CHAPITRE III

Quoique Montréal ne possédât pas, en 1837, la moitié de la population et des embellissements dont elle s'enorgueillit, à juste titre, aujourd'hui, c'était déjà, par son vaste négoce et son esprit d'entreprise, une des cités les plus importantes de l'Amérique septentrionale. Cette métropole, qui compte près de cent mille âmes dans son enceinte, n'en avait guère alors que quarante à quarante-cinq17. Mais ils étaient doués d'une activité, d'une intelligence commerciale, et d'un amour de l'indépendance qui, dès cette époque, faisaient de leur ville le foyer du libéralisme canadien. Tandis que la capitale politique de la colonie, Québec, demeurait immobile dans son corset de remparts et de préjugés religieux; tandis que ses plus nobles famille françaises acceptaient presque toutes sans murmurer le joug de la domination anglaise, et que beaucoup courtisaient leurs maîtres, adulaient Son Excellence le gouverneur général, les Montréalais ou Montréalistes, comme on les appelle dans le pays, protestaient ouvertement contre toutes les exactions du pouvoir, lui faisaient une opposition énergique, et aspiraient les uns à l'indépendance, les autres à l'annexion aux États-Unis, une certaine, mais faible minorité, à un retour sous l'administration française.

Note 17:(retour)La population des deux Canadas dépasse actuellement deux millions d'habitants. Il n'est guère de peuples qui se soient accrus aussi rapidement. Comme on le concevra aisément, les Anglo-Saxons ont pris plus de développement que les Franco-Canadiens, depuis la conquête du Canada par l'Angleterre, en 1789. Alors les premiers ne comptaient pas plus de sept à huit mille âmes dans le paya qu'ils occupaient sous le nom de Haut-Canada, à l'ouest de Montréal. De récentes statistiques nous montrent leur progression vraiment fabuleuse:1814.................... 95,0001824.................... 151,0971829.................... 198,4401832.................... 261,0661834.................... 320,6931836.................... 372,5021842.................... 486,0551848.................... 723,2921852.................... 952,0541855.................... 1,003,1211860.................... 1,060,305Quant ou Bas-Canada, il a suivi l'échelle suivante:Lors de la conquête, soixante mille Français à peine l'habitaient. A partir du premier recensement anglais on trouve:1825................... 423,6301827.................... 471,8761831.................... 511,9201844.................... 690,7821882.................... 890,6611888.................... 930,2071860.................... 1,000,044M. Chauveau, surintendant de l'instruction publique au Canada accompagne ces chiffres d'observations très-judicieuses.«Si, dit-il, l'on considère que cet accroissement est presque entièrement dû à la multiplication par le seul effet des naissances de 60,000 Français, on le trouvera certainement remarquable. Quelques centaines de familles, presque toutes normandes ou bretonnes, ont originairement peuplé les vastes territoires qui composaient la Nouvelle-France. A la conquête, un grand nombre de familles se sont embarquées pour la France, et, depuis ce temps, il n'a pas été ajouté aux familles françaises de la colonie. Quelques individus isolés, aussitôt repartis qu'arrivés, ont, pour bien dire, à peine visité la Nouvelle-France, passée sous la domination de l'Angleterre. Malgré le nombre considérable de Français et de Belges qui émigrent en Amérique, il n'y a actuellement (1858) que 1,366 natifs de ces deux pays. Loin de gagner par l'immigration, la race française a, au contraire, constamment perdu par une émigration qui s'est faite dès l'origine et n'a cessé de se faire vers les États-Unis, les plaines de l'ouest et jusqu'à la Louisiane et au Texas... Bien plus, une émigration plus formidable s'est faite depuis quelques années. Des ouvriers par bandes, des familles de cultivateurs par essaims ont laissé le Canada, etc...!»Les dilapidations insensées du trésor public, la corruption effroyable des hommes politiques, l'augmentation constante des impôts, la lourdeur de la dette coloniale, qui pèse de près de deux cents francs sur chaque tête d'individu, sont les principaux motifs de cette émigration. Quant à la fécondité des Canadiens, elle peut passer pour proverbiale. Les» familles de douze ou quinze enfant» sont communes. J'ai connu des femmes qui avaient donné le jour à vingt-cinq, et une à trente et un!

La population des deux Canadas dépasse actuellement deux millions d'habitants. Il n'est guère de peuples qui se soient accrus aussi rapidement. Comme on le concevra aisément, les Anglo-Saxons ont pris plus de développement que les Franco-Canadiens, depuis la conquête du Canada par l'Angleterre, en 1789. Alors les premiers ne comptaient pas plus de sept à huit mille âmes dans le paya qu'ils occupaient sous le nom de Haut-Canada, à l'ouest de Montréal. De récentes statistiques nous montrent leur progression vraiment fabuleuse:

1814.................... 95,0001824.................... 151,0971829.................... 198,4401832.................... 261,0661834.................... 320,6931836.................... 372,5021842.................... 486,0551848.................... 723,2921852.................... 952,0541855.................... 1,003,1211860.................... 1,060,305

1814.................... 95,000

1814.................... 95,000

1824.................... 151,097

1824.................... 151,097

1829.................... 198,440

1829.................... 198,440

1832.................... 261,066

1832.................... 261,066

1834.................... 320,693

1834.................... 320,693

1836.................... 372,502

1836.................... 372,502

1842.................... 486,055

1842.................... 486,055

1848.................... 723,292

1848.................... 723,292

1852.................... 952,054

1852.................... 952,054

1855.................... 1,003,121

1855.................... 1,003,121

1860.................... 1,060,305

1860.................... 1,060,305

Quant ou Bas-Canada, il a suivi l'échelle suivante:

Lors de la conquête, soixante mille Français à peine l'habitaient. A partir du premier recensement anglais on trouve:

1825................... 423,6301827.................... 471,8761831.................... 511,9201844.................... 690,7821882.................... 890,6611888.................... 930,2071860.................... 1,000,044

