CHAPITRE XI

Après le départ des deux canots qui emmenaient Co-lo-mo-o et la police, les iroquois attroupés sur le rivage du Saint-Laurent, à Caughnawagha, s'étaient lentement retirés dans leurs loges.

Seules deux personnes, deux femmes, ne quittèrent point le bord du fleuve.

L'une, debout à la pointe d'un rocher, drapée dans sa couverte, muette, immobile comme un marbre, mais le front plissé, les yeux sombres, profondément rentrés sous leurs orbites, les traits contractés, la lèvre frissonnante, semblait quelque manitou indien descendu sur la terre pour y venger les insultes faites à son peuple.

L'autre, accroupie, la tête penchée, le visage plongé dans ses mains, les cheveux flottant au vent, pleurait à chaudes larmes. Puissante aussi, sa douleur s'exhalait en sanglots déchirants. Mais que loin elle était de celle qui gonflait le sein de sa compagne, sans pouvoir s'épancher! Cependant, si l'attitude austère de celle-ci effrayait presque, la posture humble, désespérée de celle-là, navrait le coeur.

La première était Ni-a-pa-ah, mère de Co-lo-mo-o; la seconde était Hi-ou-ti-ou-li, la Fauvette-Légère, fille de Mu-us-lu-lu, soeur de la maîtresse de sir William King.

Hi-ou-ti-ou-li aimait Co-lo-mo-o. Après la famille de Nar-go-tou-ké, la sienne était celle des Iroquois de Caughnawagha dont le sang s'était conservé le plus pur.

On avait même espéré qu'un mariage entre leurs enfants éteindrait la haine qui divisait les deux chefs. Par malheur, aucun d'eux n'était disposé à faire une concession à l'autre.

Co-lo-mo-o avait accueilli avec une indifférence complète l'amour d'Hi-ou-ti-ou-li. Et la jeune fille, malgré sa jeunesse rayonnante de beauté, se consumait dans le chagrin et les pleurs; car, dédaignée par l'objet de son culte, elle était encore en butte aux mauvais traitements de ses parents qui ne lui pardonnaient pas sa tendresse pour le fils de leur ennemi.

Tout d'un coup Hi-ou-ti-ou-li releva la tête, puis elle s'élança vers Ni-a-pa-ah:

—Ma mère, dit-elle, je vais suivre le Petit-Aigle; venez avec moi; partons; je connais, parmi les Fransé44de Montréal, des chefs influents. Nous irons chez eux; nous leur parlerons; ils rendront la liberté...

Note 44:(retour)Les Indiens appellent ainsi les Canadiens-Français.

Les Indiens appellent ainsi les Canadiens-Français.

Elle s'arrêta court, la pauvre enfant, et baissa les yeux.

Aux premiers mots, Ni-a-pa-ah avait haussé les épaules, ensuite elle s'était retournée lentement et avait repris le chemin de sa cabane, sans accorder un regard à la belle éplorée.

L'affliction chez nous efface les rangs, elle fait taire les inimitiés. Il n'en est pas de même chez les Peaux-Rouges. L'aversion subsiste à travers toutes les vicissitudes de la vie. Elle en dépasse les limites pour se transmettre, plante vénéneuse, vivace, indéracinable, de générations en générations.

La femme de Nar-go-tou-ké éloignée, Hi-ou-ti-ou-li reporta sur le fleuve ses yeux humides.

Le temps était fort clair et la vue embrassait les deux rives.

A ce moment, la Fauvette-Légère aperçut le bancal, qui se levait dans le canot et tombait sur Co-lo-mo-o.

Elle pressentit l'intention de Jean-Baptiste. Son coeur battit violemment. Les pleurs séchèrent sous sa paupière. Son regard doubla d'intensité.

Le Petit-Aigle se jette à l'eau, aussitôt Hi-ou-ti-ou-li saute dans un canot et s'avance vers le milieu du Saint-Laurent.

Cependant, Jean-Baptiste avait, pour couper les liens du jeune chef, profité du passage d'un de ces longs trains, de bois que les Canadiens-Français appellent cages.

Co-lo-mo-o comprit bien que la cage pouvait lui être d'une grande utilité.

Lorsqu'il plongea, une distance de cinquante à soixante brasses environ le séparait des canots de la police.

Mais au lieu de nager tout d'abord vers la cage, le jeune homme prit une direction opposée, et, après quatre ou cinq minutes, se montra à fleur d'eau derrière une petite île.

Du bateau lancé à sa poursuite, on le distingua.

L'Indien n'en demandait pas davantage. Se renfonçant immédiatement sous les flots, il pointe alors sur la cage, pendant que les gens de police, trompés par son stratagème, le chassent vainement autour de l'île.

Le train de bois marche avec lenteur.

Co-lo-mo-o ne tarde guère à ile rejoindre. Quand il juge c«i cire tout près, il remonte, et une grosse botte d'herbes aquatiques paraît à la surface du fleuve.

Ces herbages, c'est Co-lo-mo-o qui les a cueillis près de l'Ile. On dirait qu'arrachés de quelque crique par la force du courant, ils s'en vont bien innocemment à la dérive. Mais, dans leur touffe épaisse, se cache la tête du Petit-Aigle. Il respire, tout en observant ses ennemis, à présent descendus sur l'île pour l'y chercher.

Cependant Co-lo-mo-o est fatigué. Longue est la course qu'il a fournie sans pouvoir reprendre haleine. Il s'accroche à un des arbres qui composent la cage et examine les hommes chargés de la diriger.

C'est que déjà se font entendre les voix mugissantes des rapides; c'est que déjà aussi les vagues sont devenues trop impétueuses pour qu'il soit possible de regagner la rive à la nage, et que Co-lo-mo-o sait qu'à moins de monter sur le train, il court risque d'être déchiré par les rochers qui hérissent le Saint-Laurent au sault Saint-Louis.

Que les cageux soient des Canadiens-Français ou des Irlandais, et le Petit-Aigle leur demandera assistance, car les uns et les autres détestent les Anglais.

Mais à leurs grosses figures sanguinolentes, à leurs yeux bleus, à leurs favoris roux comme leurs cheveux, Co-lo-mo-o reconnaît des Écossais, ces fidèles serviteurs de la couronne d'Angleterre, que le temps a rendus plus royalistes que le roi lui-même.

Impossible de s'adresser à ces hommes. Malgré le respect,—un peu exagéré,—qu'on leur prête pour les lois de l'hospitalité, ils s'empareraient assurément du jeune sagamo et le livreraient à la police, en arrivant à Montréal.

Pourtant l'on n'aperçoit plus dans l'espace les policemen.

A peine la cime des arbres de l'île où ils ont débarqué est-elle encore visible.

Co-lo-mo-o réfléchit.

