Au moment où madame et mademoiselle de Repentigny descendirent de leurs chambres, habillées pour la petite excursion qu'elles avaient projetée, M. et madame Cherrier entraient dans le parloir où sir William King attendait, en feuilletant des keepsakes.
Ce parloir ou salon était une grande pièce quadrangulaire dans laquelle régnait le confortable américain, et décorée avec un goût vraiment français.
Xavier Cherrier et sir William King se saluèrent froidement. Une de ces antipathies secrètes dont la cause échappe, mais qui, comme des prophètes de malheur, nous éloignent souvent de certaines personnes, sans motif apparent, avait, dès leur première entrevue, inspiré au Canadien de la répulsion pour l'officier anglais.
Celui-ci avait fait quelques efforts dans le but de se rapprocher, car, amis intimes de Léonie, Cherrier et sa femme exerçaient de l'influence sur les dispositions de la jeune fille. Vaines tentatives! Fort riche, très-considéré, Xavier s'était montré insensible aux avances de sir William. D'où colère et haine de ce dernier, qui ne manquait jamais une occasion d'exprimer, avec la hautaine politesse britannique, son aversion pour les Français.
En politique, Xavier marchait avec les libéraux, c'est-à-dire les patriotes, comme ils s'intitulaient, et sir William avec les loyalistes, ainsi qu'on avait baptisé les sujets fidèles à la couronne d'Angleterre.
—Je vous félicite, monsieur, de vous être tiré sain et sauf de l'épouvantable catastrophe d'hier, lui dit Cherrier en s'asseyant.
—Je vous suis reconnaissant, très-reconnaissant pour votre sollicitude, répondit ironiquement l'officier; mais permettez-moi de vous renvoyer les félicitations, car vous-même et madame,—il s'inclina légèrement en regardant Louise,—avez eu le même bonheur que moi.
—On dit que vous avez perdu un bataillon entier?
—C'est vrai, très-vrai; mais vos rebelles n'auront pas trop lieu de s'en réjouir; sir Francis Head dépèchera d'autres troupes pour leur laver la tête, repartit l'Anglais d'un ton de défi.
—Ah! monsieur, vous êtes injuste envers mes compatriotes, dit gravement Cherrier. Pas un d'eux ne se réjouira d'un événement qui sera, j'en suis sûr, considéré comme une calamité publique, sans distinction d'origine ou de parti.
—Bien répliqué! bravo, mon cousin! cria la voix fraîche de Léonie, qui avait entendu les derniers mots de cette conversation par la porte du salon laissée entr'ouverte.
Et la sémillante jeune fille entra en achevant de boutonner ses gants.
Elle tendit la main à Cherrier et courut embrasser Louise.
—Comme vous arrivez à propos, dit-elle après avoir pris des nouvelles de leur santé; nous partons pour Caughnawagha. Vous êtes des nôtres, n'est-ce pas?
Et comme Guerrier consultait sa femme du regard:
—Oh! reprit Léonie, ma cousine vient. D'abord je veux passer la journée avec elle. Nous luncherons39à votre maison de Lachine et nous reviendrons tous dîner ici.
Note 39:(retour)On sait que le lunch est le goûter des Anglais et des Américains.
On sait que le lunch est le goûter des Anglais et des Américains.
—Mais, dit Xavier, serait-ce une indiscrétion que de vous demander?...
—Pas du tout, pas du tout. Nous allons à Caughnawagha...
Elle s'arrêta et rougit.
L'arrivée de madame de Repentigny, qui venait de donner des ordres à ses domestiques, lui fut un excellent prétexte pour ne pas terminer sa réponse.
La première expliqua à Cherrier qu'elle voulait remercier le sauveur de sa fille et lui offrir quelque gage de sa gratitude.
—Je doute qu'il accepte rien de vous, dit Louise.
—Un sauvage! fit Léonie.
—Ce serait singulier, très-singulier, grasseya sir William.
—Oh! continua Louise, je connais les sauvages!
—Écoutez madame, elle les a fréquentés, très fréquentés, dit l'officier d'un ton qui prétendait, être méchamment spirituel.
Xavier saisit l'impertinence. Il ne daigna pas la relever. Mais la pétulante Léonie se chargea de ce soin.
—Je crois, dit-elle d'un air froid et sérieux, je crois, sir William, que vous oubliez à qui et devant qui vous parlez.
L'Anglais se mordit les lèvres, et madame de Repentigny, voulant changer la tournure de la conversation, s'écria, comme si elle n'avait pas remarqué ce petit incident:
—Eh bien, c'est dit, ma cousine et mon cousin, vous venez avec nous.
—Acceptons-nous, Louise? demanda Cherrier à sa femme.
—Pour moi, dit-elle gaiement, je n'y ai pas objection.
—Et moi, repartit-il, je serai enchanté de voyager avec ma petite cousine pour la faire endêver.
—Oui-dà! dit Léonie; et moi, je parie qu'à ce jeu je vous damerai le pion!
—Joli, joli, en vérité, très-joli, excessivement joli! intervint sir William, désirant se faire pardonner sa malencontreuse allusion.
—Oh! de grace, lui dit la jeune fille, ne canonnez pas comme cela dès le matin avec le plus formidable de vos superlatifs, sans quoi nous serons perdus avant deux heures d'ici.
Cette riposte fut accueillie par un rire général, au grand déplaisir de celui qui en était, l'objet.
Son ressentiment pour Cherrier augmenta.
—Voyons, sir William, poursuivit Léonie, ne froncez pas ainsi les sourcils; vous êtes laid dans ce rôle, mon cher. Si je vous y voyais souvent, eh bien, là, vrai, j'en aurais un mortel chagrin. Offrez votre bras à maman, je prends celui de mon cousin, et en avant!
Le carrosse de madame de Repentigny était spacieux: on y accommodent aisément six personnes.
La jeune fille régla les places; sa mère, Louise et elle sur le siége du fond, les messieurs sur celui du devant, sir William en face de madame de Repentigny, Xavier à l'autre coin, vis à vis de Léonie.
La voilure sortit de la maison, enfila la rue de Bleury, tourna à droite, dans la rue Notre-Dame, et, parcourant toute la rue Saint-Joseph, arriva au bureau de péage (toll gâte) du chemin de Lachine.
Ce chemin serpente sur des hauteurs, d'où l'on découvre le Saint-Laurent à gauche, dans une profonde et grasse vallée, à droite, des bois épais, entrecoupés par des jardins potagers et des champs.
Il est délicieux en été: le gazouillement des oiseaux, la riche floraison de la campagne, le parfum des fleurs, la gentillesse du paysage se combinent pour lui prêter des agréments.
Mais, au mois d'avril, il présente peu de séductions. La terre est nue, ou marquetée par des amas de neige et de glace qui ont résisté aux premières injonctions du soleil; ou bien elle est à demi-noyée sous les eaux. Pas de feuillage chuchotant, pas de chanteurs ailés pour réjouir les yeux et les oreilles, pas de senteurs embaumées pour flatter l'odorat. Mais des arbres décharnés, squelettiques, on quelques sapins aux sombres rameaux sur lesquels, seul, le grimpereau jette, en sautillant, son cri aigu, et l'odeur de la résine qui vous prend à la gorge.
