[9]Hercule est un nom générique, composé de deux mots celtiques,Her-Coule, ce qui veut dire, monsieur le capitaine,Hercouleétait le nom du général de l'armée, ce qui multiplia infiniment lesHercoules; la fable attribua ensuite à un seul, les actions merveilleuses de plusieurs.(Voy. hist. des Celtes, parPeloutier.)
[9]Hercule est un nom générique, composé de deux mots celtiques,Her-Coule, ce qui veut dire, monsieur le capitaine,Hercouleétait le nom du général de l'armée, ce qui multiplia infiniment lesHercoules; la fable attribua ensuite à un seul, les actions merveilleuses de plusieurs.
(Voy. hist. des Celtes, parPeloutier.)
[10]Quelles larmes que celles qu'on verse à la lecture de ce délicieux ouvrage! comme la nature y est peinte, comme l'intérêt s'y soutient, comme il augmente par degrés, que de difficultés vaincues! que de philosophie à avoir fait ressortir tout cet intérêt d'une fille perdue; dirait-on trop en osant assurer que cet ouvrage a des droits au titre de notre meilleur roman? ce fut là où Rousseau vit que malgré des imprudences et des étourderies, une héroïne pouvait prétendre encore à nous attendrir, et peut-être n'eussions-nous jamais eu Julie, sans Manon-Lescaut.
[10]Quelles larmes que celles qu'on verse à la lecture de ce délicieux ouvrage! comme la nature y est peinte, comme l'intérêt s'y soutient, comme il augmente par degrés, que de difficultés vaincues! que de philosophie à avoir fait ressortir tout cet intérêt d'une fille perdue; dirait-on trop en osant assurer que cet ouvrage a des droits au titre de notre meilleur roman? ce fut là où Rousseau vit que malgré des imprudences et des étourderies, une héroïne pouvait prétendre encore à nous attendrir, et peut-être n'eussions-nous jamais eu Julie, sans Manon-Lescaut.
[11]Cette anecdote est celle que commence Brigandos, dans l'épisode du roman d'Aline et Valcourt, ayant pour titre:SainvilleetLéonore, et qu'interrompt la circonstance du cadavre trouvé dans la tour; les contrefacteurs de cet épisode, en le copiant mot pour mot, n'ont pas manqué de copier aussi les quatre premières lignes de cette anecdote, qui se trouvent dans la bouche du chef des Bohémiens. Il est donc aussi essentiel pour nous, dans ce moment-ci, que pour ceux qui achètent des romans, de prévenir que l'ouvrage qui se vend chez Pigoreau et Leroux sous le titre deValmoretLidia, et chez Cérioux et Moutardier, sous celui d'AlzondeetKoradin, ne sont absolument que la même chose, et tous les deux littéralement pillés phrase pour phrase de l'épisode deSainvilleetLéonore, formant à peu près trois volumes de mon roman d'Aline et Valcourt.
[11]Cette anecdote est celle que commence Brigandos, dans l'épisode du roman d'Aline et Valcourt, ayant pour titre:SainvilleetLéonore, et qu'interrompt la circonstance du cadavre trouvé dans la tour; les contrefacteurs de cet épisode, en le copiant mot pour mot, n'ont pas manqué de copier aussi les quatre premières lignes de cette anecdote, qui se trouvent dans la bouche du chef des Bohémiens. Il est donc aussi essentiel pour nous, dans ce moment-ci, que pour ceux qui achètent des romans, de prévenir que l'ouvrage qui se vend chez Pigoreau et Leroux sous le titre deValmoretLidia, et chez Cérioux et Moutardier, sous celui d'AlzondeetKoradin, ne sont absolument que la même chose, et tous les deux littéralement pillés phrase pour phrase de l'épisode deSainvilleetLéonore, formant à peu près trois volumes de mon roman d'Aline et Valcourt.
Je suis convaincu il y a bien longtemps que les injures dictées par l'envie, ou par quelque autre motif plus vif encore, parvenant ensuite ànous par le souffle empesté d'un folliculaire, ne doivent pas affecter davantage un homme de lettres, que ne l'est des aboiements du mâtin de basse-cour, le voyageur paisible et raisonnable. Plein de mépris en conséquence pour l'impertinente diatribe du folliculaire Villeterque, je ne prendrais assurément pas la peine d'y répondre, si je ne voulais mettre le public en garde contre les perpétuelles diffamations de ces messieurs.
Par le sot compte que Villeterque rend desCrimes de l'Amour, il est clair qu'il ne les a pas lus; s'il les connaissait, il ne me ferait pas dire ce à quoi je n'ai jamais pensé; il n'isolerait pas des phrases qu'on lui a dictées sans doute, pour, en les tronquant à sa guise, leur donner ensuite un sens qu'elles n'eurent jamais.
Cependant, sans l'avoir lu (je viens de le prouver) Villeterque débute par traiter mon ouvrage deDÉTESTABLEet par assurerCHARITABLEMENTque cet ouvrageDÉTESTABLE, vient d'un homme soupçonné d'en avoir fait un plusHORRIBLEencore.
Ici, je somme Villeterque de deux chosesauxquelles il ne peut se refuser: 1º de publier, non des phrases isolées, tronquées, défigurées, mais des traits entiers qui prouvent que mon livre mérite la qualification deDÉTESTABLE, tandis que ceux qui l'ont lu, conviennent, au contraire, que la morale la plus épurée en forme la base principale; ensuite, je le somme dePROUVERque je suis l'auteur de ce livre plusHORRIBLEencore. Il n'y a qu'un calomniateur qui jette ainsi, sans aucune preuve, des soupçons sur la probité d'un individu. L'homme véritablement honnête prouve, nomme et ne soupçonne pas. Or, Villeterque dénonce sans prouver; il fait planer sur ma tête un affreux soupçon sans l'éclaircir, sans le constater; Villeterque est donc un calomniateur; donc Villeterque ne rougit pas de se montrer comme un calomniateur, même avant que de commencer sa diatribe.
Quoi qu'il en soit, j'ai dit et affirme que je n'avais point fait delivres immoraux, que je n'en ferai jamais; je le répète encore ici, et non pas au folliculaire Villeterque, j'aurais l'air d'être jaloux de son opinion, mais au public dont je respecte le jugement autantque je méprise celui de Villeterque[13].