Il faut se décider, et promptement: de plus en plus on approche des rapides et voilà que les cageux se hâtent de diviser leur train en plusieurs parties, suivant l'habitude, afin qu'il ne soit pas rompu par les écueils, en descendant la cataracte.

Que faire? se confier à eux. C'est la dernière chance de salut. Il n'y a plus à hésiter.

Co-lo-mo-o en prend la résolution. La perspective de la prison est encore préférable à une mort imminente.

Il dresse la tête; il fait un mouvement pour se hisser sur la cage: le bruit d'un canot frappe son oreille.

Suspendu à l'un des bois flottants, Co-lo-mo-o se retourne, plein de rage, prêt à replonger dans l'abîme et à périr dans son sein, plutôt qu'à se livrer aux ennemis de sa race.

Mais non, le brave Iroquois ne succombera pas ainsi; pas ainsi, non, il ne languira pas cette fois dans un noir cachot.

—Vile! vite! mon frère! lui crie une voix inquiète.

Un des cageux répond:

—Eh! ou diable va-t-on comme cela, la belle? As-tu envie de sauter les rapides avec nous? Au moins, viens ici, près de moi, tu seras plus on sûreté que dans ta coquille de noix.

—Pardieu! c'est qu'elle est jolie, cette coquine! ajouta un second. Ah! mais qu'est-ce que cela veut dire!

Cette exclamation fut arrachée au marinier par la soudaine apparition de Co-lo-mo-o.

Reconnaissant la personne et la voix qui l'avaient appelé l'Indien prit son élan, monta sur la cage, et d'un bond, fut dans le canot, à côté d'Hi-ou-ti-ou-li.

—Ces sauvages, ça vous a de drôles d'inventions! dit le premier des Écossais qui avait parlé.

—A quel jeu jouent-ils? dit lautre.

—Au jeu de l'évasion, intervint un troisième. L'homme est un prisonnier, je l'ai remarqué, tout à l'heure, dans le bateau de la police. Il s'est échappé. Mais il y a sans doute une prime pour sa peau; je m'en vas tâcher de l'avoir.

En disant ces mots, le cageux prit, sur un fagot, un long fusil simple, l'épaula tranquillement et fit feu.

—Un cri perçant retentit.

—Touché! touché! je l'ai touché! s'exclama l'Écossais, en brandissant triomphalement son fusil en l'air.

L'on n'entendit plus rien, car les tronçons de la cage s'étaient tour à tour engagé dans la passe des rapides.

—Mon frère est blessé! répétait avec angoisses Hi-ou-ti-ou-li, en voyant quelques gouttes de sang qui roulaient sur la joue de Co-lo-mo-o.

—Non, ma soeur, répondit le jeune homme.

—Mais tu as été atteint!

—Légèrement. Ramons, ramons; à droite! ferme! repartit le Petit-Aigle qui, aussitôt dans le canot, avait saisi une pagaie et faisait des efforts surhumains pour résister à la violence des eaux.

Ce n'était point une entreprise aisée. Des lames courtes, furieuses, irritées, déferlaient avec fracas autour de l'esquif, menaçant de l'engloutir ou de le précipiter avec elles à travers les écueils. Pour braver leur colère, pour la vaincre, il fallait joindre l'énergie A la prudence, l'habileté au sang-froid.

Ces qualités, Co-lo-mo-o les possédait heureusement à un haut degré.

Secondé avec autant d'intelligence que de courage par Mi-ou-li-ou-li, il parvint, après une lutte acharnée avec le terrible élément, à placer un certain intervalle entre les rapides et son embarcation.

Hors du danger le plus pressant, il se demanda ce qu'il devait faire. Retourner au village eut été une maladresse. Aussi le Petit-Aigle n'y songea-t-il point. Le meilleur parti qu'il put adopter, c'était de joindre son père sur l'île au Diable.

Mais une difficulté se présentait. Hi-ou-ti-ou-li était fille de Mu-us-lu-lu; ne le trahirait-elle pas? D'ailleurs, l'île au Diable servait de retraite à une foule de gens, Canadiens et Indiens, en hostilité ouverte avec le gouvernement anglais. Tous s'étaient liés par un serment solennel à ne jamais révéler cet asile.

Co-lo-mo-o résolut de sonder la Fauvette-Légère.

—Je remercie, dit-il, ma soeur du service qu'elle m'a rendu. En revenant à Caughnawagha, je lui ferai des présents qui lui prouveront que mon coeur n'est point ingrat.

—Hi-ou-ti-ou-li, répondit-elle, ne demande rien. Si son frère Co-lo-mo-o est heureux, elle aussi est heureuse; s'il souffre, elle aussi souffre.

—Ma soeur est bonne, reprit le sagamo. Pourquoi l'esprit du père de ma soeur n'est-il pas semblable au sien?

L'Indienne soupira, et le Petit-Aigle poursuivit:

—L'esprit du père de ma soeur lui parle pour les ennemis du notre race.

—Mais, s'écria vivement la jeune fille, l'esprit d'Hi-ou-ti-ou-li lui parle pour les amis de Co-lo-mo-o. En le voyant pris par les Habits-Rouge elle a pleuré; en le voyant se jeter dans la Grande-Rivière, elle a été réjouie et elle est venue à lui pour l'aider s'il avait besoin de son secours.

Le sachem, se tournant vers elle, lui envoya un regard de gratitude, et il dit:

—Ma soeur veut donc du bien à Co-lo-mo-o?

—Hi-ou-ti-ou-li veut pour Co-lo-mo-o ce qui lui est agréable.

—Et elle serait fidèle à ceux qu'il aime?

—Oh! oui, répliqua-t-elle avec ardeur.

—Alors, dit lu Petit-Aigle; si je lui découvrais un secret elle le garderait comme la Grande-Rivière garde les cailloux qu'on laisse tomber dans son lit?

—Si mon frère confiait un secret à Hi-ou-ti-ou-li, dit-elle chaleureusement, c'est qu'il l'aimerait; et s'il l'aimait, Hi-ou-ti-ou-li mourrait avec joie pour lui faire un plaisir.

—Ma soeur n'aperçoit-elle rien là-bas, sur la rive? interrogea Co-lo-mo-o, changeant brusquement le sujet de la conversation.

Fauvette-Légère regarda un instant dans la direction qu'il indiquait.

Elle, lui répondit:

—Je vois les Habits-Rouges. Que mon frère n'aille pas de ce côté!

—Non, Co-lo-mo-o n'ira point. Il se rendra dans un autre lieu où il pourra échapper aux griffes de ses lâches anglais, si Hi-ou-ti-ou-li veut lui promettre de ne point le trahir.

—Hi-ou-ti-ou-li le jure sur la croix qu'adorent les chrétiens! répondit gravement la jeune Iroquoise en étendant son bras vers le petit clocher de la chapelle de Caughnawagha, qui se profilait dans le lointain.

