant sur l'obstacle,Vaut bien Vénus qui brille sur les monts.Le vaste azur n'est rien, je te l'atteste;Le ciel que j'ai dans l'âme est plus céleste!C'est beau de voir un astre s'allumer.Le monde est plein de merveilleuses choses.Douce est l'aurore, et douces sont les roses.Rien n'est si doux que le charme d'aimer!La clarté vraie et la meilleure flamme,C'est le rayon qui va de l'âme à l'âme!L'amour vaut mieux, au fond des antres frais,Que ces soleils qu'on ignore et qu'on nomme.Dieu mit, sachant ce qui convient à l'homme,Le ciel bien loin et la femme tout près.Il dit à ceux qui scrutent l'azur sombre:«Vivez! aimez! le reste, c'est mon ombre!»Aimons! c'est tout. Et Dieu le veut ainsi.Laisse ton ciel que de froids rayons dorent!Tu trouveras, dans deux yeux qui t'adorent,Plus de beauté, plus de lumière aussi!Aimer, c'est voir, sentir, rêver, comprendre.L'esprit plus grand s'ajoute au coeur plus tendre.Viens! bien-aimé! n'entends-tu pas toujoursDans nos transports une harmonie étrange?Autour de nous la nature se changeEn une lyre et chante nos amours!Viens! aimons-nous! errons sur la pelouse.Ne songe plus au ciel! j'en suis jalouse!--Ma bien-aimée ainsi tout bas parlait,Avec son front posé sur sa main blanche,Et l'oeil rêveur d'un ange qui se penche,Et sa voix grave, et cet air qui me plaît;Belle et tranquille, et de me voir charmée,Ainsi tout bas parlait ma bien-aimée.Nos coeurs battaient; l'extase m'étouffait;Les fleurs du soir entr'ouvraient leurs corolles....Qu'avez-vous fait, arbres, de nos paroles?De nos soupirs, rochers, qu'avez-vous fait?C'est un destin bien triste que le nôtre,Puisqu'un tel jour s'envole comme un autre!O souvenir! trésor dans l'ombre accru!Sombre horizon des anciennes pensées!Chère lueur des choses éclipsées!Rayonnement du passé disparu!Comme du seuil et du dehors d'un temple,L'oeil de l'esprit en rêvant vous contemple!Quand les beaux jours font place aux jours amers,De tout bonheur il faut quitter l'idée;Quand l'espérance est tout à fait vidée,Laissons tomber la coupe au fond des mers.L'oubli! l'oubli! c'est l'onde où tout se noie;C'est la mer sombre où l'on jette sa joie.Montf., septembre, 18...--Brux..., janvier 18...

Elle me dit, un soir, en souriant:--Ami, pourquoi contemplez-vous sans cesseLe jour qui fuit, ou l'ombre qui s'abaisse,Ou l'astre d'or qui monte à l'orient?Que font vos yeux là-haut? je les réclame.Quittez le ciel; regardez dans mon âme!Dans ce ciel vaste, ombre où vous vous plaisez,Où vos regards démesurés vont lire,Qu'apprendrez-vous qui vaille mon sourire?Qu'apprendras-tu qui vaille nos baisers?Oh! de mon coeur lève les chastes voiles.Si tu savais comme il est plein d'étoiles!Que de soleils! vois-tu, quand nous aimons,Tout est en nous un radieux spectacle.Le dévouement, rayonnant sur l'obstacle,Vaut bien Vénus qui brille sur les monts.Le vaste azur n'est rien, je te l'atteste;Le ciel que j'ai dans l'âme est plus céleste!C'est beau de voir un astre s'allumer.Le monde est plein de merveilleuses choses.Douce est l'aurore, et douces sont les roses.Rien n'est si doux que le charme d'aimer!La clarté vraie et la meilleure flamme,C'est le rayon qui va de l'âme à l'âme!L'amour vaut mieux, au fond des antres frais,Que ces soleils qu'on ignore et qu'on nomme.Dieu mit, sachant ce qui convient à l'homme,Le ciel bien loin et la femme tout près.Il dit à ceux qui scrutent l'azur sombre:«Vivez! aimez! le reste, c'est mon ombre!»Aimons! c'est tout. Et Dieu le veut ainsi.Laisse ton ciel que de froids rayons dorent!Tu trouveras, dans deux yeux qui t'adorent,Plus de beauté, plus de lumière aussi!Aimer, c'est voir, sentir, rêver, comprendre.L'esprit plus grand s'ajoute au coeur plus tendre.Viens! bien-aimé! n'entends-tu pas toujoursDans nos transports une harmonie étrange?Autour de nous la nature se changeEn une lyre et chante nos amours!Viens! aimons-nous! errons sur la pelouse.Ne songe plus au ciel! j'en suis jalouse!--Ma bien-aimée ainsi tout bas parlait,Avec son front posé sur sa main blanche,Et l'oeil rêveur d'un ange qui se penche,Et sa voix grave, et cet air qui me plaît;Belle et tranquille, et de me voir charmée,Ainsi tout bas parlait ma bien-aimée.Nos coeurs battaient; l'extase m'étouffait;Les fleurs du soir entr'ouvraient leurs corolles....Qu'avez-vous fait, arbres, de nos paroles?De nos soupirs, rochers, qu'avez-vous fait?C'est un destin bien triste que le nôtre,Puisqu'un tel jour s'envole comme un autre!O souvenir! trésor dans l'ombre accru!Sombre horizon des anciennes pensées!Chère lueur des choses éclipsées!Rayonnement du passé disparu!Comme du seuil et du dehors d'un temple,L'oeil de l'esprit en rêvant vous contemple!Quand les beaux jours font place aux jours amers,De tout bonheur il faut quitter l'idée;Quand l'espérance est tout à fait vidée,Laissons tomber la coupe au fond des mers.L'oubli! l'oubli! c'est l'onde où tout se noie;C'est la mer sombre où l'on jette sa joie.Montf., septembre, 18...--Brux..., janvier 18...

Elle me dit, un soir, en souriant:

--Ami, pourquoi contemplez-vous sans cesse

Le jour qui fuit, ou l'ombre qui s'abaisse,

Ou l'astre d'or qui monte à l'orient?

Que font vos yeux là-haut? je les réclame.

Quittez le ciel; regardez dans mon âme!

Dans ce ciel vaste, ombre où vous vous plaisez,

Où vos regards démesurés vont lire,

Qu'apprendrez-vous qui vaille mon sourire?

Qu'apprendras-tu qui vaille nos baisers?

Oh! de mon coeur lève les chastes voiles.

Si tu savais comme il est plein d'étoiles!

Que de soleils! vois-tu, quand nous aimons,

Tout est en nous un radieux spectacle.

Le dévouement, rayonnant sur l'obstacle,

Vaut bien Vénus qui brille sur les monts.

Le vaste azur n'est rien, je te l'atteste;

Le ciel que j'ai dans l'âme est plus céleste!

C'est beau de voir un astre s'allumer.

Le monde est plein de merveilleuses choses.

Douce est l'aurore, et douces sont les roses.

Rien n'est si doux que le charme d'aimer!

La clarté vraie et la meilleure flamme,

C'est le rayon qui va de l'âme à l'âme!

L'amour vaut mieux, au fond des antres frais,

Que ces soleils qu'on ignore et qu'on nomme.

Dieu mit, sachant ce qui convient à l'homme,

Le ciel bien loin et la femme tout près.

Il dit à ceux qui scrutent l'azur sombre:

«Vivez! aimez! le reste, c'est mon ombre!»

Aimons! c'est tout. Et Dieu le veut ainsi.

Laisse ton ciel que de froids rayons dorent!

Tu trouveras, dans deux yeux qui t'adorent,

Plus de beauté, plus de lumière aussi!

Aimer, c'est voir, sentir, rêver, comprendre.

L'esprit plus grand s'ajoute au coeur plus tendre.

Viens! bien-aimé! n'entends-tu pas toujours

Dans nos transports une harmonie étrange?

Autour de nous la nature se change

En une lyre et chante nos amours!

Viens! aimons-nous! errons sur la pelouse.

Ne songe plus au ciel! j'en suis jalouse!--

Ma bien-aimée ainsi tout bas parlait,

Avec son front posé sur sa main blanche,

Et l'oeil rêveur d'un ange qui se penche,

Et sa voix grave, et cet air qui me plaît;

Belle et tranquille, et de me voir charmée,

Ainsi tout bas parlait ma bien-aimée.

