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«Ô peuple aveugle, il le fallut étouffer!»

«Ô peuple aveugle, il le fallut étouffer!»

Un peu plus loin, Restif nous apprend que Sade avait composé l'horribleThéorie du libertinagedans son repaire «de Clichy où son âme atroce s'amuse de ces horreurs idéales en y joignant, dit-on, l'horrible plaisirs de faire saigner, toutes les semaines une infortunée qui lui sert de maîtresse.»

M. Paul Lacroix a réuni (Bibliographiede Restifp. 417-421), les passages relatifs au marquis, et suppose qu'ils s'étaient connus dans de mauvais lieux où l'auteur duPornographeallait chercher les honteux matériaux de son livre.

Sade avait feint une grande sympathie pour les principes révolutionnaires. Les amis de la Révolution le repoussèrent avec horreur. Il écrivit quatre mauvais vers mis avec sa signature au bas d'un portrait de Marat:

Du vrai républicain unique et chère idole,De ta perte, Marat, ton image console:Qui chérit un grand homme adopte ses vertus:Les cendres de Scévole ont fait naître Brutus.

Du vrai républicain unique et chère idole,De ta perte, Marat, ton image console:Qui chérit un grand homme adopte ses vertus:Les cendres de Scévole ont fait naître Brutus.

LaRevue rétrospectivetranscrit de la poésie d'un autre genre: ce sont descouplets chantés à Son Éminence Mgr. le cardinal Maury, archevêque de Paris, le 6 octobre 1812, à la maison de santé, près de Charenton. Fidèle à son système d'anonymie ou de pseudonymie, de Sade les avait mis sous le nom des recluses de la maison. Nous ignorons si le cardinal fut bien flatté de cet hommage. Ces couplets sont d'une platitude complète; on peut en juger par cet échantillon:

Votre âme, pleine de grandeur,Toujours ferme, toujours égale,Sous la pourpre pontificaleNe dédaigne point le malheur.

Votre âme, pleine de grandeur,Toujours ferme, toujours égale,Sous la pourpre pontificaleNe dédaigne point le malheur.

Les autographes de Sade ne sont pas rares; les amateurs d'autographes les recherchent avec empressement.L'Isographie des hommes célèbres ou collection de fac-simile(1823-1843, 4 vol. in-4º), en a publié une qui atteste les goûts dramatiques du personnage en question; elle a été fournie par la collection de M. de la Porte, et nous la reproduisons fidèlement:

«Vive Dieu! voilà au moins une lettre qui me plaît et je vous en remercie. C'est tout ce que je demandais. J'accepte l'arrangement proposé par M. Vaillant. C'est celui dont il m'avait parlé et qui a fait la matière de ma lettre d'hier. Voilà mon poème, et j'attends l'argent le plus tôt possible.

»Voici maintenant ce qui concerne la comédie. Je vous envoie franc de port deux exemplaires d'une comédie que je viens de faire représenter à Versailles, et qui, j'ose le dire, a eu le plus grand succès. Je remplissais moi-même dedans le rôle de Fabrice.L'un de ces exemplaires est pour vous; je vais vous dire l'usage que je vous prie de faire de l'autre.»

«Je vous prie de le présenter au chef de votre meilleure troupe, et de lui dire que vous êtes chargé de la part de l'auteur de lui proposer la représentation de cet ouvrage. Vous lui direz que s'ils veulent, je remplirai le même rôle que j'ai joué à Versailles (celui de Fabrice), mais que de toute façon je m'engage à aller moi-même le leur faire répéter.»

«J'ai l'honneur de vous remercier et de vous saluer de tout mon cœur.»

«10 pluviôse an VI, Versailles.»

Les catalogues de quelques collections d'autographes livrées à Paris aux enchères publiques offrent divers manuscrits de Sade. Voici quelques indications en ce genre, et elles sont loin d'être complètes:

Vente 15 février 1864, nº 450. Fragment d'une correspondance entre Phonoé et Zénocrate, 4 pages in-4º.

Vente 16 février 1859. Lettre signée Sade,auteur d'Aline et Valcour, au citoyen Coste,artiste du théâtre Ribié. Elle est relative à une pièce qu'il veut faire représenter.

Vente 8 avril 1844, nº 446. Lettre adressée au ministre de l'intérieur, datée de Pélagie, 5 nivôse anx:

«Détenu depuis neuf mois à Pélagie comme prévenu d'avoir fait le livre deJustine, qui pourtant n'émanait jamais de moi, je souffre et ne dis mot, comptant chaque jour sur la justice du gouvernement; mais lorsque des méchants, désespérés de mon silence et de ma résignation, cherchent à me nuire par tous les moyens possibles, je les démasque.»

Il se plaint ensuite d'un prisonnier qui lui a volé des poésies pour les faire imprimer, et comme, dans ce volume, il y en a contre le premier consul, il s'élève avec force contre cette publication, et il proteste de son attachement inviolable aux principes républicains.

Vente 23 mars 1848, nº 579. Lettre écrite au gouverneur du château de Vincennes, où Sade venait d'être enfermé. Ce qu'il désire le plus ardemment est de revoir sa femme; c'est une grâce qu'il ose demander à genoux, les larmes aux yeux. «Donnez-moi la douceur de me réconcilier avec une personnequi m'est si chère et que j'ai eu la faiblesse d'offenser si grièvement.... Je vous en supplie, Monsieur, ne me refusez pas de voir la personne la plus chère que j'aie au monde. Si elle avait l'honneur d'être connue de vous, vous verriez que sa conversation, bien plus que tout est capable de mettre dans le bon chemin un malheureux qui est au désespoir de s'en être écarté.»

Vente Fossé-d'Arcosse, 1861, nº 1003. Lettre, 6 pluviôse an VI, adressée à un négociant de Lyon, pour des intérêts particuliers, et trois fragments autographes formant 6 pages in-4º. Ils paraissent se rapporter, soit au journal de sa détention à la Bastille et à Vincennes, soit à ses mémoires.... «Temps divisé en 12 parties, supposition; la première division de 33, sans air, ni lettre, ni encre, ni quoi que ce soit au monde... La seconde de 34, une heure de promenade et permission d'écrire, une seule fois par semaine.»

Nous trouvons au catalogue de la vente du comte de H., par M. Charavay, avril 1864, nº 637, un extrait d'une lettre intéressante; elle est datée de Paris du 5 ventôse aniiiet adressée au représentant Rabaut Saint-Étienne avec renvoi de ce dernier et une recommandation de Bernard Saint-Afrique:

«Ayant perdu toutes ses propriétés littéraires à la prise de la Bastille et ses biens venant d'être saccagés par les brigands de Marseille, il se trouve hors d'état d'exister, et il demande un emploi de bibliothécaire ou de conservateur d'un Museum. On ne doit pas douter que les effets de ma reconnaissance ne raniment alors dans mon cœur toutes les vertus qui caractérisent un républicain.»

Divers auteurs se sont occupés de Sade; nous nous bornerons à en signaler quelques-uns:

Le poète Despaze (mort en 1814) l'a mentionné dans une de ses satires; il le montre comme proclamant ses affreux principes:

«Si votre sœur vous plaît, oubliez tout le reste;Savourez avec joie les douceurs de l'inceste;Servez-vous du poison, et du fer et du feu;«La vertu n'est qu'un nom, le vice n'est qu'un jeu.»Telle est, de point en point, son infâme doctrine.L'ami de la morale, en parcourantJustine,Noir roman que l'enfer semble avoir inventé,Se trouble, et malgré lui demande, épouvanté,Comment le monstre affreux qui traça ces peintures,Ne l'a pas expié dans l'horreur des tortures?»

«Si votre sœur vous plaît, oubliez tout le reste;Savourez avec joie les douceurs de l'inceste;Servez-vous du poison, et du fer et du feu;«La vertu n'est qu'un nom, le vice n'est qu'un jeu.»Telle est, de point en point, son infâme doctrine.L'ami de la morale, en parcourantJustine,Noir roman que l'enfer semble avoir inventé,Se trouble, et malgré lui demande, épouvanté,Comment le monstre affreux qui traça ces peintures,Ne l'a pas expié dans l'horreur des tortures?»

