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Une injure avait jailli de l’extrémité de la Grande Tente ouverte au levant. Mouni s’échappait du côté opposé, et le petit métis qui s’appuyait contre elle, roulait dans la poussière.
Un serviteur s’approcha de l’hôte venu au nom de Dieu.
— Si Mahmoud te salue, dit celui-ci.
— Eh bien, salut à toi, Si Mahmoud, répondit-il, familièrement. Tu veux manger ?
— Et dormir. Je partirai demain. Tu me prêteras un bernous de l’agha ; j’ai donné le mien.
— Ah ! Si Mahmoud, le possédé des esprits ! Entre dans la tente…
Seul dans le compartiment de la maison mobile où sont reçus les hôtes, Si Mahmoud apaise sa faim.
Des sièges européens pareils à des captifs ou à des intrus, des tapis de haute laine bien chez eux, des coussins à la trame régulière et serrée, tissés par les femmes du Djebel-Amour, meublent ce lieu. Un rideau le sépare d’un autre compartiment qu’il est interdit de voir. Contre le rideau pend l’omoplate d’un mouton tué pour la dernière fête sacrée de l’Aïd-el-Kebir. Une sourate protectrice est gravée sur l’os.
Dans la ténèbre, hors des rayons de la bougie allumée, une voix susurre, espiègle.
— Es-tu rassasié ? Louange à Dieu !
— Mouni…
— Chut !
Mouni surgit. La mimique expressive des yeux très grands, des doigts très petits indique la souple cloison.
— Chut ! Elles vont venir là, les quatre femmes et la négresse de mon père, et encore deuxAmourïat[9]qui dansent à faire mourir les hommes de désir. Elles vont venir pour le sommeil. Parle doucement.
[9]Danseuses du Djebel Amour.
[9]Danseuses du Djebel Amour.
— Ta mère est avec elles ?
— Non, non. Tu ne sais pas. Ma mère est morte. C’est le poison peut-être. Qui sait !… Ma mère était blanche comme la neige ; c’était aussi la mère de Si Laïd. Mon père la préférait et dormait avec elle les soirs où lesAmourïatne dansaient pas. La négresse le dit.
— Tu l’aimais, ta mère ?
— Je ne sais pas. C’était autrefois. Elle est morte. Et une autre aussi est morte qui était vieille comme mon père, la mère de Fatime. Et Fatime est mariée avec un chrétien, un chef de soldats, en France. Je ne l’ai jamais vue. Maintenant, la préférée, c’est Defla. Mais Ferfouri est jalouse.
Le petit cavalier rêve.
— Pour toi, Mouni, quel destin voudrais-tu ? Celui de ta sœur Fatime, l’amour d’un Français ?
Elle étend ses bras bruns où les anneaux d’argent heurtent les cercles de corne noire et les serpents des orfèvres du Djebel-Amour.
— Puis-je désirer ou connaître ? Tout est l’affaire de Dieu. — Elle regarde l’hôte lourdement. — Tu est si jeune… Et tu galopais bien sur ton cheval fatigué…
Le petit cavalier sourit des yeux de l’enfant. Il sourit mystérieusement. Une douceur féminine émeut son visage. Il y a comme un regret, une gaîté et une pitié tendre dans ses prunelles. Il va répondre ; mais il préfère s’en aller silencieux.
Et le cavalier imberbe prend place près d’un feu de racines sèches, parmi les hommes qui fument en devisant.