Satisfait de ce serment, le fils de Nar-go-tou-ké oublia qu'il était défendu aux non-initiés de pénétrer dans l'île au Diable et manoeuvra hardiment vers ce point.

Sa compagne le laissa faire sans prononcer une parole, quoiqu'elle ignorât l'existence du cordage qui facilitait l'accès de l'îlot; et quoique, par conséquent, elle dût d'abord juger le dessein de Co-lo-mo-o follement téméraire.

Mais n'avait-elle pas dit, ne pensait-elle pas que ce serait un bonheur pour elle de mourir, s'il était nécessaire, en le servant?

Surprise à la vue du câble dont Co-lo-mo-o se saisit, afin de haler le canot jusqu'à la seule place abordable, elle le fut bien davantage quand une foule de gens, à l'extérieur farouche, les entourèrent au moment de leur débarquement.

Parmi eux, il y avait des Canadiens, des Indiens, des Irlandais, et quelques Anglais.

Tous étaient armés.

Il remplissaient l'étroite crique où Co-lo-mo-o amarrait son canot. Plus encore que la jeune fille, ils paraissaient étonnés. La plupart lui lancèrent des regards menaçants.

Nar-go-tou-ké, son fusil à la main, marcha vers Co-lo-mo-o, et, lui frappant sur l'épaule:

—Pourquoi, dit-il d'un ton rude, mon fils amène-t-il ici cette fille de loup?

—Elle m'a sauvé la vie, balbutia le jeune homme, tremblant d'avoir offensé son père.

—Et c'est pour la récompenser de lui avoir sauvé la vie que mon fils la conduit à sa perte? reprit la Poudre en portant le pouce sur le chien de son fusil.

—Les Habits-Rouges me poursuivaient.....

Nar-go-tou-ké ne lui donna pas le loisir d'achever.

—Qu'importe! s'écria-t-il. Mon fils nous a vendus en montrant, notre refuge à cette squaw de malheur. Il périra avec elle.

—Il est vrai que les règlements de noire association décrètent la mort contre les délateurs et les profanes, dit un Canadien-Français; mais avant de condamner ce jeune homme, on devrait l'entendre.

—Mes règlements à moi, riposta impétueusement la Poudre, sont qu'il est mon fils, qu'il a manqué au respect qu'il me devait, en amenant ici cette fille, et que, pour le punir, je vais le tuer comme il le mérite.

—Si je vous ai manqué de respect, je suis prêt à subir mon châtiment; mais épargnez Hi-ou-ti-ou-li, dit bravement Co-lo-mo-o.

—Épargner le vil rejeton de Mu-us-lu-lu! Non! non! dit aigrement Nar-go-tou-ké.

Et deux petits coups secs résonnèrent.

L'irascible sagamo venait d'armer son fusil.

—Grâce pour Co-lo-mo-o! grâce pour votre fils! supplia Hi-ou-ti-ou-li en se jetant à ses genoux; grâce pour lui, je vous en conjure! Moi, je ne découvrirai pas votre secret, je l'ai juré..... Si vous doutez de la parole d'Hi-ou-ti-ou-li, sacrifiez-la, et ne faites pas de mal à Co-lo-mo-o.

—Il faut délibérer, dirent plusieurs voix.

Nar-go-tou-ké ne les entendit pas. Il ajusta le Petit-Aigle, toujours calme, impassible, et pressa la détente. Le coup partit. Mais une main vigoureuse avait subitement rabaissé le canon du fusil, et le plomb meurtrier s'était logé en terre.

—Poignet-d'Acier! Poignet-d'Acier! murmurèrent les spectateurs.

Exaspéré par cette opposition soudaine à l'horrible forfait que, dans son emportement aveugle, il eut accompli, la Poudre avait tourné sur ses talons comme sur un pivot, et, la prunelle enflammée, la provocation à la bouche, il défiait le nouveau venu.

Haute taille, belle prestance, charpente musculeuse, visage rude, bronzé, cheveux noirs, grisonnants, barbe longue, de même nuance que les cheveux, l'air d'un héros de légende, tel était ce dernier.

Son âge eût été difficile à préciser; il pouvait tout aussi bien avoir quarante-cinq ans que soixante. Mais la force et la santé rayonnaient sur sa personne. On devinait qu'il avait été créé pour le commandement, destiné aux choses grandes, bonnes ou mauvaises. Un costume mi-parti de voyage, mi-parti de ville, faisait ressortir les admirables proportions de ses membres.

C'était un chapeau de feutre brun foncé, une tunique en velours sombre, boutonnée jusqu'en haut, un pantalon de même étoffe, à demi enfoui dans une paire de grandes bottes de chasse, mais qu'on pouvait, en un tour de main, ramener et rabattre par-dessus les tiges.

Il avait débouché par une étroite issue, pratiquée entre les buissons qui bordent l'île au Diable, et se tenait appuyé à une carabine.

—Mon frère a-t-il perdu la raison? dit-il d'une voix brève à Nar-go-tou-ké. L'heure est-elle propice pour avoir des querelles? Est-ce au moment d'attaquer nos ennemis qu'il faut nous diviser? Ce jeune homme n'est-il pas le fils de mon frère? le dernier des descendants d'une famille qui compte tant de braves? Que mon frère réfléchisse, et mon frère me remerciera d'avoir arrêté son bras; car si mon frère est prompt comme la poudre, dont on lui a donné le nom, il a la sagesse d'un vieillard, la bonté du père des hommes.

Ce discours était bien propre à apaiser l'irritation du sagamo. Il flattait sa vanité, le sentiment par excellence des Indiens, et lui donnait le temps d'envisager l'étendue du crime qu'il avait été sur le point de perpétrer.

—C'est juste, c'est juste, appuyèrent les assistants.

—Mais, demanda l'un, que ferons-nous de cette squaw? car puisqu'elle est fille de Mu-us-lu-lu, un loyaliste enragé, elle nous vendra assurément.

—Je réponds d'elle, s'écria Co-lo-mo-o.

Nar-go-tou-ké fronça les sourcils.

—Est-ce que, dit-il, d'un ton ironique, le descendant de la Chaudière-Noire voudrait prendre sous sa protection les enfants du Loup? Oublie-t-il que c'est le père de cette fille qui m'a dénoncé aux Habits-Rouges? S'il en était ainsi, j'étranglerais plutôt Co-lo-mo-o de mes propres mains, que de le laisser déshonorer le sang qui coule dans ses veines.

—Co-lo-mo-o demande pardon à son père, il est prêt à le vénérer et à lui obéir en tout, dit doucement le jeune homme; mais Hi-ou-ti-ou-li l'a aidé à échapper aux Kingsors, et il ne la paiera point par un acte de la plus noire ingratitude.