Nos coeurs battaient; l'extase m'étouffait;

Les fleurs du soir entr'ouvraient leurs corolles....

Qu'avez-vous fait, arbres, de nos paroles?

De nos soupirs, rochers, qu'avez-vous fait?

C'est un destin bien triste que le nôtre,

Puisqu'un tel jour s'envole comme un autre!

O souvenir! trésor dans l'ombre accru!

Sombre horizon des anciennes pensées!

Chère lueur des choses éclipsées!

Rayonnement du passé disparu!

Comme du seuil et du dehors d'un temple,

L'oeil de l'esprit en rêvant vous contemple!

Quand les beaux jours font place aux jours amers,

De tout bonheur il faut quitter l'idée;

Quand l'espérance est tout à fait vidée,

Laissons tomber la coupe au fond des mers.

L'oubli! l'oubli! c'est l'onde où tout se noie;

C'est la mer sombre où l'on jette sa joie.

Montf., septembre, 18...--Brux..., janvier 18...

Un soir, dans le chemin je vis passer un hommeVêtu d'un grand manteau comme un consul de Rome,Et qui me semblait noir sur la clarté des cieux.Ce passant s'arrêta, fixant sur moi ses yeuxBrillants, et si profonds, qu'ils en étaient sauvages,Et me dit: «J'ai d'abord été, dans les vieux âges,Une haute montagne emplissant l'horizon;Puis, âme encore aveugle et brisant ma prison,Je montai d'un degré dans l'échelle des êtres,Je fus un chêne, et j'eus des autels et des prêtres,Et je jetai des bruits étranges dans les airs;Puis je fus un lion rêvant dans les déserts,Parlant à la nuit sombre avec sa voix grondante;Maintenant, je suis homme, et je m'appelle Dante.»Juillet 1843.

Un soir, dans le chemin je vis passer un hommeVêtu d'un grand manteau comme un consul de Rome,Et qui me semblait noir sur la clarté des cieux.Ce passant s'arrêta, fixant sur moi ses yeuxBrillants, et si profonds, qu'ils en étaient sauvages,Et me dit: «J'ai d'abord été, dans les vieux âges,Une haute montagne emplissant l'horizon;Puis, âme encore aveugle et brisant ma prison,Je montai d'un degré dans l'échelle des êtres,Je fus un chêne, et j'eus des autels et des prêtres,Et je jetai des bruits étranges dans les airs;Puis je fus un lion rêvant dans les déserts,Parlant à la nuit sombre avec sa voix grondante;Maintenant, je suis homme, et je m'appelle Dante.»Juillet 1843.

Un soir, dans le chemin je vis passer un homme

Vêtu d'un grand manteau comme un consul de Rome,

Et qui me semblait noir sur la clarté des cieux.

Ce passant s'arrêta, fixant sur moi ses yeux

Brillants, et si profonds, qu'ils en étaient sauvages,

Et me dit: «J'ai d'abord été, dans les vieux âges,

Une haute montagne emplissant l'horizon;

Puis, âme encore aveugle et brisant ma prison,

Je montai d'un degré dans l'échelle des êtres,

Je fus un chêne, et j'eus des autels et des prêtres,

Et je jetai des bruits étranges dans les airs;

Puis je fus un lion rêvant dans les déserts,

Parlant à la nuit sombre avec sa voix grondante;

Maintenant, je suis homme, et je m'appelle Dante.»

Juillet 1843.