Cependant, comme il faisait très-beau ce jour-là, Léonie avait voulu qu'on laissât ouvert un des vasistas de la voiture, afin de savourer, avait-elle dit, les douces haleines du printemps.
Le carosse avait traversé les Tanneries, petit village à une lieue de Montréal et à deux environ de Lachine; il moulait péniblement une côte escarpée, lorsque soudain un coup de feu retentit à quelque distance, dans la direction du Saint-Laurent, dont on distinguait les rapides, à travers la bruine follette qui dansait sur la fleuve.
Presque au même instant, un oiseau, s'introduisant par le vasistas, s'abattit sur les genoux de Léonie.
Après un petit mouvement de frayeur, la jeune fille s'exclama:
—Ah! mon Dieu! une tourte! elle est blessée!
—Oui, mais vous allez vous tacher, dit Cherrier, qui, prenant le volatile, comme pour garantir Léonie du sang qu'il perdait par une patte, lui enleva adroitement un papier roulé et attaché avec une fibrille sous son cou.
Si leste qu'eût été Xavier, sir William l'avait vu.
—Qu'est-ce que cela? dit-il en étendant la main vers le Canadien.
—Voulez-vous bien ne pas toucher mon oiseau! répliqua Léonie en lui frappant sur les doigts.
En ce moment un homme, armé d'un fusil, parut sur le bord de la route.
—Ohé! l'ami, vous n'auriez, pas aperçu un pigeon? demanda-t-il en anglais au cocher.
—C'est le chasseur, murmura Léonie. J'ai envie de cette tourte. Je veux l'élever. Chut!
—Non, répondit le cocher, ignorant que l'oiseau était entré dans la voiture.
—Ah! maugréa l'homme eu s'éloignant, cette maudite bête m'échappe encore. Mais je saurai bien la retrouver!
—Bon, le voici partit, le méchant! dit Léonie. Pensez-vous, mon cousin, que ma tourte guérisse?
—Elle n'a qu'une écorchure, ce ne sera rien, répondit Xavier, eu examinant la patte de l'oiseau.
—Et un billet? intervint sir William.
—Un billet! quel billet? fit mademoiselle de Repentigny, surprise.
Cherrier pâlit: pour cacher son trouble, il se pencha sur la colombe, et étancha, avec un mouchoir, le sang qui coulait de sa blessure.
—Curieux, très-curieux, répondit l'officier en souriant malignement.
—Mais, enfin, quelle est celle énigme? interrogea Léonie.
—Votre cousin vous en donnera l'explication, dit l'Anglais.
—Je ne comprends pas, balbutia celui-ci.
—Vous êtes des sphinx, messieurs, je renonce à vous deviner, dit la jeune fille. Mais laissons cela. Comment appellerai-je ma tourterelle! Pauvre petite! faut-il être cruel pour tuer ces innocentes créatures-là! Oh! les hommes sont des monstres! Sir William, aidez-moi à lui trouver un nom.
—Volontiers, my dear, très-volontiers; appelez-la la massagère, dit-il en jetant un regard ironique à Cherrier.
—Moi, dit Léonie, je la nommerais Délivrance.
—Délivrance! Oui, c'est cela, dit Xavier, eu se tournant vers sa femme.
—Ah! le maladroit? elle ne le mérite que trop ce nom! s'écria Léonie.
Cherrier, qui n'avait cessé de tenir la tourte, venait de la laisser échapper, comme par mégarde, et elle s'envolait à tire d'aile.
—Oh! grondez-moi bien fort, car je suis un nigaud! Mais, ma chère cousine, je vous aurai une autre colombe.
—Une autre, je ne m'en soucie guère; c'est celle-là que je voulais, dit la jeune fille d'un ton boudeur.
L'entretien roula sur ce sujet jusqu'à ce qu'ils arrivassent à Lachine, charmant village sur le bord du Saint-Laurent.
La Compagnie de la baie d'Hudson y a ses entrepôts, et le gouverneur de cette Compagnie sa résidence habituelle.
—Avec votre permission, vous descendrons chez nous, dit Xavier en s'adressant à madame de Repentigny.
—Quoi! vous ne viendriez pas jusqu'à Caughnawagha!
—Non, dit Louise. Il vaut mieux, je crois, que vous fassiez seules votre visite. Les Indiens sont susceptibles; la présence de tant de monde les importunerait. Sir William vous accompagnera de l'autre côté de l'eau; mais il fera bien de ne as aller avec vous chez le libérateur de ma cousine.
—Juste, très-juste, appuya l'officier.
Sans savoir pourquoi, Léonie désirait intérieurement n'avoir pas d'autre témoin que sa mère de son entrevue avec le pilote iroquois.
—Alors, vous nous attendrez ici, dit-elle.
—Oui, répondit Xavier, et Louise vous préparera un lunch avec ces gâteaux à l'indienne que vous aimez tant.
—Stop! cria-t-il au cocher, en frappant contre la vitre placée sous le strapontin.
La voilure s'arrêta. Cherrier sauta sur le sol, saisit délicatement sa femme dans ses bras, la déposa près de lui, et, après avoir salué leurs compagnons de la main, les deux époux s'enfoncèrent sous une belle avenue de cadres qui conduisait à une coquette maison de campagne.
Le carrosse reprit sa course.
Au bout de cinq minutes, il fit une nouvelle halte.
Les dames de Repentigny et sir William mirent pied à terre sur un quai du Saint-Laurent, au lieu occupé aujourd'hui par l'embarcadère du chemin de fer.
La traversée entre Lachine et Caughnawagha ne se faisait pas alors en bateau à vapeur.L'Iroquois, ce puissant steamboat qui relie maintenant les deux rives du fleuve, n'existait pas. Pour aller de l'une à l'autre, on se servait de canots dirigés par des Indiens.
Le trajet s'accomplit sans accident.
—Vous ne nous escorterez pas plus loin, beau cavalier, dit en débarquant Léonie à sir William; faites faction ici, mon preux, et surtout ne vous laissez pas fasciner par les attraits des aimables sauvagesses d'alentour, car je suis jalouse, oh! terriblement jalouse... de vous!... ajouta-t-elle en souriant.
Sir William se rengorgea.
—Depuis que j'ai eu l'extrême felicité de vous contempler pour la première fois, mes yeux ne voient plus que votre image adorable, très-adorable!
Léonie éclata de rire.
—Alors donc, dit-elle, restez mentalement en extase devant mon image adorable, très-adorable; je vous y autorise. Votre extrême félicité sera sans bornes!
Et elle rejoignit madame de Repentigny, qui se faisait indiquer la demeura de l'Indien qui, la veille, avait piloté leMontréalais.