—Le jeune Aigle parle bien; il est digne de figurer au conseil des anciens. Qu'il nous conte ce qui lui est arrivé; et toi, vaillant Nar-go-tou-ké, écoute-le avec le calme des hommes forts, dit alors Poignet-d'Acier.

Co-lo-mo-o, encouragé par l'approbation générale, fit simplement et correctement le récit de ce qui s'était passé à Caughnawagha depuis la fuite de Nar-go-tou-ké.

—En apprenant les outrages dont sa femme et son fils avaient été victimes, celui-ci se sentit pris d'une fureur nouvelle qui s'exhala en cris frénétiques, auxquels la plupart des auditeurs joignirent des paroles de vengeance.

—Puisque cette squaw a sauvé tes jours et puisqu'elle promet de se taire, qu'elle parte! dit brusquement le sagamo, quand Co-lo-mo-o cessa de parler. Mais qu'elle se souvienne que si sa langue tourne une fois de trop dans sa bouche, je la lui arracherai pour la donnera manger à mes chiens!

—Tu as entendu, jeune fille, fit gravement Poignet-d'Acier. Va, et rappelle-toi ton serment.

—Ce que Hi-ou-ti-ou-li a promis à Co-lo-mo-o, elle l'observera avec autant de régularité que le soleil observe son cours, répondit l'Indienne en embrassant le Petit-Aigle dans un long regard, comme si elle prévoyait, hélas! que ce regard était le dernier, qu'elle ne reverrait plus le fils de Nar-go-tou-ké.

Pendant que, un à un, les acteurs de cette scène se baissaient et s'introduisaient sous les halliers pour rentrer à l'intérieur de l'ilot, la Fauvette-Légère monta dans son canot et quitta lentement le rivage, en se laissant glisser le long de la corde qui leur avait servi pour attérir.

Elle espérait que Co-lo-mo-o lui adresserait un mot, un signe, un coup d'oeil. Mais soit qu'il craignit d'offenser son père, soit qu'il ne pensât plus à elle, Co-lo-mo-o se plongea sous les broussailles, sans se tourner vers la pauvre Indienne.

Fatal oubli, il fut la perte de la Fauvette-Légère.

Le sang s'arrêta dans ses veines; son coeur se glaça; un tourbillon passa sur ses yeux; ses doigts détendus lâchèrent le câble protecteur, et la malheureuse Iroquoise, entraînée avec la rapidité de la foudre, sur la cataracte qui rugissait à cent brasses de là, fut mise en pièces avec sa frêle embarcation.

Elle n'avait pas proféré un cri, pas fait une tentative pour disputer sa vie à la mort.

Le lendemain on trouva, échoués dans la baie de Laprairie, ses restes sanglants, que se disputait une bande de vautours.

Cependant Co-lo-mo-o avait suivi les compagnons de son père dans l'éclaircie ouverte au milieu de l'île. Il était content de savoir sa libératrice en sûreté; mais ne se préoccupait plus guère d'elle, croyant qu'elle retournerait, sans encombre, à Caughnawagha.

Une fois dans la clairière, il remarqua que le nombre des insulaires augmentait.

Ils arrivaient de toutes les parties de l'ilot et semblaient, pour ainsi dire, sortir de dessous terre.

Bientôt on en put compter plus de deux cents.

Gens robustes, à la mine énergique, ils appartenaient aux classes ouvrières de la société.

Les trappeurs, les bateliers, les cageux, dominaient néanmoins dans la masse.

La clairière était couverte de monde. Poignet-d'Acier grimpa sur la gigantesque statue dont il a été question déjà, et, s'adressant à la multitude:

—Mes amis, dit-il, le but qui nous rassemble vous est connu. Quels que soient nos motifs, nous voulons tous briser le joug que l'Angleterre fait peser sur ce pays. Pour moi, ce n'est pas le désir d'une heure; il y a plus de vingt ans qu'il me brûle, que j'en poursuis la réalisation.

Ils le savent, ceux qui m'ont accompagné des déserts de la Colombie jusqu'ici. Deux fois, j'ai possédé des richesses si grandes que j'aurais pu acheter tout le Canada aux tyrans qui l'oppriment et qui le vendraient s'ils en trouvaient un prix capable de satisfaire leur cupidité; mais, deux fois, mes trésors m'ont été enlevés au moment où je les rapportais pour vous délivrer de l'infâme tyrannie sous laquelle Canadiens et Indiens, Irlandais et même Anglais, voue gémissez. Cependant, quoique ruiné, je n'ai jamais perdu l'espoir. N'avais-je pas avec moi des hommes intrépides, dévoués jusqu'à la mort?

—Oui, oui! s'écrièrent divers individus dans la foule.

L'orateur poursuivit, en s'animant par degrés:

—Nous sommes entrés au Canada: on nous a proscrits! Nous avons demandé justice: on a mis nos têtes à prix! Nous avons protesté: on a tiré sur nous! Eh bien, mes amis, que fallait-il faire? Profiter de l'exaspération publique, nous unir aux membres du parti libéral; nous entendre avec les chefs de ce parti, les Papineau, les Neilson, les O'Callaghan, les Bédard, les Morin, les Viger, et prendre une heure pour déployer partout, dans le Haut comme dans le Bas-Canada, l'étendard de l'indépendance!

—Hourrah! hourrah! hip, hip, bip, hourrah! vociféra l'auditoire enthousiasmé.

—Cette heure, reprit le tribun, elle va sonner. Approuvez-vous mon alliance avec les patriotes de la province?

—Oui, oui, oui!

—Consentez-vous à leur obéir sous mes ordres?

—Oui, oui, oui!

—Eh! bien, je vous le dis, mes amis, le temps de se lever en masse est venu. Les correspondances que j'entretiens, comme vous le savez, au moyen de pigeons dressés à cet effet et qui partent à tout instant d'ici, mon quartier général, ces correspondances m'apprennent que le signal sera prochainement donné dans toute la colonie, depuis le golfe Saint-Laurent jusqu'aux Grands-Lacs; tenez-vous donc pour avertis! Nous, nous ne sommes que des aventuriers qui avons des injures à venger. Nous nous réunissons aux partisans de l'émancipation; mais que cette union ne nous fasse pas oublier notre devise: Dent pour dent, oeil pour oeil, sang pour sang! Pour l'Angleterre, nous devons être les vengeurs, les fléaux de Dieu! Amis, encore un mot: Il faut nous disperser jusqu'au jour où je vous appellerai à moi, et jusqu'à ce jour, il faut courir les campagnes, raviver les blessures faites à l'orgueil national, remettre en mémoire les vieux griefs, distribuer des armes, des munitions, et partout souffler la haine contre l'administration anglaise, partout allumer l'incendie qui doit consumer jusqu'aux derniers vestiges de ce pouvoir exécrable!