Après cette première gentillesse, l'écrivassier entre en matière; suivons-le, si le dégoût ne nous arrête pas; car il est difficile desuivre Villeterque sans dégoût: il en fait éprouver pour ses opinions, il en fait naître pour ses écrits, ou plutôt pour ses plagiats, il en inspire... N'importe, un peu de courage.
Dans monIdée sur les Romans, le très-ignare Villeterque assure qu'avec uneapparente érudition, je tombe dans une infinité d'erreurs. Ne serait-ce pas encore ici le cas de prouver? Mais il faudrait avoir soi-même un peu d'éruditionpour relever des erreurs enérudition, et Villeterque, qui va bientôt prouver qu'il n'a même pas connaissance des livres scholastiques, est bien loin de l'éruditionqu'il faudrait pour prouver mes erreurs. Aussi se contente-t-il de dire que j'en commets, sans oser les relever. Certes, il n'est pas difficile de critiquer ainsi; je ne m'étonne plus s'il y a tant de critiques et si peu de bons ouvrages; et voilà pourquoi la plupart de ces journaux de littérature, à commencer par celui de Villeterque, ne seraient nullement connus, si leurs rédacteurs ne les glissaient dans les poches comme ces adresses de charlatans lancées dans les rues.
Mes erreurs bien établies, bien démontrées,comme on le voit, sur la parole du savant Villeterque qui n'ose pourtant en citer une, l'aimable folliculaire passe à mes principes, et c'est ici où il est profond: c'est ici où Villeterque tonne, foudroie: on ne tient point à la finesse, à la sagacité de ses raisonnements; ce sont des éclairs, c'est de la foudre; malheur à qui n'est pas convaincu, dès qu'Aliboron-Villeterque a parlé!
Oui, docte et profondVile stercus, j'ai dit et je dis encore que l'étude des grands maîtres m'avait prouvé que ce n'était pas toujours en faisant triompher la vertu qu'on pouvait prétendre à l'intérêt dans un roman ou dans une tragédie; que cette règle ni dans la nature, ni dans Aristote, ni dans aucune de nos poétiques, est seulement celle à laquelle il faudrait que tous les hommes s'assujettissent pour leur bonheur commun, sans être absolument essentielle dans un ouvrage dramatique de quelque genre qu'il soit; mais ce ne sont point mes principes que je donne ici; je n'invente rien, qu'on me lise, et l'on verra que, non-seulement ce que je rapporte en cet endroit de mon discours n'est que le résultat de l'effet produit par l'étude desgrands maîtres, mais que je ne me suis même pas assujetti à cette maxime, telle bonne, telle sage que je la croie. Car enfin, quels sont les deux principaux ressorts de l'art dramatique? Tous les bons auteurs ne nous ont-ils pas dit que c'était laterreuret lapitié. Or, d'où peut naître laterreur, si ce n'est des tableaux du crime triomphant, et d'où naît lapitié, si ce n'est de ceux de la vertu malheureuse? Il faut donc ou renoncer à l'intérêt ou se soumettre à ces principes. Que Villeterque n'ait pas assez lu pour être persuadé de la bonté de ces bases, rien de plus simple. Il est inutile de connaître les règles d'un art quand on s'en tient à faire desVeilléesquiendorment, ou à copier de petits contes dans lesMille et une Nuits, pour les donner ensuiteorgueilleusementsous son nom. Mais si le plagiaire Villeterque ignore ces principes, parce qu'il ignore à peu près tout, du moins il ne les conteste pas; et quand, pour prix de son journal, il a escroqué quelques billets de comédie, et que, placé au rang desgratis, on lui donne, pour sa mauvaise monnaie, la représentation des chefs-d'œuvre de Racine et de Voltaire, qu'ilapprenne donc là, en voyantMahomet, par exemple, que Palmire et Séide périssent l'un et l'autre innocents et vertueux, tandis que Mahomet triomphe; qu'il se convainque àBritannicusque ce jeune prince et sa maîtresse meurent vertueux et innocents pendant que Néron règne; qu'il voie la même chose dansPolyeucte, dansPhèdre, etc. etc.; qu'en ouvrant Richardson, lorsqu'il est de retour chez lui, il voie à quel degré ce célèbre Anglais intéresse en rendant la vertu malheureuse; voilà des vérités dont je voudrais que Villeterque se convainquît, et s'il pouvait l'être, il blâmerait moinsbilieusement, moinsarrogamment, moinssottementenfin, ceux qui les mettent en pratique, à l'exemple de nos plus grands maîtres. Mais c'est que Villeterque, qui n'est pas un grand maître, ne connaît pas les ouvrages des grands maîtres; c'est qu'aussitôt qu'on arrache la cognée du bilieux Villeterque, le cher homme ne sait plus où il en est. Écoutons néanmoins cetoriginal, quand il parle de l'usage que je fais des principes; oh! c'est ici que lepédantest bon à entendre.