1825................... 423,630

1825................... 423,630

1827.................... 471,876

1827.................... 471,876

1831.................... 511,920

1831.................... 511,920

1844.................... 690,782

1844.................... 690,782

1882.................... 890,661

1882.................... 890,661

1888.................... 930,207

1888.................... 930,207

1860.................... 1,000,044

1860.................... 1,000,044

M. Chauveau, surintendant de l'instruction publique au Canada accompagne ces chiffres d'observations très-judicieuses.

«Si, dit-il, l'on considère que cet accroissement est presque entièrement dû à la multiplication par le seul effet des naissances de 60,000 Français, on le trouvera certainement remarquable. Quelques centaines de familles, presque toutes normandes ou bretonnes, ont originairement peuplé les vastes territoires qui composaient la Nouvelle-France. A la conquête, un grand nombre de familles se sont embarquées pour la France, et, depuis ce temps, il n'a pas été ajouté aux familles françaises de la colonie. Quelques individus isolés, aussitôt repartis qu'arrivés, ont, pour bien dire, à peine visité la Nouvelle-France, passée sous la domination de l'Angleterre. Malgré le nombre considérable de Français et de Belges qui émigrent en Amérique, il n'y a actuellement (1858) que 1,366 natifs de ces deux pays. Loin de gagner par l'immigration, la race française a, au contraire, constamment perdu par une émigration qui s'est faite dès l'origine et n'a cessé de se faire vers les États-Unis, les plaines de l'ouest et jusqu'à la Louisiane et au Texas... Bien plus, une émigration plus formidable s'est faite depuis quelques années. Des ouvriers par bandes, des familles de cultivateurs par essaims ont laissé le Canada, etc...!»

Les dilapidations insensées du trésor public, la corruption effroyable des hommes politiques, l'augmentation constante des impôts, la lourdeur de la dette coloniale, qui pèse de près de deux cents francs sur chaque tête d'individu, sont les principaux motifs de cette émigration. Quant à la fécondité des Canadiens, elle peut passer pour proverbiale. Les» familles de douze ou quinze enfant» sont communes. J'ai connu des femmes qui avaient donné le jour à vingt-cinq, et une à trente et un!

Les motifs de leur désaffection étaient divers. Pour les Franco-Canadiens, c'était principalement cette vieille inimitié de race que le temps n'a malheureusement pas effacée. D'ailleurs, peuple conquis, il n'eut, guère été naturel qu'ils supportassent sans se plaindre leurs conquérants.

Pour les Anglo-Canadiens, la vue de l'égalité et de la liberté qui régnait aux États-Unis, comparées à l'oligarchie aristocratique et tyrannique du gouvernement colonial, pouvait être un sujet d'envie. Quoi qu'il en soit, le mécontentement avait atteint ses limites extrêmes. Et les mécontents formulèrent, en 1834, leurs griefs dans un factum célèbre, sous le titreLes quatre-vingt-douzerédigées, en grande partie, sous la direction de M. Louis-Joseph Papineau, le tribun du parti libéral à l'Assemblée législative18.

Note 18:(retour)Pour plus amples détails, qu'il m'est impossible de donner ici, voir laHuronne.

Pour plus amples détails, qu'il m'est impossible de donner ici, voir laHuronne.

Ce document fut envoyé à Londres. Mais, loin de faire droit à ses instantes réclamations, quoiqu'elles fussent appuyées par lord John Russell, O'Connell et plusieurs membres éminents de la chambre des communes anglaise, le cabinet de Saint-James ferma l'oreille.

Des troubles, bientôt réprimés, éclatèrent, au commencement de 1837, à Montréal et dans les environs.

Alors, le ministère anglais se décida à nommer des commissaires pour s'enquérir des affaires du Canada. Au lieu de pacifier les esprits par quelques concessions, la commission les irrita davantage en provoquant des arrestations.

A la fin d'avril de cette année, plusieurs Montréalais furent incarcérés, et l'exécutif fit lancer une foule dewarrants, ou mandats d'amener, contre différents individus des campagnes avoisinantes, soupçonnés d'être hostiles à la Grande-Bretagne.

Parmi les suspects se trouvait un Indien habitant le village de Caughnawagha.

Ainsi que nous l'avons dit, le village de Caughnawagha ou du Sault Saint-Louis s'élève à trois lieues environ de Montréal, sur la rive méridionale du Saint-Laurent.

Là, comme les Hurons à Lorette, près de Québec19, se sont réfugiés les derniers rejetons des Iroquois. Cette peuplade, jadis si florissante, qui s'intitulait superbement les Six Nations, et qui, plus d'une fois, fit fléchir nos armes, est à présent réduite à une centaine de familles du métis, végétant dans la misère et la dégradation. A peine leur reste-t-il le souvenir de ce que furent leurs ancêtres à peine savent-ils qu'il n'y a pas deux siècles ils possédaient toutes les régions à l'est et à l'ouest des Grands-Lacs, que le nom seul de leur race faisait trembler les autres Peaux-Rouges et jusqu'aux blancs établis sur les bords du Saint-Laurent et de l'Hudson.

Note 19:(retour)Voir laHuronne.

Voir laHuronne.

Alors ils se recrutaient des Oneidas, Onondagas, Cayugas, Senecas, plus tard des Tuscarocas, six en tout; mais si puissants, mais si vaillants, qu'on les appelait les HOMMES, pour les distinguer des Delawares, les FEMMES, leurs courageux et infortunés adversaires.

Et cependant ils étaient braves, eux aussi, les Delawares ou Lenni-Lenapes, c'est-à-dire peuple sans mélange, comme ils se qualifiaient.

Que sont-ils devenus? Hélas! notre ambition les a anéantis. Vainqueurs et vaincus, Delawares et Iroquois, n'ont plus sur cette terre un seul représentant pur d'alliance étrangère. Les échos de l'Amérique n'entendent plus leur cri de guerre, ne redisent plus leurs glorieux exploits. Ils sont ensevelis au cénotaphe de l'histoire. Comme sur une tombe, leur nom reste, mais pour désigner quelques divisions territoriales du Canada et des États-Unis.