Écoutez. Une femme au profil décharné,Maigre, blême, portant un enfant étonné,Est là qui se lamente au milieu de la rue.La foule, pour l'entendre, autour d'elle se rue.Elle accuse quelqu'un, une autre femme, ou bienSon mari. Ses enfants ont faim. Elle n'a rien;Pas d'argent; pas de pain; à peine un lit de paille.L'homme est au cabaret pendant qu'elle travaille.Elle pleure, et s'en va. Quand ce spectre a passé,O penseurs, au milieu de ce groupe amassé,Qui vient de voir le fond d'un coeur qui se déchire,Qu'entendez-vous toujours? Un long éclat de rire.Cette fille au doux front a cru peut-être, un jour,Avoir droit au bonheur, à la joie, à l'amour.Mais elle est seule, elle est sans parents, pauvre fille!Seule!--n'importe! elle a du courage, une aiguille!Elle travaille, et peut gagner dans son réduit,En travaillant le jour, en travaillant la nuit,Un peu de pain, un gîte, une jupe de toile.Le soir, elle regarde en rêvant quelque étoile,Et chante au bord du toit tant que dure l'été.Mais l'hiver vient. Il fait bien froid, en vérité,Dans ce logis mal clos tout en haut de la rampe;Les jours sont courts, il faut allumer une lampe;L'huile est chère, le bois est cher, le pain est cher.O jeunesse! printemps! aube! en proie à l'hiver!La faim passe bientôt sa griffe sous la porte,Décroche un vieux manteau, saisit la montre, emporteLes meubles, prend enfin quelque humble bague d'or;Tout est vendu! L'enfant travaille et lutte encor;Elle est honnête; mais elle a, quand elle veille,La misère, démon, qui lui parle à l'oreille.L'ouvrage manque, hélas! cela se voit souvent.Que devenir? Un jour, ô jour sombre! elle vendLa pauvre croix d'honneur de son vieux père, et pleure;Elle tousse, elle a froid. Il faut donc qu'elle meure!A dix-sept ans! grand Dieu! mais que faire?...--VoilàCe qui fait qu'un matin la douce fille allaDroit au gouffre, et qu'enfin, à présent, ce qui monteA son front, ce n'est plus la pudeur, c'est la honte.Hélas, et maintenant, deuil et pleurs éternels!C'est fini. Les enfants, ces innocents cruels,La suivent dans la rue avec des cris de joie.Malheureuse! elle traîne une robe de soie,Elle chante, elle rit... ah! pauvre âme aux abois!Et le peuple sévère, avec sa grande voix,Souffle qui courbe un homme et qui brise une femme,Lui dit quand elle vient: «C'est toi? Va-t'en, infâme!»Un homme s'est fait riche en vendant à faux poids;La loi le fait juré. L'hiver, dans les temps froids,Un pauvre a pris un pain pour nourrir sa famille.Regardez cette salle où le peuple fourmille;Ce riche y vient juger ce pauvre. Écoutez bien.C'est juste, puisque l'un a tout et l'autre rien.Ce juge,--ce marchand,--fâché de perdre une heure,Jette un regard distrait sur cet homme qui pleure,L'envoie au bagne, et part pour sa maison des champs.Tous s'en vont en disant: «C'est bien!» bons et méchants,Et rien ne reste là qu'un Christ pensif et pâle,Levant les bras au ciel dans le fond de la salle.Un homme de génie apparaît. Il est doux,Il est fort, il est grand; il est utile à tous;Comme l'aube au-dessus de l'océan qui roule,Il dore d'un rayon tous les fronts de la foule;Il luit; le jour qu'il jette est un jour éclatant;Il apporte une idée au siècle qui l'attend;Il fait son oeuvre; il veut des choses nécessaires,Agrandir les esprits, amoindrir les misères;Heureux, dans ses travaux dont les cieux sont témoins,Si l'on pense un peu plus, si l'on souffre un peu moins!Il vient.--Certes, on le va couronner!--On le hue!Scribes, savants, rhéteurs, les salons, la cohue,Ceux qui n'ignorent rien, ceux qui doutent de tout,Ceux qui flattent le roi, ceux qui flattent l'égout,Tous hurlent à la fois et font un bruit sinistre.Si c'est un orateur ou si c'est un ministre,On le siffle. Si c'est un poëte, il entendCe choeur: «Absurde! faux! monstrueux! révoltant!»Lui, cependant, tandis qu'on bave sur sa palme,Debout, les bras croisés, le front levé, l'oeil calme,Il contemple, serein, l'idéal et le beau;Il rêve; et, par moments, il secoue un flambeauQui, sous ses pieds, dans l'ombre, éblouissant la haine,Éclaire tout à coup le fond de l'âme humaine;Ou, ministre, il prodigue et ses nuits et ses jours;Orateur, il entasse efforts, travaux, discours;Il marche, il lutte! Hélas! l'injure ardente et triste,A chaque pas qu'il fait, se transforme et persiste.Nul abri. Ce serait un ennemi public,Un monstre fabuleux, dragon ou basilic,Qu'il serait moins traqué de toutes les manières,Moins entouré de gens armés de grosses pierres,Moins haï!--Pour eux tous et pour ceux qui viendront,Il va semant la gloire, il recueille l'affront.Le progrès est son but, le bien est sa boussole;Pilote, sur l'avant du navire il s'isole;Tout marin, pour dompter les vents et les courants,Met tour à tour le cap sur des points différents,Et, pour mieux arriver, dévie en apparence;Il fait de même; aussi blâme et cris; l'ignoranceSait tout, dénonce tout; il allait vers le nord,Il avait tort; il va vers le sud, il a tort;Si le temps devient noir, que de rage et de joie!Cependant, sous le faix sa tête à la fin ploie,L'âge vient, il couvait un mal profond et lent,Il meurt. L'envie alors, ce démon vigilant,Accourt, le reconnaît, lui ferme la paupière,Prend soin de le clouer de ses mains dans la bière,Se penche, écoute, épie en cette sombre nuitS'il est vraiment bien mort, s'il ne fait pas de bruit,S'il ne peut plus savoir de quel nom on le nommeOù vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit?Ces doux êtres pensifs, que la lièvre maigrit?Ces filles de huit ans qu'on voit cheminer seules?Ils s'en vont travailler quinze heures sous des meules;Ils vont, de l'aube au soir, faire éternellementDans la même prison le même mouvement.Accroupis sous les dents d'une machine sombre,Monstre hideux qui mâche on ne sait quoi dans l'ombre,Innocents dans un bagne, anges dans un enfer,Ils travaillent. Tout est d'airain, tout est de fer.Jamais on ne s'arrête et jamais on ne joue.Aussi quelle pâleur! la cendre est sur leur joue.Il fait à peine jour, ils sont déjà bien las.Ils ne comprennent rien à leur destin, hélas!Ils semblent dire à Dieu: «Petits comme nous sommes,Notre père, voyez ce que nous font les hommes!»O servitude infâme imposée à l'enfant!Rachitisme! travail dont le souffle étouffantDéfait ce qu'a fait Dieu: qui tue, oeuvre insensée,La beauté sur les fronts, dans les coeurs la pensée,Et qui ferait--c'est là son fruit le plus certain--D'Apollon un bossu, de Voltaire un crétin!Travail mauvais qui prend l'âge tendre en sa serre,Qui produit la richesse en créant la misère,Qui se sert d'un enfant ainsi que d'un outil!Progrès dont on demande: «Où va-t-il? que veut-il?»Qui brise la jeunesse en fleur! qui donne, en somme,Une âme à la machine et la retire à l'homme!Que ce travail, haï des mères, soit maudit!Maudit comme le vice où l'on s'abâtardit,Maudit comme l'opprobre et comme le blasphème!O Dieu! qu'il soit maudit au nom du travail même,Au nom du vrai travail, saint, fécond, généreux,Qui fait le peuple libre et qui rend l'homme heureux!Le pesant chariot porte une énorme pierre;Le limonier, suant du mors à la croupière,Tire, et le roulier fouette, et le pavé glissantMonte, et le cheval triste a le poitrail en sang.Il tire, traîne, geint, tire encore et s'arrête;Le fouet noir tourbillonne au-dessus de sa tête;C'est lundi; l'homme hier buvait aux PorcheronsUn vin plein de fureur, de cris et de jurons;Oh! quelle est donc la loi formidable qui livreL'être à l'être, et la bête effarée à l'homme ivre!L'animal éperdu ne peut plus faire un pas;Il sent l'ombre sur lui peser; il ne sait pas,Sous le bloc qui l'écrase et le fouet qui l'assomme,Ce que lui veut la pierre et ce que lui veut l'homme.Et le roulier n'est plus qu'un orage de coupsTombant sur ce forçat qui traîne des licous,Qui souffre et ne connaît ni repos ni dimanche.Si la corde se casse, il frappe avec le manche,Et, si le fouet se casse, il frappe avec le pié;Et le cheval, tremblant, hagard, estropié,Baisse son cou lugubre et sa tête égarée;On entend, sous les coups de la botte ferrée,Sonner le ventre nu du pauvre être muet!Il râle; tout à l'heure encore il remuait;Mais il ne bouge plus, et sa force est finie;Et les coups furieux pleuvent; son agonieTente un dernier effort; son pied fait un écart,Il tombe, et le voilà brisé sous le brancard;Et, dans l'ombre, pendant que son bourreau redouble,Il regarde Quelqu'un de sa prunelle trouble;Et l'on voit lentement s'éteindre, humble et terni,Son oeil plein des stupeurs sombres de l'infini,Où luit vaguement l'âme effrayante des choses.Hélas!Cet avocat plaide toutes les causes;Il rit des généreux qui désirent savoirSi blanc n'a pas raison avant de dire noir;Calme, en sa conscience il met ce qu'il rencontre,Ou le sac d'argent Pour, ou le sac d'argent Contre;Le sac pèse pour lui ce que la cause vaut.Embusqué, plume au poing, dans un journal dévot,Comme un bandit tuerait, cet écrivain diffame.La foule hait cet homme et proscrit cette femme;Ils sont maudits. Quel est leur crime? Ils ont aimé.L'opinion rampante accable l'opprimé,Et, chatte aux pieds des forts, pour le faible est tigresse.De l'inventeur mourant le parasite engraisse.Le monde parle, assure, affirme, jure, ment,Triche, et rit d'escroquer la dupe Dévouement.Le puissant resplendit et du destin se joue;Derrière lui, tandis qu'il marche et fait la roue,Sa fiente épanouie engendre son flatteur.Les nains sont dédaigneux de toute leur hauteur.O hideux coin de rue où le chiffonnier morneVa, tenant à la main sa lanterne de corne,Vos tas d'ordures sont moins noirs que les vivants!Qui, des vents ou des coeurs, est le plus sûr? Les vents.Cet homme ne croit rien et fait semblant de croire;Il a l'oeil clair, le front gracieux, l'âme noire;Il se courbe; il sera votre maître demain.Tu casses des cailloux, vieillard, sur le chemin;Ton feutre humble et troué s'ouvre à l'air qui le mouille;Sous la pluie et le temps ton crâne nu se rouille;Le chaud est ton tyran, le froid est ton bourreau;Ton vieux corps grelottant tremble sous ton sarrau;Ta cahute, au niveau du fossé de la route,Offre son toit de mousse à la chèvre qui broute;Tu gagnes dans ton jour juste assez de pain noirPour manger le matin et pour jeûner le soir;Et, fantôme suspect devant qui l'on recule,Regardé de travers quand vient le crépuscule,Pauvre au point d'alarmer les allants et venants,Frère sombre et pensif des arbres frissonnants,Tu laisses choir tes ans ainsi qu'eux leur feuillage;Autrefois, homme alors dans la force de l'âge,Quand tu vis que l'Europe implacable venait,Et menaçait Paris et notre aube qui naît,Et, mer d'hommes, roulait vers la France effarée,Et le Russe et le Hun sur la terre sacréeSe ruer, et le nord revomir Attila,Tu te levas, tu pris ta fourche; en ces temps-là,Tu fus, devant les rois qui tenaient la campagne,Un des grands paysans de la grande Champagne.C'est bien. Mais, vois, là-bas, le long du vert sillon,Une calèche arrive, et, comme un tourbillon,Dans la poudre du soir qu'à ton front tu secoues,Mêle l'éclair du fouet au tonnerre des roues.Un homme y dort. Vieillard, chapeau bas! Ce passantFit sa fortune à l'heure où tu versais ton sang;Il jouait à la baisse, et montait à mesureQue notre chute était plus profonde et plus sûre;Il fallait un vautour à nos morts; il le fut;Il fit, travailleur âpre et toujours à l'affût,Suer à nos malheurs des châteaux et des rentes;Moscou remplit ses prés de meules odorantes;Pour lui, Leipsick payait des chiens et des valets,Et la Bérésina charriait un palais;Pour lui, pour que cet homme ait des fleurs, des charmilles,Des parcs dans Paris même ouvrant leurs larges grilles,Des jardins où l'on voit le cygne errer sur l'eau,Un million joyeux sortit de Waterloo;Si bien que du désastre il a fait sa victoire,Et que, pour la manger, et la tordre, et la boire,Ce Shaylock, avec le sabre de Blucher,A coupé sur la France une livre de chair.Or, de vous deux, c'est toi qu'on hait, lui qu'on vénère;Vieillard, tu n'es qu'un gueux, et ce millionnaire,C'est l'honnête homme. Allons, debout, et chapeau bas!Les carrefours sont pleins de chocs et de combats.Les multitudes vont et viennent dans les rues.Foules! sillons creusés par ces mornes charrues:Nuit, douleur, deuil! champ triste où souvent a germéUn épi qui fait peur à ceux qui l'ont semé!Vie et mort! onde où l'hydre à l'infini s'enlace!Peuple océan jetant l'écume populace!Là sont tous les chaos et toutes les grandeurs;Là, fauve, avec ses maux, ses horreurs, ses laideurs,Ses larves, désespoirs, haines, désirs, souffrances,Qu'on distingue à travers de vagues transparences,Ses rudes appétits, redoutables aimants,Ses prostitutions, ses avilissements,Et la fatalité de ses moeurs imperdables,La misère épaissit ses couches formidables.Les malheureux sont là, dans le malheur reclus.L'indigence, flux noir, l'ignorance, reflux,Montent, marée affreuse, et, parmi les décombres,Roulent l'obscur filet des pénalités sombres.Le besoin fuit le mal qui le tente et le suit,Et l'homme cherche l'homme à tâtons; il fait nuit;Les petits enfants nus tendent leurs mains funèbres;Le crime, antre béant, s'ouvre dans ces ténèbres;Le vent secoue et pousse, en ses froids tourbillons,Les âmes en lambeaux dans les corps en haillons;Pas de coeur où ne croisse une aveugle chimère.Qui grince des dents? L'homme. Et qui pleure? La mère.Qui sanglote? La vierge aux yeux hagards et doux.Qui dit: «J'ai froid?» L'aïeule. Et qui dit: «J'ai faim?» Tous!Et le fond est horreur, et la surface est joie.Au-dessus de la faim, le festin qui flamboie,Et sur le pâle amas des cris et des douleurs,Les chansons et le rire et les chapeaux de fleurs!Ceux-là sont les heureux. Ils n'ont qu'une pensée:A quel néant jeter la journée insensée?Chiens, voitures, chevaux! centre au reflet vermeil!Poussière dont les grains semblent d'or au soleil!Leur vie est aux plaisirs sans fin, sans but, sans trêve,Et se passe à tâcher d'oublier dans un rêveL'enfer au-dessous d'eux et le ciel au-dessus.Quand on voile Lazare, on efface Jésus.Ils ne regardent pas dans les ombres moroses.Ils n'admettent que l'air tout parfumé de roses,La volupté, l'orgueil, l'ivresse, et le laquaisCe spectre galonné du pauvre, à leurs banquets.Les fleurs couvrent les seins et débordent des vases.Le bal, tout frissonnant de souffles et d'extases,Rayonne, étourdissant ce qui s'évanouit;Éden étrange fait de lumière et de nuit.Les lustres aux plafonds laissent pendre leurs flammes,Et semblent la racine ardente et pleine d'âmesDe quelque arbre céleste épanoui plus haut.Noir paradis dansant sur l'immense cachot!Ils savourent, ravis, l'éblouissement sombreDes beautés, des splendeurs, des quadrilles sans nombre,Des couples, des amours, des yeux bleus, des yeux noirs.Les valses, visions, passent dans les miroirs.Parfois, comme aux forêts la fuite des cavales,Les galops effrénés courent; par intervalles,Le bal reprend haleine; on s'interrompt, on fuit,On erre, deux à deux, sous les arbres sans bruit;Puis, folle, et rappelant les ombres éloignées;La musique, jetant les notes à poignées,Revient, et les regards s'allument, et l'archet,Bondissant, ressaisit la foule qui marchait.O délire! et d'encens et de bruit enivrées,L'heure emporte en riant les rapides soirées,Et les nuits et les jours, feuilles mortes des deux.D'autres, toute la nuit, roulent les dés joyeux,Ou bien, âpre, et mêlant les cartes qu'ils caressent,Où des spectres riants ou sanglants apparaissent,Leur soif de l'or, penchée autour d'un tapis vert,Jusqu'à ce qu'au volet le jour bâille entr'ouvert,Poursuit le pharaon, le lansquenet ou l'hombre,Et, pendant qu'on gémit et qu'on frémit dans l'ombre,Pendant que les greniers grelottent sous les toits,Que les fleuves, passants pleins de lugubres voix,Heurtent aux grands quais blancs les glaçons qu'ils charrient.Tous ces hommes contents de vivre, boivent, rient,Chantent; et, par moments, on voit, au-dessus d'eux,Deux poteaux soutenant un triangle hideux,Qui sortent lentement du noir pavé des villes...--O forêts! bois profonds! solitudes! asiles!Paris, juillet 1838.