Je dis que pour intéresser, il faut quelquefois que le vice offense la vertu; je dis que c'est un moyen sûr de prétendre à l'intérêt, et sur cet axiome, Villeterque attaque ma moralité.En vérité, en vérité, je vous le dis, Villeterque, mais vous êtes aussibêteen jugeant les hommes qu'en prononçant sur leurs ouvrages. Ce que j'établis ici est peut-être le plus bel éloge qu'il soit possible de faire de la vertu, et en effet, si elle n'était pas aussi belle, pleurerait-on ses infortunes? si moi-même je ne la croyais pas l'idole la plus respectable des hommes, dirais-je aux auteurs dramatiques: Quand vous voudrez inspirer la pitié, osez attaquer un instant ce que le ciel et la terre ont de plus beau, et vous verrez de quelle amertume sont les larmes produites par ce sacrilège? Je fais donc l'éloge de la vertu quand Villeterque m'accuse de rébellion à son culte; mais Villeterque, qui n'est pas vertueux sans doute, ne sait pas comment on adore la vertu. Aux seuls sectateurs d'une divinité appartient l'accès de son temple, et Villeterque qui n'a peut-être ni divinité ni culte, ne connaît pas un mot de tout cela; mais quand la page d'ensuite, Villeterque assureque penser comme nos grands maîtres, qu'honorer comme eux la vertu, devient une preuve indubitable que je suis l'auteur du livre où elle est le plus humiliée, on avouera que c'est là où la logique de Villeterque éclate dans tout son jour. Je prouve que sans mettre en action la vertu, il est impossible de faire un bon ouvrage dramatique; je l'élève, puisque je pense et que je dis que l'indignation, la colère, les larmes doivent être le résultat des insultes qu'elle reçoit ou des malheurs qu'elle éprouve, et de là, selon Villeterque, il s'ensuit que je suis l'auteur du livre exécrable où l'on voit précisément tout le contraire des principes que je professe et que j'établis! Oui, certes, tout le contraire; car l'auteur du livre dont il s'agit ne semble prêter au vice de l'empire sur la vertu que par méchanceté... que par libertinage; dessein perfide duquel sans doute il n'a pas cru devoir retirer aucun intérêt dramatique, tandis que les modèles que je cite ont toujours pris une marche contraire et que moi, tant que ma faiblesse m'a permis de suivre ces maîtres, je n'ai montré le vice dans mes ouvrages que sous les couleurs lesplus capables de le faire à jamais détester, et que, si parfois je lui ai laissé quelque succès sur la vertu, ce n'a jamais été que pour rendre celle-ci plus intéressante et plus belle. En agissant par des voies opposées à celles de l'auteur du livre en question, je n'ai donc pas consacré les principes de cet auteur; en abhorrant ces principes et m'en éloignant dans mes ouvrages, je n'ai donc pas pu les adopter; et l'inconséquent Villeterque, qui imagine prouver mes torts, précisément par ce qui m'en disculpe, n'est donc plus qu'un lâchecalomniateurqu'il est important de démasquer.
Mais à quoi servent ces tableaux du crime triomphant? dit le folliculaire. Ils servent, Villeterque, à mettre les tableaux contraires dans un plus beau jour, et c'est assez prouver leur utilité. Au surplus, où le crime triomphe-t-il dans ces nouvelles que vous attaquez avec autant debêtiseque d'impudence? Qu'on m'en permette une très-courte analyse seulement, pour prouver au public que Villeterque ne sait ce qu'il dit quand il prétend que je donne dans ces nouvelles le plus grand ascendant au vice sur la vertu.
Où la vertu se trouve-t-elle mieux récompensée que dansJuliette et Raunai?
Si elle est malheureuse dans laDouble Épreuve, y voit-on le crime triompher? Assurément non, puisqu'il n'y a pas un seul personnage criminel dans cette nouvelle toute sentimentale.
La vertu, comme dansClarisse, succombe, j'en conviens, dansHenriette Stralsond; mais le crime n'y est-il pas puni par la main même de la vertu?
DansFaxelange, ne l'est-il pas plus rigoureusement encore, et la vertu n'est-elle pas délivrée de ses fers?
Le fatalisme deFlorville de Courvallaisse-t-il triompher le crime? Tous ceux qui s'y commettent involontairement, ne sont que les effets de ce fatalisme dont les Grecs armaient la main de leurs dieux; ne voyons-nous pas tous les jours les mêmes évènements dans les malheurs d'Œdipeet de sa famille?
Où le crime est-il plus malheureux et mieux puni que dansRodrigue?
Le plus doux hymen ne couronne-t-il point la vertu dansLaurence et Antonio, et le crime n'y succombe-t-il pas?
DansErnestine, n'est-ce pas de la main du vertueux père de cette infortunée qu'Oxtiern est puni?
N'est-ce pas sur un échafaud que monte le crime, dansDorgeville?
Les remords qui conduisentla Comtesse de Sancerreau tombeau, ne vengent-ils pas la vertu qu'elle outrage?
DansEugène de Franval, enfin, le monstre que j'ai peint ne se perce-t-il pas lui-même.
Villeterque... folliculaire Villeterque, où donc le crime triomphe-t-il dans mes nouvelles? Ah! si je vois quelque chose triompher ici, ce n'est en vérité que ton ignorance et ton lâche désir de diffamation.
À présent, je demande à monméprisable censeurde quel front il ose appeler un tel ouvrageune complication d'atrocités révoltantes, quand aucun des reproches qu'il lui prête ne se trouve fondé? Et cela prouvé, que résulte-t-il du jugement porté par cet ineptephraseur? de la satire sans esprit, de la critique sans discernement et du fiel sans aucun motif; et tout cela parce que Villeterque est un sot, et que d'un sot il n'émana jamais que des sottises. Je suis en contradiction avec moi-même, ajoute lepédagogueVilleterque, quand je fais parler un de mes héros d'une manière opposée à celle dont j'ai parlé dans ma préface. Mais, détestable ignorant, apprends donc que chaque acteur d'un ouvrage dramatique doit y parler le langage établi par le caractère qu'il porte; qu'alors c'est le personnage qui parle et non l'auteur, et qu'il est on ne saurait plus simple dans ce cas que ce personnage, absolument inspiré par son rôle, dise des choses totalement contraires à ce que dit l'auteur quand c'est lui-même qui parle. Certes, quel homme eût été Crébillon s'il eût toujours parlé comme Artée; quel individu que Racine, s'il eût pensé comme Néron; quel monstre que Richardson, s'il n'eût eu d'autres principes que ceux de Lovelace! Oh! monsieur Villeterque, que vous êtes bête; voilà, par exemple, une vérité sur laquelle les personnages de mes romans et moi, nous nous entendrons toujours, quand il nous arrivera soit aux uns, soit aux autres, de nous entretenir de votre fastidieuse existence. Mais quelle faiblesse de ma part! dois-je donc employer des raisons où il ne faut que dumépris? Et en effet, que mérite de plus un lourdaud qui ose dire à celui qui partout a puni le vice:Montrez-moi des scélérats heureux, c'est ce qu'il faut au perfectionnement de l'art; l'auteur desCrimes de l'Amourvous le prouve!Non, Villeterque, je n'ai ni dit ni prouvé cela; et pour en convaincre, j'en appelle de ta bêtise au public éclairé; j'ai dit tout le contraire, Villeterque, et c'est le contraire qui sert de base à mes ouvrages.