Qui croirait, en parcourant le chétif hameau de Caughnawagha, en rencontrant ces Bois-Brûlés20couverts d'habillements déguenillés comme nos mendiants européens, abrutis par l'ivrognerie et la fainéantise, que ce sont là les petits-fils—bâtards il est vrai—des Iroquois! Qui le croirait à la vue de leurs sales et chétives cahutes eu boue, tristement éparpillées sur une plage fertile, mais infécondée vis à vis, et à deux pas d'une grande ville éblouissante de luxe, toute palpitante d'industrie!

Note 20:(retour)On appelle ainsi les métis nés d'une peau blanche et d'une mère indienne.

On appelle ainsi les métis nés d'une peau blanche et d'une mère indienne.

Pénible spectacle! navrant contraste! Voilà ce que, sur tout le continent américain, notre civilisation a fait des propriétaires légitimes du sol. Une civilisation généreuse, charitable pourtant que la nôtre, et qui ne prétend marcher qu'armée du code de la légalité! Quelle thèse pour le philosophe! Que de réflexions sur l'incertitude de ce que nous regardons comme le droit, de ce que nous jugeons sacro-saint!

Jamais je n'ai traversé la désolée bourgade de Caughnawagha sans que mon coeur ne se serrât douloureusement et que des larmes ne montassent à mes paupières. Au milieu du désert, l'Indien avive en moi le sentiment de la puissance humaine: il me fait plaisir; quoique déjà dégénéré, quoique déjà il se soit inoculé la plupart des vices qui déshonorent les blancs, il conserve pour moi encore quelque prestige; je le vois libre, alerte, hardi dans le danger, et j'oublie volontiers sa malpropreté habituelle, sa paresse imprévoyante, sa duplicité, pour admirer sa patience à toute épreuve, son amour de l'indépendance, sa pénétration, son adresse, sa résistance aux fatigues, aux luttes du corps, ses admirables talents oratoires, son inflexible stoïcisme dans les tortures, sa sérénité devant la mort.

A l'état demi-policé, il est hideux, hideux comme tous les monstres, parce que le Peau-Rouge n'a pas été,—je le dis hautement,—créé pour l'organisation sociale des Visages-Pâles. Nos missionnaires se sont trompés, ils ont été dupés de leur zèle, pour ne pas dire plus. Chez nous, près de nous, l'Indien s'étiole, s'avilit, se suicide lentement. C'est une plante exotique qui ne peut vivre dans notre atmosphère. Nous était-il permis, sous un prétexte politique, religieux on autre, de le traiter comme nous l'avons traité? Est-il permis aux Anglais de poursuivre cette oeuvre meurtrière? Problèmes redoutables, questions difficiles que je me suis souvent posés, mais pour la solution desquels je ne me crois pas assez autorisé.

Quoi qu'il en soit, en 1837, le village de Caughnawagha n'était ni mieux, ni plus mal construit qu'il ne l'est maintenant. C'était une réunion de cabanes, avec des toits de chaume ou de planches, d'un aspect repoussant. On les avait groupées près d'une chapelle où un prêtre catholique essayait, chaque dimanche, par des instructions dans leur langue, d'attacher les Iroquois à la religion du Christ.

A l'exception d'un petit jardin attenant au presbytère et de deux ou trois lopins de terre semés de maïs, nulle trace de culture autour des huttes. Mais ça et là des flaques d'eau noirâtre où barbotaient quelques pourceaux éthiques et des nichées d'enfants dégoûtants au possible.

Pourtant, au centre du village, on remarquait une maisonnette relativement assez élégante, mais qui, par les matériaux dont elle était composée, sinon par sa forme, affectait le type du wigwam indien.

Des peaux de buffle la recouvraient entièrement. Et, au lieu d'être ouverte à tous les vents ou d'avoir une méchante porte de bois comme les autres, elle se fermait au moyen d'un rideau en cuir d'orignal, orné de broderies enrassade21, représentant un castor et un grand aigle à tête chauve.

Note 21:(retour)Las Indiens appellent rassade les grains de verroterie enfilés dans des piquants de porc-épic.

Las Indiens appellent rassade les grains de verroterie enfilés dans des piquants de porc-épic.

Ces figures étaient letotemon écusson d'un chef. Le castor est (avec la tortue) l'emblème des Iroquois et des Canadiens qui le leur ont emprunté; l'aigle à tête chauve est un des symboles du pouvoir chez les Peaux-Rouges.

La hutte appartenait en effet à un sagamo. Sa femme, son fils et lui étaient considérés par les habitants du village comme les derniers Iroquois qui n'eussent pas dans leurs veines une seule goutte de sang mêlé.

C'était Nar-go-tou-ké, la Poudre, Ni-a-pa-ah, l'Onde-Pure, sa femme, et Co-lo-mo-o, le Petit-Aigle, leur fils unique.

Nar-go-tou-ké portait gaillardement ses cinquante années. Malgré les malheurs qui avaient abreuvé sa jeunesse, et malgré les tribulations nombreuses qui avaient assailli son âge mûr, il se tenait droit, vert et ferme comme un chêne robuste que l'ouragan a pu agiter sans le courber jamais.

Ni-a-pa-ah, au contraire, avait profondément ressenti les coups de l'infortune. Elle n'était qu'à l'été de la vie, et déjà une caducité précoce, ployait sa taille en deux. Ses cheveux si noirs, si abondants autrefois, avaient tombé et blanchi. Un inextricable réseau de rides sillonnait en tous sens son visage osseux; de larges coutures jaunâtres tranchaient sur le ton généralement bistré de sa peau et ne rappelaient que trop les atroces tortures auxquelles la pauvre squaw avait été soumise sur le mont Baker.