Un article de M. Jules Janin, inséré d'abord dans laRevue de Paris, est reproduit dans lesCatacombes(6 vol. in-18) de cet écrivain spirituel et aimé du public. Ce morceau est écrit avec la verve, avec le brillant éclat de style qui caractérise toutes les productions du célèbre feuilletonniste desDébats; il ne faut pas lui demander une exactitude bien rigoureuse. Nous reproduirons quelques passages de cette notice:

«Voulez-vous que je vous fasse l'analyse du livre de Sade? Ce ne sont que cadavres sanglants, enfants arrachés aux bras de leurs mères, jeunes femmes qu'on égorge à la fin d'une orgie; coupes remplies de sang et de vin, tortures inouïes. On allume des chaudières, on dresse des chevalets, on dépouille des hommes de leur peau fumante; on crie, on jure, on blasphème, on se mord, on s'arrache le cœur de la poitrine, et cela pendant douze ou quinze volumes sans fin, et cela à chaque page, à chaque ligne, toujours. Oh!quel infatigable scélérat! Dans son premier livre (Justine), il nous montre une pauvre fille aux abois, perdue, abîmée, accablée de coups, conduite par des monstres de souterrain en souterrain, de cimetière en cimetière, battue, brisée, dévorée à mort, flétrie, écrasée... Quant l'auteur est à bout de crimes, quand il n'en peut plus d'incestes et de monstruosités, quand il est là, haletant sur les cadavres qu'il a poignardés et violés, quand il n'y a pas une église qu'il n'ait souillée, pas un enfant qu'il n'ait immolé à sa rage, pas une pensée morale sur laquelle il n'ait jeté les immondices de ses idées et de sa parole, cet homme s'arrête enfin, il se regarde, il se sourit à lui-même, il ne se fait pas peur. Au contraire, le voilà qui se complaît dans son œuvre, et comme il trouve qu'à son œuvre, toute abominable qu'il l'a faite, il manque encore quelque chose, voilà ce damné qui s'amuse à illustrer son livre, et qui dessine sa pensée, et qui accompagne de gravures dignes de ce livre, ce livre digne de ces gravures. À peine ce roman est-il achevé que voilà son exécrable auteur qui, en le relisant, se dit à lui-même qu'il estresté bien au-dessous de ce qu'il pouvait faire; et, sur-le-champ, il recommence de plus belle... Croyez-moi, qui que vous soyez, ne touchez pas à ces livres. Quant à ceux qui les pourraient lire par plaisir, ceux-là ne les lisent pas; ils sont au bagne ou à Charenton.»

M. Frédéric Soulié, dans lesMémoires du Diable, a dit en passant un mot des écrits de Sade: «Immonde assemblage de toutes les ordures et de tous les crimes.»

Charles Nodier raconte dans sesSouvenirs, qu'ayant été arrêté et enfermé au Temple, le hasard lui donna le marquis pour l'un des compagnons de la première nuit de sa captivité; mais chacun sait que l'imagination joue le plus grand rôle dans les récits du spirituel académicien, et nous pouvons regarder comme certain que cette rencontre n'a jamais eu lieu. Voici d'ailleurs le récit de Nodier:

«Je ne remarquai d'abord en lui qu'une obésité énorme qui gênait assez ses mouvements pour l'empêcher de déployer un reste de grâce et d'élégance dont on retrouvait des traces dans l'ensemble de ses manières et de son langage. Ses yeux, fatigués conservaientcependant je ne sais quoi de brillant et de fin qui s'y ranimait de temps à autre comme une étincelle expirante sur un charbon éteint. Ce n'était pas un conspirateur, et personne ne pouvait l'accuser d'avoir pris part aux affaires politiques. Comme ses attaques ne s'étaient jamais adressées qu'à deux puissances sociales d'une assez grande importance, mais dont la stabilité entre pour fort peu de chose dans les instructions secrètes de la police, c'est-à-dire la religion et la morale, l'autorité venait de lui faire une grande part d'indulgence. Il était envoyé aux bords des belles eaux de Charenton, relégué sous ses riches ombrages, et il s'évada quand il voulut. Nous apprîmes quelques mois plus tard, en prison, que M. de Sade s'était sauvé.

«Je n'ai point d'idée nette de ce qu'il a écrit. J'ai aperçu ces livres-là; je les ai retournés plutôt que feuilletés, pour voir de droite à gauche si le crime filtrait partout. J'ai conservé de ces monstrueuses turpitudes une impression vague d'étonnement et d'horreur; mais il y a une grande question de droit politique à placer à côté de ce grand intérêtde la société, si cruellement outragée dans un ouvrage dont le titre même est devenu obscène. Ce de Sade est le prototype des victimesextra-judiciaires de la haute police du Consulat et de l'Empire. On ne sut comment soumettre aux tribunaux, à leurs formes politiques et à leurs débats spectaculeux un délit qui offensait tellement la pudeur morale de la société toute entière, qu'on pouvait à peine le caractériser sans danger, et il est vrai de dire que les matériaux de cette hideuse procédure étaient plus repoussants à explorer que le haillon sanglant et le lambeau de chair meurtrie qui décèlent un assassinat. Ce fut un corps non judiciaire, le Conseil d'État, je crois, qui prononça contre l'accusé la détention perpétuelle, et l'arbitraire ne manqua pas d'occasion pour se fonder, comme on dirait aujourd'hui, sur ce précédent arbitraire. Je n'examine pas le fond de la question. Il y a des cas où la publicité est peut-être plus funeste que l'attentat, mais il faudrait alors un code réservé pour des cas réservés.»

«J'ai dit que ce prisonnier ne fit que passer sous mes yeux. Je me souviens seulement qu'il était poli jusqu'à l'obséquiosité, affable jusqu'à l'onction et qu'il parlait respectueusement de tout ce qu'on respecte.»

On lit dans laNouvelle Biographie générale: «Sade conserva jusqu'à sa mort ses goûts et ses habitudes ignobles. Se promenait-il dans la cour, il traçait sur le sable des figures obscènes. Venait-on le visiter, sa première parole était une ordure, et cela avec une voix très-douce, avec des cheveux blancs très-beaux, avec l'air le plus aimable, avec une admirable politesse. C'était un vieillard robuste et sans infirmités.»

Il est question du marquis dans laGazette noire par un homme qui n'est pas blanc, libellé attribué à Thevenot de Morandu.

Lalande, l'auteur duDictionnaire des Athées, s'exprime ainsi,Supplémentpage 84:

«Je voudrais pouvoir citer M. Sade; il a bien assez d'esprit, de raisonnement, d'érudition, mais ses infâmes écrits le font rejeter d'une secte (athéiste) où l'on ne parle que de vertu.»

Il paraît que dans sa jeunesse Sade était possesseur d'un physique séduisant: «ilavait la figure ronde, les yeux bleus, les cheveux blonds et frisés. C'était ce qu'on appelle un joli homme.» (Paul Lacroix.)

Un auteur allemand qui a pris la peine de donner une analyse abrégée deJustineet deJuliette, imprimée en 1874 (in-12º, 166 p.) s'exprime ainsi:

«Sa figure était charmante et lorsqu'il n'était qu'un enfant, toutes les dames qui le rencontraient s'arrêtaient pour le regarder. Il mettait dans ses moindres mouvements une grâce parfaite, et sa voix harmonieuse pénétrait jusqu'au fond du cœur de toutes les femmes. Dès sa première jeunesse, il se livra aux lectures les plus étendues, et il conçut un système basé sur les principes de l'épicuréisme; il ne négliga point les beaux-arts; il était excellent musicien, danseur habile, fort à l'escrime, et il consacra quelques moments à la sculpture. Amateur fervent de la peinture, il passait des journées entières dans les galeries de tableaux et surtout dans celle du Louvre[18].» Tout cela est de la fantaisie.

Parmi les auteurs qui ont parlé de Sade, on peut signaler Mercier,Nouveau Tableau de Pariset Arsène Houssaye,Notre-Dame de Thermidor, ainsi que Michelet,Histoire de la Révolutiontome VI chap. 7, les Mœurs en 94, de Maxime Du Camp (Paris, sa vie et ses organest. V.les Prisons.)

Nous avons sous les yeux unCatalogue de livres rares et curieux. (Milan Dumolard frères, 1880, 8º, 427 p.) rédigé par M. Jacques Piazzoli; il y est question de Sade, p. 394-396, «l'un des fous les plus extraordinaires et en même temps les plus repoussants.» Après avoir indiquée divers ouvrages où il est fait mention du marquis M. Piazzoli ajoute: «Si le temps nous le permettra (sic) nous publierons un (sic) étude physiologique (sic) sur cet homme et ses ouvrages.»

Quand à la réimpression faite en 1834 (Paris marchand de nouveautés), in-12 de la notice de Jules Janin et de celle du bibliophile Jacob, M. Piazzoli regarde l'une comme sans valeur, l'autre comme incomplète. La bibliographie jointe à ce petit volume est très inexacte, le portrait est de fantaisie.