Une belle invocation termine enfin la basse diatribe de notre barbouilleur:
«Rousseau, Voltaire, Marmontel, Fielding, Richardson, vous n'avez pas fait de romans (s'écrie-t-il): vous avez peint desmœurs, il fallait peindre descrimes!» comme si les crimes ne faisaient pas partie des mœurs, et comme s'il n'y avait pas desmœurs criminelleset desmœurs vertueuses. Mais ceci est trop fort pour Villeterque, il n'en sait pas tant.
Au reste, était-ce à moi que devaient s'adresser de tels reproches, moi qui, plein de respect pour ceux que nomme Villeterque, n'ai cessé de les exalter dans monEsquisse sur les romans; et d'ailleurs ces mortels perpétuellement loués par moi, et que cite ici Villeterque, n'ont-ils aussi présenté des crimes? Est-ce une fille bien vertueuse que lajuliede Rousseau? Est-ce un homme bien moral que le héros deClarisse? Y a-t-il beaucoup de vertu dansZadiget dansCandide, etc., etc.? Oh! Villeterque, j'ai dit quelque part que quand on voulait écrire sans aucun talent pour ce métier, il valait beaucoup mieux faire des escarpins ou des bottes, je ne savais pas alors que ce conseil s'adresserait à vous; suivez-le, mon ami, suivez-le, vous serez peut-être un cordonnier passable, mais à coup sûr vous ne serez jamais qu'un triste écrivain. Eh! console-toi, Villeterque, on lira toujours Rousseau, Voltaire, Marmontel, Fielding et Richardson; tes stupides plaisanteries sur cela ne prouveront à qui que ce soit que j'ai dénigré ces grands hommes, quand je ne cesse au contraire de les offrir pour modèles; mais ce qu'on ne lira sûrement jamais, Villeterque, ce sera vous, premièrement parce qu'il n'existe rien de vous qui puisse vous survivre, et qu'à supposer même que l'on rencontrât quelques-uns de vos vols littéraires, on aimera mieuxles lire dans l'original, où ils s'offrent dans toute leur pureté, que souillés par une plume aussi grossière que la vôtre.
Villeterque, vous avez déraisonné, menti, vous avez entassé des bêtises sur des calomnies, des inepties sur des impostures, et tout cela pour venger des auteursà la glace, au rang desquels vos ennuyeuses compilations vous placent à si juste titre[14]; je vous ai donné une leçon et suis prêt à vous en donner de nouvelles, s'il vous arrive encore de m'insulter.
D. A. F. Sade.
[12]On appelle journaliste un homme instruit, un homme en état de raisonner sur un ouvrage, de l'analyser et d'en rendre au public un compte éclairé, qui le lui fasse connaître; mais celui qui n'a ni l'esprit, ni le jugement nécessaire à cette honorable fonction, celui qui compile, imprime, diffame, ment, calomnie, déraisonne, et tout cela pour vivre, celui-là, dis-je, n'est qu'unfolliculaire; et cet homme, c'estVilleterque. (Voy.sa feuille du 30 vendémiaire an IX nº 90.)
[12]On appelle journaliste un homme instruit, un homme en état de raisonner sur un ouvrage, de l'analyser et d'en rendre au public un compte éclairé, qui le lui fasse connaître; mais celui qui n'a ni l'esprit, ni le jugement nécessaire à cette honorable fonction, celui qui compile, imprime, diffame, ment, calomnie, déraisonne, et tout cela pour vivre, celui-là, dis-je, n'est qu'unfolliculaire; et cet homme, c'estVilleterque. (Voy.sa feuille du 30 vendémiaire an IX nº 90.)
[13]C'est ce même mépris qui me fit garder le silence sur l'imbécile rapsodie diffamatoire d'un nomméDespaze, qui prétendait aussi que j'étais l'auteur de ce livre infâme que pour l'intérêt même des mœurs on ne doit jamais nommer. Sachant que ce polisson n'était qu'un chevalier d'industrie, vomi par la Garonne pour venir stupidement dénigrer à Paris des arts dont il n'avait pas la moindre idée, des ouvrages qu'il n'avait jamais lus et d'honnêtes gens qui auraient dû se réunir pour le faire mourir sous le bâton; parfaitement instruit que cet homme obscur, ce bélitre, n'avait durement forgé quelques détestables vers que dans cette perfide intention, des effets de laquelle le mendiant attendait un morceau de pain, je m'étais décidé à le laisser honteusement languir dans l'humiliation et l'opprobre où le plongeait incessamment son barbouillage, craignant de souiller mes idées en les laissant errer, même une minute, sur un être aussi dégoûtant. Mais comme ces messieurs ont imité les ânes qui braient tous à la fois, quand ils ont faim, il a bien fallu, pour les faire taire, frapper sur tous indistinctement. Voilà ce qui me contraint à les tirer un instant, par les oreilles, du bourbier où ils périssaient, pour que le public les reconnaisse au sceau de l'ignominie dont se couvre leur front; et ce service rendu à l'humanité, je les replonge d'un coup de pied l'un et l'autre au fond de l'égoût infect où leur bassesse et leur avilissement les feront croupir à jamais.
[13]C'est ce même mépris qui me fit garder le silence sur l'imbécile rapsodie diffamatoire d'un nomméDespaze, qui prétendait aussi que j'étais l'auteur de ce livre infâme que pour l'intérêt même des mœurs on ne doit jamais nommer. Sachant que ce polisson n'était qu'un chevalier d'industrie, vomi par la Garonne pour venir stupidement dénigrer à Paris des arts dont il n'avait pas la moindre idée, des ouvrages qu'il n'avait jamais lus et d'honnêtes gens qui auraient dû se réunir pour le faire mourir sous le bâton; parfaitement instruit que cet homme obscur, ce bélitre, n'avait durement forgé quelques détestables vers que dans cette perfide intention, des effets de laquelle le mendiant attendait un morceau de pain, je m'étais décidé à le laisser honteusement languir dans l'humiliation et l'opprobre où le plongeait incessamment son barbouillage, craignant de souiller mes idées en les laissant errer, même une minute, sur un être aussi dégoûtant. Mais comme ces messieurs ont imité les ânes qui braient tous à la fois, quand ils ont faim, il a bien fallu, pour les faire taire, frapper sur tous indistinctement. Voilà ce qui me contraint à les tirer un instant, par les oreilles, du bourbier où ils périssaient, pour que le public les reconnaisse au sceau de l'ignominie dont se couvre leur front; et ce service rendu à l'humanité, je les replonge d'un coup de pied l'un et l'autre au fond de l'égoût infect où leur bassesse et leur avilissement les feront croupir à jamais.