Ses mains brûlées n'offraient plus que des moignons informes dont elle était incapable de faire usage, même pour prendre ses aliments. De ses charmes flétris, il ne lui restait que les yeux,—ces yeux si éloquents dont le rayonnement sympathique reflétait tant d'amour et de mélancolie.

Son amour, elle l'épanchait tout entier, maintenant, sur Co-lo-mo-o, l'enfant qu'elle avait eu de Nar-go-tou-ké, un an après leur rentrée de la Nouvelle-Calédonie au Canada.

Né en 1818, le Petit-Aigle avait donc alors vingt ans passés. Beau et vaillant jeune homme s'il en fut. Il tenait de race. Taille élevée, bien prise, membres vigoureux, muscles d'acier, coeur intrépide, comme son père, il avait les traits délicats, le regard séduisant de sa mère.

Rompu à tous les exercices corporels, chasseur sans rival, pêcheur des plus habiles, Co-lo-mo-o excellait à tirer de l'arc ou du fusil, à dompter un cheval, à conduire un bateau. Nar-go-tou-ké l'avait fait instruire par le pasteur du village, et le Petit-Aigle avait appris, du digne missionnaire, le français, l'anglais, le calcul, un peu de dessin et de musique. Ostensiblement, il pratiquait la religion catholique; on l'avait baptisé sous le nom de Paul. Son s'était flatté un instant de le convertir entièrement et de le faire entrer dans les ordres. Il s'efforça de lui persuader qu'il était appelé, par une faveur divine, à aller prêcher la foi aux Peaux-Rouges de la baie d'Hudson. Mais le jeune homme avait hérité de sa grand'mère, la fameuse Vipère-Grise, un invincible penchant pour les superstitions indiennes, et les tentatives du bon abbé pour en triompher furent sans résultat.

Eût-il réussi, que les goûts de Co-lo-mo-o l'auraient tourné vers une autre profession.

Jamais, du reste, Nar-go-tou-ké n'aurait consenti à laisser son fils embrasser la carrière ecclésiastique. N'espérait-il point que par lui la race iroquoise revivrait un jour et finirait par reconquérir les territoires dont l'avaient spoliée les Visages-Pâles?

Cette espérance, le Petit-Aigle la caressait aussi. Il était heureux et fier de la proclamer.

Les Indiens de Caughnawagha obéissaient à Nar-go-tou-ké. Cependant, ils ne se montraient pas respectueux et soumis à lui, comme le sont à leurs chefs les Peaux-Rouges du désert américain. Une portion même méconnaissait son autorité et s'était attachée à un sagamo de rang inférieur, qui travaillait à la ruine de Nar-go-tou-ké. L'origine de cette haine remontait au mariage de Nar-go-tou-ké avec Ni-a-pa-ah. L'autre sagamo briguait alors la main de la jeune fille. Furieux d'avoir été repoussé, il complota depuis ce jour la perte de son rival; avec la ténacité d'un sauvage, il attendit patiemment que le moment des représailles fût venu. Il se fit des amis, des partisans, et, tandis que Nar-go-tou-ké et les siens se joignaient aux Canadiens-Français pour secouer le despotisme anglais, il se vendit aux agents de la Grande-Bretagne.

On le nommait Mu-us-lu-lu, le Serpent-Noir.

Dès le mois de mars 1837, Mu-us-lu-lu avait déposé au parquet de Montréal une dénonciation en forme contre Nar-go-tou-ké. Le missionnaire de Caughnawagha eut vent de cette dénonciation; sans rien dire à celui qui en était l'objet, car il redoutait la violence de son caractère, il chercha à le sauver, par affection pour Co-lo-mo-o. Une démarche près du grand connétable22suffit à faire suspendre l'exécution d'un mandat d'arrestation qui avait déjà été dressé contre Nar-go-tou-ké. Ignorant tout, le sagamo, ennemi naturel des Anglais, et le coeur ulcéré par les souffrances que les Grosses-Babines avaient fait endurer à sa femme, le sagamo continua de se concerter avec les chefs des libéraux canadiens pour révolutionner le pays. L'abbé ne lui ménagea pas les avis indirects, les conseils officieux. Mais Nar-go-tou-ké ne comprit rien ou ne voulut rien comprendre.

Note 22:(retour)Un des principaux chefs de la police.

Un des principaux chefs de la police.

Plus que jamais il se mêlait aux conspirateurs, surtout depuis l'apparition au Canada d'une bande de trappeurs, conduite par un certain Poignet-d'Acier, homme d'une force herculéenne dont on racontait les prodiges et que maints vieillards prétendaient avoir vu notaire à Montréal, sons le nom de Villefranche, quelque vingt ans auparavant.

Ce Poignet-d'Acier faisait le désespoir de la police provinciale. Elle avait mis sa tête à un haut prix, vingt mille livres sterling; mais nul ne savait où le prendre, quoiqu'on le trouvât partout.

Quant à ses gens, dont on évaluait le nombre à plusieurs milliers, ils étaient aussi insaisissables que leur maître. Ce n'était pourtant pas une troupe fictive. On l'avait vue traverser Ottawa, à son arrivée despays d'en haut23; on assurait même qu'elle traînait à sa suite des trésors immenses recueillis sur les bords du Rio-Columbia. Mais au delà d'Ottawa elle s'était dispersée, et personne, sauf les affiliés, ne pouvait dire où ses membres avaient, élu domicile.

Note 23:(retour)Les Canadiens nomment ainsi les territoires du Nord-ouest. Voir laHuronne.

Les Canadiens nomment ainsi les territoires du Nord-ouest. Voir laHuronne.

Nar-go-tou-ké le savait bien, lui! Il ne s'écoulait guère de semaines sans qu'il eût quelque entrevue avec Poignet-d'Acier. Tous deux communiquaient aussi avec MM. Joseph Papineau, Wolfred Nelson et Duvernay, les machinateurs de l'effervescence populaire; tous deux tâchaient d'avancer l'heure où ils pourraient venger sur la couronne d'Angleterre les outrages qu'ils avaient reçus de quelques-uns de ses sujets.