Un écrivain français, établi en Allemagneet auquel on doit des écrits remarquables. Ch. de Villers (voir l'article intéressant que lui a consacré laBiographie Universelle) inséré en 1797, dans leSpectatus du Nord. (journal imprimé à Hambourg) une lettre surJustine; ce morceau enfoui dans une publication fort oubliée, a été exhumé et reproduit à Paris. (J. Baur. in-16. 37 pages 150 ex.) avec un avant-propos signéa. p.-m.(Auguste Poulet-Malassis).

Circonstance notable: cette lettre est adressée à une dame qui avait ordonné à Villers de lire l'œuvre de Sade et de lui en rendre compte.

«Vingt fois le dégoût et l'indignation m'ont fait tomber le livre des mains; sa trop grande célébrité me l'a toujours fait reprendre.

«Il était réservé à notre siècle de le reproduire, et il ne pouvait être conçu qu'au milieu des barbaries et des sanglantes convulsions qui ont déchiré la France.»

«Ce roman n'inspire même pas cet intérêt que l'esprit sait répandre quelquefois sur les mauvaises mœurs; il blesse également à chaque page la vraisemblance, le senscommun et la délicatesse même des libertins; il est plat et bête à force d'exagérations ridicules et de choses contre nature; on est plus pressé de le quitter qu'on n'a été de le prendre.

«Diriez-vous bien cependant que peu d'ouvrages ont eu autant d'éditions que cette misérableJustine? Que penser d'un temps où il s'est trouvé un écrivain pour composer un tel roman, un libraire pour le débiter et un public pour l'acheter?»

Villers ajoute que le docteur Meyer, dans sesFragments de Paris, attribueJustineà l'auteur desLiaisons dangereuses; c'est une erreur qu'il serait superflu de relever. L'ouvrage de Choderlos de Laclos a été d'ailleurs signalé dès 1836, par Charles Nodier, dans leBulletin du bibliophile, comme «diffamant la nature humaine et comme ne méritant pas plus de commentaire que les hideuses spinthrées d'un émule effronté de Laclos, M. de Sade qui emporte sur lui le prix dégoûtant du cynisme et non celui de la corruption.»

[15]LesMémoiresde Tilly ont été publiés en 1828, 3 volumes in-8º. Ils offrent un tableau frappant de la corruption qui régnait alors dans certaines classes de la société française. M. de Lescure a dit avec raison que Tilly, type exact et effroyablement réussi de l'homme à tempérament du dix-huitième siècle, portait jusqu'en son abîme de corruption une sorte d'intrépidité héroïque.

[15]LesMémoiresde Tilly ont été publiés en 1828, 3 volumes in-8º. Ils offrent un tableau frappant de la corruption qui régnait alors dans certaines classes de la société française. M. de Lescure a dit avec raison que Tilly, type exact et effroyablement réussi de l'homme à tempérament du dix-huitième siècle, portait jusqu'en son abîme de corruption une sorte d'intrépidité héroïque.

[16]Charles Nodier a apprécié sévèrement ce livre célèbre dans une noticeSur quelques livres satyriques et sur leur clef, notice égarée en 1834 dans un cahier duBulletin du Bibliophileet que peu de personnes possèdent aujourd'hui: «Laclos a été le Pétrone d'une époque moins littéraire et plus dépravée que l'époque où vécut Pétrone. Puisque lesLiaisons dangereusespassent encore pour un ouvrage remarquable dans quelques mauvais esprits, il faut bien en dire quelque chose, et je ne sais jusqu'à quel point j'en ai le droit, car il m'a été impossible de les lire jusqu'à la fin. Peinture de mœurs, si l'on veut, mais de mœurs tellement exceptionnelles qu'on aurait pu se dispenser de les peindre sans laisser une lacune sensible dans l'histoire honteuse de nos travers; œuvre de style, si l'on veut, mais d'un style si affecté, si maniéré, si faux, qu'il révèle tout au plus dans son auteur ce qu'il fallait de vide dans le cœur et d'aptitude au jargon pour en faire le Lycophron des ruelles: voilà lesLiaisons dangereuses. Ce livre a aussi sa clef ou plutôt il en a dix. Je ne crois pas avoir traversé une ville principale de nos provinces où l'on ne me montrât du doigt, dans ma jeunesse, un des héros impurs et pervers de ceSatyriconde garnison, dont l'ennui, plus puissant que la décence et le goût, devrait dès longtemps avoir fait justice. On laissera sans doute au rebut ces clefs diffamatoires d'un ouvrage qui diffame la nature humaine et qui ne mérite pas plus de commentaires que les hideuses spinthries d'un émule effronté de M. Laclos, M. de Sade, qui emporte sur lui le prix dégoûtant du cynisme et non de la corruption.»

[16]Charles Nodier a apprécié sévèrement ce livre célèbre dans une noticeSur quelques livres satyriques et sur leur clef, notice égarée en 1834 dans un cahier duBulletin du Bibliophileet que peu de personnes possèdent aujourd'hui: «Laclos a été le Pétrone d'une époque moins littéraire et plus dépravée que l'époque où vécut Pétrone. Puisque lesLiaisons dangereusespassent encore pour un ouvrage remarquable dans quelques mauvais esprits, il faut bien en dire quelque chose, et je ne sais jusqu'à quel point j'en ai le droit, car il m'a été impossible de les lire jusqu'à la fin. Peinture de mœurs, si l'on veut, mais de mœurs tellement exceptionnelles qu'on aurait pu se dispenser de les peindre sans laisser une lacune sensible dans l'histoire honteuse de nos travers; œuvre de style, si l'on veut, mais d'un style si affecté, si maniéré, si faux, qu'il révèle tout au plus dans son auteur ce qu'il fallait de vide dans le cœur et d'aptitude au jargon pour en faire le Lycophron des ruelles: voilà lesLiaisons dangereuses. Ce livre a aussi sa clef ou plutôt il en a dix. Je ne crois pas avoir traversé une ville principale de nos provinces où l'on ne me montrât du doigt, dans ma jeunesse, un des héros impurs et pervers de ceSatyriconde garnison, dont l'ennui, plus puissant que la décence et le goût, devrait dès longtemps avoir fait justice. On laissera sans doute au rebut ces clefs diffamatoires d'un ouvrage qui diffame la nature humaine et qui ne mérite pas plus de commentaires que les hideuses spinthries d'un émule effronté de M. Laclos, M. de Sade, qui emporte sur lui le prix dégoûtant du cynisme et non de la corruption.»

[17]Il y avait des liens de parenté entre Sade et Mirabeau.

[17]Il y avait des liens de parenté entre Sade et Mirabeau.

[18]"Von so aussergewohlicher Schonheit dass alle Damen" etc.

[18]"Von so aussergewohlicher Schonheit dass alle Damen" etc.

Après avoir donné sur la vie de Sade quelques détails que nous avons tenu à ne pas trop développer, il reste à parler de ses écrits. Entreprise difficile, mais que nous accomplirons avec tous les ménagements qu'elle réclame.

LaBiographie universelleentre à l'égard des ouvrages de Sade dans des détails étendus.

L'article qui se trouve dans laFrance littérairede Quérard (viii, 303) n'apprend rien de neuf; il est en grande partie emprunté à laBiographie universelle.

Ersch dans saFrance littérairese borne à mentionnerAline et Valcouret lesCrimes de l'Amour.

Commençons par les productions dramatiques. Le marquis aima constamment la comédie de société, et il se plaisait à faire jouer des pièces qui restaient d'ailleurs au-dessous du médiocre.

Il existe un drame en prose et en trois actes, imprimé à Versailles, l'anviii, in-8º; l'auteur ne se désigne que sous les initiales de ses prénoms et de son nom. Cette production a pour titre:Oxtiren, ou les Malheurs du libertinage, par D. A. F. S., Versailles, Blaizot, anviii, 2 feuillets et 48 pages. Elle figure au catalogue de la bibliothèque dramatique de M. de Soleinne, nº 2542. Une note s'exprime ainsi: «L'auteur a beau prodiguer les noms descélératet demonstreà son héros, on sent qu'il le peint avec complaisance, d'après nature, qu'il lui prête ses sentiments. Il y a même beaucoup d'analogie entre sa propre histoire et le sujet de cette pièce. La théorie du crime se retrouve partout: «Ce valet m'impatiente, il frémit. Ces imbéciles-là n'ont point de principes;tout ce qui sort de la règle ordinaire du vice et de la friponnerie les étonne; le remords les effraie.»