Écoutez. Une femme au profil décharné,Maigre, blême, portant un enfant étonné,Est là qui se lamente au milieu de la rue.La foule, pour l'entendre, autour d'elle se rue.Elle accuse quelqu'un, une autre femme, ou bienSon mari. Ses enfants ont faim. Elle n'a rien;Pas d'argent; pas de pain; à peine un lit de paille.L'homme est au cabaret pendant qu'elle travaille.Elle pleure, et s'en va. Quand ce spectre a passé,O penseurs, au milieu de ce groupe amassé,Qui vient de voir le fond d'un coeur qui se déchire,Qu'entendez-vous toujours? Un long éclat de rire.Cette fille au doux front a cru peut-être, un jour,Avoir droit au bonheur, à la joie, à l'amour.Mais elle est seule, elle est sans parents, pauvre fille!Seule!--n'importe! elle a du courage, une aiguille!Elle travaille, et peut gagner dans son réduit,En travaillant le jour, en travaillant la nuit,Un peu de pain, un gîte, une jupe de toile.Le soir, elle regarde en rêvant quelque étoile,Et chante au bord du toit tant que dure l'été.Mais l'hiver vient. Il fait bien froid, en vérité,Dans ce logis mal clos tout en haut de la rampe;Les jours sont courts, il faut allumer une lampe;L'huile est chère, le bois est cher, le pain est cher.O jeunesse! printemps! aube! en proie à l'hiver!La faim passe bientôt sa griffe sous la porte,Décroche un vieux manteau, saisit la montre, emporteLes meubles, prend enfin quelque humble bague d'or;Tout est vendu! L'enfant travaille et lutte encor;Elle est honnête; mais elle a, quand elle veille,La misère, démon, qui lui parle à l'oreille.L'ouvrage manque, hélas! cela se voit souvent.Que devenir? Un jour, ô jour sombre! elle vendLa pauvre croix d'honneur de son vieux père, et pleure;Elle tousse, elle a froid. Il faut donc qu'elle meure!A dix-sept ans! grand Dieu! mais que faire?...--VoilàCe qui fait qu'un matin la douce fille allaDroit au gouffre, et qu'enfin, à présent, ce qui monteA son front, ce n'est plus la pudeur, c'est la honte.Hélas, et maintenant, deuil et pleurs éternels!C'est fini. Les enfants, ces innocents cruels,La suivent dans la rue avec des cris de joie.Malheureuse! elle traîne une robe de soie,Elle chante, elle rit... ah! pauvre âme aux abois!Et le peuple sévère, avec sa grande voix,Souffle qui courbe un homme et qui brise une femme,Lui dit quand elle vient: «C'est toi? Va-t'en, infâme!»Un homme s'est fait riche en vendant à faux poids;La loi le fait juré. L'hiver, dans les temps froids,Un pauvre a pris un pain pour nourrir sa famille.Regardez cette salle où le peuple fourmille;Ce riche y vient juger ce pauvre. Écoutez bien.C'est juste, puisque l'un a tout et l'autre rien.Ce juge,--ce marchand,--fâché de perdre une heure,Jette un regard distrait sur cet homme qui pleure,L'envoie au bagne, et part pour sa maison des champs.Tous s'en vont en disant: «C'est bien!» bons et méchants,Et rien ne reste là qu'un Christ pensif et pâle,Levant les bras au ciel dans le fond de la salle.Un homme de génie apparaît. Il est doux,Il est fort, il est grand; il est utile à tous;Comme l'aube au-dessus de l'océan qui roule,Il dore d'un rayon tous les fronts de la foule;Il luit; le jour qu'il jette est un jour éclatant;Il apporte une idée au siècle qui l'attend;Il fait son oeuvre; il veut des choses nécessaires,Agrandir les esprits, amoindrir les misères;Heureux, dans ses travaux dont les cieux sont témoins,Si l'on pense un peu plus, si l'on souffre un peu moins!Il vient.--Certes, on le va couronner!--On le hue!Scribes, savants, rhéteurs, les salons, la cohue,Ceux qui n'ignorent rien, ceux qui doutent de tout,Ceux qui flattent le roi, ceux qui flattent l'égout,Tous hurlent à la fois et font un bruit sinistre.Si c'est un orateur ou si c'est un ministre,On le siffle. Si c'est un poëte, il entendCe choeur: «Absurde! faux! monstrueux! révoltant!»Lui, cependant, tandis qu'on bave sur sa palme,Debout, les bras croisés, le front levé, l'oeil calme,Il contemple, serein, l'idéal et le beau;Il rêve; et, par moments, il secoue un flambeauQui, sous ses pieds, dans l'ombre, éblouissant la haine,Éclaire tout à coup le fond de l'âme humaine;Ou, ministre, il prodigue et ses nuits et ses jours;Orateur, il entasse efforts, travaux, discours;Il marche, il lutte! Hélas! l'injure ardente et triste,A chaque pas qu'il fait, se transforme et persiste.Nul abri. Ce serait un ennemi public,Un monstre fabuleux, dragon ou basilic,Qu'il serait moins traqué de toutes les manières,Moins entouré de gens armés de grosses pierres,Moins haï!--Pour eux tous et pour ceux qui viendront,Il va semant la gloire, il recueille l'affront.Le progrès est son but, le bien est sa boussole;Pilote, sur l'avant du navire il s'isole;Tout marin, pour dompter les vents et les courants,Met tour à tour le cap sur des points différents,Et, pour mieux arriver, dévie en apparence;Il fait de même; aussi blâme et cris; l'ignoranceSait tout, dénonce tout; il allait vers le nord,Il avait tort; il va vers le sud, il a tort;Si le temps devient noir, que de rage et de joie!Cependant, sous le faix sa tête à la fin ploie,L'âge vient, il couvait un mal profond et lent,Il meurt. L'envie alors, ce démon vigilant,Accourt, le reconnaît, lui ferme la paupière,Prend soin de le clouer de ses mains dans la bière,Se penche, écoute, épie en cette sombre nuitS'il est vraiment bien mort, s'il ne fait pas de bruit,S'il ne peut plus savoir de quel nom on le nommeOù vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit?Ces doux êtres pensifs, que la lièvre maigrit?Ces filles de huit ans qu'on voit cheminer seules?Ils s'en vont travailler quinze heures sous des meules;Ils vont, de l'aube au soir, faire éternellementDans la même prison le même mouvement.Accroupis sous les dents d'une machine sombre,Monstre hideux qui mâche on ne sait quoi dans l'ombre,Innocents dans un bagne, anges dans un enfer,Ils travaillent. Tout est d'airain, tout est de fer.Jamais on ne s'arrête et jamais on ne joue.Aussi quelle pâleur! la cendre est sur leur joue.Il fait à peine jour, ils sont déjà bien las.Ils ne comprennent rien à leur destin, hélas!Ils semblent dire à Dieu: «Petits comme nous sommes,Notre père, voyez ce que nous font les hommes!»O servitude infâme imposée à l'enfant!Rachitisme! travail dont le souffle étouffantDéfait ce qu'a fait Dieu: qui tue, oeuvre insensée,La beauté sur les fronts, dans les coeurs la pensée,Et qui ferait--c'est là son fruit le plus certain--D'Apollon un bossu, de Voltaire un crétin!Travail mauvais qui prend l'âge tendre en sa serre,Qui produit la richesse en créant la misère,Qui se sert d'un enfant ainsi que d'un outil!Progrès dont on demande: «Où va-t-il? que veut-il?»Qui brise la jeunesse en fleur! qui donne, en somme,Une âme à la machine et la retire à l'homme!Que ce travail, haï des mères, soit maudit!Maudit comme le vice où l'on s'abâtardit,Maudit comme l'opprobre et comme le blasphème!O Dieu! qu'il soit maudit au nom du travail même,Au nom du vrai travail, saint, fécond, généreux,Qui fait le peuple libre et qui rend l'homme heureux!Le pesant chariot porte une énorme pierre;Le limonier, suant du mors à la croupière,Tire, et le roulier fouette, et le pavé glissantMonte, et le cheval triste a le poitrail en sang.Il tire, traîne, geint, tire encore et s'arrête;Le fouet noir tourbillonne au-dessus de sa tête;C'est lundi; l'homme hier buvait aux PorcheronsUn vin plein de fureur, de cris et de jurons;Oh! quelle est donc la loi formidable qui livreL'être à l'être, et la bête effarée à l'homme ivre!L'animal éperdu ne peut plus faire un pas;Il sent l'ombre sur lui peser; il ne sait pas,Sous le bloc qui l'écrase et le fouet qui l'assomme,Ce que lui veut la pierre et ce que lui veut l'homme.Et le roulier n'est plus qu'un orage de coupsTombant sur ce forçat qui traîne des licous,Qui souffre et ne connaît ni repos ni dimanche.Si la corde se casse, il frappe avec le manche,Et, si le fouet se casse, il frappe avec le pié;Et le cheval, tremblant, hagard, estropié,Baisse son cou lugubre et sa tête égarée;On entend, sous les coups de la botte