[14]On ne connaît, Dieu merci! de ce gribouilleur, que desVeilléesqu'il appellephilosophiques, quoiqu'elles ne soient quesoporifiques; ramassis dégoûtant, monotone, ennuyeux, où le pédagogue, toujours sur des échasses, voudrait bien qu'aussi bêtes que lui, nous consentissions à prendre son bavardage pour de l'élégance, son style ampoulé pour de l'esprit, et ses plagiats pour de l'imagination; mais malheureusement, on ne trouve en le lisant que des platitudes quand il est lui-même, et du mauvais goût quand il pille les autres.
[14]On ne connaît, Dieu merci! de ce gribouilleur, que desVeilléesqu'il appellephilosophiques, quoiqu'elles ne soient quesoporifiques; ramassis dégoûtant, monotone, ennuyeux, où le pédagogue, toujours sur des échasses, voudrait bien qu'aussi bêtes que lui, nous consentissions à prendre son bavardage pour de l'élégance, son style ampoulé pour de l'esprit, et ses plagiats pour de l'imagination; mais malheureusement, on ne trouve en le lisant que des platitudes quand il est lui-même, et du mauvais goût quand il pille les autres.
Ce n'est pas sans répugnance que nous abordons les questions relatives à un homme dont le nom est frappé d'une réprobation légitime; mais lorsqu'on se dévoue à des études d'histoire littéraire et de bibliographie, il faut savoir remuer courageusement bien des immondices dans le but de rétablir la vérité.
De nombreuses erreurs ont été émises au sujet de Sade. L'article que lui a consacré laBiographie universelle(il est de M. Michaud jeune) est loin d'en être exempt; celui quirenferme laBiographie générale(tome XLII) signéJ. M.-r.-i., laisse aussi à redire; tous deux sont bien incomplets.
Nous ne nous arrêterons pas à une note de Jules Janin insérée dans laRevue de Parisen 1834 et reproduite dans lesCatacombesdu même auteur, 6 volumes in-8º. Ce n'est qu'une improvisation brillante où la vérité historique est peu respectée.
Pour ce qui concerne la première période de la vie de Sade, il faut consulter un opuscule de M. Paul Lacroix:la Vérité sur les deux procès criminels du marquis de Sade. Cette notice a été publiée en 1834, dans une collection de dissertations historiques tirée à fort peu d'exemplaires; elle a reparu dans lesCuriosités de l'histoire de France, du même auteur (Paris, in-18).
Il y a deux phases bien marquées dans cette existence: l'une appartient à l'histoire des mœurs de l'époque, l'autre à celle des plus affreuses maladies de l'âme: la seconde est la conséquence de la première.
Sade fut d'abord un libertin comme il y en avait tant d'autres; il n'était pas plus corrompu que certains de ses contemporains,parmi lesquels on peut nommer Sénac de Meilhan, auteur du poème en six chants dont on ne saurait même transcrire le titre; Tilly, roué, digne émule des plus effrontés coryphées de l'époque de la Régence[15]; Laclos, auteur d'un livre resté célèbre,les Liaisons dangereuses[16]. Se blasant sur la débauche,Sade imagina des raffinements cruels qui attirèrent justement sur lui l'animadversion publique et les rigueurs de l'autorité; enfermé dans des prisons d'état, il voulut se distraire en écrivant des ouvrages orduriers; Mirabeau, dans une pareille situation, tomba dans de pareils écarts; mais le fougueux tribun, devenant libre, se précipita avec le plus grand éclat dans les agitations de la politique, tandis que Sade, restant sous les verrous, fut saisi d'une véritable aliénation causée par le désespoir; sa tête s'échauffant de plus en plus au milieu d'une longue oisiveté, il fut en proie à une monomanie qui le jeta dans un abîme où il aurait voulu entraîner le genre humain. En s'efforçant de répandre la corruption la plus infecte, il se regardait comme usant de représailles contre la société.
M. Lacroix explique fort bien les deux affaires scandaleuses qui commencèrent à jeter sur Sade une horrible renommée. LesMémoires de Bachaumontont raconté son aventure avec une femme de mauvaise vie qu'il attira chez lui et sur laquelle il exerça des sévices barbares; cent louis qu'il compta à cette malheureuse et six semaines de détention au château de Pierre Encise, l'ayant tiré d'affaire, il continua ses débordements. Cette fameuse aventure de Rose Keller (8 mars 1768) est racontée par Restif de la Bretonne dans sesNuits de Paris(194enuit) mais d'une manière qui atténue la gravité des faits, et M. Paul Lacroix qui analyse le récit de Restif (Bibliographie et Iconographiedes écrits de Restif, 1875,ParisA. Fontaine, 1875, page 418) dit qu'on serait tenté de croire que cette pauvre femme fut simplement victime d'une indécenteet cruelle mystification.—Les écrits du temps racontent qu'en 1771, il donna, à Marseille, un bal où il invita un grand nombre de personnes; il glissa dans les bonbons distribués à celles qui assistaient à cette fête, des pastilles de chocolat où il avait fait mêler des mouches cantharides. Tout le monde connaît l'effet de ce redoutable aphrodisiaque; le bal devint une effroyable orgie, plusieurs personnes moururent, et le parlement d'Aix condamna à mort (11 septembre 1772) l'auteur de cet empoisonnement, et un valet de chambre son complice. Mais M. Lacroix rétablit l'exactitude des faits, grossis par la rumeur publique; il s'agissait d'une orgie à laquelle Sade s'était livré dans un mauvais lieu, et où il avait distribué des aphrodisiaques. Restif de la Bretonne (284enuit lesPassetempsdu ***, de S***) raconte cette histoire mais en la transportant à Paris.