Jamais auparavant Léonie de Repentigny n'avait visité Caughnawagha. L'affreuse nudité des cabanes, l'odeur marécageuse, malsaine, qu'on respirait, l'apparence chétive des enfants déguenillés grouillant autour des huttes, la torpeur apathique peinte sur les traits des femmes et des hommes, l'air de désolation et de dénuement qui formait le fond du tableau, tout cela était bien propre à serrer le coeur, à remplir l'esprit d'une inexprimable tristesse.
Aussi Léonie se serrait-elle timidement et presque tremblante contre sa mère, à qui elle donnait le bras.
Elles n'eurent pas de peine à trouver l'habitation qu'elles cherchaient.
Sa bonne mine relative, l'aisance qu'elle annonçait, dissipèrent la mélancolie de la jeune fille et lui rendirent une partie de sa gaieté naturelle.
Des groupes assez nombreux d'Indiens stationnaient devant le wigwam.
Ils causaient avec animation. A la vue des dames, ils se rangèrent, plus par crainte que par déférence, pour les laisser passer.
Elles s'avancèrent vers la porte de la maisonnette. Mais là un homme de la police leur barra le chemin:
—On n'entre pas, dit-il brusquement.
—Qu'y a-t-il donc? demanda la mère de Léonie.
—Le grand connétable procède à une enquête.
—Au sujet de l'incendie du Montréalais, sans doute!
—Non, il s'agit des rebelles.
—N'est-ce pas ici que reste un pilote nommé Co-lo-mo-o?
—Le fils de ce brigand de Nar-go-tou-ké qui nous a échappé? c'est cela.
—Je voudrais lui parler.
—Impossible. Ou l'interroge: j'ai ordre de ne laisser entrer personne.
—Je suis madame de Repentigny; veuillez porter mon nom au grand connétable.
Le factionnaire savait que M. de Repentigny occupait un poste supérieur dans l'administration coloniale. Devenu aussitôt plus poli, il salua humblement les deux dames, en balbutiant quelques excuses, et les introduisit dans la cabane de Nar-go-tou-ké.
Le sein de Léonie battit si fort, à cet instant, que, honteuse de son émotion, elle eut voulu pouvoir se cacher derrière sa mère. Mais aussitôt le spectacle qui lui frappa les yeux changea sa confusion en un douloureux étonnement.
Son sauveur, les mains liées derrière le dos, comme un criminel, était debout devant une table, sur laquelle un homme écrivait tandis qu'un autre adressait des questions au captif.
Près de lui, à un pilier qui supportait le toit de la cabane, on voyait attachée une Indienne, les vêtements en désordre, la bouche couverte d'un haillon. Entre eux, au milieu d'une mare de sang, gisait le cadavre d'un chien.
L'indienne, c'était Ni-a-pa-ah; le cadavre, c'était celui de Kewanoquot.
A l'arrivée de son fils enchaîné, Ni-a-pa-ah avait bondi, comme une lionne sur Mu-us-lu-lu auteur de la capture, et ne pouvant se servir de ses mains, elle lui avait arraché le nez avec ses dents. Puis, elle s'était jetée sur les hommes de police qui avaient eu beaucoup de peine à se rendre maîtres de cette mère en furie. L'ayant garrottée et bâillonné ils la traînèrent avec Co-lo-mo-o dans le wigwam pour y attendre l'arrivée du grand connétable, qu'ils envoyèrent chercher à Lachine. Mais à la porte de la hutte, ils furent reçus par deux adversaires formidables auxquels ils n'avaient pas songé. Kagaosk et Kewanoquot, les chiens de Nar-go-tou-ké, se précipitèrent sur les agents de police. Un combat terrible s'engagea. Deux hommes furent blessés plus ou moins grièvement. Ils allaient abandonner la partie, quand le troisième réussit à tuer Kewanoquot d'un coup de pistolet. Kagaosk restait, haletant, fou de rage, prêt à venger la mort de son compagnon. Mais le bruit de la détonation avait attiré plusieurs Indiens amis de Mu-us-lu-lu. Ils se ruèrent sur le brave animal, qui, sentant que les chances n'étaient plus égales, sauta par-dessus les épaules de ses assaillants et s'enfuit dans le bois.
Il était plus de midi lorsque le grand connétable, qui avait fait, la veille, à Lachine, quelques libations avec le gouverneur de la baie d'Hudson, se décida à venir examiner le prisonnier et recommencer ses perquisitions dans le wigwam de Nar-go-tou-ké.
Il ouvrait l'enquête, comme madame de Repentigny et sa fille parurent dans la salle.
Surpris de cette visite inattendue, il se leva pour la recevoir.
A ce même moment des cris aigus se firent entendre.
Sir William King, lieutenant au 32° de ligne, ne manquait pas de raisons pour redouter une excursion à Caughnawagha, principalement en compagnie des dames de Repentigny.
Aux colonies, la vie de garnison est une vie de désoeuvrement. On s'y ennuie comme dans un exil. Pour tromper le temps et charmer les heures d'oisiveté, sir William King avait cultivé diverses amourettes «inconséquentes, très-inconséquentes,» suivant son expression. Entre autres une jeune sauvagesse de Caughnawagha, la fille de Mu-us-lu-lu. Le bruit courait même, dans le village, que ce chef n'ignorait pas cette intrigue, mais qu'il était grassement payé pour fermer les yeux.
Partout, jusque chez les sauvages, il y a des mauvaises langues.
Cependant, si le Serpent-Noir feignait de n'en être point instruit, les Iroquois, n'ayant sans doute pas le même intérêt à se taire, s'indignaient hautement de cette liaison. Ils sont fort susceptibles à pareil égard, et plus d'un blanc qui s'est avisé de galantiser leurs squaws, a payé cher son imprudence.
Ce n'est pas que ni eux ni elles aient des prétentions; à la vertu, ô Dieu non! Hommes et femmes sont débauchés, libertins; la chasteté ne fait pas leur joie; mais,—tout abâtardis qu'ils sont physiquement et moralement,—ils ne souffrent pas volontiers que les autres races s'introduisent dans leur bourgade pour y courtiser les indiennes.
En cela, la jalousie me paraît être le sentiment qui domine les premiers; car, infiniment moins prudes, les les dernières achalandent, sans façon, pour la plupart, leurs charmes équivoques dans les rues de Montréal et dans les localités qui avoisinent Caughnawagha.
Un dicton populaire, un peu trop hardi pour que je l'ose citer, y a même stigmatisé leur incontinence.
La présence de sir William dans la bourgade indienne avait été remarquée plus d'une fois.
Les habitants se fâchèrent. Ils résolurent de jouer à l'officier un tour dont ils sont coutumiers et dont l'effet est de singulièrement refroidir la bravoure des séducteurs.
Averti par sa maîtresse de ce qui se complotait coutre lui, le Jeune homme cessa de la voir à Caughnawagha.
Les Iroquois n'en demandaient pas davantage. Pourvu que les Visages-Pâles n'apportent pas le désordre chez eux, ils sont satisfaits. Au dehors, leurs squaws sont à peu près libres d'agir comme il leur plaît. Rarement un père ou un mari prendra souci des débordements de sa femme ou de sa fille, s'ils ont lieu à distance du village; et je l'ai dit, celles-ci jouissent avec usure de cette liberté.