ferrée,Sonner le ventre nu du pauvre être muet!Il râle; tout à l'heure encore il remuait;Mais il ne bouge plus, et sa force est finie;Et les coups furieux pleuvent; son agonieTente un dernier effort; son pied fait un écart,Il tombe, et le voilà brisé sous le brancard;Et, dans l'ombre, pendant que son bourreau redouble,Il regarde Quelqu'un de sa prunelle trouble;Et l'on voit lentement s'éteindre, humble et terni,Son oeil plein des stupeurs sombres de l'infini,Où luit vaguement l'âme effrayante des choses.Hélas!Cet avocat plaide toutes les causes;Il rit des généreux qui désirent savoirSi blanc n'a pas raison avant de dire noir;Calme, en sa conscience il met ce qu'il rencontre,Ou le sac d'argent Pour, ou le sac d'argent Contre;Le sac pèse pour lui ce que la cause vaut.Embusqué, plume au poing, dans un journal dévot,Comme un bandit tuerait, cet écrivain diffame.La foule hait cet homme et proscrit cette femme;Ils sont maudits. Quel est leur crime? Ils ont aimé.L'opinion rampante accable l'opprimé,Et, chatte aux pieds des forts, pour le faible est tigresse.De l'inventeur mourant le parasite engraisse.Le monde parle, assure, affirme, jure, ment,Triche, et rit d'escroquer la dupe Dévouement.Le puissant resplendit et du destin se joue;Derrière lui, tandis qu'il marche et fait la roue,Sa fiente épanouie engendre son flatteur.Les nains sont dédaigneux de toute leur hauteur.O hideux coin de rue où le chiffonnier morneVa, tenant à la main sa lanterne de corne,Vos tas d'ordures sont moins noirs que les vivants!Qui, des vents ou des coeurs, est le plus sûr? Les vents.Cet homme ne croit rien et fait semblant de croire;Il a l'oeil clair, le front gracieux, l'âme noire;Il se courbe; il sera votre maître demain.Tu casses des cailloux, vieillard, sur le chemin;Ton feutre humble et troué s'ouvre à l'air qui le mouille;Sous la pluie et le temps ton crâne nu se rouille;Le chaud est ton tyran, le froid est ton bourreau;Ton vieux corps grelottant tremble sous ton sarrau;Ta cahute, au niveau du fossé de la route,Offre son toit de mousse à la chèvre qui broute;Tu gagnes dans ton jour juste assez de pain noirPour manger le matin et pour jeûner le soir;Et, fantôme suspect devant qui l'on recule,Regardé de travers quand vient le crépuscule,Pauvre au point d'alarmer les allants et venants,Frère sombre et pensif des arbres frissonnants,Tu laisses choir tes ans ainsi qu'eux leur feuillage;Autrefois, homme alors dans la force de l'âge,Quand tu vis que l'Europe implacable venait,Et menaçait Paris et notre aube qui naît,Et, mer d'hommes, roulait vers la France effarée,Et le Russe et le Hun sur la terre sacréeSe ruer, et le nord revomir Attila,Tu te levas, tu pris ta fourche; en ces temps-là,Tu fus, devant les rois qui tenaient la campagne,Un des grands paysans de la grande Champagne.C'est bien. Mais, vois, là-bas, le long du vert sillon,Une calèche arrive, et, comme un tourbillon,Dans la poudre du soir qu'à ton front tu secoues,Mêle l'éclair du fouet au tonnerre des roues.Un homme y dort. Vieillard, chapeau bas! Ce passantFit sa fortune à l'heure où tu versais ton sang;Il jouait à la baisse, et montait à mesureQue notre chute était plus profonde et plus sûre;Il fallait un vautour à nos morts; il le fut;Il fit, travailleur âpre et toujours à l'affût,Suer à nos malheurs des châteaux et des rentes;Moscou remplit ses prés de meules odorantes;Pour lui, Leipsick payait des chiens et des valets,Et la Bérésina charriait un palais;Pour lui, pour que cet homme ait des fleurs, des charmilles,Des parcs dans Paris même ouvrant leurs larges grilles,Des jardins où l'on voit le cygne errer sur l'eau,Un million joyeux sortit de Waterloo;Si bien que du désastre il a fait sa victoire,Et que, pour la manger, et la tordre, et la boire,Ce Shaylock, avec le sabre de Blucher,A coupé sur la France une livre de chair.Or, de vous deux, c'est toi qu'on hait, lui qu'on vénère;Vieillard, tu n'es qu'un gueux, et ce millionnaire,C'est l'honnête homme. Allons, debout, et chapeau bas!Les carrefours sont pleins de chocs et de combats.Les multitudes vont et viennent dans les rues.Foules! sillons creusés par ces mornes charrues:Nuit, douleur, deuil! champ triste où souvent a germéUn épi qui fait peur à ceux qui l'ont semé!Vie et mort! onde où l'hydre à l'infini s'enlace!Peuple océan jetant l'écume populace!Là sont tous les chaos et toutes les grandeurs;Là, fauve, avec ses maux, ses horreurs, ses laideurs,Ses larves, désespoirs, haines, désirs, souffrances,Qu'on distingue à travers de vagues transparences,Ses rudes appétits, redoutables aimants,Ses prostitutions, ses avilissements,Et la fatalité de ses moeurs imperdables,La misère épaissit ses couches formidables.Les malheureux sont là, dans le malheur reclus.L'indigence, flux noir, l'ignorance, reflux,Montent, marée affreuse, et, parmi les décombres,Roulent l'obscur filet des pénalités sombres.Le besoin fuit le mal qui le tente et le suit,Et l'homme cherche l'homme à tâtons; il fait nuit;Les petits enfants nus tendent leurs mains funèbres;Le crime, antre béant, s'ouvre dans ces ténèbres;Le vent secoue et pousse, en ses froids tourbillons,Les âmes en lambeaux dans les corps en haillons;Pas de coeur où ne croisse une aveugle chimère.Qui grince des dents? L'homme. Et qui pleure? La mère.Qui sanglote? La vierge aux yeux hagards et doux.Qui dit: «J'ai froid?» L'aïeule. Et qui dit: «J'ai faim?» Tous!Et le fond est horreur, et la surface est joie.Au-dessus de la faim, le festin qui flamboie,Et sur le pâle amas des cris et des douleurs,Les chansons et le rire et les chapeaux de fleurs!Ceux-là sont les heureux. Ils n'ont qu'une pensée:A quel néant jeter la journée insensée?Chiens, voitures, chevaux! centre au reflet vermeil!Poussière dont les grains semblent d'or au soleil!Leur vie est aux plaisirs sans fin, sans but, sans trêve,Et se passe à tâcher d'oublier dans un rêveL'enfer au-dessous d'eux et le ciel au-dessus.Quand on voile Lazare, on efface Jésus.Ils ne regardent pas dans les ombres moroses.Ils n'admettent que l'air tout parfumé de roses,La volupté, l'orgueil, l'ivresse, et le laquaisCe spectre galonné du pauvre, à leurs banquets.Les fleurs couvrent les seins et débordent des vases.Le bal, tout frissonnant de souffles et d'extases,Rayonne, étourdissant ce qui s'évanouit;Éden étrange fait de lumière et de nuit.Les lustres aux plafonds laissent pendre leurs flammes,Et semblent la racine ardente et pleine d'âmesDe quelque arbre céleste épanoui plus haut.Noir paradis dansant sur l'immense cachot!Ils savourent, ravis, l'éblouissement sombreDes beautés, des splendeurs, des quadrilles sans nombre,Des couples, des amours, des yeux bleus, des yeux noirs.Les valses, visions, passent dans les miroirs.Parfois, comme aux forêts la fuite des cavales,Les galops effrénés courent; par intervalles,Le bal reprend haleine; on s'interrompt, on fuit,On erre, deux à deux, sous les arbres sans bruit;Puis, folle, et rappelant les ombres éloignées;La musique, jetant les notes à poignées,Revient, et les regards s'allument, et l'archet,Bondissant, ressaisit la foule qui marchait.O délire! et d'encens et de bruit enivrées,L'heure emporte en riant les rapides soirées,Et les nuits et les jours, feuilles mortes des deux.D'autres, toute la nuit, roulent les dés joyeux,Ou bien, âpre, et mêlant les cartes qu'ils caressent,Où des spectres riants ou sanglants apparaissent,Leur soif de l'or, penchée autour d'un tapis vert,Jusqu'à ce qu'au volet le jour bâille entr'ouvert,Poursuit le pharaon, le lansquenet ou l'hombre,Et, pendant qu'on gémit et qu'on frémit dans l'ombre,Pendant que les greniers grelottent sous les toits,Que les fleuves, passants pleins de lugubres voix,Heurtent aux grands quais blancs les glaçons qu'ils charrient.Tous ces hommes contents de vivre, boivent, rient,Chantent; et, par moments, on voit, au-dessus d'eux,Deux poteaux soutenant un triangle hideux,Qui sortent lentement du noir pavé des villes...--O forêts! bois profonds! solitudes! asiles!Paris, juillet 1838.