Le rédacteur du catalogue en question émet l'opinion que Sade doit être l'auteur des pièces obscènes qui parurent, de 1789 à 1793, contre Marie-Antoinette, la princesse de Lamballe et madame de Polignac. Cette conjecture nous semble très-hasardée; Sade n'avait aucun motif de multiplier avec fureur des attaques infâmes contre le parti de la cour, et il ne manquait pas alors d'écrivains ignobles très-disposés à pousser la licence au delà de toutes les limites.

Nous trouvons au même catalogue, nº 3879, un manuscrit intitulé:Julia, ou le Mariage sans femme, folie-vaudeville en un acte. Le rédacteur met en note: «Cette pièce est sotadique, comme son titre l'indique. L'écriture ressemble à celle du marquis de Sade, qui avait, comme on sait, démoralisé les prisonniers de Bicêtre en les dressant à jouer des pièces infâmes qu'il composait pour eux.»

Nous croyons qu'il y a de l'exagération dans cette allégation. La tolérance des administrateurs de l'hospice n'aurait pu aller si loin. Quand au motsotadique, ce n'est peut-être pas celui qu'il fallait employer, mais un autre emprunté aux habitudes des habitants d'une ville engloutie dans la Mer Morte.[19]

On connaît deux autres pièces de Sade qui furent reçues, la première, au Théâtre Français, en 1790 (le Misanthrope par amour,Sophie et Dufrasne) la seconde au théâtre Favart (l'Homme dangereux, ou le Suborneur). Ces comédies sont en vers; elles n'ont pas été imprimées. LaBiographie universelleindique seize autres pièces de divers genres (il serait sans intérêt d'en donner les titres) dont les manuscrits restèrent entre les mains de la famille; elle mentionne un devis raisonné sur le projet d'unspectacle de gladiateurs, à l'instar des Romains, dans lequel Sade devait être intéressé. Cette idée était en effet digne de lui.

Le rédacteur du catalogue Soleinne (MrPaul Lacroix, nº 3876) est porté à attribuer à Sade une autre pièce très-rare et que son titre fait rechercher:la France f...!Les personnages de cette comédie, qui s'intitule «lubrique et royaliste,» sont la France, l'Angleterre, la Vendée, le duc d'Orléans, le comte de Puisaye, le roi de Prusse, l'empereur François II et le roi d'Espagne, Charles IV. La dédicace au ministre de la police n'est pas longue: «Devine si tu peux, et choisis si tu l'oses.» La préface commence ainsi: «J'ai cherché à être lu par tout le monde. Si mon ouvrage va jusqu'à la postérité, je la supplie de ne pas me juger sur le style, mais sur le fond. Lecteurs, ne vous prévenez pas contre le titre; femmes aimables, pardonnez-le moi! plus vous me lirez, plus je réclame votre indulgence. Libertins, hommes de lettres, politiques, historiens, philosophes, patriotes, royalistes, étrangers, lisez-moi; j'écris pour vous tous. Et vous, souveraine de ma pensée, vous que j'adore, si vous me devinez, ne craignez rien pour le sentiment. J'ai écrit avec ma plume; mon cœur n'y est pour rien.»

Les notes présentent des faits curieux, mais d'une exactitude suspecte. L'auteur ne doute pas que son ignoble badinage ne produise des fruits honnêtes: «Lorsqu'il s'agit du bien, qu'importe comment on l'opère? N'avez-vous jamais pris de poison pour vous guérir?»

La pièce a été certainement imprimée après l'an 1796, date que semble désigner le chiffre de 5796; les vers suivants en sont la preuve:

Buonarparte règne en maître,À sa guise il nous fait des lois,Puis, en despote, il nous les donne.Petit-fils d'un petit bourgeois,Assis sur le trône des rois,Que lui manque-t-il? la couronne.

Buonarparte règne en maître,À sa guise il nous fait des lois,Puis, en despote, il nous les donne.Petit-fils d'un petit bourgeois,Assis sur le trône des rois,Que lui manque-t-il? la couronne.

Ce n'était qu'à l'époque du Consulat qu'il était possible de s'exprimer de la sorte.

Des notes sont remplies de traits mordants contre les hommes de l'époque. En voici deux échantillons: «Notre Brutus de Douay (Merlin), de mauvais mari, devint mauvais père, autant qu'il était mauvais Français.—Notre Caïn (J.-M. Chénier) dénonça son frère Abel, et le fit assassiner, non par la jalousie de ses succès, mais pour avoir sesouvrages, qu'il nous donne comme les siens.»

La France f...a paru sur divers catalogues de vente (Saint-Mauris, Baillet, etc.). Nous la rencontrons aussi dans deux collections qui n'ont pas été dispersées, celles de Leber (nº 5016) et de Pixérécourt (page 368 du catalogue de 1839). Il en a été publié il y a quelques années une réimpression tirée à petit nombre.

LaBiographie universelleindique aussi comme œuvres dramatiques de Sade, indépendamment de celles déjà mentionnées,l'Epreuve, comédie en un acte et en vers, saisie par la police en 1782, et non rendue, parce qu'elle contenait des passages libres;l'Ecole des jaloux; leBoudoir, reçu en 1791 au théâtre Favart, et un drame en trois actes:Cléontine, ou la Fille malheureuse.

Le plus célèbre des ouvrages de Sade, celui qui a voué son nom à l'infamie, c'estJustine, ou les Malheurs de la Vertu. Il en existe plusieurs éditions successivement accrues et amplifiées. Quelques détails bibliographiques à cet égard doivent trouver place ici. La première impression porte l'indication: en Hollande, chez les libraires associés, 1791, 2 vol. in-8, le 1erde 283 p. et le 2ede 191 p.—Autre édition, en Hollande, chez les libraires associés, 1791, 2 vol. in-12, le 1erde 337 p. et le 2ede 228 p.—Londres, 1792, 2 vol. in-18 (Paris-Cazin.) de 291 et 306 p. avec un frontispice, réduction de celui de l'édition originale. Il existe une reproduction ou contrefaçon en 4 volumes.Hollande, 1800, avec 4 frontispices, 6 figures obscènes.

Cette première rédaction, tout abominable qu'elle soit, l'est un peu moins que la suivante, qui est la seconde. Les horreurs de Bressac, par exemple, sont commises sur sa tante, au lieu de sa mère.—Troisième édition, corrigée et augmentée: Philadelphie, (Paris), 1794, 2 vol. in-18 avec 6 grav. jolie impression.

La Nouvelle Justine, ou les Malheurs de la Vertusuivie deJuliette, sa sœur, ou les Prospérités du Vice, ouvrage orné d'un frontispice et de cent sujets gravés avec soin. Hollande (Paris, Bertrandet?), 1797,[20]10 vol. in-18dont 4 de Justine et 6 de Juliette.—Troisième rédaction, dans laquelle le marquis de Sade a poussé les atrocités au dernier période.—L'auteur, dit-on, imprima lui-même son ouvrage dans un souterrain. On dit que Saint-Just, de la Convention, le lisait pour s'exciter à la cruauté. L'auteur en adressa un exemplaire sur papier vélin à chacun des membres du Directoire. On doit trouver, à la fin du tome VI, l'indication au relieur, contenant l'ordre des gravures, en 4 pages, qui a été enlevé dans beaucoup d'exemplaires. Cette indication est nécessaire pour vérifier le nombre de gravures, incomplet dans la plupart des exemplaires, tantôt pour quelques-unes des figures, tantôt pour d'autres—Juliette, ou la suite de Justine, avait paru pour la première fois en 1796, en 4 vol. in-8º. (Voir Barbier,Dict. des Anonymes, nº 9127.) Dans l'édition de 1797, elle occupe 6 vol. in-18avec 60 grav.—Un bibliophile nous remet la note suivante: «Je crois qu'il existe d'autres éditions portant le même titre que l'édition de Hollande, 1797, mais peut-être n'est-ce que cette édition avec des gravures différentes. J'ai vu plusieurs exemplaires d'une édition dont les planches, copiées exactement sur celles de l'édition de 1797, sont moins bien exécutées, et dans tous les exemplaires que j'ai vus, il n'y a que 100 figures, y compris le frontispice. La figure du tome II, p. 241 de l'édition de 1797, représentant une parodie des cérémonies religieuses, est omise. Dans une autre édition, les figures sont lithographiées et souvent modifiées. Je crois que le nombre de ces lithographies est moins considérable. En sus des trois séries de figures que j'ai vues, j'ai une portion d'une suite de gravures semblables à celles de l'édition de 1797; la planche que je viens d'indiquer s'y trouve. Ces figures sont presque au trait; peut-être faut-il y reconnaître un tirage des planches originales avant qu'elles n'eussent été terminées.»