Pour en revenir à sir William, craignant de se faire voir, il s'était caché une saussaie sur le bord du fleuve. Là, il avait allumé un cigare et se félicitait sincèrement d'avoir échappé au danger de traverser Caughnawagha.
—C'eût été épineux, très-épineux,by jove, murmura-t-il, en se noyant dans un nuage de fumée bleuâtre.
Par malheur, il comptait sans les Indiens qui l'avaient amené avec les dames de Repentigny.
Reconnu par ceux-ci, qui étaient des ennemis de Mu-us-lu-lu, il ne devait pas échapper au châtiment dont on l'avait menacé.
Dès qu'ils eurent amarré leur canot au rivage, ils volèrent aux premières maisons et annoncèrent que l'Habit-Rouge était au village. Il avait, ajoutèrent-ils, un rendez-vous avec sa maîtresse, car il l'attendait dans un bouquet d'arbres, près de la baie.
La nouvelle se répandit avec la célérité de l'éclair.
Une vingtaine d'hommes, autant de femmes, entourèrent bientôt la saussaie où sir William admirait toujours son bonheur «providentiel, très-providentiel,» en humant les parfums du meilleur havane qui eut été jamais importé à Montréal.
Surpris par cette bande hostile, il essuya pourtant de faire résistance. Mais que pouvait-il? On lui lia les mains l'une contre l'autre; on lui passa aux jambes une corde, qui, sans lui interdire complètement la marche, le gênait et l'empêchait de courir.
Alors seulement, et quoiqu'il en coûtât é son amour-propre, sir William, incapable de lutter, se mit à crier, dans l'espoir que Mu-us-lu-lu ou quelque âme charitable viendrait à son secours.
Mais aussitôt les sauvages, sachant que la police de Montréal était dans le village, lui appliquèrent sur la bouche une vieille guenille en guise de bâillon.
Les cris de l'officier cessèrent, et personne ne se montra pour s'interposer entre ses bourreaux et lui.
Ceux-ci alors se divisèrent en deux partis: les uns l'entraînèrent vers le bois, les autres s'en furent chercher dans leur hutte, qui une chaudière, qui du goudron ou de la résine, qui une tonne vide, qui des poches40pleines de ce duvet de canard sauvage dont les Iroquois faisaient alors commerce avec les matelassiers de Montréal.
Note 40:(retour)C'est le vieux mot français, toujours employé au Canada comme équivalent de sac.
C'est le vieux mot français, toujours employé au Canada comme équivalent de sac.
Tous ces objets furent portés dans clairière à deux ou trois cents pas à l'intérieur du bois.
La foule dressa un bûcher, en chantant et en dansant, comme aux plus belles époques de l'histoire de la tribu. Cependant on s'abstenait de vociférations de peur d'attirer les policemen.
Le bûcher prêt et allumé, la chaudière fut placée dessus; on la remplit de goudron et de résine, et les sacs de duvet furent ouverts, pendant que les femmes dépouillaient lestement le pauvre sir William King de ses vêtements, sans même,—pro pudor!—faire grâce pour celui que les dames anglaises défendent de nommer en leur compagnie.
L'infortuné jeune home se fatiguait en efforts inouïs, mais infructueux, pour parler. Ne prévoyant que trop le supplice honteux auquel il était réservé, il eût payé son pardon d'une partie de tout ce qu'il possédait. Mais les sauvages ne le voulaient écouter. Ils riaient de son visage boursouflé, de ses yeux écarquillés par la tension des muscles, de la sueur qui coulait à grosses gouttes de son front. Ils se moquaient des larmes de rage dont ses paupières étaient garnies, ils se livraient à d'ignobles plaisanteries sur les formes grêles du malheureux Anglais, et les squaws rivalisaient de méchanceté avec les hommes.
Dès qu'il eut été remis à l'état primitif, coupant des ronces on arrachant des orties, elles le fustigèrent à qui mieux mieux.
Sous les coups de cette cruelle flagellation, l'officier sautait, tombait à terre, s'y roulait, se démenait dans tous les sens, et se consumait en vaines tentatives pour briser ses entraves.
Mais ni l'horreur de ce spectacle, ni les battements précipités de son coeur qui résonnait comme un marteau sur une enclume, ni les sons sourds et caverneux échappés de sa poitrine à travers le bâillon, n'étaient faits pour toucher les Iroquois. Bien au contraire, ils excitaient leur férocité à ce point que quelques-uns, en souvenir des glorieux exploits de leurs ancêtres, proposèrent de le brûler à petit feu.
Les sauvagesses appuyèrent à l'envi cette terrible proposition.
—Sacrifions-le à Athaënsie, dit l'une.
—Oui, dit une autre, ainsi nous nous vengerons des injures que nous ont faites les Visages-Pâles.
—Il faut faire rougir des bâtons pointus au feu et les lui enfoncer dans les chairs, ajouta une troisième.
—Je commence, s'écria une vieille sorcière édentée arrachant au brasier un tison enflammé et l'appliquant froidement sur le, dos du misérable sir William, qui fit un bond et alla rouler un peu plus loin, à la grande hilarité de ses tourmenteurs.
L'exemple de la squaw ne pouvait manquer de trouver des imitateurs, et l'officier courait déjà risque de périr dans des souffrances affreuses; mais un des chefs du complot les arrêta.
—Prenons garde, mes frères, dit-il; les Habits-Rouges sont maintenant les plus forts. Si nous tuions ce chien, comme il le mérite, ses complices nous pendraient. Il vaut mieux attendre et nous contenter aujourd'hui de l'emplumer.
Comme une goutte d'eau sur un vase en ébullition, les paroles de ce chef calmèrent l'effervescence des Indiens.
Ils cessèrent un instant de torturer sir William pour s'occuper aux préparatifs de son emplumement.
Le goudron et la résine étant fondus, mêlés ensemble, on versa le contenu de la chaudière dans la tonne vide, dont un des fonds avait été enlevé.
Ensuite, sur le gazon de la clairière, les sauvagesses firent un lit de duvet.
Quand cela fut terminé et que le liquide se fut un peu refroidi de manière à être presque supportable à la main. Les Iroquois saisirent par le corps l'Anglais épuisé et le plongèrent dans la cuve de goudron.
Il avait les membres en sang, la chaleur dévorante de ce bain lui rendit pour un moment toute son énergie, elle la tripla; contractant les poings par un mouvement désespéré, il brisa ses liens, arracha son bâillon, et proféra un cri qui n'avait plus rien d'humain.
En même temps il essaya de sortir de la tonne. Mais aussitôt les sauvages la poussèrent par derrière et il fut renversé avec elle.
La matière fluide l'inonda de toutes parts.
Empêtré dans cette glu, meurtri, brûlé, les chevilles maintenues par une corde, le pauvre sir William était toujours à la merci de ses persécuteurs, qui, échauffés par les excès de leur barbarie, ne songeaient plus que ses déchirants appels pouvaient être entendus des gens du grand connétable.