Des bravos formidables accueillirent la péroraison de Poignet-d'Acier.

Il descendit de sa tribune improvisée, où plusieurs orateurs lui succédèrent et parlèrent, tour à tour ce langage métaphorique, imagé, si propre à remuer les passions des masses.

Le crépuscule tombait lorsque le dernier discours fut fini.

—Maintenant, mes amis, reprit Poignet-d'Acier, que chacun de vous aille là où il a le plus d'influence, et qu'il y attende avec patience le mot d'ordre que je ne tarderai pas d'envoyer à tous.

S'adressant ensuite à Nar-go-tou-ké:

—Mon frère, lui dit-il, tu resteras ici avec moi et vingt de nos trappeurs. Notre devoir est de surveiller Montréal et d'y frapper le premier coup. Quant à ton fils Co-lo-mo-o, il est valeureux, il est rusé; il partira demain pour soulever les Hurons de Lorette et les Indiens du Saguenay.

—Je vous remercie, monsieur, d'avoir pensé à moi, dit le jeune homme, en saluant avec déférence Poignet-d'Acier.

—C'est bien; nous vous déguiserons, jeune homme, afin que vous ne soyez pas reconnu. Il y a ici, dans, ma tente, tout ce qui est nécessaire pour cela. Vous parlez sans accent le français et l'anglais. Avec une fausse barbe et un habillement de fin drap noir, vous pourrez facilement vous donner pour un planteur de la Louisiane.

—Mais, objecta Nar-go-tou-ké, mon fils restera ce qu'il est: l'ours n'a pas besoin de la peau du renard.

—Mon frère, répliqua sévèrement Poignet-d'Acier, qui veut la fin veut aussi les moyens.

—Le chef blanc dit vrai, mon père, ajouta Co-lo-mo-o. Sous mon costume je serais reconnu soit à Montréal, soit à Québec. Il vaut mieux en mettre un autre.

—D'ailleurs, dit le premier, ce ne sera que pour un temps. Aussitôt sa mission remplie, le jeune aigle reprendra sa couverte nationale.

—Qu'il fasse donc comme il lui plaira, pourvu que son bras ne soit jamais fatigué quand la hache de guerre sera une fois déterrée, fit Nar-go-tou-ké d'une voix vibrante.

—Je me porte garant pour sa valeur! dit Poignet-d'Acier, en posant familièrement sa main sur l'épaule du jeune iroquois.

Moins d'une heure après, une vingtaine d'hommes seulement demeuraient encore sur l'île au Diable.

Les autres, après avoir regagné le bord méridional du Saint-Laurent, s'étaient disséminés eu petits groupes, par différents chemins, dans les campagnes environnantes.

Co-lo-mo-o, vêtu en colon des États de l'Amérique du Sud, coucha dans les bois de Saint-Lambert, hameau situé au bas de Laprairie, tout à fait vis à vis de Montréal.

Le lendemain, il déjeuna dans une ferme et traversa le fleuve sur le bateau à roues mues par des chevaux, qui faisait alors le service entre les deux rives.

Ce jour-là était un dimanche, il n'y avait point de départ pour Québec, Co-lo-mo-o resta enfermé dans une chambre de l'hôtel Rasco, où il était descendu.

Le lundi, à quatre heures de l'après-midi, il prit passage pour Québec, à bord du vapeurCharlevoix.

Nombreux étaient les voyageurs sur ce steamboat.

Co-lo-mo-o aperçut plusieurs personnes qu'il avait l'habitude de voir à Montréal; mais aucune d'elles ne le reconnut. Partout autour de lui il entendait dire:

—C'est un homme du Sud, ouhe is a Southman.

Le Petit-Aigle se félicitait intérieurement d'en imposer aux passagers, lorsque ses yeux, errant sur le pont, rencontrèrent les regards scrutateurs de Léonie de Repentigny.

La jeune fille était accompagnée de sa mère et de sir William King, qui, lui aussi, examinait curieusement le faux planteur.

Co-lo-mo-o se sentit troublé; mais il surmonta son émotion avec cette volonté puissante qui caractérise les Indiens, alluma nonchalamment un cigare, et, faisant un demi-tour sur lui-même, alla se cacher dans la foule, à l'autre extrémité du vapeur.

—Ah! ravissant, très-ravissant, sur ma parole, disait alors sir William à Léonie; un sauvage affublé en yankee! spectacle merveilleux, très-merveilleux!

L'Anglais était aussi calme, aussi humoristique que si, deux heures auparavant, il ne se fût pas battu en duel avec Xavier Cherrier.

Madame et mademoiselle de Repentigny ignoraient entièrement cet incident. Désirant faire une visite à l'une de leurs amies, madame Mougenot45, qui habitait Trois-Rivières, jolie petite ville, placée entre Montréal et Québec, elles avaient prié l'officier de leur servir de cavalier, et sir William avait trouvé «original, très-original,» de blesser, à dix heures du matin, un cousin qu'elles affectionnaient beaucoup, et de leur faire sa cour à quatre de l'après-midi.

Note 45:(retour)Voir laHuronne.

Voir laHuronne.

—Que dites-vous donc? répliqua Léonie à l'exclamation du sous-lieutenant.

—Mais que voilà une aventure romanesque, très-romanesque, my dear.

—Je ne comprends pas, balbutia-t-elle pour se donner une contenance, car elle éprouvait un grand malaise.

Sir William partit d'un éclat de rire.

—Je gagerais, dit-il, cent guinées contre une que le personnage que vous voyez se faufiler là-bas parmi les passagers n'est pas ce qu'un vain peuple pense, comme dit je ne sais plus quel poète français.

—Et qu'est-ce alors, je vous prie, sir William? demanda madame de Repentigny.

—Peut-être un prince qui voyage incognito, répondit Léonie, en ébauchant un sourire pour dissimuler son inquiétude.

—Hé! bien dit, très-bien dit! excessivement bien dit! s'écria l'officier frottant bruyamment ses mains l'une contre l'autre.

—Je ne suis pas du tout à la conversation, dit madame de Repentigny.

—Oh! sir William plaisante toujours, et tu sais comme il est amusant, quand il s'avise de plaisanter, repartit aigrement la jeune fille.

La cloche du bateau suspendit leur entretien.

On sonnait pour le thé.

Les voyageurs se réunirent dans l'entrepont, où la collation du soir était servie.

Elle se composait de l'invariabletea or coffee, saucisses, oeufs frits, cornbeef (boeuf fumé) et pommes de terre cuites à l'eau.

Le faux colon lie parut pas à ce repas.

Léonie le vit se diriger vers un des cadres disposés de chaque côté de la salle, et qui se fermaient au moyen de rideaux.