Toutes les éditions de cet ouvrage sont rares et chères, et un exemplaire completet bien conservé ne se cède guère aujourd'hui à moins de 600 et 800 francs.—Il y a eu, pourJustine, une condamnation le 19 mai 1815, et une autre condamnation a été insérée auMoniteurdu 15 décembre 1843.

Justineest un récit d'atrocités et de folies sanguinaires beaucoup plus qu'érotiques; la difficulté de comprendre le motif qui avait pu dicter cet ouvrage a fait quelquefois supposer la folie chez son auteur. Cependant, comme le fait observer M. Paul Lacroix, dans la 5ede sesDissertations sur divers points curieux de l'histoire de France, plusieurs personnages ont pu lui servir de modèle, et notamment le maréchal de France, Gilles de Rais ou Retz étranglé en 1440 et qui avait exécuté une partie de ce que Sade a décrit.[21]

La préface mise en tête de l'édition deJustinede 1797 est curieuse à plusieurs égards; nous la placerons ici. C'est d'ailleursle seul endroit de ce roman dont la reproduction soit possible:

«Le manuscrit original de cet ouvrage qui, tout tronqué, tout défiguré qu'il était, avait cependant obtenu plusieurs éditions entièrement épuisées aujourd'hui, nous étant tombé entre les mains, nous nous empressons de le donner au public tel qu'il a été conçu par son auteur, qui l'écrivit en 1788. Un infidèle ami à qui ce manuscrit fut confié, trompant la bonne foi et les intentions de cet auteur, qui ne voulait pas que son manuscrit fût imprimé de son vivant, en fit un extrait bien au-dessous de l'original, et qui fut constamment désavoué par celui dont l'énergique crayon a dessiné la Justine et sa sœur que l'on va voir ici.

«Nous n'hésitons pas à les offrir telles que les enfanta le génie de cet écrivain à jamais célèbre, ne fût-ce que par cet ouvrage, persuadés que le siècle philosophique dans lequel nous vivons, ne se scandalisera pas des systèmes hardis qui s'y trouvent disséminés; et, quant aux tableaux cyniques, nous croyons avec l'auteur que toutes les situations possibles de l'âme étant à la disposition du romancier, il n'en est aucune dont il n'ait la permission de faire usage; il n'y a que les sots qui se scandalisent; la véritable vertu ne s'effraie ni se s'alarme jamais des peintures du vice; elle n'y trouve qu'un motif de plus à la marche sacrée qu'elle s'impose. On criera peut-être contre cet ouvrage, mais qui criera? Ce seront les libertins, comme autrefois les hypocrites contre leTartufe.

«Nous certifions du reste que, dans cette édition, on s'est absolument conformé à l'original que nous possédons seuls; coupe de l'ouvrage, systèmes philosophiques, tout s'y trouve; les gravures, même, ont été exécutées d'après les dessins que l'artiste avait fait faire avant sa mort et qui étaient annexés au manuscrit.

«Aucun livre, d'ailleurs, n'est fait pour exciter une curiosité plus vive; en aucun, l'intérêt, ce ressort si difficile à produire dans un ouvrage de cette nature, ne se soutient d'une manière plus attachante; dans aucun, les replis du cœur des libertins ne sont développés plus adroitement, ni les écarts de leur imagination tracés d'une manière plus forte; dans aucun enfin n'estécrit ce que l'on va lire ici. Ne sommes-nous donc pas autorisés à croire que, sous ce rapport, il est fait pour parvenir à la postérité la plus reculée? La Vertu même, dût-elle en frémir un instant, peut-être faudrait-il oublier ses larmes pour l'orgueil de posséder en France une aussi piquante production.»

On voit que de Sade avait la précaution de donner son livre comme l'œuvre d'un auteur déjà décédé. On prétend d'ailleurs que, dans la conversation, il ne faisait aucune difficulté de reconnaître la paternité de ses monstrueuses productions.

Citons encore le jugement qu'il porte sur un homme célèbre avec lequel il avait eu, nous l'avons déjà dit, de vives altercations:

«Mirabeau voulut être libertin pour être quelque chose; il n'est et ne sera pourtant rien toute sa vie.»

Une note ajoute:

«Une des meilleures preuves du délire et de la déraison qui caractérisent la France en 1789, est l'enthousiasme ridicule qu'inspire ce vil espion de la monarchie. Quelle idée reste-t-il aujourd'hui de cet homme immoral et de fort peu d'esprit? Celle d'un traître, d'un fourbe et d'un ignorant.»

On a dit que l'édition de 1797 avait été exécutée avec luxe; c'est une erreur; l'impression est fort ordinaire; les gravures sont bien médiocres[22].

Les dessins originaux existent encore aujourd'hui, avec des annotations de la main de Sade, dans le cabinet d'un bibliophile quia réuni un grand nombre de livres difficiles à rencontrer.

L'Histoire de l'art pendant la Révolution, écrite par M. J. Renouvier et publiée par M. A. de Montaiglon, parle d'un frontispice gravé par Chéry et qui est peut-être destiné «à un de ces livres infâmes d'un maniaque qui souilla l'époque de la liberté.»

En 1835, un spéculateur en librairie eut l'idée de faire écrire un roman très-mal fait qu'on intitulaJustine, ou les Malheurs de la vertu, avec une préface par le marquis de Sade (on donna en effet un extrait de la préface). 2 vol. in-8º. Cette narration, où figuraient des voleurs et des garnements de la pire espèce étalant des principes fort peu édifiants, fut, dit-on, rédigée par un auteur d'un ordre infime, le fécond Raban, publiée par un éditeur nommé Bordeaux (Fr.-M. J.) Ce livre fut annoncé publiquement; le scandale fut grand: l'autorité intervint, et l'éditeur, traduit en justice, fut condamné à six mois de prison et 2.000 francs d'amende.

Il existe un ouvrage de Restif intitulé l'Anti-Justine.Au Palais-Royal, chez feue la veuve Girouard, très connue, 1798, 2 parties, in-12; la première 204 pages, la seconde s'arrête à la page 252; l'impression n'a pas été achevée. Le titre annonce 60 figures qui n'ont jamais paru. L'impression commencée, vers 1798, par Restif, écrivain typographe, et qu'il exécutait lui-même, est restée inachevée et il n'en a été tiré que fort peu d'exemplaires, qui, sans doute, ont été détruits pour la plupart. On prétend qu'on n'en connaît plus que cinq ou six. Un se trouve, dit-on, dans la réserve de la Bibliothèque nationale; un autre aurait été payé 2,000 francs par un riche Anglais, amateur du fruit défendu en fait de raretés bibliographiques[23]. Quoi qu'il en soit, l'ouvrage est aujourd'hui assez répandu, parce qu'il a obtenu récemment plusieurs réimpressions exécutées en Belgique, l'une en 2 vol. in-18, avec de mauvaises lithographies coloriées, les autres beaucoup plus soignées, est in-12, avec des gravures.

L'Anti-Justineest un tissu d'orduresrévoltantes; L'auteur semble s'être proposé de dépasser tout ce qu'on avait osé écrire jusqu'alors en fait de cynisme. Cette production est mise sous le nom de Linguet, qui en est fort innocent. Elle est divisée en 48 chapitres, dont il est presque toujours impossible de transcrire les titres; en voici, du moins, quelques-uns qu'on peut citer: Du bon Mari Spartiate.—Des Conditions du Mariage.—Du Dédommagement.—Du chef-d'œuvre de tendresse paternelle.—D'une nouvelle Actrice, etc.

En écrivant ces ordures, Restif s'était proposé, à ce qu'il prétend, un but moral. Il s'exprime de la façon suivante, dans unÉpilogue:

«J'ai longtemps hésité pour savoir si je publierai cet ouvrage posthume du trop fameux Linguet. Le casement déjà commencé, je résolus de n'en tirer que quelques exemplaires pour mettre quelques amis éclairés et deux ou trois femmes d'esprit à même de juger sciemment de son effet, et s'il ne fera pas autant de mal que l'œuvre infernale à laquelle on veut le faire servir de contre-poison. Je ne suis pas assez dépourvude sens pour ne pas sentir que l'Anti-Justineest un poison; mais ce n'est pas là ce dont il s'agit. Sera-ce le contre-poison de l'infâmeJustine? Voilà ce que je veux consulter près des hommes et des femmes désintéressés qui jugeront de l'effet que le livre imprimé produit sur eux et sur elles.

«On a vu par la table même combien cet ouvrage est saturé, mais il le fallait pour produire l'effet attendu. Jugez donc, mes amis, et craignez de m'induire en erreur.

«L'ouvrage aura cinq, six ou sept parties comme celle-ci. Il est destiné à ramener les maris blasés auxquels les femmes n'inspirent plus rien. Tel est le but de cette étonnante production que le nom de Linguet rendra immortelle.»