L'ayant traîné sur le lit de duvet et roulé jusqu'à ce qu'il fût tout couvert de plumes, ils le relevèrent, coupèrent la corde qu'il avait aux jambes, et le chassèrent devant eux, hors du bois, vers le village.
Sauf l'incident des charbons, cette pratique révoltante est généralement en usage à quelques variantes près, parmi les paysans du l'Amérique septentrionale qui l'ont apprise aux Indiens41.
Note 41:(retour)Ils l'appliquent dans le cas de séduction, adultère, mariage entre gens d'âges très-différents, etc.
Ils l'appliquent dans le cas de séduction, adultère, mariage entre gens d'âges très-différents, etc.
Pendant qu'elle s'accomplissait, madame de Repentigny et sa fille entrèrent, comme il a été dit, dans le wigwam de Nar-go-tou-ké.
A la vue de Co-lo-mo-o, la mère avait demandé par un regard rapide à Léonie.
—Est-ce là ton sauveur!
—Oui, murmura la jeune fille en baissant douloureusement les yeux vers le sol.
Elle avait l'âme navrée. Des pleurs silencieux s'amassaient déjà sous ses paupières et commençaient à glisser sur ses joues.
En l'apercevant, Co-lo-mo-o tressaillit. Mais ce tressaillement fut léger, rapide. L'éclair n'est pas plus prompt, ne laisse pas plus de trace. Un calme impénétrable lui succéda.
La scène avait duré quelques secondes seulement.
—Daignez vous asseoir, mesdames, disait le grand connétable en approchant un banc de bois; les sièges, ajouta-t-il gaiement, sont rares et peu confortables ici, mais à la guerre comme à la guerre.
—Merci, monsieur, dit madame de Repentigny.
—Si, reprit le magistrat, vous désirez me parler en particulier.....
—Du tout, monsieur; nous sommes venues pour remercier ce jeune homme qui, hier, a sauvé la vie à ma fille.....
—Ce sauvage! fit le grand connétable, en désignant du doigt Co-lo-mo-o.
—Lui-même, monsieur.
—C'est bien heureux pour lui, car son père est un rebelle de la pire espèce. Nous avons un mandat d'amener contre lui. Il s'est caché quelque part dans les environs, son fils le sait; il connaît sa retraite, mais il ne veut pas le révéler. J'ai beau l'interroger, le gaillard fait la sourde oreille. Oh! mais nous en viendrons à bout!
—Il est donc coupable? demanda madame de Repentigny.
—Coupable de dissimulation, répondit sévèrement le magistrat.
—Mais, monsieur, cacher son père, ce n'est pas un crime, après tout, c'est plutôt une bonne action, observa Léonie en rougissant.
—Ce n'est pas ainsi que la loi l'entend, mademoiselle; pas ainsi, répéta-t-il en se caressant le menton.
—Cependant, reprit madame de Repentigny, vous ne l'emmènerez pas en prison?
—S'il refuse de parler, j'y serai forcé, bien malgré moi, voyant l'intérêt que vous lui témoignez.
Et, interpellant Co-lo-mo-o d'un ton paternel:
—Allons, mon ami, lui dit-il, soyez raisonnable. Répondez à nos questions. Que diable, nous ne lui voulons pas plus de mal qu'à vous à votre père! C'est simplement pour un examen que nous le cherchons. Dites-moi où il est, et on vous lâche, vous et votre mère, quoiqu'elle ait, m'a-t-on dit, malmené mes gens.
L'Indien ne prononça aucune parole; mais à cette allusion touchant Ni-a-pa-ah, il abaissa ses regards sur elle et un nuage couvrit son front.
—Vous le voyez, mesdames, j'y mets toute la douceur, mais je n'en puis rien faire, malgré ma bonne volonté. Il brave la justice, l'insensé! Oh! mais, mon drôle, nous avons à la prison une petite collection d'instruments qui desserraient les dents à un mort!
—Voulez-vous me permettre de lui parler? dit madame de Repentigny.
—Enchanté de vous être agréable, madame, répondit galamment le grand connétable.
Et, après un moment île réflexion:
—Si vous désirez l'entretenir en tête-à-tête? reprit-il.
—Non, c'est inutile, je vous remercie, monsieur. Tout le monde peut entendre ce que j'ai à dire à ce brave garçon. Il a arraché ma fille A la mort qui la menaçait sur leMontréalais, et nous sommes heureuses, elle et moi, de lui exprimer en public notre reconnaissance.
—Oh! oui, s'écria vivement Léonie, et, pour ma part, cette reconnaissance sera éternelle.
S'animant, elle fit un pas vers Co-lo-mo-o et lui dit:
—Croyez bien, monsieur, que vous n'aurez pas obligé une ingrate. S'il est quelque chose que nous puissions faire pour vous, dites. Mon père a du crédit, il ne refusera pas de l'employer pour le sauveur de sa fille.
Le nuage qui assombrissait le front du Petit-Aigle se dissipa. Une lueur brillante resplendit sur son visage, mais il resta muet.
—Voulez-vous, continua la jeune fille, que nous priions le grand connétable de vous enlever ces liens qui blessent vos bras?
L'Indien ne sembla pas avoir entendu cette offre.
—Et votre pauvre mère, poursuivit Léonie, voulez-vous que nous lui fassions rendre la liberté?
—Je vous remercie et pour elle et pour moi, mademoiselle répondit Co-lo-mo-o, en très bon français, mais avec cet accent unique, fascinateur, qu'ont la plupart des Peaux-Rouges de l'Amérique septentrionale qui parviennent à parler notre langue.
Léonie ne s'attendait pas à la réponse; elle devint rouge comme une cerise.
—Si vous en avez le pouvoir, ajouta le Petit-Aigle, soyez assez bonne pour faire ôter les cordes qui meurtrissent les poignets de ma mère. Quant à moi, je vous sais gré de votre attention, mais cela est inutile. Fils d'un chef illustre, je serai digue de lui!
—Toujours vantards, ces sauvages! fit le grand connétable, en haussant les épaules.
—Monsieur, lui dit madame de Repentigny, je joins mes instances à celles de ma fille pour vous supplier.....
—Je vous entends, madame, je vous entends; mais si nous laissons à cette squaw l'usage de ses membres, elle se jettera sur nous comme une enragée qu'elle est.
—Je promets qu'elle se tiendra tranquille, dit froidement Co-lo-mo-o.
Et il adressa, en idiome iroquois, quelques paroles à sa mère.
—Si elle consent à être sage, je consens aussi à ce qu'elle soit mise en liberté, dit le magistrat.
—J'en réponds, dit le Petit-Aigle.
—Et vous vous laisserez interroger?
Co-lo-mo-o retomba dans son mutisme.
—Ainsi donc, dit madame de Repentigny au grand connétable, vous serez assez bienveillant, monsieur...
—Sur-le-champ, madame, sur-le-champ. Il n'est rien que je ne sois disposé à faire pour l'épouse d'un de nos plus habiles fonctionnaires.
Il appela: un homme de police parut.