Après le thé, la jeune fille remonta avec sa mère et sir William sur le pont pour jouir de la brise du soir. Mais prétextant bientôt d'une migraine, elle redescendit dans l'entrepont.

Les rideaux du cadre de Co-lo-mo-o étaient tirés.

Une lampe vacillante éclairait à peine la vaste cabine.

Léonie s'approcha de cette lampe, déchira une page de son agenda, y écrivit deux ligues au crayon; puis s'armant de courage, elle alla droit au cadre de Co-lo-mo-o.

D'un coup d'oeil elle s'assura que personne ne l'observait.

—Monsieur! dit-elle d'une voix basse et pénétrante.

L'Indien écarta le rideau et tendit la tête.

Mademoiselle de Repentigny lui jeta son papier et remonta tout affolée sur le pont.

Elle ne trouva que sa mère qui prenait le frais.

—Tiens, sir William t'a quittée, bonne maman? dit-elle.

—Oui, il n'y a qu'un instant. Mais nous allons nous coucher, n'est-ce pas, car il fait nuit et le froid me gagne? Tu vas mieux, mon enfant?

-Oh! bien mieux. Ce mal de tête est passé. Promenons-nous encore un peu. Le veux-tu?

—Volontiers, si cela te fait plaisir.

—Comme tu es bonne, maman! dit Léonie en serrant tendrement la main de sa mère.

—Et comme tu as chaud! dit celle-ci. On dirait que tu as la fièvre.

—Moi! répliqua la jeune fille, pas le moins du monde; je me porte à ravir.

Elles causèrent ainsi durant une demi-heure, et elles allaient quitter le pont, l'air devenant glacial, lorsque sir William parut.

—Étrange! très-étrange, s'écria-t-il, en offrant son bras à Léonie, votre homme du Sud a disparu, ma chère!

—Ah! riposta la jeune fille, il vous intéresse fort, mon homme du Sud. Eh bien, sir William, je ne me serais jamais imaginé que vous remplissiez le rôle de mouchard du gouvernement britannique.

—Mouchard! Qu'est-ce que cela veut dire, my dear? grasseya l'officier.

—C'est un mot français; un autre jour, je vous apprendrai sa signification. Bonsoir!

—Est-elle mauvaise! fit gaiement madame de Repentigny, en saluant sir William qui les avait accompagnées jusqu'à l'escalier de l'entrepont.

Plusieurs mois se sont écoulés depuis les événements qui ouvrent ce récit.

La crise politique à laquelle le Canada était en proie a fait des progrès effroyables: elle touche à son paroxysme.

Quelques lignes d'explication sont nécessaires à l'intelligence des faits qui vont se dérouler.

On a vu que, lors de la cession du Canada à l'Angleterre par lapaix honteusede 1763, la colonie était presque entièrement française.

Une fois en possession du pays, la Grande-Bretagne remplaça tous les fonctionnaires civils et militaires; puis elle poussa l'immigration de ses sujets vers les rives du Saint-Laurent.

Ces derniers étaient encore en très-faible minorité dans le pays, que, déjà, ils tyrannisaient les vaincus, grâce à l'appui de la force armée, dont ils disposaient arbitrairement.

Conformément au système gouvernemental anglais qui fut en partie adopté, les juges devinrent tout-puissants; et, dès 1803, un de ces magistrats, M. Sewell, demanda la suppression de la langue française, l'abolition de la religion catholique, et l'exclusion des Canadiens-Français de toutes les charges publiques.

Si cette demande ne fut pas sanctionnée par un acte officiel de la mère-patrie, elle n'eut que trop d'admirateurs parmi les Anglais de la colonie, qui s'en autorisèrent pour redoubler leurs vexations.

Vainement nos malheureux compatriotes firent-ils preuve d'un dévouement sans bornes à leurs maîtres, soit lors de la révolution américaine de 1775, soit lors de la guerre de 1812, ils furent constamment traités comme des factieux, écrasés d'impôts et soumis aux plus atroces persécutions.

La prolongation d'un état de choses aussi anormal, aussi odieux, disons le mot, fut la source d'un fléau que la Grande-Bretagne n'avait pas prévu, mais qui devait inévitablement arriver:—Ses agents, investis de pouvoirs illimités, employèrent ces pouvoirs à la satisfaction de leurs passions personnelles, et bientôt ils frappèrent sur les colons anglo-saxons aussi bien que français.

Le trésor de la province fut livré à un gaspillage monstrueux. Les exactions et les concussions les plus éhontées devinrent à l'ordre du jour: tous les fonctionnaires s'en mêlèrent, à l'envi, tous, depuis le plus haut jusqu'au plus bas, depuis le gouverneur-général jusqu'aux simples schérifs.

Les noblemen d'Angleterre, sans fortune ou ruinés, sollicitaient le siège gubernatorial du Canada, pour y faire ou refaire leur fortune, et les négociants banqueroutiers s'acheminaient vers le Saint-Laurent dans le même but.

Des germes d'hostilités ne tardèrent pas à se montrer, même entre les oppresseurs.

Aurait-il pu en être autrement au milieu des injustices criantes dont se souillaient chaque jour les chefs de l'exécutif.

En 1816 la mesure était presque comble.

Pour qu'on ne suppose pas que j'exagère, je citerai un paragraphe de M. Garneau, historien très-impartial et très-précis dans ses renseignements.

«Le général Drummond, qui vint remplacer temporairement sir George Prévôt (comme gouverneur général), s'occupa des récompenses à donner aux soldats et aux miliciens qui s'étaient distingués (dans la guerre précédente). On songea à les payer en terres; et pour cela il fallut recourir à un département où l'on ne pouvait jeter les yeux sans découvrir les énormes abus qui ne cessaient de s'y commettre. Les instructions qu'avait envoyées l'Angleterre sur les représentations du général Prescott, à la fin du siècle dernier, loin de les avoir fait cesser, semblaient les avoir accrus. Malgré les murmures de tout le monde, on continuait toujours à gorger les favoris de terres. On leur en avait tant donné, que Drummond manda aux ministres que tous ces octrois empêchaient d'établir les soldats licenciés et les émigrants sur la rivière Saint-François. Chacun s'était jeté sur cette grande pâture, et pour la dépecer on s'était réuni en bande. Un M. Young en avait reçu 12,000 acres; un M. Felton en avait eu 14,000 acres pour lui-même et 10,000 pour ses enfants. De 1793 à 1811, plus de trois millions d'acres avaient été ainsi donnés à une couple de cents favoris, dont quelques-uns en eurent jusqu'à 60 et 80,000, comme le gouverneur R. Shove Milnes, qui en prit près de 70,000 pour sa part. Ces monopoleurs n'avaient aucune intention de mettre eux-mêmes ces terres en valeur. Comme elles ne coûtaient rien ou presque rien, ils se proposaient de les laisser dans l'état où elles étaient jusqu'à ce que l'établissement du voisinage en eût fait hausser le prix. Un semblant de politique paraissait voiler ces abus. On bordait, disait-on, les frontières de loyaux sujets pour empêcher les Canadiens de fraterniser avec les Américains. «Folle et imbécile politique, s'écriait un membre de la Chambre, M. Andrew Stuart, en 1823; on craint le contact de deux populations qui ne s'entendent pas, et on met pour barrière des hommes d'un même sang, d'une même langue et de mêmes moeurs et religion que l'ennemi.»