Dans le chapitre 26, Restif revient sur l'idée qui l'a guidé: «J'ai un but important: je veux préserver les femmes de la cruauté. L'Anti-Justine, non moins savoureuse, non moins emportée que laJustine, mais sans barbarie, empêchera désormais les hommes d'avoir recours à celle-ci; la publication du concurrent antidote est urgente, et je me déshonore volontiers aux yeux des sots, despuristes et des irréfléchis pour la donner à mes compatriotes.»

Restif a poussé la prévoyance jusqu'à indiquer minutieusement les sujets d'un grand nombre d'estampes destinées à accompagner ce qu'il avait composé de l'Anti-Justine, nous avons dit qu'elles n'avaient jamais existé.

M. Paul Lacroix dans le volume qu'il a publié sous le titre deBibliographie et Iconographie, de tous les ouvrages de Restif de la Bretonne, (Paris, A. Fontaine, 1875, gr. 8.) entre, au sujet de l'écrit qui nous occupe (p. 413 et suiv.) dans de longs détails auxquels nous renvoyons.

La Philosophie dans le Boudoir, de Sade, est un ouvrage tout aussi dégoûtant queJustine. C'est une série de dialogues et d'orgies entre quelques libertins, dignes émules du marquis, et des femmes bien faites pour figurer dans une pareille société. De longues discussions philosophiques, où s'étalent l'athéisme le plus effronté et la négation de toute morale, se mêlent à des scènes ignobles. On connaît deux éditions, Londres, (Paris,) dépens de la Compagnie, MDCCXCXC (sicpour 1795) 2 parties, petit in-12 de 190 et216 pages avec un joli frontispice non libre et 4 figures libres médiocres.—A été réimprimé en 1830, en 2 volumes in-18, avec 10 lithographies obscènes; et aussi depuis, avec des gravures libres.

Nous avons vu une édition où des photographies fort mal faites remplacent les lithographies.

Nous ne connaissons que de titre laThéorie du libertinageque Restif de la Bretonne, dans son étrange auto-biographie, intituléeMonsieur Nicolas, mentionne comme un ouvrage de Sade; il n'est pas probable qu'elle ait été imprimée.

Aline et Valcourt, ou le Roman philosophique, écrit à la Bastille, un an avant la Révolution, est une production épistolaire qui fut publiée en 1793, chez Girouard, libraire, en 8 volumes petit in-12[24]8 faux-titres et 16 figures. La figure du tome III page 216 manque souvent; elle est trop découverte. On y retrouve ces personnages ayant les goûts cruels ou dépravés que Sade plaçait dans tous ses écrits. Il se met en scène sous le nom de Valcourt, et il retrace quelques traits de sa propre histoire. D'après laBiographie universelle, ce roman, moins immoral queJustine, est peut-être plus dangereux, parce qu'il n'offre pas des tableaux aussi dégoûtants. D'après M. Pigoreau (Petite bibliographie romancière), quelques extraits de cet ouvrage, choisis dans ce qu'il y a de plus admissible, ont été insérés dans deux romans fort oubliés aujourd'hui, publiés à l'époque du Directoire, et qui pourraient bien être aussi des productions de Sade:Valmor et Lydia. 1798, 3 volumes in-12;Alzonde et Koradin, 1799, 2 volumes in-18.

Les tirades ultra-philosophiques abondent dans le roman de Sade; un des principaux personnages est un président aussi cruel que débauché, souillé de crimes et de turpitudes.De très-longs épisodes coupent le récit; un d'eux fait le tableau du gouvernement d'un roi nègre qui a établi dans ses États un régime tout à fait contraire aux idées de morale admises chez les nations civilisées, régime dont ses sujets se trouvent très-satisfaits et très-heureux; un autre hors-d'œuvre retrace les malheurs d'une femme qui est tombée au pouvoir de l'Inquisition, et il va sans dire que Sade, tout en prodiguant les épithètes de monstre et de scélérat au grand-inquisiteur, don Crispe Brutaldi Barbaridos de Torturentia, décrit avec complaisance la luxure et la férocité de cet exécrable personnage.

On a attribué à Sade deux autres romans:

La Marquise de Ganges, 1813, 2 vol. in-12, récit ennuyeux et sombre, mais non licencieux d'une histoire criminelle et véritable; toutefois Sade altérait la réalité des faits afin de noircir la mémoire d'une infortunée victime des machinations de quelques scélérats.

Pauline de Belval, Mémoire anecdote parisienne du dix-huitième siècle, 1796, 2 vol. in-12, 1816, production indiquée dans laBibliographie-romancièrede M. Pigoreau;Luérard dit ne pas la connaître, et nous ne l'avons point rencontrée.

Il existe un roman mal écrit, mal intrigué: l'Étourdi, Lampsaque, 1784, 2 vol. in-12. L'auteur ne s'est pas gêné pour transcrire littéralement de longs passages dans d'autres livres de l'époque et pour les enchasser dans ses peu édifiantes narrations. M. P. L. (Paul Lacroix), dans une note qui accompagne l'annonce d'un exemplaire de cet ouvrage (Bulletin du bibliophile, 1857, p. 153), l'attribue à Sade. Le chapitre intituléla Comédien'est qu'un souvenir du théâtre de société que le marquis avait inauguré dans son château de la Coste, où les médecins l'envoyèrent se refaire de ses fatigues de débauche, et où il amena mademoiselle Beauvoisin, actrice du Théâtre-Français, qu'il faisait passer pour sa femme. Voici quelques lignes à ce sujet (tome II. p. 84), dans lesquelles on reconnaît l'auteur de tant de turpitudes: «Comme je n'ai jamais ressemblé à ces malades dont Molière a si bien peint le ridicule, qui n'ont jamais d'autre occupation que de se médicamenter, qu'il me faut un objet de dissipation et que l'amour ne pouvait m'en fournir dans ces pays où presque toutes les femmes ont encore de la vertu ou du moins les sots préjugés qui la remplacent, que je n'avais ni la volonté ni le désir de les combattre, j'employai mon temps à former une troupe pour jouer la comédie en société: passion que j'ai toujours eue et qui souvent m'a tenu lieu de bien d'autres. Que d'obstacles n'eus-je pas à vaincre avant de réussir! C'était la conquête de la Toison d'Or. Il me fallut terrasser tous ces monstres qu'on nomme préjugés et qu'il est difficile de détruire et même d'affaiblir dans l'esprit des personnes qui les ont reçus dans leur enfance.»

À la fin de ce roman, qui offre parfois, pour les noms des personnages, des anagrammes qu'il serait curieux de déchiffrer et qui côtoie en quelque sorte les aventures du marquis lui-même, l'auteur revendique pour son compte une plaisante mystification dont leJournal de Parisfut complice involontaire en 1777, et que lesMémoiresde Bachaumont ont prise au sérieux: c'est le jeune homme à marier proposé en loterie à3,000 francs le billet. Sade fut-il, en effet, l'inventeur de cette facétie?

Mentionnons aussiZoloé et ses deux acolytes; chez tous les marchands de nouveautés, thermidor, an VIII. Turin (Paris) in-18, frontispice gravé, non signé. Les productions immondes de Sade sont mentionnées avec complaisance dans ce petit roman. Hâtons-nous de dire que, siZoloéoutrage la décence, elle n'est pas, du moins, plus coupable qu'une foule d'autres œuvres plus ou moins lestes qui se sont multipliées depuis un siècle. Quant au but que poursuit ce pamphlet, on découvre que c'est une satire violente, et, qui plus est un tissu de calomnies dirigées contre Joséphine de Beauharnais, alors épouse du premier consul. Les deuxacolytesque lui assigne l'auteur, et qu'il affuble des noms deLauredaet deVolsange, passent pour avoir été mesdames Tallien[25]etVisconti. Dès l'avant-propos, la situation de l'héroïne est tracée de manière à dissiper toute incertitude:

«Qu'avez-vous, ma chère Zoloé? Votre front sourcilleux n'annonce que la triste mélancolie. La fortune n'a-t-elle pas assez souri à vos vœux? Que manque-t-il à votre gloire, à votre puissance? Votre immortel époux n'est-il pas le soleil de la patrie?»

