Chapter 14

« Où je suis, Amie ? Dans une cour intérieure tout ombre et lumière bleutée des murailles. La zmala patriarcale et barbare a quitté les champs d’alfa, — car le temps des grands pâturages est fini, — pour prendre ses quartiers, jusqu’à la saison prochaine, dans une petite bourgade aux maisons de pisé ; des huttes blondes et blanches.

« Je fais ici un sévère apprentissage que je ne compte pas prolonger indéfiniment.

« Avant de risquer mon premier geste d’éducatrice, et pour arriver à être « comprise », j’ai voulu d’abord « comprendre » ce monde d’hier. Sa réalité m’a surprise et son recul devant ma pensée à peine énoncée. Les paupières de celles que je voulais pour mes premières élèves se sont soulevées sur des yeux aveugles devant l’horizon indiqué. Je me suis heurtée à l’absurdité, à l’ironie discrète ; souvent à une inattendue logique ou à cette inertie qui me paraît être une forme gracieuse de l’incompréhension voulue sinon de l’hostilité.

« Claude Hervis se réjouira de l’insuccès de cette tentative ; mais je prendrai ma revanche.

« Je vous citerai quelques-unes des réflexions saisies ou provoquées. Vous jugerez. Celle-ci, de Reïra, la femme de Si Laïd : — « Je n’aime pas mon mari, mais je suis fière d’être à lui, soumise à son caprice même injuste, parce qu’il est le plus beau et le plus généreux parmi les hommes des tentes. » — Ce qui ne l’empêche pas de le tromper avec une légion d’amants. Les Soudanaises aident l’adultère. Sur un reproche discret que je fis, elle justifia ainsi sa conduite : — « La femme a été créée pour l’Amour. Il lui est permis d’être la joie de plusieurs, pourvu qu’elle ne refuse rien au désir de son mari. » — A ce métier, Reïra gagne des bijoux et de l’argent qu’elle dit tenir de sa famille.

« Les seize ou dix-huit ans de Reïra sont déjà trop vieux pour être convaincus qu’il y a mieux à faire en la vie. Trop vieille aussi Ferfouri qui me répond : — « Tu veux te donner tant de peine pour nous ! Ne peux-tu nous laisser dans notre esprit ? Tel qu’il est nous l’aimons. Et pourquoi la chèvre des champs d’alfa souhaiterait-elle d’autres champs ? Qui sait si les herbes y seraient meilleures. Toi tu affirmes sans connaître notre pâturage. » —

« Et les autres dans un sens différent : — « Devenir semblables à toi, à tes sœurs, c’est commencer par s’habiller de choses laides, perdre le goût de l’or et de la soie, nous confondre avec des gens de petite naissance. » —

« J’essayai de défendre notre uniforme. Elles me montrèrent ma tante qui porte le costume de son peuple pour plaire à son père.

— « Vois combien Lella Fatime est plus belle et plus noble ainsi ! »

« Je n’insiste pas près de celles-là ; mais j’ai confiance en la génération jeune et je m’attache à déchiffrer et à capter le cœur de Mouni, cette petite sœur de ma tante… »

Noura interrompit sa lettre ; l’élégante silhouette de Si Laïd s’encadrait au seuil d’une porte.

Il s’approcha, ébauchant une conversation quelconque pour le seul plaisir d’être près de la jeune fille.

Dans un angle de la cour, des négresses préparaient un collier pour Lella Fatime.

L’atmosphère était pleine des parfums combinés de la pure essence de rose, de la résine de genévrier, de mounès, de djaoui et de clous de girofle écrasés avec d’autres grains odorants. Cela formait une pâte précieuse qui avait exigé huit jours de manipulations savantes. Maintenant, les négresses la roulaient en petites boules brunes qu’elles enfilaient sur des brins d’alfa pour les faire sécher. Puis, réunies à l’aide d’un fil de soie verte, alternées avec des perles d’or et de corail, elles seraient la parure enviée, réservée aux femmes de haut rang.

Les négresses chuchotaient en regardant Si Laïd et Noura. Un signe imperceptible les fit taire et disparaître…

— Les heures perdues qui pourraient être consacrées à l’amour nous seront comptées comme des crimes, murmure Si Laïd. Noura, je t’aime ; il faut que tu sois ma « lumière ».

Noura se lève.

— Quelle folie, Si Laïd !

— Pourquoi ?… Certes, l’amour est la pire folie ; mais c’est la seule que l’Univers accepte avec bonheur.

— Je ne suis pas de ta race.

— Ne suis-je pas assez de la tienne ?

Le sourire de la jeune fille répond.

— Et que fait la race, je te prie, Noura ? Je sais que tu ne seras pas mon amoureuse ; mais je veux répudier Reïra qui me trompe et compte dans ma vie moins que mon cheval. Je veux que tu deviennes la reine de ma tente et de ma maison, la plus enviée ici, la plus délicieuse partout, la mère de mes fils et celle dont le sourire me met à genoux.

— Si Laïd, ce sont-là d’inutiles paroles. Mon cœur est sans amour pour toi. J’ai besoin de ma liberté et je serai bientôt loin d’ici. D’autres désirs te guériront de celui que tu dis avoir.

Le fils de Bou-Halim frisa sa moustache, ses narines voluptueuses aspirèrent les parfums épars dans la cour.

— Ecoute, Noura. — Sa voix restait caressante, mais son regard brillait, aigu comme celui d’un oiseau. — Tes yeux n’ont pas voulu m’accueillir avec tendresse. Par Dieu ! Il faut qu’un jour ils me suivent avec des larmes de feu !…

Et il s’éloigna.


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