—John, lui dit-il, vous pouvez détacher la vieille.
Alors retentit dans le wigwam ce cri déchirant que sir William avait lancé, en parvenant à se délivrer de son bâillon.
—Qu'est-ce que cela? dit le magistrat surpris; voilà deux fois que j'entends crier. Il se passe ici quelque chose d'extraordinaire, John, allez voir ce que ça signifie.
Tandis que l'agent de police exécutait cet ordre, madame de Repentigny s'approcha du grand connétable et lui parla à voix basse en faveur dr Co-lo-mo-o.
Des rires bruyant, des clameurs, le vacarme d'une population en émoi, troublèrent tout à coup leur entretien.
Le rideau qui tenait lieu de porte au wigwam fut arraché, et une forme humaine, hérissée de plumes des pieds à la tête, comme un monstrueux volatile, se précipita dans la salle, poursuivie par une centaine de sauvages vociférant comme des énergumènes!
—Des armes! qu'on me donne des armes! hurla l'étrange figure.
A la vue de cette grotesque apparition, madame de Repentigny ne put retenir un sourire; Léonie se réfugia derrière sa mère.
Le grand connétable avait repris sa magistrale dignité.
—Passez dans cette pièce, je vous en prie, dit-il aux deux dames, en leur montrant la porte d'un des cabinets qui servaient de chambre à coucher.
En se retrouvant devant madame et mademoiselle de Repentigny, sir William King, on l'a reconnu, recula en proie à la plus profonde confusion qui ait jamais frappé un homme.
Il eût voulu être à cent pieds sous terre. La mort lui aurait semblé préférable à cette odieuse humiliation.
Il tenta de fuir, de se sauver.
Une foule curieuse, avide, insultante, impitoyable, lui barrait le passage.
En entrant dans le cabinet où, par considération pour leur sexe et pour leur rang, le grand connétable avait invité les dames de Repentigny à se retirer, Léonie ne put retenir un petit cri de surprise.
La propreté élégante, si je puis m'exprimer ainsi, et l'ordre merveilleux qui régnaient dans ce cabinet le lui avaient arraché. Il était étroit, resserré, d'une simplicité primitive, et, cependant, les ustensiles, les outils necessaires à plusieurs métiers, y étaient renfermés; et cependant tout y était à sa place propre, rien n'y détonnait, chaque chose, chaque disposition semblait avoir été faite expressément pour cette pièce, qui, de plus, servait de chambre à coucher.
Pour large ou luxueuse, de vrai, la couche ne l'était guère: des planches de pin, très-minces, pliantes, avec une natte de jonc recouverte de peaux d'ours. Des montures délicates, en noyer tendre, n'en ornaient pas moins le devant du châlit, posé sur des pieds crochus, habilement sculptés.
Il remplissait, tout un côté de la chambre.
Dans l'embrasure de l'unique fenêtre, garnie d'un rideau tricoté avec une sorte de laine en poil de martre, on voyait un tour et ses accessoires. Auprès, une petite forge, son enclume, ses étaux, et, en face du lit, un établi de menuisier.
Entre la porte et l'établi, une table à écrire, surmontée d'une bibliothèque exiguë, mais composée avec un certain art. Les oeuvres de Shakespeare, Byron, Thomas, Corneille, Molière, La Bruyère, les premiers romans de Cooper et de Walter Scott s'y faisaient remarquer, parmi des ouvrages de théologie.
Quelques aquarelles et dessins, bien réussis, signées Paul (on se souvient que c'était le nom chrétien de Co-lo-mo-o), comblaient avec des trophées d'armes sauvages et civilisées les intervalles inoccupés.
Quatre chaises, à fonds de bois brun bordés en jaune, étaient rangées dans les angles.
Le plancher, lavé avec le soin scrupuleux d'une ménagère hollandaise, brillait d'une blancheur aussi éclatante que l'ivoire.
Mais ce qui étonnait et charmait tout à la fois, c'était l'heureux accord, l'harmonie de tant d'objets disparates, réunis dans un si court espace.
—Oh! mais, dis donc, maman, comme c'est gentil ici! exclama Léonie.
—C'est sans doute la chambre de ce pauvre et bon jeune homme.
—Assurément. Mais vois un peu comme il a du goût pour un sauvage!
Et la jeune fille désigna la bibliothèque dont le cadre avait été tourné avec beaucoup de mignardise.
—Le fait est qu'on ne se croirait jamais chez un Indien, murmura madame de Repentigny.
—N'est-ce pas? appuya Léonie.
—Avec quel enthousiasme tu dis cela! fit sa mère en appuyant doucement la main sur son épaule.
Léonie sentit que ses joues devenaient brûlantes. Elle baissa les yeux.
—Il lit nos grands poètes, dit madame de Repentigny.
—Et il écrit aussi, repartit la jeune fille, en jetant les yeux sur la table. Tiens, regarde, maman; voilà un manuscrit:Histoire des grands chefs.
—En effet, car.....
—Écoute donc, maman, s'écria tout à coup Léonie, en posant un doigt sur ses lèvres.
Par un sentiment bien facile à comprendre, madame de Repentigny tâchait de détourner de sir William les pensées de sa tille. L'apparition aussi ridicule que peu séante de l'officier était pour elle un motif de grave contrariété. La cause son emplumement, elle la devinait. Mais c'était un sujet délicat à traiter avec une jeune personne. Elle appréhendait le moment où Léonie allait faire ses réflexions à cet égard. Méditant les réponses les plus convenables qu'elle pourrait opposer à ses commentaires, elle était enchantée de voir son esprit occupé ailleurs.
Malheureusement, la chambre de Co-lo-mo-o n'était séparée de la salle que par une légère cloison, à travers laquelle on percevait tout ce qui se disait, à voix haute, dans l'une ou l'autre pièce, et Léonie, qui avait reconnu sir William aussi bien que sa mère, avait entendu ces mots:
—Les misérables! ils voulaient me brûler à petit feu!
—Regarde la jolie coupe, comme elle est coquettement tournée, dit madame de Repentigny.
—A propos, dit Léonie, que peut-il être arrivé à sir William?
—Mais, je ne sais trop, balbutia madame de Repentigny; les sauvages n'aiment pas les Anglais.
—Ah! mon Dieu! l'ont-ils arrangé? dit Léonie en détournant la tête pour cacher un sourire.
La voix du grand connétable répondit:
—Croyez, sir William, que justice vous sera faite. Nous ne souffrirons pas qu'un brave officier de l'armée britannique soit indignement maltraité par une populace...
—Indignement, très-indignement, interrompit le lieutenant.
—Mais, reprit le magistrat, avant toute chose, il faudrait vous changer, sir William.
A ces mots, Léonie ne put maîtriser un éclat de rire; madame de Repentigny elle-même eut bien de la peine à garder son sérieux.
Le grand connétable poursuivit:
—Il y a encore une pièce de libre ici; passez-y, sir William. Avec de l'eau chaude et de la potasse, vous enlèverez le plus gros des plumes. Deux de mes hommes vous aideront. On est allé chercher vos vêtements. Quand vous serez habillé, je me tiendrai à votre disposition pour procéder à l'enquête.