Il enleva sa belle-sœur et passa avec elle en Italie où elle mourut. Revenu en France, il fut, à la demande de sa famille, que désolaient les scandales qu'il donnait sans cesse, enfermé à la Bastille. Le 14 juillet 1789 lerendit à la liberté; il traversa l'époque de la Terreur en affichant les opinions en vogue, et il aurait pu vivre tranquille s'il n'avait audacieusement publié les ouvrages qui ont voué son nom à l'infamie. Le Directoire, fort indulgent à l'endroit des attaques dirigées contre la morale, ferma les yeux; mais un gouvernement plus ferme ne voulut pas laisser à un maniaque dangereux, une liberté dont il abusait effrontément.
LaRevue rétrospective, publiée par M. J. Taschereau, renferme, au sujet de la détention de Sade, quelques documents administratifs importants, et qui méritent d'être lus. Le rapport du préfet de police, celui du directeur de l'hospice de Charenton, sont des pièces essentielles dans un pareil dossier.
Rapport du Conseiller d'État, Préfet de police, à Son Excellence le Sénateur, ministre de la police générale, le 21 fructidor an XII.
«Son Excellence, par sa note du 6 de ce mois, me demande un rapport sur le nommé Sade, détenu à Charenton.
«Dans les premiers jours de ventôse an IX,j'avais été informé que le nommé Sade, ex-marquis, connu pour être l'auteur de l'infâme roman deJustine, se proposait de publier bientôt un ouvrage plus affreux encore, sous le titre deJuliette. Je le fis arrêter le 15 du même mois, chez le libraire éditeur de son ouvrage, où je savais qu'il devait se trouver muni de son manuscrit.
«L'auteur et l'éditeur furent amenés à ma préfecture. La saisie du manuscrit était importante, mais l'ouvrage était imprimé, et il s'agissait de découvrir l'édition. La liberté fut promise à l'éditeur s'il livrait les exemplaires imprimés.
«Celui-ci conduisit nos agents dans un lieu inhabité que lui seul connaissait, et ils en enlevèrent une quantité assez considérable d'exemplaires pour que l'on pût croire que c'était l'édition entière.
«Sade, dans son interrogatoire, reconnut le manuscrit, mais il déclara qu'il n'était que le copiste et non l'auteur. Il convint même qu'il avait été payé pour le copier, mais il ne put faire connaître les personnes de qui il tenait les originaux.
«Il eut été difficile de croire qu'un hommequi jouissait d'une fortune considérable eût pu devenir copiste d'ouvrages aussi affreux moyennant un salaire. On ne pouvait douter qu'il n'en fût l'auteur, lui dont le cabinet était tapissé de grands tableaux représentant les principales obscénités du roman deJustine.
«Le 23 ventôse, j'eus l'honneur de rendre compte de toute l'opération à Son Excellence le ministre de la police générale et de lui demander quelle marche j'avais à suivre pour parvenir à la punition d'un homme aussi profondément pervers. Après diverses conférences que j'eus avec Son Excellence, desquelles il résulta qu'une poursuite judiciaire causerait un éclat scandaleux qui ne serait point racheté par une punition assez exemplaire, je le fis déposer à Sainte-Pélagie, le 12 germinal de la même année, pour le punir administrativement.
«Au mois de floréal suivant, Son Excellence le ministre de la justice me demanda les pièces relatives à cette affaire pour aviser, m'écrivait-il, aux moyens qu'il serait convenable de prendre, et en référer aux consuls, s'il y avait lieu.
«J'eus l'honneur de rendre compte à Son Excellence, qui connaissait déjà tous les délits que Sade avait commis avant la Révolution, et, convaincu que les peines qui pourraient lui être appliquées par un tribunal seraient insuffisantes et nullement proportionnées à son délit, il fut d'avis qu'il fallait l'oublier pour longtemps dans la maison de Sainte-Pélagie.
«Sade y serait encore, s'il n'eût pas employé tous les moyens que lui suggéra son imagination dépravée pour séduire et corrompre les jeunes gens que de malheureuses circonstances faisaient enfermer à Sainte-Pélagie, et que le hasard faisait placer dans le même corridor que lui.
«Les plaintes qui me parvinrent alors me forcèrent à le faire transférer à Bicêtre.
«Cet homme incorrigible était dans un état perpétuel de démence libertine. À la sollicitation de sa famille, j'ordonnai qu'il serait transféré à Charenton, et son transfèrement eut lieu le 7 floréal, an XI.
«Depuis qu'il est dans cette maison, il s'y montre continuellement en opposition avec le directeur, et il justifie, par sa conduite,toutes les plaintes que peut donner son caractère ennemi de toute soumission.
«J'estime qu'il y a lieu de le laisser à Charenton où sa famille paye sa pension et où, pour son honneur, elle désire qu'il reste.
«Le Conseiller d'État, préfet de police.»
À la marge est écrit:
«Approuvé, DUBOIS.»
«Paris, 2 août, 1808.
Le médecin en chef de l'hospice de Charenton à Son Excellence le sénateur ministre de la police générale.
«Monseigneur,
«J'ai l'honneur de recourir à l'autorité de Votre Excellence pour un objet qui intéresse essentiellement mes fonctions ainsi que le bon ordre de la maison dont le service médical m'est confié.
«Il existe à Charenton un homme que son audacieuse immoralité a malheureusement rendu trop célèbre et dont la présence dans cet hospice entraîne les inconvénients les plusgraves: je veux parler de l'auteur de l'infâme roman deJustine. Cet homme n'est point aliéné. Son seul délire est celui du vice, et ce n'est point dans une maison consacrée au traitement médical de l'aliénation que cette espèce de délire peut être réprimée. Il faut que l'individu qui en est atteint soit soumis à la séquestration la plus sévère, soit pour mettre les autres à l'abri de ses fureurs, soit pour l'isoler lui-même de tous les objets qui pourraient entretenir et exalter sa hideuse passion. Or, la maison de Charenton, dans le cas dont il s'agit, ne remplit ni l'une ni l'autre de ces deux conditions. M. de Sade y jouit d'une liberté beaucoup trop grande. Il peut communiquer avec un assez grand nombre de personnes des deux sexes encore malades ou à peine convalescentes, les recevoir chez lui ou aller les visiter dans leurs chambres respectives. Il a la faculté de se promener dans le parc et il y rencontre souvent des malades auxquels on accorde la même faveur. Il prêche son horrible doctrine à quelques-uns, il prête des livres à d'autres; enfin, le bruit général dans la maison est qu'il est avec une femme qui passe pour sa fille.