Ces réflexions étaient tellement sensées, qu'à la révolution de 1837-38 les Américains, comme on désigne les citoyens de la république fédérale, se joignirent aux insurgés du Haut-Canada, tout anglais, et parurent à peine dans le Bas-Canada, alors presque exclusivement français.

Mais ces abus que nous venons de signaler, était-ce tout? Non, hélas! ce n'était encore que la plus minime partie.

L'Assemblée législative faisant des difficultés pour voter les subsides, le bureau colonial, qui siège à Londres, dans Downing street, donna au gouverneur instruction de partager le droit de vote entre l'Assemblée et le Conseil législatif, nommé par la Couronne, conséquemment sa créature.

Cependant la Grande-Bretagne, toujours inquiète, tremblait que les Canadiens ne se révoltassent. Quoi qu'elle en eût, il lui en coûtait, comme il lui en coûterait considérablement de perdre cette colonie, un des plus beaux joyaux de son diadème.

Pour s'attacher les familles françaises, nobles, dispersées sur le territoire, elle avait laissé subsister les droits seigneuriaux,—les lods et ventes,—autre sujet de grief dont on se plaignait amèrement46.

Note 46:(retour)Abolis par un acte du parlement en 1835 seulement.

Abolis par un acte du parlement en 1835 seulement.

Elle alla plus loin, et elle, la rigoureuse protestante, caressa l'Eglise catholique: elle consentit à l'érection d'un archevêché à Québec. M. Plessis fut appelé à cette dignité en 1819. On le cajola pour avoir son appui; et on l'obtint, tacitement au moins.

«Le prélat canadien ne fit aucune promesse à lord Bathurst de soutenir de l'influence cléricale les mesures politiques que l'Angleterre pourrait adopter à l'égard du Canada; quelque préjudiciables qu'elles pussent être aux intérêts de ses compatriotes; mais on peut présumer que le ministre en vit assez, à travers son langage, pour se convaincre qu'en mettant la religion catholique, les biens religieux et les dîmes à l'abri, on pouvait compter sur son zèle pour le maintien de la suprématie anglaise, quelque chose qui pût arriver, soit que l'on voulût changer les lois et la constitution, ou réunir le Bas-Canada au Haut47.»

Note 47:(retour)Garneau,Histoire du Canada.

Garneau,Histoire du Canada.

Les dîmes, le projet de réunion des Canadas sous une même législature, deux causes nouvelles d'irritation: la dîme obérait les habitants de la campagne, la réunion des Canadas devait être l'engloutissement de la race française dans l'élément anglais.

Pour y arriver, et pour favoriser davantage les sujets de la Grande-Bretagne établis dans le Haut-Canada, on exigeait du Bas le partage du revenu des douanes avec la province supérieure! Iniquité révoltante s'il en fut, entre tant d'iniquités!

Nous ne sommes point au bout, car voilà que bientôt le bureau colonial propose un bill attentatoire à toutes les libertés. Ce bill restreint la représentation du Bas-Canada; il confère à des conseiller, non élus par le peuple, le droit de prendre part aux débats de l'Assemblée. I; abolit l'usage de la langue française et atteint les prérogatives de l'Église catholique.

«Il réduisait, s'écrie M. Garneau, le Canadien-Français presque à l'état de l'Irlandais catholique. Le peuple libre qui se met à tyranniser est cent fois plus injuste, plus cruel que le despote absolu; car sa violence se porte, pour ainsi dire, par chaque individu du peuple opprimant sur chaque individu du peuple opprimé, toujours face à face avec lui.»

Ce fut le signal d'une agitation immense. Dans tous les comtés du Bas-Canada on fit des assemblées pour protester contre cette proposition détestable. Elles donnèrent naissance à des pétitions appuyées par plus de soixante mille signatures.

Portées à Londres par les chefs du parti populaire, MM. Papineau et Neilson, ces pétitions furent éloquemment secondées dans le parlement.

On obtint l'ajournement du bill plutôt que sa suppression.

Le mécontentement croissait de plus en plus, alimenté par les fautes du cabinet anglais, aussi bien que par le désordre de l'administration coloniale.

En 1825, on découvre dans la caisse du receveur-général, M. Caldwell, un déficit de quatre-vingt-seize mille livres sterling, somme égale à deux années du revenu public.

Ce fonctionnaire était insolvable et n'avait pas fourni de caution.

A la même époque, le percepteur des douanes à Québec est reconnu défalcataire: on demande son changement; l'Angleterre le refuse.

Voyez s'amasser l'orage.

Cependant l'assemblée veut la paix. Elle est honnête, elle craint les troubles. Elles vote les subsides.

Mais l'année suivante, on lui propose un budget tellement onéreux, avec si peu de détail sur les estimés, qu'elle se déclare forcée de les rejeter.

Lord Dalhousie, alors gouverneur, fait un coup d'État. Singeant Louis XIV, il monte à la chambre, «éperonné, l'épée au côté et accompagné d'une nombreuse suite couverte d'écarlate et d'or.»

Il insulte les représentants du peuple, dissout le parlement.

Ces outrages insensés blessent profondément les Canadiens. Ils se regardent, ils s'étonnent; ils se comptent. J'entends fourbir des armes.

L'Ami du peuple, journal rédigé en français, à Plattsburg, sur la frontière des États-Unis, lance un appel:

«Canadiens, s'écrie-t-il, on travaille à vous forger des chaînes. Il semble que l'on veuille vous anéantir ou vous gouverner avec un sceptre de fer. Vos libertés sont envahies, vos droits violés, vos privilèges abolis, vos réclamations méprisées, votre existence politique menacée d'une ruine totale!

«Voici que le temps est arrivé de déployer vos ressources, de montrer votre énergie et de convaincre la mère-patrie et la horde qui, depuis un demi-siècle, vous tyrannise dans vos propres foyers, que si vous êtes sujets vous n'êtes pas esclaves.»

Elles avaient de l'écho dans la colonie, ces nobles paroles, car, en les reproduisant, leSpectateurde Montréal ne craignait pas d'ajouter:

«La patrie trouve partout des défenseurs, et nous ne devons pas encore désespérer de son salut.»