Note 24:(retour)Je ne crois pas inutile de prévenir mes lecteurs que toutes les localités que je cite existent et que, dans mes descriptions de ces localités, je tâche et tâcherai toujours d'être aussi exact que possible, mon but, en publiant ces ouvrages, étant de raconter, sous une forme anecdotique, mes voyages dans l'Amérique septentrionale.

Je ne crois pas inutile de prévenir mes lecteurs que toutes les localités que je cite existent et que, dans mes descriptions de ces localités, je tâche et tâcherai toujours d'être aussi exact que possible, mon but, en publiant ces ouvrages, étant de raconter, sous une forme anecdotique, mes voyages dans l'Amérique septentrionale.

Par une splendide soirée du mois d'avril, Nar-go-tou-ké et Ni-a-pa-ah causaient dans leur hutte.

L'intérieur se composait de trois pièces.

L'une à l'entrée s'appelait, comme chez les Canadiens, la salle. C'était le lieu commun de réunion. Les deux autres servaient de chambres à coucher. Ces chambres étaient un luxe inusité chez les Iroquois de Caughnawagha. Du vivant de sa belle-mère, la Vipère-Grise, Nar-go-tou-ké n'avait osé se le procurer, car la vieille squaw, fermement attachée aux traditions de ses ancêtres, eût soulevé contre lui la population indienne, sur qui elle exerçait, en sa qualité de medawin ou sorcière, une influence irrésistible.

Mais, depuis qu'elle était morte, au commencement de 1830, Nar-go-tou-ké se livrait, dans la mesure de ses moyens, à son goût pour le confort européen.

Il avait construit sa maisonnette avec une coquetterie bien faite pour piquer davantage la jalousie de Muuslulu, qui habitait une cahute en argile de l'aspect le plus misérable.

Dans la salle où devisaient la Poudre et sa femme, on voyait des trophées d'armes indiennes, fixées contre les murailles blanchies à la chaux; des peaux de bêtes fauves étaient accrochées ça et là ou tapissaient le sol.

Sur un cuir d'orignal passé, apprêté à la pierre ponce, et cloué à deux lances, reparaissait encore le blason du chef iroquois.

Un poêle de fonte, quadrangulaire, à deux étages, haut de cinq pieds, large de deux, ronflait au milieu de la pièce, car le temps était froid encore, quoique le soleil commençât à reverdir les campagnes.

Assis sur un escabeau, une poche remplie de plomb en fusion dans une main, un moule dans l'autre, Nar-go-tou-ké s'occupait à couler des balles de fusil, tandis que sa femme lui parlait, accroupie à son côté.

Son costume était celui deshabitants25canadiens:tuquebleue,capotet pantalons en laine grise fabriquée dans le pays, souliers en cuir de caribou non tanné, et ceinture fléchée multicolore.

Note 25:(retour)Au Canada, les gens de la campagne sont ainsi nommés, et cette qualification leur a sans doute été appliquée aux premiers temps de la colonisation par opposition aux gens qui faisaient la chasse on couraient le pays en quête d'aventures, tandis qu'eux ils habitaient des demeures fixes.

Au Canada, les gens de la campagne sont ainsi nommés, et cette qualification leur a sans doute été appliquée aux premiers temps de la colonisation par opposition aux gens qui faisaient la chasse on couraient le pays en quête d'aventures, tandis qu'eux ils habitaient des demeures fixes.

Ni-a-pa-ah avait conservé le costume national, la couverte en drap bleu foncé, bordé d'une frange étroite jaune clair, les mitas aux longs effilés, les mocassins élégamment brodés.

Sa couverte ramenée en capuchon sur sa tête, de façon à cacher la moitié du front, enveloppait étroitement son buste, retenue à la taille par ses mains mutilées, et flottait en larges plis autour d'elle.

Ainsi embéguinée comme une religieuse, et drapée comme une Mauresque, on ne voyait de toute sa personne qu'une partie du visage, et, de temps en temps, le bout de son petit pied, quand elle faisait un mouvement.

Une chaîne en or, dont elle se montrait très-vaine, descendait de son col sur son sein et soutenait une grosse montre d'argent, cadeau du son fils, le Petit-Aigle.

Deux chiens de la plus grande espèce, noirs comme l'encre, dormaient allongés près d'elle, le museau enfoui dans leurs pattes de devant et fourré jusque sous le poêle.

L'un répondait au nom de Ka-ga-osk, l'Éclair.

L'autre répondait au nom de Ke-ou-a-no-quote, la Nuée-Orageuse.

—Voilà, dit Ni-a-pa-ah, en jetant un coup d'oeil vers l'unique fenêtre de la salle, voilà que le soleil baisse et Colomoo ne rentre pas. Il y a déjà longtemps qu'il est parti. Je crains qu'il ne lui soit arrivé un accident. Quand il a quitté le wigwam, j'ai vu deux corbeaux qui se battaient dans l'air. C'est un mauvais présage. Si ma mère n'était retournée chez les esprits, elle ne l'aurait pas laissé sortir.

—L'épouse de Nar-go-tou-ké a tort de prendre de l'inquiétude, répondit le sagamo. Colomoo n'est pas en retard.

—Dans deux heures il sera nuit.

—Les jours sont courts en cette saison; Ni-a-pa-ah le sait bien.

—Ordinairement, reprit la squaw, en s'agitant, Colomoo est de retour avant le coucher du soleil.

—Oui, mais c'est pendant l'été, lorsque le fleuve est libre.

—Si le fleuve était libre, je n'aurais pas ces craintes. Colomoo est habile, il connaît la manoeuvre, il n'y a pas dans le village un pilote plus adroit que lui. Mais quand le fleuve charrie des glaçons...