Écoutez. Une femme au profil décharné,

Maigre, blême, portant un enfant étonné,

Est là qui se lamente au milieu de la rue.

La foule, pour l'entendre, autour d'elle se rue.

Elle accuse quelqu'un, une autre femme, ou bien

Son mari. Ses enfants ont faim. Elle n'a rien;

Pas d'argent; pas de pain; à peine un lit de paille.

L'homme est au cabaret pendant qu'elle travaille.

Elle pleure, et s'en va. Quand ce spectre a passé,

O penseurs, au milieu de ce groupe amassé,

Qui vient de voir le fond d'un coeur qui se déchire,

Qu'entendez-vous toujours? Un long éclat de rire.

Cette fille au doux front a cru peut-être, un jour,

Avoir droit au bonheur, à la joie, à l'amour.

Mais elle est seule, elle est sans parents, pauvre fille!

Seule!--n'importe! elle a du courage, une aiguille!

Elle travaille, et peut gagner dans son réduit,

En travaillant le jour, en travaillant la nuit,

Un peu de pain, un gîte, une jupe de toile.

Le soir, elle regarde en rêvant quelque étoile,

Et chante au bord du toit tant que dure l'été.

Mais l'hiver vient. Il fait bien froid, en vérité,

Dans ce logis mal clos tout en haut de la rampe;

Les jours sont courts, il faut allumer une lampe;

L'huile est chère, le bois est cher, le pain est cher.

O jeunesse! printemps! aube! en proie à l'hiver!

La faim passe bientôt sa griffe sous la porte,

Décroche un vieux manteau, saisit la montre, emporte

Les meubles, prend enfin quelque humble bague d'or;

Tout est vendu! L'enfant travaille et lutte encor;

Elle est honnête; mais elle a, quand elle veille,

La misère, démon, qui lui parle à l'oreille.

L'ouvrage manque, hélas! cela se voit souvent.

Que devenir? Un jour, ô jour sombre! elle vend

La pauvre croix d'honneur de son vieux père, et pleure;

Elle tousse, elle a froid. Il faut donc qu'elle meure!

A dix-sept ans! grand Dieu! mais que faire?...--Voilà

Ce qui fait qu'un matin la douce fille alla

Droit au gouffre, et qu'enfin, à présent, ce qui monte

A son front, ce n'est plus la pudeur, c'est la honte.

