Chapter 13

Des cavaliers sont allés à la rencontre de Si Laïd là où voies ferrées et routes font place aux sentiers arabes.

Et les cavaliers s’étonnent parce que deux femmes vêtues de noir, à la mode chrétienne, accompagnent Si Laïd…

Quelle réminiscence brusque, quel désir impérieux avait saisi la veuve du colonel Le Gall au milieu de son deuil ?

Ce fut comme le réveil d’une puissance intime, d’un démon intérieur que la présence de l’époux avait rendu muet et immobile, que l’amour domptait, mais que la mort libérait soudain et qui secouait impérieusement ses chaînes brisées.

Tous ceux qui connaissaient Fatime Le Gall affirmaient avec son mari qu’elle avait définitivement oublié son esprit musulman. Elle était le modèle dont s’inspirait Noura pour l’œuvre future.

Et Fatimebent[12]Bou-Halim n’avait rien manifesté qui pût faire douter de son assimilation définitive, accomplie par la tendresse et les leçons du colonel. Mais, en cela, elle usait du parfait et presque inconscient talent de dissimulation qui lui venait de ses origines. En elle, silencieuse, persévérante et profonde vivait la souvenance, l’esprit du Sud, de la race et de l’Islam que rien, pas même sa volonté, ne pouvait détruire. Noura quittant la France, le dernier lien de velours tombait. L’âme musulmane de Fatime chantait l’allégresse d’une résurrection.

[12]Fille de…

[12]Fille de…

Et à l’heure du départ de Noura pour la cité choisie, un avertissement bref retenait la jeune fille.

« J’ai besoin de soleil. Je veux revoir ma terre. J’arrive. »

Puis, dès le ponton du débarcadère, Madame Le Gall s’immobilisait devant un jeune homme ganté de gris, stick en main, fin bernous de Sousse relevé sur la veste dorée.

Avant de voir Noura, elle reconnaissait celui-ci, pour l’avoir souvent revu en France.

— Si Laïd, mon frère !

— Fatime, murmurait l’autre.

Le lendemain, la princesse du Sud voulait partir vers la zmala, revoir son père, les tentes familiales et l’horizon de son enfance. Noura l’accompagnait.

— Qu’il soit fait selon ton désir, ôLella[13]Fatime, avait dit Si Laïd…

[13]Titre de respect, de déférence.

[13]Titre de respect, de déférence.

A sa nièce, Madame Le Gall expliqua les raisons de ce désir.

— Depuis ton départ, Noura, tout m’abandonnait à la détresse des larmes. Je n’avais pas voulu te suivre à cause des souvenirs que je voulais garder dans la maison, et ces souvenirs me devenaient hostiles. Les bruits familiers m’obsédaient comme des importuns et des inconnus, bruits de cloches au village ou sonnailles des troupeaux dans la lande. J’ouvrais les albums de ton oncle et je sanglotais sur les photographies de mon pays. Je me mettais à parler arabe ; je n’avais plus conscience des années écoulées, du changement subi ; je redevenais toute une fille des Grandes Tentes et j’écoutais dans mon cœur les murmures de là-bas. J’aurais donné toute la joie pour entendre une chanson du Djebel-Amour ou du Sahara…

Nous comprenons cela, ô Lella Fatime. Nous savons comment les nostalgies se tordent dans les nerfs et bondissent dans le sang. Nous savons la folie qui nous possède avec la souvenance, et comme nous voudrions casser les choses que nous ne pouvons plus aimer ; et comme nous voudrions marcher, oreilles sourdes, prunelles aveugles, dans le seul mirage de notre mémoire et de notre souhait ; et comme nous haïssons « aujourd’hui » parce que notre amour est trop grand pour « hier » révolu et pour « demain » que nous espérons.