—Que Ni-a-pa-ah se rassure, interrompit Nar-go-tou-ké, en suspendant son travail. Le fils de ma femme n'est point un novice. Le premier, l'année dernière, il a sauté les rapides avec leMontréalais. J'étais à la roue, près de lui. Je suis certain qu'aucun de nos jeunes gens ne gouverne aussi bien.

—Colomoo sera un grand chef! répliqua la squaw en relevant la tête avec une expression d'orgueil intraduisible.

—Oui, il aura la gloire de m'aider à chasser les Kingsors des territoires qu'ils ont volés à notre race.

—Nar-go-tou-ké veut-il donc l'emmener avec lui? dit Ni-a-pa-ah d'un ton anxieux.

—Nar-go-tou-ké l'emmènera avec lui, repliqua simplement le sagamo en reprenant son opération.

Il y eut un moment de silence. Ni-a-pa-ah aurait voulu combattre la résolution de son mari, mais elle n'osait le faire ouvertement, car, comme les femmes indiennes, elle avait été élevée à obéir, sans murmurer, à toutes les volontés du maître qu'elle s'était donné.

Cependant, après quelques réflexions intérieures, elle hasarda ces mots:

—Nar-go-tou-ké se souvient que la Vipère-Grise était inspirée par Athahuata?

Le chef ne répondit pas, et l'Onde-Pure poursuivit:

—La Vipère-Grise avait tenu l'oreille ouverte au discours d'Athahuata, et il lui avait prédit qu'il arriverait malheur à sa fille dans les pays où le soleil se couche.

A cette allusion, Nar-go-tou-ké frémit; un éclair de ressentiment traversa son visage. Mais Ni-a-pa-ah tenait ses yeux baissés; elle ne remarqua point la colère qu'elle venait d'allumer, et imprudemment elle continua:

—La Vipère-Grise avait dit juste. L'esprit l'avait sagement éclairée. La femme de Nar-go-tou-ké a été cruellement punie de sa désobéissance aux recommandations de la Vipère-Grise.

En achevant, la pauvre Ni-a-pa-ah, sortit ses poignets informes de dessous sa couverte et les étendit sous les regards du sagamo.

Aussitôt celui-ci, laissant tomber le moule qu'il avait à la main, se leva, les sourcils froncés, et, frappant du pied avec une violence qui justifiait bien son nom, la Poudre, il s'écria:

—Que le courroux de mes pères s'appesantisse sur moi! que la foudre du ciel tombe sur ma tête et me réduise en poussière! que la terre s'entr'ouvre et engloutisse ce qui restera de Nar-go-tou-ké s'il ne venge pas les tortures infligées à Ni-a-pa-ah! Mais que son fils, que Colomoo soit changé en femme, qu'on le condamne à porter toute sa vie un peigne et des ciseaux26, s'il ne vient pas avec son père châtier les Habits-Rouges des outrages dont un de leurs chefs a abreuvé sa mère!

Note 26:(retour)Marques de la dégradation d'un homme chez les sauvages de l'Amérique septentrionale.

Marques de la dégradation d'un homme chez les sauvages de l'Amérique septentrionale.

—Mon seigneur fera à son plaisir, dit tristement l'Onde-Pure, en courbant la tête.

—Nar-go-tou-ké et Colomoo agiront comme il convient à des Iroquois insultés dans ce qu'ils ont de plus cher, répliqua le sachem d'un ton ferme, mais qui déjà avait perdu toute son exaspération.

Il se rassit, ramassa les balles qu'il venait de fabriquer et les serra dans les poches de son capot.

—Cependant, fit Ni-a-pa-ah en glissant un regard timide vers son mari, la Vipère-Grise voyait dans l'avenir.

—Oui, dit la Poudre d'un air distrait.

—Et, ajouta sa femme, enhardie par cette concession, elle a déclaré que si Colomoo déterrait la hache de guerre contre les Habits-Rouges...

Elle s'arrêta, interdite par le coup d'oeil terrible que lui lança son mari.

—Il périrait! acheva celui-ci avec un accent sarcastique; eh bien, qu'il périsse! Mais qu'il rende à, ses ennemis tout le mal qu'ils ont fait à son père et à sa mère! Ma femme croit-elle donc que je n'ai pas souffert, moi non plus! croit-elle que le coeur du chef n'a pas saigné de toutes ses blessures! croit-elle...

A ce moment, on siffla devant la maisonnette.

Les deux chiens se dressèrent sur leurs pattes, mais sans aboyer, et étirèrent paresseusement leurs membres.

—C'est Jean-Baptiste, dit Nar-go-tou-ké, en se tournant vers la porte.

Un individu entra en sautillant: un nain. Il n'avait pas plus de quatre pieds et demi de haut. Sa tête était énorme, son corps rabougri, fluet, ses jambes grosses et presque aussi longues que celles d'un homme de taille moyenne. Avec cela, elles étaient bancroches, tournées en dehors, de sorte qu'en marchant les pieds se trouvaient à angle obtus, et la gauche dépassait la droite de deux pouces au moins.

Ce pauvre petit être, si difforme, avait pourtant une figure intéressante et pleine d'intelligence. Mais, pour comble d'infortune, et comme si la nature ne l'eût pas assez maltraité, il était né sourd-muet.

Quels étaient les parents de Jean-Baptiste? On l'ignorait. Un jour, plusieurs années avant les événements que nous rapportons, il était tombé, comme des nues, à Lachine27, village situé exactement en face de Caughnawagha, sur l'autre rive du Saint-Laurent, et y avait fixé sa résidence dans un des magasins abandonnés de la Compagnie de la baie d'Hudson.

Note 27:(retour)Voir laHuronne.

Voir laHuronne.

Les habitants de Lachine l'avaient baptisé Jean-Baptiste, du nom de leur patron national, etsobriquétiséleQuêteux, parce qu'il vivait d'aumônes.

Jean-Baptiste traversait souvent le fleuve pour aller mendier dans les paroisses de l'Est. Bien accueilli par les Indiens de Caughnawagha qui, comme tous les sauvages, pensent que les fous et les estropiés de naissance sont doués d'un pouvoir magique, il s'était pris d'une affection mystérieuse, mais profonde, pour la famille de Nar-go-tou-ké.