Hélas, et maintenant, deuil et pleurs éternels!

C'est fini. Les enfants, ces innocents cruels,

La suivent dans la rue avec des cris de joie.

Malheureuse! elle traîne une robe de soie,

Elle chante, elle rit... ah! pauvre âme aux abois!

Et le peuple sévère, avec sa grande voix,

Souffle qui courbe un homme et qui brise une femme,

Lui dit quand elle vient: «C'est toi? Va-t'en, infâme!»

Un homme s'est fait riche en vendant à faux poids;

La loi le fait juré. L'hiver, dans les temps froids,

Un pauvre a pris un pain pour nourrir sa famille.

Regardez cette salle où le peuple fourmille;

Ce riche y vient juger ce pauvre. Écoutez bien.

C'est juste, puisque l'un a tout et l'autre rien.

Ce juge,--ce marchand,--fâché de perdre une heure,

Jette un regard distrait sur cet homme qui pleure,

L'envoie au bagne, et part pour sa maison des champs.

Tous s'en vont en disant: «C'est bien!» bons et méchants,

Et rien ne reste là qu'un Christ pensif et pâle,

Levant les bras au ciel dans le fond de la salle.

Un homme de génie apparaît. Il est doux,

Il est fort, il est grand; il est utile à tous;

Comme l'aube au-dessus de l'océan qui roule,

Il dore d'un rayon tous les fronts de la foule;

Il luit; le jour qu'il jette est un jour éclatant;

Il apporte une idée au siècle qui l'attend;

Il fait son oeuvre; il veut des choses nécessaires,

Agrandir les esprits, amoindrir les misères;

Heureux, dans ses travaux dont les cieux sont témoins,

Si l'on pense un peu plus, si l'on souffre un peu moins!

Il vient.--Certes, on le va couronner!--On le hue!

Scribes, savants, rhéteurs, les salons, la cohue,

Ceux qui n'ignorent rien, ceux qui doutent de tout,

Ceux qui flattent le roi, ceux qui flattent l'égout,

Tous hurlent à la fois et font un bruit sinistre.

Si c'est un orateur ou si c'est un ministre,

On le siffle. Si c'est un poëte, il entend

Ce choeur: «Absurde! faux! monstrueux! révoltant!»

Lui, cependant, tandis qu'on bave sur sa palme,

Debout, les bras croisés, le front levé, l'oeil calme,

Il contemple, serein, l'idéal et le beau;

Il rêve; et, par moments, il secoue un flambeau

Qui, sous ses pieds, dans l'ombre, éblouissant la haine,

Éclaire tout à coup le fond de l'âme humaine;

Ou, ministre, il prodigue et ses nuits et ses jours;

Orateur, il entasse efforts, travaux, discours;

Il marche, il lutte! Hélas! l'injure ardente et triste,

A chaque pas qu'il fait, se transforme et persiste.

Nul abri. Ce serait un ennemi public,

Un monstre fabuleux, dragon ou basilic,

Qu'il serait moins traqué de toutes les manières,

Moins entouré de gens armés de grosses pierres,

Moins haï!--Pour eux tous et pour ceux qui viendront,

Il va semant la gloire, il recueille l'affront.

Le progrès est son but, le bien est sa boussole;

Pilote, sur l'avant du navire il s'isole;

Tout marin, pour dompter les vents et les courants,

Met tour à tour le cap sur des points différents,

Et, pour mieux arriver, dévie en apparence;

Il fait de même; aussi blâme et cris; l'ignorance

Sait tout, dénonce tout; il allait vers le nord,

Il avait tort; il va vers le sud, il a tort;

Si le temps devient noir, que de rage et de joie!

Cependant, sous le faix sa tête à la fin ploie,

L'âge vient, il couvait un mal profond et lent,

Il meurt. L'envie alors, ce démon vigilant,

Accourt, le reconnaît, lui ferme la paupière,

Prend soin de le clouer de ses mains dans la bière,

Se penche, écoute, épie en cette sombre nuit

S'il est vraiment bien mort, s'il ne fait pas de bruit,

S'il ne peut plus savoir de quel nom on le nomme

Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit?

Ces doux êtres pensifs, que la lièvre maigrit?

Ces filles de huit ans qu'on voit cheminer seules?

Ils s'en vont travailler quinze heures sous des meules;

Ils vont, de l'aube au soir, faire éternellement

Dans la même prison le même mouvement.

Accroupis sous les dents d'une machine sombre,

Monstre hideux qui mâche on ne sait quoi dans l'ombre,

Innocents dans un bagne, anges dans un enfer,

Ils travaillent. Tout est d'airain, tout est de fer.

Jamais on ne s'arrête et jamais on ne joue.

Aussi quelle pâleur! la cendre est sur leur joue.

Il fait à peine jour, ils sont déjà bien las.

Ils ne comprennent rien à leur destin, hélas!

Ils semblent dire à Dieu: «Petits comme nous sommes,

Notre père, voyez ce que nous font les hommes!»

O servitude infâme imposée à l'enfant!

Rachitisme! travail dont le souffle étouffant

Défait ce qu'a fait Dieu: qui tue, oeuvre insensée,

La beauté sur les fronts, dans les coeurs la pensée,

Et qui ferait--c'est là son fruit le plus certain--

D'Apollon un bossu, de Voltaire un crétin!

Travail mauvais qui prend l'âge tendre en sa serre,

Qui produit la richesse en créant la misère,

Qui se sert d'un enfant ainsi que d'un outil!

Progrès dont on demande: «Où va-t-il? que veut-il?»

Qui brise la jeunesse en fleur! qui donne, en somme,

Une âme à la machine et la retire à l'homme!

Que ce travail, haï des mères, soit maudit!

Maudit comme le vice où l'on s'abâtardit,

Maudit comme l'opprobre et comme le blasphème!

O Dieu! qu'il soit maudit au nom du travail même,

Au nom du vrai travail, saint, fécond, généreux,

Qui fait le peuple libre et qui rend l'homme heureux!

Le pesant chariot porte une énorme pierre;

Le limonier, suant du mors à la croupière,

Tire, et le roulier fouette, et le pavé glissant

Monte, et le cheval triste a le poitrail en sang.

Il tire, traîne, geint, tire encore et s'arrête;

Le fouet noir tourbillonne au-dessus de sa tête;

C'est lundi; l'homme hier buvait aux Porcherons

Un vin plein de fureur, de cris et de jurons;

Oh! quelle est donc la loi formidable qui livre

L'être à l'être, et la bête effarée à l'homme ivre!

L'animal éperdu ne peut plus faire un pas;

Il sent l'ombre sur lui peser; il ne sait pas,

Sous le bloc qui l'écrase et le fouet qui l'assomme,

Ce que lui veut la pierre et ce que lui veut l'homme.

Et le roulier n'est plus qu'un orage de coups

Tombant sur ce forçat qui traîne des licous,

Qui souffre et ne connaît ni repos ni dimanche.

Si la corde se casse, il frappe avec le manche,

Et, si le fouet se casse, il frappe avec le pié;

Et le cheval, tremblant, hagard, estropié,

Baisse son cou lugubre et sa tête égarée;

On entend, sous les coups de la botte ferrée,

Sonner le ventre nu du pauvre être muet!

Il râle; tout à l'heure encore il remuait;

Mais il ne bouge plus, et sa force est finie;

Et les coups furieux pleuvent; son agonie

Tente un dernier effort; son pied fait un écart,

Il tombe, et le voilà brisé sous le brancard;

Et, dans l'ombre, pendant que son bourreau redouble,

Il regarde Quelqu'un de sa prunelle trouble;

Et l'on voit lentement s'éteindre, humble et terni,

Son oeil plein des stupeurs sombres de l'infini,

Où luit vaguement l'âme effrayante des choses.

Hélas!

Cet avocat plaide toutes les causes;

Il rit des généreux qui désirent savoir

Si blanc n'a pas raison avant de dire noir;

Calme, en sa conscience il met ce qu'il rencontre,

Ou le sac d'argent Pour, ou le sac d'argent Contre;

Le sac pèse pour lui ce que la cause vaut.

Embusqué, plume au poing, dans un journal dévot,

Comme un bandit tuerait, cet écrivain diffame.

La foule hait cet homme et proscrit cette femme;

Ils sont maudits. Quel est leur crime? Ils ont aimé.