Vient ensuite un portrait dans lequel l'âge, la patrie, la famille, tout s'accorde point pour point avec la personne que l'on voit attaquée par le libelliste avec tant d'audace:

«Zoloé a l'Amérique pour origine. Sur les limites de la quarantaine[27], elle n'en a pas moins la prétention de plaire comme à vingt-cinq; un ton très insinuant, une dissimulation hypocrite consommée; à tout ce qui peut séduire et captiver, elle joint l'ardeur la plus vive pour les plaisirs, une avidité d'usurier pour l'argent qu'elle dissipe avec la promptitude d'un joueur, un luxe effréné qui engloutirait les revenus de dix provinces. Elle n'a jamais été belle; mais sa coquetterie déjà raffinée avait attaché à son char un essaim d'adorateurs. Loin de se disperser par son mariage avec le comte Bermont, ils jurèrent tous de ne pas être malheureux, et Zoloé, la sensible Zoloé, ne put consentir à leur faire violer leur serment. De cette union sont nés un fils et une fille, aujourd'hui attachés à la fortune de leur illustre beau-père.»

Quant à Laureda, elle justifie l'opinion qu'on a conçue de la nation espagnole: «elle est tout feu et tout amour. Fille d'un comtede nouvelle date[26], mais extrêmement riche, sa fortune lui permet de satisfaire tous ses goûts.»

L'auteur raconte en style très négligé et très incorrect des orgies où figurent ces trois dames; il les met en scène avecFessinot, époux de Laureda, avec l'ex-domestiqueParmesanet l'ex-capucinPacôme. Il serait assez inutile de rechercher quels sont les personnages cachés sous ces divers noms.

Chemin faisant, on rencontre de vives attaques contre des gens alors en évidence et dont la conduite n'était pas édifiante. Les mésaventures du sénateur D..., libertin perdu de vices, l'ardeur de S... pour le jeu, sont l'objet de sarcasmes violents; l'intempérance du représentant du peuple C... fournit le sujet d'un tableau repoussant.

«En traversant le Carrousel, je rencontrai deux forts qui portaient sur un brancart une espèce d'homme, couché et enveloppé dans un grand manteau bleu. Je m'imaginai d'abord que quelque affaire d'honneur avaitenvoyé le personnage dans l'autre monde, et qu'on allait le remettre à sa famille pour en disposer. Je demande à un des porteurs, avec un air d'intérêt, de quoi il s'agissait.—Suivez-nous, me dit-il, vous en jugerez. Le brancart s'arrête à la maison du citoyen C..., car c'était lui-même qu'on promenait en cet état. Sa figure couperosée, des yeux qu'il roulait pleins de vin, des paroles sans suite, des gestes d'un insensé, des restes impurs qui sortaient de sa bouche et dont ses habits étaient tout dégoûtants, me firent bientôt connaître la cause de l'état où je trouvais l'un des représentants de la France.

«Comme ce spectacle paraissait m'affecter, l'un des porteurs me dit: «Vous êtes bien bon de plaindre le citoyen C... Cinq fois par décade, notre ministère lui est nécessaire.»

Il est permis de croire que l'histoire deZoloéentrait pour quelque chose dans le parti que prit la police de faire enfermer le marquis de Sade à Charenton. Ce fut en 1801, peu de temps après la date indiquée sur le titre de ce pamphlet, qu'il perdit sa liberté.

On peut facilement supposer qu'aucun libraire ne voulut se charger de la publication d'un libellé qui devait susciter de redoutables colères. Les mots:de l'imprimerie de l'auteur, écrits sur le frontispice, s'accordent avec une phrase de la préface: «Je me procurerai moi-même l'honneur d'être imprimé, et je n'en aurai l'obligation à personne.» Nous ignorons si de Sade possédait une imprimerie particulière; en tout cas, il était très au fait des mystères de la typographie clandestine.

Saisi par la police, le petit volume que nous indiquons est devenu rare; nous le rencontrons sur quelques catalogues (40 fr. Saint-Mauris, nº 276;—38 fr. 50, exemplaire broché, Bignon, nº 1832.)

Transcrivons le dernier paragraphe deZoloé: «Qu'on se rappelle que nous parlons en historien. Ce n'est pas notre faute si nos tableaux sont chargés des couleurs de l'immoralité, de la perfidie et de l'intrigue. Nous avons peint les hommes d'un siècle qui n'est plus. Puisse celui-ci en produire de meilleurs et prêter à mes pinceaux les charmes de la vertu.»

On sait que, tout en traçant avec une infatigable complaisance des tableaux où s'étalaient tous les vices et tous les crimes, de Sade avait la manie de vanter la vertu.

Zoloéne figure point parmi les divers ouvrages de Sade que mentionnent laBiographie universelleet laFrance littérairede Quérard; même silence dans laNouvelle Biographie générale. Les détails qu'on vient de lire à l'égard de ce libellé se retrouvent dans lesFantaisies bibliographiquesde M. Gustave Brunet (Paris, J. Gay, 1864, in-18.)

Il existe une réimpression de Zoloéavec notices biographiques et bibliographiques. Bruxelles, chez tous les libraires, 1870, in-12 178 pages. Le titre annonce un tirage à 130 exemplaires, mais il a sans doute été dépassé. Le frontispice à l'eau-forte est la reproduction de celui du titre de l'édition originale. Pisanus Fraxi (Index libr. prohib., p. 407) a parlé de Zoloé: il n'y voit qu'une sotte et plate attaque contre Bonaparte et Joséphine; point de vérité historique, nulle trace d'esprit. Voir aussi:Œuvres posthumes de Quérard, publiées par G. Brunet; Livres à clef, 1873, p. 174.

Les Crimes de l'Amour, ou le délire des Passions, nouvelles historiques et tragiques, précédées d'une idée sur les romans, par D. A. F. Sade. Paris, Massé, an VIII, 2 volumes in-8º ou 4 volumes in-12, 4 frontispices non signés. Un bel exemplaire papier vélin, figures avant la lettre, fait partie du cabinet d'un bibliophile parisien. Un exemplaire relié a été adjugé à 45 francs vente Solar, nº 2224.

Un critique de l'époque, Villeterque, ayant avec raison signalé dans leJournal de Pariscet ouvrage comme détestable à tous égards, Sade se fâcha, et il fit promptement paraître une brochure intitulée:l'Auteur des Crimes de l'Amour à Villeterque, folliculaire, in-12, 19 pages; il désavoue ses autres écrits avec son audace habituelle, et adresse au critique des injures grossières.

Cet ouvrage étant aujourd'hui fort peu connu, nous entrerons à son égard dans quelques détails.

L'épigraphe est assez caractéristique; elle est indiquée comme empruntée auxNuitsd'Young (ce que nous n'avons pas perdu notre temps à vérifier): «Amour, fruit délicieux que le ciel permet à la terre de produire pour le bonheur de la vie, pourquoifaut-il que tu fasses naître des crimes, et pourquoi l'homme abuse-t-il de tout?»

Les titres des onze nouvelles contenues dans ce recueil sont: Juliette et Raunai, ou la Conspiration d'Amboise.—La Double épreuve.—Miss Henriette Stralsond.—Faxelange.—Florville et Courval.—Rodrigue.—Laurence et Antonio.—Ernestine.—Dorgeville, ou le Criminel par vertu.—La comtesse de Sancerre.—Eugène de Franval.

Parmi les personnages figurent lord Grandville, «l'homme le plus débauché, le plus méchant, le plus cruel de toute l'Angleterre, et malheureusement le plus riche.» Voici un passage pris au hasard: «Les moyens de faire succomber une femme sont si connus, leur faiblesse est si sûre, que les tentatives d'épreuve sont absolument superflues. Les femmes, ainsi que les villes de guerre, ont toutes un côté hors de défense; il ne s'agit que de le chercher. Est-il découvert, la place est bientôt rendue; cet art, ainsi que les autres, a ses principes.»

Dans la préface, Sade trace une histoire fort superficielle du roman depuis son origine, et il expose ses idées sur les règles qu'on doit se prescrire lorsqu'on veut aborder ce genre de composition:

«L'ouvrage du romancier doit nous faire voir l'homme, non pas seulement ce qu'il est ou ce qu'il se montre, mais tel qu'il peut être, tel que doivent le rendre les modifications du vice et toutes les secousses des passions; il faut donc les connaître toutes; il faut les employer toutes, si l'on veut travailler ce genre. Ce n'est pas non plus en faisant triompher la vertu qu'on intéresse; il faut y tendre bien certainement le plus qu'on peut, mais cette règle, à laquelle nous voudrions que tous les hommes s'assujettisent pour notre bonheur, n'est nullement essentielle dans le roman, n'est pas même celle qui doit conduire à l'intérêt, car lorsque la vertu triomphe, les choses étant ce qu'elles doivent être, nos larmes sont taries avant de couler; mais, si après les plus rudes épreuves, nous voyons la vertu terrassée par le vice, nos âmes se déchirent, et l'ouvrage nous ayant excessivement émus, doit indubitablement produire l'intérêt qui seul assure des lauriers.»