—Non, non, repartit vivement l'officier, pas d'enquête sur cette affaire, je vous prie, monsieur, elle me rendrait la fable de la garnison. Étouffons-la plutôt.
—Comme il vous plaira, sir William.
—Monsieur le grand connétable, reprit le lieutenant, d'un ton plus bas, voulez-vous avoir la bonté de faire mes excuses aux dames de Repentigny; je ne puis me présenter à elles, vous comprenez!
—Parfaitement, parfaitement, sir William. Si elles y consentent, je les reconduirai même à Lachine, en emmenant mon prisonnier.
—Je vous demanderai encore le secret...
—Sur votre aventure?
—Oui, monsieur, sur cette vilaine, très-vilaine aventure.
—Vous avez ma parole, sir William. En donnant une légère gratification à nos hommes, eux aussi seront muets comme la tombe.
—Je n'y manquerai pas, dit l'officier, en s'avançant vers la porte d'une des chambres à coucher.
—Non, pas celle-là, pas celle-là! que faites-vous, sir William? C'est là que sont les dames de Repentigny; la porte de gauche! Bien, vous y êtes! dit le magistrat, en remarquant que le lieutenant marchait vers le cabinet de Co-lo-mo-o.
—Pauvre sir William, je le plains de tout mon coeur, dit ironiquement Léonie; mais c'est égal, j'aurais maintenant bien de la peine à épouser un homme que j'ai vu dans une situation aussi burlesque.
—Tiens, un portrait qui te ressemble! s'écria madame de Repentigny, feignant de n'avoir point prêté l'oreille à cette observation.
La jeune fille se rapprocha de sa mère, qui examinait une ébauche aux deux crayons, fixée par quatre épingles à la cloison.
—Ah! mon Dieu, mais c'est vrai; on jurerait que c'est moi! exclama-t-elle, après avoir jeté un coup d'oeil sur le dessin.
A ce moment on frappa doucement à la porte.
—Mesdames, dit le grand-connétable, en se montrant, sir William...
—Bien, bien! nous savons, monsieur, répondit madame de Repentigny.
Et, s'adressant à sa fille:
—Viens, Léonie.
La jeune demoiselle sortit à regret de la chambre. En rentrant dans la salle, elle tenait ses yeux attachés vers le sol. Cependant elle sentit le regard courroucé que lui lança Co-lo-mo-o, car il était furieux que le secret du sa chambre eût été violé par des étrangers.
Madame de Repentigny dit aussitôt à l'indien:
—Ma fille et moi ne voulons pas savoir de quoi on vous accuse, mais soyez sûr, monsieur, que tout ce qu'il faudra faire pour vous rendre la liberté, nous le ferons, et nous nous jugerons encore vos obligées. Quant à votre mère, dites ce que nous pouvons faire pour elle.
—La femme du sagamo est libre; elle n'a plus besoin de rien. Son fils ne demande et ne veut rien, répondit sèchement le jeune homme, en tournant le dos aux deux dames.
—Vous le voyez, c'est une tête de mule, une vraie tête de mule, je l'ai dit; mais nous lui mettrons les pincettes, s'écria le grand connétable, en se frottant les mains,—Mesdames, voulez-vous accepter mon canot pour retourner à Lachine?
—Merci, monsieur, nous avons le notre.
—Désolé, mesdames, désolé de ne pouvoir vous être utile, dit l'obséquieux magistrat.
Léonie et sa mère sortirent du wigwam au milieu d'un attroupement considérable.
Le grand-connétable les suivit de près avec son captif et quelques agents de police. Mais, arrivées à l'endroit où on les avait débarquées, madame de Repentigny ne trouva plus les bateliers. Ils n'avaient garde de se montrer après l'attentat dont ils étaient les principaux auteurs. En vain madame de Repentigny offrit-elle de l'argent à d'autres Indiens pour les traverser. La crainte des policemen l'emportait sur la cupidité. Heureusement que le grand-connétable renouvela sa proposition, qui, cette fois, fut acceptée.
Les dames de Repentigny, son greffier et lui montèrent dans un canot, avec deux rameurs; on embarqua dans un autre Co-lo-mo-o entre quatre agents de police, et le magistrat donna l'ordre du départ.
A cet instant, un homme chétif fendit la foule curieusement assemblée sur le rivage, s'avança vers le canot qui contenait le Petit-Aigle et fit un signe aux agents de police.
—Qu'est-ce que veut ce nabot? dit rudement l'un en le repoussant.
—Laisse-le, dit un autre, c'est Jean-Baptiste le quêteux. Il veut traverser, faisons-lui la charité, ça nous portera bonheur.
Le bancal était déjà dans l'embarcation.
Les deux bateaux quittèrent le quai en même temps.
Léonie, songeuse, le coeur oppressé, hasardait, de moment en moment, sur Co-lo-mo-o, des regards timides et sympathiques; le Petit-Aigle, les mains liées sur le dos, semblait indifférent à ce qui l'entourait. Assis derrière lui, Jean échangeait des signes avec les hommes de police, sans avoir l'air de le connaître.
On atteignit ainsi le milieu du Saint-Laurent; les deux canots marchant de conserve.
Tout à coup le bancal, qui s'était dressé comme pour examiner un objet à distance, perdit son équilibre et tomba sur le Petit-Aigle.
Les policemen partirent d'un éclat de rire..
Le muet se releva lentement, et, comme s'il eut entendu les rieurs, se tourna vers eux avec colère. L'hilarité des agents de la force publique redoubla. Mais alors Co-lo-mo-o et le nain sautèrent dans le fleuve, chacun d'un côté.
—Tirez dessus! tirez dessus! commanda le grand-connétable, qui avait vu ce mouvement.
—Oh! monsieur! dit Léonie, en lui arrêtant le bras car le magistrat avait déjà armé un pistolet.
C'était inutile; Jean-Baptiste et l'Indien, dont le premier avait coupé les entraves, dans sa chute prétendue, s'étaient enfoncés sous l'eau.
—Il faut les poursuivre! Nous les attraperons! nous les attraperons! Dix piastres A celui qui prendra le sauvage! cria le grand-connétable.
L'autre canot se mit aussitôt à donner la chasse au fugitif, dans la direction des rapides. Celui de l'officier de police allait suivre la même route, quand madame de Repentigny dit à ce dernier:
—Mais, monsieur, on nous attend à Lachine; vous ne voulez pas, j'espère que nous participions à vos recherches!
—C'est juste, madame; pardon de mon oubli, je vais vous faire conduire à terre.
Cette réponse soulagea Léonie d'un grand poids. Dans le fond de son âme, elle priait Dieu pour que le Petit-Aigle échappât aux agents de police, et ses yeux demeuraient rivés sur le fleuve.
Elle désirait et tremblait, en même temps, de voir reparaître son sauveur.
Mais le canot du grand-connétable arriva à Lachine sans que Léonie eût, de nouveau, aperçu Co-lo-mo-o ou le nain.
