Chapter 12

Nuit sur les champs d’alfa.

Sous la tente sultane, dans la partie basse et enfumée où chaque négresse esclave a son foyer et ses ustensiles, des femmes veillent.

Ce sont les épouses du seigneur, la Soudanaise, concubine légitime, et les deux Amourïat qui séjournent à la zmala.

Il manque Defla. Elle est allée dormir avec Reïra, la compagne solitaire de Si Laïd. Et, tout à l’heure, Ferfouri a disparu très pâle.

Un feu brûle dans le sol creusé.

L’une des femmes allaite le dernier fils du maître, rejeton misérable du vieillard alcoolique.

Les vêtements souillés et vieux des femmes de Bou-Halim frôlent les brocarts et les soies des hétaïres. Leurs parures sont pauvres près de celles de ces idoles vivantes et peintes, lourdes d’offrandes passionnées. Mais les épouses ne sont pas jalouses des bijoux des danseuses, parce que peu furent donnés par l’agha, et ce ne sont pas là leurs égales. Sous les tentes, pourvu que soient également répartis les dons matériels plus que les faveurs conjugales nul sujet de dissentiment n’existe.

Or, Defla trop favorisée provoqua des plaintes. Elle eut de Bou-Halim des khelkhal d’or massif pour cercler ses chevilles grasses, une chaîne française trois fois enroulée autour de son cou, et un chapelet d’ambre, tandis que les autres ne recevaient qu’un rang desultanis[10]. Pour que Defla perde le bénéfice des amoureuses générosités du vieil époux, il faut que celui-ci lui préfère une autre amoureuse.

[10]Sequins.

[10]Sequins.

— Ferfouri la très jeune, a dit la Soudanaise dont les avis sont écoutés, et qui acquit une situation privilégiée pour avoir donné au maître un enfant dont les droits sont égaux à ceux des autres devant les lois.

Les femmes se penchèrent, anxieuses, guettant au dehors un bruit léger.

Dissimulée dans la pénombre, Mouni écoutait aussi.

Peu à peu, des servantes noires ou métisses, des concubines d’hier, quittaient leur sommeil, venaient se joindre au premier groupe. Des «kanouns»[11]pleins de braise où fumait du benjoin, circulaient parmi l’étrange aréopage. Sur des coffres violemment enluminés, des bougies brûlaient.

[11]Vases d’argile.

[11]Vases d’argile.

Une forme se coula par l’ouverture de la tente. Ferfouri…

Elle essuya la sueur de son front bombé.

— Hada ma kan, cela est tout.

Elle s’accroupit et, comme ayant froid étendit ses mains sur unkanoun. Elle sentait le cœur battant des autres, l’interrogation muette de leurs yeux. Alors, elle parla, vite :

— Je suis entrée dans la tente de Si Laïd. Elles dormaient. Une bougie fondait sur la table où sont les journaux français. Reïra était couchée dans le lit de fer noir où brille du cuivre, Defla sur le tapis… J’ai rampé comme un serpent.La cervelle du mort pesait dans ma main… Elles ne se sont pas réveillées… Je vous dis que je rampais comme le serpent !… Et j’ai glissé la cervelle sous le coussin où reposait la tête de Defla… Cela est tout…

Elle remit ses mains près de la braise.

Ce fut la voix de la Soudanaise :

— Louange à Dieu, Ferfouri ! Elle dort sur la chose immonde. Par le pouvoir du maléfice, son flanc devient stérile et sans joie, son pouvoir d’aimer est mort.

Celle qui allaitait souleva l’enfant pendu à sa mamelle oblongue.

— Avec Defla est la malédiction ! dit-elle. Vous savez la blancheur de sa peau. Quand l’enfant commença à vivre en moi, je priai : — « Par ta tête, ô Defla, laisse-moi boire ce verre d’eau au-dessus de ton visage, pour que mon enfant soit de ta couleur. » — Elle répondit : — « Fais selon ta pensée. » — Et dites-moi si mon fils est blanc !…

L’être simiesque cria. Elle le recoucha sur ses genoux.

La Soudanaise et Ferfouri échangèrent un regard. De sa poitrine, celle-ci tira un morceau de mousseline pris au turban de nuit de l’agha.

Et Ferfouri mima un désespoir. Ses yeux pleuraient, sa voix gémissait à cause de sa jeunesse sans amour… Et les femmes se lamentèrent sur le malheur de Ferfouri.

La Soudanaise qui savait tous les sortilèges déchira le lambeau de turban en sept lanières.

Il y eut un grand silence.

Elle apporta un vase de terre vernie plein de pétrole et sept piments rouges dans un vase de cuivre. Elle arracha la queue des piments, extirpa habilement les graines.

Cependant, Ferfouri et ses complices avaient noués les lanières à leurs orteils et, les roulant entre leurs doigts en avaient fait sept cordelettes. La Soudanaise prit les cordelettes, les graines de piment, dumounès, — qui est une sorte de résine, — et dudjaoui, le benjoin. Elle jeta ces choses dans le pétrole, les retira, en remplit les sept fruits rouges transformés en récipients merveilleux. Elle les referma avec leur queue ; ils redevinrent tels des fruits intacts.

L’enfant pleurait. Sa mère lui mordit le bras. Il n’eut plus que des sanglots étouffés que rythmaient à contre-temps les gestes de l’Incantatrice.

Elle avait fait un trou au milieu du foyer et mis les sept piments dans le feu.

Les femmes balancèrent leur buste en de lentes salutations. Leurs bijoux accrochaient le reflet des braises et des bougies fondantes. Les visages impassibles aux paupières closes s’éclairaient de lueurs farouches, s’estompaient d’ombre où luisaient les dents des négresses suivant le mouvement de va-et-vient. Elles prononcèrent l’incantation dont les mots n’avaient pas de sens pour elles. Entre leurs lèvres serrées passa un sifflement mystérieux…

Et le feu brasilla et crépita bizarrement.

Ferfouri jeta un cri de triomphe.

— O Ferfouri l’heureuse, dit la Soudanaise, vois le cœur de Bou-Halim brûler d’amour pour toi…

En félicitant la petite épouse, l’une des danseuses soupire :

— Hélas ! Bou-Halim est loin d’ici.

Mais la Soudanaise sourit, car elle sait comment on aide les sorcelleries pour les rendre infaillibles.

Et les chiens hargnent… Un réveil brusque, en l’heure inaccoutumée, secoue la zmala. Parmi de dansantes lumières, c’est le retour imprévu de l’agha…

Il s’est étendu dans le lieu clos par les souples tentures.

Les servantes emportent le plateau et la tasse de café vide.

— O Ferfouri, disent-elles, notre seigneur te veut…

Seule devant la braise consumée, Mouni poudre son pied avec la cendre du sortilège et murmure :

— Ah ! Si Mahmoud, si tu étais revenu !…


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