«Ce n'est pas tout encore. On a eu l'imprudence de former un théâtre dans cette maison, sous prétexte de faire jouer la comédie par les aliénés, et sans réfléchir aux funestes effets qu'un appareil aussi tumultueux devait nécessairement produire sur leur imagination. M. de Sade est le directeur de ce théâtre. C'est lui qui indique les pièces, distribue les rôles et préside aux répétitions. Il est le maître de déclamation des acteurs et des actrices et il les forme au grand art de la scène. Le jour des représentations publiques, il a toujours un certain nombre de billets d'entrée à sa disposition et, placé au milieu des assistants, il fait en partie les honneurs de la salle. Il est en même temps auteur dans les grandes occasions; à la fête du directeur, par exemple, il a toujours soin de composer ou une pièce allégorique en son honneur ou au moins quelques couplets à sa louange.
«Il n'est pas nécessaire de faire sentir à Votre Excellence le scandale d'une pareille existence, et de lui représenter les dangers de toute espèce qui y sont attachés. Si ces détails étaient connus du public, quelle idéese formerait-on d'un établissement où l'on tolère d'aussi étranges abus? Comment veut-on que la partie morale du traitement de l'aliénation puisse se concilier avec eux? Les malades qui sont en communication journalière avec cet homme abominable ne reçoivent-ils pas sans cesse l'impression de sa profonde corruption, et la seule idée de sa présence dans la maison n'est-elle pas suffisante pour ébranler l'imagination de ceux mêmes qui ne le voient pas?
«J'espère que Votre Excellence trouvera ces motifs assez puissants pour ordonner qu'il soit assigné à M. de Sade un autre lieu de réclusion que l'hospice de Charenton. En vain renouvellerait-elle la défense de le laisser communiquer en aucune manière avec les personnes de la maison; cette défense ne serait pas mieux exécutée que par le passé, et les mêmes abus auraient toujours lieu. Je ne demande point qu'on le renvoie à Bicêtre, où il avait été précédemment placé, mais je ne puis m'empêcher de représenter à Votre Excellence qu'une maison de santé ou un château-fort pour lui, conviendrait beaucoup mieux qu'un établissement consacré autraitement des malades qui exige la surveillance la plus assidue et les précautions morales les plus délicates.
«Royer-Collard, d. m.»
Des dames s'intéressaient d'ailleurs à Sade, ainsi que le constate un document curieux que nous reproduisons également d'après laRevue rétrospective:
«Madame Delphine de T... a l'honneur d'envoyer à Son Excellence Monsieur Fouché les pétitions dont elle a eu l'honneur de lui parler ce matin.
«La première pour M. de Sade, afin qu'il veuille bien donner les ordres les plus prompts afin que M. de Sade reste indéfiniment à Charenton, où il est depuis huit ans, où il reçoit les soins que sa santé exige; ses supérieurs sont parfaitement contents de sa conduite.
«Madame de T... joint à sa pétition, un certificat de médecin qui prouve que l'état de M. de Sade demande qu'il reste à Charenton.
«Elle a l'honneur de remercier de nouveau Son Excellence d'avoir bien voulu la recevoirce matin. Chaque fois qu'elle a l'honneur de la revoir, elle a une raison de plus d'ajouter à sa reconnaissance.»
Malgré les demandes du docteur Royer-Collard, Sade demeura à Charenton, protégé par le directeur de cette maison, l'abbé Culmier, qui, d'après laBiographie universelle, était un homme d'une morale fort relâchée. Les spectacles furent interdits, mais bientôt on les remplaça par des bals et des concerts où les mêmes abus se reproduisirent. Royer-Collard renouvela ses observations, ses efforts, et le ministre interdit ces nouveaux et dangereux divertissements, par un arrêté du 6 mai 1813.
LaRevue rétrospectivenous fournit encore un curieux passage d'une lettre jusqu'alors inédite, adressée par Mirabeau à M. Boucher, premier commis de la police. Elle est de l'époque où il était détenu à Vincennes:
«M. de Sade a mis hier en combustion le donjon et m'a fait l'honneur, en se nommant et sans la moindre provocation de ma part, comme vous croyez bien, de me dire les plus infâmes horreurs. J'étais, disait-il moins décemment, le favori de M. de Rougemont(le gouverneur du château), et c'était pour me donner la promenade qu'on la lui ôtait; enfin, il m'a demandé mon nom afin d'avoir le plaisir de me couper les oreilles à sa liberté. La patience m'a échappé et je lui ai dit: Mon nom est celui d'un homme d'honneur qui n'a jamais disséqué ni emprisonné de femmes, qui vous l'écrira sur le dos à coups de canne, si vous n'êtes roué auparavant, et qui n'a de crainte que d'être mis par vous en deuil sur la Grève[17]. Il s'est tu et n'a pas osé ouvrir la bouche depuis. Si vous me grondez, vous me gronderez: mais, pardieu! il est aisé de patienter de loin et assez triste d'habiter la même maison qu'un tel monstre habite.»
Voici maintenant, toujours d'après laRevueque nous citons, une lettre dans laquelle Sade, après l'arrestation que signale le rapport du préfet de police, réclame sa liberté:
«Sade, homme de lettres, au ministre de la justice.
«Pélagie, ce 30 floréal an x.
«Citoyen ministre,
«L'innocence persécutée n'a que vous pour appui. Chef suprême de la magistrature française, c'est à vous seul qu'il appartient de faire exécuter les lois et d'écarter loin d'elles l'arbitraire odieux qui les mine et les atténue.