Seuls au monde peut-être, le chef et son fils pouvaient échanger des pensées avec lui.

Ces communications avaient lieu par des regards et des signes.

Du reste, Jean-Baptiste se montrait très-reservé avec les Canadiens et vivait solitaire.

Jamais personne n'avait pénétré dans sa demeure. Il était l'effroi des petits enfants; les jeunes gens même craignaient de l'affronter, bien que quelques-uns eussent donné beaucoup pour visiter l'intérieur du Quêteux.

Mais, malgré ses infirmités, il possédait une agilité et une force extraordinaires.

Toute cette agilité, toute cette force s'étaient réfugiées dans ses jambes. Ils l'avaient appris à leurs dépens ceux qui s'étaient frottés à Jean-Baptiste. Dès qu'on l'irritait, le nain se jetait sur le dos, ouvrait ses longues jambes, comme un poulpe ouvre ses bras, un crabe ses pinces, saisissait son insulteur, le serrait, et, quelle que fût l'adresse ou la vigueur de celui-ci, il était incapable de sortir de cet étau qui le pressait de plus en plus, jusqu'à ce que la douleur l'obligeât à implorer son pardon.

La méchanceté ne composait pas le fond du caractère de Jean-Baptiste, mais il était fidèle à ses rancunes comme à ses amitiés.

Il s'avança dans la salle en jouant avec un bâton noueux, plutôt qu'il ne s'en faisait une aide.

Dans ses yeux, Nar-go-tou-ké lut une nouvelle fâcheuse: le front du sagamo se rembrunit.

Par une mimique aussi rapide que la parole, le nouveau venu étendit l'index vers Montréal, puis vers Lachine puis éleva dix doigts en l'air, ensuite le bras droit et rassembla ses mains comme si elles eussent été liées.

Nar-go-tou-ké comprit: dix hommes commandés par le grand connétable accouraient de Montréal pour l'arrêter.

—Merci! fit-il, en frappant sur son coeur pour témoigner sa reconnaissance.

Et s'adressant à Ni-a-pa-ah, consternée par cette scène, dont elle devinait à demi la signification:

—Maintenant, prononça-t-il d'une voix ferme la hache de guerre est déterrée. Quand Colomoo rentrera que la femme de Nar-go-tou-ké lui dise que son père l'attend. Les Kingsors viendront ici. Bientôt leurs chevelures pendront à la ceinture du sagamo iroquois. Ni-a-pa-ah leur répondra que le chef est parti pour les territoires de chasse. Mais qu'elle prenne garde que le Petit-Aigle ne tombe sous la dent de ces loups-cerviers. La destinée de Nar-go-tou-ké était de venger les os de ses pères qui blanchissent encore sans sépulture, sur les bords des Grands-Lacs; sa destinée s'accomplira.

—Nar-go-tou-ké permettra-t-il à sa femme de l'accompagner? demanda la squaw d'une voix suppliante.

—Non, elle doit rester ici, répliqua la Poudre.

Ni-a-pa-ah laissa retomber sa tête sur sa poitrine, et des larmes emplirent ses paupières.

Cependant le sachem interrogeait Jean-Baptiste du regard.

Avec son bâton, l'autre figura un navire sur le sol.

—Ils s'embarquent pour traverser. Nar-go-tou-ké doit partir, dit le chef.

Il décrocha un fusil à deux coups, suspendit une hache et des pistolets à sa ceinture, plaça le fusil sous son bras, jeta sur ses épaules une robe de peau de buffle, et, serrant la main de sa femme, il lui dit:

—Les yeux de Ni-a-pa-ah ont été rougis par les pleurs qu'elle a versés; mais Nar-go-tou-ké rougira la terre par le sang de ses ennemis, et un ruisseau de ce sang de lièvre paiera pour chacune de ses larmes. Que Ni-a-pa-ah se réjouisse donc! qu'elle se rappelle qu'elle descend de la Chaudière-Noire. Le cri de guerre des iroquois va retentir!

Après ces mots le sachem, se carrant majestueusement dans sa peau de bison, comme un empereur dans un manteau de pourpre, sortit avec dignité du wigwam, en faisant signe au nain de l'accompagner.

Une fois sur la place du village, Nar-go-tou-ké indiqua du doigt à Jean le chemin de la Prairie, village, distant de deux lieues de Caughnawagha, sur la même rive.

Le bancal saisit immédiatement le sens de cette indication, et il se mit à arpenter le terrain avec une célérité qui eût fait envie à un coureur de profession.

L'Indien alors descendit au bord du Saint-Laurent. Il sauta dans un tronc d'arbre creusé en forme de canot et suivit pendant quelque temps le cours de l'eau.

Le soleil, au terme de sa carrière, achevait de ronger son disque enflammé derrière les bois de Lachine. Moutonneux, bruyant, le fleuve, inondé de ses tièdes rayons, réfléchissait des lueurs éblouissantes, qui scintillaient parfois, ainsi que des éclairs, quand une banquise voguait sous leurs larmes de feu; car, après avoir été, pendant cinq mois, emprisonné, par l'hiver, dans une barrière de glace, le Saint-Laurent venait enfin de forcer les murs du cachot, et se trémoussait en fuyant vers son embouchure avec l'ardeur d'un captif qui a brisé ses fers.

A un faible intervalle, on entendait le mugissement des ondes sur les rapides28du Sault Saint-Louis.

Note 28:(retour)On sait que les rapides sont des écueils à fleur d'eau.

On sait que les rapides sont des écueils à fleur d'eau.

A chaque instant, des piverts rasaient la surface à tire d'aile, en poussant leur note aiguë, et des bataillons de canards sauvages sillonnaient les airs.

Bientôt Nar-go-tou-ké tourna brusquement à gauche et remonta le courant, on traçant une ligne diagonale.