Des formes impondérables peuplent notre atmosphère. Nous reconnaissons en nous un être d’autrefois, un revenant victorieux qui annule l’existence de la créature que nous devenions. Nous avons soif des premières eaux dont nous pensions avoir oublié le goût dans l’ivresse d’autres breuvages. Nous tendons les bras vers de lointaines terres où nous voudrions dormir encore, là où se retrouverait encore la première empreinte de notre sommeil juvénile et doux…

Si souvent, dans le brouillard, nous avons imploré un ancien soleil ! Si souvent nos fibres tendues, dans l’énervement de musiques complexes, nous avons appelé le vacarme des musiques barbares, le battement sauvage du tobol, le cri strident, aigre et prolongé de la raïta, le cri qui pénétrait dans notre chair, et le chant de la ghesbâ langoureuse, chalumeau des pâtres, qui, avec le djouak de fin roseau nous faisait pleurer d’amour.

Lella Fatime, âme bédouine transplantée, des âmes franques ont connu la nostalgie au souvenir d’inoubliables Afriques. Et nous savons ce poète qui scandait :

Ne se pourrait-il pas que l’on me fît entendreLe rythme arabe qui roucoule, rauque et tendreDans le bois d’un roseau fragile et tout puissant,Pour que la simple voix de tourterelle humaineD’une des flûtes primitives de là-bas,Annule doucement, avec son refrain lasLe grand mal que me fait la cloche européenne…[14]

Ne se pourrait-il pas que l’on me fît entendreLe rythme arabe qui roucoule, rauque et tendreDans le bois d’un roseau fragile et tout puissant,Pour que la simple voix de tourterelle humaineD’une des flûtes primitives de là-bas,Annule doucement, avec son refrain lasLe grand mal que me fait la cloche européenne…[14]

Ne se pourrait-il pas que l’on me fît entendre

Le rythme arabe qui roucoule, rauque et tendre

Dans le bois d’un roseau fragile et tout puissant,

Pour que la simple voix de tourterelle humaine

D’une des flûtes primitives de là-bas,

Annule doucement, avec son refrain las

Le grand mal que me fait la cloche européenne…[14]

[14]Lucie Delarue-Mardrus.

[14]Lucie Delarue-Mardrus.

Les voix européennes ne se taisant pas et nul accent souhaité ne s’élevant d’entre elles, Lella Fatime était partie, franchissant la mer pour cheminer par les voies et par les routes vers les monts abrupts et le désert.

A l’entrée des sentiers, aux champs d’alfa, les deux voyageuses montèrent des mules bâtées avec des tapis.

Madame Le Gall crut revivre sa jeunesse. Elle portait légèrement le poids des années qui se lisaient dans sa taille alourdie, ses traits placides, ses cheveux trop obstinément noirs et ses yeux embués dans leur cerne d’antimoine. Elle parlait français avec la voix chantante, les inflexions câlines des femmes arabes. Mais elle avait repris le langage ancestral pour deviser avec Si Laïd.

Elle se réjouissait de revoir son père qu’elle n’avait rencontré qu’une fois depuis son mariage. Dans une ville du pays breton, il avait vécu un exil momentané que le gouvernement lui imposait pendant que s’apaisait une effervescence constatée dans son aghalik.

Si Laïd avait des yeux de convoitise pour le charme sérieux de Noura, sa taille élancée et robuste, sa claire figure à la bouche volontaire.

Et Noura allait comme un semeur aux plaines ouvertes, avec l’espérance d’y laisser des germes féconds.

Les tentes mirent leurs points sombres dans l’étendue grise et blonde.

Prévenue par un message d’avant-garde, la zmala attendait l’arrivée. Les yous-yous stridèrent pour l’allégresse et la bienvenue.

Au seuil de la tente sultane, Bou-Halim bénit celle qui revenait… Il prononça de sa voix sacerdotale :

— Sois la bien accueillie, trois fois la bien accueillie, ô ma fille, toi et celle qui est avec toi.

Il se tourna vers la foule bédouine :

— Prenez des moutons et des chèvres dans mon troupeau. Tuez-les pour vous et vos familles. Que la zmala entière soit rassasiée, à cause du retour de Fatime.