«On m'accuse d'être l'auteur du livre infâme deJustine; l'accusation est fausse, je vous le jure, au nom de tout ce que j'ai de plus sacré.
«Massé, imprimeur et éditeur de l'ouvrage, pris sur le fait, est d'abord arrêté et enfermé avec moi, puis relâché pendant qu'on continue de me détenir; il est libre, lui qui a imprimé, qui a vendu, qui vend encore, et moi je gémis... Je gémis depuis quinze mois dans la plus affreuse prison de Paris, tandis que, d'après la loi, on ne peut retenir plus de dix jours un prévenu sans le juger. Je demande à l'être. Je suis l'auteur ou non du livre qu'on m'impute. Si l'on peut me convaincre, je veux subir mon jugement; dans le cas contraire, je veux être libre.
«Quelle est donc cette arbitraire partialité qui brise les fers du coupable et qui en écrase l'innocent? Est-ce pour arriver là que nous venons de sacrifier pendant douze ans nos vies et nos fortunes?
«Ces atrocités sont incompatibles avec les vertus que la France admire en vous. Je vous supplie de ne pas permettre que j'en sois plus longtemps la victime.
«Je veux, en un mot, êtrelibreoujugé. J'ai le droit de parler ainsi; mes malheurs et les lois me le donnent, et j'ai lieu de tout espérer quand c'est à vous que je m'adresse.
«Salut et respect,«SADE.»
L'infatigable Restif de la Bretonne (nous aurons l'occasion d'en reparler) a consigné dans plusieurs chapitres desNuits de Paris, les témoignages qu'il avait recueillis des méfaits de Sade.
À la page 1583, dans un chapitre intitulé:Nefanda, nous lisons ceci: «Le comte de S.... libertin cruel, voulait se venger de lafille d'un sellier qu'il n'avait pu séduire; elle devait se marier: il disposa tout pour s'emparer des nouveaux époux sans se compromettre. Lorsqu'il eut réussi,virum trium luparum connubio adjungere coëgit, coram alligatâ uxore quæ quandoque virgis cædebatur. Tout disparut à l'aurore.»
Dans un chapitre intitulé:Indignité, page 1364, Restif raconte que, passant rue Saint-Honoré, à quatre heures du matin, il dégagea des attaques d'un laquais une jeune actrice qui lui raconta qu'elle avait eu le malheur d'accepter l'invitation du comte de..., qui l'avait gardée jusqu'au matin et qui l'avait renvoyée brutalement en donnant tout bas des ordres à son laquais qui devait l'accompagner en voiture chez elle. Le valet voulut exécuter les prescriptions de son maître; l'actrice cria, Restif intervint, et quoique traqué par le comte et par le laquais, il se tira avec succès de cette rencontre.
À la page 2460, on rencontre un chapitre intitulé:les Passe-Temps du *** de S***; Restif raconte qu'il se trouvait une nuit devant une maison du faubourg Saint-Honoré: «J'entendis un bruit sourd, des cris, descoups aux fenêtres, des carreaux brisés contre les volets extérieurs. Surpris, j'écoutais. Quelques rares voisins du bout de cette rue solitaire mirent la tête à la fenêtre, mais ils ne distinguaient rien. J'allai sous un balcon où étaient un monsieur et une dame, et je leur demandai ce que signifiait le bruit que j'entendais.—Dans quelle maison?—Je la lui désignai.—Ha! je m'en doutais, dit le monsieur. Il rentra. Un demi-quart d'heure après il sortit avec trois domestiques, malgré la jeune dame qui le voulait retenir.—Le bruit a redoublé, monsieur, lui dis-je. Je reconnais cette maison. On s'y tue, on s'y assassine. Le monsieur me dit un seul mot: Voyons. Arrivé à la porte, il fit frapper à coups redoublés. Nous nous relayons pour frapper. À la fin, le *** de S*** vint ouvrir lui-même. Nous poussâmes tous la porte qu'il entrouvrait et nous l'environnâmes.—Qu'est-ce? qu'est-ce? Vous me faites violence. Mais dès qu'il eût reconnu le monsieur, il devint poli et tâcha de rire.—C'est un badinage, lui dit-il. J'ai donné une fête à de jeunes paysans que j'ai invités à venir me voir; ils sont de ma terre de ***.Ils ont un peu trop bu et ils se démènent dans la grande chambre frottée où je les ai fait mettre. Ils glissent, ils tombent.—Ce n'est pas tout, dit le monsieur, mais cela est déjà fort mal. Je ne sors pas d'ici que je n'aie délivré ces malheureux. Il faut ouvrir ou je fais enfoncer les portes. De S*** ouvrit en riant, et nous trouvâmes des jeunes garçons, des jeunes filles pêle-mêle, les uns en sang, les autres dans un état horrible par les drogues mises dans leur vin. Des filles avaient été ou trompées ou violentées par ceux qu'elles n'aimaient pas et qu'elles n'avaient pu reconnaître dans l'obscurité. Le monsieur les amena tous; on fut obligé d'en porter quelques-uns, surtout des jeunes filles. Ce trait est horrible, et j'aurais dévoré le monstre si j'avais été seul avec lui.»
Dans la 3eédition duPied de Fanchette(1794, sous la fausse date de 1786), Restif parle indirectement de Sade: «Tels les sacripants dont le scélérat auteur deJustinenous a décrit les atroces et dégoûtants plaisirs; le désespoir et la douleur lui paraissent un assaisonnement.»
Dans le tome VI de Monsieur Nicolas, ilparle, en désignant les ouvrages du marquis «des exécrables écrits publiés depuis la Révolution: J'ai voulu le prévenir, en lui montrant qu'il est encore le publicateur de laThéorie du libertinageque j'ai lue en manuscrit.»
Et dans le tome XVI du même ouvrage: «Cet homme qui allait disséquer une femme vivante... il a rêvé toutes ces horreurs dans la Bastille où il a senti les élans de sa rage contre l'esprit humain. Quel monstre qu'un homme à pareilles idées! Et c'est un noble, de la famille de la célèbre Laure de Pétrarque! C'est cet homme à longue barbe blanche qu'on porta en triomphe en le tirant de la Bastille!»