Son salut! A quel degré de misère la Grande-Bretagne l'avait-elle donc réduite, cette riche contrée, pour que les Canadiens en fussent arrivés à douter de leur salut?

Ah! que de larmes, que de larmes de sang ils ont versées ces malheureux frères que la catinerie de Louis XV a lâchement vendus à l'étranger!

Mais l'insurrection commence. Elle est sourde, timide, incertaine à son éclosion. Elle se manifeste par des troubles partiels aux élections, par des meeting tumultueux, par l'adoption de résolutions qui condamnent violemment les mesures administratives.

L'exécutif répondit en faisant arrêter la plupart des moteurs de ces résolutions.

L'Angleterre s'émut; mais, suivant l'habitude, son émotion se dissipa en speeches plus ou moins parlementaires. Whigs et tories firent provision de capital politique, pour se grandir dans l'esprit de leurs commettants.

On n'essayait toujours aucune réforme propre à mettre un terme aux dissensions du Canada; mais on hasardait tout pour les aggraver.

Des élections législatives eurent lieu. Elles amenèrent à la chambre un grand nombre de jeunes gens animés par des idées libérales.

«MM. de Bleury, La Fontaine, Morin, Rodier, et autres nouvellement élus, voulaient déjà que l'on allât beaucoup plus loin que l'on ne l'avait encore osé. Il fallait que le peuple entrât enfin en possession de tous les privilèges et de tous les droits qui sont son partage indubitable dans le Nouveau-Monde; et il n'avait rien à craindre, en insistant pour les avoir, car les Etats-Unis étaient à côté de nous pour le recueillir dans ses bras, s'il était blessé dons une lutte aussi sainte.

Ils s'opposèrent donc à toute transaction qui parût comporter la moindre fraction des droits populaires. Ils se rangèrent autour de M. Papineau, l'excitèrent et lui promirent un appui inébranlable. Il ne fallait faire aucune concession. Pleins d'ardeur, mais sans expérience, ne voyant les obstacles qu'à travers un prisme trompeur, ils croyaient pouvoir amener l'Angleterre là où ils voudraient, et que la cause qu'ils défendaient était trop juste pour succomber. Hélas! plusieurs d'entre eux ne prévoyaient pas alors que la Providence se servirait d'eux plus tard, en les enveloppant d'un nuage d'honneur et d'or, pour faire marcher un gouvernement dont la fin première serait d'établir, suivant son auteur48, dans cette province une population anglaise, avec les lois et la langue anglaises, et de n'en confier la direction qu'à un législateur décidément anglais,» qui ne laisserait plus exister que comme le phare trompeur du pirate, cet adage inscrit sur la faulx du temps: «Nos institutions, notre langue et nos lois.»

Note 48:(retour)Rapport de Lord Durham, envoyé après les premiers troubles pour faire une enquête sur les affaires du Canada.

Rapport de Lord Durham, envoyé après les premiers troubles pour faire une enquête sur les affaires du Canada.

Montréal était le foyer du libéralisme.

L'élection d'un député, en mai 1832, y fut signalée par une lutte affreuse entre les troupes et le peuple.

Plusieurs individus restèrent sur le théâtre du combat.

Les assemblées et les pétitions recommencèrent de plus belle. L'exécutif ne tint compte ni des unes, ni des autres.

Les Bas-Canadiens n'étaient que courroucés, on les exaspéra.

Le 7 janvier 1834, le gouverneur informa les chambres que le roi avait nommé un sur-arbitre pour faire le partage des droits de douane entre les deux Canadas, et que le rapport accordait une plus grande part que de coutume au Haut.

Aussitôt les hommes avancés du corps législatif parlèrent de se séparer de l'exécutif.

La motion ne prévalut pas, et Papineau énuméra dans un acte devenu célèbre sous le titre de:Les quatre-vingt-douze résolutions, les griefs de la colonie contre l'Angleterre.

Mais, je l'ai dit déjà, malgré le tapage que firent ses orateurs autour des quatre-vingt-douze résolutions, l'Angleterre les considéra à peu près comme non avenues.

Les Canadiens se préparèrent à une guerre civile. Des clubs, des associations secrètes furent formées par les Patriotes et par les Loyalistes. Si les premiers enfantèrent lesFils de la Liberté, les seconds donnèrent le jour à un corps de carabiniers au nom deGod save the King(Dieu sauve le roi).

Dans le même temps les journaux des deux partis se livraient continuellement à des sorties furibondes. Un des plus prudents, leCanadien, allait jusqu'à dire:

«Ce n'est qu'avec des idées et des principes d'égalité que l'on peut gouverner maintenant en Amérique. Si les hommes d'État de l'Angleterre ne veulent pas l'apprendre par la voie des remontrances respectueuses, ils l'apprendront, avant longtemps, d'une façon moins courtoise; car les choses vont vite dans le Nouveau-Monde.»

La chambre refuse de voter la liste civile: elle est prorogée.

Plus un coin de ciel bleu à l'horizon. Des grondements sinistres s'élèvent de toutes parts; la tempête est à la veille d'éclater.

LaMinerveet leVindicatorembouchent la trompette de révolte:

«Des protestations nouvelles, énergiques et telles qu'on ne puisse les méprendre, nous semblent nécessaires.»

Papineau et ses amis parcourent le pays; ils soulèvent les masses par leurs discours incendiaires.

Papineau occupait un poste élevé dans la milice provinciale. Le gouverneur, furieux de ce qu'à une assemblée publique, à Saint-Laurent, on avait voté des résolutions blâmant sa conduite, lui fait écrire par son secrétaire d'État pour le sommer d'avoir à se justifier.

Papineau répond:

«Monsieur,

«La prétention du gouverneur à m'interroger touchant ma conduite à Saint-Laurent est une impertinence que je repousse avec mépris et silence.

«Toutefois, je prends ma plume pour dire au gouverneur simplement qu'il est faux qu'aucune des résolutions adoptées à la dernière assemblée du comté de Montréal recommande une violation des lois, comme dans son ignorance il peut le croire ou du moins il l'affirme.

«Votre obéissant serviteur,

«LOUIS-JOSEPH PAPINEAU49.»

L'épée était tirée. Hélas! elle ne devait rentrer au fourreau que teinte du sang français le plus pur.

A quelque origine qu'il appartienne, tout juge impartial condamnera la conduite de l'Angleterre dans cette sombre tragédie,—une des pages les plus ignominieuses de son histoire, malheureusement pour elle si grosse, si noire de forfaits politiques.

Note 49:(retour)Historique.—Il est à regretter que M. Garneau n'ait pas reproduit dans sonHistoire du Canada, cette lettre qui me semble avoir l'importance d'un document d'État.

Historique.—Il est à regretter que M. Garneau n'ait pas reproduit dans sonHistoire du Canada, cette lettre qui me semble avoir l'importance d'un document d'État.


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