Le lunch, chez Xavier Cherrier, fut assez triste, malgré les efforts du jeune homme et de sa femme pour l'égayer. Léonie était soucieuse; sa mère partageait son anxiété, et les plaisanteries de leur hôte sur l'échauffourée de sir William ne parvinrent pas à leur dérider le front.
Tous quatre revinrent à Montréal.
A la sollicitation de sa fille, madame de Repentigny envoya un domestique pour savoir si le Petit-Aigle avait ou non été repris.
On lui rapporta qu'on ne savait ce qu'il était devenu et que, désespérant de s'en emparer, la police avait abandonné la poursuite.
Cette réponse rassénéra Léonie; car elle avait l'intime assurance que Co-lo-mo-o ne s'était pas noyé.
Dans la soirée, sir William se fit annoncer. La jeune fille se sentait de bonne humeur. Au lieu de plaisanter sur sa mésaventure, elle ne lui en parla que pour le plaindre, et avec une commisération qui enchanta l'officier, peu habitué à de semblables témoignages d'affection.
Outre sir William et Cherrier, plusieurs personnes de la ville avaient été retenues à dîner par madame de Repentigny.
Le repas fut animé, joyeux, la maîtresse de la maison ayant préalablement interdit toute conversation politique.
Mais, après le dessert, les dames quittèrent la table, suivant la mode anglaise; on enleva la nappe, et les domestiques apportèrent des carafes de vin, des noix, des noisettes et différentes espèces de fruits secs.
Les messieurs, délivrés de leur consigne, commencèrent alors à parler des événements du jour. Sir William King, qui avait bu en véritable enfant du nord, fit une sortie furibonde contre les Canadiens-Français. Quoique plusieurs des assistants appartinssent à cette nationalité, la plupart étant fonctionnaires publics, et, comme tels, plus jaloux de leurs emplois que de leur dignité personnelle, n'osaient lui répondre. Quelques-uns même applaudissaient chaudement.
—Nous tondrons, s'il le faut, jusqu'à la peau, ces moutons entêtés, très-entêtés, s'écria sir William en manière de conclusion.
—Ce sera probablement pour vous remplumer, répondit Cherrier, en grugeant une amande.
A cette allusion, le visage de l'officier passa du pourpre au cramoisi.
—Est-ce une insulte? tonna-t-il.
—Mais, à votre choix, répliqua tranquillement Cherrier.
—Monsieur!... reprit l'Anglais, haussant encore le ton.
—Ah! messieurs, du calme, je vous prie; n'oublions pas que nous sommes chez des dames, intervint un des convives.
La provocation en resta là, et l'entretien redevint général. Chacun pensait, sauf les intéressés, que cette dispute n'aurait pas plus de suites que les fumées du vin, auxquelles on l'attribuait généralement.
Mais, le lendemain, Cherrier reçut, dans la matinée, deux officiers anglais, porteurs d'un cartel de la part de sir William King. On lui laissait le choix des armes.
—C'est bien, messieurs, leur dit le jeune homme; entre quatre et cinq heures, j'aurai l'honneur de vous envoyer mes témoins.
Xavier était très-brave. Le duel ne l'effrayait pas. Il détestait depuis longtemps sir William King, dont l'impertinente fatuité lui agaçait les oreilles, suivant son expression; depuis longtemps aussi il ne négligeait aucune occasion de rabaisser sa morgue aristocratique.
Mais Xavier aimait sa femme; il l'aimait passionnément. Et l'idée d'une rencontre, qui pouvait être mortelle, l'attrista un moment.
Il réfléchit durant une heure en se promenant dans son cabinet, puis il écrivit quelques lettres, traça nu crayon cinq ou six lignes sur un carré de papier, le roula entre ses doigts, et monta à une volière qu'il entretenait sous les combles de sa maison.
Dans cette volière, une demi-douzaine de pigeons roucoulaient amoureusement. Xavier en saisit un, lui attacha le rouleau de papier au cou, ouvrit une lucarne, et lâcha l'oiseau, qui prit aussitôt son essor vers le Saint-Laurent.
Trois heures après, un homme de haute stature était introduit dans le cabinet de Cherrier.
—Comment, mon ami, dit-il, après lui avoir serré la main, vous voulez vous battre au moment où nous avons besoin de tous nos bras, de toutes nos intelligences! C'est une sottise, pardonnez-moi ma rude franchise.
—Il m'était impossible de refuser, monsieur!
—Quel est votre adversaire?
—Sir William King, un officier anglais.
—Un officier anglais! dit l'inconnu en tressaillant. Ah! c'est différent. Je prends votre parti, le voulez-vous?
—Merci, monsieur, soyez mon témoin, cela suffira.
—Vous avez raison. Je ne savais ce que je disais. Quelles armes?
—Le pistolet. Mon autre témoin sera M. Décoigne. Souhaitez-vous vous entendre avec lui?
—Assurément. Où aura lieu la rencontre?
—Il vaudrait peut-être mieux aller sur la frontière, car les lois.....
—Non, non, dit l'étranger. C'est trop loin, et nous n'avons pas de temps à perdre. Je connais un endroit charmant. Si vous voulez vous en rapporter à moi.....
Cherrier s'inclina en signe d'assentiment. Après quelques nouveaux pourparlers les deux hommes se quittèrent.
Xavier était si tranquille que sa femme ne soupçonna pas le danger auquel il allait s'exposer.
Le lendemain, deux canots déposèrent six hommes sur un des îlots de Boucherville, à six lieues environ de Montréal.
Parmi ces hommes se trouvaient Xavier Cherrier et sir William King.
Ils se présentèrent mutuellement leurs témoins: MM. Villefranche42et Décoigne pour Cherrier, Steven et Johnson pour King.
Note 42:(retour)Voir laHuronne.
Voir laHuronne.
En abordant, Villefranche avait les traits contractés. A en juger par sa physionomie, une tempête terrible grondait dans son sein. Malgré l'air de force et d'énergie que respirait toute sa personne, il chancelait presque.
Le terrain fut choisi dans une éclaircie gazonnée, au milieu de laquelle s'élevait un petit tertre.
—Il y a vingt et un ans... déjà43! murmura le principal témoin de Cherrier, en embrassant ce tertre dans un regard sombre et douloureux.
Note 43:(retour)LaHuronne, prologue.
LaHuronne, prologue.
—Êtes-vous prêts, messieurs? demanda M. Steven.
—Oui, dirent les deux adversaires.
Ils devaient tirer à vingt-cinq pas, et rester en place ou marcher facultativement l'un sur l'autre.
On leur remit à chacun un pistolet chargé.
Ils se postèrent.
—Allez, dit M. Steven, d'une voix brève.
Les deux antagonistes étaient également altérés de vengeance. Ils ne bougèrent pas de place.
Une double explosion retentit. Xavier tomba à la renverse, baigné dans son sang.
—Ah! grommela Villefranche, entre ses dents; ce misérable Anglais nous échappe; j'espérais pourtant bien l'enterrer ici! Mais, patience, patience, je le retrouverai!