Sade désavoue ensuite les écrits qui l'avaient signalé à l'indignation publique, mais ses affirmations ne trouvèrent aucune créance:

«Jamais je ne peindrai le crime que sous les couleurs de l'enfer; je veux qu'on le voie nu, qu'on le craigne, qu'on le déteste, et je ne connais point d'autre façon pour arriver là que de le montrer avec toute l'horreur qui le caractérise. Malheur à ceux qui l'entourent de roses! Leurs vues ne sont pas aussi pures que les miennes, et je ne les copierai jamais. Qu'on ne m'attribue donc plus le roman de J...; jamais je n'ai fait de tels ouvrages, et je n'en ferai jamais; il n'y a que des imbéciles ou des méchants qui, malgré l'authenticité de mes dénégations, puissent me soupçonner ou m'accuser encore d'en être l'auteur, et le plus souverain mépris sera désormais la seule arme avec laquelle je combattrai leurs calomnies.»

À la fin de son livre, il s'adresse au lecteur: «Si les pinceaux dont je me suis servi pour te peindre le crime, t'affligent et te font frémir, ton amendement n'est pasloin et j'ai produit sur toi l'effet que je voulais.»

Voici, entre mille, un passage où se révèle le genre d'idées qui dominent constamment chez Sade: «Qui? moi! je connaîtrai l'amour! Loin de moi ce sentiment vulgaire. S'il y avait une femme au monde capable de me le faire éprouver, j'irais, je crois, lui brûler la cervelle plutôt que de plier sous son art.»

Dans une des nouvelles qui forment les quatre volumes en question, on retrouve le héros d'une œuvre dramatique que nous avons déjà signalée. Oxtiern, noble Suédois fort riche, ne soupçonnant aucune borne à ses désirs; sans principe comme sans vertu, il croit que rien au monde ne peut imposer un frein à ses passions.

L'auteur desCrimes de l'Amouraime à entasser des enlèvements, des assassinats, des empoisonnements; il montre une fille, «l'horreur et le miracle de la nature,» vivant incestueusement avec son père, lequel se justifie au moyen de sophismes détestables. Il n'oublie pas les brigands qui ont pour captives des femmes vertueuses.Il ne cesse de retracer des hommes horriblement corrompus et cruels, tourmentant sans relâche des épouses honnêtes et malheureuses.

Employant très-mal, la plupart du temps, les interminables loisirs que lui laissait le séjour forcé dans les prisons où s'écoula une grande partie de sa carrière, Sade écrivait, écrivait sans jamais se lasser. Il a laissé un grand nombre de manuscrits. M. Michaud, qui paraît avoir été bien renseigné à cet égard, en signale plusieurs dans laBiographie universelle: descontes, au nombre de trente (on ignore s'ils étaient en vers ou en prose); lePortefeuille d'un homme de lettres, 4 volumes (écrit à la Bastille en 1788);Conrad, roman tiré de l'histoire des Albigeois (saisi lors de l'arrestation de l'auteur, en 1801);Marcel, autre roman;Isabelle de Bavière;Adélaïde de Brunswick, deux romans historiques composés à Charenton; les sujets sont du genre sombre, mais il n'y a d'ailleurs ni ordures, ni impiété; desMémoiresouConfessionsqui paraissent avoir eu pour but de tenter une justification bien difficile: un journal en onze cahiers de la situation del'auteur depuis 1777 jusqu'en 1790 (il y avait treize cahiers, mais deux ne furent pas retrouvés). «Tout ce que le marquis a dit, fait ou entendu, lu, écrit, senti ou pensé pendant ces treize années se trouve dans ce recueil; mais les choses les plus remarquables sont écrites en chiffres dont lui seul avait la clef.» Citons aussi cinq cahiers de notes, pensées, extraits, chansons, mélanges de vers ou de prose, composés ou recueillis pendant la dernière détention de Sade.

Un zélé bibliophile, Bérard, auteur d'un livre consacré à la bibliographie des Elzeviers, qui joua en 1830 un certain rôle politique, a laissé parmi des notes inédites, celle-ci que reproduit Pisanus Fraxi (p. 35 del'Indexdéjà cité): «Anglès était préfet de police lors de la mort du marquis de Sade. Je lui ai entendu dire qu'on avait trouvé dans sa chambre un grand nombre de vers licencieux dignes de Voltaire, qu'il s'était empressé de faire brûler. Si ces vers étaient en effet dignes de Voltaire, leur destruction serait une perte; mais je crois pouvoir en douter: d'abord parce qu'Anglès se connaissait mieux en administration qu'enpoésie; ensuite parce que les vers que l'on connaît de Sade sont plus que médiocres.»

Dans sesMélanges bibliographiques, page 186, le bibliophile Jacob, (M. Paul Lacroix), mentionne une lettre de Sade qui parle d'une tragédie dont il est l'auteur, lue au théâtre français le 24 novembre, 1791, et dont l'héroïne paraît avoir été Jeanne Hachette; on ne connaît pas cette pièce.

Il a existé d'ailleurs d'autres ouvrages de cet incorrigible libertin; ils étaient, à ce qu'il paraît des tissus d'infamies, et ils étaient décorés de dessins dignes du texte. On a annoncé qu'ils avaient été brûlés en présence de fonctionnaires publics, mais quelques doutes paraissent planer sur l'exactitude de cette assertion.

Voici ce que nous lisons dans un opuscule de M. A. Jubinal:Lettre inédite de Montaigne. (Paris, 1850, p. 53):

«Napoléon ordonna que tous les manuscrits laissés par le trop célèbre de Sade fussent livrés aux flammes. Un procès-verbal constata que cette mesure avait reçu son exécution, mais tous les bibliophiles savent qu'une vingtaine d'années plus tard, les compositions les plusimmorales, les plus licencieuses de Sade, écrites de sa propre main, celles dont le procès-verbal constatait la destruction, commencèrent à arriver à Paris une à une. Plusieurs de ces autographes furent achetés à grand prix par la Bibliothèque royale, où plusieurs personnes les ont vus, mais d'où ils ont disparu, à ce qu'on assure, du moins les principaux. On prétend que c'est le fonctionnaire qui avait dressé le procès-verbal de destruction de ces papiers qui s'en était emparé.»

Nous ferons toutefois observer ici que, Sade étant mort à la fin de l'an 1814, Napoléon, alors à l'île d'Elbe, n'eut rien à ordonner à l'égard des manuscrits en question; pendant les Cent-Jours, il ne trouva pas sans doute le temps de songer à cet objet.

Un bibliophile parisien (M. H. B.) possède entre autres autographes et documents relatifs à Sade, le projet d'un lupanar projeté par le marquis; il trace la disposition de la maison entière, le vestibule, les appartements des femmes, leschambres de torture(chacune de ces chambres est consacrée à un supplice spécial); il n'oublie point le cimetière oùseront déposés les cadavres des victimes qui auront succombé dans ces orgies; des passages pratiqués dans les murs extérieurs faciliteront les entrées ou les sorties clandestines, et l'auteur porte l'attention jusqu'à dresser lemenu d'un dîner irritant.

Restif eut connaissance de ces atroces et folles inventions, car il écrit dansMonsieur Nicolas(t.xvi, p. 4783): «le monstre propose à l'imitation duPornographel'établissement d'un lieu de débauche. J'avais travaillé pour arrêter la dégradation de la nature; le but de l'infâme disséqueur à vif, en parodiant un ouvrage de ma jeunesse, a été d'outrer à l'excès, cette odieuse, cette infernale dégradation»

M. de Reiffenberg, dans leBulletin du Bibliophile belge, dit avoir vu à la Bibliothèque nationale, il y a quarante ans environ, les manuscrits dont parle M. Jubinal.

On ne connaît, nous le croyons du moins, aucun portrait de Sade. Un petit volume in-18, publié vers 1840:les Fous célèbres, renferme, à son égard, une notice qui n'apprend rien de neuf et une lithographie fort mal faite qui est une image de fantaisie, sansaucune valeur quelconque. Il en est de même de deux portraits publiés à Bruxelles, l'un fort bien exécuté, dans un cadre ovale, indiqués comme faisant partie de la collection de M. de La Porte.

Pour compléter notre esquisse, il ne serait pas hors de propos d'y joindre unSadiana, c'est-à-dire une réunion des passages extraits des différents écrivains qui ont fait mention de l'auteur deJustine, mais le temps nous a manqué pour faire ce travail; nous laissons à d'autres chercheurs le soin de l'accomplir et nous nous bornerons à deux citations:


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