La foule hurla un alléluïa guttural. Les égorgeurs se ruèrent sur les troupeaux. On entendit des bêlements désespérés et des râles au sourd murmure de la formule rituelle que proféraient les sacrificateurs.

—Bism Allah, au nom de Dieu !

Dans l’intimité de la tente, c’était la réunion familiale. L’agha présidait, figure immobile sous le turban de mousseline bise et de soie. L’expression ne livrait rien des sensations intérieures. Les yeux troubles étaient ceux d’un fumeur de kif et d’un ivrogne. Ils paraissaient éteints et ne sachant plus discerner que l’heure des prières dans l’exaltation ou l’évanouissement des clartés ; pourtant, ils savaient encore choisir parmi les danseuses du Djebel-Amour. Les doigts aristocratiques, aux ongles bombés étaient bien faits pour l’égrènement silencieux du chapelet, au geste machinal et doux, éternisé par l’accoutumance et la foi ; mais c’étaient aussi des doigts rapaces.

Il retenait Lella Fatime près de lui, l’interrogeait sans hâte, l’écoutant dire le deuil passé et la joie présente. Il répétait ce qu’il avait écrit à la nouvelle de la mort du colonel.

— La tombe d’un homme de bien est parfumée comme un jardin.

Noura s’entretenait avec un groupe où Defla et Ferfouri rutilaient, somptueuses à l’égal des Amourïat. Elles se caressaient comme deux amies très tendres et plaignaient Noura et Lella Fatime d’avoir des vêtements sans ampleur ni beauté. Mais elles les trouvaient riches de science pour les choses inouïes qu’elles avaient vues, dont elles avaient vécu et que Noura tentait d’expliquer après les interrogations multiples.

Idoles au cerveau étroit, primitives à la compréhension légère, inaptes à concevoir autre chose que les paysages familiers, les expressions millénaires, immuables, de leur monde ancien, elles définissaient mal les grandes cités cosmopolites, la mer, ce lac immense où les felouques pouvaient voyager pendant des jours et des jours sans voir la terre, et les maisons prodigieuses plus hautes que des palmiers et si vastes…

Elles écoutaient Noura comme on écoute une trop savante musique. Elles la regardaient comme une gravure étrange dont on ne pourrait fixer le sens. Ce qu’elle disait était une révélation, car les maris ou les fils qui connaissent les villes chrétiennes ne savent rien expliquer aux femmes. — « Elles ne comprennent pas, affirment-ils. » — Il arrive qu’on répète les propos d’un spahi ou d’un goumier, amants de passage. Mais peut-on tout croire ? Ils mentent pour séduire.

La Soudanaise enlaça la jeune fille en s’écriant :

— Tes villes magnifiques ne renferment-elles pas d’amoureux ou ceux-ci sont-ils privés de raison qu’ils laissent échapper une fille telle que toi ?…

Bou-Halim jeta un regard autour de lui.

— Mouni ? demanda-t-il. C’est une sœur que tu ne connais pas, Fatime.

On cherchait l’enfant et on la découvrit en compagnie d’autres fillettes, derrière la tente, s’exerçant aux déhanchements lascifs des Amourïat.

A l’appel de la Soudanaise, Mouni ne consentait à venir que vêtue de l’une des tuniques des danseuses. La Soudanaise approuva cette coquetterie. Et Mouni fit son apparition, étrange et jolie, dans les draperies amples qui cachaient ses pieds nus. D’êtres invisibles, les anneaux de ses chevilles tintaient mystérieusement. Une ceinture orfévrée glissait sur ses hanches minces. Sa gorge menue bombait sous les étoffes. Un collier de grains parfumés, à chacun de ses gestes exhalait les senteurs d’un jardin d’Orient.

Un suprême orgueil étincelait sur son visage ardent, attentif et passionné.

Elle baisa sa sœur aînée sur la bouche et sur le front, effleura de ses lèvres la main de Noura et s’accroupit aux pieds de Bou-Halim.

— O Mouni, tu es fraîche comme un fruit et brillante comme une étoile, dit la jeune fille.

— Je t’aime ! répondit Mouni.


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