L'opinion rampante accable l'opprimé,

Et, chatte aux pieds des forts, pour le faible est tigresse.

De l'inventeur mourant le parasite engraisse.

Le monde parle, assure, affirme, jure, ment,

Triche, et rit d'escroquer la dupe Dévouement.

Le puissant resplendit et du destin se joue;

Derrière lui, tandis qu'il marche et fait la roue,

Sa fiente épanouie engendre son flatteur.

Les nains sont dédaigneux de toute leur hauteur.

O hideux coin de rue où le chiffonnier morne

Va, tenant à la main sa lanterne de corne,

Vos tas d'ordures sont moins noirs que les vivants!

Qui, des vents ou des coeurs, est le plus sûr? Les vents.

Cet homme ne croit rien et fait semblant de croire;

Il a l'oeil clair, le front gracieux, l'âme noire;

Il se courbe; il sera votre maître demain.

Tu casses des cailloux, vieillard, sur le chemin;

Ton feutre humble et troué s'ouvre à l'air qui le mouille;

Sous la pluie et le temps ton crâne nu se rouille;

Le chaud est ton tyran, le froid est ton bourreau;

Ton vieux corps grelottant tremble sous ton sarrau;

Ta cahute, au niveau du fossé de la route,

Offre son toit de mousse à la chèvre qui broute;

Tu gagnes dans ton jour juste assez de pain noir

Pour manger le matin et pour jeûner le soir;

Et, fantôme suspect devant qui l'on recule,

Regardé de travers quand vient le crépuscule,

Pauvre au point d'alarmer les allants et venants,

Frère sombre et pensif des arbres frissonnants,

Tu laisses choir tes ans ainsi qu'eux leur feuillage;

Autrefois, homme alors dans la force de l'âge,

Quand tu vis que l'Europe implacable venait,

Et menaçait Paris et notre aube qui naît,

Et, mer d'hommes, roulait vers la France effarée,

Et le Russe et le Hun sur la terre sacrée

Se ruer, et le nord revomir Attila,

Tu te levas, tu pris ta fourche; en ces temps-là,

Tu fus, devant les rois qui tenaient la campagne,

Un des grands paysans de la grande Champagne.

C'est bien. Mais, vois, là-bas, le long du vert sillon,

Une calèche arrive, et, comme un tourbillon,

Dans la poudre du soir qu'à ton front tu secoues,

Mêle l'éclair du fouet au tonnerre des roues.

Un homme y dort. Vieillard, chapeau bas! Ce passant

Fit sa fortune à l'heure où tu versais ton sang;

Il jouait à la baisse, et montait à mesure

Que notre chute était plus profonde et plus sûre;

Il fallait un vautour à nos morts; il le fut;

Il fit, travailleur âpre et toujours à l'affût,

Suer à nos malheurs des châteaux et des rentes;

Moscou remplit ses prés de meules odorantes;

Pour lui, Leipsick payait des chiens et des valets,

Et la Bérésina charriait un palais;

Pour lui, pour que cet homme ait des fleurs, des charmilles,

Des parcs dans Paris même ouvrant leurs larges grilles,

Des jardins où l'on voit le cygne errer sur l'eau,

Un million joyeux sortit de Waterloo;

Si bien que du désastre il a fait sa victoire,

Et que, pour la manger, et la tordre, et la boire,

Ce Shaylock, avec le sabre de Blucher,

A coupé sur la France une livre de chair.

Or, de vous deux, c'est toi qu'on hait, lui qu'on vénère;

Vieillard, tu n'es qu'un gueux, et ce millionnaire,

C'est l'honnête homme. Allons, debout, et chapeau bas!

Les carrefours sont pleins de chocs et de combats.

Les multitudes vont et viennent dans les rues.

Foules! sillons creusés par ces mornes charrues:

Nuit, douleur, deuil! champ triste où souvent a germé

Un épi qui fait peur à ceux qui l'ont semé!

Vie et mort! onde où l'hydre à l'infini s'enlace!

Peuple océan jetant l'écume populace!

Là sont tous les chaos et toutes les grandeurs;

Là, fauve, avec ses maux, ses horreurs, ses laideurs,

Ses larves, désespoirs, haines, désirs, souffrances,

Qu'on distingue à travers de vagues transparences,

Ses rudes appétits, redoutables aimants,

Ses prostitutions, ses avilissements,

Et la fatalité de ses moeurs imperdables,

La misère épaissit ses couches formidables.

Les malheureux sont là, dans le malheur reclus.

L'indigence, flux noir, l'ignorance, reflux,

Montent, marée affreuse, et, parmi les décombres,

Roulent l'obscur filet des pénalités sombres.

Le besoin fuit le mal qui le tente et le suit,

Et l'homme cherche l'homme à tâtons; il fait nuit;

Les petits enfants nus tendent leurs mains funèbres;

Le crime, antre béant, s'ouvre dans ces ténèbres;

Le vent secoue et pousse, en ses froids tourbillons,

Les âmes en lambeaux dans les corps en haillons;

Pas de coeur où ne croisse une aveugle chimère.

Qui grince des dents? L'homme. Et qui pleure? La mère.

Qui sanglote? La vierge aux yeux hagards et doux.

Qui dit: «J'ai froid?» L'aïeule. Et qui dit: «J'ai faim?» Tous!

Et le fond est horreur, et la surface est joie.

Au-dessus de la faim, le festin qui flamboie,

Et sur le pâle amas des cris et des douleurs,

Les chansons et le rire et les chapeaux de fleurs!

Ceux-là sont les heureux. Ils n'ont qu'une pensée:

A quel néant jeter la journée insensée?

Chiens, voitures, chevaux! centre au reflet vermeil!

Poussière dont les grains semblent d'or au soleil!

Leur vie est aux plaisirs sans fin, sans but, sans trêve,

Et se passe à tâcher d'oublier dans un rêve

L'enfer au-dessous d'eux et le ciel au-dessus.

Quand on voile Lazare, on efface Jésus.

Ils ne regardent pas dans les ombres moroses.

Ils n'admettent que l'air tout parfumé de roses,

La volupté, l'orgueil, l'ivresse, et le laquais

Ce spectre galonné du pauvre, à leurs banquets.

Les fleurs couvrent les seins et débordent des vases.

Le bal, tout frissonnant de souffles et d'extases,

Rayonne, étourdissant ce qui s'évanouit;

Éden étrange fait de lumière et de nuit.

Les lustres aux plafonds laissent pendre leurs flammes,

Et semblent la racine ardente et pleine d'âmes

De quelque arbre céleste épanoui plus haut.

Noir paradis dansant sur l'immense cachot!

Ils savourent, ravis, l'éblouissement sombre

Des beautés, des splendeurs, des quadrilles sans nombre,

Des couples, des amours, des yeux bleus, des yeux noirs.

Les valses, visions, passent dans les miroirs.

Parfois, comme aux forêts la fuite des cavales,

Les galops effrénés courent; par intervalles,

Le bal reprend haleine; on s'interrompt, on fuit,

On erre, deux à deux, sous les arbres sans bruit;

Puis, folle, et rappelant les ombres éloignées;

La musique, jetant les notes à poignées,

Revient, et les regards s'allument, et l'archet,

Bondissant, ressaisit la foule qui marchait.

O délire! et d'encens et de bruit enivrées,

L'heure emporte en riant les rapides soirées,

Et les nuits et les jours, feuilles mortes des deux.

D'autres, toute la nuit, roulent les dés joyeux,

Ou bien, âpre, et mêlant les cartes qu'ils caressent,

Où des spectres riants ou sanglants apparaissent,

Leur soif de l'or, penchée autour d'un tapis vert,

Jusqu'à ce qu'au volet le jour bâille entr'ouvert,

Poursuit le pharaon, le lansquenet ou l'hombre,

Et, pendant qu'on gémit et qu'on frémit dans l'ombre,

Pendant que les greniers grelottent sous les toits,

Que les fleuves, passants pleins de lugubres voix,

Heurtent aux grands quais blancs les glaçons qu'ils charrient.

Tous ces hommes contents de vivre, boivent, rient,

Chantent; et, par moments, on voit, au-dessus d'eux,

Deux poteaux soutenant un triangle hideux,

Qui sortent lentement du noir pavé des villes...--

O forêts! bois profonds! solitudes! asiles!

Paris, juillet 1838.


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