Devant lui, à trois ou quatre cents brasses, apparaissaient deux îlots.

L'un en amont, à une portée de fusil du second, et d'un accès, assez facile; l'autre au-dessous, hérissé d'écueils, que le fleuve déchirait de ses flots rageurs avec un fracas formidable.

Le pied du ce dernier baigne dans les rapides, et sur sa tête, constamment battue par des vagues aussi hautes que des montagnes qui rejaillissent en poussière liquide dans l'île, se présente comme un front de chevaux de frise en granit, infranchissables.

C'est l'île au Diable, la justement nommée. Elle a au plus un demi-mille de circonférence.

Inabordable par en bas et par en haut, elle n'offre aucune baie, aucune anse, aucune crique sur ses flancs. Bien des gens croient encore qu'il est impossible d'y pénétrer. Du reste, plus d'un batelier audacieux et téméraire a péri on essayant d'aller la reconnaître. Je ne sais rien d'affreux, rien de sauvage comme ce lieu inhospitalier. On dirait qu'il n'a été jeté au milieu du Saint-Laurent que pour narguer l'esprit ingénieux des blancs et servir de trône aux martins-pêcheurs, qu'on voit, en toute saison, insolemment juchés à la cime des rochers et des broussailles qui le défendent29.

Note 29:(retour)Durant l'hiver de 1854-53, le froid fut excessif au Canada. Le thermomètre descendit jusqu'à 35° Réaumur. Pour la première fois, de mémoire d'homme, une partie des rapides du Sault Saint-Louis gela, et je fus assez heureux pour pouvoir, avec deux amis, visiter l'île au Diable, en y passant de la rive septentrionale sur le pont de glace. Celle petite expédition fit événement dans la pays, où bien peu de personnes peuvent se flatter d'avoir exploré l'île en question.

Durant l'hiver de 1854-53, le froid fut excessif au Canada. Le thermomètre descendit jusqu'à 35° Réaumur. Pour la première fois, de mémoire d'homme, une partie des rapides du Sault Saint-Louis gela, et je fus assez heureux pour pouvoir, avec deux amis, visiter l'île au Diable, en y passant de la rive septentrionale sur le pont de glace. Celle petite expédition fit événement dans la pays, où bien peu de personnes peuvent se flatter d'avoir exploré l'île en question.

Il est notoire cependant que quelques canots montés par Indiens ont réussi à y atterrir.

C'était, vers l'île au Diable que tendaient les efforts de Nar-go-tou-ké.

Durant une demi-heure, il scia le courant du fleuve, et, parvenu à la hauteur du premier îlot, il se laissa emporter au fil de l'eau, en imprimant, avec sa pagaie, une légère oblique à l'embarcation; puis, sans s'émouvoir des fureurs de l'élément sur lequel son canot dansait comme une plume que ballotte la brise, sans s'inquiéter des paquets d'eau écumante qui le couvraient à toute minute, il se contenta de maintenir le léger esquif en équilibre, jusqu'à ce qu'il atteignit un chicot en face de l'île au Diable, à vingt brasses de celle-ci.

Le canot dérivait avec une effrayante vitesse.

Lâchant sa pagaie, l'Iroquois s'étendit tout de son long à la proue, et, en rasant le récif si près qu'on eût cru qu'il l'aurait heurté, ce qui pour lui eût été la mort, il empoigna un câble qui flottait devant.

D'abord, il laissa filer le câble dans sa main demi-fermée, car s'il eût arrêté subitement son bateau, le contrecoup l'aurait sans doute fait chavirer. Et, après avoir ralenti, peu à peu, la course du canot, il revint à l'autre extrémité et le fit remonter tout doucement en le halant par la corde.

Cette corde tournait le chicot; elle était fixée par le bout à un anneau de fer, scellé dans une anfractuosité des rochers de l'île au Diable.

Dès qu'on la tenait, il n'était plus guère difficile, avec, des précautions et la connaissance de la localité, d'arriver au but de la périlleuse navigation.

Continuant de haler son embarcation, et se faisant de sa pagaie une gaffe pour l'empêcher d'être brisée par la violence des remous contre les énormes cailloux erratiques dont la côte est Jonchée, Nar-go-tou-ké se dirigea habilement à travers les terribles obstacles qui se dressaient autour de lui, et, à la nuit tombante, il débarquait sain et sauf dans l'îlot.

Ayant tiré sur la grève et caché son canot, il se faufila, en rampant sur les pieds et sur les mains, sous des buissons si fourrés qu'ils paraissaient impénétrables, si épineux que quiconque eût ignoré le passage secret pris par l'Indien se fût vainement déchiré le corps pour essayer de les franchir.

Au bout de deux minutes celui-ci déboucha dans une étroite clairière ombragée par un cèdre à la large envergure.

Une cotte de halliers semblables à ceux que Nar-go-tou-ké venait du traverser le cuirassait.

Et à son pied s'élevait un énorme monolithe, représentant une figure étrange, grossièrement sculptée, assise sur une sorte de trône à dossier.

Cette statue avait bien vingt pieds de hauteur et dix de large à sa base. Des mousses, des lichens, des graminées l'habillaient d'une épaisse robe de verdure.

En se redressant dans la clairière, Nar-go-tou-ké découvrit une immense colonne de fumée et de flammes, qui ondulait du côté des rapides en haut de la Prairie.

Puis le glas funèbre du tocsin, dont les notes vibrantes dominaient le vacarme de la cataracte, frappa son oreille.

—Qu'est-ce que cela? mes alliés seraient-ils déjà entrés sur le sentier de la guerre? murmura-t-il.

Et, s'élançant sur la statue, il grimpa jusqu'aux premiers rameaux du cèdre.

De ce point, l'oeil embrassait une vaste circonférence.

Nar-go-tou-ké ne l'eut pas plus tôt atteint qu'il s'écria avec un indicible accent de stupeur:

—LeMontréalaisest en feu! Jouskeka, protège mon fils!


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